Simplicité volontaire

Je trouve assez révélateur d'un problème majeur le fait que cette simplicité volontaire soit tournée en dérision lorsque les adeptes restent utilisateurs de produits qu'ils jugent essentiels mais qui proviennent pourtant de la société technologique et par conséquent du progrès. Il ne s'agit pas effectivement de vivre nu dans une grotte en mangeant des oisillons et des fruits des bois mais de juger de la possibilité de limiter sa consommation et sa participation à un système économique qui n'a justement plus rien "d'économique" puisqu'il épuise les ressources et génère toujours plus d'effets délétères. 

 

On retrouve souvent cette réflexion qui voudrait que puisqu'on ne peut pas se passer du progrès, il faut en user à l'extrême. 

Qu'en est-il du juste milieu ? 

Si j'ai un accident en montagne ou en voiture, avec des dégâts sérieux, je serai bien heureux qu'un chirurgien puisse tenter quelque chose. Je ne vais pas compter sur des tisanes et des prières. Mais rien ne m'empêchera pour autant de boire des tisanes et de réciter des prières une fois que je serai sorti de la zone rouge...

L'adhésion à un système ne doit pas pour autant en exclure un autre.

La simplicité volontaire ne consiste pas à tout cramer mais à établir son propre seuil d'appartenance.

A quel degré je suis dépendant de la société ?

Voilà la question qui est posée. 

Chacun sera ensuite en mesure de maintenir ou de se défaire de ses ancrages.

Mais encore faut-il le vouloir. Et ensuite, en être capable.

 

 


 

 

Antoine Bruy : “Les gens qui veulent retourner à la nature ne sont pas forcément des ermites”

  • Hélène Marzolf
  • http://www.telerama.fr/monde/antoine-bruy-les-gens-qui-veulent-retourner-a-la-nature-ne-sont-pas-forcement-des-ermites,160842.php?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook
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  • Publié le 01/08/2017. Mis à jour le 01/02/2018 à 09h01.
Vincent, Pyrénées, France, 2012

Le photographe, auteur de la série de clichés “Scrublands”, raconte en images les modes de vie alternatifs des personnes en quête d'autosuffisance et contre la société de consommation.

Abandonner la société de consommation pour revenir à une forme de « sobriété heureuse ». Réinventer son habitat, son environnement, hors des diktats et des normes... Entre 2010 et 2015, le photographe Antoine Bruy, 31 ans, a voyagé en Europe, puis aux Etats-Unis, pour photographier des hommes et des femmes qui ont fait le choix d'une existence décroissante, en lien avec la nature. Réunis dans la série Scrublands, ses clichés, publiés dans la presse internationale, restituent la variété et la richesse de ces modes de vie alternatifs, entre quête d'autosuffisance et refus de l'aliénation moderne. Interview et diaporama.

Comment est née la série photographique Scrublands?

Il y a une dizaine d’années, j’ai sillonné la France en stop pendant quelques semaines. Au hasard des rencontres, j’ai sympathisé avec des gens qui, notamment en Ardèche et en Lozère, essayaient de vivre, le plus possible, en autosuffisance. Ces modes de vie auxquels je n’avais jamais été confronté avant m’ont beaucoup intéressé, et j’ai eu envie, quelques années plus tard, d’en faire mon projet de fin d’étude. Ayant conscience que les personnes que je voulais approcher pouvaient être réticentes à l'idée être photographiées, j’ai décidé de travailler comme volontaire dans des endroits où se pratiquait une forme de décroissance. Cela me permettait de prendre le temps de parler de ma démarche, de donner un coup de main, et de créer de véritables liens. J’ai donc été hébergé dans des lieux communautaires  en France, mais aussi en Roumanie, en Suisse, en Espagne, aux Etats-Unis. Au total, le projet s’est étalé sur cinq ans.

 

El Pardal, Sierra de Cozorla, Espagne, 2013

 

 

 

 

Balançoire, Sierra del Hacho, Espagne, 2013 / Toilette sèche, Sierra Nevada, Espagne, 2013

 

 

 

 

Maison en paille, Carpates, Roumanie, 2013

 

 

 

 

 

Quels étaient les profils des gens que vous avez photographiés ?

Ils sont extrêmement variés : j’ai rencontré des enfants de hippies, des agriculteurs, des ouvriers, des intellectuels... En Suisse, par exemple, j’ai été hébergé par un couple d’éleveurs de vaches, qui avaient rénové un village. Le mari était ingénieur, la femme, ancienne professeure de littérature et de philosophie à la fac. Pour la plupart de mes interlocuteurs, le retour à la nature ne relevait pas de la nécessité. C’était un vrai choix de vie, une forme de militantisme. Je sentais chez eux la volonté se reconnecter à la nature, et de ne plus subir l'aliénation de la société de consommation.

 

Terry, Bayfield, Colorado, Les Rocheuses, USA, 2015

 

 

 

 

Intérieur, Sierra Nevada, Espagne, 2014 / Russell, Chaîne des Cascade, Etat de Washington, USA, 2015

 

 

 

 

 

Parmi toutes ces personnes, lesquelles étaient les plus radicales ?

Lors d’un voyage en Roumanie, j’ai rencontré des enfants d’agriculteurs qui vivaient du maraîchage et de l’élevage. Comme ils avaient fait le choix de ne pas avoir d’électricité ni d’eau courante, ils allaient chercher l’eau à la source,  et s’éclairaient à la bougie ! En France, j’ai passé plusieurs mois dans la petite communauté de Ramounat, en Ariège, vers le village de Massat. Le lieu appartenait à un Allemand qui avait retapé deux maisons en pierre, et ses occupants étaient vraiment des irréductibles ! Ils essayaient d’avoir le moins d’impact possible sur l’environnement, prônaient une nourriture sans pesticides ni engrais chimiques, ainsi que la fin du pétrole. Du coup, ils refusaient toute forme d’automatisation et se servaient d'une faux pour cultiver leurs champs. Ce mode de vie supposait quand même quelques concessions : pour se déplacer, ils avaient un camion, dans lequel il fallait bien mettre de l’essence. Et ils utilisaient un petit panneau solaire pour alimenter leurs téléphones portables.

“Les gens tendent vers l’autosuffisance, mais personne ne l’est tout à fait”

 

Avishaï, Sierra Nevada, Espagne, 2014

 

 

 

 

Tipi, Pyrénées, France, 2012 / Livre, Pyrénées, France, 2012

 

 

 

 

 

N’est ce pas paradoxal de vouloir vivre « débranché », et d’avoir des téléphones portables ou internet ?

Cela peut paraître étrange, mais en réalité plus personne ne se coupe totalement de la technologie. J’ai connu un Français, par exemple, qui s’était acheté un terrain en vendant un site internet pour un million d’euros. Tout en vivant dans une jolie maison en terre et en paille, il continuait à gagner de l’argent grâce au web ! Ce qu’il faut comprendre, c’est que les gens qui veulent retourner à la nature ne sont pas forcément des ermites. Au contraire ! Beaucoup s’inscrivent sur des sites de wwoofing [World-Wide Opportunities on Organic Farms, ndlr] pour recruter des volontaires, partager leurs connaissances, sensibiliser les bénévoles à la culture bio. Chez eux existe une volonté d’accueillir l’autre, une envie d’échange et de transmission. Par exemple, la communauté de Ramounat, en Ariège, logeait des touristes l’été dans un grand tipi. Et pendant l’année, elle participait à un programme de réinsertion pour les jeunes en difficulté. Pour gérer ces visites, il faut être un minimum connecté ! Aujourd’hui, on peut vivre à la bougie, mais si l’on veut ne pas se couper des autres, c’est difficile de ne pas avoir Internet ou de téléphone portable !

 

Fillette prenant un bain, Carpates, Roumanie, 2013

 

 

 

 

 

 

Maison à Matavenero, valle del Bierzo, Espagne, 2014

 

 

 

 

 

On est loin du fantasme Into The Wild !

Effectivement, je n’ai rencontré personne ayant un mode de vie correspondant à ce qui est raconté dans le film de Sean Penn (1). L'histoire d'Into the Wild  (le destin tragique d'un jeune routard retrouvé mort après avoir vécu plusieurs mois, seul, dans les étendues sauvages de l'Alaska), évoque une forme d'ascèse, presque une pénitence. Le seul endroit où j’ai pu croiser quelques personnes qui avaient la volonté de s’isoler, c’est à Beneficio, une communauté en Andalousie regroupant des profils très hétéroclites : anarchistes, punks à chiens, écolos. Là bas cohabitent des gens connectés aux autres, mais aussi des personnalités plus solitaires. Je me souviens par exemple d’un Allemand très étrange, a Rechargervec qui il était difficile de communiquer. Il était plutôt accueillant mais on sentait qu’il vivait en reclus. Ce n’est pas du tout le cas de la majorité des gens que j’ai photographiés !

 

Urs, Pyrénées, France, 2012

 

 

 

 

Radio, Pyrénées, France, 2012 / Intérieur d’un bus aménagé, Chaîne des Cascade, Etat de Washington, USA, 2015

 

 

 

 

 

Existe t-il des communautés totalement autosuffisantes ?

Non, je n’en ai pas rencontré, et je ne suis pas sûr que cela existe ! Les gens tendent vers l’autosuffisance, mais personne ne l’est tout à fait. La communauté de Ramounat s’estime autosuffisante à 50%, ce qui est déjà énorme ! Mais il y a toujours un moment où il faut aller au village du coin se ravitailler, acheter au moins des denrées de première nécessité.

“Plus qu’une simple expérience professionnelle, Scrublands a constitué un moment de vie important et enrichissant.”

 

Maison à Finney Farm, Chaîne des Cascade, Etat de Washington, USA, 2015

 

 

 

Matt, Chaîne des Cascade, Etat de Washington, USA, 2015

 

 

 

 

 

Cela signifie t-il qu’aujourd’hui, en Europe, on ne peut pas vivre totalement dans la nature sauvage ?

Effectivement, c’est quasiment impossible ! Partout la nature est grignotée par l'urbanisation, la densité de population empêche une réelle autarcie.  On ne trouve pas aujourd’hui en Europe de grands espaces vierges, comme il peut encore en exister aux Etats-Unis ou en Russie par exemple. Mais même dans ces pays-là, on ne perd pas totalement contact avec la civilisation. Je me suis rendu par exemple au Nouveau-Mexique dans une communauté perdue au milieu du désert, au bord des gorges du grand canyon, à deux heures de de Santa Fe. Ce lieu était isolé, mais on pouvait quand même trouver un petit village à vingt minutes en voiture. Et dans la communauté tout le monde était motorisé ! C'était une question de survie !

Tchinka, Pyrénées, France, 2012

 

 

 

 

 

 

Intérieur d’un dôme géodésique, Sierra del Hacho, Espagne, 2013 / Julian, Sierra del Hacho, Espagne, 2013

 

 

 

 

 

 

Maison à Ramounat, Pyrénées, France, 2012

 

 

 

 

 

Qu’a représenté pour vous cette expérience ?

(1) Adapté de l'ouvrage Into the Wild, de Jon Krakauer

Plus qu’une simple expérience professionnelle, Scrubland a constitué un moment de vie important et enrichissant. Pendant quasiment deux années entières, entre 2012 et 2014, j’étais tout le temps sur la route, et je vivais comme les gens que je photographiais. J’ai adoré partir à l’arrache sur la route, avec mon sac à dos, et dix euros en poche.  A l’époque j’avais juste besoin d’un peu d’argent pour payer mes films, je n’avais pas d’ordinateur, j’étais très libre. Finalement, Scrubland m'a placé dans une situation paradoxale : ce projet m'a apporté une petite reconnaissance comme photographe et m'a donc permis de me professionnaliser. Mais, en facilitant mon intégration dans la société, il m'a, dans le même temps, éloigné de ces modes de vie alternatifs !

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