Blog

  • Je ne mourrai pas en ....

     

    Jusqu

     

    Il se présenta à la grille du parc à quatorze heures. Il sonna. Une soubrette à la plastique splendide vint lui ouvrir. Il donna son nom et celui du sex-shop. Aussitôt, la jeune fille lui ouvrit. Il gara le fourgon sous les arbres et suivit la demoiselle. Il pensa que si toutes les actrices avaient cette allure, il pourrait aligner dix heures d’érection.

    Ils gravirent un escalier extérieur et en suivant le perron en granit rose, contournèrent le manoir. L’argent suintait de tous les murs. Par les fenêtres immenses, il aperçut des intérieurs rutilants.

    « Baiser dans des lits à baldaquins ou des fauteuils Renaissance devrait avoir un certain charme. »

     

    Des arbres centenaires encadraient la totalité du parc. Il n’en voyait même pas les limites. Quand ils franchirent l’angle de la bâtisse, le spectacle qui s’offrit à ses yeux le cloua sur place. Sous une immense verrière recouvrant une piscine rectangulaire, une dizaine de personnes forniquaient, nues, installées sur de grands matelas de toile bleue. Par deux, trois ou davantage, les corps étaient mêlés dans toutes les positions. Certains participants portaient un masque. Deux caméramans et un photographe circulaient alternant les prises rapprochées avec des plans plus larges. Quatre jeunes hommes imbriqués attiraient pour l’instant toutes leurs attentions.

    « Avec ou sans masque ? interrogea la jeune fille imperturbable.

    - Pardon ?

    - Vous pouvez mettre un masque si vous voulez rester anonyme. Ce film est destiné à être vendu. Des personnes de votre entourage pourraient vous reconnaître.

    - Ça m’étonnerait beaucoup que parmi mes connaissances, il y ait des amateurs de films pornos.

    - Détrompez-vous monsieur. Vous pourriez être très étonné. Certains de nos anciens acteurs ont connu, parfois, quelques sérieuses difficultés. Dans leur travail notamment et parmi tous les gens que vous rencontrez dans votre vie professionnelle, je peux vous assurer qu’il y a beaucoup de monde à avoir une sexualité très débridée mais secrète ! 

    - Oui, c’est possible… Avec masque alors », finit-il par dire sans quitter des yeux les corps agités.

     

    Elle le guida vers un coffre en bois sculpté et lui proposa de choisir. Il trouva un visage de chimpanzé rieur qui l’amusa.

    « La verrière est chauffée, si vous voulez participer aujourd’hui, vous vous déshabillez et vous rentrez dans le champ des caméras, c’est tout. Vous n’avez pas à vous présenter aux autres participants. Tous les gens admis ici sont immédiatement acceptés par les groupes. Vous n’avez qu’à faire part de vos préférences pour trouver vos partenaires. Personne ne vous posera aucune question sur votre vie privée. C’est la règle établie par les propriétaires. Je vous sers une boisson ?

    - Un jus de fruits, s’il vous plaît. Merci. »

    Le ton de la fille était resté identique du début à la fin. Poli et impersonnel. Une hôtesse de hall de gare.

    Elle revint avec un verre immense. Il regardait un couple très actif et bruyant. La femme à la poitrine abondante l’attirait particulièrement. Les seins lourds dansaient à chaque coup de boutoir.

    Il vida son verre rapidement et se déshabilla. Il coiffa son masque de singe et descendit dans la mêlée.

     

     

    Il quitta le manoir vers vingt-deux heures. Personne n’était autorisé à dormir sur les lieux.

    Il ne l’avait pas remarqué en arrivant mais, légèrement à l’écart des groupes, un homme d’une quarantaine d’années avait tenu les comptes. Il notait le temps « d’action réelle » sur le tournage.

    Il fut crédité de cinq heures avec l’étiquette « bisexuel. » Le rôle avait l’avantage de laisser deux possibilités à l’acteur. C’était plus rentable. Il avait d’ailleurs appris par cet homme que les propriétaires avaient grandement apprécié ses doubles prestations et qu’il serait contacté pour le prochain tournage. Celui-ci aurait lieu lorsque toutes les cassettes auraient été vendues et les bénéfices comptabilisés.

    Il avait donc reçu deux mille francs mais il en avait dépensé la moitié pour l’achat de résine de cannabis. Le joint qu’on lui avait proposé pendant une pause en contenait et il avait trouvé les effets foudroyants et particulièrement puissants. Un des acteurs lui avait expliqué que l’usage de stupéfiants était fréquent pendant les tournages. Il n’avait jamais senti une telle chaleur dans son sexe. Il avait eu l’impression de labourer sa partenaire aux gros seins avec un tisonnier ! Depuis quelques temps, les simples joints de cannabis ne lui procuraient plus le même plaisir. La découverte de la résine l’avait enthousiasmé. Il avait par contre été incapable de conduire. Il s’était installé dans un chemin à deux kilomètres du manoir.

     

    Avant de s’endormir, il compta le nombre de soirées nécessaires au paiement d’un séjour au Canada. Il s’avoua néanmoins que même sans un tel projet, il y retournerait avec plaisir.

    Il pensa à Anne et se dit qu’elle le traiterait certainement de putain ou de n’importe quel autre nom du même genre si elle apprenait quelque chose. Venant d’elle, il sut que ça ne le toucherait pas et que ça serait même un très bon moyen pour la décider à le quitter.

    C’est elle, d’ailleurs, qui jouait la pute pour l’éducation nationale, pensa-t-il, amusé. Elle vendait son esprit et son énergie, se couchait devant les programmes et les directives ministérielles et elle jouissait, pour une fois, quand l’inspecteur lui attribuait une bonne note ! Et avec un salaire en plus ! Pute fonctionnaire, quel beau titre ! Elle acceptait cela en défendant des idées sur lesquelles elle n‘avait jamais réfléchi, des dogmes qui s’étaient infiltrés en elle à travers des années d’école, des concepts moraux et religieux qui l’avaient pénétrée insidieusement, avec de délicates caresses, de longs préliminaires et de multiples partenaires. Jusqu’à ce qu’elle finisse par s’offrir langoureusement, sans aucune résistance, avec le sentiment du devoir accompli, heureuse du rôle qu’on lui proposait, de la confiance qu’on lui accordait, laissant ruisseler en elle la semence intellectuelle et perverse de ses formateurs, persuadée de tenir sa vie entre ses mains, épanouie par des années de soumission passive et rémunérée. Et non seulement, elle se faisait prendre mais elle entraînait les enfants avec elle. C’était de la pédophilie ! Et maquée avec un ministre ! Cotisation retraite et sécurité sociale ! De toute façon, toute cette vie en société était une vie de pute. On passait son temps à se coucher. Enfant, on se couchait devant ses parents pour obtenir un câlin, un bonbon ou un jouet, puis devant ses enseignants pour une bonne note, un bon carnet scolaire et devant ses patrons pour un bon salaire et une promotion.

    Il n’y a que devant la mort qu’on se couchait pour rien… Là, c’était l’arnaque totale !

    Ou peut-être le seul moment où on arrêtait d’être une pute. Le premier et le dernier combat vraiment gratuit !

    « Moi, au moins, je regarde la prison dans laquelle je survis. Je l’observe, je la scrute, je cherche ses faiblesses. Je prends du recul au maximum, je m’appuie contre un des murs et j’observe ce qui se passe dans les trois autres parties de la pièce. Je connais les autres prisonniers, je connais les règles, les techniques d’embrigadement et je sais que la seule porte de sortie, c’est la mort. Mais les gardiens ne contrôlent pas mon esprit. J’ai des échappatoires. La nature, le sport, le cannabis et le sexe. Les enfants représentent ma mission. Eux seuls peuvent me permettre d’atteindre la porte de sortie, fier, droit et libre. Et j’y parviendrai. Je ne mourrai pas en pute soumise. » 

    Lire la suite

  • Dialogues de parents.

    Jusqu

     

    Dès qu’ils furent sur la route, Cloarec fit part de ses craintes à son ami.

    « Moi, je te dis qu’il est capable de faire une connerie avec son fusil. Il faudra faire attention quand on les retrouvera. Il est assez fou pour tirer, même avec les gosses autour. Il ne peut pas encaisser le coup que l’instit a fait, c’est comme s’il n’y avait que lui de concerné. Il en a fait une histoire d’honneur et ça, à la fin, c’est toujours des conneries. »

     Miossec roulait comme le demeuré qu’il était. Cloarec avait un mal de chien à suivre.

    « J’espère qu’il n’a pas pris sa bouteille de rouge, sinon il va finir dans un arbre, s’inquiéta Le Renard. Fais gaffe, hein ? C’est pas la peine de se tuer pour ce malade, moi aussi, je veux retrouver Rémi et Fabrice mais je veux y arriver en entier et pas sur un brancard. Tu crois que l’instit, il leur a fait du mal aux gosses ?

    - Sûrement pas. Tu vois Jean, je vais te dire franchement, si ma femme n’avait pas insisté pour que j’aille chercher Marine, j’aurais pas bougé, je crains rien du tout. Marine, elle est vachement heureuse d’avoir eu cet instit et tu peux pas savoir comme elle a changé pendant l’année. Et tout en bien. Elle a grandi dans sa tête, incroyable ! Elle était déjà vachement mûre pour son âge, c’est Florence qui disait ça, mais alors maintenant on dirait presque une petite femme. Tu peux pas imaginer les discussions qu’on a avec elle, parfois, j’ai du mal à suivre. Ce qui m’emmerde le plus c’est que c’est pas moi qui l’ai emmenée en vacances. Tu vois, la ferme, j’en ai plein le cul ! Quand je pense qu’on n’a même pas le temps de s’occuper de nos enfants, ils grandissent et on ne voit rien. On compte les litres de lait, les tonnes de patates, les hectares de maïs et on ne voit pas nos enfants, ça me fait chier, tu vois, vraiment ça me fait chier. L’instit, j’ai presque envie de le remercier. Bien sûr, j’aurais préféré qu’il m’en parle de son idée et j’aurais accepté tout de suite mais on n’a jamais pris le temps d’aller discuter avec lui. On a vraiment dû passer pour des tarés, on est vraiment trop cons ! Je l’ai même suspecté d’être un pédophile ! Tu vois un peu. C’est Miossec qui m’avait filé cette idée à la con alors que Marine, elle a jamais été aussi heureuse. Quand je l’ai questionnée un peu pour voir comment ça se passait dans la classe, j’ai bien vu que tout ce qu’il faisait, c’était pour leur bien. Si ça avait été un tordu, Marine, elle me l’aurait dit. Je lui ai fait comprendre ce qui me faisait peur et je peux t’assurer que ça ne lui a pas plu du tout que je puisse douter de son maître. C’est elle qui m’a dit que c’était pas parce qu’il était différent des autres qu’il était dangereux. Elle m’a même dit que c’était les autres instits qui étaient dangereux parce qu’ils n’aimaient pas les enfants comme lui il les aime ! J’étais pas fier, tu vois et j’ai arrêté de dire des conneries. Non, j’y crois pas du tout qu’il pourrait leur faire du mal. Tu te rends compte des risques qu’il prend pour emmener nos gamins en vacances ! Et nous, on n’a même pas été foutu de voir que ce mec-là, il fallait juste qu’on l’écoute un peu. Faut croire que le boulot, ça te bouche toute la tête comme un paquet de merde dans le cul. Ce gars, moi je pense que c’est quelqu’un de bien et ce qui est sûr c’est qu’il aime les enfants. Nos enfants ! Alors, je peux pas lui en vouloir. Tu comprends ? Lui, au moins, il s’en occupe. Moi, par contre, ça me fout la honte. Tu vois, après cette histoire, j’ai décidé que je m’occuperai davantage de mes filles. J’ai déjà loupé beaucoup de choses avec Marine, il faut pas que je fasse la même connerie avec Morgane. Je suis déjà bien content que Marine continue à me parler. Peut-être même qu’elle m’aime encore. Et pourtant j’ai pas fait grand-chose pour elle. T’as vu tout ce que l’instit a fait découvrir à nos gamins. C’est la honte pour nous. C’est la honte.

    - Ouais, moi aussi, ça me fait ça. C’est vrai que Rémi et Fabrice, ils ont sacrément changé. Tu vois Fabrice, tu le connais un peu. Il était vachement timide, il manquait de confiance. J’avais beau me dire qu’en grandissant ça s’arrangerait et ben que dalle, il s’améliorait pas le gamin. Et là, en un an, c’est dingue comme il a changé. Il parle avec un adulte, même s’il le connaît pas, il prend des initiatives, il rigole vachement plus qu’avant, tu vois, plein de trucs comme ça. Il est beaucoup plus heureux. Et c’est vrai que c’est pas grâce à moi. Le séjour au camping à Camaret, ça l’a transformé. Et Rémi, je t’en parle pas, je le reconnais plus, d’ailleurs, j’ai l’impression que lui non plus me reconnaît plus. Tu vois ce que je veux dire, comme si je l’intéressais moins qu’avant et ça me fout vachement la trouille…T’as raison, c’est vraiment nul que ça soit pas avec nous qu’ils aient vécu tout ça. D’ailleurs, ma femme, elle me l’a dit y a pas longtemps. –Quand t’as le temps, au lieu d’aller à la chasse avec tes copains, tu ferais mieux de passer la journée avec tes deux garçons. L’instituteur, il s’en occupe mieux que toi. Je me demande même lequel de vous deux aime le plus les garçons.- Ça m’a fait mal quand elle m’a dit ça, on s’est même engueulé. Je lui ai dit que je bossais pour qu’ils manquent de rien et que je pouvais bien  passer un peu de temps avec les copains. C’était vraiment des conneries. Et puis, après avec le boulot, j’y ai plus pensé.

    - Ah ouais, toujours ce boulot, ça, tu vois, c’est une excuse de merde. On se dit ça juste parce qu’on est trop con pour réfléchir un peu. Marine, un soir, elle m’a lu une phrase que l’instit leur a donnée en classe. La vache, ça m’a marqué. Attends que je la retrouve…Ah oui, ça dit à peu près ça -On rencontre beaucoup d’hommes qui parlent de liberté mais ils passent leur vie à se fabriquer des chaînes.- J’y ai même pas compris quand Marine elle m’a lu ça, c’est elle qui m’a expliqué que ça voulait dire qu’on travaillait pour avoir du pognon et s’acheter plein de trucs mais qu’en fait, au lieu d’être libre, on était prisonnier de tout ce qu’on désirait, tu vois le truc ? En fait, on croit qu’on va bien parce qu’on gagne du fric mais en vrai on voit pas nos gosses grandir parce qu’on en veut toujours plus. Enfin, c’est pas simple mais c’est quelque chose comme ça. J’ai passé des heures à réfléchir à ce truc. Parfois, j’étais sur mon tracteur et je pensais à ça. Non, mais tu vois la situation, le demeuré de paysan, le cul sur son tracteur, qui réfléchit à la vie qu’il mène parce que sa fille lui a lu une phrase, un vrai truc de fou !

    - Ouais je vois bien… Enfin, je vois surtout que c’est pas facile de tout réussir. Son boulot, élever des gosses, aimer sa femme, pas foutre sa santé en l’air, s’occuper des gens qu’on aime, le boulot, les machines, les bêtes et les gosses et les impôts et puis comme ça pendant des années et ça passe à toute vitesse… T’as l’impression de tout faire comme il faut toi ?

    - Sûrement pas pour mes deux filles et sans doute pas non plus pour ma femme. Tu vois l’instit, il le sait sûrement pas mais il m’aura fait comprendre ça. Enfin, c’est Marine qui l’aura fait mais je sais que c’est lui aussi. Tu vois par exemple, il a prêté des livres à Marine et elle m’a demandé d’en lire certains. Tu vois le problème ! J’ai jamais rien lu que le Ouest France et L’équipe. Je te dis pas comme ça m’a emmerdé au début puis finalement j’ai découvert que j’aimais ça. C’est dingue hein ? Saint-Exupéry par exemple, c’est vachement bien ce qu’il a écrit ce gars-là. Jack London, j’aime bien aussi. Avec les chiens au Canada dans la neige et les chercheurs d’or, ça fait comme les westerns. J’aime bien, ça fait voyager des trucs comme ça. Et puis, j’aime bien le nom du mec, ça sonne bien ! Jack London ! Ça a de la gueule hein ? Et il y en a plein d’autres des écrivains ! Mais alors moi, les noms, je les retiens pas. Alors Marine, elle me fait des fiches avec le titre du livre et le nom de l’écrivain, elle dit qu’il faut que je m’en souvienne, c’est un boulot dis donc ! Mais bon, j’essaie quand même, c’est tellement bien ce qu’ils ont écrit tous ces gars !

    - Oh la vache ! je connais rien de tout ça moi. J’ai bien vu que Rémi et Fabrice, ils lisaient vachement mais ça m’a pas intéressé. Je sais même pas ce qu’ils lisent.

    - Et tu sais que c’est l’instit qui a prêté ses propres livres aux enfants. Tu te rends compte ? Il leur fait vachement confiance. D’ailleurs Marine, ça l’a embêtée quand elle a vu le temps que je mettais à lire. Elle a voulu ramener le bouquin pour les autres gamins de la classe mais moi, je voulais connaître la fin. C’était Terre des hommes, de Saint-Exupéry. Celui-là je l’adore ! Le mec avec son copain, il avait posé son avion dans le désert, ils étaient en panne, ils étaient en train de crever de soif. Et c’est une histoire vraie ! Moi, je voulais savoir la fin alors je suis allé dans une librairie à Loudéac et j’ai acheté le bouquin. Tu me vois dans une librairie ! Je te dis pas tous les bouquins qu’il y avait sur les étagères, c’est dingue, j’y ai pas cru et en plus, c’est pas deux fois le même ! Que des bouquins différents. Incroyable je te dis ! Il a fallu que je demande à la patronne sinon je serais mort de vieillesse avant de trouver celui que je voulais! Et le soir quand Marine, elle m’a vu avec le bouquin dans la banquette, elle m’a fait une de ces bises sur la joue ! Un truc, tu vois, c’était plein d’amour, tu peux pas savoir le bien que ça m’a fait. C’est elle qui m’a lu le passage quand ils ont trouvé une orange dans la cabine de l’avion, c’est tout ce qui leur restait. Je peux te dire que maintenant une orange, je la vois plus de la même façon, c’est incroyable, ces écrivains comme ils savent bien raconter, t’as l’impression que c’est eux qui t’ouvrent les yeux. Comme si avant, t’avais que de la merde dedans, comme si t’avais jamais vu la vie. Tu vois, tu crois que tu sais ce que tu fais, que tu sais où tu vas mais en fait, tu sais rien, que dalle. Y a que ces mecs-là qui peuvent te montrer ce qui est vraiment important. Y a des soirs, tu vois, tu gardes ça pour toi hein, et ben j’en aurais pleuré. Ouais, je te jure. Y a un marin aussi, Montessier ou Moitessier, je sais plus bien, Marine, elle a ramené le bouquin, quand il a fait son tour du monde sur son bateau, il était tout seul, il a découvert des trucs en lui, c’était fou. Avec l’océan, c’était une sacrée histoire d’amour. Nous aussi, on pourrait vivre ça avec la terre mais on la regarde pas comme il faut. Ouais, je sais ce que tu penses, me regarde pas comme ça, tu te dis que j’ai un peu reçu, et que je déconne mais moi aujourd’hui, je dis que c’était avant que je déconnais. Maintenant, je commence à y voir un peu plus clair. C’est con que ça m’ait pris autant de temps. Il faudra que j’arrive à le dire à l’instit, ça m’emmerderait qu’il parte comme ça, sans qu’on ait le temps de parler. On s’est rencontré une fois dans la librairie à Loudéac et je suis resté comme un vrai con. J’ai rien trouvé à dire…J’espère que j’y arriverai maintenant. Je suis pas habitué à parler comme ça moi. Les sentiments et tous ces trucs là, ça me dépasse un peu. Enfin, avec les bouquins j’ai fait des progrès… Et la musique, ah bon dieu la musique ! J’y connaissais rien non plus et l’instit leur a prêté des cassettes. Y a une musique de film, « le mépris » ça s’appelle, j’écoute ça sans arrêt à la maison. Attends, je te jure, tu peux pas écouter ça sans que ça te prenne aux tripes, t’as l’impression que les violons ils sont entrain de t’ouvrir le bide ! Et j’aime bien la tête du mec qu’a fait ça, tu vois que c’est la tête d’un mec bien. Y a la rue dans son nom. Tiens, cherche la cassette, elle est là. Regarde comment il s’appelle… Georges Delerue, ah ouais, c’est ça ! Alors lui, c’est un champion ! Et Marine, elle nous a fait écouter d’autres trucs, des musiques incroyables. Ma femme, presque à chaque fois, elle pleure comme une chasse d’eau qui fuit et puis tu vois l’instit, il leur passe de tout, c’est ça qu’est bien. Du Mozart, du jazz, de la chanson française, Alan Stivell. Tu vois même celui-là, il est Breton et ben pourtant je connaissais rien. La symphonie celtique, si tu connais pas ça, tu sais pas ce que tu perds. Tu vois ça nous change de Rika Zaraï et des nullités qu’on entend à la télé. La télé, j’en ai plus rien à foutre maintenant, c’est vraiment de la merde en boîte. Ils nous prennent pour des cons parce qu’on est des cons ! C’est de notre faute tout ça. On a qu’à les envoyer chier ! C’est tout ce qu’ils méritent. Maintenant, le soir on parle des bouquins. En ce moment, Marine, elle lit un bouquin de Tolkien. Ouais, je te jure c’est son nom au mec ! C’est tellement bizarre comme nom que je m’en souviens, ça a l’air vachement bien. J’ai hâte qu’elle me le passe. Parfois, dans la journée, j’ai envie de m’arrêter de bosser pour aller lire !

    - Non, je te crois pas !

    - Si je te jure. Moi aussi, au début, ça m’a fait drôle, j’ai même cru que j’étais malade ! Mais c’est plutôt parce qu’on s’arrête jamais qu’on est des malades ! Alors quand je vois l’autre fou devant, avec son fusil dans le coffre, je me dis qu’on a intérêt à faire gaffe. L’instit, même s’il a fait une connerie en partant comme ça, il mérite pas qu’on l’emmerde. Pour une fois qu’on tombe sur un mec bien. Tu te rends compte tout ce qu’il a fait changer en un an...J’étais en train de perdre ma grande fille et j’aurais sans doute fait pareil avec Morgane et puis voilà qu’on se parle maintenant. Et pas du boulot en classe ou du métier qu’elle veut faire plus tard. Tout ça, c’est que dalle, ça n’a aucune importance, c’est pas ça qui compte. Non, on se parle de la vie, tu vois, je sais même pas comment te l’expliquer tellement ça me dépasse encore. C’est que quand je suis avec Marine que ça vient. C’est comme si tous les mots, ils étaient coincés quelque part et puis d’un coup ça ressort. Et même avec ma Florence ça va beaucoup mieux. Tu vois, on parlait de la ferme, des impôts, du prix du lait. Vraiment on était con ! Tu sais ce qu’elle m’a dit la semaine dernière ? -Alain je t’aime- Tu te rends compte, ça faisait des années que c’était pas arrivé, je sais pas comment c’est pour toi mais chez moi c’était pas terrible. Pourtant, on s’entend bien mais c’est comme si on passait à côté de quelque chose et qu’on savait pas quoi et ben, maintenant, je sais ce que c’est. C’est l’amour. Et te fous pas de ma gueule, je sais que ça a l’air con mais je te jure que c’est ce qu’il y a de plus beau.

    - Je me fous pas de ta gueule Alain. Je me dis même que t’as de la chance, ça me touche vachement que tu me parles comme ça, c’est vrai je te jure, ça me fait vachement plaisir et je me dis que t’as de la chance…J’ai vraiment hâte de retrouver mes deux garçons et de les serrer dans mes bras et qu’on rentre à la maison. Je comprends mieux tout ce que je sentais depuis quelques temps. Toi, t’as déjà compris beaucoup plus de choses que moi et ça va m’aider tout ce que tu viens de me dire…Merci Alain. Merci de m’avoir expliqué tout ça, moi j’aurais jamais osé et je sais que c’est une connerie, c’est toi qui as raison…Dis, tu me prêteras des bouquins ?

    - Ouais, bien sûr, tu viendras à la maison, je te montrerai tout ce que j’ai acheté. La librairie de Loudéac, maintenant je m’y retrouve sans problème et je connais bien la patronne, c’est elle qui me conseille aussi. On s’entend bien, elle est sympa. Et tout ce qu’elle connaît ! La vache c’est impressionnant ! Et puis, je vois qu’elle aime bien Marine, ça me fait plaisir. Quand je vois ma fille, comme ça, dans les bouquins je me dis que l’instit, il lui a vraiment montré un trésor incroyable, tu vois ce que je veux dire, un trésor qu’arrête pas de s’agrandir ! C’est pas un coffre qui est fermé avec des vieilles choses pourries dedans. Non, là, le coffre, il est ouvert et ça n’arrête pas de tomber dedans, des belles choses et toutes celles qui sont là depuis des années et des années, elles vieillissent pas. C’est fou hein ? Putain, tu te rends compte comme je parle bien maintenant, ça, c’est une vraie image d’écrivain que je viens de dire. Faudra que je la répète à Marine, ça va lui plaire. Tu sais, tu vas pas me croire mais samedi dernier on y est resté trois heures dans la librairie et on est parti parce que ça fermait sinon on n’aurait pas bougé ! Et Morgane aussi, elle veut ses bouquins ! On était tous les trois sur le trottoir avec chacun notre sac et nos bouquins dedans. C’était vachement beau et puis Marine, elle a pris mon sac pour me donner la main. Je vais te dire, j’étais vachement fier comme ça sur le trottoir avec ma jolie grande fille qui me donnait la main et Morgane qui trottinait comme un poulain devant nous avec ses petites gambettes. J’ai rigolé comme ça pour rien. Enfin non, c’était pas pour rien, c’était du bonheur…Oh ! tu dis plus rien ?

    - Non je t’écoute. C’est vachement beau ce que tu racontes, je te voyais pas comme ça et je me dis que je suis vraiment con. J’ai rien vu moi. Rémi, bon sang c’est un petit gars formidable et j’ai l’impression que je l’ai pas vu depuis des années. Parfois, je me dis comme ça, fais gaffe à lui, écoute- le, prends ton temps. Tu vois, je m’inquiète toujours pour Fabrice parce qu’il est vachement renfermé, enfin plus maintenant, et du coup je voyais pas Rémi. Je me disais toujours qu’il grandissait sans problème, qu’il avait moins besoin d’un coup de main que son petit frère. C’est con hein ? Comme si un gamin pouvait se passer de l’amour de son père ! »

    Il tourna la tête vers la vitre, une boule dans la gorge, les yeux piquants.

    « T’inquiète pas, c’est jamais trop tard. Regarde ce voyage comme il nous fait du bien, ça sera plus jamais pareil après. C’est ça qui est important. Ne pas laisser passer les bonnes occasions quand elles se présentent. Même si on en a loupé un bon paquet depuis des années, ce qui compte maintenant, c’est qu’on a les yeux ouverts. 

    - Bon dieu, j’ai vraiment envie de les serrer dans mes bras mes garçons et je vais leur dire que je les aime. Oh oui ! je vais leur dire ça et je sais que j’aurai pas l’air d’un con.

    - Oh non ! ça c’est sûr t’auras pas l’air d’un con, celui qui est con, c’est Miossec, le pauvre David, il me fait peine ce gamin, il a l’air tellement triste. Olivier, il a l’air de s’en sortir un peu mieux mais le petit il  souffre vachement, ça c’est sûr et ce grand con de Miossec, il voit rien et il ne verra jamais rien…Tiens, allez, on va s’écouter la musique de Delerue. Tu sais, ce mec là, ça se voit sur sa figure qu’il en sait plus que nous. J’explique pas pourquoi, c’est comme ça. Et quand t‘entends sa musique, tu sais que c’est vrai. Quand tu inventes des musiques comme ça, c’est que dedans, tu as senti des choses que les autres, ils ont pas encore trouvées, c’est comme si c’était l’amour mis en musique. Tu vois, quand j’entends ça, c’est comme si je revoyais Marine ou Morgane, tout bébé, dans leurs petits lits, toutes fragiles, j’ai envie de les prendre dans mes bras, de sentir leurs petits corps, de les embrasser, de leur dire des gentils mots, tout plein d’amour, de les protéger, de sentir le parfum de leur peau. Maintenant, je vais les réveiller le matin, je peux plus m’en passer, je leur fais des petits câlins tout doucement, je leur parle gentiment, tu vois, je faisais jamais fait ça avant. Je rentrais, j’ouvrais les volets, je gueulais, allez debout là-dedans ! et je me barrais au boulot à toute vitesse comme si ma vie en dépendait. Mais le plus important de toute ma vie, il était là, devant moi, dans les petits lits bien chauds, et j’y voyais rien, je sentais rien. Je crois que mes deux filles, je les regardais jamais dans les yeux, je les regardais, c’est tout mais je ne les voyais pas vraiment. C’est dur à expliquer tout ça. Les mots, ça peut pas tout dire. Les émotions, c’est bien plus fort. Y a que les écrivains qui savent en parler. Moi je suis qu’un paysan, alors tu vois, c’est pas facile.

    - Et ben moi, je peux te dire que t’en parles vachement bien, ça me serre les tripes tout ce que tu dis. Je suis vachement content d’être venu avec toi. Ouais, bon dieu de bon dieu, moi aussi cet instit faut que je le remercie. C’est une sacrée baffe qu’il nous a mise et il était temps qu’on se la prenne. Bon allez mets-nous cette musique. »

     

     

    Miossec ne disait rien. Quintin avait bien essayé de lancer quelques discussions mais il s’était fait rabrouer sèchement. Miossec voulait seulement qu’il lui indique les directions, qu’il lise les panneaux, qu’il étudie la carte routière. Quintin se taisait. Et puis, il ne voyait vraiment plus de quoi parler. Il avait épuisé tous les sujets, sans succès. La météo, les plantations, le prix des engrais, les dindes malades, les impôts, les subventions, son tracteur en panne, les assurances pour l’incendie chez Miossec, sa Peugeot volée…

    A chaque fois, Miossec l’avait envoyé promener.

    Il se disait que le voyage allait être long.

    Alors, il avait essayé de compter combien il allait gagner avec les patates cette année. Au prix où était la tonne, ça paierait peut-être une nouvelle bagnole. La Mercedes, ça c’était une belle bagnole. Il se verrait bien rouler là-dedans, ça en jetterait dans le pays. Ou la CX Citroën, ça aussi ça avait de la gueule et c’était encore plus long que la Mercedes. Mais Miossec, il apprécierait peut-être pas. C’était risqué, ça le fâcherait. Non, il fallait une voiture plus courte…Il trouverait bien, c’était pas ça qui manquait les bagnoles.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Dès qu’ils furent sur la route, Cloarec fit part de ses craintes à son ami.

    « Moi, je te dis qu’il est capable de faire une connerie avec son fusil. Il faudra faire attention quand on les retrouvera. Il est assez fou pour tirer, même avec les gosses autour. Il ne peut pas encaisser le coup que l’instit a fait, c’est comme s’il n’y avait que lui de concerné. Il en a fait une histoire d’honneur et ça, à la fin, c’est toujours des conneries. »

     Miossec roulait comme le demeuré qu’il était. Cloarec avait un mal de chien à suivre.

    « J’espère qu’il n’a pas pris sa bouteille de rouge, sinon il va finir dans un arbre, s’inquiéta Le Renard. Fais gaffe, hein ? C’est pas la peine de se tuer pour ce malade, moi aussi, je veux retrouver Rémi et Fabrice mais je veux y arriver en entier et pas sur un brancard. Tu crois que l’instit, il leur a fait du mal aux gosses ?

    - Sûrement pas. Tu vois Jean, je vais te dire franchement, si ma femme n’avait pas insisté pour que j’aille chercher Marine, j’aurais pas bougé, je crains rien du tout. Marine, elle est vachement heureuse d’avoir eu cet instit et tu peux pas savoir comme elle a changé pendant l’année. Et tout en bien. Elle a grandi dans sa tête, incroyable ! Elle était déjà vachement mûre pour son âge, c’est Florence qui disait ça, mais alors maintenant on dirait presque une petite femme. Tu peux pas imaginer les discussions qu’on a avec elle, parfois, j’ai du mal à suivre. Ce qui m’emmerde le plus c’est que c’est pas moi qui l’ai emmenée en vacances. Tu vois, la ferme, j’en ai plein le cul ! Quand je pense qu’on n’a même pas le temps de s’occuper de nos enfants, ils grandissent et on ne voit rien. On compte les litres de lait, les tonnes de patates, les hectares de maïs et on ne voit pas nos enfants, ça me fait chier, tu vois, vraiment ça me fait chier. L’instit, j’ai presque envie de le remercier. Bien sûr, j’aurais préféré qu’il m’en parle de son idée et j’aurais accepté tout de suite mais on n’a jamais pris le temps d’aller discuter avec lui. On a vraiment dû passer pour des tarés, on est vraiment trop cons ! Je l’ai même suspecté d’être un pédophile ! Tu vois un peu. C’est Miossec qui m’avait filé cette idée à la con alors que Marine, elle a jamais été aussi heureuse. Quand je l’ai questionnée un peu pour voir comment ça se passait dans la classe, j’ai bien vu que tout ce qu’il faisait, c’était pour leur bien. Si ça avait été un tordu, Marine, elle me l’aurait dit. Je lui ai fait comprendre ce qui me faisait peur et je peux t’assurer que ça ne lui a pas plu du tout que je puisse douter de son maître. C’est elle qui m’a dit que c’était pas parce qu’il était différent des autres qu’il était dangereux. Elle m’a même dit que c’était les autres instits qui étaient dangereux parce qu’ils n’aimaient pas les enfants comme lui il les aime ! J’étais pas fier, tu vois et j’ai arrêté de dire des conneries. Non, j’y crois pas du tout qu’il pourrait leur faire du mal. Tu te rends compte des risques qu’il prend pour emmener nos gamins en vacances ! Et nous, on n’a même pas été foutu de voir que ce mec-là, il fallait juste qu’on l’écoute un peu. Faut croire que le boulot, ça te bouche toute la tête comme un paquet de merde dans le cul. Ce gars, moi je pense que c’est quelqu’un de bien et ce qui est sûr c’est qu’il aime les enfants. Nos enfants ! Alors, je peux pas lui en vouloir. Tu comprends ? Lui, au moins, il s’en occupe. Moi, par contre, ça me fout la honte. Tu vois, après cette histoire, j’ai décidé que je m’occuperai davantage de mes filles. J’ai déjà loupé beaucoup de choses avec Marine, il faut pas que je fasse la même connerie avec Morgane. Je suis déjà bien content que Marine continue à me parler. Peut-être même qu’elle m’aime encore. Et pourtant j’ai pas fait grand-chose pour elle. T’as vu tout ce que l’instit a fait découvrir à nos gamins. C’est la honte pour nous. C’est la honte.

    - Ouais, moi aussi, ça me fait ça. C’est vrai que Rémi et Fabrice, ils ont sacrément changé. Tu vois Fabrice, tu le connais un peu. Il était vachement timide, il manquait de confiance. J’avais beau me dire qu’en grandissant ça s’arrangerait et ben que dalle, il s’améliorait pas le gamin. Et là, en un an, c’est dingue comme il a changé. Il parle avec un adulte, même s’il le connaît pas, il prend des initiatives, il rigole vachement plus qu’avant, tu vois, plein de trucs comme ça. Il est beaucoup plus heureux. Et c’est vrai que c’est pas grâce à moi. Le séjour au camping à Camaret, ça l’a transformé. Et Rémi, je t’en parle pas, je le reconnais plus, d’ailleurs, j’ai l’impression que lui non plus me reconnaît plus. Tu vois ce que je veux dire, comme si je l’intéressais moins qu’avant et ça me fout vachement la trouille…T’as raison, c’est vraiment nul que ça soit pas avec nous qu’ils aient vécu tout ça. D’ailleurs, ma femme, elle me l’a dit y a pas longtemps. –Quand t’as le temps, au lieu d’aller à la chasse avec tes copains, tu ferais mieux de passer la journée avec tes deux garçons. L’instituteur, il s’en occupe mieux que toi. Je me demande même lequel de vous deux aime le plus les garçons.- Ça m’a fait mal quand elle m’a dit ça, on s’est même engueulé. Je lui ai dit que je bossais pour qu’ils manquent de rien et que je pouvais bien  passer un peu de temps avec les copains. C’était vraiment des conneries. Et puis, après avec le boulot, j’y ai plus pensé.

    - Ah ouais, toujours ce boulot, ça, tu vois, c’est une excuse de merde. On se dit ça juste parce qu’on est trop con pour réfléchir un peu. Marine, un soir, elle m’a lu une phrase que l’instit leur a donnée en classe. La vache, ça m’a marqué. Attends que je la retrouve…Ah oui, ça dit à peu près ça -On rencontre beaucoup d’hommes qui parlent de liberté mais ils passent leur vie à se fabriquer des chaînes.- J’y ai même pas compris quand Marine elle m’a lu ça, c’est elle qui m’a expliqué que ça voulait dire qu’on travaillait pour avoir du pognon et s’acheter plein de trucs mais qu’en fait, au lieu d’être libre, on était prisonnier de tout ce qu’on désirait, tu vois le truc ? En fait, on croit qu’on va bien parce qu’on gagne du fric mais en vrai on voit pas nos gosses grandir parce qu’on en veut toujours plus. Enfin, c’est pas simple mais c’est quelque chose comme ça. J’ai passé des heures à réfléchir à ce truc. Parfois, j’étais sur mon tracteur et je pensais à ça. Non, mais tu vois la situation, le demeuré de paysan, le cul sur son tracteur, qui réfléchit à la vie qu’il mène parce que sa fille lui a lu une phrase, un vrai truc de fou !

    - Ouais je vois bien… Enfin, je vois surtout que c’est pas facile de tout réussir. Son boulot, élever des gosses, aimer sa femme, pas foutre sa santé en l’air, s’occuper des gens qu’on aime, le boulot, les machines, les bêtes et les gosses et les impôts et puis comme ça pendant des années et ça passe à toute vitesse… T’as l’impression de tout faire comme il faut toi ?

    - Sûrement pas pour mes deux filles et sans doute pas non plus pour ma femme. Tu vois l’instit, il le sait sûrement pas mais il m’aura fait comprendre ça. Enfin, c’est Marine qui l’aura fait mais je sais que c’est lui aussi. Tu vois par exemple, il a prêté des livres à Marine et elle m’a demandé d’en lire certains. Tu vois le problème ! J’ai jamais rien lu que le Ouest France et L’équipe. Je te dis pas comme ça m’a emmerdé au début puis finalement j’ai découvert que j’aimais ça. C’est dingue hein ? Saint-Exupéry par exemple, c’est vachement bien ce qu’il a écrit ce gars-là. Jack London, j’aime bien aussi. Avec les chiens au Canada dans la neige et les chercheurs d’or, ça fait comme les westerns. J’aime bien, ça fait voyager des trucs comme ça. Et puis, j’aime bien le nom du mec, ça sonne bien ! Jack London ! Ça a de la gueule hein ? Et il y en a plein d’autres des écrivains ! Mais alors moi, les noms, je les retiens pas. Alors Marine, elle me fait des fiches avec le titre du livre et le nom de l’écrivain, elle dit qu’il faut que je m’en souvienne, c’est un boulot dis donc ! Mais bon, j’essaie quand même, c’est tellement bien ce qu’ils ont écrit tous ces gars !

    - Oh la vache ! je connais rien de tout ça moi. J’ai bien vu que Rémi et Fabrice, ils lisaient vachement mais ça m’a pas intéressé. Je sais même pas ce qu’ils lisent.

    - Et tu sais que c’est l’instit qui a prêté ses propres livres aux enfants. Tu te rends compte ? Il leur fait vachement confiance. D’ailleurs Marine, ça l’a embêtée quand elle a vu le temps que je mettais à lire. Elle a voulu ramener le bouquin pour les autres gamins de la classe mais moi, je voulais connaître la fin. C’était Terre des hommes, de Saint-Exupéry. Celui-là je l’adore ! Le mec avec son copain, il avait posé son avion dans le désert, ils étaient en panne, ils étaient en train de crever de soif. Et c’est une histoire vraie ! Moi, je voulais savoir la fin alors je suis allé dans une librairie à Loudéac et j’ai acheté le bouquin. Tu me vois dans une librairie ! Je te dis pas tous les bouquins qu’il y avait sur les étagères, c’est dingue, j’y ai pas cru et en plus, c’est pas deux fois le même ! Que des bouquins différents. Incroyable je te dis ! Il a fallu que je demande à la patronne sinon je serais mort de vieillesse avant de trouver celui que je voulais! Et le soir quand Marine, elle m’a vu avec le bouquin dans la banquette, elle m’a fait une de ces bises sur la joue ! Un truc, tu vois, c’était plein d’amour, tu peux pas savoir le bien que ça m’a fait. C’est elle qui m’a lu le passage quand ils ont trouvé une orange dans la cabine de l’avion, c’est tout ce qui leur restait. Je peux te dire que maintenant une orange, je la vois plus de la même façon, c’est incroyable, ces écrivains comme ils savent bien raconter, t’as l’impression que c’est eux qui t’ouvrent les yeux. Comme si avant, t’avais que de la merde dedans, comme si t’avais jamais vu la vie. Tu vois, tu crois que tu sais ce que tu fais, que tu sais où tu vas mais en fait, tu sais rien, que dalle. Y a que ces mecs-là qui peuvent te montrer ce qui est vraiment important. Y a des soirs, tu vois, tu gardes ça pour toi hein, et ben j’en aurais pleuré. Ouais, je te jure. Y a un marin aussi, Montessier ou Moitessier, je sais plus bien, Marine, elle a ramené le bouquin, quand il a fait son tour du monde sur son bateau, il était tout seul, il a découvert des trucs en lui, c’était fou. Avec l’océan, c’était une sacrée histoire d’amour. Nous aussi, on pourrait vivre ça avec la terre mais on la regarde pas comme il faut. Ouais, je sais ce que tu penses, me regarde pas comme ça, tu te dis que j’ai un peu reçu, et que je déconne mais moi aujourd’hui, je dis que c’était avant que je déconnais. Maintenant, je commence à y voir un peu plus clair. C’est con que ça m’ait pris autant de temps. Il faudra que j’arrive à le dire à l’instit, ça m’emmerderait qu’il parte comme ça, sans qu’on ait le temps de parler. On s’est rencontré une fois dans la librairie à Loudéac et je suis resté comme un vrai con. J’ai rien trouvé à dire…J’espère que j’y arriverai maintenant. Je suis pas habitué à parler comme ça moi. Les sentiments et tous ces trucs là, ça me dépasse un peu. Enfin, avec les bouquins j’ai fait des progrès… Et la musique, ah bon dieu la musique ! J’y connaissais rien non plus et l’instit leur a prêté des cassettes. Y a une musique de film, « le mépris » ça s’appelle, j’écoute ça sans arrêt à la maison. Attends, je te jure, tu peux pas écouter ça sans que ça te prenne aux tripes, t’as l’impression que les violons ils sont entrain de t’ouvrir le bide ! Et j’aime bien la tête du mec qu’a fait ça, tu vois que c’est la tête d’un mec bien. Y a la rue dans son nom. Tiens, cherche la cassette, elle est là. Regarde comment il s’appelle… Georges Delerue, ah ouais, c’est ça ! Alors lui, c’est un champion ! Et Marine, elle nous a fait écouter d’autres trucs, des musiques incroyables. Ma femme, presque à chaque fois, elle pleure comme une chasse d’eau qui fuit et puis tu vois l’instit, il leur passe de tout, c’est ça qu’est bien. Du Mozart, du jazz, de la chanson française, Alan Stivell. Tu vois même celui-là, il est Breton et ben pourtant je connaissais rien. La symphonie celtique, si tu connais pas ça, tu sais pas ce que tu perds. Tu vois ça nous change de Rika Zaraï et des nullités qu’on entend à la télé. La télé, j’en ai plus rien à foutre maintenant, c’est vraiment de la merde en boîte. Ils nous prennent pour des cons parce qu’on est des cons ! C’est de notre faute tout ça. On a qu’à les envoyer chier ! C’est tout ce qu’ils méritent. Maintenant, le soir on parle des bouquins. En ce moment, Marine, elle lit un bouquin de Tolkien. Ouais, je te jure c’est son nom au mec ! C’est tellement bizarre comme nom que je m’en souviens, ça a l’air vachement bien. J’ai hâte qu’elle me le passe. Parfois, dans la journée, j’ai envie de m’arrêter de bosser pour aller lire !

    - Non, je te crois pas !

    - Si je te jure. Moi aussi, au début, ça m’a fait drôle, j’ai même cru que j’étais malade ! Mais c’est plutôt parce qu’on s’arrête jamais qu’on est des malades ! Alors quand je vois l’autre fou devant, avec son fusil dans le coffre, je me dis qu’on a intérêt à faire gaffe. L’instit, même s’il a fait une connerie en partant comme ça, il mérite pas qu’on l’emmerde. Pour une fois qu’on tombe sur un mec bien. Tu te rends compte tout ce qu’il a fait changer en un an...J’étais en train de perdre ma grande fille et j’aurais sans doute fait pareil avec Morgane et puis voilà qu’on se parle maintenant. Et pas du boulot en classe ou du métier qu’elle veut faire plus tard. Tout ça, c’est que dalle, ça n’a aucune importance, c’est pas ça qui compte. Non, on se parle de la vie, tu vois, je sais même pas comment te l’expliquer tellement ça me dépasse encore. C’est que quand je suis avec Marine que ça vient. C’est comme si tous les mots, ils étaient coincés quelque part et puis d’un coup ça ressort. Et même avec ma Florence ça va beaucoup mieux. Tu vois, on parlait de la ferme, des impôts, du prix du lait. Vraiment on était con ! Tu sais ce qu’elle m’a dit la semaine dernière ? -Alain je t’aime- Tu te rends compte, ça faisait des années que c’était pas arrivé, je sais pas comment c’est pour toi mais chez moi c’était pas terrible. Pourtant, on s’entend bien mais c’est comme si on passait à côté de quelque chose et qu’on savait pas quoi et ben, maintenant, je sais ce que c’est. C’est l’amour. Et te fous pas de ma gueule, je sais que ça a l’air con mais je te jure que c’est ce qu’il y a de plus beau.

    - Je me fous pas de ta gueule Alain. Je me dis même que t’as de la chance, ça me touche vachement que tu me parles comme ça, c’est vrai je te jure, ça me fait vachement plaisir et je me dis que t’as de la chance…J’ai vraiment hâte de retrouver mes deux garçons et de les serrer dans mes bras et qu’on rentre à la maison. Je comprends mieux tout ce que je sentais depuis quelques temps. Toi, t’as déjà compris beaucoup plus de choses que moi et ça va m’aider tout ce que tu viens de me dire…Merci Alain. Merci de m’avoir expliqué tout ça, moi j’aurais jamais osé et je sais que c’est une connerie, c’est toi qui as raison…Dis, tu me prêteras des bouquins ?

    - Ouais, bien sûr, tu viendras à la maison, je te montrerai tout ce que j’ai acheté. La librairie de Loudéac, maintenant je m’y retrouve sans problème et je connais bien la patronne, c’est elle qui me conseille aussi. On s’entend bien, elle est sympa. Et tout ce qu’elle connaît ! La vache c’est impressionnant ! Et puis, je vois qu’elle aime bien Marine, ça me fait plaisir. Quand je vois ma fille, comme ça, dans les bouquins je me dis que l’instit, il lui a vraiment montré un trésor incroyable, tu vois ce que je veux dire, un trésor qu’arrête pas de s’agrandir ! C’est pas un coffre qui est fermé avec des vieilles choses pourries dedans. Non, là, le coffre, il est ouvert et ça n’arrête pas de tomber dedans, des belles choses et toutes celles qui sont là depuis des années et des années, elles vieillissent pas. C’est fou hein ? Putain, tu te rends compte comme je parle bien maintenant, ça, c’est une vraie image d’écrivain que je viens de dire. Faudra que je la répète à Marine, ça va lui plaire. Tu sais, tu vas pas me croire mais samedi dernier on y est resté trois heures dans la librairie et on est parti parce que ça fermait sinon on n’aurait pas bougé ! Et Morgane aussi, elle veut ses bouquins ! On était tous les trois sur le trottoir avec chacun notre sac et nos bouquins dedans. C’était vachement beau et puis Marine, elle a pris mon sac pour me donner la main. Je vais te dire, j’étais vachement fier comme ça sur le trottoir avec ma jolie grande fille qui me donnait la main et Morgane qui trottinait comme un poulain devant nous avec ses petites gambettes. J’ai rigolé comme ça pour rien. Enfin non, c’était pas pour rien, c’était du bonheur…Oh ! tu dis plus rien ?

    - Non je t’écoute. C’est vachement beau ce que tu racontes, je te voyais pas comme ça et je me dis que je suis vraiment con. J’ai rien vu moi. Rémi, bon sang c’est un petit gars formidable et j’ai l’impression que je l’ai pas vu depuis des années. Parfois, je me dis comme ça, fais gaffe à lui, écoute- le, prends ton temps. Tu vois, je m’inquiète toujours pour Fabrice parce qu’il est vachement renfermé, enfin plus maintenant, et du coup je voyais pas Rémi. Je me disais toujours qu’il grandissait sans problème, qu’il avait moins besoin d’un coup de main que son petit frère. C’est con hein ? Comme si un gamin pouvait se passer de l’amour de son père ! »

    Il tourna la tête vers la vitre, une boule dans la gorge, les yeux piquants.

    « T’inquiète pas, c’est jamais trop tard. Regarde ce voyage comme il nous fait du bien, ça sera plus jamais pareil après. C’est ça qui est important. Ne pas laisser passer les bonnes occasions quand elles se présentent. Même si on en a loupé un bon paquet depuis des années, ce qui compte maintenant, c’est qu’on a les yeux ouverts. 

    - Bon dieu, j’ai vraiment envie de les serrer dans mes bras mes garçons et je vais leur dire que je les aime. Oh oui ! je vais leur dire ça et je sais que j’aurai pas l’air d’un con.

    - Oh non ! ça c’est sûr t’auras pas l’air d’un con, celui qui est con, c’est Miossec, le pauvre David, il me fait peine ce gamin, il a l’air tellement triste. Olivier, il a l’air de s’en sortir un peu mieux mais le petit il  souffre vachement, ça c’est sûr et ce grand con de Miossec, il voit rien et il ne verra jamais rien…Tiens, allez, on va s’écouter la musique de Delerue. Tu sais, ce mec là, ça se voit sur sa figure qu’il en sait plus que nous. J’explique pas pourquoi, c’est comme ça. Et quand t‘entends sa musique, tu sais que c’est vrai. Quand tu inventes des musiques comme ça, c’est que dedans, tu as senti des choses que les autres, ils ont pas encore trouvées, c’est comme si c’était l’amour mis en musique. Tu vois, quand j’entends ça, c’est comme si je revoyais Marine ou Morgane, tout bébé, dans leurs petits lits, toutes fragiles, j’ai envie de les prendre dans mes bras, de sentir leurs petits corps, de les embrasser, de leur dire des gentils mots, tout plein d’amour, de les protéger, de sentir le parfum de leur peau. Maintenant, je vais les réveiller le matin, je peux plus m’en passer, je leur fais des petits câlins tout doucement, je leur parle gentiment, tu vois, je faisais jamais fait ça avant. Je rentrais, j’ouvrais les volets, je gueulais, allez debout là-dedans ! et je me barrais au boulot à toute vitesse comme si ma vie en dépendait. Mais le plus important de toute ma vie, il était là, devant moi, dans les petits lits bien chauds, et j’y voyais rien, je sentais rien. Je crois que mes deux filles, je les regardais jamais dans les yeux, je les regardais, c’est tout mais je ne les voyais pas vraiment. C’est dur à expliquer tout ça. Les mots, ça peut pas tout dire. Les émotions, c’est bien plus fort. Y a que les écrivains qui savent en parler. Moi je suis qu’un paysan, alors tu vois, c’est pas facile.

    - Et ben moi, je peux te dire que t’en parles vachement bien, ça me serre les tripes tout ce que tu dis. Je suis vachement content d’être venu avec toi. Ouais, bon dieu de bon dieu, moi aussi cet instit faut que je le remercie. C’est une sacrée baffe qu’il nous a mise et il était temps qu’on se la prenne. Bon allez mets-nous cette musique. »

     

     

    Miossec ne disait rien. Quintin avait bien essayé de lancer quelques discussions mais il s’était fait rabrouer sèchement. Miossec voulait seulement qu’il lui indique les directions, qu’il lise les panneaux, qu’il étudie la carte routière. Quintin se taisait. Et puis, il ne voyait vraiment plus de quoi parler. Il avait épuisé tous les sujets, sans succès. La météo, les plantations, le prix des engrais, les dindes malades, les impôts, les subventions, son tracteur en panne, les assurances pour l’incendie chez Miossec, sa Peugeot volée…

    A chaque fois, Miossec l’avait envoyé promener.

    Il se disait que le voyage allait être long.

    Alors, il avait essayé de compter combien il allait gagner avec les patates cette année. Au prix où était la tonne, ça paierait peut-être une nouvelle bagnole. La Mercedes, ça c’était une belle bagnole. Il se verrait bien rouler là-dedans, ça en jetterait dans le pays. Ou la CX Citroën, ça aussi ça avait de la gueule et c’était encore plus long que la Mercedes. Mais Miossec, il apprécierait peut-être pas. C’était risqué, ça le fâcherait. Non, il fallait une voiture plus courte…Il trouverait bien, c’était pas ça qui manquait les bagnoles.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Lire la suite

  • Sur le savoir

     
    La vérité est inévitablement partielle. Les imbrications entre les situations et les gens concernés, les effets, les conséquences, tout est bien plus complexe qu'au premier abord. Si on s'en tient aux "versions officielles" et aux intentions des "décideurs", la vérité sera tronquée. Elle ne sera que la version qu'ils en donnent.
    L'école devrait apprendre aux enfants à ne pas avoir confiance, à priori, mais uniquement à avoir confiance, après toutes les recherches possibles et toutes les contradictions les plus folles. Celui-là est fou qui se contente d'accuser celui qui doute d'être un complotiste. Et pour ne pas regarder en lui-même, la terreur que représente la prise de conscience que les "Décideurs" sont fous eux aussi, l'anti-complotiste, adopte la parole commune. Pure folie. 
     

    "Il y a deux vérités; L'histoire officielle, menteuse, puis l'Histoire secrète où sont les véritables causes des évènements. "

    Honoré de Balzac.

     
     
    Voilà ce que se contente de faire nos écoles. Des citernes gonflées de connaissances. Et plus les études seront longues, plus l'individu se spécialisera dans un domaine mais cela ne signifiera pas pour autant que l'individu aura évolué spirituellement...Il sera peut-être un individu totalement intégré au système de valeurs qui lui auront été inculquées. Compétition, ego, mental, puissance financière ou hiérarchique....Juste l'élaboration de castes qui contribuent à la violence parce que les valeurs associées sont celles de la "lutte"....La lutte des classes....L'expression est bien choisie.
    Nos élèves ne savent rien s'ils se contentent d'être des citernes. Et si cela leur suffit, c'est que les enseignants n'ont pas été ce qu'ils auraient dû être. Des éveilleurs de conscience.
     
     
    Voilà ce que nos élèves devraient entendre. "Tes connaissances ne sont nullement un savoir. Ne t'enorgueillis pas de tes diplômes. Ou alors, vraiment, c'est que tu ne sais rien."
     
    J'ai connu, quand j'étais au collège, un ancien Poilu de 14-18. J'en ai déjà parlé sur ce blog. Il s'appelait François. Il ne lisait pas, n'avait pas la télé, juste une radio mais il pensait beaucoup, par lui-même. Et je pouvais l'écouter parler une journée entière. Et lorsque je me couchais le soir, je réfléchissais à tout ce qu'il m'avait expliqué, raconté, détaillé, analysé....Sur les hommes, 'lamitié, l'amour, la passion, la folie, la curiosité, l'amour de la Nature. Il n'avait aucun diplôme et je me souviens de tout encore aujourd'hui. Je serais par contre incapable d'énumérer tout ce que j'ai oublié de ce que j'ai "appris" dans mes années d'école.... C'était juste des nourritures qui finissaient en excréments. Parce que les enseignants censés m'éveiller était tout aussi endormi que moi, qu'il n'y avait aucune vie en eux, aucune passion, aucune amour....Surtout ça. Aucun amour. 
     
     
    Voilà ce que l'amour déclenche. La révélation de l'être réel, le Soi, celui qui existe, profondément, celui qui a besoin, absolument besoin, de s'exprimer avant de mourir étouffé sous les excréments intellectuels. 
     
    L'école prônée par les gouvernements ne veut pas d'individus éveillés. Elle veut des ouvriers ou des ingénieurs. Elle veut juste des individus intégrés dans un systéme économique. 
    C'est d'ailleurs bien pour ça que le "revenu universel" a autant de mal à faire son chemin dans la tête des gens.
    "Ne pas travailler et toucher de l'argent ? " Mais, c'est scandaleux ça ! 
    Non, ce qui est scandaleux, c'est que l'école martèle ce message pendant des années....
    Elle n'a pas à se prostituer de la sorte.
     
    Elle est là pour l'éveil spirituel de chacun et que chaque individu, en pleine conscience, en pleine liberté de penser, sans qu'aucune pression ne soit exercée, puisse construire sa vie sur SES PROPRES VALEURS. Des valeurs essentiellement tournées vers le Bien. 
    L'établissement de castes n'est pas tournée vers le Bien mais vers la lutte. "La lutte des classes". L'expression parle d'elle-même.  
    Pour la majorité des gens, il y a les diplômés et les autres, il y a les instruits et les incultes, il y a les travailleurs et les fainéants. 
    Oui, alors, juste une question : "Qui et depuis quand ont été établis les critères qui permettent d'établir un tel classement ? "
     
    Une fois que la réponse aura été trouvée, on pourra continuer à discuter. Sinon, c'est inutile. Ca ne sert à rien de parler avec quelqu'un qui dort.....
     
     
     
     

    Lire la suite

  • Dostoïevski

    "Je ne comprends décidément pas pourquoi il est plus glorieux de bombarder de projectiles une ville assiégée que d’assassiner quelqu’un à coups de hache... Le respect de l’esthétique est le premier signe d’impuissance..." Dostoïevski

     

    Aujourd'hui, les GVTS ne disent pas "glorieux" mais "respectable".....Ils ne parlent pas "d'esthétisme" mais "de Droits de l'homme"......Et ensuite, ils s'offusquent devant la presse de la mort d'un enfant sur une plage et ils culpabilisent l'ensemble d'un continent en omettant de dire que pendant ce temps-là, ils continuent à vendre des armes.......et à fomenter tous les coups-fourrés possibles en fonction de leurs intérêts...

    312318 292954957493418 767741512 n

    Lire la suite

  • L'invisible

    11182124 719072561551950 9206380807468321984 n

     

     

     Notre utilisation du terme "invisible" est incorrect. Ce qui est considéré comme invisible par certains a nécessairement été identifié par d'autres et donc son emploi n'est pas justifié dans des termes généraux, comme si cela était vrai pour tous. 

    Exemple : les atomes nous sont "invisibles" mais il existe bien et ont été vus, analysés, exploités. Ce qui est invisible pour moi n'est que le reflet de mon incapacité (ponctuelle, peut-être) à voir ce qui existe. Les magnétiseurs, par exemple, voient l'énergie et la ressentent alors que je ne vois et ne ressens rien. Même chose avec l'Aura. Cet invisible n'existe donc que pour moi mais dans la réalité, il n'en est rien. Ce terme "d'invisible", s'il devait désigner quelque chose qui n'est absolument pas identifié, PAR PERSONNE, devrait donc être remplacé par "l'Innommé", c'est à dire quelque chose qui est du domaine du possible mais qui ne peut être vécu, connu, expérimenté par qui que ce soit.

    Les fantômes ne sont pas invisibles puisqu'ils ont été vus. Ils me sont invisibles, ce qui n'est pas du tout pareil.

    Dieu, lui-même, n'est pas invisible au regard des textes de certains mystiques. Sauf que ce qu'ils ont vu n'est pas transmissible en l'état, aucun mot n'y parvient. Ni Maître Eckhart, ni Thérèse d'Avilla ne se sont avancés à le décrire. Il ne s'agit pour eux que d'un ressenti, particulièrement puissant.

    "Le nuage d'Inconnaissance", texte majeur, mettait en avant que seul le fait d'être dans une contemplation mystique permettait de ressentir Dieu.

    Le Tao, par contre, entre dans la dimension de l'Innommé dès lors que celui qui s'engage à le décrire s'en éloigne inévitablement.... Il est et restera donc invisible à tous...Il a pourtant été nommé et c'est le seul cas que je connaisse.

    Les Kogis considèrent par ailleurs que rien n'est invisible puisque nous portons, comme toutes choses créées, la même énergie, puisque nous sommes issus de la même source. Ils "voient" dons la conscience des arbres et de toute la Nature. Au même titre que leur conscience leur est "visible". . . Celui qui parlerait de quelque chose d'invisible serait tout simplement considéré comme un individu incomplet et qui doit encore travailler pour ouvrir son âme à l'Esprit. Ils le font constamment, dans tous leurs actes, dans toutes leurs paroles, dans toutes leurs pensées. Ils sont essentiellement tournés vers ce qui nous est invisible, nous Occidentaux. Notre positionnement, face à l'invisible, leur est totalement étranger. Rien de connu n'est invisible en soi. Ce qui est par contre visible, c'est notre incomplétude à saisir cet invisible pour cesser de le juger comme tel... 

    Lire la suite

  • Une lettre particulière...

    Lettre à une croissance que nous n’attendons plus

    Publié le juillet 7, 2015 par @_ï

     

     

    « Le Monde » publie un texte de Manon Dervin (Etudiante à Science Po Rennes), choisi par le Cercle des économistes dans le cadre du concours  » Imaginez votre travail demain – La parole aux étudiants « , organisé à l’occasion des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence. Ce texte s’inspire d’ « Un Projet de Décroissance« . Merci Manon.

    Texte intégral ici : clic

    Ô très chère Croissance. Ma bien-aimée. Ton retour s’est fait attendre. Ton dogme fondé sur la valeur centrale du  » travail  » conditionne encore aujourd’hui toute la vitalité du système économique. Tu fabriques l’Emploi et en tires ta force. Les médias, les politiques et tous les travailleurs retiennent leur souffle. Te chercher a plongé le monde occidental dans une torpeur sans précédent. Une gueule de bois post-crise financière de 2008 soignée à coups de jéroboams de mesures économiques afin de te faire revenir.

    Mais aujourd’hui je ne t’attends plus, Croissance. L’âge d’or des  » trente glorieuses  » est terminé, le réveil est difficile et la situation pas si facile que ça à accepter. Je pensais te connaître. Qui es-tu vraiment, Croissance ? Je te prie de m’excuser pour les mots qui vont suivre. Il me fallait te conter mes désillusions.

    En réalité, tu es un indice mathématique. Tu es l’augmentation continuelle de la production de biens de services et d’échanges dans une économie. Tu es une somme de valeurs ajoutées. Mais tu n’as pas tenu compte de mes remarques sur la qualité de tes productions. Tu continues à la fois de construire/détruire des écoles et de faire travailler des enfants dans les usines, de manière arbitraire en fonction des pays.

    En réalité, tu es tout un imaginaire. Pour les néolibéraux, tu incarnes le progrès, la modernité, le positif. Une plante qui croît, un enfant qui grandit. Pour beaucoup, tu es la solution au plein-emploi. Tu nous as été imposée comme la condition du bien-être des populations, mais tu n’apportes le bonheur qu’à 1 % de la population mondiale, c’est-à-dire si peu d’entre nous.

     

    En réalité, tu fais partie intégrante d’un système productiviste. Au meilleur de ta forme, tu as fait croître le PIB de plusieurs pour-cent. Tu te fondes depuis toujours sur le faux techno-scientisme, l’esprit de concurrence, le devoir de compétitivité, le travail comme valeur centrale et fondatrice. Mais j’ai découvert que tes moteurs sont la dette, l’obsolescence programmée et la publicité. Je suis au regret de te dire que tu n’as fait qu’accroître les inégalités. En somme, tu es une illusion. Tu étais pour moi et pour nombre d’entre nous la promesse du bonheur, une croyance, une pensée magique. J’ai juré sur ton nom, et j’ai fait l’erreur de l’amalgame entre l’indice, l’imaginaire et le système.

    des  » utopistes  » de transition

    Je voudrais te dire, Croissance, que j’aspire désormais à la vision cohérente d’une société non violente, sans exploitation de l’homme par l’homme, respectueuse de son environnement, sans obéissance aveugle à la croyance économique, une société de partage qui prône l’économie participative.

    En l’occurrence, ma chère Croissance, je ne peux plus supporter que la quête perpétuelle de ton épanouissement nuise à mon bien-être et à celui de ceux qui m’entourent. Il n’y a qu’à remarquer le taux de pauvreté record de ta plus fidèle disciple, l’Allemagne. Il suffit de constater que les chiffres du chômage atteignent de jour en jour des taux record. Personne ne viendra contredire le fait qu’une transition trop radicale ne serait pas efficiente. Il s’agit de maintenir l’argent comme moyen d’échange, de commerce et d’accès à un minimum vital nécessaire. Pour autant, faut-il nécessairement occuper un emploi pour avoir le droit de (sur) vivre ? Eh bien non, Croissance. Et je voudrais te le prouver. Je souhaiterais te proposer des  » uto-pistes  » de transition vers des sociétés soutenables et souhaitables, en redéfinissant la notion d’emploi et sa valeur au sein même de la société.

    J’ai suivi les règles du jeu, je persévère un peu plus chaque jour au cœur du système pour me faire ma place. J’ose espérer que tu me seras reconnaissante un jour d’avoir su accepter si longtemps tes conditions malgré nos désaccords. Je ne t’écris pas dans l’espoir d’arranger notre situation en cédant à tes requêtes, mais pour rompre avec toi et tes belles promesses. Je t’écris pour tous ceux pour qui travailler rime avec nécessité. Je t’écris pour tous ceux qui ont cru à l’adage  » tout travail mérite salaire  » sans savoir que pour nombre d’entre eux le salaire ne serait pas proportionnel au mérite. Je t’écris au nom de tous ceux que tu as réduits à la survie à coups de théories économiques, pour ceux que tu as enchaînés et parfois même rendus amoureux de leur propre servitude. Je t’écris au nom de tous les exclus de ta bienveillance et de ta générosité. Au nom de tous ceux qui courent après le  » plus  » dans l’espoir d’atteindre le  » mieux « .

    Je refuse à présent ce besoin vital d’amasser de l’argent qui caractérise la société que tu as engendrée. Je refuse d’accepter que le travail, cette valeur d’intégration sociale qui a forgé ta réputation, devienne aujourd’hui un facteur d’exclusion pour des millions d’entre nous. Croissance, je ne m’attends plus à ce que tu reviennes. Plutôt que de persévérer dans des schémas dépassés, plutôt que d’user encore et toujours de rustines économiques, j’ai décidé d’ôter mes œillères.

    Est-il normal de conditionner la survie à un emploi ? Est-il décent de faire du travail une condition indivisible du droit à la vie ? Il est de notre responsabilité de tirer la sonnette d’alarme et de réclamer un monde qui œuvre pour le mieux et non pour le plus. Il est de notre devoir de refuser tes avances, Croissance, toi qui prends des vies et les ressources limitées de notre planète pour asseoir ta pérennité. Il est de notre devoir de refuser tes référentiels et tes paradigmes qui n’ont aucun sens. Il est de notre devoir de redéfinir la notion d’emploi. Il est temps de décoloniser les imaginaires.

    Quand certains de tes grands patrons gagnent au bas mot 508 fois le smic, quand on dépense chaque jour 2 milliards de dollars à des fins militaires à travers le monde ; quand tes actionnaires deviennent rentiers par la spéculation sur les produits alimentaires de base en affamant les enfants ; quand en France, en 2014, 60 % des bénéfices des entreprises ont été accaparés par les actionnaires en appauvrissant plus encore les travailleurs, est-il indécent de réclamer pour chacun de quoi se nourrir, de quoi se loger, et l’accès gratuit à des services publics ?

    un revenu universel accordé à chacun

    Je souhaite l’instauration d’un revenu universel accordé à chacun, sans condition d’emploi, de la naissance à la mort, afin de garantir à tous un minimum vital et une vie décente. Il ne s’agit pas uniquement d’un revenu d’existence, mais bien d’un moyen de décentraliser la valeur travail afin d’amener un outil de transition progressive. Il s’agit d’instaurer un outil économique et social capable de nous faire sortir de l’impasse vers laquelle nous entraîne toujours plus vite cette société aux mécanismes de séduction et de contraintes. Il s’agit de questionner le sens de nos consommations et donc de nos productions en participant à la création de gratuités d’usage et de tirage ainsi qu’à une réappropriation de la création monétaire en dehors des logiques de marché. Moins de besoins, moins de travail et plus de temps pour aimer et vivre.

    Je réclame ainsi la création d’une  » dotation inconditionnelle d’autonomie « , couplée à un revenu maximum acceptable. Cet outil s’articulerait autour de trois piliers. Un droit d’usage donnant accès à chacun à un logement, au transport, à une parcelle de terre. Un droit de tirage autorisant l’utilisation prédéfinie d’une certaine quantité de ressources telles que l’eau ou l’électricité. Enfin, des versements en monnaie locale fondante qui permettraient l’achat de produit locaux et soutenables, promouvant ainsi une relocalisation ouverte et une économie sociale et solidaire. Ces propositions se fondent sur la gratuité des besoins de base couplée à une forte progressivité des prix pour la consommation supplémentaire. Le redéveloppement des services publics et la création de monnaies locales complémentaires, alliées à un revenu maximum autorisé, constitueraient un outil pour refuser le travail aliénant et redéfinir nos besoins, nos usages et les conditions pour les assouvir.

    Je souhaite que, demain, bonheur rime avec temps libre. Je souhaite que, demain, travail rime avec épanouissement et non pas avec contrainte. Je souhaite que demain soit l’avènement d’un monde qualitatif et non quantitatif. Je souhaite que demain voie la réappropriation de la démocratie à travers une société autonome, garantissant la sérénité. Je souhaite que demain soit un autre rapport à l’autre et au temps, un  » travailler moins pour vivre mieux « , pour un meilleur vivre-ensemble. Il est temps de mettre le travail au service de l’homme et non de l’économie. Il est temps de nous affranchir de la centralité de cette valeur travail qui nous déshumanise et fait de nous de simples agents économiques. Il est temps de faire du travail en tant qu’activité, un outil de repolitisation de la société, incitant le citoyen à s’approprier démocratiquement et de manière participative son contenu : qu’est-ce qu’une vie décente ? Qu’est-ce que la sobriété ? Qu’est-ce que le bon usage et le mésusage d’une même ressource ? Comment organiser la société pour permettre à toutes et à tous de vivre dignement ? Comment se répartir les tâches difficiles ? Nous nous devons de répondre à ces questions collectivement. Après avoir fait du  » travail  » un pivot central, pourquoi refuser d’en faire le tremplin vers la définition d’une nouvelle société ?

    Chère Croissance, je suis au regret de te prier d’accepter ces mots comme une lettre de rupture. Aujourd’hui je reprends ma liberté par la conscience. Aujourd’hui je n’ai plus peur ni du lendemain ni des autres. Je te remercie pour ce bout de chemin partagé, mais il est inutile de poursuivre notre relation. Nous n’avons plus la même vision de ce qu’est la vie.

    par Manon Dervin

    Ce contenu a été publié dans ActualitésDans la presse et sur la toile. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

    Lire la suite

  • Protectionnisme

    Protectionnisme et Décroissance ? Pour une relocalisation ouverte – Les Z’indigné(e)s

    Publié le août 5, 2014 par Vincze

     

     

    Publié dans Les Z’indigné(e)s n° 16, Juin 2014.
    Les Z'indigné(e)s n° 16
    Le « protectionnisme » est une notion qui revient très souvent quand il s’agit d’imaginer des solutions pour faire face aux affres du libéralisme. Nos amis de gauche le mettent souvent en avant, et même si nous comprenons et partageons leur démarche, nous émettons quelques réserves. En effet, en tant qu’objectrices et objecteurs de croissance, nous restons prudents, pas uniquement avec le diagnostique et les propositions, mais avec le terme en lui même et ce, pour plusieurs raisons :

     

    – Le protectionnisme fait écho à la société de la peur… il faut nous libérer de cette domination qui fait le jeu des oligarques et des extrêmes droites :

    Nos sociétés, qui plus est avec l’intensification des plans d’austérité imposés par l’imposture des dettes publiques, sont dominées par des peurs économiques légitimes : peurs du déclassement, de perdre son emploi, du non remboursement d’un prêt, pour l’avenir de ses enfants, etc. La réponse à ces peurs ne doit pas s’inscrire dans une réaction simpliste : se protéger. De qui, de quoi ? Tout le monde subit les désastres sociaux, humains et écologiques de ce système productiviste oligarchique aberrant. Ce n’est pas en s’inscrivant dans une réaction au problème que l’on peut s’en sortir. Ce qui nous dérange est que le terme de protectionnisme peut s’avérer en adéquation avec les discours simplificateurs et démagogiques des extrêmes-droites et ainsi éluder les vrais débats de fond : la crise anthropologique.

    – L’enjeu n’est pas tant de réguler l’économie que de sortir de la religion de l’économie :

    Nous vivons dans des sociétés culturellement dominées par l’argent, la concurrence, la compétitivité et des imaginaires colonisés par l’homo-economicus. Or, le problème n’est pas de trouver des palliatifs pour adoucir la tyrannie de l’économie mais bien d’en sortir et de nous libérer de ces addictions, de faire des « pas-de-côté » et de questionner le sens de nos productions bien plus que d’en protéger leur localisation. L’enjeu est de revenir à de vraies questions : celles du sens de nos vies, de nos productions, de nos consommations et de nos échanges.

    – Ne plus être sur la défensive, ce que véhicule le terme de protectionnisme, mais au contraire, construire et se réapproprier l’espoir en se tournant vers de nouveaux paradigmes :

    L’enjeu n’est pas tant de grignoter des miettes ici ou là pour sauver de l’emploi. L’enjeu est encore moins de réindustrialiser nos sociétés dites développées. Il ne s’agit donc pas, à l’image de ce que propose le développement durable pour les enjeux écologiques, de « polluer moins pour polluer plus longtemps », de « protéger plus pour produire plus longtemps dans des conditions indignes, des saloperies inutiles ». L’enjeu est d’initier des transitions vers de nouveaux modèles de sociétés à la fois écologiquement soutenables et socialement juste, des sociétés conviviales et autonomes.

    Pour ces trois raisons, nous sommes critiques et prudents avec le terme « protectionnisme », trop sur la défensive et dans la logique du système. Nous préférons parler de « relocalisation ouverte ».

    La proposition de relocaliser les productions ne se fait pas pour se protéger « d’autres » ou contre « d’autres » mais bien pour redonner du sens à nos sociétés :

    – Un sens énergétique et environnemental ou écologique :

    Nos sociétés se sont développées sans se soucier des distances : automobiles, avions, cargos mais aussi télécommunications semblent les avoir réduites. Pourtant, le gâchis énergétique est terrible, le temps de travail perdu et l’intelligence humaine gâchée également. Cette organisation provoque des pollutions, des encombrements malsains, des accidents et des mal-êtres. Cet aménagement des territoires ne les ménage pas. Prendre en compte l’enjeu écologique nous contraint à nous questionner sur le sens de ce que nous produisons et à relocaliser les productions qui peuvent l’être.

    – Un sens humain : entre convivialité et décroissance des inégalités et des dominations :

    Produire, échanger et consommer local c’est changer son rapport à l’autre, à l’outil et à l’environnement. Nous vivons dans une illusion de toute puissance, une illusion de liberté de consommer et d’individualisme : le monde est organisé d’une telle manière que nous ne sommes jamais confrontés aux conséquences ni environnementales ni humaines de nos actes de consommation. Cette banalité du mal entretenue par le déni nous fait accepter, loin de chez nous, l’exploitation dans des conditions de travail indignes, des conséquences environnementales terribles que nous refuserions si elles concerneraient nos enfants, nos proches, nos voisins ou nos territoires.

    – Pour une relocalisation mais ouverte, car l’ouverture c’est la solidarité, le partage, l’hospitalité, les échanges interculturels :

    Nous sommes dans un monde globalisé d’une complexité sans précédent nécessitant des interdépendances techniques, en ressources et en productions monstrueuses. Dans une logique de transition démocratique et sereine comme soutenue par la Décroissance, nous aurons besoin de solidarités et de concertations, donc d’ouvertures, de mains tendues.

    Des sociétés relocalisées refermées sur elles-mêmes ne peuvent être ni souhaitables ni des options d’avenir. Au contraire, nous avons besoin de nous ouvrir aux autres pour profiter de la richesse culturelle, des échanges d’expériences, de savoir-faire et de savoir-être… C’est le « buen vivir » que promeut la Décroissance. C’est comme cela que nous nous protégerons collectivement de toutes formes de dominations, que nous pourrons nous libérer de l’économie et des peurs qu’elle entretient.

    Là où le terme « protectionnisme » risque d’éluder les vrais problèmes, et d’entretenir l’illusion de fausses solutions simplistes comme le repli sur soi, sur la nation, nous préférons la relocalisation ouverte de nos productions et de nos vies, signes de convivialité, de justices sociales et environnementales sur fond de solidarités.

    Vincent Liegey, Christophe Ondet, Stéphane Madelaine et Thomas Avenel
    Pour le collectif « Un Projet de Décroissance« .

    Ce contenu a été publié dans ActualitésDans la presse et sur la toile. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

    2 réponses à Protectionnisme et Décroissance ? Pour une relocalisation ouverte – Les Z’indigné(e)s

    1. Ping : Faut-il décroître pour sauver le climat ? » Le Collectif Haut-Normand d'Objecteurs de Croissance

    2. Ping : Protectionnisme et Décroissance ? Pour u...

    Lire la suite

  • Le revenu universel

    Prônée aussi bien par les libéraux que par l'extrême-gauche, l'idée de mettre en place un revenu de base distribué également à tous pour assurer la survie de chacun peine encore à se faire entendre dans le débat public. Décryptage.

    Un tabou est-il en passe d'être levé? La promesse du Premier ministre finlandais d'expérimenter le revenu universel en donnant 1.000 euros à chaque citoyen à la place de toutes les allocations sociales déjà existantes, relance un débat qui n'a malheureusement pas encore lieu en France. Pourtant, cette mesure traverse les clivages partisans. C'est peut-être aussi une partie du problème...

    À LIRE AUSSI

    Utrecht, la ville où la pauvreté n'existera (peut-être) plus

    LIRE

    «Il n'est rien au monde d'aussi puissant qu'une idée dont l'heure est venue.» Sur leur sitevantant ses mérites, les défenseurs du revenu de base –aussi appelé revenu d'existence (par André Gorz) ou revenu universel– se plaisent à citer Victor Hugo. Rappelons pour l'anecdote que l'écrivain et intellectuel engagé, un jour confident du roi, un autre défenseur de l'ordre bourgeois, participa à la répression de l'insurrection ouvrière de 1848. Ça n'est que bien plus tard qu'Hugo se laissera convaincre par les bienfaits des combats révolutionnaires, non sans avoir renvoyé dos à dos les Communards et Adolphe Thiers, qui ordonna des bains de sang pour que finissent les combats. Comme s'il avait fallu du temps au poète et dramaturge pour prendre conscience d'une idée qui ne s'était pas encore imposée dans les faits...

    Quelques siècles plus tard, c'est une autre révolution qui pourrait avoir lieu dans les pays développés, où l'idée d'un revenu universel fait son chemin parmi les intellectuels et certains politiques. Mais l'idée n'a pas seulement germé dans le cénacle étroit des élites: la société française semble s'y être convertie. Ainsi, 60% des Français seraient désormais favorables à l’idée d’un revenu de base, selon un sondage Ifop publié en mai 2015. L'Aquitaine a même déjà voté une mention pour mettre en place une première expérimentation en ce sens autour du RSA. Tout comme, de manière plus approfondie, la ville d'Utrecht aux Pays-Bas à compter de janvier 2016.

    1.De quoi s'agit-il?

     

    Si les versions et les méthodes d'application divergent, l'idée est toujours la même: verser un revenu individuel, sans conditions de ressources, ni contrepartie, à tous les citoyens (très souvent, dès 18 ans et jusqu'à leur mort), pour leur permettre de vivre décemment bien que modestement du point de vue matériel. 

    «Ce revenu de base se substituerait à la plupart des aides sociales comme le RSA, certaines bourses, les allocations familiales, les niches fiscale, etc. On conserverait, en revanche, les retraites, les aides au logement et à la santé. Selon le montant du revenu de base, les allocations chômages seraient conservées ou non», détaillait à 20 Minutes Stanislas Jourdan, coordinateur national du Mouvement français pour un revenu de base.

    Cette somme est variable selon les économistes et les partisans de la mesure, mais la fourchette est souvent comprise entre 450 et 1.000 euros par personne. 

    «Deux courants se différencient dans notre mouvement transpartisan, poursuit Jourdan. Certains défendent un revenu universel peu élevé mais rapide à mettre en place. D’autres souhaitent un revenu qui permette de vivre sans avoir d'emploi, donc plutôt autour de 800 euros.»

    2.Qui est pour?

    En Finlande, un sondage nous a appris que 79% de la population approuvait cette idée. Elle est défendue par le gouvernement de centre-droit de Juha Spilä, tandis que les Verts finlandais la souhaitent... depuis plus de dix ans! Encore une fois, là où les deux formations se distinguent, c'est sur le montant de ce revenu universel : 440 euros par mois pour les Verts, 620 pour l'Alliance de gauche et entre 850 et 1.000 euros pour le libéral Björn Wahlroos.

     En versant uniformément un revenu, sans conditions, on «responsabilise» les citoyens en leur permettant de choisir leur voie

    Et c'est ici que le sujet devient très intéressant. Car, en économie, les mesures proposées par les politiques sont issues d'une famille de pensée ou d'une ligne idéologique dont les retombées se diffusent à la société entière. L'idée du revenu universel, elle, est défendue à la fois par des théoriciens libéraux comme par des militants d'extrême-gauche, dePodemos en Espagne à Dominique de Villepin en France, pour faire simple. C'est ce qui rend son objectif différent selon le camp qui la met en avant.

    3.Quel est le but de cette mesure?

    Éradiquer la misère, simplifier le système social français, permettre à des jeunes de s'engager autrement, transformer la vision du travail qui domine aujourd'hui dans notre société... Les vertus sont nombreuses mais elles ne sont pas partagées par tous. Pour les libéraux, l'objectif est que chacun devienne maître de son destin. En versant uniformément un revenu, sans conditions, on «responsabilise» les citoyens en leur permettant de choisir leur voie: si certains veulent travailler pour compléter ce revenu, libre à eux. S'ils préfèrent se contenter de cette somme qui permet d'acheter le strict nécessaire pour subvenir à leurs besoins vitaux, c'est aussi leur droit.

    À LIRE AUSSI

    Le revenu de base fait peur à la gauche

    LIRE

    Ainsi par voie de conséquence, le travail salarié, par exemple, ne sera plus une obligation. On pourra choisir de travailler car on aime son travail ou parce que l'argent est un moteur de satisfaction personne, ou encore pour satisfaire des besoins matériels qui nous semblent importants (n'ayez crainte, chacun aura le droit d'épargner son «revenu» pour acheter une Porsche, s'il en a envie...) Le salaire viendra alors se cumuler au revenu universel. D'autres, au contraire, opteront alors pour une vie plus modeste, écologiquement responsable, tout en s'engageant différemment, par le biais d'associations par exemple.

    «C’est le monopole du travail comme source d’utilité sociale, de reconnaissance sociale et d’estime de soi que nous pourrions briser en défendant l’instauration d’un revenu inconditionnel», défend  l'économiste et philosophe Baptiste Mylondo, dans son ouvrage Un revenu pour tous !cité par Libération en août 2015. 

    En ligne de mire: favoriser la liberté des individus qui, débarassés de ces contraintes sociales, pourraient lire, flâner ou s'adonner à des activités plus créatives et déconnectées de l'économie marchande, alors que certains jeunes, par exemple, sont obligés pour des contraintes financières évidentes de prendre un emploi qu'ils ne désirent pas.

    L'idée est d'en terminer avec la stigmatisation de ceux qui perçoivent des prestations sociales

    Pour ceux qui, à gauche, défendent ce système, l'idée est également de transformer l'État «redistributeur» en État «émancipateur». Et d'en terminer avec la stigmatisation de ceux qui perçoivent des prestations sociales. Ce guichet unique permettrait en outre de favoriser une justice totale entre les citoyens, qui percevraient tous de façon équivalente un revenu d'existence. D'autres partisans de ce revenu, enfin, affirment carrément que cette mesure est normale, dans un pays développé dont les ressources économiques sont importantes et mal redistribuées.

    4.Pourquoi (presque) personne n'en parle?

    Le verrou est d'abord psychologique. La mesure paraît impopulaire, quand certains ouvriers, artisans ou salariés du tertiaire se tuent à la tâche pour ne toucher qu'un Smic. Si les politiques se laissent aussi facilement convaincre que les Français sont contre la distribution d'argent sans conditions, il y a peu de chances pour qu'ils prennent ce type de décisions. Sauf que les choses sont plus compliquées, comme toujours.

    En France, l'idée a surgi sans faire beaucoup de bruit dans le débat public par l'intermédiaire de l'économiste Marc de Basquiat et du philosophe libéral Gaspard Koenig.Dans leur essai Liber, un revenu de liberté pour tous, ils proposaient un revenu universel en complément d'un maintien des cotisations déjà existantes. Pour eux, l'arrière-pensée est claire: faire du travail un choix pour obtenir des revenus supplémentaires. Et redonner du souffle à l'économie française. Mais pas seulement. Citée par Le Figaro, la chercheuse au Crédoc Isa Aldeghi avançait une autre explication pour favoriser le travail: 

    «Dans les études que l'on a réalisé, on se rend compte que travailler ne sert pas seulement à gagner de l'argent mais est également un facteur d'identité, de sociabilité. Cette réaction est même surtout présente dans les familles ayant une bonne situation.»

    Le revenu universel reviendrait à aplanir les différences de patrimoine, afin que les richesses du pays soient, au moins au départ, mieux réparties

    Une vision du travail avec laquelle n'est pas d'accord le philosophe Baptiste Mylondo, qui explique le fondement de sa démarche intellectuelle: 

    «Je suis parti d’une critique de la valeur travail, et de la vision de l’utilité sociale que l’on peut avoir dans une société où tout passe par l’emploi: la reconnaissance sociale, l’estime de soi, le lien social, déclarait-il à Slate.fr en 2012. Alors qu’à l’évidence, il y a d’autres activités qui peuvent être source de reconnaissance sociale. J’en suis donc venu à l’idée qu’il fallait reconnaître l’utilité sociale de toutes les activités et que la vie ne devait pas tourner uniquement autour de l’emploi.» 

    Dans cet esprit, on peut facilement avancer qu'avant d'être un facteur de sociabilité, le travail peut aussi et surtout être considéré comme une aliénation quand on n'a pas la chance de faire une activité choisie, aimée et respectée.

    5.Quel serait l'impact?

    Un détour par la théorie économique est nécessaire, car le revenu universel part d'un postulat de base: ce n'est pas nous, contemporains, qui sommes à l'origine des richesses de notre pays, mais celles-ci sont avant tout le produit de notre histoire, de notre système économique, de notre monnaie, bref, de tous ceux qui nous ont précédés. Or, personne n'est plus responsable qu'un autre de ces succès: c'est pourquoi nous sommes tous égaux face à la richesse de notre pays. Pourtant dans les faits, ça n'est pas le cas. L'héritage est discriminant selon l'origine sociale de la famille dans laquelle nous naissons, par exemple. Le revenu universel reviendrait à aplanir tout cela, afin que les richesses du pays soient, au moins au départ, mieux réparties.

    Le travail sera un choix. Et ceux qui choisiront de ne pas travailler n'en seront pas pénalisés

    L'impact, également, serait visible sur le chômage. Notre époque vit au rythme des déclarations sur l'augmentation ou la baisse du chômage, ce fléau moderne. Mais force est de constater qu'en quarante ans, les recettes appliquées par les politiques n'ont pas eu beaucoup d'effets, ou alors à la marge: au chômage conjoncturel s'ajoute un chômage structurel. Sauf que pendant ce temps, la société a changé. La révolution technologique, l'arrivée des machines, ont rendu obsolètes certains emplois, tandis que d'autres sont financés par l'État pour garantir un ordre social. Nous pensons le monde en termes de plein-emploi, comme si celui-ci était la règle, tandis que l'inactivité est montrée du doigt, alors qu'elle est de plus en plus fréquente (et constitue presque un passage obligé) chez les jeunes générations. Le temps où Coluche pouvait imiter un père s'enorgueillir d'avoir fait carrière toute sa vie dans la même fromagerie est définitivement terminé.

    À LIRE AUSSI

    Pour en finir avec le Dieu Croissance

    LIRE

    C'est ainsi qu'il faut comprendre le débat sur les 35 heures, qui fut une réponse à ce chômage exponentiel: pour le réduire, pensèrent les socialistes, il fallait diviser le travail! Le revenu universel, lui, propose une lecture plus subtile: le travail sera un choix. Et ceux qui choisiront de ne pas travailler n'en seront pas pénalisés. Ils ne pèseront pas non plus sur le travail des autres. Mais pourront mettre leur temps libre à profit pour mener des activités associatives, créatives, humanitaires.

    6.Mais alors pourquoi ça coince?

    Justement parce que cette mesure est proposée et à gauche et à droite de l'échiquier politique. Christine Boutin ou le parti Alternative libérale l'ayant défendu, une omerta s'est formée autour d'un sujet qui, justement, rassemble des familles intellectuels différentes (ce qui en soi n'est pas un problème). Seulement voilà, les deux camps mettent les mêmes mots sur deux solutions différentes. En réalité, le revenu de base n'est ni d'extrême-gauche, ni libéral, mais il est défendu par les uns comme par les autres. Et par certains qui voient là une aubaine intelectuelle pour faire passer des pilules plus amères.

     «Certains libéraux intelligents ont compris que si la société versait un revenu d’existence, c’était autant en moins pour les entreprises à prendre en charge au niveau du coût salarial», soulignait sur Slate.fr l’économiste Jean-Marie Harribey, membre de l’association altermondialiste Attac, qui s'oppose fortement à la mesure.

    Déjà, en 1960, l'économiste libéral Milton Friedman conditionnait ce revenu de base en échange d'une suppression du salaire minimum. Si l'on suit sa logique, ce serait alors la porte ouverte à toutes les dérives et le détricotage de certains droits sociaux existants. Sauf que bien ficelée, la proposition d'un revenu de base s'intégrerait dans un système économique qu'il faudrait refonder. Et il aurait pour conséquence une redéfinition des textes de lois sur la sécurité sociale, le droit du travail, l'assurance chômage ou les allocations logement. Une utopie, vraiment?

    Jérémy Collado

    http://www.slate.fr/story/105937/revenu-universel-tabou-fran%C3%A7ais

     


     

    Lire la suite