La colère.

C'est déjà si important d'identifier cette colère sourde qui jaillit parfois comme un vomi, c'est si important de comprendre qu'il ne s'agit que d'une pensée, juste une soumission de l'égo à des valeurs insignifiantes, des appartenances, des influences qui se camouflent sous les certitudes personnelles, des intrusions forcenées qu'on finit par aimer parce qu'elles nous donnent forme, "je suis celui qui pense ça", toujours ce désir d'exister extérieurement, à travers les rencontres et souvent les confrontations, cette haine qui n'est pas nous et qui nous submerge. Il faut la cerner, l'encercler de notre lucidité, lui dire clairement ce qu'on pense d'elle: "Tu n'es qu'une pensée et je peux t'effacer. Je ne suis pas toi. Tu n'es qu'un flot d'interférences issues de ce monde dans lequel je vis. Je peux te laisser un peu de place, occasionnellement mais ne crois pas que tu vas t'ancrer. La prochaine marée de silence t'emportera. "
Et le Soi reprendra sa place.

Swami Prajnanpad écrivait: "La plaque photographique prend, le miroir accueille mais ne prend pas."
Les évènements produisent des émotions et des interprétations (par le mental). C'est plus ou moins intense selon notre état d'esprit du moment mais également en fonction de tout ce que l'on transporte.
Avec le lâcher-prise, l'évènement se présente mais la réaction mécanique ne se produit plus. Les émotions font place à une acceptation. Ca n'est pas une attitude béate et niaise mais un travail, une gestion de l'être. Si malgré tout l'émotion l'emporte, il s'agit de comprendre ce qui la génère. Il ne s'agit pas de l'ignorer mais de la décortiquer. C'est un travail sur soi, une introspection parfois redoutable. Les aspects émotionnels, mentaux, psychologiques sont interconnectés mais cet effort de lâcher-prise va s'opposer à l'habitude de réponse, à cet embrasement irraisonné face aux évènements. Attention, ça ne veut pas dire que je ne vais pas intervenir dans la rue si je vois une personne se faire agresser. Là, je rentre dans le tas et je laisse échapper ma colère parce que c'est ce qui est le plus adapté à mon sens sur l'instant.
Pour ce qui nous concerne uniquement et qui n'implique pas une action urgente, il s'agit de de savoir comment nous nous situons par rapport à ces émotions physiques, émotionnelles et mentales. Ca n'a l'air de rien comme ça mais ça réclame en fait une lucidité constante dont nous n'avons pas réellement l'habitude. Comme si nous étions face à un miroir, un miroir de l'âme.
Mon désespoir, ma colère, ma déprime face à aux conditions de vie ne va en rien changer ces évènements, quelqu'ils soient. C'est mon abandon à une interprétation qui m'entraîne dans un problème supplémentaire. Plus il va y avoir une perte de contrôle à travers un flot d'émotions et moins ma réponse au problème sera appropriée. Mais l'égo y puise son identification. Finalement il peut se regarder et prendre forme dans l'émotion et c'est ce qu'il cherche. Le lâcher-prise est au contraire une distanciation avec l'égo. Les chose sont ce qu'elles sont et mes émotions n'ont rien à y faire. J'ai pu à diverses reprises constater de l'intérêt de la chose dans des situations où je risquais ma peau. La pierre qui me tombe dessus, c'est ma lucidité qui me permettra de l'éviter et pas ma peur. Si je m'imagine mort, si je vois le vide dans mon dos, le gouffre où la pierre va m'entraîner, si j'imagine mon corps qui éclate sur les rochers etc...je me perds. Et j'y perds la vie. Le lâcher-prise consiste alors à ne pas juger de cet avenir, des conséquences ou de me laisser submerger par ce flot d'émotions mais à trouver dans l'instant LA solution.
Swami Prajnanpad disait: "Dans la vie nous nous trouvons dans la situation de quelqu'un qui descend un torrent en kayak. Pour celui qui est crispé et angoissé, cette descente va être un véritable enfer, une épreuve redoutable. En revanche, celui qui va avec le courant de manière détendue accomplit la même descente avec sérénité et aborde les difficultés avec souplesse. Il reste maître de son potentiel."

Nous ne pouvons pas toujours être les plus forts, nos actions produisent ou ne produisent pas les effets souhaités, les interactions de causes et d'effets sont indépendantes de nous et interfèrent avec ce que nous avons tenté pour renforcer le succès de nos actions. Cette séparation du moi avec le courant de la réalité se révèle comme le plus gros obstacle à la "présence". Si je ne lâche pas prise, je suis emporté par les évènements. Si je lâche prise, j'adhère à ces évènements, dans une unité de corps et d'esprit. Cette acceptation est à la source de la "présence à soi-même". Le vide intérieur est en fait une absence d'émotions quand elles ne sont qu'un maelstrom agité.

Mais il y a pourtant tellement de raisons d'être en colère.

http://www.youtube.com/watch?v=Main_nTUr3c

Lui, il est en colère. Mais il sait le dire de la meilleure des façons.

Commentaires (3)

Lajotte Françoise
  • 1. Lajotte Françoise | 10/09/2010

Parfois, quand je me surprends, comme hier (ah l'administration et son étroitesse d'esprit...) à me fâcher, j'entends "VU!" et là... J'ai envie de rire.
Françoise.

Thierry
  • 2. Thierry | 08/09/2010

Eh, oui, chère Françoise, c'est un chemin de croix...Colère, rancoeur, amertume, tristesse, regret, envie, désir, illusion, dépit...On alterne sans cesse de l'un à l'autre, on lutte contre l'un pour sombrer dans l'autre, on se réjouit d'avoir remporté une bataille et on succombe à une fierté perverse...C'est peut-être tout simplement ça le sens de l'existence. Observer tout ce mic mac jusqu'à finir par l'épuiser ou l'obliger à rentrer dans son trou comme un animal sauvage qui serait repéré...

Lajotte Françoise
  • 3. Lajotte Françoise | 08/09/2010

Oh oui qu'elle est difficile à maintenir cette lucidité! Et l'égo fait tout ce qu'il peut pour la troubler. Ainsi, voyant poindre une colère, je la démantèle généralement assez vite mais paf! Voilà que je la remplace par de la tristesse, à refaire, je dois décortiquer encore.

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