Suicides, burn-out...

Suicide, burn out, chiffres et malaise enseignant

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http://blog.francetvinfo.fr/l-instit-humeurs/2011/10/22/suicide-burn-out-chiffres-et-malaise-enseignant.html

 

La très marquante immolation de Lise Bonnafous dans la cour de son lycée, la semaine dernière, a profondément secoué le monde enseignant et agité la Toile cette semaine.

Les nombreuses manifestations de solidarité, les marches silencieuses, la lettre du père de la jeune femme ont maintenu l’attention publique sur cet événement qui malheureusement n’en est pas un. La même semaine un membre de l’équipe enseignante du lycée Maximilien-Sorre de Cachan (94) se jetait par la fenêtre d’un bâtiment sous le nez des élèves. Combien d’autres suicides, médiatisés ou pas, comme ces deux là ?...

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Mea Culpa. A la recherche de statistiques sur les suicides dans l’Education Nationale, lors d’une précédente vague de suicides en mars dernier, je m’étais à l’époque fait le relais d’un chiffre trouvé sur le site de la section du Parti de Gauche de Midi-Pyrénées, citant lui-même Olivier Cuzon du syndicat Sud Education 29, lequel s’appuyait sur une étude de l’INSERM de 2002 pour avancer cette statistique : le taux de suicide chez les enseignants serait de 39 pour 100 000, très supérieur au taux national (16,2 / 100 000).

Depuis quelques temps déjà je me dis que, faute d'avoir pu consulter moi-même cette étude de l’INSERM sur le web, je dois leur écrire afin de me la procurer. Un lecteur de ce blog, Godard, a contacté l’INSERM avant moi. Cette étude n’existe pas. Autrement dit, le chiffre que je contribue à diffuser n’est pas « sourcé ». Mea maxima culpa. Les habitués de ce blog savent que, bien que n’étant pas journaliste et parce que je l’exige en tant que lecteur, je source mes chiffres et mes analyses. Cette fois-ci j’ai été un peu léger.

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Le Monde aussi... Ce genre de mésaventure arrive à d’autres, plus journalistes et bien plus lus que moi.

Cette semaine Le Monde publiait une étude révélant que 17 % des enseignants seraient touché par le burn out (contre 11 % dans les autres professions). Ce terme, emprunté à l’industrie aérospatiale (« situation d’une fusée dont l’épuisement de carburant a pour résultante la surchauffe et le risque de bris de la machine ») a fait son apparition aux Etats-Unis dans les années 70. En bon français, il s’agit d’un syndrome d’épuisement professionnel, classé « maladie dans la catégorie des  risque psychosociaux professionnels consécutive à l’exposition à un stress permanent et prolongé » (au Japon, la traduction deburn out est « mort par surcharge de travail »).

Aussitôt, les autres organes de presse, les blogs, les sites diffusent l’information qui fait le tour du web et de la sphère éducation. Patatras. Dès le lendemain, le Ministre en personneconteste les chiffres. Comme d’habitude, me direz-vous ? Non, cette fois-ci il semble avoir raison : le chiffre révélé par Le Monde proviendrait d’une étude hollandaise datant des années 90, ce que confirme dans une interview à L’express.fr Georges Fotinos, responsable de l’étude citée par Le Monde : « En revanche, ce que nous avons démontré, avec le psychiatre José-Mario Horenstein, co-auteur de l'étude, c'est que près de 30% des enseignants songent régulièrement à quitter leur métier. ».

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Où sont les chiffres ? Si tout le monde cherche des chiffres fiables concernant les suicides des enseignants en France, c’est pour deux raisons : d’abord parce que tout le monde sent bien que la question est, ces dernières années, devenue très sensible ; ensuite parce qu’il n’existe tout simplement pas de chiffre national officiel !...

Citant l'article du Monde, Philippe Watrelot, constate dans sa chronique du 19 octobre qu’ « après le suicide de la collègue de Béziers, les chiffres et les témoignages commencent à sortir. 54 suicides "dans les murs" ont été recensés officiellement en 2009. En lien avec les rectorats, la MGEN reconnaît "accompagner" 15 000 personnels de l'éducation nationale par an, dont "6 000 bénéficient d'un tête-à-tête avec un psychologue" ».

En 2010, le ministère avait annoncé le recrutement de 80 médecins de prévention. Seuls 17 ont été recrutés à ce jour. Comme le note Fotinos, « dans l'Education nationale, il n'y a que 70 médecins de prévention pour 1,1 million de salariés. »

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Les seuls éléments chiffrés concernant le suicide chez les enseignants sont ceux avancés fréquemment par le ministère (6 / 100 000, ouarf) et ceux présentés par une étude de l’Institut National de Veille Sanitaire, datant de 2010.

Cette étude porte sur l’ensemble du monde professionnel (encore que, elle annonce elle-même que de nombreuses professions ne sont pas prises en compte), elle est intitulée « Suicide et activité professionnelle en France : premières exploitations de données disponibles », est facilement consultable (11 pages…) et laisse pour le moins perplexe.

D’abord, elle porte sur la période 1976 – 2002, et ne prends pas en compte la décennie écoulée faute de retours statistiques. C’est dommage, tant la situation s’est dégradée dans l’Education précisément durant cette décennie.

Par ailleurs, elle exclue de ses statistiques la population féminine : « du fait de la prévalence des suicides chez les femmes, les analyses ont été restreintes à la population masculine » ! Sans plus d’explication, voici donc 2/3 de la population enseignante qui n’apparaît pas dans l’étude…

Enfin, « les enseignants de la fonction publique d’Etat » ne font pas partie des statistiques, soit la majeure partie des enseignants !

Le pire, quand on a fait ces remarques, est de constater qu’une catégorie « éducation » apparaît tout de même dans le rapport…

Le chiffre annoncé est alors à prendre avec des pincettes, vous pensez bien : 15,6 / 100 000 (c’est tout de même 2,50 fois plus que les chiffres donnés par le ministère).

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Le malaise, lui, est bien là.

On ne compte plus les articles, les analyses, les témoignages attestant du malaise enseignant. J’ai commencé dans le métier il y a une dizaine d’année, et j’assiste avec vertige à la montée de ce fameux malaise. J’ai aussi assisté (pas en direct, heureusement) au suicide d’une collègue, ma voisine de classe. J’ai vu dans les zones sensibles des jeunes collègues craquer. J’ai vu des stagiaires écœurés, faute de formation, avant même de commencer vraiment à exercer. J’ai vu des copains de promo de l’IUFM changer de métier, déjà.

Un récent sondage réalisé par le syndicat enseignant SE-UNSA auprès de 5 000 professeurs  (dont 80 % âgés de moins de 35 ans) a révélé que 45,7 % aimeraient changer de carrière. Et dernièrement, le Journal International de Médecine notait : « De fait, d’autres signaux semblent marquer une claire souffrance chez les professeurs de l’Education nationale. Ainsi, dans le dernier bilan très récemment publié du réseau national de vigilance et de prévention des pathologies professionnelles, l’Agence nationale de l’évaluation et de l’éducation en santé observe : « une sur notification des troubles mentaux par rapport aux autres pathologies apparaît dans les analyses brutes et ajustés dans les secteurs suivants : activités financières, (…) et éducation ». Peut-être pas pour les mêmes raisons, certes…

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Les enseignants, population résistante ? Le toujours impeccable Café Pédagogique,dans un papier intitulé "Les épidémies de suicide liées au travail", cite une étude de la MGEN sur la « surmorbidité psychiatrique des enseignants » et met en garde :

« Gare toutefois à ne pas extrapoler. Les professions où l'on trouve les taux les plus élevés de dépression liée au travail ne sont pas nécessairement celles où l'on rencontre le plus de difficultés professionnelles. Ainsi, les enseignants sont particulièrement exposés à différentes formes de souffrance au travail (burn out, problèmes de discipline, harcèlement moral et violences de la part des élèves, décalage entre la vocation et l'assignation, injonctions contradictoires du système, etc) ; mais ils parviennent, mieux que d'autres professions, à mettre à distance leur environnement professionnel (en partant en vacances, en se mettant en retrait). Pour ces raisons "la morbidité psychiatrique de cette profession n’est pas plus élevée alors que la détresse professionnelle y est très élevée". A contrario, il est plus difficile pour les salariés du privé, en particulier pour les cadres, de mettre à distance leur travail quand ils rencontrent des difficultés professionnelles. »

L’argument, quoique arbitraire, se tient. Mais alors, qu’est-ce que ce serait si les enseignants ne parvenaient pas « à mettre à distance leur environnement professionnel » ?

 

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Nota : à lire, une belle lettre d'une prof de français, suite au suicide de L. Bonnefous, ici.

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