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  • La nature déboussolée

    Un article qui n'intéressera peut-être que les amoureux des massifs montagneux mais au-delà de cette spécificité, ces études montrent l'impact du changement climatique sur la faune et la flore. Et c'est très instructif. 

     

    Montagne et changement climatique

    La nature déboussolée - 10 minutes pour comprendre

    A retenir

    Le changement climatique touche deux à trois fois plus rapidement les grands massifs montagneux que le reste de la planète.

    Dans le massif du Mont-Blanc l’impact est visible : recul glaciaire, éboulements de parois rocheuses, enneigement réduit.

    Les bouleversements pour la faune et la flore sont moins visibles mais tout aussi profonds.

    Les paysages emblématiques du massif du Mont-Blanc s’en trouvent changés.

    Montagne : un milieu naturel très lié au climat

    En montagne, les conditions climatiques varient avec l’altitude : la température de l’air diminue en moyenne de 0,6°C pour une augmentation de 100 mètres, en raison de la moindre absorption des rayonnements solaires par l’atmosphère. Les variations de températures entre le jour et la nuit mais aussi entre les saisons sont marquées. Les précipitations sont également plus importantes en altitude, y compris sous forme de neige.

    L’altitude n’est pas seule à influencer les conditions climatiques : la forme du terrain – la topographie -, joue elle aussi fortement. L’exposition induit un ensoleillement très variable, générant des conditions quasi tropicales au ras du sol en versant sud et quasi arctiques en versant nord. Cette variabilité à l’échelle des versants se retrouve à micro-échelle, d’un côté ou de l’autre d’une bosse ou d’un rocher, ou entre une combe qui reste enneigée et une crête au vent déneigée en permanence. Il en résulte une mosaïque de conditions climatiques et donc d’espèces, juxtaposées parfois sur quelques mètres carrés.

    C’est la température qui limite vers le haut et vers le bas la présence d’une espèce. Par exemple, la limite supérieure de la forêt, structuration la plus visible à l’œil nu, reflète la température à laquelle les conifères n’ont pas assez de chaleur pour croître.

    Pour survivre dans ces conditions particulières, la biodiversité s’est adaptée, spécialisée : on y trouve un petit nombre d’espèces aux spécificités bien marquées que l’on ne rencontre que dans ce milieu. Elles sont dotées de capacités de développement très rapides mais d’une productivité limitée, savent réduire leurs dépenses énergétiques, ou encore résister au gel ou à la sécheresse).

    En savoir plus: Le Mont-Blanc, un massif singulier ➞

    Climat : un changement plus rapide qu’en plaine

    Dans le massif du Mont-Blanc comme dans toutes les Alpes, la hausse des températures annuelles moyennes est d’environ 2°C depuis 1864, ce qui est plus de deux fois plus important que le réchauffement mesuré à l’échelle globale de la planète (+ 0.9°C) ou à celle de la France (+1,4°C). Depuis les années 1980, on note dans les Alpes une augmentation des températures de 0,2°C à 0,5°C par décennie.

    L’albédo - la fraction du rayonnement solaire qui est réfléchie ou diffusée par une surface- explique probablement en partie ce réchauffement plus important en montagne. La hausse des températures provoque en effet une diminution des zones couvertes de glace ou de neige – ces zones blanches qui réfléchissent les rayons du soleil –, au profit de zones de roches, sombres, qui, au contraire, accumulent la chaleur.

    En savoir plus: Suivre les températures ➞

    Cette hausse accélérée des températures influence fortement l’enneigement. Depuis les années 1970 dans les Alpes du Nord, l’enneigement entre 1100 mètres et 2500 mètres s’est réduit de cinq semaines. En 2050, l’enneigement dans les fonds de vallée et sur les versants sud jusqu’à 2000 mètres d’altitude risque d’être diminué de 4 à 5 semaines par rapport à la période actuelle et de 4 semaines à 2500 mètres. Au-delà de 3000 mètres d’altitude, l’enneigement ne devrait pas être modifié.

    En savoir plus: Recul de l'enneigement ➞

    Le changement climatique affecte différemment chaque saison. Dans le massif du Mont-Blanc, c’est en été que l’on observe la plus forte hausse des températures, avec l’apparition d’épisodes de sécheresse et de canicule, plus fréquents et plus longs, qui devraient encore s’accentuer d’ici 2050. Mais la saison la plus bouleversée est le printemps : la hausse des températures influence directement le régime de fonte du manteau neigeux. Or le printemps est une saison cruciale pour la faune et la flore : les animaux reprennent leur activité puisqu’ils peuvent de nouveau accéder aux ressources recouvertes en hiver, la végétation redémarre…

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    Toutes les espèces ne réagissent pas de la même façon ni ne répondent avec la même ampleur ou au même rythme au changement climatique ; en outre, on observe parfois, que pour une même espèce, les différents paramètres du dérèglement (réduction de l’enneigement, vagues de chaleur, sécheresse, etc.) produisent des effets contradictoires.

    Saisons : des cycles modifiés pour la faune et la flore

    La réponse la plus évidente au changement climatique est le décalage significatif des dates des événements saisonniers. Les insectes, les papillons et les reptiles – soit des animaux qui ne régulent pas la température de leur corps et sont donc très dépendants de la température extérieure –, avancent leur cycle saisonnier de 6 jours en moyenne tous les dix ans.

    Les oiseaux et les mammifères sont ceux qui répondent le moins, avec une avancée moyenne de leur cycle d’une journée par décennie. Cette réponse moindre s’explique peut-être par leur mobilité qui leur permet de retrouver assez facilement leurs conditions optimales en se déplaçant, ou bien par une plus faible capacité d’adaptation car leur cycle saisonnier est dicté par la photopériode (la durée du jour), plus que par la température.

    Les plantes décalent elles aussi leur cycle, en moyenne de 2 à 3 jours plus tôt par décennie. C’est chez les arbres ou arbustes qu’on observe le décalage le plus prononcé. Le bouleau et le frêne ont par exemple répondu de façon significative à la hausse des températures printanières avec une avancée de 4 à 6 jours sur les dix dernières années.

    En savoir plus: Phénoclim : suivre le rythme des arbres ➞

    L’allongement de la saison favorable sous l’effet du réchauffement pourrait donc procurer un avantage à toutes les espèces, en tous lieux. Mais le changement climatique a des effets nuancés, parfois contradictoires. C’est le cas des mélèzes pour lesquels la hausse des températures printanières favorise une éclosion précoce des bourgeons à haute altitude. A l’inverse, le froid hivernal, signal indispensable à l’éclosion, n’est plus assez intense à basse altitude, ce qui pourrait annuler une partie des bénéfices d’un printemps précoce et expliquer un démarrage des mélèzes en vallée proportionnellement tardif par rapport à ceux de haute altitude.

    C’est aussi le cas des sécheresses estivales pour la grenouille rousse. Celle-ci est avantagée par un déneigement précoce qui lui permet d’accéder aux mares de reproduction plus tôt, donc d’offrir une saison de croissance plus longue à ses têtards. Mais les sécheresses estivales aboutissent parfois à un assèchement trop précoce des mares : les têtards ne peuvent achever leur développement.

    En savoir plus: Grenouilles rousses : un réchauffement à double tranchant ➞

    Distribution des espèces : migrer vers le haut pour fuir la chaleur

    Une autre réponse au changement climatique, qui se conjugue avec le décalage des cycles saisonniers, est la tendance générale des organismes vivants à se déplacer vers le haut pour retrouver des conditions optimales de vie.

    Les déplacements les plus importants constatés jusqu’à maintenant sont une remontée de 45 mètres par décennie chez les insectes et de 17 mètres chez les escargots. Là encore, la réponse est donc plus forte pour les espèces qui ne régulent pas leur température et dépendent directement des conditions extérieures.

    Parmi les plantes, ce sont les arbres et arbustes qui «grimpent» le plus rapidement en altitude. La migration altitudinale la plus visible est la remontée de la limite supérieure de la forêt. Dans le massif du Mont-Blanc, l’altitude médiane de la forêt s’est élevée de 60 mètres entre 1952 et 2006 et pourrait atteindre 100 mètres en 2050 selon la configuration des milieux. Mais cette remontée ne résulte pas que du changement climatique : elle est aussi due à la déprise agricole et à l’abandon de l’activité pastorale. On peut donc envisager une nette augmentation de la surface occupée par la forêt, qui passerait de 90 km² dans les années 1950 à 230 km² en 2050.

    Les oiseaux et mammifères tentent de suivre l’évolution de leurs habitats. La forte diminution des pelouses alpines et l’extension de la forêt et de la lande, - composée de rhododendrons ou genévriers par exemple, moins appétissants-, génère une réorganisation encore mal connue des communautés d’herbivores (cerf, chamois, chevreuil, bouquetin).

    En savoir plus: Suivre les herbivores ➞

    Au rythme actuel de hausse des températures, il faudrait que les espèces remontent de 100 mètres par décennie pour retrouver la même température. Il est probable que certaines espèces n’arriveront pas à suivre le rythme ! En outre, compte tenu de la forme « en pointe » des montagnes, plus on monte en altitude, plus la surface disponible se réduit, n’offrant pas de place à l’avenir pour tout le monde en même abondance.

    Le lagopède alpin (*Lagopus muta*), relique des périodes glaciaires, est un oiseau de montagne qui a besoin de froid pour se développer et se reproduire. Dans le massif du Mont-Blanc, l’espèce risque de perdre 60% de son habitat d’ici 2050, du fait de la hausse des températures et de la réduction de l’enneigement. Et 100% de son habitat d’ici la fin du siècle.

    Ecosystèmes : des interactions entre espèces et paysages bouleversés

    Toutes les espèces ne bougent donc pas dans le temps ni dans l’espace au même rythme, or chaque espèce est en interaction avec d’autres pour former un écosystème. Certaines espèces vont donc mieux tirer leur épingle du jeu tandis que d’autres seront très fragilisées par les effets du réchauffement. Ces différences dans l’adaptation et la réponse au dérèglement climatique aboutissent à des compétitions accrues, des désynchronisations entre espèces ou avec le milieu, et au final à des modifications profondes du paysage.

    On constate par exemple que la compétition avec les espèces de plaine s’intensifie. Le lièvre variable se retrouve ainsi de plus en plus en concurrence avec le lièvre d’Europe de plaine qui migre en altitude et grignote la partie basse du terrain du lièvre variable. De même, sur les sommets, la diversité des espèces augmente pour l’instant mais il est possible que les plantes alpines soient évincées à terme par des espèces plus compétitrices venues d’en bas.

    Des désynchronisations apparaissent, entre des espèces très adaptées à un milieu et ce même milieu qui change rapidement. C’est le cas chez le lièvre variable, le lagopède alpin ou l’hermine qui deviennent blancs l’hiver, pour mieux se fondre dans le paysage et échapper ainsi à leurs prédateurs. Leur date de mue change peu car elle dépend de la durée du jour, plus que de la température. Or la fonte du manteau neigeux, elle, se produit de plus en plus tôt dans l’année. Les animaux restent donc blancs, dans un paysage qui ne l’est plus, exposés aux prédateurs !

    Autre exemple : pour le bouquetin, la date de mise bas dépend de la date de l’accouplement qui a lieu à l’automne. Les années à hiver et/ou printemps chaud, il en résulte un décalage entre le pic de production de la végétation, qui est plus précoce, et les besoins en herbe des bouquetins. Une mortalité plus importante des jeunes bouquetins a ainsi été observée dans le Parc national italien du Grand Paradis les années suivant des printemps précoces.

    À l’échelle des paysages, c’est une vraie mutation qui résulte de l’évolution des espèces et de leurs interactions. La forêt remonte et change : elle ne sera plus composée des mêmes espèces. Il y aura de plus en plus de feuillus, de moins en moins de conifères. Plus haut en altitude, on assiste à une transformation du massif, avec une ceinture végétalisée qui gagne du terrain par rapport à l’étage nival : les Alpes verdissent. Les images satellitaires montrent que c’est en haute montagne (autour des glaciers, névés et parois) que le verdissement est le plus significatif.

    Argentière et son glacier en 1890 © Amis du Vieux Chamonix et en 2015 © CREA Mont-Blanc. Comparez en déplaçant le slider sur l’image

    Perspectives : de grandes capacités d’adaptation… à condition d’agir ou au contraire de “non-agir”!

    Les capacités d’adaptation des êtres vivants, pourtant très développées en montagne, sont mises à l’épreuve. L’accélération prononcée du changement climatique dans les Alpes laisse peu de temps, alors que les mécanismes d’évolution habituels requièrent plusieurs générations pour trouver les solutions à de nouvelles conditions environnementales.

    De plus, la conjugaison du changement climatique avec d’autres pressions sur les milieux naturels – l’artificialisation des sols, la dégradation des habitats naturels, la surfréquentation humaine, etc.– empêche les déplacements des espèces en quête de nouveaux territoires répondant à leurs exigences climatiques.

    Cependant, la montagne dispose d’atouts spécifiques, comme, par exemple, la diversité des milieux naturels sur une petite échelle. Là où une espèce de plaine va devoir parcourir jusqu’à des centaines de kilomètres pour récupérer les conditions qui lui conviennent, il suffira parfois de quelques mètres en montagne pour retrouver la température optimale. En outre, bien plus qu’en plaine, on trouve dans le massif du Mont-Blanc de nombreuses zones non ou peu perturbées par les hommes. Avec le recul des glaciers et la réduction de l’enneigement, de nouveaux territoires seront donc accessibles aux plantes et aux animaux. Ils pourraient devenir des zones-refuges pour la biodiversité. A condition qu’elles restent préservées de l’empreinte humaine.

    Laisser le temps et l’espace aux espèces pour s’adapter (ce qu’elles ont su faire dans le passé), c’est préserver un potentiel évolutif en sauvegardant une forte diversité biologique. Nos activités, nos pratiques peuvent accompagner ou au contraire contrarier les adaptations. Mais dans tous les cas, nous devrons nous aussi nous adapter à ces changements : si la forêt remonte en altitude, si certaines espèces communes se raréfient, si les milieux alpins sont soumis à des sécheresses récurrentes, les impacts seront majeurs sur nos activités et notre représentation de la montagne ?

    Références

    Asse D., Chuine I., Vitasse Y., Yoccoz N.G., Delpierre N., Badeau V., Delestrade A., Randin C.F. (2018). Warmer winters reduce the advance of tree spring phenology induced by warmer springs in the Alps, AGRICULTURAL AND FOREST METEOROLOGY 252: 220-230.

    Beniston, M., Farinotti, D., Stoffel, M., Andreassen, L. M., Coppola, E., Eckert, N., Fantini, A., Giacona, F., Hauck, C., Huss, M., Huwald, H., Lehning, M., López-Moreno, J.-I., Magnusson, J., Marty, C., Morán-Tejéda, E., Morin, S., Naaim, M., Provenzale, A., Rabatel, A., Six, D., Stötter, J., Strasser, U., Terzago, S., and Vincent, C. (2018). The European mountain cryosphere: a review of its current state, trends, and future challenges. THE CRYOSPHERE 12: 759–794.

    Bison M., Yoccoz N., Carlson B.Z., Delestrade A. (2018). Comparison of budburst phenology trends and precision among participants in a citizen science program INTERNATIONAL JOURNAL OF BIOMETEOROLOGY 63 : 61-72.

    Cremonese E., Carlson B., Filippa G., Pogliotti P., Alvarez I., Fosson JP., Ravanel L. & Delestrade A. AdaPT Mont-Blanc : Rapport Climat: Changements climatiques dans le massif du Mont-Blanc et impacts sur les activités humaines. Rédigé dans le cadre du projet AdaPT Mont-Blanc financé par le programme européen de coopération territoriale Alcotra Italie-France 2014-2020. Novembre, 2019, 101 p

    Filippa, G., Cremonese, E., Galvagno, M., Isabellon, M., Bayle, A., Choler, P., Carlson, B.Z., Gabellani, S., Morra di Cella, U & Migliavacca, M. (2019). Climatic Drivers of Greening Trends in the Alps. REMOTE SENSING, 11(21), 2527.

    NCCS (éd.) 2018 : CH2018 - Scénarios climatiques pour la Suisse. NATIONAL CENTRE FOR CLIMATE SERVICES, Zurich. 24 pages. Numéro ISBN 978-3-9525031-1-9

    Pettorelli N., Pelletier F., Von Hardenberg A.,Festa-Bianchet M., Côté S.D. (2007). Early onset of vegetation growth vs. rapid green-up: impacts on juvenile mountain ungulates. ECOLOGY 88(2): 381-90.

    Vitasse Y., Ursenbacher S. Klein G, Bohnenstengel T, Chittaro Y, Delestrade A., Monnerat C., Rebetez M., Rixen C., Strebel N., Schmidt B. R., Wipf S., Wohlgemuth T., Yoccoz N.G., Lenoir J. (submitted 2020). Phenological and elevational shifts of plants, animals and fungi under climate change in the European Alps. BIOLOGICAL REVIEW.

    Yoccoz N.G., Delestrade A. & Loison A. (2010). Impact des changements climatiques sur les écosystèmes alpins : comment les mettre en évidence et les prévoir ? REVUE DE GÉOGRAPHIE ALPINE 98-4.

  • Crise de l'enseignement

    Je ne vais pas revenir sur mon parcours de fin de carrière.

    Ni sur tout ce que j'ai écrit ici au sujet de l'éducation nationale.

    Je dirais juste que je ne reviens aucunement sur cette prédiction selon laquelle, pour moi, la crise des recrutements va atteindre un niveau jamais connu et que dans moins de dix ans, le ministère ne saura plus comment attirer les jeunes vers ce métier. Et il ne s'agit pas que d'un problème de salaire.

    Je m'efforce, malgré le mal que ça me fait, de lire les commentaires sur les réseaux sociaux dès qu'un article est publié sur la crise de recrutement, des vocations, du niveau des élèves, de l'augmentation croissante du harcèlement, etc etc...

    Ce qui en ressort, dans une très grande majorité, c'est que les enseignants sont considérablement mal aimés, voire même détestés. Et que pour la plupart des gens, il est inadmissible de les entendre se plaindre. Et pourtant, personne ne voudrait prendre leur place. 

    Je le redis encore une fois, dans moins de dix ans, les nouveaux enseignants seront recrutés sur le Bon Coin.

    Ce métier est moribond. 

     

    Doubler leur salaire comme le propose Hidalgo ? L’art de prendre les enseignants pour des pigeons

    Édito

    Par 

    Publié le 15/09/2021 à 19:20

    La promesse d’Anne Hidalgo de doubler le salaire des enseignants à l’échelle d’un quinquennat relève d’une partition somme toute classique. Voilà déjà longtemps que les socialistes, comme les autres partis, ont abandonné toute réflexion sur l’école. Pourtant, sur ce sujet, il faut une de ces remises à plat que seules permettent les ruptures historiques, estime Natacha Polony. Pour une fois, nous pourrions ne pas attendre la catastrophe.

     

    Que faire, quand on est candidat à l’élection présidentielle pour le Parti socialiste, pour tenter d’exister ? Quand on n’a pas l’ombre d’un programme, ou d’une vision pour la France ? Quand même votre parti vous choisit par défaut, sans conviction, parce qu’il faut bien être présent à l’élection reine ? On se souvient que le Parti socialiste eut autrefois une clientèle, un électorat captif. Et l’on bat le rappel avec tambours et grosse caisse.

    La promesse d’Anne Hidalgo de doubler le salaire des enseignants à l’échelle d’un quinquennat relève d’une partition somme toute classique. La mesure n’est pas chiffrée, et La France insoumise elle-même se paie le luxe de moquer un Parti socialiste qui, « autrefois, avait une culture de gouvernement ». Désormais, on peut dire n’importe quoi. Méfions-nous, la dernière fois que le Parti socialiste a lancé une proposition irréaliste, à laquelle son auteur ne croyait pas, pour exister dans une campagne où sa victoire était totalement improbable, cela a donné les 35 heures… À ceci près qu’une augmentation massive du salaire des enseignants serait, elle, souhaitable et nécessaire. C’est là toute la nuance. Encore faut-il s’entendre sur les modalités. Encore faut-il, surtout, avoir un projet pour l’Éducation nationale.

    Voilà déjà longtemps que les socialistes, comme les autres partis, ont abandonné toute réflexion sur l’école. La promesse de François Hollande de créer 60 000 postes dans l’Éducation nationale (et non 60 000 postes de professeur, détail qui avait échappé à beaucoup) lui a servi de programme en la matière, et les idées de Vincent Peillon sur la « refondation de l’école » se sont limitées au « renforcement du socle commun » et davantage de numérique dans les classes. Benoît Hamon, éphémère ministre qui n’a pas fait sa rentrée, n’a pas davantage brillé en tant que candidat. Entre-temps, Najat Vallaud-Belkacem s’était faite le chantre, avec la foi du néophyte, de toutes les lubies pédagogiques des idéologues qui tiennent chaque strate de l’institution et l’ont méticuleusement massacrée depuis quarante ans.

    MISE EN COMPÉTITION

    Commençons par le bilan. Le diagnostic sur la paupérisation des enseignants est enfin posé. C’est une des fautes de Jean-Michel Blanquer de n’avoir pas, dès son arrivée au ministère, lancé la revalorisation comme une des principales urgences. Pour le reste, aucun ministre n’ose bouger, par peur des syndicats. Reste donc le décret de 1950 qui fixe le statut et le temps de travail des enseignants, avec toutes les caricatures auxquelles il donne lieu aujourd’hui. Dix-huit heures par semaine pour un professeur certifié, quinze heures pour un agrégé.

    Quel scandale ! Et ils osent se plaindre ? Qui rappelle que ce temps correspond à un calcul précis : pour une heure de cours, une heure et demie de préparation, correction de copies, remise à niveau dans sa discipline, pour un certifié ; et deux heures pour un agrégé, censé fournir des cours plus pointus et lire des copies plus fournies. Donc quarante-cinq heures par semaine. C’est en fait davantage pour les consciencieux, pour les plus impliqués, et moins pour les paresseux, pour ceux qui recyclent chaque année le même cours. À ceci près que les professeurs, contrairement aux salariés classiques, ne seront jamais récompensés pour leur investissement et la qualité de leur travail. Leur seule gratification est de voir leurs élèves progresser et de savoir qu’ils ont été utiles.

    « Le statu quo est insupportable parce qu’il broie les enseignants, détruit les vocations et amplifie la relégation de la France à travers la baisse de niveau de ses enfants. »

    Revoir l’organisation du système est aujourd’hui un tabou absolu. Nombre de professeurs constatent depuis longtemps ce qu’ils appellent la « libéralisation » de l’école, à la fois triomphe de l’utilitarisme, contre la culture et le savoir, intrusion des intérêts privés, sous couvert, notamment, de développement du numérique, mise en compétition permanente de ce qui devient un marché de l’éducation. Ils craignent que tout changement n’amplifie ce mouvement. Pour autant, beaucoup aspirent à davantage de liberté dans leur travail, de reconnaissance de leur implication, de prise en compte du gouffre qui sépare l’enseignement dans des zones difficiles et dans des établissements de centre-ville.

    Le rôle des politiques serait de poser sur la table tous les éléments du problème. Le système de points, totalement sclérosé, qui envoie dans les zones d’éducation prioritaire les jeunes professeurs, et même les vacataires qui ont échoué au concours. La coupure entre primaire et secondaire, en envisageant, pourquoi pas, la bivalence, l’enseignement de deux matières, pour la sixième, pour aider les élèves pour qui l’entrée au collège précipite l’effondrement. Peut-être intégrer davantage la sixième et la cinquième au primaire, et repenser quatrième et troisième comme des charnières d’orientation. Même l’autonomie des établissements scolaires mérite d’être discutée, pour savoir si elle peut être autre chose qu’une prime aux projets pédagogiques délirants et une mise en concurrence généralisée.

    Le statu quo est insupportable parce qu’il broie les enseignants, détruit les vocations et amplifie la relégation de la France à travers la baisse de niveau de ses enfants. Là comme ailleurs, il faut une de ces remises à plat que seules permettent les ruptures historiques. Pour une fois, nous pourrions ne pas attendre la catastrophe.

  • "La France contre les robots" : Georges Bernanos

     

     

    La France contre les robots

     

     

    La France contre les robots par Bernanos
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    LIRE UN EXTRAIT


    Jacques Julliard (Préfacier, etc.)Jean-Loup Bernanos (Éditeur scientifique)

    EAN : 9782253933038
    284 pages
    Éditeur : 
    LE LIVRE DE POCHE (01/01/1999)

    ★★★★★

    ★★★★★

    4/5   82 NOTES

    Résumé :

    Un demi-siècle après Bernanos, nous pouvons témoigner qu'il a dit vrai, nous pouvons même nous avancer encore plus loin que lui : l'ennemi le plus implacable et le plus destructeur de toute vie de l'esprit, c'est le capitalisme industriel.

    Pourquoi ? Parce qu'il détruit toute trace de vie spirituelle avec le consentement et la complicité des intéressés. La tyrannie, les dictatures modernes, le totalitarisme lui-même ne sont jamais parvenus à tuer l'esprit, mais au contraire à l'exacerber.

    La religion ne s'est jamais si bien portée à l'Est de l'Europe que dans les temps où elle y était persécutée. Et Renan a pu écrire sans être contredit que les plus hauts monuments de l'Esprit humain ont été édifiés à l'écart de la Liberté, sous des régimes despotiques.

    Au contraire, écrit Bernanos, "dès qu'on fait descendre du ciel ou de la terre l'idée de salut, si le salut de l'homme est ici-bas, dans la domination chaque jour plus efficiente de toutes les ressources de la planète, la vie contemplative est une fuite ou un refus, tout contemplatif un embusqué". Nous y sommes. Ne faisons pas de Bernanos un pionnier de l'écologie actuelle.

    Mais le fait est que La France contre les robots devrait être mieux compris à l'aube du XXIe siècle qu'au milieu du XXe et que Bernanos est bel et bien le plus grand prophète de ce que j'appellerai l'écologie spirituelle.
    Jacques JULLIARD.

     


    michfredmichfred   19 novembre 2018

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    Violemment ébranlé par la montée des nationalismes, dégoûté par le nazisme et le fascisme qui en ont été la consécration, affolé par ces dictatures qui ont allègrement piétiné les droits de l'homme, mais aussi bouleversé par ces démocraties qui ont choisi de mettre un terme à la deuxième guerre mondiale en lançant sur des populations civiles la bombe atomique, inquiet de la place que prennent déjà le confort, le profit, la machine dans l'ère qui s'annonce, Bernanos, presque au terme de sa vie, trempe sa plume dans le vitriol et adresse une harangue aussi mordante que visionnaire aux jeunes gens et jeunes filles qui feront l'histoire de demain...
    Imbéciles, nous dit-il, avec une tendresse teintée de mépris, imbéciles, vous abdiquez chaque jour un peu de votre liberté, de votre responsabilité, accordant ainsi aux états un pouvoir inconsidéré sur la vie individuelle.
    Dans votre désir de confort, se devine un conformisme qui a déjà transformé l'égalité en conformité: quel progrès y a-t-il à vous voir tous pareils, si ce n'est qu'on peut plus facilement vous guider, vous manipuler, vous conditionner?
    Imbéciles, le marché, le libéralisme économique, sont les nouveaux monstres qui se nourrissent de l'abdication de votre jugement et de votre liberté...
    C'est de votre aveuglement, de vos faiblesses qu'ils croissent et se fortifient, puissamment secondés par les machines...
    Un texte fort. Visionnaire. Qui secoue l'imbécile en nous!
    L'appel à la révolte, chez Bernanos, bien sûr, va de pair avec celui de la Foi- mais chacun peut l'entendre à sa facon, croyant ou non : la foi de Bernanos est celle des pauvres, celles des anarchistes, celle des révoltés : on peut l' entendre comme une forme de courage, courage à espérer et courage à agir.
    À relire...ou écouter dans le remarquable spectacle créé par Hiam Abbas, Jean-Baptiste Sastre et Gilles Bernanos ( petit-fils de..).

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    michfred Merci à tous pour vos passages...à ( re)lire par ces temps troublés et troublants où on se demande qui manipule qui et en youscles cas où en est notre démocratie...

    le 19 décembre 2018

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    michfred En tous les cas. .

    le 19 décembre 2018

    GodefroidGodefroid   20 décembre 2015

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    Ecrire sur ce texte est un vrai défi. On pourrait empiler les adjectifs : pamphlétaire, cogneur, affligé, révolté, ceci pour la forme ; humaniste, écologiste, incroyablement prophétique pour le fond. Bernanos s'érige en critique de la technique comme d'autres avant lui, tout en poussant le bouchon de manière originale et intuitive, à un point véritablement sidérant : la course aux bien matériels, l'abandon de tout esprit critique, l'abandon de la liberté vraie, c'est-à-dire l'asservissement de l'homme aux machines et aux gadgets, la mondialisation de l'économie, l'illusion de la vitesse, la maladie de la gestion, l'abandon des valeurs morales, la déresponsabilisation des individus (désormais éloignés des conséquences de leurs actes, qu'ils ne veulent plus voir de toute façon), et "cette forme abjecte de la Propagande qui s'appelle la Publicité"... Bernanos désigne dès 1945 les maux qui accablent la société occidentale de 2015, celle-là même qui sert à présent de modèle (clinquant) à une humanité qui est en passe de perdre tout repère à sa mesure, la pente étant inexorable, dramatiquement. On pourrait aussi empiler les citations... il faudrait alors recopier un quart de l'ouvrage.
    Il faut, pour être juste, souligner également les quelques égarements de l'auteur qui peuvent très facilement être excusés, résultat d'un optimisme viscéral (la confiance dans les jeunes générations qui sauront démystifier les fausses idoles et recouvrer leur liberté d'hommes... chose que l'on attend toujours), ou bien du contrecoup subit au sortir des terribles horreurs de la 2e guerre mondiale. Il reste de ce magistral coup de gueule des imprécations édifiantes qui secouent mille fois plus que certain gentil opuscule nous exhortant à nous indigner avec un point d'exclamation.
    Quelques unes, pour la route – rappelez-vous, écrites en 1945 :
    * La plus redoutable des machines est la machine à bourrer les crânes, à liquéfier les cerveaux
    * Etre informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles
    * Qui de nous est sûr, non seulement de résister à tous les slogans, mais aussi à la tentation d'opposer un slogan à un autre ?
    * L'état technique n'aura demain qu'un seul ennemi : "l'homme qui ne fait pas comme tout le monde" – ou encore : "l'homme qui a du temps à perdre" – ou plus simplement si vous voulez : "l'homme qui croit à autre chose qu'à la technique".
    * Il y a 150 ans, tous ces marchands de coton de Manchester – Mecque du capitalisme universel – qui faisaient travailler dans leurs usines seize heures par jour des enfants de douze ans que les contremaitres devaient, la nuit venue, tenir éveillés à coup de baguette, couchaient tout de même avec la Bible sous leur oreiller. Lorsqu'il leur arrivait de penser à ces milliers de misérables que la spéculation sur les salaires condamnait à une mort lente et sure, ils se disaient qu'on ne peut rien contre les lois du déterminisme économique voulu par la Sainte Providence, et ils glorifiaient le bon Dieu qui les faisaient riches... Les marchands de coton de Manchester sont morts depuis longtemps, mais le monde moderne ne peut les renier, car ils l'ont engendré matériellement et spirituellement.
    * Un jour on plongera dans la ruine du jour au lendemain des familles entières parce qu'à des milliers de kilomètres pourra être produite la même chose pour deux centimes de moins à la tonne.
    * Nous n'assistons pas à la fin naturelle d'une grande civilisation humaine, mais à la naissance d'une civilisation inhumaine qui ne saurait s'établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des hautes valeurs de la vie.

    HenryWar   27 août 2021

    ★★★★★

    ★★★★★

    J'apprécie bien davantage, apparemment, Bernanos essayiste que romancier : dans les deux fictions que j'ai lues de lui, le style volontairement alangui, d'une profondeur affectée et douteuse, ce long style de vent d'hiver attrapant d'assez lugubres sifflements de rocher, avait le défaut de mettre sans grands motifs la patience du lecteur à l'épreuve, au point de réaliser une sorte de littérature de la contemplation du vide, où nulle action n'a lieu, où il faut avoir la vigilance de mirer de l'air au lieu de phénomènes tangibles même de nature psychologique au sens large, au point qu'on s'interroge si l'on peut réellement trouver de la matière à cette sorte d'ouvrage ou bien si l'on ne fait perpétuellement qu'y trouver ce qu'on y cherche – tendance banale des critiques universitaires désoeuvrés et en mal d'admirations.
    Or, ce style pseudo-sage de la temporisation, pour ne pas écrire : de la dissimulation, ne se rencontre point dans cet essai enlevé à la 
    Charles Péguy où le mot vaillant accuse sans crainte d'inimitiés ni de solitude, n'hésitant pas à interpeller bravement le lecteur pour le blesser de son insuffisance. C'est tout le système de la société moderne, de la société des irresponsables, de la société de la disproportion mécanique et de l'absence de conscience, que Bernanos questionne et condamne, comparant les siècles entre eux et insistant notamment sur la mentalité que de vastes périodes ont traduite, étude pourtant qui n'est peut-être pas d'une impartialité absolue s'agissant d'un écrivain chrétien et paraissant à maints égards monarchiste. Ce que la machine induit, c'est l'esprit de négligence, c'est le renoncement foncier à la liberté – en quoi l'on discerne dans ce livre une étonnante analogie avec Péguy qui, lui aussi dans Ma jeunesse, expliquait que le sens du mot liberté s'est tellement galvaudé dans les esprits qu'il n'en reste plus qu'un concept ou qu'une notion intellectuelle fort éloignée du sentiment poignant de liberté autrefois installé et vissé en l'âme comme un point d'honneur et qui n'aurait pas toléré, par exemple, une atteinte aussi grave que le principe de la conscription –, c'est le mal démultiplié en série en favorisant chez l'homme l'impression d'une obéissance servile et d'une innocuité, c'est l'imbécillité générale que soutient le temps du confort et du divertissement, et c'est la permission (la permissivité ?) offerte par la démocratie à chacun de vaquer à ses occupations d'insignifiance sans assumer le moindrement sa part de réflexion et de culpabilité au sein de ce système déshumanisant, indigne et ignoble : la contemporanéité des robots, c'est l'immonde qui devient monde. le propos de l'ouvrage saurait à peu près se résumer à : la démultiplication des moyens d'action dans la société contemporaine conduit à la disparition de l'homme en tant qu'acte. En ce sens, le robot n'est pas seulement en France, il est le Français même, la machine ayant contaminé de son morne esprit d'outil son utilisateur changé lui-même, jusque dans sa conscience, en moyen – moyen de production, moyen au service d'une autorité, moyen au profit d'intérêts mesquins et d'un ordre « industriel ». La France contre les robots est la relation consternée de cette évolution, de cette régression, de cette décadence, où la forme mentale du contemporain, constituée avant la seconde guerre mondiale tout juste terminée au moment de la publication, se prolonge, se cristallise et se revendique, où une race d'individu autrefois imprégnée d'une certaine morale s'incarne successivement en citoyen, puis en bourgeois, puis en fonctionnaire, où plus rien n'importe autant que l'abandon de ses efforts et la défausse de sa responsabilité, où la multitude démocratique constitue un prétexte homogène pour l'oubli de toute casuistique, et où enfin plus rien ne relève tant de la volonté d'une âme (si ce terme-ci n'est pas encore galvaudé) que de la réponse automatisée à une émanation mécanique, à une omniprésence de rouage qui a pour excuse et pour fatalité ce qu'on appelle « le progrès ».
    Où 
    Bernanos excelle, c'est à renverser certains paradigmes que la société du progrès justement, celle qui considère la chronologie des siècles comme une pente inexorable vers où nous sommes, vers tous ces penchants uniformes où nous sommes rendus et qui semblent, du point de vue d'une basse paresse et d'un opportunisme piètre, destinés à se poursuivre que nous le souhaitions ou non, celle qui admet en substance que tout ce qui advient est nécessaire selon l'ordre invincible et inopposable des inclinations humaines, a établi comme un catéchisme ou comme une propagande par souci de bienheureuse et inactive symbiose, professant seulement : « Contentez-vous de prévoir ce que vous ne pouvez empêcher, avancez-vous dans l'acceptation d'une telle destinée collective, ou bien résignez-vous avec le plus de bonheur possible ! » Ainsi l'écrivain multiple-t-il les remises en cause des naïvetés de la doxa, affirmant que le moyen âge en France, grâce à l'équilibre du pouvoir de parlements et de conseils multiples et indépendants, ne consistait pas tant qu'on veut nous le faire croire en une époque d'oppression et de tyrannie – je fus, je l'avoue, effaré de constater l'existence de ces parlements dont on n'enseigne rien à tous les niveaux de l'École obligatoire : on m'avait plutôt appris que notre monarchie avait été un régime autocratique, avec ses lettres de cachet et la forme totalitaire de son autorité. J'ai là-dessus interrogé un professeur d'histoire : il a bien admis l'existence de ces parlements dont il a confessé ne savoir à peu près rien, mais automatiquement il a nié, comme je l'eusse fait à sa place, que notre monarchie eût été parlementaire – ce point sert à Bernanos pour prouver que le Français n'était pas foncièrement moins libre en ces temps qu'on estime automatiquement obscurs. Il déclare aussi non sans sources que la Révolution française ne fut pas le fruit d'une pauvreté pressurée au dernier stade de la misère, un mouvement de fronde désespérée d'une populace réduite à la violence pour s'épargner l'asphyxie et la mort, une sorte d'exaspération en somme poussée à l'explosion, mais, au contraire de tout l'enseignement que je me souviens d'avoir reçu, une revendication intervenant à une période de grand développement scientifique et humain, à la façon, et c'est logique aussi, dont les progrès ne se revendiquent et réalisent en général qu'après qu'un relatif confort soit installé, permettant le loisir de réclamer. Ou encore, Bernanos atteste que l'attitude des Français durant la seconde guerre mondiale, au front comme à l'arrière, ne fut jamais que l'expression molle d'une sorte de fatalisme de fonctionnaires où le citoyen fut rarement héroïque au combat ou en résistance, rarement impliqué par quelque idéal dans ce conflit, et plus rarement même un individu conservant une véritable faculté de décision et d'initiative. Et c'est ce qui jalonne sa compréhension de la société en évolution, en inflexion, en décadence : ces repères induisent selon lui une direction lamentable de l'homme contemporain, une sorte d'état d'esprit de plus en plus enraciné, de plus en plus décomplexé. Et comme je me suis trouvé confirmé par Bernanos qui a su trouver non seulement que l'homme contemporain est commencé bien avant le XXe siècle, mais qu'il constitue un déclin et « une universelle stérilisation des hautes valeurs de la vie », que son type-même s'agit « moins de corruption que de pétrification » (page 103) d'un ordre bien plutôt veule que vraiment malin, et dont la docile irresponsabilité est devenue parfaitement intériorisée et acceptée, pour ne pas dire encouragée, au lieu d'une sorte de volonté cruelle ou de conscience résolue : « “Ne te fâche pas, disait le gendarme de Vichy à son compatriote, je m'en vais te livrer à la police allemande, qui après t'avoir scientifiquement torturé te fusillera, mais que veux-tu ? le Gouvernement m'a donné une situation, et je ne peux naturellement pas risquer de perdre cette situation, sans parler de ma retraite future. Allons ! ouste ! Il ne faut pas chercher à comprendre.” La preuve que ce raisonnement est tout à fait dans le sens et l'esprit de la vie moderne, c'est que personne ne songe aujourd'hui à inquiéter ce policier ou ce gendarme. Lorsque ce brave serviteur de l'État rencontre le Général de Gaulle, il le salue, et le Général lui rend certainement son salut avec bienveillance (page 128-129) ! Et que, chez Bernanos, ce constat ne se départisse pas d'une tentative de responsabilisation du lecteur, d'une adresse à cet imbécile par défaut, d'alertes à sa pensée dégénérée notamment par le moyen de formules brutales, rappelant par exemple contre toute tranquillité que « le progrès n'est plus dans l'homme, il est dans la technique. » (pages 16-17), qu'à force de confondre la justice et l'égalité « nous supporterions volontiers d'être esclaves, pourvu que personne ne puisse se vanter de l'être moins que nous. » (page 42), ou que pour ce qui est de la conscience collective « épargnez-moi cette plaisanterie, ne me faites pas rigoler ! Il n'y a pas de conscience collective ; une collectivité n'a pas de conscience. » (pages 95-96), ou encore que « le dictateur n'est pas un chef. C'est une émanation, une création des masses. C'est la Masse incarnée. » (page 108), c'est ce qui renouvelle la méthode d'interjection la plus proprement littéraire, celle qui admet qu'un livre et particulièrement un essai doit laisser une empreinte, qu'une oeuvre ne peut se permettre d'être anodine, qu'un auteur honorable ne tolère pas même son innocuité. Or, selon un tel projet et grâce à l'analyse impartiale de ce que la conscience contemporaine est à ce point endormie qu'il faut à présent l'insulter, l'humilier et la heurter pour y soulever un moindre ferment de réflexion, les procédés d'écriture dirigent l'écrit vers l'efficacité, ce qui est bien le style de celui qui considère son propos une nécessité et pas, comme tant d'autres (et notamment comme tant de philosophes, et même la plupart sans doute), une simple décoration. C'est bien en cela que, je trouve, que Bernanos rompt avec lui-même : son romancier est une froide figure d'apparat, son essayiste est une brûlante conscience, en quoi Bernanos duel se désavoue et ne peut pas ne pas sentir son altérité et son jeu. Il se voit brillant dans la fiction après s'être senti vrai dans l'article, mais le premier est une parure, le second un état – ce que son égo doublé d'alter n'ignore pas. Quant à savoir si cet ouvrage mérite d'être acheté et lu, je dirais qu'après l'avoir si méthodiquement épuisé dans ma critique, je n'en laisse pas beaucoup à apprendre d'autre, même en le parcourant « dans le texte ». Pour moi, ce constat n'est qu'une supplémentaire confirmation, quoique sagace, de ce que mes analyses du contemporain avaient déjà révélé ex nihilo ou ex usus, à savoir, globalement, que depuis la fin du XIXe siècle l'homme se définit plutôt comme une tendance ou comme une pente que comme une conscience ou comme une volonté : il est une inclination sans direction, ce qui, selon le mot de Nietzsche, le rend inaccessible à la grandeur, puisque « grandeur signifie direction. »
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    NMTB

    NMTB   19 décembre 2014

    Georges Bernanos a d'abord publié ce livre au Brésil, à la fin de la deuxième guerre mondiale, pendant son exil. Il a pour sujet l'avenir de l'humanité et l'éventuel rôle que la France, pays de la Révolution et de la Liberté, aurait à jouer dans cet avenir.
    Il m'a beaucoup rappelé le livre de 
    Simone Weil, « L'enracinement », écrit à peu près à la même période. Les deux auteurs se rejoignent sur le rôle néfaste de l'Etat qui, en France, a remplacé le mot de patrie par celui de nation et dans d'autre pays a pu aboutir au totalitarisme. Si mes souvenirs sont exacts, Weil insistait sur le rapport des français aux impôts et à la police. Bernanos s'en prend davantage à la conscription et au fichage, à commencer par les cartes d'identité. Mais les deux auteurs partagent une même aversion face à l'oppression et la toute-puissance de l'Etat. Tous les deux s'interrogent aussi sur l'Histoire de France et peut-être se rejoignent-ils encore sur ce point : la France est traditionnellement un pays de révolte. En tout cas, pour Bernanos, c'est évident, il l'écrit clairement dans « La France contre les robots ».
    Et 
    Bernanos est révolté par la mise à mort industrielle de la guerre moderne. La Technique est la cible privilégiée de Bernanos. Peut-être un peu trop alarmiste, marqué par la guerre, Bernanos est quand même étonnant par son ton prophétique.
    D'un point de vue formel, « 
    La France contre les robots » est un modèle de pamphlet. Pas seulement un livre écrit pour provoquer l'indignation ou le rire aigre, mais aussi un discours qui sait enflammer et faire vibrer. L'édition du Castor Astral est complétée par des lettres et des conférences écrites au Brésil sur le même sujet et parfois inédites.

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    rorospigororospigo   29 juin 2020

    ★★★★★

    ★★★★★

    La France contre les robots est un ensemble de pamphlets violents destinés à ébranler le coeur des Hommes et les mettre en garde sur la société qu'ils sont entrain de créer. de nombreux sujets sont abordés, comme la technologie, évidemment, mais elle sert surtout de prétexte à dénoncer les travers humains en général: économie détraquée, perte de liberté, amollissement des consciences individuelles, amoindrissement des valeurs, violence générale... bref, tout le monde en prend pour son grade. Au delà de ce que dit Bernanos, le plus frappant et le plus triste, est que ce texte de 1947 est encore d'actualité aujourd'hui. Cet homme visionnaire dénonce des choses qu'encore aujourd'hui un grand nombre peine à comprendre, ou se refuse à voir. C'est pour cette raison que je considère cet ouvrage comme un chef-d'oeuvre absolument incontournable de la littérature Française.

  • Pénurie de médicaments

     

    Un ouvrage peu connu : "La France contre les robots" écrit en 1947.

     

    "Un jour, on plongera dans la ruine, du jour au lendemain, des familles entières parce qu'à des milliers de kilomètres, pourra être produite la même chose pour quelques centimes de moins". Georges BERNANOS

     

    Un visionnaire.

    Désormais, il ne s'agit plus seulement de ruine pour les ouvriers dont le travail est parti à des milliers de kilomètres. Maintenant, on parle de la santé.  

     

    Pénurie de médicaments et de vaccins : les 30 propositions du sénateur Decool

     

    SOCIÉTÉ

    La mission d'information du Sénat sur les pénuries de médicaments et de vaccins a rendu public son rapport le 2 octobre 2018. Ce rapport, présenté par le sénateur Jean-Pierre Decool, dresse un constat préoccupant de la chaîne du médicament en France. Il formule 30 propositions.

    Publié le 10 octobre 2018

    (Très important de bien noter la date de parution...Je rappelle par là-même que la prérogative première d'un gouvernement, c'est l'anticipation. Sinon, à quoi cela sert-il de payer des commissions d'enquête)

    Temps de lecture 2 minutes

    Des médicaments - © bukhta79 - stock.adobe.com

    Une explosion des ruptures ou risques de rupture de stock de médicaments essentiels depuis 2008

    Depuis une dizaine d'années, les ruptures de stock et les tensions dans l'approvisionnement des médicaments et des vaccins sont devenus chroniques. Ces problèmes concernent l'ensemble des médicaments et vaccins, y compris les médicaments d'intérêt thérapeutique majeur (MITM). Parmi les classes thérapeutiques les plus impactées, on trouve notamment les anticancéreux, les vaccins et les médicaments traitant l'épilepsie ou la maladie de Parkinson. En 2017, 530 médicaments d'intérêt vital ont manqué ou ont risqué de manquer aux patients (contre 44 en 2008).

    Ces pénuries sont très préjudiciables pour les patients et très coûteuses pour les hôpitaux. Elles ont des causes multiples : problèmes dans la chaîne de production des médicaments le plus souvent fabriqués en Chine et en Inde, défauts de qualité des produits finis, difficultés d'approvisionnement en matières premières. Le renforcement de la réglementation, la question du prix du médicament et le choix des laboratoires d'arrêter des médicaments anciens devenus insuffisamment rentables, sont aussi des facteurs importants.

    Évolution des signalements de ruptures de stocks des MITM de 2008 à 2017

    Renforcer l'éthique de santé publique, responsabiliser les laboratoires

    Pour endiguer ces pénuries, le sénateur Jean-Pierre Decool préconise notamment :

    de relancer une production pharmaceutique française en expérimentant des exonérations fiscales en faveur d'entreprises investissant en France dans de nouveaux sites de production de médicaments ou de substances actives essentiels pour la sécurité sanitaire européenne ;

    d'instaurer un programme public de production et de distribution de quelques médicaments essentiels concernés par des arrêts de commercialisation ou de médicaments "de niche" souvent difficiles d'approvisionnement ;

    de rendre public l'historique des ruptures de médicaments et des plans de gestion des pénuries des laboratoires et de les sanctionner financièrement si besoin ;

    de créer une plateforme d'information pour les professionnels de santé et le public faisant remonter les pénuries et les dates prévisionnelles de retour des médicaments.

    Sur la toile publique

    Rapport fait au nom de la mission d'information sur la pénurie de médicaments et de vaccins, du sénateur Jean-Pierre Decool, octobre 2018(nouvelle fenêtre)

    Et voilà ce que ça donne aujourd'hui en 2021. La situation n'est plus seulement grave, elle est devenue dramatique. Le pire, à mon sens, étant de lire dans l'article suivant que la relocalisation est envisagée pour contrer des "coûts cachés" par la délocalisation. Ce qui signifie, encore une fois, que les décisions ne sont prises qu'au regard de la finance. 

     

    Coronavirus: l'Europe dépend de la Chine pour les médicaments vitaux

     

    Par Delphine Dechaux le 04.03.2020 à 15h37 Lecture 3 min.

    L'épidémie de Covid-19 met en lumière une fragilité dénoncée depuis dix ans par l'Académie de pharmacie: la dépendance de l'industrie pharmaceutique vis à vis de ses fournisseurs chinois et indiens, qui produisent 60 à 80% des principes actifs chinois pour des traitements aussi vitaux que les antibiotiques, les anticancéreux et les vaccins.

    rayons d'une pharmacie française

    80% des principes actifs de nos médicaments vendus en officine sont produits en Chine.

    AFP/ARCHIVES - STEPHANE DE SAKUTIN

    Il aura fallu une crise sanitaire mondiale pour que le message, martelé depuis dix ans par l’Académie Nationale de pharmacie, soit enfin entendu : droguée aux importations de principes actifs made in China, la France a perdu sa souveraineté en matière de médicaments et elle est régulièrement confrontée à des pénuries de médicaments aussi essentiels que les anticancéreux, les antibiotiques et les vaccins. « Nous ne pouvons pas continuer à dépendre à 80% ou 85% de principes actifs pour les médicaments qui sont produits en Chine, ce serait irresponsable et déraisonnable », a déclaré le 25 février le Ministre de l’Economie et des Finances Bruno Le Maire. Un sujet qui n’est pas neuf : « Pour 86 % des hôpitaux, en Europe, la question des ruptures est un sujet de préoccupation quotidien. Les principales classes impactées sont, en tête, les anti-infectieux et les anticancéreux, suivis de près par des médicaments d’urgence-réanimation, médicaments de cardiologie, et les anesthésiques », se désespérait déjà en 2018 l’Académie dans un de ses rapports.

    Déjà en 2017, une pénurie d'Augmentin après l'arrêt d'une usine chinoise 

    Si la galénique, c’est-à-dire la préparation et l’assemblage des ingrédients, reste implantée en Europe, les matières premières viennent elles de Chine et d’Inde. « A partir des années 1980, la Chine s’est affirmée comme un acteur majeur dans la fabrication de génériques, souligne David Simmonet, président et fondateur d’Axyntis, premier acteur français de la chimie fine.  Dans les années 1980-90, 60% des principes actifs étaient d’origine européenne. Depuis 2010 c’est le contraire : 60% des médicaments contiennent des principes actifs chinois ou indiens ». Un sérieux avertissement avait déjà eu lieu en 2017 : pour abaisser les niveaux de pollution autour de Pékin, les autorités chinoises avaient drastiquement coupé l’approvisionnement en électricité de certaines grandes zones industrielles, entraînant une pénurie mondiale d’amoxicilline et d’acide clavulanique 11, les principes actifs de l’Augmentin (et de ses copies génériques), l’un des antibiotiques les plus prescrits dans le monde. « L’acide clavulanique est l’exemple emblématique du composant indispensable d’un médicament vital qui n’est fabriqué qu’à un seul endroit dans le monde », souligne Marie-Christine Belleville, membre de l’Académie de pharmacie et experte en production et qualité.

    Avec l’épidémie de coronavirus, les choses pourraient enfin bouger. L’ANSM va enfin établir une liste des médicaments indispensables –distincte de la liste des « médicaments essentiels » de l’OMS, très axée sur le traitement des grandes maladies tropicales – et faire l’inventaire complet de leurs composants. « Une fois cette liste établie, il faudra s’interroger sur les raisons qui freinent la relocalisation, explique Marie-Christine Belleville. Pour certains médicaments, peut-être faudra-t-il envisager une revalorisation, même légère, de leur prix ».

    Un mouvement de relocalisation s'esquisse

    La prise de conscience pourrait aussi accentuer un mouvement de relocalisation qui s’est amorcé en réalité il y a quelques années : un durcissement des exigences des agences sanitaires, qui multiplient les inspections dans les usines chinoises, avait entraîné des ruptures de stocks et même des fermetures d’usines - jusqu’à 10 % des établissements chinois selon l’ASNM. Car les cas de non-conformité majeurs aux Good Manufacturing Practices s’avéraient six fois plus élevés en Asie qu’en Europe sur la période 2006-2011.

    Echaudés, des laboratoires ont donc commencé à rapatrier la production de certains composants. « Depuis quatre ans, nos clients ont pris conscience de ce que les délocalisations entraînent en matière de coûts cachés », ajoute David Simonnet. Et pour les nouveaux médicaments, qui ne sont pas dans la logique de production à moindres coûts des génériques, les laboratoires ont la volonté d’avoir un sourcing européen ».

     

  • Tempête solaire

    Non, il ne s'agit pas de se faire peur.

    Il s'agit de comprendre que le système solaire est quelque peu agité par moments. Et d'en deviner les conséquences.

    Il s'agit également de prendre conscience que notre civilsation moderne et technologique ne pourrait pas traverser un épisode majeur sans de gigantesques bouleversements.

    Il s'agit également de réaliser que nous ne sommes aucunement préparés, nous, citoyens lambda, à ce genre de situation.

    Ensuite, il reste aux écrivains à en imaginer les conséquences. Et à souhaiter que cela reste à tout jamais de l'anticipation. 

     

     

    Une grosse tempête solaire pourrait casser le réseau de câbles sous-marins d'Internet

     

     27/08/2021 à 16h33

    Gilbert KALLENBORN

    Gilbert
    KALLENBORN

    Journaliste

    Carte mondiale des liaisons sous-marines

    Carte mondiale des liaisons sous-marines - TeleGeography

    Répartis le long des câbles, les répéteurs pourraient aisément tomber en panne. Surtout si les liaisons sont situées dans les hautes latitudes.

    L’Internet pourrait-il, un jour, tomber en panne pour quelques jours voire quelques mois ? Un tel évènement n’est pas impossible, si la Terre est soumise à une tempête solaire particulièrement forte, ce qui est de moins en moins improbable.

    À l’occasion de la conférence SIGCOMM 2021, qui vient de se tenir, la chercheuse Sangeetha Abdu Jyothi a expliqué qu’un grand nombre de liaisons sous-marines longue distance tomberaient alors en panne, notamment celles qui relient l’Europe aux États-Unis. Et comme ces câbles sont difficiles à réparer, cette panne pourrait durer particulièrement longtemps.

    Ce scénario catastrophe s’explique essentiellement par la topologie des liaisons sous-marines. Une tempête solaire se caractérise par l’éjection d’une grande masse de particules hautement magnétisées vers l’espace. Quand ces particules atteignent la Terre, elle provoque l’apparition de courants induits dans les circuits électriques, avec des intensités pouvant atteindre plus d’une centaine d’ampères. De quoi griller bon nombre d’équipements électroniques et informatiques.

    A découvrir aussi en vidéo :

    Certes, la fibre optique qui fait transiter les données est insensible au phénomène d’induction. Mais ce n’est pas le cas des répéteurs qui sont insérés tous les 50 à 150 km le long du câble sous-marin et qui ne supportent qu’une intensité de l’ordre d’un ampère. Plus le câble est long, plus les chances qu’il tombe en panne sont grandes. En effet, « même la panne d’un seul répéteur peut rendre toutes les fibres du câble inutilisable en raison du faible signal ou de la coupure électrique », peut-on lire dans le rapport du chercheur. Et pour réparer un répéteur, il faut envoyer un bateau de maintenance, une procédure qui peut durer quelques jours ou quelques semaines. Cela dépend de la localisation.

    Par ailleurs, les effets d’une tempête solaire se font surtout sentir dans les hautes latitudes, au-delà de 40° nord ou 40° sud. Or, les liaisons entre l’Europe et les États-Unis se situent justement dans la zone au-dessus de 40° nord. A contrario, l’Asie du Sud-Est serait moins impactée par ce phénomène, car les câbles sont proches de l’équateur.

    À noter que les datacenters ne sont pas non plus tous logés à la même enseigne. Le chercheur remarque que ceux de Google sont bien mieux répartis que ceux de Facebook. Ce dernier serait donc plus affecté par une grosse tempête solaire que le premier.

    Source: Rapport de recherche

    Tempête solaire de 1859

     

    La tempête solaire de 1859, également connue sous le nom d'événement de Carrington — du nom de l'astronome anglais Richard Carrington qui l'étudia — désigne une série d'éruptions solaires ayant eu lieu à la fin de l'été 1859 et ayant notablement affecté la Terre. Elle a notamment produit de très nombreuses aurores polaires visibles jusque dans certaines régions tropicales et a fortement perturbé les télécommunications par télégraphe électrique. Elle est considérée comme la plus violente tempête solaire enregistrée ayant frappé la Terre. Sur la base de certaines observations, ce type d'événement serait susceptible de se reproduire avec une telle violence seulement une fois tous les 150 ans1. Cette éruption est utilisée comme modèle afin de prévoir les conséquences qu'une tempête solaire extrême serait susceptible de causer aux télécommunications à l'échelle mondiale, à la stabilité de la distribution d'électricité et au bon fonctionnement des satellites artificiels2. Une étude de 2004 estime que son niveau est supérieur à la classe X103,4. Une étude publiée en février 2012 évalue les chances de survenue d'un événement semblable à environ 12 % pour la décennie qui suit5,6.

    Déroulement de la tempête

    La tempête se déroula en deux phases correspondant à deux éruptions solaires de grande ampleur.

    La première atteignit la Terre dans la soirée du 28 août 1859, selon l'Eastern Standard Time, soit le fuseau horaire de la côte est des États-Unis d'Amérique. Elle provoqua des aurores très lumineuses et spectaculaires, visibles jusque dans la mer des Caraïbes où de nombreux équipages de bateaux notèrent la couleur inhabituelle du ciel. De nombreux observateurs terrestres interprétèrent à tort les lumières aurorales comme étant dues à des incendies lointains. Le champ magnétique terrestre a été lui aussi fortement perturbé.

    Croquis du groupe de taches solaires à l'origine de la seconde phase de l'éruption solaire, dessiné par Richard Carrington. Les quatre zones étiquetées de A à D correspondent aux lieux où apparurent les flashes aveuglants de l'éruption.

    La seconde phase débuta le 1er septembre. L'astronome anglais Richard Carrington, alors en train d'observer le Soleil, remarqua un ensemble de taches solaires anormalement grandes. Ces taches étaient apparues plusieurs jours auparavant et étaient tellement grandes qu'elles étaient aisément visibles à l'œil nu. À 11 h 18, il nota un éclair très intense en provenance de ce groupe de taches, éclair qui dura moins de 10 minutes7 et correspondait au début d'une nouvelle éruption solaire extrêmement violente8. Le même phénomène fut observé non loin de là par un ami de Richard Carrington, Richard Hodgson (en)9. L'éruption atteignit la Terre 17 heures plus tard (dans la nuit du 1er au 2 septembre), illuminant le ciel nocturne sur tout l'hémisphère nord. En effet, des témoignages révélèrent qu'il était possible de lire un journal en pleine nuit grâce à la lumière aurorale jusqu'à des latitudes aussi basses que Panama.

    Le 3 septembre 1859, le Baltimore American and Commercial Advertiser rapporte, en anglais :

    « Ceux qui sont sortis tard jeudi soirnote 1 ont eu l'occasion d'assister à un autre magnifique spectacle de lumières aurorales. Le phénomène était très similaire à celui de dimanche soirnote 2, bien que la lumière ait parfois été plus brillante et les teintes prismatiques plus variées et plus belles. La lumière semblait couvrir tout le firmament, comme un nuage lumineux, à travers lequel brillaient indistinctement les étoiles de plus grande magnitude. La lumière était plus forte que celle de la Lune à sa pleine puissance, mais elle avait une douceur et une délicatesse indescriptibles qui semblaient envelopper tout ce sur quoi elle reposait. Entre minuit et 1 heure, lorsque le spectacle était à son apogée, les rues tranquilles de la ville reposant sous cette étrange lumière revêtaient une apparence aussi belle que singulière. »

    En 1909, un chercheur d'or australien, Count Frank Herbert, fait part de ses observations dans une lettre au Daily News de Perth, en anglais :

    « Je faisais de l'orpaillage à Rokewood, à environ 6,5 kilomètres du canton de Rokewood (Victoria). Moi-même et deux camarades qui regardions par la tente avons vu un grand reflet dans le ciel austral vers 19 h, et en une demi-heure environ, une scène d'une beauté presque indescriptible survint, des lumières de toutes les couleurs imaginables émanaient du ciel, une couleur se dissipant pour laisser place à une autre si possible plus belle que la précédente, [the streams mounting to the zenith, but always becoming a rich purple when reaching there, and always curling round, leaving a clear strip of sky, which may be described as four fingers held at arm's length. The northern side from the zenith was also illuminated with beautiful colors, always curling round at the zenith, but were considered to be merely a reproduction of the southern display, as all colors south and north always corresponded. It was a sight never to be forgotten, and was considered at the time to be the greatest aurora recorded... The rationalist and pantheist saw nature in her most exquisite robes, recognising, the divine immanence, immutable law, cause, and effect. The superstitious and the fanatical had dire forebodings, and thought it a foreshadowing of Armageddon and final dissolution.]. »

    Le champ magnétique terrestre apparent s'inversa temporairement sous l'influence du vent solaire issu de l'éruption dont le champ magnétique était, au moment où il atteignit la Terre, non seulement opposé au champ magnétique terrestre mais également plus intense.

    La durée séparant la seconde éruption solaire de son arrivée sur Terre (seulement 17 heures) fut anormalement courte, celle-ci étant normalement de l'ordre de 60 heures. Sa brièveté est une conséquence de la première éruption solaire, dont le vent avait déjà durablement nettoyé l'espace interplanétaire entre la Terre et le Soleil.[pas clair] La violence de cette seconde tempête comprima très fortement la magnétosphère terrestre, la faisant passer de 60 000 kilomètres à quelques milliers, voire quelques centaines de kilomètres.[réf. nécessaire] Cet amincissement de la magnétosphère rendit la Terre bien moins protégée des particules ionisées du vent solaire et est à l'origine des aurores très intenses et très étalées qui furent observées.

    Conséquences

    On estime que 5 % de l'ozone stratosphérique fut détruit lors de la tempête, ozone qui mit plusieurs années à se reformer dans la haute atmosphère.[réf. nécessaire] La température très intense de l'éruption (50 millions de degrés à sa naissance) permit d'accélérer les protons issus du Soleil à des énergies dépassant les 30 MeV, voire 1 GeV selon certains[Qui ?]. De tels protons énergétiques furent en mesure d'interagir par interaction forte avec des atomes d'azote et d'oxygène de la haute atmosphère terrestre qui libérèrent des neutrons et furent également à l'origine de la formation de nitrates. Une partie de ces nitrates se précipita ensuite et atteignit la surface terrestre. Ils furent mis en évidence par des carottages glaciaires effectués au Groenland et en Antarctique révélant que leur abondance correspondait à celle ordinairement formée en 40 ans par le vent solaire.

    Les aurores générèrent ensuite des courants électriques dans le sol qui affectèrent les circuits électriques existants, notamment les réseaux de télégraphie électrique. De nombreux cas de télégraphistes victimes de violentes décharges électriques furent rapportés, ainsi que plusieurs incendies de station de télégraphie causés par les courants très intenses qui furent induits dans le sol.

     

    Éruption solaire

    Page d’aide sur l’homonymie

    Pour les articles homonymes, voir Tempête (homonymie).

    Une éruption solaire ou tempête solaire est un événement primordial de l'activité du Soleil. La variation du nombre d'éruptions solaires permet de définir un cycle solaire d'une période moyenne de 11,2 ans.

    Éruption solaire, avec panaches émis en anneau.

    L'activité solaire la plus importante jamais enregistrée à cette époque, imagée par Skylab, en 1973.

    Image d'une éruption solaire prise par le satellite TRACE de la Nasa.

    Éruption, avec éjections en longs filaments.

    Craquelure et zones d'éjections. La longueur de la structure active dépasse l'équivalent de la distance Terre-Lune. La tache brillante au centre (point chaud) émet une grande quantité d'ultraviolets.

    Elle se produit périodiquement à la surface de la photosphère et projette au travers de la chromosphère des jets de matière ionisée qui se perdent dans la couronne à des centaines de milliers de kilomètres d'altitude. Elle est provoquée par une accumulation d'énergie magnétique dans des zones de champs magnétiques intenses, au niveau de l'équateur solaire, probablement à la suite d'un phénomène de reconnexion magnétique.

    Les éruptions solaires suivent trois stades, chacun d'eux pouvant durer de quelques secondes à quelques heures selon l'intensité de l'éruption. Durant le stade précurseur, l'énergie commence à être libérée sous la forme de rayons X. Puis les électrons, protons et ions accélèrent jusqu'à approcher la vitesse de la lumière[réf. souhaitée] lors du stade impulsif. Le plasma se réchauffe rapidement, passant de quelque 10 millions à 100 millions de kelvins[réf. souhaitée]. Une éruption donne non seulement un flash de lumière visible et une projection relativement dirigée dans l'espace circum-stellaire de plasma, mais émet également des radiations dans le reste du spectre électromagnétique : des rayons gamma aux ondes radio, en passant bien sûr par les rayons X. Le stade final est le déclin, pendant lequel des rayons X mous sont à nouveau les seules émissions détectées. Du fait de ces émissions de plasma, certaines éruptions solaires qui atteignent la Terre peuvent perturber les transmissions radioélectriques terrestres (orage magnétique) et provoquent l'apparition des aurores polaires en entrant en interaction avec le champ magnétique terrestre et la haute atmosphère.

    La première éruption solaire observée le fut par l'astronome britannique Richard Carrington, le 1er septembre 1859, lorsqu'il constata l'apparition d'une tache très lumineuse à la surface du Soleil (qui perdura cinq minutes).

    Classification

    Les éruptions solaires sont classées en différentes catégories selon l'intensité maximale de leur flux énergétique (en watts par mètre carré, W/m2) dans la bande de rayonnement X de 1 à 8 ångströms au voisinage de la Terre (en général, mesuré par l'un des satellites du programme GOES).

    Les différentes classes sont nommées A, B, C, M et X. Chaque classe correspond à une éruption solaire d'une intensité dix fois plus importante que la précédente, où la classe X correspond aux éruptions solaires ayant une intensité de 10−4 W/m2. Au sein d'une même classe, les éruptions solaires sont classées de 1 à 10 selon une échelle linéaire (ainsi, une éruption solaire de classe X2 est deux fois plus puissante qu'une éruption de classe X1, et quatre fois plus puissante qu'une éruption de classe M5). Ces sigles correspondent à la mesure de la puissance du rayonnement X, telle que déterminée par le système GOES.

    Deux des plus puissantes éruptions solaires ont été enregistrées par les satellites du programme GOES le 16 août 1989 et le 2 avril 2001. Elles étaient de classe X20 (2 mW/m2). Elles ont cependant été surpassées par une éruption du 4 novembre 2003, la plus importante jamais enregistrée, estimée à X281.

    La plus puissante des éruptions solaires observées au cours des 5 derniers siècles est probablement l'éruption solaire de 1859, qui eut lieu fin août-début septembre de cette année, et dont le point de départ fut observé entre autres par l'astronome britannique Richard Carrington. Cette éruption aurait laissé des traces dans les glaces du Groenland sous forme de nitrates et de béryllium 10, ce qui a permis d'en évaluer la puissance2.

    Risques induits

    Les éruptions solaires peuvent provoquer des ondes de Moreton visibles depuis la surface de la Terre.

    Hors de la perturbation des transmissions radioélectriques terrestres déjà évoquée, les éruptions solaires ont certaines conséquences néfastes :

    Les rayons durs émis peuvent blesser les astronautes et endommager les engins spatiaux. Les personnels navigants de l’aviation civile sont parfois exposés (dose moyenne individuelle de 1,98 mSv par an en 2015). En France, ils sont suivis pour ce risque avec un calcul de dose effectué selon les trajets qu'ils effectuent. Une cartographie tridimensionnelle permet de connaître le rayonnement cosmique normal (moyen) en tout point et à toute altitude, et en 2017, la France est le seul pays à prendre aussi en compte les variations induites par les éruptions solaires, évaluées via les données de l’observatoire de Meudon (Hauts-de-Seine), et par une trentaine de dosimètres embarqués sur des avions de ligne d'Air France. Quatre éruptions solaires ont eu un effet mesurable sur la dose en dix ans selon Sylvain Israël (expert en radioprotection à l'IRSN)3. Ce Système d’information et d’évaluation a été revu en 2014 : les compagnies aériennes doivent fournir au registre national de dosimétrie des travailleurs, à l'IRSN les données de vol et de présence pour chaque personnel navigant, pour un calcul automatique des doses. Si nécessaire, certains personnels déjà très exposés diminuent leur temps de vol ou sont affectés à des lignes moins exposées, dans les vols transéquatoriaux, moins irradiés que près des pôles3.

    Les radiations UV et rayons X peuvent échauffer l'atmosphère extérieure, créant une résistance sur les satellites en orbite basse et réduisant leur durée de vie.

    Les éjections de masse coronale, provoquant des tempêtes géomagnétiques, peuvent déranger le champ magnétique terrestre dans son ensemble et endommager des satellites en orbite haute.

    Les fluctuations du champ magnétique terrestre peuvent induire des courants telluriques dans les longues lignes de transmission électriques, engendrant des tensions et des courants d'intensité considérable pouvant excéder les seuils de sécurité des équipements de réseau.

    Certaines particules, très rapides et très puissantes, peuvent court-circuiter un satellite, voire l'éteindre et le rendre hors d'usage définitivement.

    Conséquences

    Article connexe : Courants induits géomagnétiquement.

    Les éruptions solaires peuvent avoir de graves incidences sur les systèmes technologiques, notamment les réseaux électriques4.

    En 774, un pic de carbone 14 dans les végétaux aurait possiblement été provoqué par une éruption solaire5.

    L'éruption solaire de 1859 a notamment produit de très nombreuses aurores polaires visibles jusque dans certaines régions tropicales et a fortement perturbé les télécommunications par télégraphe électrique.

    Le 10 mars 1989, un puissant nuage de particules ionisées quitte le Soleil à destination de la Terre, à la suite d'une éruption solaire. Deux jours plus tard, les premières variations de tension sont observées sur le réseau de transport d'Hydro-Québec, dont les systèmes de protection se déclenchent le 13 mars à 2 h 44. Une panne générale plonge le Québec dans le noir pendant plus de neuf heures6.

    Entre le 19 octobre et le 7 novembre 2003, des orages magnétiques obligent les contrôleurs aériens à modifier le trajet de certains avions, causent des perturbations dans les communications satellitaires, provoquent une coupure de courant d'environ une heure en Suède7, et endommagent plusieurs transformateurs électriques en Afrique du Sud8.

    En janvier 2007, la NASA lance le projet Solar shield pour étudier la survenue et tenter de localiser de possibles courants induits géomagnétiquement par une éruption solaire, afin d'assister les compagnies productrices d'électricité dans la protection de leurs systèmes9. Le 1er mars 2011, un projet similaire est initié au niveau européen : EURISGIC (European Risk from Geomagnetically Induced Currents).

    Le 23 juillet 2014, la NASA annonce dans un communiqué que la Terre a échappé, le 23 juillet 2012, à une « gigantesque tempête solaire ». Une tempête jamais vue depuis 1859 et qui, si elle avait touché la Terre, aurait pu « renvoyer la civilisation contemporaine au xviiie siècle », du fait que son impact aurait provoqué des dégâts d'une ampleur inédite, dont le coût dépasserait les 2 000 milliards de dollars à l'économie mondiale10.

  • Bio et agriculture conventionnelle

    Claude Aubert : "Le pire ennemi de la bio, c'est la bio industrielle"

     

    07/09/2021 (MIS À JOUR À 18:06)

    Par Anne-Laure Chouin

    Entretien |Pour Claude Aubert, ingénieur agronome pionnier de l'agriculture biologique, l'agriculture en général et la bio en particulier sont à un tournant. Il se confie à l'heure où la France accueille pour la première fois le Congrès Mondial de l'agriculture biologique à Rennes (du 6 au 11 septembre).

    Claude Aubert, pionnier de l'agriculture biologique en France.

    Claude Aubert, pionnier de l'agriculture biologique en France.• Crédits : Antoine Bonfils

    Des balbutiements de l'agriculture bio en France à son essor sur le marché de la consommation alimentaire, quarante ans ont passé. Quarante années pendant lesquelles des pionniers ont tenté de faire valoir l'intérêt d'une agriculture respectueuse des sols et de la biodiversité. Claude Aubert est de ceux-là : pris pour un original à ses débuts, il est aujourd'hui considéré comme un précurseur. Cet ingénieur agronome a dédié sa vie à promouvoir l'agriculture biologique sur des bases scientifiques. Retraité, il continue à écrire des livres sur le sujet. Et il estime que la bio, comme on dit, est aujourd'hui à un tournant de son histoire.

    Maraîchage bio et semence paysannes en Bretagne, septembre 2019

    Maraîchage bio et semence paysannes en Bretagne, septembre 2019• Crédits : Anne-Laure CHOUIN - Radio France

    Quel parcours vous a amené à vous intéresser à l'agriculture biologique alors qu'elle n'était que balbutiante ?  

    Je suis agronome de formation, j'ai donc fait "Agro" comme on disait à l'époque (une école d'ingénieur agronome NDLR). À la sortie de mes études, à la fin des années 50, j'ai ensuite travaillé pour une société d'études (la SEDES) qui s'occupait de développement agricole en Afrique. Pendant trois ans, j'ai donc planché sur des projets africains et je me suis rapidement posé des questions. Je savais qu'en conditions tropicales les sols maltraités perdaient très rapidement leur teneur en matière organique. Or c'était le moment où, en Afrique, on commençait à préconiser les engrais chimiques, le labour et les pesticides. En en voyant les effets - perte de la teneur en matière organique des sols - je me suis dit que, manifestement, ce que l'on m'avait appris pendant mes études, ne marchait pas très bien en pays tropical. Puis, je me suis demandé : cela marche-t-il bien chez nous, en pays tempérés ? Il faut savoir que pour détruire un sol en conditions tropicales, il suffit de quelques années. En conditions tempérées, il faut toute une génération. Mais à l'époque des 30 glorieuses, où l'on découvrait l'utilisation généralisée des pesticides et des engrais, où les rendements agricoles étaient démultipliés, on ne pouvait pas ou on ne voulait pas s'en apercevoir. Tout était merveilleux. 

    À l'époque, il n'y avait donc pratiquement pas d'agriculture biologique en France, sauf deux associations dont une qui s'appelait Nature et Progrès. Je l'ai connue tout à fait par hasard via un agriculteur dont j'ai oublié le nom. Il m'a demandé si je connaissais l'agriculture biologique, je n'en avais jamais entendu parler. Mais comme je me posais sérieusement des questions sur ce que l'on m'avait enseigné, j'ai voulu savoir ce dont il s'agissait. Cela m'avait l'air sympathique mais je suis prudent de nature, donc je suis parti dans les pays qui la pratiquaient et qui avaient dix ans d'avance sur nous : l'Allemagne, l'Angleterre et la Suisse. J'ai fait mon petit tour d'Europe en rencontrant des associations et des agriculteurs. Et je me suis très vite convaincu que c'était la bonne voie. J'ai finalement laissé tomber ma société d'études et je me suis investi à fond dans Nature et Progrès.   

    Ces agriculteurs qui pratiquaient déjà l'agriculture biologique, quel avait été leur cheminement ?  

    À l'époque, il y avait déjà deux façons de voir les choses : peut-être avez-vous entendu parler de l'organisation Lemaire-Boucher, la toute première organisation qui a fait la promotion de l'agriculture biologique en France. Cette organisation avait une optique commerciale, elle vendait des engrais organiques notamment.  

    Et puis il y avait un petit groupe d'agriculteurs qui faisaient partie de la Soil Association, une association britannique qui avait plus d'expérience. En tout cas, une grande partie des agriculteurs qui se sont convertis dans ces années là l'ont fait parce qu'ils constataient que leurs animaux avaient de plus en plus de problèmes de santé. C'est à travers la santé de leurs élevages qu'ils se sont convaincus que ce qu'on leur avait appris ne fonctionnait pas. Le reste, c'est-à-dire l'impact des pesticides et engrais chimiques sur la santé et l'environnement, est venu après.   

    En agriculture biologique, tout vient du sol (...) Du sol dépend la santé des plantes, des hommes et des animaux.

    Comment définiriez-vous aujourd'hui ce que doit être l'agriculture biologique ?   

    Deux éléments la définissent de manière négative, deux fondamentaux du cahier des charges : pas de pesticides et pas d'engrais chimique. Mais la base de la base, celle que nous ont transmises les pionniers qui ont commencé à y réfléchir dès la période de l'entre-deux-guerres, c'est le sol. Tout vient du sol. Toute agriculture digne de ce nom devrait partir de l'entretien de la fertilité du sol. D'ailleurs, ce sont ces pionniers qui ont inventé le compostage par exemple. Aujourd'hui, cette base reste fondamentale : du sol dépend la santé des plantes, des hommes et des animaux. Aujourd'hui, cela a abouti à ces règles qui peuvent apparaître un peu arbitraires : aucun pesticide chimique et  aucun engrais chimique. Le premier cahier des charges de la bio selon ces principes a été écrit par les Anglais. Il a ensuite inspiré tous les autres.   

    Revenons à votre parcours suite à votre "conversion" si l'on peut dire : pendant des années, vous vous êtes dédié à la promotion de la bio...

    Oui. D'un côté, j'ai commencé une activité de conseil pour les agriculteurs souhaitant se tourner vers la bio. De l'autre, j'ai œuvré à travers Nature et Progrès à l'information du grand public, agriculteurs et surtout consommateurs. À l'époque, le président de Nature et Progrès avait réussi, alors qu'on n'avait pas d'argent, à louer le Palais des Congrès de Paris pour organiser un grand congrès, qui a signé nos débuts médiatiques. C'était en 1974 je crois, et c'est à ce moment là que l'on a commencé à parler de nous dans la presse et à susciter de plus en plus d'intérêt. Intérêt bienveillant de l'opinion, mais intérêt très critique de la profession. 

    Comment étiez vous perçu à l'époque par le milieu agricole et les instances de recherche agronomique ?   

    Comme des hurluberlus, des abrutis, des gens qui voulaient retourner à l'agriculture du siècle dernier. Vraiment sans aucunes nuances. Il n'était même pas question d'en débattre, notamment au sein de l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique). Je me souviens qu'après 1968 j'étais invité dans des amphis par des étudiants en agronomie, qui aimaient bien tout ce qui était contestataire, or nous contestions le modèle agricole dominant. Mais il n'y avait jamais un professeur dans la salle. Une ou deux fois l'un deux venait me dire "Alors M. Aubert, on séché les cours à l'Agro ?" ou bien "Avez vous décidé quelle partie de la population française va mourir de faim quand votre système sera mis en place ?" C'était de ce niveau. Je me rappelle très bien que, beaucoup plus tard, quand l'Inra a commencé à s'intéresser et à étudier l'agriculture biologique, je leur ai demandé pourquoi au lieu de critiquer ils n'étaient pas venus voir sur le terrain ce qui se passait, pourquoi ils n'avaient pas fait d'essais comparatifs ? On m'a répondu qu'on pensait que la bio était une mode et qu'on supposait qu'elle allait passer. 

    Ce n'est pas passé, heureusement, mais l'Inra a mis beaucoup de temps à s'y intéresser sérieusement. La bio, elle, a commencé à se développer fortement dans les années 90, trente ans après les débuts. Ce qui est sûr en tout cas c'est que nous étions considérés comme des farfelus. 

    Beaucoup pensent toujours, comme à l'époque, que l'agriculture biologique n'est pas en capacité de nourrir toute la population d'un pays comme la France.   

    Oui, parce que les rendements en bio étaient plus faibles, et le sont toujours d'ailleurs, quoique aujourd'hui ce ne soit plus vrai pour certaines cultures. Mais les gens calculaient mathématiquement qu'on ne produirait pas assez pour nourrir une population, ce qui est faux, et démontré aujourd'hui par plusieurs études parues récemment. Mais il faut se remettre dans le contexte : à l'époque, les rendements dans tous les domaines, particulièrement dans l'agriculture, étaient multipliés par quatre. On s'est mis à exporter beaucoup et l'argument était aussi qu'avec l'agriculture bio on ne pourrait plus exporter. J'ai connu des directeurs de recherche qui ont passé leur vie à démontrer que l'agriculture bio ne présentait aucun intérêt, que les produits n'étaient pas de meilleure qualité, etc. À l'époque, malheureusement, on n'avait pas beaucoup d'éléments pour prouver qu'ils se trompaient. 

    Le fait est que trente ans plus tard l'agriculture biologique existe toujours, et surtout, elle a démontré qu'elle avait des résultats intéressants. La bio a fait sa place dans les instituts de recherche qui l'examinent de façon aussi rigoureuse que l'agriculture conventionnelle, elle a prouvé qu'elle reposait sur des bases scientifiques solides.   

    Sur ce point là votre rôle a été majeur...

    Majeur je ne sais pas, mais significatif oui. En 1972, j'ai publié un petit ouvrage qui s'appelait "L'agriculture biologique, pourquoi et comment la pratiquer." Il avait pour objectif justement de démontrer les bases scientifiques de la bio. Beaucoup de gens que je rencontre aujourd'hui me disent que c'est grâce à ce livre qu'ils ont découvert l'agriculture biologique. J'ai essayé d'expliquer par exemple pourquoi et comment cette agriculture se passait d'azote de synthèse mais trouvait d'autres sources d'azotes naturelles pour pousser. Le fait d'expliquer cela rationnellement et scientifiquement a beaucoup aidé.

    Aujourd'hui, la bio est en plein essor, à la fois en termes de consommation et de production : est-ce parce que l'agriculture conventionnelle a montré ses limites ?    

    Il y a deux phénomènes parallèles : d'un côté, les données scientifiques prouvant l'intérêt de l'agriculture biologique pour la santé, pour l'environnement et  pour le maintien de la fertilité des sols, se sont accumulées. De l'autre, les preuves des effets catastrophiques de l'agriculture conventionnelle se sont accumulées. C'est l'addition de ces deux accumulations qui a permis que la bio se développe et soit prise au sérieux, même si elle est encore loin d'être dominante. Et puis il y a ces consommateurs qui acceptent de payer plus cher les produits issus de cette agriculture plus respectueuse des sols. Ce sont eux qui tirent le développement de la bio. 

    À l'heure où la France accueille le 20e Congrès Mondial de la Bio, diriez vous que votre combat est gagné ?   

    En tout cas nous sommes arrivés à démontrer l'intérêt de cette agriculture. Mais rien n'est gagné sur le plan de la consommation et de la production puisque les produits bio, même s'ils se développent fortement, représentent toujours une minorité des produits consommés. Et puis la bio reste une affaire de pays riches, même si les pays du sud le pratiquent de plus en plus, mais pas assez. Bref, l'agriculture industrielle reste dominante.   

    Une partie de l'agriculture biologique a été dévoyée : elle est resté biologique en regard du cahier des charges, mais elle s'est industrialisée dans ses principes.

    Quels sont les défis majeurs que doit relever aujourd'hui cette agriculture biologique ?

    De façon générale, l'agriculture est à un tournant majeur de son histoire : dans certains domaines de l'agriculture conventionnelle, les rendements non seulement n'augmentent plus mais commencent à baisser, les effets du réchauffement climatique sont manifestes, bref, il va falloir faire des choix. Mais la situation est compliquée. Notamment, à mon avis, parce qu'une partie de l'agriculture biologique a été dévoyée : elle est resté biologique en regard du cahier des charges, mais elle s'est industrialisée dans ses principes. En oubliant ce qui faisait la base de l'agriculture bio : une certaine rotation des cultures, de la biodiversité dans les champs, des exploitations en polyculture élevage etc. Aujourd'hui, une partie des agriculteurs bio ont adopté les schémas conventionnels (monoculture par exemple). Ce qui fait qu'elle est mal considérée par d'autres agriculteurs qui eux estiment qu'il vaut mieux, par exemple, faire une agriculture de conservation des sols (ACS), et que c'est ça l'avenir et non pas la bio. Bref, je pense qu'aujourd'hui le pire ennemi de la bio, c'est la bio industrielle. Une agriculture certes biologique, mais pas durable.    

    Vous n'êtes pas le seul à déplorer ce phénomène. Que faut-il faire à votre avis ? Quels outils utiliser ? 

    Il faudrait peut-être améliorer le cahier des charges de l'agriculture bio. Aujourd'hui par exemple, on n'y inclut pas la biodiversité dans les cultures. C'est totalement aberrant. À l'époque, ça ne l'était pas parce que tous les agriculteurs en bio étaient des fermes de polyculture élevage, ce qui entretenait naturellement une biodiversité. Mais lorsque cette bio a commencé à se spécialiser, tout cela a disparu. Et changer ce cahier des charges aujourd'hui pour 27 pays est loin d'être évident.  

    Autre problème important à mes yeux : on a fini par complètement séparer l'agriculture de son objectif premier qui est l'alimentation. Ces dernières années plusieurs scénarios ont été démontrés au niveau européen qui montrent que l'agriculture biologique peut tout à fait nourrir l'Europe, à une condition : diviser par deux notre consommation de produits animaux, et en particulier de viande. Tant qu'on aura pas compris qu'il faut changer nos habitudes alimentaires - attention je ne parle ni de végétarisme ni de véganisme, pour moi consommer de la viande de bœuf par exemple, est très important - mais tant qu'on n'aura pas compris qu'il faut arrêter de manger de la viande tous les jours, on ne pourra jamais généraliser l'agriculture biologique. Nous avons pris des habitudes alimentaires déconnectées des possibilités de nos sols. L'information commence à faire son chemin, via notamment les programmes Nutrition Santé, qui préconisent par exemple dans leur dernière mise à jour, de manger plus de céréales. Mais la majorité n'est pas encore convaincue.

    Des liens pour aller plus loin 

    Nature et Progrès : https://fr\.wikipedia\.org/wiki/Nature\_et\_Progrès

    L'IFOAM : https://www\.fnab\.org/se\-former\-sinformer/contacts\-utiles/80\-ifoam\-la\-federation\-international\-des\-mouvements\-de\-la\-bio

    Terre vivante : https://www.terrevivante.org/

  • Sénèque et la peur

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    Oh combien, ce texte me parle. 
    C'est une interrogation récurrente chez moi. Une interrogation fondamentale.

    Est-ce que les peurs contribuent à l'amplification ou même à l'apparition du danger ou sont-elles nécessaires afin d'anticiper les effets de ces dangers ?

    Mais si les dangers sont imaginaires, il est absurde de chercher à en identifier les risques.

    J'ai longtemps pratiqué l'escalade et l'alpinisme et il était évident, au regard de mes expériences, que la peur n'était pas toujours justifiée et qu'il suffisait que mon imagination s'emballe pour que mon potentiel en soit amoindri, comme si la peur venait figer mes forces, pomper l'énergie nécessaire. La peur créait le danger. Ce que dit Sénèque, je m'efforçais de me l'appropier, que ça nourrise la sérénité dont j'avais besoin.

    Qu'en est-il aujourd'hui au vu de la situation planétaire ?

    Est-ce que Sénèque écrirait la même chose ?

    La peur a-t-elle une utilité ? Biologiquement parlant, on sait qu'elle permet à l'organisme de produire des endorphines. Nous ne serions pas là si nos ancêtres de la préhistoire n'avait pas eu peur et n'avait pu trouver dès lors les ressources physiques nécessaires à la lutte. On sait tout autant que la peur porte atteinte à la lucidité et à la raison. Il s'agit donc de trouver le juste milieu.

    Notre expérience de canyonning a été extrêmement enrichissante sur ce point.

    DÉLIVRANCE (récit) 

     

    La peur a joué le rôle de carburant, la peur pour Léo, ma peur pour Nathalie, la peur de mourir. Sans cette peur, nous serions peut-être morts. Mais c'est elle aussi qui nous a fourvoyés en nous privant pendant quelques instants de toutes sortes de réflexions, en nous empêchant de nous asseoir quelques minutes pour réfléchir. 

    Sommes-nous désormais, au niveau planétaire, dans un mouvement similaire au regard de toutes les peurs qui nous assaillent, de tous les risques qui nous entourent ? N'y-a-t-il pas dès lors un effet amplificateur au vu du nombre de personnes impliquées ? La peur est-elle amplifiée par la masse ? Oui, assurément. Il suffit de s'intéresser aux phénomènes de foule et aux désastres qui en résultent.

    Alors, où en est-on ? Une hallucination collective nourrie par des medias qui savent comment gonfler leur audimat, nourrie par des scientifiques qui surfent sur la vague catastrophiste ? 

    Personnellement, je ne pense pas que tout ce qui a été écrit sur l'état de la planète soit le fruit d'esprits pervers et opportunistes. Je pense très clairement que l'humanité s'est embarquée dans une voie néfaste. Elle l'a fait pour de bonnes raisons et je ne conteste aucunement le fait que nous vivons bien mieux qu'il y a cent ans. Il serait absurde de dire le contraire.

    Le problème, à mon sens, c'est que nous n'acceptons pas l'idée que ce temps de l'opulence et de l'insouciance est révolu. Il s'agit donc de se nourrir de nos peurs pour y puiser la force et la lucidité afin de changer de voie. 

    « Mieux vaut prendre le changement par la main avant qu’il nous prenne par la gorge. »

     

    Winston Churchill

     

  • On ne pourra pas dire

    On ne pourra pas dire que personne ne nous avait mis en garde.

    A diverses reprises ici, j'ai évoqué les zoonoses par exemple. Et la pollution atmosphérique. Et l'atteinte aux océans. Et la dévastation de la biodiversité. La surpopulation. Les pays menacés par des épisodes dévastateurs, famine, méga-feux, inondations, tempêtes, sécheresse, l'immigration de masse liée aux effets climatiques, des déplacements de population comme l'humanité n'en a jamais connue. etc etc etc.

     Le covid n'est qu'un épiphénomène. C'est bien cela dont il faut prendre conscience.

    Je n'aurais jamais imaginé en 2009, lorsque j'ai commencé ce blog, qu'un jour l'essentiel des articles aurait cette connotation catastrophiste... Et je ne m'en réjouis aucunement. 

     

    Crise environnementale : « des conséquences catastrophiques pour la santé, impossibles à inverser »

     

    Les conséquences de la crise environnementale impactent de manière disproportionnée les pays et les communautés qui ont le moins contribué au problème et sont le moins en mesure d'atténuer les dommages. Pourtant, aucun pays, aussi riche soit-il, ne peut se protéger de ces impacts.

    6 septembre 2021 - La Relève et La Peste

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    - Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
    - Format : 128 pages
    - Impression : France

     

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    Dans un éditorial publié par 220 revues médicales, les rédacteurs en chef d’une vingtaine de prestigieuses revues scientifiques rappellent que le réchauffement climatique et la destruction de la biodiversité sont les plus grandes menaces pour la santé. Les scientifiques accusent les gouvernements des pays riches à ne pas prendre de mesures à la hauteur des enjeux, et exhortent les populations du monde entier à leur demander des comptes. Voici leur tribune.

    L’Assemblée Générale des Nations Unies, en Septembre 2021, rassembler les pays du monde entier à un moment critique pour organiser une action collective afin de faire face à la crise environnementale mondiale. Ils se rencontreront ensuite au sommet de la biodiversité à Kunming, en Chine, et à la Conférence des Parties des Nations Unies sur le changement climatique (COP26) à Glasgow, au Royaume-Uni.

    Avant ces réunions cruciales, nous, les rédacteurs et rédactrices en chef de revues de santé du monde entier, appelons à une action urgente pour maintenir l’augmentation moyenne de la température mondiale en dessous de 1,5 °C, mettre fin à la destruction de la nature et protéger la santé.

    La santé est déjà mise à mal par l’augmentation de la température mondiale et la destruction du monde naturel, une situation sur laquelle les professionnels de la santé alertent depuis des décennies.

    La science est sans équivoque : une augmentation globale de 1,5 °C au-dessus de la moyenne préindustrielle et la destruction continue de la biodiversité risquent de causer des dommages catastrophiques sur la santé qui seront impossibles à inverser.

    Malgré l’inquiétude nécessaire du monde entier face au COVID-19, nous ne pouvons pas attendre que la pandémie passe pour réduire rapidement les émissions de gaz à effet de serre. En voyant la gravité de l’état actuel des choses, ce constat est partagé par les meilleures scientifiques du monde entier.

    Nous sommes unis pour faire entendre que seuls des changements fondamentaux et équitables dans les sociétés inverseront notre trajectoire actuelle.

    Les risques posés par une augmentation de température supérieure à 1,5 °C sont désormais bien connus. En effet, aucune élévation de température n’est « sûre ». Au cours des 20 dernières années, la mortalité liée à la chaleur chez les personnes de plus de 65 ans a augmenté de plus de 50 %.

    Des températures plus élevées ont entraîné plus de cas de déshydratation et de perte de la fonction rénale, des malignités dermatologiques, des infections tropicales, des effets indésirables sur la santé mentale, des complications de grossesse, des allergies, ainsi qu’une morbidité et une mortalité cardiovasculaires et pulmonaires.

    Les préjudices affectent de manière disproportionnée les plus vulnérables, notamment les enfants, les populations plus âgées, les minorités ethniques, les communautés les plus pauvres et les personnes ayant des problèmes de santé sous-jacents.

    Le réchauffement climatique contribue également à la baisse du potentiel de rendement des principales cultures agricoles dans le monde entier, en baisse de 1,8 à 5,6 % depuis 1981 ; ceci, ajouté aux effets des conditions météorologiques extrêmes et de l’épuisement des sols, entrave les efforts visant à réduire la dénutrition.

    Lire aussi : « On n’arrivera pas à éradiquer la faim dans le monde si on ne prend pas la crise climatique au sérieux. »

    Des écosystèmes prospères sont essentiels à la santé humaine, et la destruction généralisée de la nature, y compris des habitats et des espèces, érode la sécurité hydrique et alimentaire des populations et augmente les risques de pandémie.

    Les conséquences de la crise environnementale impactent de manière disproportionnée les pays et les communautés qui ont le moins contribué au problème et sont le moins en mesure d’atténuer les dommages. Pourtant, aucun pays, aussi riche soit-il, ne peut se protéger de ces impacts.

    Laisser les conséquences se répercuter de manière disproportionnée sur les plus vulnérables engendrera davantage de conflits, d’insécurité alimentaire, de déplacements forcés et de zoonoses, avec de graves implications pour tous les pays et toutes les communautés. Tout Comme pour la pandémie de COVID-19, nous sommes globalement aussi forts que notre membre le plus faible.

    Chaque fraction de degré supplémentaire à +1,5 °C augmente les chances d’atteindre des points de bascule dans les systèmes naturels qui pourraient verrouiller le monde dans un état extrêmement instable. Cela nuirait de manière critique à notre capacité à atténuer les dommages et à prévenir des changements environnementaux catastrophiques et incontrôlables.

    Lire aussi : En dix ans, l’Amazonie brésilienne a émis plus de carbone qu’elle n’en a absorbé

    Il est encourageant de constater que de nombreux gouvernements, institutions financières et entreprises se fixent des objectifs pour atteindre des émissions nettes nulles, y compris des objectifs pour 2030. Le coût des énergies renouvelables diminue rapidement. De nombreux pays visent à protéger au moins 30 % des terres et des océans du monde d’ici 2030.

    Ces promesses ne suffisent pas. Les objectifs sont faciles à définir et difficiles à atteindre. Ils doivent encore être assortis de plans crédibles à court et à long terme pour accélérer les technologies plus propres et transformer les sociétés. Les plans de réduction des émissions n’intègrent pas de façon adéquate les problématiques relatives à la santé.

    Notre inquiétude grandit de jour en jour en voyant que des augmentations de température supérieures à 1,5 °C commencent à être considérées comme inévitables, voire acceptables, pour les membres puissants de la communauté internationale.

    De même, les stratégies actuelles pour atteindre la « neutralité carbone » d’ici le milieu du 21ème siècle supposent de manière complètement utopiste et infondée que le monde aura d’ici-là d’assez grandes capacités technologiques pour éliminer les gaz à effet de serre de l’atmosphère.

    Cette attitude laxiste signifie que les augmentations de température sont susceptibles d’être bien supérieures à 2°C, un résultat catastrophique pour la santé et la stabilité de l’environnement.

    Surtout, la destruction de la biodiversité n’est pas considérée comme une menace aussi grande que la crise climatique, et tous les objectifs mondiaux visant à restaurer la perte de biodiversité d’ici 2020 ont été ratés.

    Il s’agit d’une crise environnementale mondiale.

    Lire aussi : Les scientifiques lancent l’alerte depuis 1990 sur l’augmentation des précipitations extrêmes et des sécheresses à cause du réchauffement climatique

    Les professionnels de la santé sont unis aux scientifiques de l’environnement, aux entreprises et à bien d’autres pour rejeter l’idée que ce résultat est inévitable. Nous pouvons et devons faire bien plus maintenant – à Glasgow et à Kunming – et dans les années qui suivront. Nous nous joignons aux professionnels de la santé du monde entier qui ont déjà soutenu les appels à une action rapide.

    L’équité doit être au centre de la réponse mondiale face à cette crise. Contribuer à une juste part à l’effort mondial signifie que les engagements de réduction doivent tenir compte de la contribution historique cumulative de chaque pays aux émissions de gaz à effet de serre, ainsi que de ses émissions actuelles et de sa capacité à réagir.

    Les pays les plus riches devront réduire leurs émissions plus rapidement, en réalisant des réductions d’ici 2030 au-delà de celles actuellement proposées et en atteignant des émissions nettes nulles avant 2050.

    Des objectifs similaires et des mesures d’urgence sont nécessaires pour stopper la destruction de la biodiversité et du monde naturel dans son ensemble.

    Lire aussi : « One Health » : allier santé humaine, animale et environnementale pour limiter les pandémies

    Pour atteindre ces objectifs, les gouvernements doivent apporter des changements fondamentaux à l’organisation de nos sociétés et de nos économies et à notre mode de vie.

    La stratégie actuelle consistant à encourager les marchés à troquer les technologies sales contre des technologies « plus propres » n’est pas suffisante. Les gouvernements doivent intervenir pour soutenir la refonte des systèmes de transport, des villes, de la production et de la distribution de nourriture, des marchés pour les investissements financiers, des systèmes de santé et bien plus encore.

    Une coordination mondiale est nécessaire pour garantir que la ruée vers des technologies plus propres ne se fasse pas au prix d’une plus grande destruction de l’environnement et d’une exploitation humaine.

    De nombreux gouvernements ont absorbé la menace de la pandémie de COVID-19 en débloquant des plans de relance sans précédent. La crise environnementale exige une réponse d’urgence similaire. Des investissements énormes sont nécessaires, au-delà de ce qui est envisagé ou fait n’importe où dans le monde actuellement.

    De tels investissements produiront d’énormes résultats positifs pour la santé et l’économie. Il s’agit notamment d’emplois d’utilité publique, d’une réduction de la pollution de l’air, d’une activité physique accrue et d’un logement et d’une alimentation améliorés. Une meilleure qualité de l’air à elle seule entraînerait des avantages pour la santé qui compenseraient facilement les coûts mondiaux des réductions d’émissions.

    Ces mesures permettront également d’améliorer les déterminants sociaux et économiques de la santé, dont le mauvais état a pu rendre les populations plus vulnérables à la pandémie de COVID-19.

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    Mais ces changements ne peuvent être obtenus par un retour à des politiques d’austérité dommageables ou par la poursuite des grandes inégalités de richesse et de pouvoir au sein et entre les pays. Notamment, les pays ayant créé la crise environnementale de manière disproportionnée doivent faire davantage pour aider les pays moins riches à construire des sociétés plus propres, plus saines et plus résilientes.

    Les pays riches doivent respecter et aller au-delà de leur engagement à fournir 100 milliards de dollars US par an en financement climatique pour répondre aux besoins des nations en développement, compensant tout déficit en 2020 et augmentant les contributions jusqu’en 2025 et au-delà.

    Ce financement doit être réparti à parts égales entre l’atténuation et l’adaptation, y compris l’amélioration de la résilience des systèmes de santé. Le financement devrait se faire sous forme de subventions plutôt que de prêts, en renforçant les capacités locales et en autonomisant véritablement les communautés.

    Il devrait s’accompagner de l’annulation de dettes importantes, qui limitent l’action de tant de pays à faible revenu. Des financements supplémentaires doivent être mobilisés pour compenser les pertes et dommages inévitables causés par les conséquences de la crise environnementale.

    Lire aussi : 59 % de la dette publique est illégitime et vient de cadeaux fiscaux et d’intérêts

    En tant que professionnels de la santé, nous devons faire tout notre possible pour faciliter la transition vers un monde durable, plus juste, résilient et plus sain.

    En plus d’agir pour réduire les dommages causés par la crise environnementale, nous devons contribuer de manière proactive à la prévention mondiale de nouveaux dommages et à l’action sur les causes profondes de la crise.

    Nous devons demander des comptes aux dirigeants mondiaux et continuer à éduquer les autres sur les risques sanitaires de la crise environnementale. Nous devons nous joindre aux travaux visant à mettre en place des systèmes de santé respectueux de l’environnement avant 2040, en reconnaissant que cela impliquera de changer la pratique clinique.

    Les établissements de santé ont déjà désinvesti plus de 42 milliards de dollars d’actifs des énergies fossiles ; d’autres devraient les rejoindre.

    La plus grande menace pour la santé publique mondiale est l’échec persistant des dirigeants mondiaux à limiter l’augmentation de la température mondiale en-dessous de 1,5 °C et à restaurer la nature.

    Des changements urgents à l’échelle de la société doivent être apportés et conduiront à un monde plus juste et plus sain. Nous, en tant que rédacteurs en chef de prestigieuses revues scientifiques, appelons les gouvernements et autres dirigeants à agir, marquant 2021 comme l’année où le monde change enfin de cap.

    Pour lire la tribune initiale et ses sources, c’est ici.

    Crédit photo couv : Dépollution de la plage du Sri Lanka suite à l’incendie du porte-conteneurs – Ishara S. KODIKARA / AFP