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  • "Vivement l'avenir" : Marie-Sabine Roger

     

    Un roman magnifique, émouvant, tendre, triste, joyeux, empli de vie. Une écriture d'une justesse absolue, des phrases que j'aurais voulu surligner à chaque page. Un délice. 

    Vivement l'avenir par Roger

     

    LIRE UN EXTRAIT

    EAN : 9782812601446
    301 pages
    Éditeur : 
    EDITIONS DU ROUERGUE (21/08/2010)


    Note moyenne : 3.9/5 (sur 298 notes)

    Résumé :

    "Dans les maternités, d'après moi, il n'y a que des princesses et des princes charmants, dans les petits berceaux en plastique. Pas un seul nouveau-né qui soit découragé, déçu, triste ou blasé. Pas un seul qui arrive en se disant: Plus tard, je bosserai en usine pour un salaire de misère. J'aurai une vie de chiotte et ce sera super.
    Tra-la-lère."

    Après le succès de "La tête en friche", adapté au cinéma par Jean Becker, Marie-Sabine Roger nous raconte, avec chaleur et drôlerie, une histoire d'une justesse rare sur notre époque.

    https://www.babelio.com/livres/Roger-Vivement-lavenir/197137/critiques

    Malaura   13 décembre 2013

    ★★★★★

    ★★★★★

    Depuis « Attention fragile », « Les encombrants », ou « La tête en friche », adaptée au cinéma par Jean Becker, on ne compte plus les critiques élogieuses qui fleurissent sur les sites littéraires autour des oeuvres de Marie-Sabine Roger.
    Il est vrai que les livres de cette ancienne institutrice ont le pouvoir de nous mettre du baume au coeur, on en sort ragaillardi et le sourire aux lèvres, rassasié de bons sentiments, les sens assouvis d'humeur allègre, la poitrine gonflée d'optimisme comme si on avait pris une large bouffée d'air frais.
    Le genre de lecture antimorosité, qui fait du bien comme un bon grog avalé par temps froid.
    Ses histoires sont pourtant loin d'être douceâtres ou sirupeuses, les résumer exclusivement aux bons sentiments qu'ils inspirent serait incorrect.
    Bien campées dans le réel, elles traitent des problèmes courants de notre société dont elles pointent les failles, les fractures et les maux. Histoires d'aujourd'hui, prenant pour cadre des environnements industriels, dans la proximité des grandes villes, dans des bleds perclus d'ennui où le plus souvent c'est le gris qui domine.

    Les mots simples de 
    Marie-Sabine Roger racontent la vie des plus modestes, des gagne-peu, des êtres en marge ; toute cette tranche de la population qui a de plus en plus de mal à joindre les deux bouts, à trouver un emploi stable, à croire encore en ses rêves quand l'horizon se borne à un poulailler industriel, un canal vaseux ou des pylônes sur une nationale.
    Ouvriers, chômeurs, paumés, handicapés, tous ces gens ordinaires noyés dans la masse de la banalité, la romancière les met en scène avec la gouaille d'un parler populaire, avec la verve de la France d'en bas, avec une volubilité et un entrain qui sont un régal d'humour tendre, d'ironie fine et d'observation lucide et aiguisée.

    Avec « 
    Vivement l'avenir » l'auteur nous donne sa vision du nord de la France, lieu de déperdition, de grisaille et de pluie, ensemencé d'usines, de pavillons sans âme et de terrains-vagues.
    Vision bien sombre au demeurant, mais l'auteur ne s'en laisse pas conter et, par cet art du portrait et des dialogues dont elle a le secret, transforme ces climats sombres en ambiances lumineuses, crée de la chaleur en milieu austère et génère de l'espoir là où bourdons et cafards se partageaient la place.

    C'est ainsi qu'au fond de « ce trou du cul du monde avec vue sur la zone », l'on suit l'échappée belle d'une bande de trentenaires au grand coeur qui nous offrent, le temps d'une balade en side-car, une jolie définition des mots amitié et solidarité, entre Alex, la bourlingueuse androgyne ; Cédric, qui attend depuis 28 ans que la vie lui fasse un signe ; Olivier, « maître ès arts » de canettes de bière érigées en barrage ; sans oublier le couple de « bof » pur jus que représentent Marlène et Bertrand - sans qui « 
    Vivement l'avenir » ne serait pas aussi loufoque - et l'inénarrable Roswell/Gérard, l'attardé mental qui va générer autour de lui un formidable élan de sympathie et de fraternité.

    Marie-Sabine Roger aime ses personnages. Ils sont vrais, ils sont justes, ils sont authentiques, dans leurs qualités tout autant que dans leurs défauts, et c'est la grande force de ses romans. Cette tendresse qu'elle exprime pour eux, cette vie qui les anime comme s'ils sortaient tout droit de l'immeuble d'en face, nous les rend infiniment proches et criants de vérité, si bien que même les plus antipathiques finissent par nous devenir attachants.

    On a tous connu une Marlène, plus bête que méchante, cachant sous le fard et les cheveux peroxydés une âme de midinette.
    On a tous croisé un Roswell, un handicapé au « sourire de monstre » dont la bienveillance du regard illumine l'apparence de gnome et embellit du même coup une journée qui s'annonce morose.
    On a tous rencontré des paumés à la dérive, trainant leur mal-être avec un brin d'indolence et beaucoup d'autodérision, en attendant que la vie démarre enfin.

    L'écriture très actuelle et expressive de la romancière, sa plume argotique et populaire, donnent l'impression que ce qu'on lit se passe en bas de chez soi, nous faisant spectateurs de scènes pittoresques et témoins de réparties jubilatoires.
    Tous ces petits ridicules que l'acuité de l'auteur souligne en piquants traits d'esprit, cette misère sociale qu'elle aborde sans apitoiement, c'est un peu de la vie de tous les jours, de celle que nous menons parfois en rechignant et qui, par la grâce d'un roman humain et drôle, nous devient soudain plus légère.
    Et parce que la solidarité, l'amitié et l'amour peuvent changer la donne et apporter un peu de couleur dans un univers gris et uniforme; et parce que malgré tout l'espoir pointe au bout du chemin, alors on dit : oui…« 
    Vivement l'avenir »…

  • Décroissance subie ou voulue?

    Êtes-vous prêt pour la décroissance ?

    DÉCRYPTAGE // Le contre G7 qui se tient ces jours-ci à Hendaye propose de remettre en cause notre course effrénée à la croissance économique et même d’en finir avec le capitalisme. Ce thème de la décroissance revient régulièrement dans le débat public mais qu’est-ce cela veut dire ? Quelles seraient les conséquences concrètes sur notre mode de vie ?

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    Environnement

     

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    En 2019, la jeunesse des pays occidentaux s'est mobilisée pour interpeller les politiques sur notre modèle économique. (Shutterstock)

    Par Florent Vairet

    Publié le 23 août 2019 à 12:45

    Le monde est-il à l’aube d’une récession durable ? Depuis quelques semaines, les principales bourses mondiales pâlissent, la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine bat son plein et l’Europe voit son marché unique ébranlé par un Brexit qui n’en finit plus, une Italie en panne et une Allemagne qui interroge. Les spécialistes présagent de mauvais temps pour la croissance...

    Mais la question de la croissance économique ne se pose pas uniquement à court terme, sous l’effet d’une conjoncture capricieuse. Des économistes alertent sur l’affaissement durable de la croissance, et ce, bien avant l’arrivée de Trump ou du référendum sur le Brexit. Le charbon, l’électricité ou la reconstruction post-guerre avaient créé un boom économique. La révolution numérique tant annoncée peine à jouer le même rôle que l’électricité ou le charbon.

    Décroissance subie ou voulue ?

    Le monde moderne est-il arrivé au terme de son développement ? Certains économistes, comme l’américain Robert Gordon, y croient et posent la question de l’après croissance. Ou en d’autres termes : comment gérer la décroissance ? D’autres économistes, souvent de gauche, vont plus loin et… souhaitent la mise en place de la décroissance. Cette volonté rompt avec notre idée d’un progrès et d’une croissance infinie. Mais alors pourquoi s'infliger un tel supplice ? Pour sortir de l’ornière climatique, répondent-ils. Des mouvements altermondialistes aux économistes en passant par le Pape François, nombreux sont ceux qui réclament de freiner la croissance pour préserver notre planète.

    Les étudiants des grandes écoles appellent au "réveil écologique"

    “Nous savons que le comportement de ceux qui consomment et détruisent toujours davantage n’est pas soutenable. (…) C’est pourquoi l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance”, avait écrit François dans son encyclique Laudato publiée en 2015.

    Les prévisions scientifiques pessimistes s’accumulent, et précisent chaque fois davantage les contours de l’impasse climatique qui nous attend. Les partisans de la décroissance osent alors la question : ira-t-on jusqu’à l’extinction de l’espèce pour préserver la sacro-sainte croissance ? Pour se justifier, ils citent des civilisations précédentes qui ont causé leur perte. On pense à l’effondrement de la population de l’Île de Pâques après qu’elle a surexploité son l’environnement et s’est retrouvée sans ressources.

    La croissance creuserait les inégalités

    A notre époque, des mouvements croient dur comme fer à la fin au chaos prochain et décident de s’éloigner du monde civilisé. Le New-York Times rappelle dans un article récent que ce phénomène, qui porte le nom de “survivialisme”, a le vent en poupe, en particulier chez les ultra-riches. Certains millionnaires ou milliardaires de la Silicon Valley se constituent des habitats protégés, soit des bunkers dans leur pays ou des refuges sur une île isolée du Pacifique. L’urgence climatique parvient à convaincre des groupes aussi différents que des altermondialistes d’extrême gauche et des milliardaires de la Tech de renoncer - du moins dans l’avenir - à la croissance et au progrès. Ce changement de braquet est inédit quand on sait que sur ces trois derniers siècles, le capitalisme a réussi à entraîner le monde dans un développement sans précédent et a sorti des milliards de personnes de la pauvreté. Pourquoi soudainement s’en détourner et prôner la décroissance ?

    Pour les économistes, une seule réponse : depuis plusieurs années, la croissance n’est plus synonyme de progrès. De Thomas Piketty, un économiste classé à gauche et auteur de “Capital au XXIe siècle” à Marc de Scitivaux, d’obédience libérale et fondateur des Cahiers verts de l’économie, tous s’accordent à dire que la mondialisation a creusé les inégalités à l’intérieur des pays développés.

    Iddri et AFD

    Même en France, qui fait partie des pays les plus redistributifs, la part des revenus captée par les 10% les plus riches a augmenté plus rapidement que celle captées par les 40% les plus pauvres :

    Face à cet accroissement des inégalités, doublé du défi climatique, des mouvements remettent au goût du jour les thèses de la décroissance économique popularisées dans les années 70. “La décroissance appelle à sortir de la production infinie pour retrouver le sens de la mesure”, a déclaré l’économiste Serge Latouche, chantre de la décroissance en France, dans une interview au journal Le Monde. Son idée paraît simple : remettre en cause le mantra du Fordisme et son “produire toujours plus” en augmentant toujours plus les échelles de production et la division mondiale du travail qui permettent de fabriquer le moins cher possible.

    Baisser qu’une partie du PIB

    Produire moins pour protéger la planète, cela s’entend. Produire moins en dégradant le niveau de vie devient plus compliqué à faire admettre par les populations. Car faire décroitre le PIB revient à baisser le pouvoir d’achat, martèlent les spécialistes. “Les revenus perçus par la population représentent environ 60% de la croissance du PIB”, note Nicolas Bouzou, un économiste libéral. “Une décroissance, c’est donc une perte de pouvoir d’achat.”

    De l’autre côté, entendez plutôt à gauche, les arguments fusent aussi : “Nous n’appelons pas à baisser purement et simplement le PIB”, précise Mireille Bruyère, maîtresse de conférences en sciences économiques à l'université de Toulouse Jean Jaurès, chercheuse au CNRS et membre des Économistes atterrés, un groupe critique à l’égard de la croissance. “Il faut regarder dans les détails quels sont les indicateurs nuisibles pour l’homme et la planète qu’il convient de baisser. Je pense par exemple à l’extraction des matières premières ou à la productivité du travail.” L’idée en filigrane est que la croissance de ces indicateurs se traduit en croissance économique mais pas dans celle du bien-être des personnes.

    A-t-on atteint la limite anthropologique ?

    Pour pouvoir baisser ces indicateurs sans toucher au pouvoir d’achat, certains militent à développer des secteurs pourvoyeurs d’emplois. Giorgos Kallis, professeur d’économie écologique à l’université autonome de Barcelone pense qu’on pourrait compenser la perte de croissance, en partie grâce à une fiscalité verte, à l’arrêt des subventions aux industries polluantes ou à une redistribution plus importante, via le revenu universel de base.

    Qui sont les champions français de la croissance ?

    “D’un côté, développons par exemple les circuits courts et l’agriculture paysanne. De l’autre, limitons un secteur comme la mode qui multiplie le nombre de collections, au détriment de l’environnement et de la qualité des vêtements, qu’on finit par jeter au bout d’un an”, ajoute Mireille Bruyère. Pour cette économiste qui est aussi au Conseil scientifique d'ATTAC France, l’homme et le capitalisme ont atteint une limite écologique, une limite de ressources, “une limite anthropologique”.

    L’homme est-il face à un obstacle insurmontable ? Faux, répond le libéral Marc de Scitivaux. “Cette théorie de la limite ignore totalement un élément fondamental qui se vérifie depuis deux milles ans : la capacité de l’esprit humain à innover et découvrir des choses nouvelles pour créer de nouvelles activités.”

    Réduction de la population en question

    Pour lui, l’économie a la vertu de s'autoréguler et le problème des ressources est un faux problème : “Quand une ressource devient rare, son prix augmente. Un mécanisme se met alors en route avec la recherche de substituts. Il cite l’exemple du pétrole dont la raréfaction a entraîné le développement d’énergies propres comme les éoliennes ou polluantes comme le gaz de schiste. “Nous ne sommes jamais face à la disparition d’une ressource fondamentale”, ajoute Marc de Scitivaux.

    Ces trois "jeunesses" qui se mobilisent pour le climat

    La question des ressources n’est pas la seule divergence qui oppose anti et pro-croissance. Réduire la taille de la population fait aussi partie des pistes avancées par les premiers. Produire mieux pour moins de personnes serait un des moyens de limiter l’exploitation de la nature. Un argument faisant écho à certains jeunes qui affichent fièrement leur volonté de ne pas procréer pour protéger la planète.

    Pour les seconds, il s’agit là aussi d’un faux problème : outre le fait que faire accepter une diminution de la natalité est très compliqué, “voir l’augmentation de la population comme un problème n’est pas nouveau”, fait remarquer Nicolas Bouzou. “Même avant les théories de Malthus, on pensait que le passage à plus d’un milliard d’êtres humains serait insurmontable. Nous sommes aujourd’hui plus de 7 milliards.” Comme à l’accoutumée, les économistes issus des différentes écoles s’affrontent, tous avec leur armée d’arguments.

    Florent Vairet

     

  • "Prêts pour la décroissance?"

    Prêts pour la décroissance ?

    Travailler et consommer moins, pour réduire la taille de l’économie, produire moins de GES et sauver la planète : c’est l’idée derrière le mouvement de la décroissance, qui fait de plus en plus d’adeptes au Québec. Notre collaboratrice est allée à la rencontre de ces nouveaux révolutionnaires.

    Société

    Environnement

    Catherine Dubé

    5 février 2020

    16

    Code barre circulaire : Horvats / iStockPhoto

    La décroissance à la télé

    Suivez la quête de notre journaliste dans le documentaire Prêts pour la décroissance ?, réalisé par Simon Lamontagne et produit par L’actualité et les Productions Bazzo Bazzo, en collaboration avec Télé-Québec.

    Le mercredi 12 février, 20 h, à Télé-Québec, puis gratuit en tout temps à telequebec.tv.

    Je ne sais plus quoi dire à mes fils.

    Mes deux ados ont manqué l’école à plusieurs reprises le printemps dernier pour manifester pour l’environnement — ils ont d’ailleurs écopé de quelques retenues — à l’instar de la jeune Suédoise Greta Thunberg.

    Ils sont inquiets et je le suis aussi. J’ai beau prendre les transports en commun et avoir commencé à composter avant l’heure, il est évident que ces gestes individuels ne suffiront pas à sauver la planète du réchauffement climatique.

    Et si le problème, c’était le système économique lui-même, qui fait de nous des consommateurs avec un grand C ? Après tout, comme l’affirment 11 000 scientifiques de 153 pays, qui sont sortis de leur réserve habituelle à la fin de 2019 pour signer une lettre ouverte dans la revue scientifique BioScience : « La crise climatique est étroitement liée à la consommation excessive issue d’un mode de vie riche. Nous devons changer notre façon de vivre. »

    Ces derniers temps, les attaques à l’endroit du système économique ont pris de plus en plus de place dans l’espace public. 

    Dans une salve venue de Nicolas Hulot, l’ancien ministre français de la Transition écologique, qui, après sa démission fracassante, a affirmé : « Le capitalisme sauvage n’est plus tenable. »

    Sur des pancartes dans des manifestations : « Le climat change, pourquoi pas le système ? »

    Dans la bouche crispée de colère de Greta Thunberg, qui aux Nations unies a reproché aux dirigeants mondiaux de « ne parler que d’argent et de la fable de la croissance économique éternelle ».

    Dans les questionnements des militants que j’ai rencontrés au Festival de la décroissance conviviale, tenu à Montréal en juin dernier. 

    Leurs propos sonnent comme un appel à la révolution dans une société où les politiciens gagnent leurs élections en promettant toujours plus de croissance économique et où les analystes applaudissent la moindre augmentation de la consommation des ménages. Et s’ils avaient raison et que le salut de la planète passait par la décroissance, ce concept à la fois économique et social qui met au rancart l’idéologie de la croissance à tout prix et mise sur un retour à un niveau de la vie matérielle compatible avec les écosystèmes ?

    « Si on réduisait la consommation des Canadiens de moitié, cela ne nous ramènerait pas au temps des calèches, mais plutôt à ce qu’elle était en 1975 », assure Karel Mayrand, le directeur général de la section Québec et Atlantique de la Fondation David Suzuki. « Les familles avaient une seule auto plutôt que deux et vivaient dans des maisons plus petites, mais les gens n’étaient pas moins heureux que maintenant. » 

    Aux yeux de la plupart des militants que j’ai rencontrés, la décroissance est inévitable. Si rien n’est fait pour limiter les effets catastrophiques des changements climatiques, elle surviendra d’elle-même, dans le chaos, disent-ils. Aux destructions causées par les ouragans, les sécheresses et les feux de forêt succéderont des famines, des déplacements massifs de réfugiés climatiques et un épuisement des ressources naturelles, qui mèneront à un effondrement économique et du monde tel qu’on le connaît.

    L’ancien commissaire au développement durable du Québec Harvey Mead de même que des théoriciens tels que l’astrophysicien Aurélien Barrau et l’agronome Pablo Servigne, tous deux français, tiennent ce genre de discours apocalyptique. Un discours qui divise : soit on les croit, soit on les accuse de catastrophisme.

    Les « décroissantistes » et autres « objecteurs de croissance », eux, croient à cette voie et se disent qu’il vaut mieux organiser notre atterrissage forcé pour que le choc soit moins brutal.

    Le désir de savoir quoi dire à mes fils allait marquer le début d’une quête à la fois personnelle et journalistique de plusieurs mois pour comprendre l’audacieuse proposition des défenseurs de la décroissance. Et comprendre aussi pourquoi certains n’y voient qu’un projet irréalisable, alors que le progrès et une économie forte représentent à leurs yeux un meilleur moyen de lutter contre les changements climatiques. En cours de route, j’ai croisé des économistes qui prônent un certain ralentissement de la croissance, des entrepreneurs qui misent sur le développement durable, d’autres sur l’entrepreneuriat social et écoresponsable.

    J’ai également fait la connaissance de citoyens qui, sans rêver d’abolir le capitalisme, s’ingénient à lancer des initiatives concrètes, créatives, pour réduire la consommation d’énergies fossiles de leur voisinage.

    Laquelle de ces solutions arrivera le mieux à assurer à l’espèce humaine un avenir serein… si ce n’est un avenir tout court ?

    Chapitre 1

    « Décroître est la seule solution »

    Les Festival de la décroissance conviviale, au campus MIL de l’Université de Montréal. Photo : La Plénière

    Organisé sur un terrain du campus MIL de l’Université de Montréal par une poignée de citoyens engagés, le Festival de la décroissance conviviale est à l’image de leur proposition : pas de présentations PowerPoint ou de distribution de t-shirts promotionnels, et les participants apportent leur tasse à café réutilisable et leur lunch. En ce 1er juin 2019, journée internationale de la décroissance proclamée sur les réseaux sociaux, une cinquantaine d’activités semblables, festivals modestes, pique-niques ou projections de documentaires, se tiennent simultanément à Bruxelles, à Berlin, à Florence et ailleurs dans le monde.

    Je jette un coup d’œil à l’exposition de « basse technologie ». Un jeune homme barbu me montre d’élégants écouteurs en bois, conçus avec du matériel électronique assez simple pour qu’il puisse les réparer lui-même, m’assure-t-il. Plus loin, un autre me parle de La Remise, un organisme de Montréal qui prête des outils et des appareils ménagers. « Ça évite d’avoir à acheter une scie ronde ou une machine pour faire des pâtes fraîches alors qu’on s’en sert deux fois par année », dit-il. 

    Serais-je tombée sur un festival de la simplicité volontaire qui ne dit pas son nom ? Je finirai par comprendre que les deux idées sont cousines. Tandis que la simplicité volontaire consiste à moins consommer sur une base individuelle, la décroissance va un cran plus loin : elle remet en question le système économique lui-même. 

    En jean et t-shirt, devant une petite foule assise sur des chaises pliantes, une jeune conférencière ouvre le Festival. « Dans un système capitaliste, on produit toujours plus. On consomme pour avoir l’air beau, fin et intelligent. On ne consomme plus pour répondre à ses besoins », dit Alix Ruhlmann, d’un ton calme et convaincu. Son mémoire de maîtrise en gestion de l’environnement propose un mode d’emploi pour faire le virage de la décroissance au Québec, rien de moins. C’est de cela qu’elle est venue parler. « La croissance qu’on rejette, c’est celle de l’extraction des ressources, de la consommation d’énergie. C’est la consommation ostentatoire. » 

    De quoi rappeler le discours anticonsumériste des hippies des années 1960 et 1970, qui rêvaient déjà de s’affranchir du capitalisme. Et on n’est pas totalement dans le champ. Au Québec, les groupes militants qui se forment, tombent en dormance et reprennent du service depuis une quinzaine d’années — dont le Collectif décroissance conviviale de Montréal et le Mouvement québécois pour une décroissance conviviale — présentent sous une forme nouvelle certaines des idées portées avant eux par le mouvement anticapitaliste. L’urgence climatique actuelle a eu l’effet d’un électrochoc et a remis cette proposition à l’avant-plan.  

    Alors qu’il faudrait réduire massivement nos émissions de gaz à effet de serre, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) n’observe « aucun signe de ralentissement ». Au contraire, ces concentrations de GES dans l’atmosphère pulvérisent des records chaque année. « La dernière fois que la Terre a connu une teneur en CO2 comparable, c’était il y a de trois à cinq millions d’années : la température était de 2 à 3 °C plus élevée qu’aujourd’hui, et le niveau de la mer était supérieur de 10 à 20 m au niveau actuel », a précisé le secrétaire général de l’OMM, Petteri Taalas, lors de la sortie de son plus récent rapport, fin 2019. Le Canada n’y échappe pas : notre climat se réchauffe deux fois plus rapidement que la moyenne mondiale, selon Environnement Canada.

    Quatre jeunes scientifiques du MIT ont tiré la sonnette d’alarme dès 1972 dans un rapport intitulé Les limites à la croissance, qui, à grand renfort de graphiques et de modélisations mathématiques, démontrait que la diminution des ressources et la dégradation de l’environnement finiraient possiblement par conduire à un effondrement du système économique mondial. Et ce, autour de 2030. Critiqué de manière virulente par les économistes classiques, le rapport a néanmoins connu un succès international. Ses auteurs ont refait leurs calculs en 2004 et sont arrivés à la même conclusion.

    Le problème à la source de tous les autres, c’est la civilisation industrielle basée sur les énergies fossiles, disent aujourd’hui les objecteurs de croissance.

    « Ce qu’on veut, c’est changer l’équation : créer une société où la consommation ne sera pas nécessaire pour avoir un statut social ou une job. On ne veut plus que l’objectif soit de faire croître le PIB », dit Alix Ruhlmann. 

    Alix Rulhmann, dont le mémoire de maîtrise portait sur la gestion de l’environnement. Photo : La Plénière

    J’ai fait la connaissance de cette jeune femme dans la vingtaine au visage lumineux quelques semaines avant le Festival, à une rencontre « Décroissants et des bières », rendez-vous informel qui se tient chaque mois dans un bar différent de Montréal (toujours une coopérative) pour discuter autour d’une pinte de façons d’arriver à la décroissance économique. 

    Dans le système capitaliste, toute ressource naturelle est bonne à exploiter, m’a-t-elle rappelé. Même les humains. « La croissance pousse à l’individualisme et à la compétition. Les humains ne peuvent pas être poussés à bout à l’infini. Au final, on fait des crises cardiaques, on fait des burn-out, on se suicide », explique-t-elle. 

    Selon elle, la société doit réduire… tout : la production de biens, la consommation, le temps de travail. « Si on consomme moins, on a besoin de moins d’argent. En travaillant moins, on a plus de temps pour s’entraider, cuisiner, voir ses amis, s’occuper d’un jardin communautaire ou s’impliquer en politique pour se réapproprier la démocratie », dit-elle. À l’échelle d’un pays, moins d’heures de travail signifie moins de production de biens, et cela fait tranquillement diminuer la taille de l’économie.

    À ceux qui croient que les avancées technologiques permettent de protéger la planète en diminuant, par exemple, l’utilisation des ressources, elle répond sans perdre son grand sourire : « Penser que la technologie pourra nous sauver est une illusion. Quand on aura mis à mal la biodiversité, on ne pourra pas créer des abeilles-robots ou des fleuves avec des pompes artificielles pour faire circuler de l’eau potable. Les machines ont besoin d’énergie et de ressources. Si on veut réduire la quantité d’énergie et de ressources qu’on utilise, ça ne peut pas être en construisant plus de machines ! »

    Même chose pour ceux qui estiment que le développement durable et la croissance verte vont suffire à protéger la planète. « Ces approches, prônées depuis des décennies, n’ont rien réglé, dit Alix Ruhlmann. Avec la croissance verte, on s’en va dans un mur. »

    Dans l’esprit de l’Homo œconomicus moyenne que je suis, la décroissance ressemble soudainement à une récession perpétuelle…

    « Non ! Une récession, c’est une décroissance dans un système basé sur la croissance, rétorque Alix Ruhlmann. Ce qu’on propose, c’est de transformer le système de telle sorte que la réduction de la production, de la consommation, du temps de travail et des échanges monétaires n’ait pas de conséquences négatives sur le bien-être des gens. Au contraire, ce qu’on veut, ce sont des gens heureux, une société égalitaire et en équilibre avec l’environnement. Il faut repenser le système pour que ce soit ça l’objectif, et non de gagner de l’argent et de faire croître le PIB. »

    Et comment y parvient-on ? « Par des changements légaux pour lutter contre la publicité, les lobbys, les grosses sociétés bancaires et les fusions d’entreprises, entre autres. »

    Dans le monde dont rêvent les décroissantistes, il n’y aurait pas de place pour les entreprises dont l’objectif principal est l’accumulation de profits. Les initiatives privées seraient encouragées, mais sous forme d’entreprises d’économie sociale et solidaire, de coopératives ou d’associations. Les plus radicaux prônent l’abolition pure et simple des entreprises privées. 

    Quand on lui fait remarquer que cela ressemble à un régime communiste, Alix Ruhlmann précise : un tel régime ne peut fonctionner que dans un État totalitaire, alors qu’eux rêvent au contraire d’une organisation politique encore plus démocratique que la nôtre, où des assemblées citoyennes prendraient des décisions au niveau local, dans un État décentralisé. Réforme électorale, démocratie directe, abolition de l’État : tous les scénarios sont sur la table.

    Ces approches trouvent peu d’écho à l’Assemblée nationale. Le programme de Québec solidaire mentionne certes la décroissance de la consommation, mais le plus à gauche des partis majeurs sur l’échiquier québécois est loin de proposer des mesures aussi radicales que celles évoquées par les décroissantistes. 

    Pour ces derniers, bien des choses restent à définir. Comment convaincre les gouvernements de prendre cette direction ? Comment amorcer la transition vers cette société postcroissance ? C’est l’une des principales critiques formulées à l’endroit du mouvement : le manque de clarté sur le chemin à suivre et sur le système politique souhaité. C’est justement pour débattre de tout cela que les décroissantistes se rencontrent et discutent, que ce soit lors de festivals, de conférences ou en ligne.

    Des universitaires y vont de leurs propositions. Des centaines d’articles scientifiques ont été rédigés sur la question et des livres destinés au grand public ont été publiés, dont deux récents : Guérir du mal de l’infini et La décroissance, respectivement écrits par Yves-Marie Abraham, professeur à HEC Montréal, et le Français Serge Latouche, professeur émérite d’économie, deux importants penseurs du mouvement. Le chemin vers la décroissance n’est pas encore totalement balisé. Mais la voie est manifestement ouverte.

    Chapitre 2

    « Le système actuel ne fonctionne pas »

    Le professeur à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke François Delorme. Photo : La Plénière

    L’économiste François Delorme ne peut certainement pas être traité de rêveur. Il a été haut fonctionnaire au ministère des Finances à Ottawa pendant une vingtaine d’années, a occupé le poste d’économiste en chef à Industrie Canada et celui d’économiste principal à l’OCDE à Paris, une organisation internationale qu’il qualifie lui-même de « temple du néolibéralisme ». 

    Cela ne l’empêche pas d’enseigner à ses étudiants de l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke des notions qui font grincer des dents certains de ses collègues. Le cours auquel il m’a invitée porte précisément sur la décroissance. « Je me définis comme un agent double », me dit-il avant d’entrer en classe, sous le porche du pavillon, vêtu d’un manteau de jean comme ses étudiants. « J’ai vu comment le système fonctionne. J’ai vu ses limites. Les supposées vertus d’autorégulation du système économique, ça ne marche pas. » La croissance économique est devenue un dogme, dit-il. Elle l’emporte sur tout le reste, peu importe les conséquences. 

    Est-ce possible de lutter contre les changements climatiques dans le système économique actuel ? « On pourrait y arriver, théoriquement, si les choix étaient caractérisés par les bons prix. » Dans une économie de marché, explique-t-il, le lubrifiant qui fait que tout fonctionne, ce sont les prix : si c’est cher, on achète moins, si c’est moins cher, on achète plus. « En ce moment, on ne peut pas dire qu’on fait des choix éclairés. L’essence, par exemple, n’est pas assez chère par rapport aux coûts sociaux et aux dommages environnementaux qu’elle engendre. Même chose pour la viande rouge et beaucoup d’autres biens. »

    Prenons la taxe sur le carbone, cette mesure qui a pour objectif de faire baisser les émissions de GES en taxant les produits émettant du CO2, notamment l’essence. Le fédéral impose une taxe sur le carbone de 20 dollars la tonne en ce moment et ne prévoit pas la faire grimper au-delà de 50 dollars la tonne en 2022. Or, c’est une taxe de 210 dollars la tonne qu’il devrait imposer d’ici 2030 pour respecter les cibles d’émissions de GES qu’il s’est lui-même fixées, a récemment estimé la Commission de l’écofiscalité du Canada, un groupe indépendant d’économistes et d’universitaires. Actuellement, la taxe sur le carbone se traduit entre autres par environ 4 cents supplémentaires le litre d’essence à la pompe, alors que les Canadiens devraient plutôt débourser 40 cents de plus le litre.

    Autre problème fondamental du système actuel : l’outil de mesure principal de la prospérité, le produit intérieur brut (PIB) par habitant, ne tient pas compte lui non plus des dégâts environnementaux engendrés par l’activité économique. Mis au point par l’économiste américain nobélisé Simon Kuznets dans les années 1930, le PIB mesure la valeur marchande totale des biens et services produits à l’intérieur d’un État pour une période donnée. Lorsqu’on le divise par le nombre d’habitants de cet État, on obtient une mesure de leur niveau de vie. Un indicateur intéressant, mais imparfait.

    « On vit dans un monde où plus, c’est mieux, et on veut un PIB qui croît de plus en plus, note François Delorme. Mais il y a plein de choses que le PIB ne compte pas. Mettre sur pied une usine pétrochimique qui émet des particules toxiques, c’est bon pour le PIB, mais ce n’est pas bon pour notre santé ni pour l’environnement. »

    Des économistes et des organisations sérieuses telles que l’OCDE et le Programme des Nations unies pour le développement travaillent depuis longtemps à élaborer de meilleurs indicateurs de prospérité à long terme, en introduisant dans leurs calculs d’autres facteurs, comme le niveau d’éducation et l’espérance de vie de la population. 

    L’un de ces indices, l’indice du patrimoine global, mis au point par l’Institut international du développement durable — qui prend notamment en considération la valeur des compétences et connaissances de la population active et l’épuisement des ressources naturelles —, montre un portrait fort différent. Alors qu’au Canada le taux de croissance du PIB a été de 1,31 % par année en moyenne de 1980 à 2015, l’indice de patrimoine global n’indique qu’une croissance de 0,23 % par année. Moins spectaculaire.

    Ces nouveaux indicateurs font leur chemin auprès des décideurs et des économistes, mais peinent à s’imposer dans le discours public. « Il y a une sorte de sacralisation du PIB », dit François Delorme. Dans l’imaginaire collectif, un PIB en croissance est gage non seulement de prospérité, mais aussi de bien-être et presque de bonheur. Alors que ce n’est pas ça qu’il mesure, les économistes le savent bien ! 

    La décroissance pure et simple n’a rien de séduisant pour les Nord-Américains que nous sommes, mais les étudiants doivent tout de même en entendre parler, croit François Delorme. « Ce dont on a besoin pour la lutte contre les changements climatiques, c’est d’une révolution, dit le professeur. Étant donné l’importance du défi, on ne peut pas laisser le capitalisme se sauver de lui-même. »

    *** 

    Dans la classe de François Delorme, les étudiants discutent à bâtons rompus. Ils doivent déterminer si l’économie de marché dispose des outils nécessaires pour contrer les changements climatiques. 

    Les discussions dans la classe de François Delorme sont des plus enrichissantes pour ses étudiants. Photo : La Plénière

    Il est possible d’imposer le meilleur choix environnemental à un client ou à un consommateur, avance un jeune homme. « Ici à l’Université de Sherbrooke, le prix du transport en commun est déjà inclus dans nos frais de scolarité. Si ça n’avait pas été le cas, je ne suis pas sûr que j’aurais pris ma carte d’autobus. J’aurais peut-être opté pour un permis de stationnement. On ne m’a pas vraiment laissé le choix, je prends l’autobus et je suis bien content. »

    François Delorme affiche un large sourire. Cet étudiant a visiblement compris la notion de « despote bienveillant », qu’il leur a expliquée un peu plus tôt.

    Un gouvernement peut orienter les choix en ajustant les prix, en taxant les voitures à essence et en subventionnant les voitures électriques, par exemple. « Un despote bienveillant te force à aller dans une direction, mais pour ton bien. » Le bien dont parle l’enseignant, c’est le bien commun. « Dans une économie de marché, on valorise beaucoup l’initiative individuelle, l’innovation, l’entrepreneuriat, la liberté de faire des choix. Mais cette liberté peut nous amener, collectivement, dans la mauvaise direction », dit-il. 

    Le Boston Consulting Group, un cabinet international de conseil stratégique dans le domaine des affaires, a récemment calculé que tous les problèmes engendrés par l’inaction face aux changements climatiques pourraient se solder, vers 2100, par un PIB mondial par habitant 30 % plus bas que s’il n’y avait pas de réchauffement. Toute une décroissance ! 

    « Il y a un coût substantiel à rester les bras croisés », affirme François Delorme. Selon la même étude, les plans de lutte contre les changements climatiques n’ont pas d’effet négatif sur le PIB.

    François Delorme n’est pas contre la croissance, mais vu l’urgence environnementale, le statu quo n’est plus une option. À défaut de pouvoir mettre en place une véritable décroissance, une autre approche est possible et elle est loin d’être utopique, dit-il à ses étudiants. C’est celle de la croissance limitée. C’est mathématique : moins on consomme, moins on engendre de GES. Deux chercheurs de l’Université de technologie Chalmers, en Suède, ont calculé que si tous les habitants du pays travaillaient quatre jours au lieu de cinq, cela diminuerait les GES de 16 %, puisqu’ils auraient moins de revenus.

    Un éminent économiste de Toronto, qui travaille depuis plus de 40 ans dans le domaine de l’économie environnementale, a mis au point une simulation informatique très élaborée pour démontrer la viabilité de la croissance limitée. 

    Cet homme, c’est Peter Victor. 

    Chapitre 3 

    « Il faut limiter la croissance »

    Peter Victor, professeur émérite de l’Université York, à Toronto. Photo : La Plénière

    Peter Victor, professeur émérite de l’Université York, à Toronto, vient de publier une seconde édition de son livre Managing without Growth: Slower by Design, not Disaster, dans lequel il soutient qu’une croissance limitée représente une bien meilleure option que la croissance infinie pour assurer la prospérité du Canada à long terme. 

    Ses conclusions sont tirées d’un modèle mathématique conçu avec un collègue économiste britannique, Tim Jackson, qui permet de tester différents scénarios

    Celui de la croissance limitée au Canada prévoit notamment une taxe sur le carbone de 300 dollars la tonne, des heures de travail progressivement réduites d’environ 20 %, des investissements massifs dans les énergies vertes, une population de 44 millions d’habitants en 2068 (la plus faible projection de croissance de Statistique Canada) et une meilleure redistribution de la richesse par l’intermédiaire des programmes sociaux. 

    « La croissance ralentirait tranquillement jusqu’à une croissance zéro vers 2050 et demeurerait stable par la suite », me dit le professeur, que je joins par Skype. « En plus de régler le problème environnemental, nous aurions le plein emploi, davantage d’équité et plus de temps. Tout cela sans alourdir la dette du pays. »

    Les deux économistes ont pris la peine de comparer leur scénario à celui du statu quo de la croissance ainsi qu’à un troisième scénario, où le Canada s’engagerait dans la lutte contre les GES par une taxe carbone à 300 dollars la tonne, d’importants investissements verts et une électrification des transports, sans toutefois remettre en question la croissance. Et leur pari tient la route : c’est le scénario de la croissance limitée qui donne les meilleurs résultats pour assurer le bien-être de la population tout en faisant échec aux GES. Et ce, au moins jusqu’en 2070, date à laquelle s’arrête la simulation. 

    Cette croissance limitée présenterait l’avantage non négligeable d’être beaucoup plus stable que le modèle actuel, où les périodes de croissance sont entrecoupées de périodes de récession, qui créent inévitablement des dommages collatéraux, comme des pertes d’emplois et des fermetures d’entreprises, dont il est toujours difficile de se relever individuellement et collectivement. 

    « Ce n’est pas parce que nous avons profité des bénéfices de la croissance pendant des décennies, des siècles même, que nous devons tenir pour acquis qu’elle peut se poursuivre à l’infini, dit Peter Victor. Un nombre grandissant d’économistes entrevoient la possibilité d’un avenir qui ne repose plus sur la croissance, tout en nous offrant une vie meilleure. »

    Chapitre 4

    « Faisons confiance à l’innovation humaine »

    Le professeur d’économie à HEC Montréal Germain Belzile. Photo : La Plénière

    « La croissance, c’est une bonne chose », affirme Germain Belzile, professeur d’économie à HEC Montréal.  

    Nous sommes au cœur du centre-ville de la métropole, dans un parc entouré de gratte-ciels où des milliers de personnes travaillent en ce moment même pour faire rouler l’économie, et Germain Belzile a fière allure dans son complet italien. « Grâce à la croissance, l’humanité est en train de sortir de l’extrême pauvreté. En fait, les endroits où elle diminue le plus rapidement, ce sont ceux où la croissance économique est le plus rapide. La croissance et l’augmentation du niveau de vie portent en elles les germes des solutions. »

    Le PIB par habitant est loin d’être une mesure parfaite, reconnaît-il, mais son augmentation va en général de pair avec une diminution de la mortalité infantile, une hausse du niveau d’éducation de la population et plusieurs autres éléments positifs. « C’est quand les gens ont l’estomac plein qu’ils se préoccupent de l’air qu’ils respirent », ajoute le professeur. 

    L’idée qu’il défend est celle d’une majorité d’économistes : la solution ne passe pas par un appauvrissement, mais par un enrichissement, de la recherche et du développement. 

    « De la même façon qu’on a remplacé le bois par le charbon, et le charbon par le pétrole, on va remplacer le pétrole par autre chose », assure-t-il. D’ailleurs, si les pays développés ont laissé tomber le charbon, ce n’est pas parce qu’ils en ont manqué, mais parce qu’ils ont trouvé mieux. La même chose arrivera avec les énergies fossiles, il en est persuadé. 

    Germain Belzile entrevoit déjà de multiples solutions de remplacement, dont certaines pas encore réalisables sur le plan technique, comme la fusion nucléaire. Mais ça viendra, dit-il.

    En attendant ce jour, pourquoi ne pas taxer les biens pour inclure dans leur prix de vente les conséquences néfastes de leur production, ce qu’on appelle les « externalités négatives » dans le jargon économique ? « Taxer ces externalités, c’est reconnu par les économistes comme une bonne chose, répond-il.

    — Pourquoi on ne le fait pas ?

    — On ne le fait pas parce que c’est compliqué. Et parce que les gouvernements ne font pas toujours ce qui est bon, mais plutôt ce qui est bon pour être réélus. »

    Les résultats d’un sondage Léger réalisé en novembre 2018 auprès de 1 000 Québécois pour le compte de l’Institut économique de Montréal sont assez éloquents. Une majorité de Québécois, soit 62 %, sont en accord avec le principe d’une taxe sur le carbone. Mais seulement 40 % paient sans rechigner le litre d’essence plus cher en raison de cette taxe. Et quand on leur précise combien ils devraient vraiment payer, l’appui fond comme un glacier de l’Arctique : 24 % seraient prêts à payer 5 cents de plus le litre, 9 % paieraient 10 cents… et à peine 2 % paieraient 50 cents le litre, ce qui serait pourtant nécessaire pour s’assurer d’atteindre nos cibles de réduction de gaz à effet de serre ! Pas étonnant que les politiciens tergiversent avec cette fameuse taxe.

    Germain Belzile a tout de même confiance de voir les émissions de gaz à effet de serre baisser malgré la croissance économique, grâce aux énergies propres et au découplage (l’idée qui veut qu’on arrive à faire croître l’économie tout en diminuant l’utilisation des ressources et les rejets). « À mesure que le monde continuera de se développer, les autres pays prendront la même tangente que nous. Mais on va sans doute augmenter nos émissions de gaz à effet de serre pour encore un bout de temps. »

    « Il faudrait pourtant les diminuer, et dès maintenant ! » lui dis-je.

    — Oui, mais ce ne sera pas demain. Oublions ça, c’est utopique, répond-il sans se démonter. 

    — Donc, les conséquences des changements climatiques, on va les vivre ? 

    — On va les vivre. Il faut, à mon avis, mettre beaucoup plus l’accent sur l’adaptation. »

    L’économiste Vincent Geloso ne croit pas non plus que les élus arriveront à renverser la vapeur. La quête d’appuis électoraux les pousse même à prendre des décisions contradictoires en matière d’environnement, estime ce chercheur montréalais, professeur au King’s University College, à London, en Ontario.

    « Au Québec, on subventionne la pollution, affirme-t-il. On le fait de plusieurs manières : l’absence de péage sur les routes fait que l’on ne paie pas le vrai prix de l’utilisation des voitures. On subventionne aussi des industries lourdes qui émettent énormément de GES, comme des cimenteries. »

    L’État devrait tout simplement cesser d’intervenir dans l’économie, dit-il. Le problème se réglera de lui-même si on laisse libre cours aux mécanismes du marché, comme prévu dans la théorie économique. « Ces mécanismes sont très puissants », assure ce trentenaire au crâne rasé, tout en replaçant ses lunettes noires. 

    Il me donne quelques exemples : si les États cessaient de subventionner les pétrolières, le prix de l’essence augmenterait et on en consommerait moins ou on inventerait des substituts. Dans l’industrie du textile, si les producteurs de coton devaient payer pour les énormes quantités d’eau qui servent à le faire pousser, cela se répercuterait sur le prix des vêtements et on en consommerait moins.

    « Le problème, ce n’est pas la croissance. Ce sont les externalités négatives. Et le marché est capable d’en tenir compte et de les “internaliser” dans le coût de production du bien, à condition d’avoir le bon cadre institutionnel. Ce qui fait dérailler ce mécanisme actuellement, c’est l’intervention de l’État. La mesure la plus simple et la plus ciblée, ce serait d’arrêter de manipuler les prix artificiellement », soutient Vincent Geloso. 

    C’est grâce à l’innovation technologique qu’on arrivera à limiter les GES, selon lui. « L’inventivité humaine est le seul mécanisme que j’ai espoir de voir fonctionner. La capacité humaine à créer, à innover, c’est la seule ressource inépuisable sur Terre. Et la plus susceptible de nous sortir du problème. »

    Chapitre 5 

    « On peut miser sur le développement durable »

    Mohamed Hage a cofondé les Fermes Lufa, dans l’est de Montréal. Photo : La Plénière

    Mohamed Hage, cofondateur des Fermes Lufa, à Montréal, fait partie des optimistes qui croient au génie humain. L’entrepreneur dans la trentaine juge qu’il y a moyen de marier croissance économique et environnement, idée maîtresse du développement durable.

    Nous sommes sur le toit d’un immeuble de l’est de Montréal, dans l’une des trois serres de Lufa — la quatrième, en construction, sera la plus grosse serre sur un toit au monde, selon leurs recherches. Dans le vaste espace baigné de lumière, des milliers de plants de chou frisé, de laitue et de basilic d’un vert vibrant poussent en rangs serrés. 

    Alors que Mohamed Hage me montre le système d’irrigation de cette culture hydroponique, je n’aperçois que deux ou trois employés qui s’affairent dans la serre de 5 800 m2, assez grande pour accueillir les trois quarts d’un terrain de soccer. Presque tout est automatisé. Au fil de la visite, j’entends le vrombissement des ventilateurs qui se mettent en marche et s’arrêtent pour maintenir la température constante au degré près. Les toiles thermiques se déploient ou se rétractent selon la course du soleil. 

    Il y aura davantage d’employés cette nuit, au moment de la récolte quotidienne. Les clients ont jusqu’à minuit pour remplir leur commande en ligne et Lufa ne récolte que les produits vendus, pour éviter tout gaspillage alimentaire.

    Bien des partisans de la décroissance, dont Alix Ruhlmann, estiment que la technologie est un piège, et que les gens devraient se réapproprier des compétences qui sont présentement entre les mains des entreprises. « Nous, on adore la technologie ! s’empresse de dire Mohamed Hage. On est capables de produire nos légumes avec moins d’énergie, moins d’eau, peu d’espace. »

    Si Mohamed Hage et Lauren Rathmell, cofondatrice des Fermes Lufa, ont choisi de s’installer sur les toits, c’était d’abord pour produire des légumes en ville, là où les gens vivent. Ils ont vite pris conscience que cela comportait un avantage majeur. « On récupère toute la chaleur de l’immeuble perdue par le toit. On utilise 50 % moins d’énergie qu’une serre au sol », m’explique l’entrepreneur.

    Grâce à son système d’irrigation à boucle fermée, dont on analyse l’eau constamment pour s’assurer qu’elle contient tous les nutriments nécessaires, la serre n’utilise que le dixième de l’eau qu’il faudrait pour une production semblable en champ. 

    La bette à carde fait partie des aliments produits par les Fermes Lufa. Photo : La Plénière

    Un ingénieux système sur rail ajuste l’espace entre les plants au fur et à mesure qu’ils grandissent pour optimiser l’espace, ce qui permet de produire de 10 à 20 fois plus au mètre carré que dans une serre au sol traditionnelle. 

    Tous les légumes ne peuvent pas être cultivés dans de telles installations, reconnaît Mohamed Hage. Le maïs et les patates devront continuer de pousser en pleine terre. Mais pour les tomates, laitues et autres verdures, il suffirait de 19 serres sur des toits de centres commerciaux afin de fournir tous les Montréalais. Le cofondateur rêve déjà d’offrir des franchises pour que des serres similaires existent dans toutes les villes.

    Convaincre un entrepreneur comme lui de prendre le virage de la décroissance ? Pas sûr que c’est possible. Son entreprise est plutôt en forte croissance et il en est très fier.

    Chapitre 6

    « La clé, c’est de s’adapter »

    L’épicerie zéro déchet LOCO, à Montréal. Photo : La Plénière

    Une épicerie à grande surface propose en moyenne 25 000 produits différents. LOCO, une petite chaîne d’épiceries de la région montréalaise, en offre… 500. 

    Dans ces épiceries zéro déchet, lancées par quatre jeunes femmes passionnées, même le lait et le dentifrice se vendent en vrac, dans des contenants réutilisables apportés par les clients ou dans des contenants consignés. 

    Chaque produit et chaque décision d’affaires est soupesé pour avoir le moins d’impact environnemental possible, sans sacrifier la touche esthétique. Des étagères de bois aux petits pots disposés avec soin, tout ici pourrait être photographié et publié sur Instagram. 

    Cinq cents produits, c’est tout de même peu quand on est habitué à l’abondance… Les clients sont parfois un peu déboussolés lorsqu’ils ne trouvent pas ce qu’ils cherchent, reconnaît Marie-Soleil L’Allier, 42 ans, l’une des cofondatrices. 

    LOCO leur apprend à être flexibles, dit-elle. « Si la personne est venue chercher une sorte de riz et qu’il n’y en a plus, elle peut prendre autre chose. » Selon les cofondatrices, il sera de plus en plus nécessaire de s’adapter à cause des changements climatiques, et c’est ce que les gens font à petite échelle dans leurs magasins. 

    LOCO a maintenant quatre épiceries : trois à Montréal plus celle de Brossard, que je visite cet après-midi-là. Je demande à Marie-Soleil L’Allier et à Andréanne Laurin, les deux associées présentes, si elles ressentent une forme de contradiction entre le fait d’être des entrepreneures qui visent la croissance et le mode de vie décroissant dont elles font la promotion. 

    « Quand on a lancé LOCO, on voulait des épiceries à échelle humaine. Elles n’ont pas 10 000 pi2 [930 m2], mais plutôt 1 000 pi2 [93 m2]. Et on veut que ça reste comme ça. On a pas mal fini notre croissance à quatre épiceries, dit Andréanne Laurin, une énergique châtaine. 

    — Vous n’avez pas envie de croître davantage ? »

    Elles secouent toutes les deux la tête de gauche à droite.

    L’entreprise a atteint la rentabilité, tous les employés sont bien payés et il leur reste du temps pour vivre. Ça leur suffit. 

    Chapitre 7 

    « Un examen de conscience s’impose »

    Karel Mayrand, de la Fondation David Suzuki. Photo : La Plénière

    Karel Mayrand est à la tête de la section Québec et Atlantique de la Fondation David Suzuki depuis près de 12 ans, assez longtemps pour être convaincu que le développement durable — qui mise sur le découplage — n’a pas tenu ses promesses. 

    « Le problème, me dit-il, c’est que ce concept met sur le même pied l’économie, l’équité sociale et l’environnement. Donc, souvent, c’est l’économie qui décide. »

    Au premier coup d’œil, le Québec semble avoir réussi le tour de force du découplage. La plus récente édition de l’Inventaire québécois des émissions de gaz à effet de serre, un document produit par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, montre un graphique encourageant. De 1990 à 2017, le PIB a augmenté de plus de 66 %, comme l’indique une belle courbe jaune qui pointe vers le haut ; durant la même période, les émissions de GES ont diminué de près de 9 %, indique un tracé bleu.

    Pas si mal. Sauf que le Québec avait pris l’engagement de réduire ses GES de 20 % de 1990 à 2020… Ce découplage est donc loin d’être suffisant.

    Autre tache à notre dossier : les émissions de GES dues aux transports ont augmenté de 23 % de 1990 à 2017 au Québec. C’est l’effet rebond, m’explique Karel Mayrand, qui survient très souvent quand on parvient à obtenir un gain d’efficacité énergétique. Un entrepreneur qui réussit à produire un bien en utilisant moins de matériaux et d’énergie aura tendance à… accroître sa production. Chaque unité consomme moins de ressources, mais dans l’ensemble, il n’y a aucun gain.  

    Ainsi, les voitures d’aujourd’hui consomment en général moins d’essence que celles des années 1970, mais il n’y en a jamais eu autant sur les routes ! Le nombre de véhicules augmente trois fois plus vite que la population québécoise depuis trois décennies, selon les données de la Société de l’assurance automobile et de l’Institut de la statistique du Québec. Sans compter la popularité grandissante des véhicules utilitaires sport. 

    Les Canadiens ont un examen de conscience à faire, dit Karel Mayrand. 

    Les GES émis par le Canada ne représentent que 1,6 % de ceux émis à l’échelle mondiale. Mais chaque Canadien engendre en un an environ 16 tonnes de CO2, une quantité parmi les plus élevées au monde ! C’est plus de deux fois les émissions d’un Chinois et quatre fois celles d’un Suédois. Seuls les habitants de pays dont l’économie est basée sur le pétrole, comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, font pire.

    On ne pourra pas arrêter de chauffer nos maisons, convient Karel Mayrand, mais on peut agir sur d’autres plans, comme l’étalement urbain ou l’offre de transport en commun. Et sur la consommation. « On vit dans un monde qui pousse à la surconsommation. C’est très difficile de se remettre en question quand on revient le soir avec les enfants, qu’on a la tête pleine et qu’on met le souper dans le four à micro-ondes. C’est une discussion collective qu’il faudrait avoir. La décroissance fait peur. Mais en même temps, les gens nous disent : “Je suis stressé, surendetté, je n’ai plus de temps, j’aurais besoin de ralentir.” »

    Ralentir, c’est aussi décroître. Libérer de l’argent. Libérer du temps.

    Chapitre 8 

    « Et moi, je fais quoi ? »

    Catherine Dubé a dû déménager d’une grande maison vers un quatre et demie. Photo : La Plénière

    Environ 300 000 objets, c’est ce que contiendrait la maison américaine moyenne, m’a dit Karel Mayrand. Je n’ai pas de difficulté à le croire alors que je remplis des boîtes de déménagement. 

    Je quitte la demeure où j’ai élevé mes enfants. Une grande maison de deux étages, avec un sous-sol et une jolie petite cour, dans un des quartiers centraux de Montréal. Je me suis séparée et je n’ai pas les moyens de payer l’hypothèque toute seule. Je m’en vais vivre dans un quatre et demie. Une décroissance forcée, en quelque sorte. 

    Je me considère comme assez écolo — j’achète peu de vêtements, j’en échange avec des copines, je me déplace à vélo et je suis abonnée au service d’autopartage Communauto. Malgré tout, ma maison est archipleine. Je trouve une boîte de flûtes à champagne et des douilles à pâtisserie jamais déballées. Un nombre impressionnant de boîtes de Lego avec lesquels mes enfants ne jouent plus depuis longtemps. Une collection d’appareils électroniques oubliés dans un placard depuis qu’ils ont été remplacés par des plus récents. 

    Pas le choix, je devrai me départir de la moitié des meubles. Trier, donner.

    Est-ce dans la nature humaine d’acheter, d’accumuler, de montrer notre statut social par l’intermédiaire de nos biens et des voyages qu’on fait ? Pourquoi est-ce si difficile de changer nos comportements ? 

    Aurélie Sierra a étudié à fond ces questions. Calme et posée, cette sociologue de l’environnement dans la trentaine agit auprès de municipalités et d’organismes, mais aussi auprès de groupes environnementaux qui se questionnent sur l’efficacité de leurs actions. La résistance au changement s’explique, sur le plan psychologique, par nos biais cognitifs, me précise-t-elle. « Un biais cognitif, c’est notre système de pensée, habituellement plutôt bien rodé, qui dévie et nous empêche d’être rationnels. »

    En raison du biais de l’immédiateté, l’être humain a toujours tendance à choisir le gain à court terme plutôt qu’un éventuel avantage à long terme. « Le problème avec les changements climatiques, c’est que les échelles de temps et d’espace sont trop énormes pour être facilement appréhendées par l’humain. On parle d’une centaine d’années, de la planète au complet. On nous dit que si on arrête de prendre l’avion et de manger de la viande, peut-être que le monde ira mieux dans 30 ans. Le morceau de viande est devant nous, alors que 2050, c’est loin et intangible », illustre la sociologue.

    Il est possible de déjouer notre cerveau. Pour cela, il faut prendre conscience de nos idées préconçues, souligne Aurélie Sierra. Parfois, on ne fait rien parce qu’on a l’impression que les changements individuels n’auront pas d’incidence. Les grosses industries doivent évidemment contribuer à l’effort. « Mais au nombre d’humains qu’il y a sur la planète, tous ces petits changements accumulés ont une importance. Vraiment. »

    Dans le quartier Rosemont, à Montréal, un groupe de citoyens se retroussent les manches depuis 2016 pour trouver des façons de vivre en faisant moins appel aux énergies fossiles. À la différence des militants de la décroissance, les membres de l’OSBL Solon — une quarantaine de personnes en ce début 2020  — ne cherchent pas nécessairement à mettre fin au système capitaliste : ils agissent à leur échelle, sur le terrain, pour favoriser le virage vers une économie moins énergivore et plus solidaire. Une approche inspirée du mouvement de la transition, né en Grande-Bretagne et qui se répand ici et là sur la planète comme une traînée de poudre… et d’espoir.

    Après avoir verdi leur ruelle, ces voisins de Rosemont ont mis sur pied le système de partage de véhicules LocoMotion, avec leurs propres voitures, vélos électriques et remorques. Simon Thibodeau, un travailleur culturel dans la trentaine, me montre le fonctionnement un matin d’automne. Il a réservé en ligne l’auto d’un autre membre, Sylvain. À l’heure dite, il va chercher les clés chez Sylvain, à deux coins de rue de chez lui. Ce n’est pas gratuit, mais presque ; il ne paiera qu’un coût minime, tout juste pour couvrir les frais d’usure. Le groupe a convaincu Desjardins de créer une couverture d’assurance adaptée à cette situation qui sort des sentiers battus. 

    « La transition, ce n’est pas un monde sombre, obscur et rempli de privation », dit en souriant Gabrielle van Durme, cofondatrice du groupe. « Et ce n’est pas revenir en arrière. C’est tout simplement autre chose qu’il faut construire ensemble. » Renforcer les liens sociaux est d’ailleurs au cœur de la mission de Solon, dont le nom est à la fois l’acronyme de Shared Open Locally-Owned Network (réseau de partage ouvert et local) et le nom d’un homme politique grec, père de la démocratie participative.

    Gabrielle van Durme énumère d’autres initiatives de Solon : Celsius, qui vise à mettre en place un système de géothermie collective pour chauffer et climatiser les maisons de trois rues du quartier de manière plus écolo ; Co-po, des conserves de fruits et légumes biologiques et locaux préparées par les résidants ; et les « assemblées de ruelle », pour accompagner des groupes de voisins qui ont envie de réaliser de petits projets ensemble. 

    Même sans être aussi organisé, on peut s’inspirer de ce genre de modèle, ai-je découvert dans mon nouvel immeuble, en faisant connaissance avec la voisine du rez-de-chaussée et ses deux mousses de deux et quatre ans. 

    Dominique m’apprend que le potager dans la cour est entretenu par les locataires qui en ont le temps et que j’ai le droit d’y cueillir tomates, chou frisé, aubergines et fines herbes si je le veux. Wow ! J’ignorais totalement que j’avais accès à cette cour en signant le bail. 

    « Personne ne savait avant de signer son bail ce que la cour avait à offrir, même moi. Je pensais qu’elle était à nous ! dit Dominique en riant. Finalement, c’est une super expérience. J’aurais de la peine de partir. » 

    L’été, il y a toujours au moins une projection de film sur le mur du garage, me dit-elle. Grâce à un groupe privé sur Facebook, chacun peut réserver la grande table et le barbecue le temps d’un souper, faire un appel à tous pour emprunter un fer à repasser ou avoir de l’aide pour transporter un meuble. Au fil des rencontres impromptues avec mes nouveaux voisins dans ce petit coin de verdure, j’apprendrai que plusieurs d’entre eux, pour la plupart des professionnels dans la trentaine, ont décidé de travailler un peu moins pour avoir plus de temps. 

    Sans les nommer, mes voisins appliquent certains principes de la décroissance et de la transition.  

    Mes fils et moi sommes plus à l’étroit, c’est vrai. J’ai dû faire le deuil d’un certain mode de vie. Je me suis installée ici en me disant que ce serait temporaire, mais je dois reconnaître que j’y vois de plus en plus d’avantages. Mes soucis financiers se sont envolés, j’ai beaucoup moins de mètres carrés à entretenir et un voisinage qui surpasse mes attentes. 

    C’est ça, le premier pas vers la décroissance ? C’est plus agréable que je le pensais. 

  • Lutte contre le réchauffement.

     

     

     

    Avion, mode, viande, vidéo en ligne ou voiture, à quoi renonceriez-vous ? Pour 40 % des Européens, 38 % des Américains et 43 % des Chinois, cesser de prendre l'avion serait le geste le plus facile à accomplir afin d'agir contre le réchauffement climatique, selon un récent sondage de la Banque européenne d'investissement (BEI). Son enquête d'opinion propose aux sondés de choisir parmi cinq aspects de la vie courante à quoi ils seraient le plus facilement prêts à renoncer. Et aussi, à l'inverse, quelle action serait la plus difficile à leurs yeux.

    EN COLLABORATION AVEC

    Photographe

    “Né en 1946, Yann Arthus-Bertrand s'est toujours passionné pour le monde...

     

     [EN VIDÉO] Pourquoi lutter contre le réchauffement climatique ?  La limite des 2 °C a été fixée en 2009 lors du sommet de Copenhague, entre les états participants et la communauté scientifique. L’idée étant de limiter les dégâts du réchauffement climatique au maximum. Dunod a interviewé Jean Jouzel, vice-président du groupe scientifique du Giec, et Olivier Nouaillas, journaliste à l'hebdomadaire La Vie, à propos de leur livre traitant du sujet : Quel climat pour demain ? 

    À quoi les Français sont-ils prêts à renoncer ?

    Selon ce récent sondage de la Banque européenne d’investissement (BEI), huit Français sur dix affirment faire des efforts en faveur du climat. Ils sont cependant six sur dix à penser que leur comportement peut faire la différence.

    Pour 41 % des Français, ne plus posséder de voiture serait le geste le plus difficile à accomplir en faveur du climat. Renoncer à la viande arrive en seconde position avec 23 % des sondés, suivi par renoncer au streaming vidéo et à l'achat de nouveaux vêtements, tous deux cités par 13 % des répondants. Et, enfin, ne plus prendre l'avion arrive dernier au classement des gestes les plus difficiles à effectuer en faveur du climat. Il est intéressant de noter que se séparer de sa voiture est jugé comme le geste le plus contraignant par 56 % des plus de 65 ans contre seulement 26 % des 15-29 ans, ce qui témoigne d'un rapport différent à l'automobile chez les jeunes générations.

    Les Français classent par ordre de facilité les actions suivantes : renoncer à l'avion (40 %), ne plus manger de viande (18 %), ne plus visionner de vidéos en ligne (18 %), ne pas acheter de vêtements neufs (14 %) et enfin ne plus avoir de voiture individuelle (10 %).

    En Europe, renoncer à l’avion oui, mais pas à la voiture

    Sept Européens sur dix pensent que leur comportement peut contribuer à lutter contre le réchauffement. Dans l'Union européenne, renoncer à l'avion arrive en tête (40 %) des gestes les plus prisés pour réduire les émissions de gaz à effet de serre devant renoncer au streaming vidéo (18 %), arrêter de manger de la viande (16 %), ne pas acheter de nouveaux vêtements (15 %) et enfin ne pas posséder de voiture individuelle (11 %). À l'inverse, 41 % des Européens déclarent qu'abandonner la voiture serait le sacrifice le plus difficile qu'on leur demanderait et pour 26 % d'entre eux ce serait de se passer de produits carnés.

    Faisons quelques petits sacrifices pour protéger notre environnement. © Pexels, Pixabay, DP

    Faisons quelques petits sacrifices pour protéger notre environnement. © Pexels, Pixabay, DP 

    Dur de renoncer à la voiture aux États-Unis, dur de renoncer à la viande en Chine

    Pour 38 % des Américains se séparer de leur voiture individuelle serait un crève-cœur (la réponse arrive en tête) tandis que pour 35 % des Chinois, ne plus manger de viande relève de l'impossible.

    Toutefois, renoncer à l'avion fait consensus, le secteur aérien est responsable de 2,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, puisque 38 % des Américains et 43 % des Chinois affirment pouvoir renoncer à ce mode de transport pour voyager. Vient ensuite le renoncement aux vidéos en ligne, qui convainc 22 % des Américains, mais seulement 13 % des Chinois sachant qu'actuellement son impact climatique est encore mal connu mais évalué à plus de 300 millions de tonnes de CO2 équivalent par an, soit au moins 1 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Surtout, le secteur du numérique connaît une croissance sans précédent. Seuls 14 % des Américains et 15 % des Chinois disent que passer à un régime végétarien serait pour eux une action aisée en faveur du climat, or la viande et la déforestation provoquée par l'élevage sont responsables d'au moins 14,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Enfin, ne pas posséder de voiture individuelle est envisageable pour seulement 8 % des Américains et 15 % des Chinois. Le secteur des transports représente plus du quart (28 %) des émissions mondiales de gaz à effet de serre, avec une part conséquente imputable à l'automobile.

    « Autour du monde, les personnes sont conscientes que leur comportement peut faire la différence, affirme le vice-président de la BEI Ambroise Fayolle. Notre rôle est d'accélérer la transition verte en finançant des énergies propres, des solutions de mobilité durable et des innovations qui permettent à chacun de changer ses habitudes pour faire face au changement climatique. »

    Le renoncement, une question complexe

    Il n'est pas dans les habitudes de GoodPlanet Mag' de commenter des sondages : ces derniers sont des instantanés de l'opinion à un moment donné dont la méthodologie souffre de nombreuses limites. Les enquêtes d'opinion reposent notamment sur des déclarations et non sur des faits. De plus, la formulation des questions peut orienter les réponses restreintes offertes aux répondants.

    Une biodiversité hors du commun, protégeons-la ! © Pedro Jarque Krebs, tous droits réservés

    Une biodiversité hors du commun, protégeons-la ! © Pedro Jarque Krebs, tous droits réservés 

    Cependant, le sondage de la BEI a retenu notre attention car il aborde frontalement la question des changements de mode de vie induits par la transition écologique sous le prisme du renoncement, thème que nous abordons régulièrement via des articles ou dans certains entretiens. En effet, afin de réduire l'empreinte carbone des habitants des pays les plus émetteurs, les plus riches du monde, repenser les modes de consommation et de vie sera une nécessité. Décarboner l'économie implique de profonds changements dans des habitudes acquises depuis des décennies avec la généralisation de l'usage des énergies bon marché. Pétrole, gaz, charbon et électricité se trouvent omniprésents au quotidien, contribuant à un confort sans précédent dans l'histoire humaine. Or, le piège du confort est qu'il apparaît comme un luxe superflu tant qu'on n'en bénéficie pas, puis devient rapidement indispensable une fois qu'on s'y est accoutumé.

    Balles de coton, Thonakaha, Korhogo region, Ivory Coast (9°28' N - 5°36' W). © Yann Arthus-Bertrand, tous droits réservés

    Balles de coton, Thonakaha, Korhogo region, Ivory Coast (9°28' N - 5°36' W). © Yann Arthus-Bertrand, tous droits réservés 

    La lutte contre le réchauffement se fera par des actions individuelles ; elle aboutira aussi grâce à des choix collectifs et des politiques écologiques. Les deux démarches se complètent et s'alimentent : les changements individuels orientent les marchés et les politiques publiques, tandis que des cadres communs soutiennent les petits gestes, leur donnent une portée et incitent à leur généralisation. Par exemple, se déplacer à vélo plutôt qu'en voiture a du sens, mais sera facilité si l'organisation des villes facilite les déplacements à vélo, ce qui - cela peut prendre du temps - lance une dynamique vertueuse. Mais, le choix du vélo sera peut-être plus évident pour un urbain vivant dans une ville dense que pour des personnes vivant en périphérie ou à la campagne pour lesquelles de plus longs trajets sont requis pour se rendre au travail, faire ses courses ou visiter des proches. Les questions de choix individuels et collectifs se comprennent donc dans des contextes et des contraintes spécifiques, propres à chacun. Ces sujets méritent des débats, c'est d'ailleurs cet aspect-là qui a conduit le gouvernement à mettre en place la Convention Citoyenne pour le Climat afin de demander à 150 citoyens tirés au sort de parvenir à un consensus sur les mesures à adopter pour réduire de 40 % les émissions de gaz à effet de serre d'ici 2030.

    Répartir les efforts tout en suscitant de l'acceptabilité sociale afin que l’écologie ne soit pas vue comme punitive, constitue une des difficultés à la mise en place de mesures environnementales alors qu'il existe pourtant un large accord sur les crises écologiques. L'écologie devient punitive dès le moment où des décisions semblent impliquer une restriction de liberté et sans offrir de contreparties bénéfiques ou d'alternatives. Ce type de sondage, malgré seulement cinq axes de renoncement proposés, permet donc d'entrevoir les réticences ou, au contraire, les domaines sur lesquels travailler le changement pour l'accompagner.

    Il est intéressant de noter que voler moins fait consensus, cependant prendre l'avion reste le fait d'une minorité de la population tandis que remettre en cause la voiture individuelle est plus compliquée, puisque celle-ci est un élément central de la vie de nombreuses personnes dont les Français.

    Et vous, à quoi seriez-vous prêts à renoncer pour lutter contre le changement climatique ? Faites-nous en part dans les commentaires.

    Par Julien Leprovost

    Retrouver d'autres articles sur GoodPlanet Mag. 

  • Une plante contre le virus

     

    Je trouverais ça magnifique que la solution, ou une des solutions, vienne de l'utilisation d'une plante. Prise de conscience de la nécessité de maintenir la biodiversité pour préserver la pharmacopée...

     

    Le laboratoire guadeloupéen Phytobôkaz à l'origine d'une importante découverte dans la lutte contre le Coronavirus

     

    sciences

    https://la1ere.francetvinfo.fr/guadeloupe/covid-19-le-laboratoire-guadeloupeen-phytobokaz-a-l-origine-d-une-decouverte-retentissante-932647.html

    Zèb à pic

    L'herbe à pic, à l'origine de cette importante découverte

    Le laboratoire Phytobôkaz, par la voix du docteur Henry Joseph vient d'annoncer, à l'occasion du Forum de la Santé tenu à la Région ce 11 février 2021, que l'herbe à pik, issue de la pharmacopée traditionnelle, aurait la capacité de contrarier la reproduction des virus à ARN dans l'organisme.

    Guadeloupe la 1ère • Publié le 11 février 2021 à 17h28, mis à jour le 12 février 2021 à 13h54

    C'est une découverte qui fera certainement date dans l'histoire scientifique locale. Les laboratoires Phytobôkaz, au cours de leurs recherches, ont assemblé des résultats qui tendent à montrer que des extraits de l'herbe à pic (Zèb a Pik), issue de la pharmacopée traditionnelle guadeloupéenne, avaient la capacité « d'inhiber la voie de biosynthèse de novo des pyrimidines, et notamment la quatrième enzyme de cette voie métabolique qui est la Dihydroorotate déshydrogénase (DHODH). Voie indispensable et obligatoire pour la réplication du virus a ARN. » En clair, l’herbe à pic aurait la capacité de rendre les cellules hôtes du virus hostiles à son développement et à sa reproduction.

    Dr. Henry Joseph Pharmacien et Docteur en Pharmacognosie

    dr henri joseph

    ©Th. Philippe

    Protéger la cellule plutôt qu'attaquer le virus

    Alors que les laboratoires mondiaux se sont intéressés au virus et ont dirigé leurs recherches vers "l’immunité acquise" notamment par le vaccin, les recherches de Phytobôkaz se sont concentrées sur les cellules même de l’organisme. En effet, pour prospérer correctement, le virus a besoin d’une cellule à coloniser et corrompre jusqu’à encourager sa reproduction anarchique dans le corps. C’est ce phénomène qui déclenche des alertes biologiques et rend l’individu malade. Phytobôkaz a donc cherché à savoir si, dans notre biodiversité, des plantes pourraient être capables de renforcer les cellules afin d'empêcher toute cohabitation du virus. Cette découverte est fondamentale pour réduire l'impact de tous les virus à ARN sur les populations (dengue, chikungunya, coronavirus, rougeole)

    Dr. Henry Joseph Pharmacien et Docteur en Pharmacognosie

    Cette découverte est d’autant plus savoureuse, qu’elle a été menée en collaboration avec Damien Bissesar, jeune Guadeloupéen docteur en chimie et chercheur jusque là basé aux États-Unis.

    Damien Bissessar, chercheur, docteur en chimie

    VOIR AUSSI : Entretien avec le Dr. Henri Joseph

    Henri Joseph, journal tv de Guadeloupe la 1ère

     

     

    Ce chercheur est déjà connu pour ses travaux

     

  • Gaïa : de la mythologie à nos jours

     

    J'avais déjà posté un article à ce sujet. 

    Gaïa

     

     

    https://www.jepense.org/gaia-signification-spirituelle/

    gaïa signification spirituelle

    Gaïa : signification spirituelle (la Terre être vivant)

    30 JANVIER 2021

         5/5 (1)

    Gaïa : signification spirituelle. Qui est Gaïa ? Qu’est-ce que “l’hypothèse Gaïa” ou la “théorie Gaïa” ?

    Gaïa est un concept qui touche à la mythologie, aux sciences, à la philosophie et à la spiritualité.

    A l’origine, Gaïa (“terre” en grec ancien) est une déesse mythologique (voir la théogonie d’Hésiode). C’est une divinité de toute première importance, puisque Gaïa donne naissance à toutes les autres divinités et créatures : c’est donc la puissance créatrice, féconde.

    Gaïa est elle-même issue du chaos primordial : elle est donc la première force organisée, signe de l’émergence d’une forme de vie et de conscience au sein de la matière. Gaïa enfante Ouranos (le dieu du Ciel) pour que ce dernier puisse l’envelopper de sa présence et la féconder ; par suite Gaïa et Ouranos donnent naissance aux Titans (dont Cronos), divinités qui précèdent les dieux de l’Olympe.

    Face au caractère autoritaire et désordonné d’Ouranos, qui n’hésite pas à ensevelir dans les profondeurs de la Terre ses propres enfants, Gaïa s’allie à son fils Cronos pour renverser Ouranos. Elle confectionne une faucille qu’elle confie à Cronos, avec laquelle ce dernier coupe les parties génitales de son père. Ces dernières, en flottant sur les eaux, engendreront la belle Aphrodite (Vénus). Plus tard, le petit-fils de Gaïa, Zeus, se révoltera lui-même contre Cronos, comme si le récit mythologique était en quête permanente d’un dieu meilleur.

    Ces conflits entre les descendants de Gaïa (ou théomachie) montrent la double nature de la déesse primordiale : à la fois créatrice et destructrice, belle et terrible. Nous retrouvons là les caractéristiques de la Nature vivante telle que nous la connaissons.

    Gaïa est donc associé à la Nature. C’est la raison pour laquelle le scientifique James Lovelock a appelé “hypothèse Gaïa” sa théorie selon laquelle la Terre peut être assimilée à un organisme vivant auto-régulé et unitaire.

    Selon cette théorie :

    l’ensemble des êtres vivants sur Terre (biomasse) formerait une sorte de superorganisme,

    la planète Terre doit être vue comme un ensemble cohérent, incluant le règne vivant et le non-vivant, dans une sorte d’harmonie globale. Ainsi, biosphère, lithosphère, hydrosphère et atmosphère seraient interconnectés,

    la vie est un phénomène qui ne doit pas être séparé de son milieu, les interactions étant au coeur de l’hypothèse gaïenne. Bien au-delà de la simple adaptation des êtres vivants à leur milieu, il y aurait une continuité entre le monde vivant et le monde inerte, entre le biologique et le non-biologique,

    de fait, le milieu a aussi un rôle à jouer dans le maintien de l’équilibre entre les espèces et de la vie en général.

    L’hypothèse Gaïa a donc tendance à effacer toutes les barrières entre vivant, non-vivant, milieu, chimie, biologie, climat, gravitation, etc.

    L’hypothèse Gaïa a par la suite alimenté de nombreux courants écologistes et New Age (spiritualité, mysticisme, néopaganisme…). Ces derniers voient en Gaïa un grand être vivant ou une déesse à vénérer. Pourtant, la théorie scientifique exposée plus haut n’a jamais attribué à Gaïa une quelconque conscience ou intelligence globale, même si la référence au nom de la déesse grecque peut le sous-entendre.

    Quoi qu’il en soit, Gaïa nous interroge sur le mécanisme de la vie et du cosmos, et sur notre place au sein de la Nature et du “Tout”. Des questions d’autant plus importantes que la crise écologique se précise.

    Car le fait est que l’Homme a progressivement perdu contact avec Gaïa. Ayant abandonné ses forces spirituelles au profit d’une fuite en avant utilitariste, il s’est déconnecté, déraciné, coupé de la Terre.

    Tentons d’aborder la signification spirituelle de Gaïa.

    Gaïa : signification spirituelle, philosophique et scientifique.

    Sur le plan scientifique, Gaïa désigne la “planète vivante” : le système-Terre unique autorégulé, composé d’éléments physiques, chimiques, biologiques et humains qui interagissent entre eux.

    Sur le plan philosophique, Gaïa peut être assimilée à la Nature, non pas au sens d’univers ou de cosmos, mais au sens de milieu vivant, à savoir la Terre qui porte les hommes et les autres êtres vivants. Ce milieu est régi par des lois précises : les “lois gaïennes”.

    Sur la plan spirituel, Gaïa est un espace de vie et de conscience : c’est là que se déroule notre expérience humaine, à la fois physique et spirituelle. Regarder Gaïa, c’est donc nous regarder nous-mêmes, c’est observer notre condition et approcher notre “nature” profonde.

    Gaïa peut encore être vue comme :

    la Mère (ou la Source) dont nous sommes tous issus,

    notre Maison commune, notre foyer ou notre famille.

    On le voit, Gaïa en tant que système de vie cohérent et unitaire possède une signification profonde.

    Interconnexion et interdépendance.

    Le concept de Gaïa invite à reconnaître le caractère interconnecté de toute chose, ce qui n’est pas sans rappeler la philosophie bouddhique.

    Dans le bouddhisme, l’interdépendance est le constat que tous les phénomènes, objets ou individus sont liés entre eux. Ainsi, rien n’existe en soi : c’est notre ego qui nous fait penser que les choses sont séparées, et qui nous pousse à nous considérer comme des individus autonomes, ou comme une espèce supérieure.

    Comprendre l’interdépendance, c’est réaliser que notre présence au monde découle d’une infinité de causes, dans un système cohérent et équilibré. Ainsi, nous sommes les enfants de la Terre, des roches, de la pluie, des arbres, des plantes, des rivières et du Soleil, car tous ces éléments déterminent ce que nous sommes aujourd’hui. Autrement dit, nous sommes au carrefour de toutes les forces de la Nature.

    L’unité et l’âme du monde.

    La philosophie stoïcienne s’attache elle-aussi à démontrer l’interdépendance de toute chose.

    Pour les Stoïciens, Dieu est la Nature elle-même, dans toute sa cohérence. Tous les phénomènes sont imbriqués, logiques et ordonnés. Il y a une continuité et une cohérence entre toutes les choses : c’est la sympatheia.

    Cette sympatheia stoïcienne constitue en quelque sorte l’âme du monde : c’est Gaïa en tant que grand être vivant, autrement dit la Terre personnifiée.

    Le monde est un corps unifié. Posidonios (penseur stoïcien)

    Le monde est un tout sympathique à lui-même. Posidonios

    De même, l’unité de Gaïa peut aussi évoquer la quintessence alchimique (le cinquième élément qui assure la cohésion du Tout) ou encore la grande loi d’Amour qui lie toutes les choses entre elles.

    Ainsi la dualité se trouve dépassée et réconciliée dans l’unité : c’est l’une des significations de Gaïa.

    Les représentations symboliques de Gaïa.

    Gaïa peut être associée aux représentations symboliques suivantes :

    la planète Terre, associée à la couleur bleue,

    l’Arbre de Vie : c’est l’axe du monde, vecteur d’ordre et de vie au sein de la matière,

    la Terre-mère : c’est par exemple la Pachamama, déesse de la Terre chez les anciens peuples de l’empire inca,

    le tao du taoïsme : c’est la Grande-Mère, la Source, mais aussi la Voie à suivre,

    “Dame Nature” : dans de nombreuses cultures, c’est la Nature en tant que femme féconde ou mère nourricière,

    le Jardin d’Eden : dans le Livre de la Genèse (Ancien Testament), la Jardin d’Eden est le lieu paradisiaque et harmonieux où Adam et Eve évoluent avant qu’ils croquent le fruit défendu de l’arbre de la connaissance du bien et du mal,

    etc.

    Gaïa, réchauffement climatique et crise du coronavirus.

    L’homéostasie désigne la capacité d’un organisme ou d’un système à maintenir son équilibre intérieur : c’est l’objectif de tous les êtres vivants, y compris Gaïa.

    En tant qu’êtres vivants, nous sommes parfois menacés par des bactéries ou des virus. En tant que vaste organisme vivant, Gaïa est elle-aussi confrontée à un risque de déséquilibre.

    Précisément, l’Homme peut être considéré comme un virus à l’échelle de la Terre, attaquant ses équilibres biologique, hydrique, atmosphérique et géologique. La pollution des eaux peut être comparée à la pollution du sang de Gaïa. L’érosion peut rappeler la destruction de ses tissus épidermiques.

    Un virus dont Gaïa chercherait à se débarrasser par une poussée de fièvre : telle pourrait être l’explication du réchauffement climatique. La volonté de l’Homme de détruire la Nature pourrait amener Gaïa à nous détruire en retour.

    Le développement rapide et anarchique de l’humanité peut aussi être comparé à un cancer qui ronge Gaïa.

    Qu’il soit virus ou cancer, l’Homme s’est comporté comme s’il voulait rivaliser avec Gaïa. Par orgueil (cf. le mythe du péché originel), il s’est imaginé pouvoir prendre le contrôle de la Nature, s’octroyant tous les droits.

    Mais depuis quelques décennies, une partie de l’humanité commence à mesurer les conséquences de ses actes : elle se pense à nouveau comme incluse dans le Tout.

    L’urgence est là : la Terre se dérobe sous nos pieds ; pour la première fois, nous risquons de tout perdre. Nous n’avons d’autre choix que de retourner vers Gaïa, cette mère précieuse à qui nous devons tout. C’est l’espoir de réintégrer le paradis perdu.

    Ainsi, la philosophie Gaïa représente l’entrée dans un nouveau système de conscience globale, se traduisant par un nouveau rapport à la Terre, à la fois plus rationnel et plus spirituel. Il s’agit de sortir de l’anthropocène et de regagner la Maison commune.

    Conclusion sur Gaïa et sa signification spirituelle.

    Au final, Gaïa peut être vue comme un grand organisme vivant composé de deux couches étroitement imbriquées : la géosphère (inanimée) et la biosphère (vivante). A ces deux couches, il faut ajouter la noosphère, qui peut être définie comme la nouvelle strate humaine pensante. En effet, les capacités cognitives particulières de l’Homme constituent un phénomène particulier au sein de Gaïa.

    Ce n’est pas pour autant qu’il faut considérer l’Homme comme étant séparé de Gaïa. Ni séparé, ni supérieur, l’Homme est un microcosme au sein du macrocosme planétaire Gaïa. Il est fait à son image, puisque constitué d’un corps, d’une âme vivante et d’un esprit, comme Gaïa est constituée d’une planète, d’une couche de vie et d’une mystérieuse énergie unitaire.

    Au final, Gaïa est un tremplin spirituel. C’est un concept qui remet l’humanité à sa vraie place au sein du règne vivant et du Tout cosmique. C’est aussi un moyen pour chacun de retrouver son authenticité primordiale.

    Lire aussi notre article : Ecologie et spiritualité : pour une renaissance spirituelle.

    Modif. le 1 février 2021

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  • Pandémie mondiale : scénario de 2016

    C'est vraiment intéressant de rechercher ce qui a été écrit il y a quelques années sur d'éventuelles pandémies.

    Voici une émission de France Culture, enregistrée en 2016.

    "Gouverner, c'est prévoir"

    En fait, prévoir c'est insuffisant, nettement insuffisant. Ce qui est nécessaire, c'est d'agir. Les prédictions existent, les alertes ont été lancées et elles continuent à tomber, année après année. Ce sont les actes qui manquent. 

     

     

    LE 18/11/2016

    Contamination : le scénario d’une pandémie mondiale

     

    Réécouter Contamination : le scénario d’une pandémie mondiale

    ÉCOUTER (58 MIN)

    À retrouver dans l'émission

    LA MÉTHODE SCIENTIFIQUE par Nicolas Martin

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    CONTACTER L'ÉMISSION

    Suite à la fonte de la banquise, un virus inconnu a refait surface. Des milliers de morts cette nuit-même au nord de la planète, et le nombre de décès ne cessent d'augmenter. Le sud de l'Europe est déjà touché et cela ne cesse de descendre sans qu'on sache quoi faire…

    Une heure pour examiner le scénario d'une pandémie mondiale

    Une heure pour examiner le scénario d'une pandémie mondiale• Crédits : caracterdesign - Getty

    On commence à connaître un peu mieux la nature du virus qui a touché 40 000 personnes et fait près de 30 000 morts, principalement en Amérique du Nord et en Asie au cours des dernières semaines. Il s’agit d’un virus géant, de type variolique, certainement remonté à la surface suite à des forages dans le pergélisol canadien. Les autorités sanitaires de tous les pays sont invitées à prendre des dispositions pour éviter les déplacements et endiguer cette première vague épidémique dans l’attente de la synthèse d’un vaccin efficace.

    Contamination : la lutte contre une pandémie mondiale, c’est le scénario de fiction que La Méthode scientifique va examiner au cours de l’heure qui vient.

    Mais l’information de la semaine, c’est bien sûr cette maladie infectieuse qui touche une grande partie de l’Amérique du Nord et de l’Asie, et qui a fait en quelques semaines plusieurs dizaines de milliers de morts, écoutons un extrait du journal d’Amélie Perrier sur France Culture ce matin.

    Il s’agit bien entendu d’un scénario de fiction, du type de ceux que nous examinons un vendredi par mois avec un auteur, un journaliste et un chercheur. Cette semaine, pour parler de ce spectre d’une pandémie mondiale nous avons le plaisir d’accueillir autour de la table Franck Thilliez, on ne va pas s’aventurer ici à citer l’intégralité de sa bibliographie pléthorique mais de son roman « Pandémia » sorti l’an dernier, édité au Fleuve Noir, François Bricaire, chef de service des maladies infectieuses et tropicales de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière et Hugo Jalinière, journaliste santé à Sciences et Avenir.

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    Les références musicales :

    Générique du début : "Music to watch space girls by" par Leonard Nimoy

    Générique de fin : "Bergschrund" par DJ Shadow

  • Covid et philosophie

     

     

    COVID-19 : un philosophe face à la pandémie

     

    « La philosophie est intarissable », avance Antoine Cantin-Brault, professeur de philosophie. Et nous, bien souvent confinés, pourquoi ne prendrions-nous pas quelques minutes par jour pour réfléchir aux questions soulevées par cette pandémie?

    Statue de l'empereur romain Marc Aurèle.

    L'empereur romain Marc Aurèle était un adepte du stoïcisme, une doctrine qui pousse à s'interroger sur la perception qu'ont les humains sur ce qui les entoure et non sur des choses qu'ils ne peuvent contrôler.

    PHOTO : RADIO-CANADA

     

    Commentaires  Laureen Laboret

    Publié le 18 avril 2020

    Quelles questions la pandémie actuelle pose-t-elle à un philosophe? Comment la philosophie peut-elle nous aider à réfléchir à ce qui nous entoure? Voici quelques pistes de réflexion avec le professeur agrégé de philosophie Antoine Cantin-Brault, de l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba.

    Nul doute que la période perturbée que nous vivons donnera matière à réfléchir aux philosophes contemporains et en devenir. C’est le cas de tout grand chamboulement.

    Le retour en force de pensées du passé

    Antoine Cantin-Brault voit dans la période que nous vivons, un retour de la théodicée, une doctrine qui cherche à expliquer le plan divin, la présence du mal dans un monde régi par un dieu qui est bon et tout-puissant.

    Celle-ci prend une nouvelle forme sécularisée. Elle n’est plus liée au religieux, mais à la nature, comme si la nature elle-même était devenue une sorte de nouvelle divinité, précise-t-il.

    Illustration en noir et blanc représentant le séisme de Lisbonne.

    Le séisme de Lisbonne est, par exemple, une catastrophe naturelle qui a marqué le 18e siècle. En 1755, celui-ci a fait près de 70 000 victimes sur une population de moins de 300 000 habitants. Cet événement tragique a grandement influencé la philosophie et la théodicée en particulier. À cette époque, philosophes et simples citoyens ont eu beaucoup de mal à expliquer pourquoi tant de personnes étaient mortes.

    PHOTO : DOMAINE PUBLIC - THE EARTHQUAKE ENGINEERING ONLINE ARCHIVE - JAN KOZAK COLLECTION: KZ12

    C’est une nouvelle forme de tyrannie qui n’est pas celle de Dieu, mais celle de la nature.

    Antoine Cantin-Brault, professeur agrégé de philosophie à l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba

    Cette nouvelle pensée pousse à se demander si la nature a vraiment un plan dans lequel les humains seraient les victimes. Je trouve cette tendance dangereuse, car on revient à une autre forme de tyrannie ou de dictature, dit le philosophe, qui ne nie pourtant pas qu’une crise sanitaire est en train d’avoir lieu.

    Poussée à l’extrême, cette pensée peut nous amener à croire que la nature nous envoie des signes, comme si c’était elle, la divinité.

    Évanouissements et agitations pendant un procès d'un accusé, George Jacobs, suspecté de sorcellerie en 1692.

    « Dans d’autres époques, on allait chercher la cause dans la religion, mais aujourd’hui, on a du mal avec ça, car on vit dans un monde sécularisé, laïque. Donc, on se tourne vers la nature. » Un constat qui fait craindre à Antoine Cantin-Brault, une chasse aux sorcières à la fin de la pandémie, dans le but de trouver une cause à celle-ci et, donc, des coupables.

    PHOTO : GETTY IMAGES/DOUGLAS GRUNDY

    Le philosophe constate aussi un retour en force du stoïcisme. Il y a eu des recrudescences de stoïcisme, dans l’histoire [dans des] moments assez graves, comme la peste.

    Le stoïcisme consiste en effet à penser que le seul contrôle qu’ont les hommes sur la vie, c’est un contrôle sur leur volonté. En agissant sur notre perception des événements, on pourrait donc atteindre un état de paix intérieure (ataraxie, chez les Grecs).

    Même si cette doctrine met l’accent sur ce que l’on peut contrôler et non sur ce qui nous échappe, un excès de stoïcisme peut être dangereux. Si l’on cesse d’agir et que l’on subit et accepte la volonté divine, précise le professeur.

    Une perte de liberté... au nom de la liberté?

    Qu’en est-il de la liberté, ce concept si cher à la philosophie, mise à mal en ces temps de confinement?

    Plusieurs mesures coercitives mises en place dernièrement semblent entraver nos libertés individuelles (circulation, rassemblement et, bientôt, des applications qui vont surveiller nos va-et-vient).

    M. Cantin-Brault rappelle que cette restriction de la liberté est faite au nom de la liberté elle-même. En ce moment, beaucoup de gens ont des problèmes avec le confinement, car ils ne sentent pas qu’ils empiètent sur la liberté d’autrui, ajoute-t-il.

    On n’est pas en train d’assister à une redéfinition de la liberté, on voit simplement que notre action a un impact encore plus dommageable sur l’autre.

    Antoine Cantin-Brault, professeur agrégé de philosophie à l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba

    Il évoque aussi des affrontements générationnels, certaines générations se pensant plus immunisées que d’autres.

    Selon le philosophe, c’est bien grâce au principe auquel on a adhéré depuis longtemps, à savoir que ma liberté s’arrête là où commence celle des autres, que les gouvernements arrivent à justifier le confinement.

    Repenser demain : le rôle des lieux publics

    Avec près de la moitié de la planète touchée par ce confinement, celui-ci semble sonner le glas de l’espace public tel que nous l'avons connu.

    Les Grecs avaient l’Agora, lieu de rencontre par excellence, où les citoyens votaient, discutaient. Si le confinement se passait à cette époque, il y aurait un risque de tyrannie, avance Antoine Cantin-Brault.

    Et aujourd’hui? Nous ne sentons pas nécessairement ce risque, car nous avons déplacé le débat public de la sphère publique. Maintenant, les gens débattent en ligne, sur les réseaux sociaux, observe le philosophe.

    Une affiche temporaire à l'entrée d'un parc de jeux pour enfant indique la fermeture des lieux.

    Selon Antoine Cantin-Brault, la période actuelle remet en question notre besoin de lieux publics, où les rencontres ont lieu. L’exemple des aires de jeu est intéressant : lieu de sociabilité et d’amusement pour les enfants, ils permettent également aux parents de se rencontrer, discuter et participer à la formation d’une vie de quartier.

    PHOTO : RADIO-CANADA / GUY R. LEBLANC

    Quand le besoin des lieux publics ne se fait plus sentir, cela laisse place à l’individualisme, qui donne, aux individus, l’illusion de l’autosuffisance, selon M. Cantin-Brault.

    On voit que notre individualisme est aussi menacé par la pénurie de papier toilette.

    Antoine Cantin-Brault, professeur agrégé de philosophie à l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba

    Est-ce que, les populations privées de ces lieux, en ressentent-elles le manque? Vont-elles réinvestir ces lieux publics avec passion et essayer de les améliorer? Ou, au contraire, va-t-on se rendre compte qu’on n'en a plus besoin? Les questions sont nombreuses pour la suite, souligne le professeur.

    Le rapport au corps et la peur de la mort

    Est-il possible de parler d’une pandémie sans mentionner notre rapport au corps et à la mort? Difficilement, répond M. Cantin-Brault.

    En Occident, nous avons tendance à séparer le corps de l’esprit. Antoine Cantin-Brault pense que la situation actuelle nous fait nous interroger sur cette dichotomie.

    Ce virus va nous faire prendre conscience de ce qu’est notre corps, et ça, c’est très important, avance-t-il. Il voit cela comme un rappel d’humilité, qui met en avant notre vulnérabilité.

    On a beau avoir été sur la Lune et [avoir] inventé la bombe atomique, des choses que l’on pensait impossibles il y a 100 ans, pourtant on peut encore facilement mourir.

    Antoine Cantin-Brault, professeur agrégé de philosophie à l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba

    La pandémie nous rappelle donc que nous sommes mortels. Ça n’est pas une mauvaise chose que de penser à la mort, affirme le philosophe. Même si cette pensée est angoissante, elle permet de réfléchir au sens de notre vie. Le bien et le mal n’ont plus de sens dans une existence infinie, conclut-il.

    Des questionnements sans fin, donc, et de quoi se tenir éveillé pendant encore quelque temps, confinés ou non.

    L'évolution de la COVID-19 d'heure en heure

    Laureen Laboret

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