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  • NOIRCEUR DES CIMES : L'exploration intérieure

    Mon frère était mort quand j'ai écrit "Noirceur des cimes. " J'avais déjà connu les douleurs morales.

    J'avais connu également les souffrances physiques. Une hernie discale, une paralysie de la jambe gauche, une opération ratée, une longue rééducation.

    Tout avait volé en éclat... Et ce que j'avais vécu, intérieurement, restait du domaine de l'indicible.

    Alors, j'ai écrit. Pour sortir de moi ce fardeau immense et cesser de regarder des ruines.

    J'ai réalisé peu à peu tout ce que ce livre contenait.

    Je suis immensément fasciné par la force de cet inconscient. Il ne m'était pas possible encore de mettre clairement en forme les traumatismes passés. Je les ai romancés sans même en avoir conscience. Tous les personnages sont une part de mon vécu. Cette situation bloquée en altitude, ce survivant qui découvre une réalité ignorée et se demande s'il est justifié de redescendre, combien de fois je me suis posé ces questions...

    Quel était donc le sens profond de cette vie "horizontale", celle des hommes, en bas, celle qui n'a pour finalité que le gain d'un salaire, la participation effrénée à une vie matérielle, le maintien d'un lien social qui n'est rien d'autre qu'une série de circonstances, où était dans ce fatras et ces conditionnements la source du bonheur ?

    J'ai souvent regardé les files de voitures au petit matin, tous ces individus inconnus qui roulaient vers les villes, comme aimantés par des forces puissantes. Je faisais partie du flot et il remontait parfois en moi un dégoût profond. J'avais juste pour supporter l'absurdité de la chose, l'idée bienheureuse que ma tâche d'enseignant pouvait avoir une quelconque importance chez les petits d'hommes qui m'étaient confiés... Est-ce que cela leur serait réellement utile pour au moins chercher à explorer en eux l'essentielle quête de soi ?

    J'ai eu la chance d'être "nourri" par quelques lectures flamboyantes, des éclairs lumineux qui rayonneront en moi jusqu'à ma mort. C'est sans doute avec l'objectif de rendre ce qui m'a été ainsi donné que je me suis mis à écrire. 

     


    NOIRCEUR DES CIMES.

    Noirceur des cimes 4

     

    "Il tremble. Il vient de se réveiller. Il s’était affaissé contre le pan de neige sur son côté droit. L’air glacé lance sur la peau de son visage des armées de piqûres. Il sort les bras du duvet, allume la lampe frontale et entreprend de faire chauffer de l’eau. Les mouvements déchirent le cocon fragile de tiédeurs qui l’enveloppait et les assauts du froid redoublent. Il connaît bien ce dilemme accablant qui oblige l’homme au bivouac à quitter l’immobilité dans laquelle il s’enfonce alors que le moindre geste est une douleur qui réveille l’inconfort de l’agitation. Il faut ancrer son esprit sur l’eau qui frémit, sur le courant brûlant qui va se répandre, sur les chaleurs à venir et refuser les tentations du repli sur soi. Accepter les luttes immédiates pour construire les futurs apaisements. Il a toujours vu dans cette situation délicate le parallèle à l’existence.    

    Il réalise soudainement à quel point l’acceptation de ce cheminement contient en lui-même les satisfactions essentielles. L’objectif a peu d’importance, ce n’est pas lui qu’il convient de viser car l’esprit se soumet dès lors à la menace de l’éventuelle déception, à la désillusion de l’intention manquée. Seule, la lutte a de l’importance. Car elle s’inscrit dans l’instant présent et ne comporte aucune projection mentale. Il conçoit à cette idée ne pas avoir vécu chaque pas comme un but atteint mais comme un passage et de s’être privé d’une bonne partie des bonheurs à vivre.

    C’est d’avoir rejeté l’engourdissement de l’esprit qui le réchauffe, la soupe ne sera qu’un supplément. Il admet également que l’objectif du camp de base n’est qu’un leurre et qu’il ne doit pas focaliser son attention sur cette issue totalement incertaine et se condamner dès lors à ne rien saisir. Ce qui le maintient en vie n’est pas la vision fabriquée de ce rivage habité mais la nage immédiate dans l’océan de compréhensions où il évolue.

    Tout ce qu’il perçoit le nourrit.

    Tout ce qu’il espère l’épuise.

    Il veut rejeter définitivement de son esprit l’horizon mouvant qui le trompe et se concentrer sur les paysages intérieurs.

    Le bien-être de son esprit dans le bain lumineux de l’aura ne le quitte pas malgré les tremblements de son corps. Il aimerait comprendre et réalise encore une fois, avec une force puissante, une lucidité totale qu’il ne s’agit pas d’une perception analysable par les critères habituels de la raison. S’il s’en tient à une vision réfléchie, il ne peut s’empêcher de limiter ce voyage à une hallucination nourrie par son épuisement mais simultanément lui reste le goût étrange et apaisant d’une autre version de la réalité, une porte entrouverte sur une conscience surhumaine. L’expression prétentieuse l’indispose dans un premier temps puis il accepte l’idée que dans notre état habituel nous n’exploitons pas le summum de notre potentiel. Limités par la dictature impitoyable de l’égo, nous renonçons à l’éveil de l’esprit et à la perception de l’Ame. Perdant aussitôt notre dimension réelle. Rien de surhumain dans cette conscience, juste la complète étendue des possibilités qui nous échappent. Nous ne sommes pas des humains mais des esquisses fragiles, des ébauches inabouties. Il perçoit dans cette idée toute la raison de ce passage terrestre.

    Nous devons apprendre à être ce qui est en nous.   

    L’envie puissante d’appeler Sandra le saisit. Il voudrait lui décrire l’espace dans lequel il est plongé, lui transmettre l’allégresse qui l’a envahi et ne le quitte plus. Il sent qu’il ne s’agit pas d’une prétention mais bien d’un don à émettre, d’un partage qui le tente. Pour une fois, il peut proposer à Sandra un voyage spirituel. Lui qui a toujours refusé de l’accompagner dans les mystères de l’âme, il serait cette fois un guide réel.

    Il prend la radio dans sa veste. Des chaleurs soudaines ruissellent dans son corps immobile. Aucune crainte ne se lève.

     

    « Allo, Sandra, ici, c’est Luc. A toi.»

    Grésillements…

    « Allo, Sandra, ici, c’est Luc. A toi.»

     

    Quelques secondes lui ont été nécessaires pour comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un rêve mais bien de la voix de Luc. Envahie de frissons, elle a cherché fébrilement la radio dans la nuit, le souffle affolé, assaillie par la nausée d’un réveil brutal. Elle tremble en allumant la lampe.

    « Allo, Luc, c’est Sandra. A toi.»

    Elle a crié dans l’appareil en le serrant fermement des deux mains, les lèvres effleurant le métal froid.

    « Où es-tu ? A toi.

    -Je ne sais pas mais c’est beau. Je n’ai même pas froid. Je suis bien ici. »

    Elle ne lui connaît pas ces intonations de voix et ce débit trop lent. Elle a peur. Elle regarde rapidement le cadran de sa montre. Quatre heures cinq.

    « Comment c’est là-haut ? Quand est-ce que vous pensez arriver ? Est-ce que vous avez besoin d’aide ? A toi.»

    Un flot de questions l’assaille. Elle tente de se calmer mais cette voix étrange, détachée et presque réjouie l’inquiète. La clarté de la réception lui donne l’impression qu’il est tout près, qu’en sortant de la tente, elle pourrait le voir.

     

    « Je suis déjà arrivé. »

    Elle ne comprend rien à la réponse. Elle attend une suite mais il a relâché le bouton d’envoi sans le « à toi » d’usage. Elle sait qu’il n’est pas dans un état normal.

    « Luc, est-ce que ça va ? Et les autres ? A toi.

    -Moi, ça va. Les autres sont morts. »

    Silence.

    Si elle avait été debout, elle sait qu’elle serait tombée. Elle espère avoir mal compris.

    « Morts ?...Axel, Tanguy et Etienne sont morts ? A toi.

     -Oui, ils sont morts mais je ne suis pas seul, tu sais. Il y a du monde ici. »

    Silence. 

    « Qui est avec toi ? Que s’est-il passé ? A toi.»

    Elle ne parvient pas à y croire, des frissons glacés la révulsent, coulent dans son dos, cette voix presque inconnue la terrorise.

    « Je ne sais pas qui c’est mais ils m’ont parlé. C’était beau. Plein de lumière. »

    Elle voudrait qu’il explique ce qui est arrivé mais elle ne veut pas le torturer avec des récits insupportables, elle ne veut pas ajouter à sa détresse, ne pas l’enfoncer dans les délires qu’elle devine. Elle pense à Thomas, elle voudrait l’appeler, qu’il lance immédiatement des secours. Elle revoit Léa sur le quai de la gare.

    « Luc, il faut que tu descendes. Est-ce que tu peux le faire ? Il y a des grimpeurs ici qui peuvent monter vers toi.»

    Silence.

    Elle réalise qu’elle, non plus, n’a pas usé de l’expression habituelle annonçant la fin du message.

    « Je n’ai pas vraiment envie de descendre. »

    Silence.

    Elle sait qu’il n’a plus toute sa raison, qu’il a besoin d’aide. L’urgence de la situation l’affole, elle espérait un retour rapide en France, un dénouement heureux, une rupture sans heurts. Et il est en train de mourir. Elle cherche ses mots mais dans le tourbillon des pensées qui l’enivre aucune phrase ne lui vient.

    « Je suis bien ici. Les paysages sont magnifiques. »

    Quels paysages ? Il fait nuit, pense-t-elle. Elle serre la radio comme si elle tenait sa tête entre ses mains, elle voudrait l’arracher à sa folie, lui offrir ses regards comme des bouées salutaires, ranimer dans sa mémoire des souvenirs humains et le soustraire à l’emprise des illusions létales.

    « Luc, le jour va se lever, tu ne peux pas rester là-haut, tu vas mourir toi aussi si tu ne redescends pas. »

    Silence.

    « Et qu’est-ce que tu sais de la mort, Sandra ? Ce n’est pas ce que tu crois. En bas, je ne trouverai rien de plus beau qu’ici. »

    Elle cherche à comprendre ce qu’il a pu découvrir et l’idée surgit que la carapace est brisée, que le noyau est à l’air libre…Elle rejette cette vision d’un mouvement de tête. Elle se répète les derniers mots et la panique la saisit.

    « Luc, je ne sais pas ce que tu as vécu là-haut mais tu pourras continuer à y penser une fois redescendu. Si tu meurs, tout s’arrêtera. »

    Silence.

    « Arrête de croire, Sandra, que la mort est une fin. Pense à tout ce que tu as lu, à tout ce que tu m’as raconté. »

    Un amalgame de discussions interrompues surgit, des phrases sans réponses, des tentatives avortées de dialogues, des rejets méprisants. Qu’a-t-il pu y trouver ? Comment des mots ont-ils pu le mettre dans un tel état ?  

    « Luc, je vais prévenir des grimpeurs pour qu’ils viennent te chercher. Est-ce que tu sais un peu où tu es ? »

    Silence.

    « Oh, oui, je le sais… A l’intérieur. »

    Silence.

    « Et je n’ai pas envie d’en sortir. Je n’ai besoin de personne. »

    Elle ne sait plus quoi dire. La voix est si posée, si sereine, si fluide et si déterminée.

    « Et moi, Luc, qu’est-ce que je fais ? Je te laisse mourir sans rien faire. Comment je pourrais vivre avec ça ? C’est impossible. »

    Silence.

    « Je sais Sandra tout le mal que je t’ai fait et je te demande pardon. Tu n’as rien à te reprocher. Même si je redescendais, je ne m’imposerais plus à toi. Il faut que tu comprennes que nous ne sommes plus liés. Ne t’inquiète pas pour moi. Je vais très bien. Je te demande juste de reprendre ta liberté. De toute façon, ici, il neige encore et surtout le risque d’avalanche est énorme. Il ne faut pas que quelqu’un monte. Ce serait suicidaire. Et je ne le veux pas. A toi. »

    Elle sent finalement qu’il n’est pas fou. Il n’a même sans doute jamais été aussi lucide. Il maîtrise ses paroles et ses pensées. Il a dit « à toi. »

    « Je pensais te dire que je voulais te quitter, lance-t-elle. J’ai beaucoup réfléchi ici. »

    Silence.

    Les mots ont jailli sans qu’elle y pense, comme si la pression était devenue trop forte, comme si les paroles étaient animées d’une volonté insoumise, d’un désir irrépressible de s’échapper, qu’elles étaient cachées dans sa gorge attendant une faille pour surgir. Elle s’en veut  d’avoir été si directe. Dans un tel moment.

    « C’est très bien Sandra, j’en suis très heureux pour toi. Moi aussi, j’ai beaucoup pensé…Ou plutôt, j’ai enfin commencé à penser. Ca ne m’était jamais arrivé. Pas de cette façon. Je voulais te dire à quel point toutes tes paroles m’ont aidé. Tu m’as guidé. Je t’en remercie. A toi. »

    Elle est rassurée par sa réponse. La voix n’a pas varié. Le ton est toujours aussi doux, détaché, éthéré. Elle n’en revient pas. Elle a l’impression d’entendre un homme qu’elle ne connaît pas.

    «  Je ne sais pas Luc ce que tu as découvert mais je ne pense pas y avoir été pour grand-chose. J’ai toujours pensé que tu portais beaucoup plus que ce que tu voulais bien montrer.»

    Cette révélation le réjouit.

    « Luc, il faut que tu descendes. Pour toi. Tu ne dois pas disparaître maintenant. Je ne te poursuivrai pas. Tu seras libre. Tu ne dois pas gâcher ce que tu as découvert. Fais-le pour toi. »

    Silence.

    « Je n’ai pas envie de quitter Axel, Tanguy et Etienne. Ils sont ici. Je ne comprends pas encore ce qui est arrivé. Ni surtout pour quelles raisons. »  

    Silence.

    « Tu veux en parler ? »

    Silence.

    « Est-ce qu’il est possible que la destinée d’un être soit de favoriser l’éveil d’un autre, même au prix de sa vie ? »

    Silence.

    Jamais, il ne lui a posé une telle question. Elle se corrige immédiatement en pensant que c’est à lui qu’il se la pose. Qu’elle est simplement le réceptacle occasionnel d’un écho immense, un tonnerre assourdissant qui ne peut plus s’éteindre. Elle connaît ce tumulte intérieur, elle sait que rien n’est transmissible, que les énergies contenues sont au-delà de toute forme de communication. L’éveillé se parle en s’adressant aux autres. C’est son chemin qu’il emprunte, son esprit qu’il défriche.

    « Je ne sais pas Luc, c’est une question délicate. »

    Silence.

    « Tu les as toujours aimées ces interrogations déconcertantes. »

    Silence.

    Cette remarque la bouleverse. Elle sent dans sa voix une attention particulière. Un regard tendre et respectueux. Nulle trace de l’ironie habituelle.

    « Luc, il faut que tu descendes, tu ne peux pas abandonner, tu ne l’as jamais fait. »

    Silence.

    « Je me fiche de mes exploits passés, c’est totalement insignifiant. J’aurais aimé en prendre conscience avant, c’est tout. Mais ça n’était peut-être pas possible. »

    Elle repense à sa question précédente et devine la culpabilité qui s’y cache.  

    « Tu sais, je n’ai rien pu faire pour Axel, Tanguy et Etienne. On a été complètement dépassé. Il ne fallait pas venir ici. Ca n’était pas pour nous. »

    Elle n’ose toujours pas demander ce qui est arrivé. Elle n’est pas certaine d’ailleurs d’en supporter les détails. Le simple rappel des visages lui tord les entrailles. Morts. Ils sont morts. Elle ne parvient pas à y croire.

    « Luc, tu dois redescendre aussi pour eux. Vous ne devez pas disparaître tous les quatre. Il faut que quelqu’un entretienne les mémoires. »

    Silence.

    « Je ne veux pas de ce rôle. »

    Silence.

    La phrase est tombée comme une sentence.

    Elle sait désormais ce qui le retient en altitude. Elle comprend son erreur. Le retour dans les vallées, parmi les hommes, est un projet qu’il rejette car il le condamne à être le porteur d’un message immonde, une horreur insupportable, la source de tous les pleurs.  

    « Mais ce n’est pas ça qui me retient ici, en tout cas, ce n’est pas le plus important. Tanguy, Etienne et Axel baignent de nouveau dans l’Ame de l’Univers parce qu’ils sont morts mais moi, je vis et pourtant, on m’a donné la chance, le privilège immense de goûter à cet ultime bonheur. »

    Qui est-il devenu ? se demande-t-elle. Qu’a-t-il donc connu pour libérer désormais de telles paroles, avec une telle déconcertante facilité, ce complet détachement, comme si tout cela était parfaitement naturel ?

    « Qui t’a donné ce bonheur, Luc ? »

    Silence.

    « Je ne sais pas réellement, l’Univers, je crois. Ce n’était pas mes pensées, quelque chose s’est insinuée en moi, c’est une certitude mais je ne peux pas l’expliquer. Tu sais, je n’avais plus de corps, ni d’esprit et pourtant tout est là, en moi, ça n’en partira plus jamais. Et je voudrais tant que ça revienne. »

    Silence.

    Elle comprend que la mort ne l’inquiète pas puisqu’il y devine une plénitude similaire. Elle ne trouve aucun argument pour l’inciter à vivre.

    « C’est pour ça que tu ne veux pas descendre ?

    Silence.

    « Pour vouloir aller quelque part, répond-il d’une voix résolue, il faut qu’il y ait un projet, un objectif, un espoir. Mais tout est ici, je n’ai rien de mieux à trouver en bas. Je crains surtout qu’en descendant, tout cela disparaisse totalement. Et je m’en voudrais infiniment. »

    Silence.

    « Mais ce que tu as connu ou que tu connais encore, tu peux continuer peut-être à l’éprouver en restant vivant alors que tu ne peux pas savoir avec certitude que la mort te le proposera. »

    Silence.

    Il sait qu’elle a raison. Il n’a aucune certitude, simplement une hypothèse. La mort est-elle une fin ? Ou le complément délicieux des expériences proposées lors de ce passage terrestre ? Et pourquoi pas la suite du chemin pour devenir un humain? Il cherche une réponse dans les images du « rêve. » Il n’y trouve qu’un appel à la vie…Rien sur la mort de ses compagnons, rien sur le mystère qui s’y cache.

    « Oui, Sandra, c’est possible que tu aies raison. »

    La vie divine de l’instant présent.

    L’expression a jailli. Les sensations l’accompagnent. Une douce félicité. Il ne peut toujours pas reconnaître dans ce ressenti un vécu passé. Rien n’y ressemble. C’est au-delà de sa vie, hors de toute mémoire. Il a peur brutalement d’insérer dans ce voyage intérieur des fantasmes menteurs, de perdre la vérité qui lui était proposée en l’entachant de prolongements rassurants, de mirages idylliques, de paradis tentateurs. Il devine des pressions éducatives, les traces fossilisées de paroles religieuses. Sa mère l’emmenait à la messe. Il avait dû subir les traditions familiales jusqu’à la communion. Il sait à quel point tout cela n’était qu’une vaste supercherie, un lien social insignifiant. Dans l’ombre froide de l’église, il n’a jamais vécu la moindre rencontre, la plus petite parcelle de joie, le début d’une plénitude. Rien d’autre que des paroles incomprises récitées docilement sous le regard inquisiteur du prêtre et de l’homme sur la croix. Enfermé dans son costume du dimanche, emprisonné derrière des murs sombres et glacés, encerclé par d’autres esprits enchaînés, il ne rêvait que d’habits usés contre les roches, de montagnes lumineuses, d’amis attentifs et rieurs, de défis relevés, de sommets vaincus.

    Il sent bien qu’ici, tout est différent. On ne lui a pas parlé de la mort mais de la vie, du lien, de l’appartenance, de la communion cellulaire avec l’Univers du Vivant. Rien sur un paradis à gagner, rien sur la mort.

    Il s’est égaré dans une vision apaisante, imaginant ses trois amis baignés par l’aura lumineuse. Ultime tentative de l’égo qui perd pied. Dernier baroud d’honneur. L’image le fait sourire. Il sait qu’il doit tout abandonner.

    Tout.

     

    Elle pense soudainement aux piles pour la radio. En a-t-il encore ? Ils n’ont jamais maintenu le contact aussi longtemps. Elle n’ose rien demander. Elle a trop peur de l’entendre répondre qu’un des trois amis a disparu avec les réserves. Elle ne parvient pas non plus à couper le contact. Elle l’imagine dans sa solitude glacée et cette vision la raidit, coule en elle comme une boue invalidante.

    Elle étire ses jambes engourdies. Comment fait-il pour tenir ? L’humidité froide de la tente glisse en elle depuis si longtemps qu’elle a l’impression de moisir intérieurement. Elle ne sait même pas s’il a un abri.

    « Luc, est-ce que tu as une tente ? »

    Silence.

    « Non, je n’ai rien. Juste un réchaud et mon duvet. »

    Silence.

    Comment est-il encore vivant ? Elle repense à ce doute qui l’avait envahi. Elle craignait qu’il ne porte pas en lui une raison indéfectible pour rester en vie. Elle conçoit à quel point elle s’est trompée. Mais ce qu’il a découvert a-t-il brisé cette force intérieure ou l’a-t-elle intensifiée ?

    « Luc, il faut que tu descendes, tu ne pourras pas tenir une autre nuit. Je vais prévenir les autres grimpeurs, ils viendront te chercher. »

    Silence.

    « Je te l’ai dit, Sandra, c’est impossible de monter, il y a trop de neige. Axel est parti dans une avalanche. »

    Une avalanche. Elle imagine le corps qui disparaît dans la masse titanesque. L’avalanche que les Polonais ont entendue. Le corps d’Axel est quelque part dans le déversoir. Sous des tonnes de neige. Une immense tristesse la submerge, elle sent les larmes qui montent. Comment Luc y a-t-il échappé ? Elle ne comprend pas. Ils devaient être séparés. C’est la seule hypothèse plausible. Des flots de questions surgissent. Elle ne comprend pas.

    « Que comptes-tu faire, Luc, est-ce que tu as à manger ? »

    Silence.

    « Des soupes, quelques paquets de lyophilisés et des abricots secs. Mais j’ai pas beaucoup de gaz. J’avais partagé les réserves avec Axel. Avec le lever du jour, je verrai bien la suite. Mais il faudrait que j’attende que la neige se tasse un peu. »

    Silence.

    Elle est rassurée qu’il envisage la descente. Elle se dit que ce contact prolongé le ramène peu à peu à la réalité de sa situation et que sa raison reprend le dessus.

    « Tu as réussi à dormir ? A toi. »

    Elle ne veut plus de cette coupure silencieuse dans leur échange. Elle espère qu’il va reprendre la procédure habituelle. Elle veut retrouver l’homme déterminé qu’elle connaît, celui qui peut se sauver, qui en a les moyens. Elle veut l’arracher définitivement aux mystères qu’il a évoqués.  

    « Oui, j’ai dormi un peu. Et c’est ce que j’ai connu de plus beau depuis que je suis sur cette montagne. »

    Silence.

    Elle s’en veut, il ne fallait pas poser cette question. Elle l’a ramené vers les images qu’elle maudit, vers les gouffres qu’elle entrevoit.

    « Tu n’es pas trop fatigué ? A toi. »

    Elle a insisté sur la procédure en renforçant sa voix.

    « Je ne sais pas. Je n’y ai pas pensé en fait. Ca fait un moment que je n’ai pas bougé. J’ai l’impression d’avoir été nourri. Non, en fait, j’en suis certain. Il ne m’est jamais rien arrivé d’aussi merveilleux. »

    Silence.

    Elle sait qu’elle a échoué. Elle ne peut pas le ramener. Elle n’a plus aucune emprise sur lui. Il est ailleurs. Il a perdu ses trois amis et il parle d’instants merveilleux.

     

    « Il faut que je te laisse, Sandra, je n’ai plus que deux piles. »

    Silence.

    « Tu me rappelles dès que tu en as envie, à n’importe quelle heure, tu me dis ce que tu fais, je vais aller prévenir les grimpeurs qui sont ici », lance-t-elle rapidement. 

    Il sent dans sa voix une angoisse redoutable et il s’en veut.

    « Ne t’inquiète pas, Sandra, je vais bien et je ne veux pas que d’autres grimpeurs prennent des risques pour moi. Il y a déjà trois morts en moi, je ne veux pas en rajouter. »

    L’expression la terrifie. Elle perçoit l’immense détresse qui l’étreint, l’enserre dans un étau sombre, le cloisonne dans un cercueil. Il est enfermé dans le tombeau où gisent les souvenirs. Le survivant ne peut pas être libre, sa situation n’est pas enviable. Elle réalise avec une infinie tristesse à quel point il doit souffrir. Et elle craint que cette torture morale ne soit un précipice dans lequel il finisse par plonger.

    « A bientôt, Luc, je pense à toi. Tu n’es pas seul, s’efforce-t-elle de prononcer en détachant clairement chaque mot. A toi.

    -Non, je ne suis pas seul. Je le sais maintenant. A bientôt. »

     

    Il a coupé.

    Elle garde la radio dans ses mains comme si c’était lui qu’elle serrait. Elle réalise que ce n’est pas d’elle seule dont il parlait, ni même uniquement de Tanguy, d’Etienne et d’Axel. Ce qu’il a découvert est en lui, occupe une place gigantesque, le remplit d’une certitude inébranlable, au-delà de la raison humaine. Mais elle ne peut pas le nommer. Elle n’en a aucune image."

     

  • Ecrire pour philosopher

    "On ne pense que par images. Si tu veux être philosophe, écris des romans". Albert Camus.


    Des éditeurs et parfois des lecteurs m'ont dit que je ne devrais pas m'obstiner à écrire dans le registre du roman mais que je devrais m'atteler à écrire des essais.

    Mais si je ne m'y résouds pas, c'est parce que je tiens à ce que mes écrits ne soient pas associés à des réflexions intellectuelles mais bien davantage à ce qu'ils représentent la vie dans toute sa dimension : intellectuelle, spirituelle, philosophique, évènementielle, quotidienne, passionnelle...

    Le roman est un miroir de l'existence alors que l'essai en est son commentaire. 

    Je ne veux pas commenter.

    L'autre raison s'oppose à l'idée que le roman n'est qu'un divertissement et qu'il n'est pas destiné à conduire l'individu à un questionnement existentiel. Je pense au contraire que le roman a une force immense quant à l'identification possible du lecteur aux personnages alors que l'essai ne favorisera pas ce transfert et par conséquent la perception profonde des idées. L'essai s'en tiendra à la raison, le roman y ajoutera l'émotion.

    Si le roman parvient à transcrire une démarche intellectuelle en la nourrissant des émotions, son absorption en sera renforcée.

    Je n'oublierai jamais ma première lecture de "Citadelle" de Saint-Exupéry. Les pensées philosophiques de toute une vie.

     

    Aucun essai philosophique n'aura à mes yeux cette puissance parce que s'y ajoutent la beauté incommensurable de la musique, de la poésie, des images, des dialogues, des paysages, des odeurs, des messages, des enseignements vivants. De tout ce qui fait la vie.

     

    Alors, sans doute que je prends un risque en voulant mêler cette construction romanesque avec une démarche existentielle mais je ne peux pas trahir l'enfant qui vit en moi et qui posait sur sa poitrine le livre de Saint-Exupéry, après des heures de lecture, au fond de son lit. 

    L'enfant est là. 

    Tout ça remonte à si loin que je ne saurais continuer en le perdant. 

    Sans la moindre prétention, il me plaît de penser que Saint Exupéry et tous les autres se réjouissent de l'amour que je leur porte encore, après tant de temps. 

    Même si mes écrits n'auront jamais la puissance de leurs textes, ce qui m'importe, c'est de ne jamais délaisser l'amour des mots qu'ils m'ont transmis.

  • L'IA, intelligence artificielle

    C'est là que l'on voit que le revenu universel de base est incontournable.

    Qu'en est-il maintenant de l'avenir du développement personnel ?

    Il est clair que la disparition de la situation salariale que nous connaissons encore va être sacrément déstabilisante.

    Que feront ces individus de leurs existences dès lors qu'ils ne seront plus employés à une tâche professionnelle, comment évoluera cette société, vers quoi l'intelligence humaine va-t-elle se tourner, quels seront les objectifs de vie de ces milliards d'êtres humains ?...

    Personnellement, je pourrais cesser de travailler dès aujourd'hui et mes journées seraient considérablement bien remplies...

     

    Des robots du film «I, robot»

    Des robots du film «I, robot» — 20TH CENTURY FOX

    • La guerre des intelligences est paru chez JC Lattès ce mercredi.
    • Pour son auteur, Laurent Alexandre, l’école ne prépare pas les enfants à lutter contre l’Intelligence Artificielle.
    • Seuls les gens très intelligents seront complémentaires de l’IA.

    L’intelligence artificielle (IA) va nous manger tout cru. Pour Laurent Alexandre, chirurgien, énarque et spécialiste des nouvelles technologies, les progrès de l’IA risquent de creuser les inégalités sociales si le système éducatif n’évolue pas très vite. La guerre des intelligences, paru chez JC Lattès mercredi dernier, dessine un futur où les enfants pourraient s’implanter des circuits intégrés dans le cerveau pour rester compétitifs face à la machine. Avec 20 Minutes, l’auteur effleure les grandes questions que pose ce « tsunami technologique ».

    Dans « La guerre des intelligences », vous critiquez le système éducatif. Pour vous, l’école ne donne pas les bonnes armes aux enfants pour affronter l’intelligence artificielle. Quels sont les risques liés à l’IA ?

    Il existe un risque à long terme, celui qui a fait l’objet des disputes entre Elon Musk et Mark Zuckerberg cet été : le risque d’une intelligence artificielle hostile qui tuerait l’humanité. A mes yeux, le principal problème, c’est plutôt l’augmentation des écarts sociaux. Comme l’IA va être quasi gratuite et va faire de mieux en mieux des tâches humaines, nous risquons d’être dans une société où seuls les gens très intelligents, très innovants, très doués pourront trouver du travail. L’école aujourd’hui ne prépare pas les enfants, notamment des milieux défavorisés, à résister à l’IA.

    >> A lire aussi : L'intelligence artificielle de Deepmind (Google) apprend en se souvenant

    Comment l’école devrait-elle se préparer à l’intelligence artificielle, selon vous ?

    En faisant le contraire de ce qu’elle fait depuis trente ans. Il faut déprofessionnaliser. Tout ce qui est professionnel, technique, va être balayé par l’intelligence artificielle. Un comptable n’a pas sa place en 2030. Sans parler du cas des chauffeurs routiers avec des camions qui sauront conduire seuls dans les vingt prochaines années. Tout ce qui est "savoirs techniques" va poser un problème. Aujourd’hui, on forme les enfants à des métiers qui ne leur permettront pas d’être compétitifs face à l’intelligence artificielle. Il faut les éloigner des secteurs où l’IA sera forte.

    Sur quoi faut-il miser dans le futur ?

    Les humanités, l’esprit critique, tout ce qui est multidisciplinaire. L’IA ne sait pas faire du transfer learning [utiliser un savoir pour faire autre chose], analyser transversalement un sujet. En réalité, il faudrait donner aux gamins des savoir-faire transversaux, de la multi-disciplinarité, des objets à lire. Leur apprendre à travailler en groupe. Il faudrait mettre des Montessori à la place des ZEP. Une bonne partie des patrons de la Silicon Valley ont été formés dans des écoles Montessori.

    >> A lire aussi : Ecoles publiques, hors contrat, Montessori, Freinet...Comment se repérer entre les différentes écoles alternatives

    Ne croyez-vous pas qu’une forme de technicité restera nécessaire, rien que pour l’entretien des machines ?

    Si vous pensez que c’est un bac -2 qui va débugger l’intelligence artificielle, vous vous trompez. C’est comme penser qu’un cantonnier va faire fonctionner une centrale nucléaire. Effectivement, il restera des métiers techniques qui seront d’une complexité extraordinaire. Dans la société de demain, qui va être ultra-complexe et avec une Intelligence artificielle quasi gratuite, seuls les gens très intelligents seront complémentaires de l’IA. Vérifier qu’on n’est pas en train de créer une IA hostile, ce n’est pas un bac -3 qui en sera capable. En réalité, l’idée selon laquelle on aura besoin de plein de technicités, de développeurs bas de gamme est une idée fausse. A partir du moment où l’IA va gérer des fonctions vitales, nous opérer avec des robots chirurgicaux, gérer le trafic routier, c’est naïf de penser qu’on confiera ces tâches de monitoring à des gens qui ont une formation limitée.

    Selon vous, l’IA va laminer des professions, que voulez-vous dire exactement ?

    Aux Etats-Unis, le chauffeur-livreur-camionneur représente plus de 3 millions de personnes. La reconversion d’un camionneur de 50 ans n’ayant pas de culture générale, ne sachant rien faire d’autre, qui a quitté l’école à 16 ans, ne va pas être une mince affaire. On ne va pas reconvertir les 3 millions de chauffeurs routiers américains d’un claquement de doigts. La reconversion des comptables ne va pas être simple non plus. Une minorité d’entre eux deviendra expert comptable, et les autres ? Il existe des logiciels d’IA qui remplacent intégralement un comptable. La radiologie sera faite par l’IA dans pas longtemps mais je n’ai aucun souci pour les radiologues qui sont bac + 10, je suis plus inquiet pour les camionneurs.

    >> A lire aussi : Les robots vont-ils vraiment voler nos emplois?

    Quand vous voyez qu’un spécialiste de deep learning est payé 100 fois mieux que le professeur de collège le mieux payé au monde, c’est dément. On paye cent fois plus les gens qui éduquent le cerveau en silicium que ceux qui éduquent le cerveau biologique. Si on veut créer de la complémentarité, il faudrait faire le contraire.

    Vous semblez décrire une intelligence artificielle qui va creuser les inégalités…

    On va vers une crise sociale si on n’améliore pas considérablement le système scolaire. La bourgeoisie met déjà ses enfants dans des écoles d’exception. Le souci, ce sont les enfants défavorisés que le système encourage à aller là où l’IA va les dévorer. Notre système scolaire est construit en dépit du bon sens. Il y a même des métiers sophistiqués qui vont être challengés. Rockefeller Institute, à New York, l’un des plus grands centres médicaux au monde, a publié une étude cet été selon laquelle l’IA est 1.000 fois plus rapide que leurs meilleurs généticiens du cancer. Quand vous en êtes là, ça veut dire que vous serez bientôt à un million, un milliard de fois plus rapide qu’un généticien du cancer. Vous imaginez pour un comptable ou un petit employé de back-office ?

    >> A lire aussi : Quand les machines battent l’Homme

    Vous décrivez un futur qui se laisse séduire par l’eugénisme, ne peut-on pas imaginer un autre chemin, moins catastrophiste ?

    Quand on voit les chiffres que je cite : 50 % des jeunes chinois souhaitent augmenter le QI de leur bébé par des méthodes biotechnologiques. Dans certaines régions du monde, on va aller vers de l’eugénisme positif. On a déjà commencé à faire de l’eugénisme négatif. Je vous rappelle qu’en France, la pratique de l’IVG est très répandue dans le cas d’un dépistage d’une trisomie 21. L’eugénisme n’est pas une perspective, c’est une réalité. On a déjà mis un doigt dans l’eugénisme, des zones vont pratiquer l’eugénisme positif. Est-ce que ce sera possible dans un pays comme la France ? Est-ce qu’il sera possible de résister ? Il est probable, et je ne m’en félicite pas, qu’on entre dans un engrenage, neurotechnologique avec les technologies d’eugénisme. En 2030, on pourra mettre des circuits intégrés dans le cerveau des enfants d’une façon ou d’une autre et on le fera.

    En somme, en déléguant les tâches, ne risque-t-on pas de devenir moins intelligent ?

    A partir du moment où on a un tsunami de datas et une puissance informatique forte pour les traiter, le neurone abandonne forcément le traitement de la data. Dans le livre, je cite des études qui ont été faites par des neurologues à Londres sur les chauffeurs de taxi, la zone de mémorisation spatiale, l’hippocampe, s’atrophie.

    Ne peut-on pas imaginer une cohabitation pacifique plutôt qu’un affrontement ?

    C’est le but mais n’oubliez pas que l’inertie des cerveaux humains est terrible. Les enfants qu’on forme aujourd’hui seront encore vivants à la fin du siècle. Imaginez l’IA entre 2050 et 2100. Notre cerveau ne bouge pas, sauf avec les techniques de neuroenhancement [de renforcement], alors que l’IA galope. Il y a dix ans, on pensait que jamais une voiture ne se conduirait seule. Regardez les progrès actuels. Parmi les enfants qu’on forme aujourd’hui dans les écoles populaires, il n’y en a pas un qui sera compétitif contre l’IA en 2070.

  • Courir

     

    Aujourd'hui, à la descente du sommet du jour, j'avais cette musique qui tournait en boucle dans les écouteurs du MP3 et c'est à "l'image" de ces instants là-haut. 

    J'ai dansé sur les chemins de pierre, j'ai crié mon bonheur, j'ai lancé mes jambes, j'ai posé mes pieds là où ils devaient être pour ne pas tomber, j'ai posé les pointes de mes bâtons là où ils devaient être pour ne pas tomber, j'ai scruté chaque pierre pour ne pas tomber, j'ai sué et soufflé, une heure trente sans aucune pause, la puissance, juste le bonheur de la puissance.

    Oh, bien sûr, des milliers de coureurs iraient plus vite que moi mais ça n'a absolument aucune importance. Je vais à la vitesse qui me réjouit.

    Ce plaisir du corps en action, encore une fois, pour la millième fois, je pense qu'il est impossible de vivre pleinement tant que cette jouissance n'est pas éprouvée, tant que le corps n'existe pas pour autre chose qu'une activité quotidienne, répétitive, intentionnelle et bien souvent pour des objectifs matériels. 

    Que faisons-nous de nos corps ? À quels moments vivons-nous réellement en lui, avec lui, au plus profond ? Juste pour lui, sans aucun objectif autre que cette rencontre intime. Lui et nous.

    Combien de fois sur une semaine, un mois, un an, éprouvons-nous sa puissance, ce miracle de la force, le souffle des poumons, la brûlure des muscles, les battements cardiaques, l'intensité de cette complexité vivante ?

    Combien de gens mourront sans connaître d'eux autre chose que les dysfonctionnements physiques et ce regard méfiant, inquiet ou même détestable sur ce corps qui les empêche d'exister comme ils le souhaitent ? 

    J'ai une sciatique, des douleurs permanentes dans les orteils du pied gauche, comme s'ils étaient brûlés de l'intérieur, une excroissance osseuse sur la colonne vertébrale, la maladie de Dupuytren, une vésicule biliaire qui ne fonctionne plus et lance, comme un point de côté incessant, des organes emplis de nodules, des pathologies qu'il faut chercher dans les annexes du Vidal... etc etc etc... mais tout le reste fonctionne, mes jambes peuvent pousser à la montée et absorber les chocs à la descente, mon souffle est bon, mon coeur est un piston infatigable, mon plaisir à suer est un carburant inépuisable, je peux rester concentré pour analyser le terrain à chaque seconde et savoir où poser mes pieds, mes bras jouent avec les bâtons de randonnée, mes abdominaux tendus protègent mon dos et je ris tout seul quand cette force m'anime et ruisselle, je ris et je bénis ce corps.

    Courir n'a aucun sens, courir ne sert à rien. Et encore moins en montagne. Il n'y a aucune urgence, pas de rendez-vous, pas de raison professionnelle, pas de compétition, rien à "gagner" mais tout à perdre si ça n'est pas fait. 

    Qu'est-ce que ce "tout" ?

    Là : 

    JUSQU'AU BOUT

    EXTRAIT

    Il écrivit toutes ses réflexions puis il décida d’aller courir. Il devait entretenir son corps désormais. Avec attention et rigueur. Se muscler, gagner en endurance, en puissance, en résistance, supporter la douleur, le froid, la faim, la soif. Le bonheur absolu des samouraïs. Il deviendrait comme eux. L’esprit et le corps unis dans une même lutte. La joie qui montait en lui, comme un magma brûlant, dense, vigoureux, une fièvre élévatrice. Il se sentit presque grandir. C’était fabuleux. Il fallait courir pour libérer cette puissance.

    Il sortit et reçut la lumière du soleil comme un don.

     

    Il quitta son sous-pull. Son torse devait se nourrir des ondes divines. Il aurait aimé courir nu mais les esprits pervers n’auraient pas compris.

    Il partit sur la route.

    Dès les premières minutes, il chercha à se concentrer sur le rythme de ses foulées, la musique de son souffle et de ses pas, le tempo de son cœur, se coupant du monde extérieur, n’acceptant que les rayons solaires et la brise fraîche, sans objectif précis, il s’enfonça dans les forêts, traversa le plateau granitique de la Pierre Levée, suivit un temps le ruisseau du Ninian, rejoignit une route qu’il ne chercha pas à reconnaître, refusant de construire un parcours, limitant le travail de son esprit à la précision de ses gestes et quand il sentit que les muscles des jambes durcissaient, que le ventre et le dos supportaient de plus en plus difficilement les chocs répétés, il s’interdit de penser à un probable retour et, peu à peu, il sentit s’installer en lui la mécanique hypnotique de la course, s’engloutissant à l’intérieur de lui-même, insensible à toutes les sensations extérieures, ne vivant que dans l’infini profondeur de son propre abîme, il ne distingua de son corps que le passage rapide devant ses yeux d’un pied puis d’un autre, le premier disparaissant, immédiatement remplacé par le second et cela sans fin, et il trouva magnifique la mélodie répétitive de ses pas sur le corps de la Terre, comme des étreintes répétées, un don d’énergie partagée, il buvait à la source de vie et s’enivrait de jouissance, cette alternance rapide et saccadée et cette absence de volonté, le corps agissant indépendamment de tout contrôle, sans crainte et donc sans fatigue, le cerveau, submergé de douleurs ayant abandonné l’habitacle, s’évaporant dans un ailleurs sans nom, il la trouva magnifique cette musique en lui, chaque foulée se répercutant dans l’inextricable fouillis de ses fibres musculaires, dans les souffles puissants jaillissant de ses poumons vivants, comme une alarme infinie qui retentit, un appel à la vie, un cri de nouveau-né qui emplirait le ciel et gonflerait les nuages, ses perles de sueur comme des semences inondant la Terre, les râles de sa gorge comme des mots d’amour et il comprit pleinement, par-delà les pensées, que les poumons, le cœur, le sang et les cellules n’existaient que dans ces instants d’extrême exploitation, que les jours calmes étaient des jours morts, des jours sans éveil, des jours d’abandon et de faiblesse, des heures disparues dans le néant de la mort, des pourritures rongeant l’extase, des impuissances de verge éteinte, des mollesses de cadavres agités dans l’attente des vers, c’était inacceptable et il ne l’accepterait jamais, sa vie devait être comme cette course, sans cassure, sans déchet, sans seconde évaporée, un cri de vie dans le silence des cimetières, une rage aimante comme un hommage, il plongerait son âme dans le calice du monde jusqu’à noyer les derniers résidus des morales apprises, il couvrirait la Terre de son corps embrasé, il emplirait le vide de son amour enflammé, il sentit les larmes couler, c’était si beau ce moment de vie, enfin la vie.

    Il courut si longtemps qu’il ne sut pas quand il rentra.

     

    COURIR, COURIR, encore et encore

  • Les habits de l'automne

    La montagne me comble de bonheur.

    J'y trouve l'effort physique et la contemplation.

     

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  • L'école et le loisir de penser

     

    L'école ou le loisir de penser

     

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    • Yvan Droumaguet, agrégé de philosophie, participant aux ateliers de la Société bretonne de philosophie et auteur aux Editions Apogée
      Yvan Droumaguet, agrégé de philosophie, participant aux ateliers de la Société bretonne de philosophie et auteur aux Editions Apogée | DR

    Yvan Droumaguet (1)

    Écrire sur l'école en pleine période de vacances paraîtra peut-être intempestif et davantage encore en défendant l'école comme loisir. Ce retour au sens originaire grec du mot, celui du loisir d'étudier que seul motive le désir de s'instruire, n'est-ce pas en effet la nostalgie d'un temps à jamais disparu ?

    Au moment où les résultats du baccalauréat montraient un nouveau record du pourcentage de reçus, à la satisfaction des autorités qui voient là sans plus s'interroger un signe de réussite, je relisais quelques-uns des articles de Jacques Muglioni, doyen de l'Inspection générale de philosophie de 1971 à 1983, précisément regroupés sous ce titre : L'école ou le loisir de penser(2).

    Que nous disait-il ? D'abord, que la plus grande des menaces pour l'école était qu'elle perde son sens. L'art d'enseigner, c'est-à-dire d'éveiller la pensée et de la guider sur les chemins du savoir, a laissé la place à des procédures techniques, à l'application de consignes produisant des comportements pouvant faire l'objet de contrôles. Certes, il est utile d'acquérir des compétences, mais on perd l'essentiel quand l'enseignement ne vise plus à développer l'humain en l'enfant, ce qui est proprement l'élever.

    Élever à l'humanité n'est pas adapter à la société telle qu'elle est, mais permettre de devenir un sujet autonome capable de penser et d'agir dans un avenir que nul ne connaît ni ne peut prévoir. Se servir de sa propre raison, être responsable de ses pensées et de ses actes, à cela se résumait la devise des Lumières. Cela s'appelle la liberté et donne à l'acte d'enseigner son sens et son unité.

    Une école qui libère

    La liberté est tout entière dans cet effort de penser sans lequel les connaissances se dégradent en informations et les valeurs en préjugés. Il n'est pas de savoir sans réflexion. Je ne connais que ce que je fais l'effort de penser.

    Dans un monde complexe et dangereux, nous avons grand besoin de cette éducation à la liberté. Loin de se confondre avec la spontanéité des désirs, la liberté s'acquiert par l'apprentissage de la réflexion, ce qui signifie d'abord prendre de la distance à l'égard de nos émotions et de nos croyances. Nos certitudes et nos valeurs ont elles-mêmes besoin d'être pensées, mises en question si nous voulons éviter l'enfermement qui mène au rejet de l'autre et au fanatisme. C'est là le rôle d'une école qui libère et élève.

    Retrouver le lien essentiel de l'école à la liberté, c'est aussi redonner à la culture son véritable sens. La culture est cette construction de soi toujours inachevée qui exige une réflexion sur les croyances, habitudes et valeurs reçues afin de ne pas leur être asservis. Ne pas être enfermé dans une culture particulière, ce n'est pas la rejeter. C'est en comprendre le sens et pouvoir en juger librement, ce qui exige de s'ouvrir à l'universel, particulièrement par l'étude des grandes œuvres du passé.

    Enfin, si nul ne doit être empêché de s'instruire, ce qui est le sens vrai de l'égalité de l'école, cette égalité devant l'instruction n'est pas égalité des élèves en lettres ou en mathématiques, comme le disait justement Jacques Muglioni. Contre la dégradation de l'égalité en égalitarisme, il faut dire que l'égalité des conditions et des chances n'est pas celle des intelligences ni des talents.

    Oui, ces considérations sont bien intempestives au regard de l'évolution de l'enseignement depuis des décennies. Mais sans éducation à la réflexion, sans relation à l'universel de la vérité, sans ce que l'on nomme de ce beau mot d'humanités, l'école peut-elle encore être libératrice ?

    (1) Yvan Droumaguet, agrégé de philosophie.

    (2) Jacques Muglioni, L'école ou le loisir de penser, CNDP, Paris 1 993.

  • Sur la chasse (suite 4)

    On est "bien" parti pour battre des records...

    Si vous allez vous promener pour profiter des bienfaits de la nature, accrochez une grosse cloche à votre sac à dos (quoique certains chasseurs sont "bouchés"...ou "bouchers"...)

     

    Illustration.

    Illustration. Photo doc C. Czernecki

    Un trentenaire aurait tiré à trois reprises sur un sexagénaire lors d'une partie de chasse, lundi 2 octobre, à Seillons-Source-d'Argens. Il a été placé en garde à vue.

    Le suspect participait à une partie de chasse avec un ami lorsqu'il a cru apercevoir un sanglier entre les buissons. Après avoir tiré à trois reprises, il a pris conscience de sa fatale erreur. Sa cible était un homme. 

    Interpellé, il a été placé en garde à vue, informe 20 minutes. Le test de dépistage d'alcool s'est révélé négatif. L'enquête a été confiée à la brigade de Brignoles. 

    Déjà 143 accidents de chasse ont été recensés pour la saison 2016-2017, a indiqué l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS). Parmi les 18 cas mortels, un homme de 57 ans, qui a perdu la vie à Clans dans les Alpes-Maritimes, samedi 16 septembre. 

    >> LIRE AUSSI. Un mort dans les Alpes-Maritimes et deux blessés dans le Var dans des accidents de chasse

  • La lecture qui délivre la paix.

    Le collège de Banon maintient ses 20 minutes de lecture obligatoire pour tous

    Par David AussillouFrance Bleu ProvenceJeudi 28 septembre 2017 à 18:28

    20 minutes de lecture dans le silence pour les élèves et les profs du collège de Banon
    20 minutes de lecture dans le silence pour les élèves et les profs du collège de Banon © Maxppp - David Aussillou

    Comme l'an dernier, chaque jour, après l'heure du déjeuner, tous les élèves et le personnel du collège de Banon (Alpes-de-Haute-Provence) se mettent à lire dans le silence. Un rituel qui rend tout le monde plus paisible.

    Il est 13h40. Une mélodie retentit dans le collège de Banon (Alpes-de-Haute-Provence). Les 150 élèves sortent tous un livre de leur sac. Et comme par magie, ils s'installent et se mettent à lire. Seuls ou à côté d'un camarade. Un roman ou une BD. Rien n'est imposé. Sauf le silence.

    Ce rituel existe depuis plus d'un an dans cet établissement sans histoire. La principale a voulu ainsi mieux utiliser la pause de la mi-journée. Au départ, certains étaient septiques de reprendre l'idée venue d'un lycée d'Istanbul en Turquie. "Quand j'ai vu que les enfants y prenaient du plaisir, je me suis dit que c'était gagné" raconte Marianne Lew, la principale.

    Stephen King ou Lucky Luke

    D'autant que dans le collège, tout le monde joue le jeu. À 13h40, comme tous les élèves, les adultes ouvrent eux aussi un livre. Les enseignants comme la cantinière. Parfois, ils se sont remis à lire. "Ça fait du bien"confie l'adjoint de direction.

    Depuis l'instauration de la lecture obligatoire, les exclusions de classe ont été divisées par trois l’après midi. En refermant un Stephen King, Arthur, 15 ans, dit lire aujourd'hui chaque jour : "C'est comme quand je me lave les dents". Enzo lui se contente de lire des Lucky Luke : "Ça passe vite le midi".

    Et pourquoi pas dans les quartiers nord de Marseille ?

    Au début de cette nouvelle année scolaire, tous les élèves ont été consultés sur la reconduction ou non de l'opération. 88% ont réclamé la poursuite du rituel. Aujourd'hui, d'autres collèges en France ont repris l'idée. Dans l'Académie du Grand Est, une vingtaine d'établissement sont prêts à le faire.

    À Banon, la principale est persuadée qu'elle pourrait aussi le faire dans un établissement sensiblecomme ceux des quartiers Nord de Marseille. "Ça marcherait, dit-elle. S'il faut adapter la durée ou la façon de se procurer les livres, c'est possible. Mais le silence est universel. Et contre la violence, la lecture est absolument indiquée.