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  • Stratégies de manipulation. (2)

    Les dix stratégies de manipulation de masses

    http://resistanceinventerre.wordpress.com/2012/03/03/les-dix-strategies-de-manipulation-de-masses/

    PRESSENZA Boston, 21/09/10
     
    Noam Chomsky
    Le linguiste nord-américain Noam Chomsky a élaboré une liste des « Dix Stratégies de Manipulation » à travers les média. Nous la reproduisons ici. Elle détaille l’éventail, depuis la stratégie de la distraction, en passant par la stratégie de la dégradation jusqu’à maintenir le public dans l’ignorance et la médiocrité.
    1/ La stratégie de la distraction
    Élément primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes. La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s’intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l’économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la cybernétique. « Garder l’attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser; de retour à la ferme avec les autres animaux. » Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »
     2/ Créer des problèmes, puis offrir des solutions
    Cette méthode est aussi appelée « problème-réaction-solution ». On crée d’abord un problème, une « situation » prévue pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter. Par exemple: laisser se développer la violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore : créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics.
    3/ La stratégie de la dégradation
    Pour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer progressivement, en « dégradé », sur une durée de 10 ans. C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles (néolibéralisme) ont été imposées durant les années 1980 à 1990. Chômage massif, précarité, flexibilité,
    délocalisations, salaires n’assurant plus un revenu décent, autant de changements qui auraient provoqué une révolution s’ils avaient été appliqués brutalement.
    4/ La stratégie du différé
    Une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme « douloureuse mais nécessaire », en obtenant l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur. Il est toujours plus facile d’accepter un sacrifice futur qu’un sacrifice immédiat. D’abord parce que l’effort n’est pas à fournir tout de suite. Ensuite parce que le public a toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain » et que le sacrifice demandé pourra être évité. Enfin, cela laisse du temps au public pour s’habituer à l’idée du changement et l’accepter avec résignation lorsque le moment sera venu.
    5/ S’adresser au public comme à des enfants en bas-âge
    La plupart des publicités destinées au grand-public utilisent un discours, des arguments, des personnages, et un ton particulièrement infantilisants, souvent proche du débilitant, comme si le spectateur était un enfant en bas-âge ou un handicapé mental. Plus on cherchera à tromper le spectateur, plus on adoptera un ton infantilisant. Pourquoi ? «Si on s’adresse à une personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou une réaction aussi dénuée de sens critique que celle d’une personne de 12 ans». Extrait de «Armes silencieuses pour guerres tranquilles»
    6/ Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion
    Faire appel à l’émotionnel est une technique classique pour court-circuiter l’analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus, l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des pulsions, ou des comportements…
    7/ Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise
    Faire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage. « La qualité de l’éducation donnée aux classes inférieures doit être la plus pauvre, de telle sorte que le fossé de l’ignorance qui isole les classes inférieures des classes supérieures soit et demeure incompréhensible par les classes inférieures. Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »
     8/ Encourager le public à se complaire dans la médiocrité
    Encourager le public à trouver « cool » le fait d’être bête, vulgaire, et inculte…
    9/ Remplacer la révolte par la culpabilité
     Faire croire à l’individu qu’il est seul responsable de son malheur, à cause de l’insuffisance de son intelligence, de ses capacités, ou de ses efforts. Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique, l’individu s’auto-dévalue et culpabilise, ce qui engendre un état dépressif dont l’un des effets est l’inhibition de l’action. Et sans action, pas de révolution!…
     10/ Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes
    Au cours des 50 dernières années, les progrès fulgurants de la science ont creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles détenues et utilisées par les élites dirigeantes. Grâce à la biologie, la neurobiologie, et la psychologie appliquée, le « système » est parvenu à une connaissance avancée de l’être humain, à la fois physiquement et psychologiquement. Le système en est arrivé à mieux connaître l’individu moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.

     

    « Cette société durera, avec ses souffrances et ses injustices, tant et aussi longtemps qu’on prétendra que les engins de mort créés par les hommes sont limités, que la Terre est inépuisable et que le monde est une poubelle sans fond. A ce stade de l’histoire, il n’y a plus qu’une alternative. Ou bien la population prend sa destinée en main et se préoccupe de l’intérêt général guidée en cela par des valeurs de solidarité ou bien c’en sera fait de sa destinée tout court. »
    Noam Chomsky – né en 1928 – Angleterre, 1974
    ————————
    Message d’un lecteur du blog (24/04/12) : Pardonnez-moi mais c’est une erreur factuelle grave que de porter le mérite du travail d’un intellectuel à un autre. Ces stratégies ont été décrites par Cody Goodfellow dans son livre
    « Silent Weapons for quiet wars ».

    Plusieurs sites internet donnent le mérite à Noam Chomsky par erreur. Même si M. Chomsky a écrit des livres qui traitent du sujet comme dans Necessary Illusions, il n’a jamais développé clairement les 10 stratégies comme Cody Goodfellows.

  • "Le symbole et son revers"

    Charlie Hebdo, le symbole et son revers

    « J’ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre. » Spinoza (Traité de l’autorité politique)

    Bal tragique à Charlie-Hebdo ? Trop facile. Disons-le tout de suite, nous ne sommes pas en très bon terme avec les usurpateurs. Ainsi n’avons-nous pas plus d’accointances avec les quelques encravatés fantoches à la tête de ce pays qu’avec quelconques fanatiques religieux lobotomisés ou autres caricaturistes subversifs de kermesse. Nous n’essayerons pas de tirer une obscène épingle de ce jeu de tartufes comme le fait depuis ce midi tout le théâtre politico-médiatique auquel se joint, comme à chaque fois que cela peut la distraire, la partie de la populace qui aime l’odeur du sang et la compassion à peu de frais.

    Nous voulons simplement faire entendre ou donner à lire une opinion probablement dissonante, peut-être scandaleuse pour certains mais assurément honnête. À l’heure qu’il est, cela n’aura pu échapper à personne : dix journalistes de Charlie Hebdo et deux policiers ont été abattus au siège du journal par au moins deux hommes au nom du fanatisme islamique. Nous ne connaissions pas personnellement ces victimes, pas plus que nous ne connaissons d’ailleurs le chômeur au bonnet sale et au regard perdu croisé dans la rue, ou le clochard qui dormira ce soir sur les sièges plastiqués de la ligne 7. Des journalistes il en meurt peu. Des chômeurs et des clochards, beaucoup.

    Epargnez-nous le couplet sur la violence directe de l’acte. Il n’a échappé à personne mais en dernière instance un mort est un mort. Selon l’ANPAA (ndlr : Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie), la France est le deuxième pays consommateur d’anxiolytiques en Europe… Les premières catégories socioprofessionnelles ayant recours au suicide sont les agriculteurs et les policiers… Il en est mort deux aujourd’hui, de policiers. Nous l’avions presque oublié. Ils n’étaient pas dessinateurs… On se souvient de Daumier, pas tellement de Savary. Ils défendaient la liberté de circuler, pas la liberté de la presse. Décidément, la mémoire collective, ça ne tient pas à grand-chose…

    Le spectacle de l’actuelle communion de surface, ambiance hypocrisie de repas de famille ou de salle des fêtes est proprement nauséeux. À l’instar des grands Anciens, nous sommes attachés à la notion de hiérarchie. Dans la légitimité, dans le talent, dans la souffrance. Que la classe politique fasse semblant de s’émouvoir et de « partager », de concert, la douleur des familles comme on partage une bicyclette ou une fin d’éclair au chocolat n’est plus tellement révoltant, tant le cirque de cette triste république bananière autant début-de-siècle que fin-de-race, est devenu quotidien. Que les médias « mainstream » fassent du pognon sur le cadavre à peine recouvert de leurs confrères, on ne pouvait pas attendre de leur part beaucoup plus de retenue… enserrés qu’ils sont dans les mâchoires de cet hydre polycéphale qu’on appelle l’« information en continu ».

    Qu’une partie du peuple français trompe l’ennui d’une modernité maussade dans du pathos « cuisine au beurre » et de l’affect soldé aux puces, cela s’entend également. « Quelle chose hideuse que la foule », disait déjà Victor Hugo. Que chacun essaye de tirer les brancards à soi pour faire porter le chapeau à son voisin fait aussi partie de ce jeu vulgaire. Parce qu’il est convenu que la morale, l’intégrité, la virilité intellectuelle et la pudeur ne sont pas des lois écrites, et qu’à ce titre elles ne bénéficient pas de l’ombre réparatrice du cortège des dévots spontanés. Mais la hiérarchie veut que chacun reste à sa place. Aussi, que les journalistes qui n’ont pas d’informations se taisent. Que les politiques qui n’ont rien à dire arrêtent d’exercer, puisque c’est là leur métier. Que les gens que ça ne concerne pas aillent dire bonjour à leur voisin, tenir la porte à la vieille dame de leur immeuble, promener leurs chiens ou prendre soin de leurs proches.

    Nous n’avons jamais partagé les idées de monsieur Philippe Val, de feu Stéphane Charbonnier et de leurs confrères. Il va de soi que nous condamnons fermement les messages de haine à l’encontre de ces personnes dont la plupart ont perdu la vie. La fermeté de nos positions s’étend à la condamnation absolue de cet acte ignoble commis sur notre sol à l’encontre de citoyens français et à la montée constante des tensions dont les premiers négateurs, au jour le jour, sont les médias de gauche (vous nous excuserez le pléonasme). Nous ne faisons que mettre en exergue l’hypocrisie larvée de ce théâtre de guignols dont l’obscénité touche en premier lieu les victimes et nous appliquons à faire prévaloir l’analyse et la raison sur l’émotion gratuite, ne serait-ce que pour essayer de comprendre d’où vient le mal pour avoir une chance de le contenir à défaut de pouvoir l’éradiquer.

    On nous répondra qu’au-delà des journalistes et de leurs étiquettes, un symbole a été attaqué ! Nous aurions été les premiers à défendre la liberté d’expression si elle était encore ce qu’elle fût. Il y a bien longtemps que cette république, « garce vérolée, toujours debout sur son trottoir » comme disait Brasillach, n’avale plus les symboles que pour le plaisir de les vomir. Tous les gens sérieux savent ce qu’il en est et si nous nous sommes empressés de sourire au double discours de Manuel Valls, c’était bien uniquement pour être sûr de n’en point pleurer.

    Où étaient donc les indignés professionnels et les hauts gardiens de la liberté d’expression lorsqu’un humoriste franco-camerounais a été désigné comme ennemi public numéro un par ce même monsieur alors ministre de l’Intérieur ? Certainement pas dans les zéniths de France. Où étaient les journalistes de terrain en mars 2010 lors de l’affaire Saïd Bouararach ? Certainement pas en tenue de plongée dans le canal de l’Ourcq. Où étaient les défenseurs du drapeau national lorsque l’inénarrable BHL est allé le noyer dans le sang de la honte en Libye et en Syrie ? Certainement pas dans la rue. Et qu’en fut-il donc de l’émotion suscitée par la trentaine de journalistes syriens tués par les mêmes fondamentalistes sous sponsors occidental lors de l’agression de la République arabe syrienne ? En réalité, il y a bien longtemps que la liberté d’expression roule en boite automatique. Trop longtemps pour que nous joignions nos voix aux propagandistes droit-de-l’hommistes zélés et à leur union sacrés des manipulés-manipulateurs.

    Que des policiers français soient abattus comme des chiens à l’arme automatique n’a par ailleurs pas l’air de constituer l’effritement d’un symbole. La police…la sécurité…le maintient de l’ordre…il faut avouer que c’est un peu réactionnaire tout cela, et très loin de la ligne de pensée libertaire de Charlie Hebdo. Et pourtant deux agents de la paix sont restés au sol, boulevard Richard-Lenoir, pour être intervenus. Comme quoi, les premiers à dépasser les étiquettes ne sont pas toujours ceux qu’on croit.
    Nous avons une pensée sincère pour ces deux policiers, tués par des fanatiques pour en avoir défendu d’autres, et pour le clochard qui essayera de dormir, ce soir encore, sur les bancs plastiqués de la ligne 7.

    Maxime Le Nagard

    Avis: 8.6/10 (90 votes pris en compte)
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  • "Je ne suis pas Charlie"

    Je ne suis pas Charlie Par Bruno Bertez

    Je ne suis pas Charlie  Par Bruno Bertez

    Comme vous vous en doutez, j’ai longuement hésité avant d’écrire ces quelques lignes. Prendre le contre-pied, s’opposer frontalement à un mouvement de masse, c’est être plus que téméraire, c’est être inconscient. 

    Certains diraient même que le titre que je choisis est une provocation. Je ne le conteste pas car, comme les caricaturistes et journalistes de Charlie Hebdo, je pratique moi-même la caricature. Je force le trait, j’exagère, je grossis, pour frapper, pour retenir l’attention et ainsi, mieux convaincre. 

    Le grand mouvement « Je suis Charlie » a quelque chose de dégoûtant. Qu’est-ce que cela veut dire « Je suis Charlie » ? Cela veut dire, je me prends, je me mets à la place de ceux qui ont mené un combat. Je ne précise pas le combat car ce combat était multiple. Ce qui est sûr, c’est que c’était un combat contre l’esprit dominant, contre la bêtise, contre la pensée unique, contre le conformisme. Je ne retiens pas des gens de Charlie Hebdo qu’ils étaient journalistes car je n’ai pas le sentiment, mais je peux me tromper, que leur intention première était d’informer. Je pense, qu’avant tout, ils voulaient bousculer, démystifier, chambouler, ils voulaient renverser des statues, faire bouger. C’était des iconoclastes. Pour moi, plus que des journalistes, c’était des combattants. Des combattants d’une certaine forme de liberté que je confonds pas avec la liberté de la presse. Certains propos de leurs dirigeants vont dans ce sens. 

    Dans le combat qu’ils ont mené, on ne peut pas dire qu’ils étaient bien nombreux. Non seulement, ils n’étaient qu’une poignée, mais leur journal était diffusé à 30.000 exemplaires, c’est peu. C’est peu pour vivre, c’est peu pour progresser, c’est peu pour influencer. Les gens de Charlie Hebdo étaient donc, pour moi, des combattants, mais des combattants relativement isolés. Qui leur a apporté du soutien dans leurs différents combats et, en particulier, dans celui qui a causé leur perte. Bien peu. La  masse, la foule, les politiques, tous ces gens ont plutôt eu tendance à prendre leurs distances avec Charlie Hebdo lorsqu’ils ont publié ces pages sacrilèges sur l’Islam. Bien peu l’ont soutenu ou popularisé son combat quand il s’en est pris à la Charia. 

    Que dire sur leur protection. Inadéquate, réduite à un minimum. Leur protection était purement formelle, cosmétique, un peu comme pour faire semblant. Derrière le dispositif, si on peut le qualifier ainsi, il n’y avait nulle réflexion, nulle tentative de prévenir efficacement. 

    Charlie Hebdo était bien seul quand il était vivant, mais ils sont tous là, maintenant qu’ils sont morts. Ils sont tous là, ceux qui, selon moi, ont contribué au triste destin de Charlie Hebdo. Si Charlie avait été soutenu par un milieu favorable, par une opinion publique courageuse, ils seraient certainement encore vivants. Il faut oser, me semble-t-il, trouver scandaleux ce reversement de l’opinion et des pouvoirs et dire que c’est quand on est en vie que l’on a besoin de soutien, et non pas quand on est mort. Malgré leur grande ampleur, les manifestations actuelles ont quelque chose de dérisoire et j’avoue que c’est en raison de la honte qu’elles m’inspirent que j’ai écrit ces quelques lignes. Les Français sont plus prompts à agiter des petits panneaux, ce qui ne leur coûte rien, qu’à se lever et à se battre pour les vraies libertés. 

    Je suis étonné de la discrétion dont on fait preuve à l’égard de l’un des meilleurs d’entre eux, Bernard Maris, cet économiste non-conformiste. Bernard Maris était un économiste d’exceptionnelle qualité. La preuve, il s’était montré ces derniers temps capable de dépasser l’économisme et de l’intégrer dans une réflexion beaucoup plus vaste, philosophique et sociologique. Si l’on avait fait autour des travaux de Bernard Maris ou autour de ses chroniques signées « Oncle Bernard » autant de tapage que l’on en fait maintenant, le débat économique français aurait été porté à un niveau supérieur à ce qu’il est maintenant. On serait rentré dans le vif du sujet. Mais Bernard Maris, ses travaux d’économiste, la récente évolution de sa pensée, tout cela n’intéresse personne car ce n’est pas récupérable. En parler maintenant dérangerait ceux qui orchestrent la grande mystification en cours. 

    La grande mystification en cours, c’est celle de l’Union Nationale. Quel rapport y a t’il entre ce qui est intervenu mercredi dernier et l’Union Nationale, Grand Dieu ? Aucun. Absolument aucun. L’appel à l’Union Nationale est une escroquerie de communiquant politique : il s’agit de saisir l’opportunité de faire oublier une politique désastreuse, aussi bien de droite que de gauche, une politique qui divise. C’est cette politique qui divise, qui fragmente, qui disloque le corps social qui, précisément, nourrit le terreau sur lequel on peut semer le terrorisme. Le terrorisme prospère si les conditions lui sont favorables. Or, précisément, les politiques actuelles isolent les gens, renforcent les égoïsmes, brisent les liens sociaux et les solidarités spontanées. Je ne vise pas cette solidarité de façade que les politiciens ne cessent d’invoquer pour justifier leurs politiques scélérates. La politique intérieure est désespérante au sens fort, elle tue tout espoir. La politique extérieure est encore pire ; elle fabrique des ennemis. Certains réels, d’autres imaginaires. Cette politique étrangère se confère le droit de bombarder, de tuer sans discernement, de démoniser des populations entières avec l’aide d’un vocabulaire et de discours irresponsables. 

    Je n’ai aucune idée de la personnalité des assassins. Ce sont eux qui ont tué, cela aurait pu en être d’autres. Les conditions sont prêtes, elles sont réunies pour que la barbarie se propage. Jusqu’à présent, les Français bien-pensants ont fermé les yeux ; pour eux, la barbarie, c’est ailleurs, mais l’action criminelle de ceux qui ont opéré devrait leur rappeler que la barbarie peut aussi faire ses ravages chez nous.  

    Je ne vois personne dans les milieux responsables ou dans les médias qui comprenne que ces événements terribles devaient mériter mieux qu’une action publicitaire et qu’ils imposaient au contraire que l’on fasse progresser la conscience des Français, que l’on pose les vrais débats. Que l’on s’adresse à l’intelligence. Non. Ce qui a été choisi, c’est de massifier, de resserrer les rangs du troupeau. La démarche de Charlie Hebdo, qui a toujours été de lutter contre le troupeau, contre la bien-pensance, s’est trouvée trahie dès l’instant même de l’assassinat. Ils ont été assassinés une seconde fois. Politiciens de droite, de gauche, journalistes, commentateurs, ils sont tous complices pour dissimuler et enterrer les vraies questions, tous complices pour mettre le couvercle de l’émotionnel imbécile sur les questionnements qui s’imposent. 

    Aux proches des victimes, à ceux qu’ils aimaient et qui les aimaient, je veux dire toute ma compassion. Je veux dire également toute mon admiration pour la démarche  qui animait l’équipe de Charlie Hebdo, sa révolte et son courage. Les contenus de leur journal, leurs idées, leur art, étaient le leur et ils avaient choisi d’aller jusqu’au bout.  Les admirer, ce n’est pas approuver toutes leurs idées et tous leurs choix, c’est saluer avec respect leur démarche.  Ils n’étaient pas inconscients, ils connaissaient les risques auxquels ils s’exposaient. Ils avaient décidé de monter sur les barricades. Ils en sont morts.

    Bruno Bertez Le 9 Janvier 2015

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  • Le désarroi...

    Le désarroi d'une prof qui parle de "Charlie" à ses élèves

    Le Point - Publié le  - Modifié le 

    Minute de silence incomprise, parfois méprisée, provocation..., une enseignante dans un collège classé REP de l'académie de Grenoble raconte son étrange journée.

    L'Éducation nationale a demandé aux professeurs de faire respecter une minute de silence.
    L'Éducation nationale a demandé aux professeurs de faire respecter une minute de silence. © THIERRY ZOCCOLAN / AFP
    Propos recueillis par 

    Le matin du 8 janvier, nous avons reçu un courrier de notre ministre qui nous rappelait que l'école était là pour transmettre les valeurs de la République. En tant que professeurs, nous avons pour mission d'expliquer à nos élèves les faits, de les faire réfléchir, de les aider à comprendre.

    "Pourquoi respecter une minute de silence pour des gens que je ne connaissais pas ?"

    J'ai d'abord eu un échange avec ma classe de 5e, composée de collégiens de 12 ans en moyenne. Ils étaient très silencieux. Sauf un qui m'a demandé : "Pourquoi respecter une minute de silence pour des gens que je ne connaissais pas ?" J'ai trouvé cette réaction violente. Ses camarades ont été choqués également. Ils sont jeunes, sans doute plus émotifs que leurs aînés. Je voyais que cet élève faisait semblant, il ne pesait pas ses mots. Il était dans la provocation.

    J'ai rappelé les faits en commençant pas l'évidence : on a tué des êtres humains. Pour que la minute de silence soit ensuite respectée, j'ai dû "plomber l'ambiance", sinon ça n'aurait pas fonctionné. Je leur ai dit : "Vous vous rendez compte que les victimes sont parties hier matin en disant à tout à l'heure à leur famille ?" Il fallait éviter que d'autres s'amusent à jouer les caïds pour épater la galerie pendant ce moment de recueillement. Après la minute de silence, j'ai senti une lourdeur s'abattre sur la classe donc j'ai décidé de passer à autre chose. Je venais de voir quelques-unes de mes élèves de confession musulmane debout, la tête baissée, presque gênées, pour elles, pour leurs familles, ça doit être dur de voir certains faire l'amalgame.

    Quant à ce qui s'est passé dans ma classe, cette provocation, ce n'est rien à côté de ce que certains de mes collègues ont dû affronter. Durant la minute de silence, dans les autres classes, il y a eu plusieurs expulsions d'élèves, les uns parlaient, disaient des choses affreuses, les autres rigolaient. Un petit de 6e de confession musulmane a carrément refusé de respecter la minute de silence. Tous ces élèves un peu "retors" ont été envoyés chez le principal de l'établissement et chez l'infirmière scolaire pour entendre un discours différent de celui qu'ils entendent sans doute chez eux.

    En début d'après-midi, j'ai accueilli une classe de 4e. Ils sortaient d'un cours de français pendant lequel ils avaient entamé un vif débat sur le sujet. Ils étaient bruyants, agités, je leur ai proposé qu'on poursuive le débat pendant mon cours. Certains jugeaient cet acte effroyable, traitaient les terroristes de "barbares". Mais un élève a commencé à exprimer son désaccord. J'ai ensuite remarqué qu'une autre assise au fond de la classe attendait sagement main levée qu'on lui donne la parole.

    "On ne va pas se laisser insulter par un dessin du prophète"

    "Madame, me dit-elle, on ne va pas se laisser insulter par un dessin du prophète, c'est normal qu'on se venge. C'est plus qu'une moquerie, c'est une insulte !" Contrairement au précédent, cette petite pesait ses mots, elle n'était pas du tout dans la provoc. À côté d'elle, l'une de ses amies, de confession musulmane également, soutenait ses propos. J'étais choquée, j'ai tenté de rebondir sur le principe de liberté et de liberté d'expression. Puis c'est un petit groupe de quatre élèves musulmans qui s'est agité : "Pourquoi ils continuent, madame, alors qu'on les avait déjà menacés ?"

    Plusieurs élèves ont tenté de calmer le jeu en leur disant que Charlie Hebdo faisait de même avec les autres religions. Leur professeur de français avait eu l'intelligence de leur montrer les unes de Charliepour leur montrer que l'islam n'était pas la seule religion à être moquée. Mais ils réagissent avec ce qu'ils ont entendu à la maison.

    Tout cela a divisé les élèves

    Ce qui me désole, c'est la fracture que cet événement tragique a créée dans des classes d'habitude soudées. Tout cela a divisé les élèves. Il régnait aujourd'hui une ambiance glauque, particulière. Cette classe de 4e sympa, dynamique, était soudain séparée en deux clans. Les communautarismes ont resurgi d'un coup. Et ça me fait peur pour la suite.

    L'école doit transmettre nos valeurs, mais on est parfois un peu trahis par les parents. On apprend les principes républicains aux enfants, mais une fois à la maison ils en font bien ce qu'ils veulent. Ils n'ont plus confiance en nous, professeurs. Ils ne nous prennent pas pour des alliés, mais pour des ennemis. En tant que prof, tu te demandes ce qu'ils peuvent penser de toi, de nous enseignants, nous qui avons la foi de leur apprendre. Nous avons devant nous des jeunes citoyens qui ont des idées telles qu'on est obligé de se demander : "Où allons-nous ?"

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  • A Saint-Denis...et ailleurs

     C'est effroyable ce qui a été dit par certains jeunes. "Ils l'ont bien cherché..."

    Mais si on n'entend pas cette violence en eux, si on ne la prend pas en considération, non pas systématiquement en arguant de la liberté d'expression, rien ne s'arrangera...

    Je sais qu'on va me dire que c'est la porte ouverte à toutes les dérives, que si on limite cette liberté, les terroristes auront gagné...

    Pour l'instant, tout ce que je vois, c'est dix-sept vies perdues, beaucoup d'autres marquées pour toujours.

    Alors, on fait quoi ? On considère que c'est aux individus de s'adapter ou c'est au système de pensées d'évoluer ?

    Je n'ai pas la réponse. Je m'interroge... 


    A Saint-Denis, collégiens et lycéens ne sont pas tous « Charlie »

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    Minute de silence dans uun lycée de Bayonne.
    Minute de silence dans uun lycée de Bayonne. | AP/Bob Edme

    « Je ne suis pas Charlie » : la phrase était inscrite sur le colis suspect trouvé, ce vendredi 9 janvier, dans la salle des professeurs du lycée Paul-Eluard de Saint-Denis« Il n'y avait pas de bombe, mais des câbles et un détonateur », soufflent Maryam et Marie-Hélène, deux élèves de 1re, à la sortie des cours, encore chamboulées par « cette semaine de fous ».

    #JenesuispasCharlie, c'est aussi le hashtag qui a commencé à apparaître sur Twitter, ces dernières heures, comme un contre-pied – presque une provocation – face la mobilisation suscitée par l'attentat contre Charlie Hebdo, mercredi 7 janvier.

    Lire : Sur les réseaux sociaux, #jesuis Charlie, flic, Ahmed, Franck...

    « ILS ONT INSULTÉ L'ISLAM ET LES AUTRES RELIGIONS »

    La plupart des élèves croisés, vendredi après-midi, à Saint-Denis s'y reconnaissent. Ils condamnent l'assassinat des caricaturistes... Mais presque autant que leurs caricatures. Pour tous, la vie est sacrée, mais la religion aussi. « Moi, la minute de silence, je ne voulais pas trop la faire, lâche Marie-Hélène, 17 ans, je ne trouvais pas juste de leur rendre un hommage car ils ont insulté l'islam, et les autres religions aussi. »

    Ce que Maryam, sa camarade, redoute aujourd'hui, c'est « la haine qui va encore aller sur l'islam ». La jeune fille de 16 ans fait état de « filles voilées », comme elle, qui auraient été « agressées par des skinheads dans le 9-4 » (pour « 94 », département du Val-de-Marne), croit-elle savoir. Toutes deux ont tout de même respecté le temps de recueillement, jeudi 8 à midi, appelé de ses vœux par le gouvernement. « Même ceux qui ne voulaient pas sont restés silencieux », disent-elles.

    « ILS AURAIENT PU NE TUER QUE LUI »

    C'est aussi le cas d'Abdel, 14 ans, en 4e au collège Pierre-de-Geyter, un peu plus dans le sud de la ville. « Bien sûr que tout le monde a participé à la minute de silence, et il y avait tous les musulmans », insiste-t-il. Mais il ne cache pas sa motivation : « Je l'ai fait pour ceux qui ont été tués, mais pas pour Charlie [Charb], le mec qui a dessiné. Je n'ai aucune pitié pour lui. Il a zéro respect pour nous, les musulmans. Mais ce n'était pas la peine de tuer douze personnes. Ils auraient pu ne tuer que lui. »

    Abdel n'est pas le seul collégien à penser, en dépit des débats organisés par la plupart des enseignants, un peu perdu dans le flot d'informations déversés sur les réseaux sociaux, que « Charlie » était l'unique dessinateur de l'hebdomadaire attaqué.

    Difficile, pour les plus jeunes, d'articuler le respect de la vie avec ce qu'ils considèrent comme une atteinte à l'islam. « J'ai jamais vu dans ma religion qu'il fallait tuer », explique Mehdi, 16 ans, croisé avec deux camarades non loin du lycée Paul-Eluard, où tous trois étudient. « Il y a des élèves qui disent qu'à Charlie, ils l'ont cherché », le coupe Yohan. « Je ne suis pas d'accord avec le contenu [des caricatures], mais je suis contre l'attentat », affirme Yacine, avant d'ajouter : « Mais les dessinateurs, ils ne sont pas blancs dans cette affaire. »

    COMPARAISON AVEC DIEUDONNÉ

    C'est aussi le sentiment de quatre toutes jeunes filles de 6e à peine sorties de cours. « Des deux côtés, il y a des torts », tente Erica, qui se dit catholique comme ses amies. « Retirer la vie à douze personnes, c'est un crime contre l'humanité », croit-elle savoir« et même s'ils l'ont un tout petit peu cherché, faut pas abuser... »

    Les caricatures du Prophète, ces adolescents reconnaissent qu'ils ne les avaient jamais vues avant l'attentat. Ils se sont rattrapés depuis, prenant connaissance de tous les dessins, y compris de ceux que Charlie Hebdo n'avait pas publiés dans ses pages. « C'est de la rigolade, lâche Yacine, mais beaucoup de jeunes font la comparaison avec Dieudonné : lui, pour les quenelles, on l'a sanctionné ; pour Charlie, on invoque la liberté d'expression... »

    Cette liberté d'expression, en dépit des explications que leur ont fournies leurs enseignants, reste pour la plupart des jeunes rencontrés à Saint-Denis un concept difficile à cerner, et qu'ils perçoivent comme incompatible avec leur foi. « On ne rigole pas avec la religion », affirme Allende, jeune majeur scolarisé au lycée professionnel Bartholdi, chrétien mais qui envisage une conversion. « C'est dangereux. S'ils ont tué Charlie, c'est parce qu'il ne respectait pas la religion. Ils ont attaqué l'islam, et là, ils voient un autre aspect de l'islam, la colère. Si Charlie continue, les jeunes ici vont bouger. » A ses côtés, Mohammed, majeur lui aussi, acquiesce. « La minute de silence, on l'a faite, dit-il, mais le débat avec les enseignants, je préfère pas calculer, ça va poser des problèmes si je ne suis pas d'accord. »

    Du débat avec leur professeur d'anglais, Nadia et Laura, collégiennes de 4e, reconnaissent ne pas avoir tout saisi. « Il nous a parlé d'une France coupée en deux, entre croyants et pas croyants... ou que les terroristes voulaient diviser la France », hésite Nadia. Erica et ses trois copines de 6e, en revanche, se sentent plus rassurées après en avoir parlé dans le cadre scolaire. « Dans certaines familles, les discussions sont bannies, expliquent-elles. « Et puis ça fait du bien, parce que voir les rondes de police, le panneau “alerte attentat” devant le collège, et lire tout et son contraire sur Internet, ça fait peur », précise l'une des trois, en avouant avoir demandé à sa mère de l'accompagner sur les trajets.


    Minute de silence : des « cas de perturbation » traités « localement », dit le ministère

    « Dans la très grande majorité des cas, tout s'est bien déroulé lors de la minute de silence, jeudi 8 janvier à midi », affirme-t-on au ministère de l'éducation nationale, en précisant être encore dans l'attente de « remontées »« Les personnels ont été à l'écoute des élèves », explique-t-on dans l'entourage de la ministre, Najat Vallaud-Belkacem. « Néanmoins, certains cas de perturbation de la minute de silence par des élèves nous ont été signalés. Ils ont été traités localement par les équipes éducatives, de manière proportionnée à la gravité des faits. »

    Les syndicats d'enseignants et de chefs d'établissement sont sur la même ligne. Pour le SNUipp-FSU, majoritaire au primaire, la minute de silence a été « un moment solennel largement respecté », explique son secrétaire général, Sébastien Sihr. Pour le SE-UNSA, il y a bien eu « des difficultés ici ou là », mais « les professeurs gèrent au mieux en fonction des publics et des territoires ». Le SNPDEN, majoritaire parmi les proviseurs, évoque des « contestations moins importantes que lors de l'affaire Merah », même s'il fait état de « collègues inquiets au point, dans certains établissements, de renoncer au temps de recueillement et de débat ». Dans l'enseignement supérieur, rien à signaler, selon les présidents d'université.


    En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/10/a-saint-denis-collegiens-et-lyceens-ne-sont-pas-tous-charlie_4553048_3224.html#fu32KGqrORO60Tlh.99

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  • Lettres de Professeurs

    A propos de Charlie-Hebdo
    Une magnifique lettre de trois professeurs de Seine Saint-Denis

    Nous sommes professeurs en Seine-Saint-Denis. Intellectuels, savants,
    adultes, libertaires, nous avons appris à nous passer de Dieu et à
    détester le pouvoir et sa jouissance perverse. Nous n’avons pas
    d’autre maître que le savoir. Ce discours nous rassure, du fait de
    sa cohérence supposée rationnelle, et notre statut social le
    légitime. Ceux de Charlie Hebdo nous faisaient rire ; nous
    partagions leurs valeurs. En cela, cet attentat nous prend pour cible.
    Même si aucun d’entre nous n’a jamais eu le courage de tant
    d’insolence, nous sommes meurtris. Nous sommes Charlie pour cela.

    Mais faisons l’effort d’un changement de point de vue, et tâchons
    de nous regarder comme nos élèves nous voient. Nous sommes bien
    habillés, bien coiffés, confortablement chaussés, ou alors très
    évidemment au-delà de ces contingences matérielles qui font que
    nous ne bavons pas d’envie sur les objets de consommation qui font
    rêver nos élèves : si nous ne les possédons pas, c’est
    peut-être aussi parce que nous aurions les moyens de les posséder.
    Nous partons en vacances, nous vivons au milieu des livres, nous
    fréquentons des gens courtois et raffinés, élégants et cultivés.
    Nous considérons comme acquis que La Liberté guidant le peuple et
    Candide font partie du patrimoine de l’humanité. On nous dira que
    l’universel est de droit et non de fait, et que de nombreux
    habitants de cette planète ne connaissent pas Voltaire ? Quelle
    bande d’ignares… Il est temps qu’ils entrent dans
    l’Histoire : le discours de Dakar leur a déjà expliqué. Quant à
    ceux qui viennent d’ailleurs et vivent parmi nous, qu’ils se
    taisent et obtempèrent.

    Si les crimes perpétrés par ces assassins sont odieux, ce qui est
    terrible, c’est qu’ils parlent français, avec l’accent des
    jeunes de banlieue. Ces deux assassins sont comme nos élèves. Le
    traumatisme, pour nous, c’est aussi d’entendre cette voix, cet
    accent, ces mots. Voilà ce qui nous a fait nous sentir responsables.
    Evidemment, pas nous, personnellement : voilà ce que diront nos amis
    qui admirent notre engagement quotidien. Mais que personne, ici, ne
    vienne nous dire qu’avec tout ce que nous faisons, nous sommes
    dédouanés de cette responsabilité. Nous, c’est-à-dire les
    fonctionnaires d’un Etat défaillant, nous, les professeurs d’une
    école qui a laissé ces deux-là et tant d’autres sur le bord du
    chemin des valeurs républicaines, nous, citoyens français qui
    passons notre temps à nous plaindre de l’augmentation des impôts,
    nous contribuables qui profitons des niches fiscales quand nous le
    pouvons, nous qui avons laissé l’individu l’emporter sur le
    collectif, nous qui ne faisons pas de politique ou raillons ceux qui
    en font, etc. : nous sommes responsables de cette situation.

    Ceux de Charlie Hebdo étaient nos frères : nous les pleurons comme
    tels. Leurs assassins étaient orphelins, placés en foyer : pupilles
    de la nation, enfants de France. Nos enfants ont donc tué nos
    frères. Tragédie. Dans quelque culture que ce soit, cela provoque ce
    sentiment qui n’est jamais évoqué depuis quelques jours : la
    honte.

    Alors, nous disons notre honte. Honte et colère : voilà une
    situation psychologique bien plus inconfortable que chagrin et
    colère. Si on a du chagrin et de la colère, on peut accuser les
    autres. Mais comment faire quand on a honte et qu’on est en colère
    contre les assassins, mais aussi contre soi ?

    Personne, dans les médias, ne dit cette honte. Personne ne semble
    vouloir en assumer la responsabilité. Celle d’un Etat qui laisse
    des imbéciles et des psychotiques croupir en prison et devenir le
    jouet des pervers manipulateurs, celle d’une école qu’on prive de
    moyens et de soutien, celle d’une politique de la ville qui parque
    les esclaves (sans papiers, sans carte d’électeur, sans nom, sans
    dents) dans des cloaques de banlieue. Celle d’une classe politique
    qui n’a pas compris que la vertu ne s’enseigne que par
    l’exemple.

    Intellectuels, penseurs, universitaires, artistes, journalistes :
    nous avons vu mourir des hommes qui étaient des nôtres. Ceux qui les
    ont tués sont enfants de France. Alors, ouvrons les yeux sur la
    situation, pour comprendre comment on en arrive là, pour agir et
    construire une société laïque et cultivée, plus juste, plus libre,
    plus égale, plus fraternelle.

    « Nous sommes Charlie », peut-on porter au revers. Mais
    s’affirmer dans la solidarité avec les victimes ne nous exemptera
    pas de la responsabilité collective de ce meurtre. Nous sommes aussi
    les parents de trois assassins.

    Catherine Robert, Isabelle Richer, Valérie Louys et Damien Boussard

    • Beau texte que celui-ci. Il pose des interrogations que je partage, comme beaucoup d’enseignants. Celles-ci ne m’empêchent pas de me retrouver dans un mouvement citoyen qui n’est pas qu’émotions, contrairement à ce que je lis trop souvent, mais réflexion, engagement convaincu dans la défense de principes et de valeurs auxquels je suis attaché, sans que personne ne me dicte ce que je dois faire, sans qu’il ne s’accompagne d’un quelconque crédit accordé à des politiques. Il est un temps pour tout. J’espère que la réflexion sur la place donnée à l’école naitra de ces terribles moments, même si le mal est bien plus large que la seule question de l’éducation.

    • « Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne » Victor Hugo, extrait du poème « Ecrit après la visite d’un bagne ».

    • La honte, la mauvaise conscience constituent-elles de bonnes armes pour répondre aux mitraillettes des terroristes ? Non.
      Les frères Kouachi ont-ils grandi dans un univers entièrement hostile, violent, à l’écart de la culture, des livres ? Non.
      Ne sont-ils que de pauvres petits délinquants urbains, que la justice aurait pu considérer comme pénalement irresponsables ? Non.
      La pauvreté fait-elle nécessairement le lit du vice ? Non.
      S’attribuer la responsabilité de la dérive des fanatiques ne constitue selon moi qu’un dérivatif à l’angoisse que leurs actes engendrent.

    • @mlbulliard

      @MLBulliard : deux remarques

      • même quand on voit les choses de façon unidimensionnelle, en noir et blanc, entre l’auto-incrimination forcenée et le déni de responsabilités, il existe un espace de gris assez vaste.

      • quelques dimensions supplémentaires sont, en général, utiles pour analyser un accident et envisager sa prévention à l’avenir. Il est courant de recourir pour cela à des outils de type arbre des causes.

      En milieu professionnel, c’est le rôle du CHS-CT. Quand ces instances fonctionnent bien, elles permettent de dépasser le manichéisme de l’attribution de la faute au patron ou au salarié et de faire progresser tout le monde vers un peu plus de sécurité (au travail).

      Pour ce qui vient de se passer, je ne distingue pas d’instance susceptible de tenir ce rôle. On aurait pu imaginer que les médias y contribueraient, mais on peut constater que, pour l’instant (?), ceux ci restent très majoritairement dans le domaine de l’émotion et qu’en général, le manichéisme leur convient plutot bien.

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  • Liberté d'expression. (2) (politique)

     

     

    La liberté d’expression et le devoir de conscience

     

    Une question tellement complexe…. Trois jours que ça me travaille.

    Il est inévitable que je creuse la question. Que j’identifie clairement ma position et que j’arrête d’écouter ce qui s’en dit.

     

    Je reviens immanquablement aux préceptes de Socrate.

    Ce qui est dit doit être « vrai, bon et utile. » J'aime utiliser le terme de "juste" en complément du "vrai".

    Est-il vrai (ou juste), bon et utile de caricaturer le Prophète ou d’autres symboles aussi fondamentaux ?

    Quels sont les symboles fondamentaux ?

    La liberté d’expression doit-elle être supervisée par un devoir de conscience ?

    J’appelle « devoir de conscience », cette interrogation qui consiste à analyser a priori les raisons et les intentions des paroles, des actes ou des créations artistiques.

    Si le protocole du tamis « vrai, bon et utile » est déficient, quelle attitude doit-on avoir ? Est-ce qu’une censure « par principe de respect » et non « par principe de précaution », doit être appliquée ?

    Cette censure va-t-elle à l’encontre de la liberté d’expression ?

    Mais la liberté d’expression possède-t-elle le droit d’être une « liberté de pression vers l’extérieur ?

    « Ex-Pression »

    Cette pression, dans ce cas-là, n’est pas tournée vers soi mais vers l’autre. Inévitablement.

    Est-elle juste, bonne et utile ?

    Je prends l’exemple du Prophète.

    Est-il envisageable que les caricatures déclenchent dans l’esprit des Intégristes qui sont concernés un problème de conscience, l’ébauche d’une réflexion, un début de questionnement ? Évidemment pas. Le croire serait d’ailleurs un blasphème……Et surtout une prétention ridicule.

    Est-il envisageable que les caricatures en viennent à représenter une agression envers l’ensemble de la communauté religieuse concernée ?

    Oui, bien entendu. C’est inévitable.

    Ces individus croyants et modérés seront atteints, blessés et il n’y aura en eux qu’une profonde colère. Une incompréhension.

    Personne n’est en état de réfléchir quand la colère le submerge. Et même une fois, cette colère « digérée », les éléments qui l’ont déclenchée resteront des ferments éternels de cette colère. La réflexion, le recul, l’esprit critique ne seront jamais invités. La route sera barrée.

    Il n’y a donc à mes yeux aucune raison « juste, bonne et utile » de porter atteinte à des symboles fondamentaux.

    Il ne s’agit pas de censure mais de devoir de conscience. La liberté d’expression doit rester subordonnée à l’esprit de respect.

    Il ne s’agit pas non plus d’éviter de créer des tensions mais bien davantage d’établir durablement une passerelle entre les Peuples. Initier de l’amour à la place de la haine… Même s’il s’agit de dénoncer des actes haineux.

    Comment pourrait-on exiger d’une communauté, quelle qu’elle soit, de réfléchir à son fonctionnement en lui manquant de respect ?

    Comment pourrait-on demander à une communauté de réfléchir à l’abomination de la haine en alimentant cette haine elle-même ?

    Il n’est possible d’évoluer, consciemment, que dans un espace d’amour, d’écoute, de partage, de respect, de rires… Mais un rire commun.

    La liberté d’expression a-t-elle le droit d’exclure du rire une partie de la population quand celle-ci n’a rien fait pour le mériter ?

    J’ai eu dans mes diverses classes un grand nombre de familles d’origine maghrébine. Ces enfants-là ne m’ont pas posé plus de problèmes que ceux d’origine savoyarde ! Mais il est évident qu’il n’y a jamais eu dans mes classes la moindre marque d’irrespect de ma part envers un enfant. On parlait du Ramadan, ils nous expliquaient les prières et à la fin, on mangeait tous des cornes de gazelle J

    De la colère envers ce qu’un enfant aurait fait, oui, j’en ai eue. Et j’ai bien vu d’ailleurs qu’on ne réfléchit pas dans ces moments de colère….Et qu’on finit immanquablement par les regretter. Ils n’ont servi à rien. Ou alors, c’est qu’ils doivent être suivis d’explications profondes, calmes, respectueuses… Il aurait donc mieux valu dans ce cas commencer par là…

     

    Quels sont les symboles fondamentaux ?

    On pense inévitablement aux religions. Toutes les religions. Donc, également, celle qui consiste à ne pas en avoir et qui applique elle aussi toute une liturgie reconnue, partagée, codifiée. Et soi-disant inattaquable. Et surtout par les Religieux… Étrange paradoxe qui consiste à exclure ceux qui ne souhaitent pas l’être.

    J’entends dire que la laïcité est un bloc erratique contre lequel les religions n’ont pas le droit de s’appuyer. Mais derrière les religions, ce sont des humains. Avec leurs ressentis, leurs émotions, tout ce qui les construit. Si je rejette les religions, je rejette donc les hommes.

    La laïcité est-elle en droit de rejeter les hommes ? La liberté d’expression dont la laïcité se fait le chantre possède-t-elle ce pouvoir ? S’agit-il d’un devoir ?

    Lorsque je lis dans les témoignages de professeurs dans certaines régions de France le mal qu’ils ont eu à faire respecter une minute de silence dans les classes et les phrases entendues, je me dis qu’il y a quelque chose de fondamental qui ne va pas. Pas du tout.

    Cette agressivité verbale, ce déni de la République et de ses règles, c’est  quelque chose d’extrêmement grave mais si on se contente de dire que c’est aux Musulmans de le régler, on va droit dans le mur.

    Il y a inévitablement une attitude générale à modifier. De tous les côtés.

    Il ne s’agit pas de faire de l’école une tribune ni encore moins un tribunal.

    Il s’agit d’associer dans une même énergie constructive des individus différents. Il est irresponsable de penser qu’une attitude irrespectueuse puisse contribuer à cette communion.

     

    Il est, à mes yeux, indispensable, également que les Musulmans s’interrogent sur leurs priorités. Il y a une question incontournable qu’ils doivent se poser:

    « Suis-je avant tout Français ou suis-je prioritairement Musulman et « malheureusement Français »?

    La réponse conditionnera n’importe quel enfant dès lors qu’il vivra dans un environnement respectueux ou dans une méfiance et un mépris constant.

    « Je suis Français et Musulman. »

    Cette réponse, si elle est suivie par des actes qui correspondent, doit absolument être entendue, validée. Et donc respectée…

    Et la liberté d’expression qui s’octroie le droit de blesser la confiance difficilement instaurée est à mes yeux un ennemi de la paix.

    Et je sais qu’en écrivant ça, je vais faire bondir. Les Intégristes de la liberté de s’exprimer…

    Curieux dilemme. J’ai le droit de dire que la liberté d’expression est un droit qui doit être limité par le devoir de conscience et je me fais exclure par les Intégristes de cette Liberté.

    Mais disant cela, je dois m’interroger : Cette conclusion est-elle juste, bonne et utile ?

    Et bien, c’est justement à ça que je réfléchis… Et je n’ai pas la réponse.

     

    Alors, je cherche d’autres situations à mettre en scène.

    Si, par exemple, je dis que les « Charlie » de dimanche sont des moutons qui suivaient leurs Maîtres, bien gentiment, sans comprendre qu’ils les mènent à l’abattoir….

    C’est une infâme caricature. Un amalgam destructeur. Je le sais bien.

    Quel est le ressenti immédiat des gens qui lisent ça et qui sont concernés par cette Marche ? Est-ce que cette caricature écrite va contribuer à la moindre interrogation ?

    Non, bien évidemment.

     

     

    Quels sont les symboles fondamentaux ?

    Les Religions tout comme le fait de ne pas en avoir.

    La Famille tout comme le droit de ne pas en fonder.

    La Liberté et le devoir de ne pas y toucher.

    La Terre.

    L’Amour. (et donc le respect, l’attention, le partage)

     

    Mais si je ne peux pas toucher à la Liberté, est-ce que je dois tout de même en limiter l’usage ?

    Oui, si cela contribue à l’Amour. Mais pour en juger, je dois parvenir à une observation lucide et objective de la situation. Sans aucune colère, sans même la moindre émotion. Juste de l'Amour. Non, pas une adoration béate mais un Amour de la vérité. 

    L'Amour...

    C’est toujours sur lui que je retombe finalement….

    C’est à lui d’avoir le dernier mot.

  • Je suis oublié

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    Oui, je sais, pour vous, je ne suis qu'une épave, une ombre, une image qui s'efface. Pour d'autres, je suis de la tristesse, de la compassion ou de la colère, de l'impuissance ou du mépris, je ne suis en eux qu'une émotion mais je ne suis pas pour autant redevenu un Humain à leurs yeux. Je ne suis que ce que mon image génère en eux. 

    Ils sont quelques-uns pourtant à se battre pour moi, je ne les oublie pas. Ils veillent sur moi, avec peu de moyens et beaucoup de coeur.

    Je suis celui dont vous avez peur, quelle que soit la forme prise par cette peur.

    Je suis même peut-être une caricature,

    "Déformation grotesque et outrée de certains faits./ Personne ridicule."

    Je suis la caricature d'un système dans lequel je n'ai pas su ou pas pu trouver une place. 

    Une caricature qui n'entraîne aucun mouvement de masse. 

    Momo est mort la semaine dernière. Il était parti dormir dans le square, dans la maison en bois du parc, la petite cabane pour les enfants. Il disait que ça lui rappelait son enfance au Bled. 

    Il est mort de froid.

    Mitraillé par des terroristes financiers. Sous les yeux détournés des foules. 

    Dimanche, y'avait un monde fou dans les rues de la ville. Même que pas mal de monde est venu causer avec moi. J'étais assis sur mon carton, près de la boulangerie et des jeunes sont venus me filer un sandwich. Ils étaient beaux ces jeunes. Y'avait plein de lumière dans leurs yeux, ça brillait comme des ampoules de Noël. Une belle émotion, ça  m'a fait plaisir, ça m'a rappelé ma jeunesse. Moi aussi j'étais enthousiaste, plein de rêves et d'amour pour les gens. J'avais des potes, avec des filles qu'on faisait rire. Je leur ai raconté un peu tout ça. Et puis la dégringolade aussi. Délocalisation, qu'on nous a dit. L'usine qui ferme. C'était toute ma vie. J'ai fait le con, là. J'ai pas su rebondir, j'avais que de la colère en moi et j'ai tout envoyé balader. Je leur ai dit aux jeunes qu'il faut faire gaffe, qu'ils devaient apprendre à ne pas faire confiance aveuglément. Puis surtout, surtout, je leur ai dit qu'ils ne devaient jamais oublier de s'aimer les uns les autres. Parce que c'est le seul moyen de survivre dans la jungle. Et ici, maintenant, c'est vraiment une jungle humaine. 

    Chacun pour soi et moi avant les autres. 

    Alors, c'est vrai que dimanche, c'était beau tous ces gens réunis. Mais là, aujourd'hui, y'a plus personne. Enfin, si, y'a du monde, comme tous les jours, mais la différence, cette putain de différence, c'est que tout le monde est tout seul à l'intérieur de lui. 

    Le système fonctionne toujours. Et les Guignols qui étaient en tête du défilé dans leurs costumes trois pièces, ils ont même réussi à aspirer toute cette belle énergie du Peuple. Vous voyez, braves gens, imaginez ce vol, comme si les Maîtres étaient venus vous sucer le sang. Ils ont aspiré l'Amour qui vibrait en vous et ils en ont fait une arme d'élection massive, ils en ont fait un programme politique, ils ont pris toute cette émotion et ils ont décidé à votre place de l'usage qu'ils en auraient. 

    Je repense aux Jeunes. Ils étaient beaux, ils étaient plein d'amour et de joie, ça faisait comme une bulle au-dessus de la ville, c'était chaud.

    Je sais même que j'ai ri. Pourtant, c'était un triste événement. Mais tout cet Amour unifié, c'était comme un radiateur. 

    Je ne comprends pas pourtant qu'il soit nécessaire de pleurer des morts pour honorer cet Amour en nous. Je ne comprends pas. 

    Momo, non plus, ne comprenait plus. Il m'a dit ce soir-là qu'il aimerait bien partir. Qu'il en avait trop marre. Je suis sûr pourtant que dimanche, s'il avait senti tout ça, tout cet amour entre les gens, ça l'aurait réchauffé pour le reste de l'hiver.

    Putain, il a fait froid cette nuit...

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