La Nature et la Grâce (spiritualité)

"A tree of life"

Le début du film porte en voix off un texte sur la Nature et la Grâce.

La Nature est "corrompue" et l'état de Grâce est une élévation au-dessus des contingences de la Vie, une sorte d'extraction de l'Humain qui possèderait un potentiel supérieur à toutes soumissions, une libération.

La Grâce dernière est rendue nécessaire pour que l’homme puisse atteindre sa fin surnaturelle, c'est à dire un tremplin vers Dieu. L’entrée dans l’état de nature corrompue provoquée par le péché rend la grâce nécessaire. Il ne s’agit plus seulement d’élever la nature, mais aussi de la guérir. Il s'agit d'un combat.

Il me semble que cette idée relève toujours d'une prédominance de l'homme sur la Nature et elle me déplaît considérablement. Nous sommes toujours dans une doctrine religieuse.

Il existe pourtant une contemplation et un saisissement salvateur de la beauté infinie du Monde, de cette nature qui est condamnée par les errances qu'elle contient. Les hommes sont faibles et seule la Grâce pourrait leur permettre de s'élever et d'accéder à un état de plénitude.

 

A mon sens, la Grâce est un état qui permet à l'individu d'accéder à la lucidité. Il ne s'agit pas d'une lutte contre les forces naturelles qui pousseraient les hommes à commettre le Mal mais d'un état de neutralité émotionnelle, offrant inévitablement une joie irréductible, bien au-delà du simple contentement épisodique.

Un bonheur inconditionnel. 

Pour Malick, comme pour Thomas d'Aquin, il s'agit du destin ultime de l'homme. Transcender la Nature et entrer dans la dimension mystique.

Je réfute totalement cette conception car cela signifierait que nous devrions répudier la Nature, que nous devrions nous en extraire car elle serait le poison de nos âmes. Malick semble dire que la Nature originelle conduit inévitablement l'homme à commettre le péché, que le Mal est inscrit en lui, que la souffrance marquera de balises ineffaçables son chemin de vie. Traumatismes de l'enfance, humiliations, alternance entre l'élévation et la soumission.

 

"Es-Tu là ?

Guide-moi dans Ton Œuvre."

Une voix off qui implore. Le salut serait au-delà de la Vie terrestre.

Vision chrétienne qui cherche hors de la Vie un Salut espéré tout au long de l'existence. Et quelle paix ont-ils trouvé ces humains ? Rien. Le néant. Pour une raison profonde. Ils se sont dressés devant la Nature comme les porteurs d'une autre voie, une voie divine, une voie supérieure, une possibilité d'être hors de l'enveloppe charnelle, hors de la Nature.

Les images de Malick sont édulcorées. On voit le monde animal dans ses splendeurs, jamais dans ses élans naturels, jamais un animal dévoré, dépecé, jamais un petit enlevé à sa mère, jamais un animal en souffrance. Un dinosaure qui épargne sa proie, comme saisi par un flot de compassion. Les enfants, par contre, font souffrir les animaux, attachent une grenouille à une fusée. Manichéisme outrancier.

J'estime bien davantage la vision de la vie développée par René Barjavel dans "la faim du tigre".

La Nature n'est ni sauvage, ni cruelle, ni néfaste, elle ne corrompt pas, elle n'élève pas, elle n'a même aucune intention. Elle est un ensemble de données brutes, un assemblage extrêmement complexe. Il ne s'agit pas de s'en extraire mais de l'accepter et de saisir dans tout ce qui peut l'être la présence divine. Non pas celle d'un Etre fondateur qui attendrait de notre part des éloges programmés par des Textes bibliques mais bien la présence du flux vital, de l'énergie, de la source.

La Grâce, à mes yeux, survient lorsque cette perception existe, avec la même amplitude qu'une respiration, avec la même constance.

Le Panthéisme bien avant le Christiannisme. Le premier est toujours inscrit dans le flux vital. Le second a voulu lui octroyer une parole adressée essentiellement aux humains. La Nature ne parle pas plus aux humains qu'aux herbes. Dieu vibre tout autant dans l'un que dans l'autre.

Il est inconvenant de penser que le sens de l'existence serait d'accéder à un niveau de conscience qui serait hors de la Nature, en opposition à ce flux créateur, que Dieu n'apparaitrait qu'aux hommes ayant abandonné leurs errances naturelles.

La Nature, chez Malick, c’est à la fois ce monde qui suscite l'émerveillement et la violence associée à la survie. La grâce serait de s'en remettre à Dieu pour comprendre et tout du moins accepter les épreuves.

"Dieu, je remets mon fils entre tes mains."

Et je m'offre ainsi l'apaisement.

 

Il y a quelque chose d'immature dans cette démarche. C'est le doudou de l'âme en peine. Et cela revient à placer les forces de la Nature comme des outrages, des blessures, des violences inconsidérées, des injustices.

 

Mais alors comment justifier que l'homme puisse se réjouir de la beauté de la Nature tout en condamnant ce qui frappe sa conscience ? Cela signifierait que ce Dieu aurait inséré dans le mécanisme du Vivant des phénomènes qui conduiraient les hommes à L'honorer, à chercher en lui une voie de salut.

Je ne vois dans ce plan qu'un esprit manipulateur, un désir de puissance, le goût immodéré du Maître sur ses vassaux. Ce Dieu-là est une abomination. Et il ne peut devenir qu'une idole plus dangereuse que tous les phénomènes néfastes qu'il aurait instaurés. Cela reviendrait à créer une caste d'Elus, opposés aux mécréants. On connaît le fanatisme qui en résulte. 

 

la Grâce n'est pas dans un abandon à une puissance divine mais dans l'Amour de ce qui est. Et dans l'opportunité de lucidité que ce réel propose. Toute forme de jugement, tout sentiment de supériorité, toute idée de Peuple élu ou de conscience "extranaturelle" est une pure croyance. Alors que la Foi est une acceptation inconditionnelle de tous les phénomènes liés au Vivant.

Si Dieu a créé ce Monde pour que les Hommes l'honorent au regard du Salut qu'il propose, Dieu n'est qu'un manipulateur.

A moins que les Hommes eux-même se soient fourvoyés.

J'aimerais voir les réactions de Peuples Premiers à ce film.

Dieu serait le sauveur des âmes. J'imagine leur éclat de rires.

Tant que les hommes verront dans la Nature une dimension qui les corrompt, je pense qu'ils ne connaîtront jamais Dieu. C'est à dire l'Amour insufflé dans le flux vital.

 

La mystique de Malick, aussi esthétique soit-elle, contribue à ce désastre. Parce que c'est une esthétique biblique. Et qu'il n'est dès lors absolument pas libre de comprendre, ni encore moins de saisir l'ineffable.

Dans cette conception biblique, Dieu le Père tient le même rôle que le père terrestre.

Brad Pitt alterne les moments de partage, d'affection, de jeux avec les moments d'humiliation, de soumission, de colère.

On retrouve finalement le même fonctionnement que celui dénoncé par les tenants d'un Dieu tout puissant.

Lorsque la Vie s'avère redoutable, la faute en incombe à la Nature. Dieu sera le Sauveur.

Lorsque la vie est belle, c'est un cadeau de Dieu.

Consternant.

"Ne t'invente pas des armées d'ennemis pour excuser tes propres faiblesses. "

N'accuse pas la Nature d'avoir inséré en toi des phénomènes néfastes. Ta mission est de les observer et non d'implorer un Sauveur. Ta mission est d'analyser pour comprendre et non de de clore ton esprit par des prières.

Le fonctionnement développé par la religion est un abandon.

Autant j'admire la maîtrise absolue du cinéaste, autant, je conteste son message.

 

J'attends toujours ce film qui explorera l'Amour.

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