Yuka. Le jour où...

 

C'est Marine, notre fille, qui a trouvé Yuca, bébé, en forêt, il était mort de faim, il mangeait l'herbe et l'écorce des branches. Elle l'a sauvé et le lien qui s'est créé est au-delà de l'imaginaire....

Une intelligence incroyable, une attention, une gentillesse infinie, une joie de vivre communicative, il nous regarde quand on lui parle, il veut comprendre....Une énergie incroyable, un regard si profond, si doux...

C'était avant...

 

Ce matin-là, je suis allé au camion, j'avais un rendez-vous...Yuka n'était pas là. Il devait se balader. Je suis monté dans la cabine, j'ai mis le préchauffage, j'ai attendu et puis j'ai démarré. J'ai mis la marche arrière et j'ai reculé. 

J'ai entendu ses hurlements et j'ai vu Yuka dans le rétroviseur. Il gesticulait, coincé sous la roue. 

J'ai mis la 1ère et j'ai avancé en pensant que c'était impossible, qu'il n'était pas là....

Je suis descendu et j'ai couru vers lui. Ma fille est arrivée au même moment. Yuka se traînait au sol, incapable de se relever.

 

Son regard m'a déchiré, ouvert le ventre, anéanti...

 

"Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai fait, qu'est-ce que j'ai fait..."

 

J'ai pris sa tête dans mes mains, Marine le serrait pour qu'il arrête de se traîner par terre.

 

J'étais perdu, brisé, comme une implosion en moi. 

Le regard de Marine. Toute cette douleur, épouvantable....

Yuka continuait à hurler puis Marine a réussi à le calmer.

 

"Papa, va chercher le gros coussin dans le garage, on va l'allonger dessus et prends les clés de la Golf dans mon camion."

 

C'est elle qui a tout géré...J'étais comme un ectoplasme vide, bombardé de milliers de pensées, totalement impuissant...Sidéré...

 

"Papa, aide-moi à me relever, je tiens Yuka."

 

On a allongé Yuka dans le coffre du break et on est parti.

 

C'est sur la route que j'ai senti que je revenais vers moi...De très, très loin...

 

Yuka a été anesthésié directement dans la voiture. Radios, chirurgien, opération.....Il fallait tout planifier.

Aucun chirurgien de disponible avant deux jours, peut-être trois. Pontcharra, Chambéry, Aix les Bains...Aucune possibilité.

Le chrirugien de la clinique de Pontcharra nous dit que Yuka ne marchera plus et qu'il restera incontinent. Je hais les gens qui pensent que leurs connaissances rationnelles sont plus puissantes que tout.

On s'en va.

Une dernière solution : Hôpital vétérinaire de St Martin de Bellevue en Haute Savoie.

 

"Oui, amenez-le nous, nous pourrons l'opérer demain."

 

Une heure et demie de route. Yuka et Marine allongés dans le coffre de la voiture. Je l’entendais lui parler doucement à l’oreille, je sentais tout cet amour, cette tendresse infinie…

J’avais roulé sur Yuka et c’était comme si j’avais frappé Marine, frappé ma Fille adorée.

... 

Toutes ces pensées qui déboulaient comme des armées en guerre.

 

Hôpital vétérinaire.

Une équipe formidable, bienveillante, efficace, empli d’empathie. Des jeunes femmes pour la plupart. Deux secondes, je les imagine dans ma classe de CM2, dessinant des animaux et disant déjà qu’elles seraient vétérinaires. Je sais que Yuka ici sera bien soigné.

J'aime le regard des gens qui nous parlent.

J’ai encore envie de pleurer.

 

On rencontre le chirurgien, des yeux très beaux, emplis d’amour, un sourire rassurant, une voix chaude. Il nous serre la main et nous entraîne vers son bureau.

Je prends la main de Marine.

Le chirurgien se retourne et nous regarde, il voit qu’on va craquer, qu’on est à bout, que c’est trop de douleurs…

Il nous arrête dans le couloir.

 

« Vous n’allez pas tenir à ce rythme-là. Respirez. On va s’occuper de Yuka, je vais vous expliquer. »

 

Je n’arrive pas à le regarder sans me mettre à pleurer. Comme si je n’arrivais plus à recevoir cette empathie sans que le trop plein d’émotions ne déborde…

 

Je ne me reconnais pas… Je sais que Marine a besoin que je sois fort et elle ne doit pas comprendre. 

Comme autrefois, dans ma vie... J'avais été si fort que même mes parents ne me reconnaissaient plus. C'était pour mon grand frère.

Aujourd'hui, c'est Marine qui se révèle, encore une fois, bien plus solide qu'elle ne l'imagine elle-même. 

Le drame est un tremplin quand on ouvre ses ailes. 

 

...

 

Il était 9 heures ce matin quand j’ai écrasé Yuka.

Il est 16h15 heures quand on entre dans le bureau du chirurgien.

J’ai les jambes si faibles…

 

« Yuka a trois fractures du bassin, une partie du sacrum est cassé et s’est déplacé mais il ne semble pas comprimer la moelle épinière. Il y a tout de même des risques d’atteintes neurologiques et on va faire d’autres examens pour s’en assurer au mieux. »

 

Je pose toutes les questions qui me viennent.

 

Je vois à un moment qu’il est gêné.

« Il faut que vous sachiez qu’en cas d’atteintes neurologiques graves et irréversibles, des propriétaires d’animaux peuvent décider de ne pas recourir à la chirurgie et au coût que ça représente.

-Oui, et ? Ils sont piqués, c’est ça ? »

 

Le chirurgien acquiesce.

 

« Quels que soient les résultats neurologiques, Docteur, je vous demande d’opérer Yuka. »

 

Je lui explique toute l’histoire. Le lien entre Marine et Yuka.

 

« Très bien. Je l’opèrerai demain. »

 

 Allongé. Nuit noire, lumière éteinte.

Comment dormir ? Comment attendre ? Comment rester là à ne rien faire ?

Yuka…Ses yeux quand je suis descendu du camion… Comme s’il m’interrogeait, comme s’il me regardait sans me reconnaître…

 « Pourquoi tu m’as écrasé ? »

 

Comment dormir ?

Pourquoi est-ce que je ne l’ai pas vu ? Pourquoi est-ce qu’il est venu s’allonger là ? Pourquoi est-ce qu’il n’est pas parti quand j’ai démarré ? Pourquoi est-ce que je n’ai pas regardé dans le rétroviseur avant de reculer, juste un coup d’œil, je l’aurais vu ?

 

Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

 

Toutes ces larmes avec Marine, dans les bras l’un de l’autre…

« C’est pas de ta faute Papa. »

 

Elle me l’a dit tout de suite, dès que c’est arrivé.

Mais ça n’aurait jamais dû arriver.

 

Je ne peux pas faire de mal à Marine, je ne peux pas faire de mal à Yuka. C’est inconcevable, inimaginable, totalement fou.

 

Mais j’ai écrasé Yuka. C’est une réalité. Les faits restent les mêmes dans leurs conséquences.

 

Je n’ai pas beaucoup dormi…

 

 

 

On a attendu toute la journée, sans bouger.

 

14h30. Téléphone.

 

« Oui, l’opération s’est bien passée mais il a fallu 2h30 pour tout réaliser. Je ne pense pas qu’il y ait d’atteintes neurologiques. Il faudra attendre la fin de la sédation pour s’en assurer puis dans les prochains jours mais de ce que j’ai vu, il n’y a pas de lésions irréversibles. »

 

Marine est devant moi. Je lève le pouce. J’écoute le chirurgien, on met au point les prochains jours, soins, visites, tests à venir, gestion de la douleur…

 

 ............

 

On a vu Yuka.

Il est allongé dans une cage. Marine a ouvert la grille et Yuka est venu poser sa tête sur sa cuisse, elle l’a embrassé, embrassé, embrassé.

Un interne me donnait les nouvelles médicales. Problème sur la vessie. A surveiller dans les prochains jours.

 

Je m’agenouille et je prends la tête de Yuka dans mes mains.

Ses yeux.

J’avais peur d’y voir de la colère.

Non. Toujours cette infinie douceur.

Je lui parle, je lui demande pardon, je lui dis que je ne comprends pas, que je ne l’ai pas vu, que je ne voulais surtout pas lui faire de mal. Que je l’aime de tout mon cœur. Que je m’occuperai de lui, aussi longtemps que ça sera nécessaire, que je l’emmènerai marcher, nager, que je le masserai…

 

J’ai une infinie patience quand il s’agit des gens que j’aime……

 

Chose "étrange" cette catastrophe est survenue le lendemain de la réception de mon nouveau roman, un texte sur la culpabilité, l'amour, le Mal, Dieu...

Mais je ne crois pas au hasard. 

 

 

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Commentaires (7)

Thierry LEDRU
  • 1. Thierry LEDRU | 21/05/2016

Bonjour François. Merci pour votre commentaire, vous connaissez l'histoire de Yuka, vous avez contribué à son rétablissement, vous savez combien rien n'était gagné a priori. L'amour est une force incommensurable. Yuka nous l'a montré au-delà de ce qu'on pouvait concevoir. Au plaisir de vous revoir François, ici ou ailleurs, un jour.

François Meriaux
  • 2. François Meriaux | 20/05/2016

Votre texte est tellement émouvant j'en ai pleuré aussi ! Bravo encore pour tout ces efforts, vous y avez cru coûte que coûte et ça a payé! Merci pour lui et pour elle..

Darinah

Magnifique Yuka...je vois sa photo en haut de l'article, elle s'affiche. Je vous souhaite bcp de courage à vous et votre fille dans cette épreuve.
Je vous ai envoyé un message sur Facebook car je ne peux pas vous ajouter moi-même dans mes contacts...

Thierry
  • 4. Thierry | 16/05/2015

Eh bien les mystères de l'informatique ou la preuve de mon incompétence dans le domaine. Vous pouvez me retrouver sur FB en tapant mon nom et prénom dans la barre de recherche. Avec plaisir. Je vais essayer de charger d'autres photos de Yuka....

Darinah
  • 5. Darinah | 16/05/2015

C'est bizarre en effet...le lien facebook que vous m'avez donné ne fonctionne pas non plus pour moi, ca me dit que je ne peux pas avoir accès à la page...pourtant je suis bien inscrite sur FB.

Thierry
  • 6. Thierry | 16/05/2015

Bonjour Darinah
C'est difficile, vraiment difficile et on est toujours dans le doute quant à son rétablissement... :( Je ne comprends pas pour les photos, elles apparaissent bien sur mon ordi. Peut-être si vous avez une page facebook : https://www.facebook.com/photo.php?fbid=10204616285279421&set=a.2529934060017.2129574.1603452394&type=3&theater

Darinah

Bonjour Thierry, j'ai pleuré aussi à la lecture de votre récit. Je connais tant ce lien unique avec un ami à 4 pattes (les photos ne s'affichent pas par contre, j'aurais bien aimé voir Yuka :-))

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