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  • L'intimité

    Comment structurons-nous notre temps dans la relation avec l'autre ?

    http://www.ifat.net/besoin_base.php

    Eric Berne classe six manières de s'impliquer dans une relation avec un ordre croissant de stimulations obtenues et de risques pris pour les obtenir.

    Cette façon de structurer le temps permet à la personne de choisir le mode approprié qu'elle est prête à engager dans la relation aux autres pour satisfaire ses soifs vitales.

    • Le retrait. La personne utilise son temps pour être en contact avec elle-même, elle est avec les autres mais ne communique pas avec eux, et reste dans ses pensées.
    • Le rituel. La personne entre en relation avec les autres de façon stéréotypée. Elle utilise des formules simples et complémentaires : « bonjour, ça va ? » « ça va, et vous ? ». Ce sont des habitudes culturelles.
    • Le passe-temps. La personne passe le temps, elle échange des informations avec son interlocuteur, elle discute sans trop s'impliquer dans la relation. La conversation est balisée, elle se fait "toute seule", sur des sujets comme la météo, le dernier film, ou les voisins … C'est le moment où la personne repère les partenaires possibles avec lesquels elle pourrait aller plus loin dans la relation.
    • L'activité. La personne instaure une relation qui est orientée vers une tâche à réaliser ensemble. La conversation, les gestes sont dédiés à cette réalisation : une randonnée, l'élaboration d'une maquette, d'un site internet…. C'est une manière d'échanger avec des personnes pour obtenir un résultat, un bénéfice, une production ou une concrétisation … au travail, en famille, etc.
    • Les jeux. La personne établit des séquences relationnelles où la relation et où ses échanges avec l'autre sont très intenses, récurrents et génèrent beaucoup de stimulations, mais aussi, où la fin est prévisible et négative. Eric Berne a nommé ces séquences « jeux psychologiques ».
    • L'intimité. La personne établit une relation sincère et exempte de volonté manipulatoire où les interlocuteurs échangent sur ce qu'ils ressentent, et s'impliquent (joie, tristesse...). C'est le mode le plus risqué de communication parce que les personnes montrent leur vulnérabilité, se livrent. C'est un vécu dans l'instant. L'échange est direct et spontané. Structuration du temps rare, de courte durée, et de grande intensité.


    Ce qu'il y a de profondément beau dans la formation que je suis, c'est cette "intimité" qui s'est installée entre nous...

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  • Le Feu Sacré

    Une autre façon de vivre la sexualité, non pas seulement dans l'acte mais dans une dimension spirituelle sexuée. On ne fait pas l'amour, c'est l'Amour qui nous fait.

    Amour tantra energie

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  • Spiritualité indienne

    Les 4 principes de la spiritualité indienne

    http://r-eveillez-vous.fr/les-4-principes-de-la-spiritualite-indienne/

    Les 4 principes de la spiritualité indienne

    Le premier principe : « Quiconque vous rencontrez est la bonne personne. »

    Ceci signifie que personne n’arrive dans notre vie par hasard. Tout personne près de nous, toute personne avec qui nous rentrons en contact, est là pour nous enseigner quelque chose ou pour nous aider à améliorer une situation présente.

    Le second principe : « Peu importe ce qui est arrivé, c’est la seule chose qui pouvait arriver. »

    Rien, absolument rien de ce que nous avons expérimenté n’aurait dû être autre chose. Il n’y a pas de « si seulement j’avais agi différemment, ça aurait été différent. » Non. Ce qui s’est passé est la seule chose qui aurait pu et a dû prendre place dans notre vie pour apprendre la leçon et avancer. Chacune des circonstances de notre vie est absolument parfaite, même si cela défie notre compréhension et notre ego.

    Le troisième principe : « Chaque moment est le bon moment. »

    Toute chose commence exactement au bon moment, ni trop tôt, ni trop tard. Quand nous sommes prêts pour quelque chose de nouveau dans notre vie, c’est là, prêt à débuter.

    Quatrième et dernier principe : « Ce qui est terminé est terminé. »

    C’est simple. Lorsque quelque chose se termine dans notre vie, c’est que l’expérience nous a permis d’évoluer et de nous enrichir. Elle n’a donc plus d’utilité, il vaut mieux lâcher prise et avancer.

    Soyez bon pour vous-même. Aimez de tout votre être. 

    hindouisme

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  • Terra Incognita

    Cette formation en sophrologie analysante a des effets révélateurs pour moi.

    Cette conscience soudaine que mes fonctionnements au regard de l'altérité sont construits sur une volonté archaïque de me protéger, jusqu'à avoir établi une armure, une carapace défensive, une enceinte au coeur de laquelle très peu de gens sont conviés. 

    Mais cette défense, au regard des interférences extérieures, c'est également une geôle dans laquelle j'entretiens ce qui m'empoisonne. 

    Imaginons un château-fort, une citadelle imprenable habitée par une population malade qui ne peut sortir. Les "assaillants" seront repoussés mais la population du château dépérira malgré tout, contaminée par ses propres tourments. 

    À vouloir me protéger, j'entretiens mes propres poisons, je ne peux pas m'en libérer, je ne peux pas les extraire, je ne peux même pas les observer, tout occupé que je suis à penser devoir lutter contre d'éventuels "assaillants"...

    Il ne s'agit pas pour autant d'ouvrir l'enceinte à n'importe quelle invasion. Il s'agit de concentrer l'énergie disponible à la compréhension des phénomènes internes. À lutter contre des entités invasives, j'en oubliais de m'explorer. 

    Non pas sur un plan intellectuel mais sur un plan émotionnel... C'est là qu'il faut aller chercher. Je sais qu'en écrivant "Les  Éveillés", je m'offrais l'opportunité d'une exploration mais je n'ai pas su entrer dans l'inconscient parce que j'étais absorbé par les règles de l'écrit et la nécessité de rendre tout ça compréhensible...

    Il manquait donc un espace de plénitude, non pas cette dimension intellectuelle que je suis parvenu à établir durant toute la période d'écriture mais un espace "dé-mentalisé", un espace corporel, émotionnel, cellulaire. 

    C'est là  que la sophrologie analysante a un impact considérable qui s'amplifie jour après jour. 

    Le fait de tenir le rôle de thérapeute puis de devenir à d'autres moments le "thérapé", crée une alternance au coeur de laquelle, les résistances s'ébrèchent, se fissurent, s'entrouvent...

    Il y a quelques jours, il m'est arrivé un événement considérable. Quelque chose qui peut paraître anodin pour beaucoup d'autres personnes mais qui pour moi relevait de l'impossible...

    J'écrivais en écoutant de la musique et je me suis levé pour aller chercher un fruit. Je me suis arrêté au milieu de la pièce et j'ai eu envie de fermer les yeux. J'ai retourné mes regards et j'ai laissé la respiration m'envahir, en pleine conscience. Et là, la musique s'est mise à couler en moi, à me remplir, comme une chaleur, comme une lumière et j'ai commencé à bouger les bras, puis tout mon corps...

    Et j'ai dansé. les yeux fermés. Jusqu'à en oublier mon corps, jusqu'à m'en détacher totalement, jusqu'à ne plus sentir que des mouvements, que l'air, que la présence en moi de la musique et de la lumière...

    Un instant suspendu...

    Ce regard habituel que je me portais dans cette situation avait disparu. Je ne sais pas danser et je me suis toujours senti ridicule dans cette pratique. 

    Mais là, je ne dansais pas...Ça dansait en moi...Comme une énergie qui avait pris les commandes. 

    Une émotion considérable. Un instant que je n'aurais jamais pu imaginer il y a quelques jours. 

    J'y repensais la nuit dernière...

    Ces instants "d'ouverture" qui se succèdent depuis quelques temps...Cette conscience totale en mangeant un fruit, en buvant de l'eau, en regardant les montagnes,en écoutant de la musique, en méditant... En aimant la femme que j'aime.

    Cette sensation que "ça" se fait en moi, comme un canal qui s'ouvre, comme des murailles qui s'effacent, sans aucun bruit, sans aucun cataclysme. Avec douceur. 

    Ce rêve du chaman qui est revenu.


    Un rêve ancien...


    Cette conscience qu'en moi se trouve un espace que je ne connais pas encore alors que je m'astreins depuis si longtemps à comprendre le monde extérieur...

    La dimension intellectuelle est insuffisante pour s'éveiller. C'est une certitude. Il se pourrait même que les connaissances ne deviennent que des enceintes dès lors que l'individu s'identifie à ce qu'il pense connaître. Mais connaître n'est pas encore une naissance. 

    Le monde intérieur de la pensée n'est qu'un espace limité mais nullement l'intégralité de ce qui est à découvrir. 

    L'Orient et ses pratiques peuvent apparaître ésotériques dans notre fonctionnement cartésien. Personnellement, il me suffit de m'observer depuis que je pratique la méditation pour réaliser à quel point, je n'en sais que très peu sur moi...

    J'ai éprouvé déjà cette Kundalini ou en tout cas quelque chose qui y ressemble. "Ça" rayonnait en moi sans que je ne maîtrise rien du phénomène. Diverses situations, des instants suspendus.

    Il est en nous des espaces inconnus, des "Terra Incognita" qui nous attendent, patiemment...Depuis très longtemps...

    Des horizons qui sont au-delà même de notre imagination. 

    Je veux explorer jusqu'à mon dernier jour. 

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  • Christian...(2)

     

     LES ÉVEILLÉS

    Extrait

         Il s’était levé. Le froid dans son corps. Comme une mort en repérage. L’impression qu’elle le jaugeait, prenait ses mesures, humait les tissus, léchait les viscères, entrait dans son catalogue de victimes en sursis le code barre qui lui permettrait de l’identifier le moment venu.

    Il avait marché quelques pas, des allers retours rapides mais ces mouvements appliqués avaient renforcé l’immobilité cadavérique du grand frère, cette absence de tout alors que le corps était là, cette effroyable contradiction entre l’apparence sereine et le vide intérieur.

    Il était retourné s’asseoir, gêné par sa puissance, son agitation, cette liberté de se mouvoir.

     

    La Mort n’était pas une entité.

    L’idée avait surgi.

     

    Elle n’était qu’un état. Celui de la vie envolée. Il avait toujours considéré cette Mort comme un ennemi reconnaissable, une sorte d’ectoplasme armé, une tueuse à l’imagination infinie. Il s’était trompé, c’était évident, elle n’existait pas elle-même, elle n’était pas l’énergie sombre qu’il imaginait, une force souveraine au service du Mal, un condensé de haine, elle n’était rien d’autre qu’un état, le nom donné par l’homme à ce vide intérieur, le corps statufié. S’il s’était allongé aux côtés de Christian, dans la même posture, rien dans leur apparence ne les aurait différenciés. Sinon, le mouvement régulier de la poitrine. En lui courait toujours le flux vital. Le corps de Christian en était vidé.

    La Mort n’avait rien pris, il n’y avait pas eu de combat mais un abandon. Le flux vital s’était retiré. Il ne restait que l’état de Mort. La veine éclatée n’avait été que le moyen que la vie avait choisi pour s’extraire de cette enveloppe.

    Il s’était trompé.

    Il ne s’agissait pas de vouloir humilier une Mort inexistante mais d’honorer la Vie. Tant qu’elle était là. S’offrir corps et âme à la Vie. A chaque instant. Sachant qu’elle pouvait disparaître. En une seconde.

    En quoi consistait ce flux et pourquoi s’était-il retiré du corps de Christian ?

    Il n’avait aucune réponse pour la première interrogation. Pour la seconde, l’hypothèse qui le rongeait l’anéantissait. Cet abattement, cette honte, ce sentiment immonde de trahison. Il n’avait plus rien fait pour son grand frère. Plus rien.

     

    « Pardon Christian. Pardon. »

    Il s’était approché, il avait posé une main sur le front glacé et dur.

    Tellement de douleurs dans son ventre, une telle brûlure, les larmes comme un écran devant le corps étendu, envie de disparaître, les jambes qui tremblent.

    Un baiser.

    « Je reviendrai demain. Il faut que je prévienne papa et maman. Je ne sais pas où ils sont. Il faut que je te laisse mais je reviendrai demain, c’est promis. »

     

    Sortir.

    L’abandonner, encore une fois, il aurait voulu le ramener à la maison.

     

    Il avait marché jusqu’à l’orée de la ville. Auto-stop. Une femme s’était arrêtée.

     

    « Vous êtes en vacances ou vous êtes de la région ?

    - Mon frère est mort et je ne sais pas où sont mes parents. Il faut que je les trouve. »

    Quelques paroles compatissantes. Elle n’avait plus rien dit.

    Il n’avait pas envie de parler.

     

    La maison de son enfance. Les volets clos. Pas de camping-car. Ils étaient partis en voyage. Où ça ? Appeler le portable. Toujours cette maudite messagerie. La voix de sa mère.

    « …et laissez-nous votre message, nous vous rappellerons. »

    Comment le dire ? Dès le premier appel, il avait fallu qu’il se décide.

    « Maman, papa, c’est Yoann. Christian est mort. Je vous aime. »

    Rien d’autre et puis quoi d’autre ? Ils le rappelleraient de toute façon.

    Nouveau message.

    « Maman, papa, c’est Yoann. Je suis à Fouesnant. Je vous attends à la maison. »

    Le répertoire téléphonique dans le tiroir du buffet. Ecrire une liste, son oncle, des amis proches dont il avait entendu parler.

    « Bonjour. C’est Yoann. Je suis à Fouesnant. Christian est mort. Je ne sais pas où sont les parents.»

    Expliquer à chaque fois, retenir les sanglots, rester lucide, chercher une piste. Personne ne savait, ses parents n’avaient rien dit, ça leur arrivait souvent, ils aimaient prendre la route, partir à l’improviste, ils envoyaient une carte postale. Personne ne savait. Tout le monde allait se renseigner, tout le monde voulait l’aider.

    Il était monté à l’étage, il avait poussé la porte de la chambre de Christian. Des flots de souvenirs. Sa voix, son rire, sa démarche, des discussions, quelques photos. Les départs matinaux pour les journées d’escalade. Il avait tellement aimé ces instants privilégiés. Ces bonheurs-là avaient réussi à effacer sa silhouette squelettique au fond du lit, le retour de l’hôpital, toutes les journées sombres. La force du bonheur, ce pouvoir extraordinaire, cette vie lumineuse. Il s’était dit parfois que sans l’accident ça ne serait sans doute jamais arrivé. Etait-ce le sens de tout ça ou juste une réaction de survie ? Il fallait opposer à la souffrance et à la détresse quelques rayons de joie, c’était essentiel, survivre, ne pas sombrer, préserver le flux vital, continuer d’honorer l’existence. Y avait-il une intention, un cheminement inéluctable, un enseignement à retirer ? Pour lui, peut-être, il en devinait les prémisses. Mais pour Christian ? Tout était fini. Prématurément. Il n’y voyait qu’une injustice. Rien d’autre.

    Dieu.

    Il s’était allongé sur son lit. Les yeux fixant le plafond.

    Dieu.

    Il n’aimait aucune religion. Embrigadement insupportable. Les Evangiles, comme le condensé des errances humaines. Mais la question de Dieu. Les écritures ne possédaient aucune explication. 

    Ce Dieu qui le tourmentait depuis l’hôpital. Pourquoi toutes ces douleurs ? Pourquoi le Mal ? Si Dieu est amour, pourquoi le Mal ? Se poser la question, c’était déjà adhérer à l’existence de Dieu. Mais Dieu ne peut pas vouloir le Mal. Alors, c’est qu’il n’y a aucun Dieu puisque le Mal est là.

    Non, ça ne pouvait pas être aussi simpliste.

    Il avait toujours senti dans ces réflexions chaotiques une incomplétude et une faiblesse. L’impression que son esprit ne pouvait pas accéder à cette compréhension. Ou plutôt qu’il ne pouvait pas s’agir d’une compréhension. Que le mental était insignifiant dans cette dimension, qu’il ne pouvait même pas l’aborder, qu’il fallait entrer par une autre porte, user d’un autre moyen … Aucune réponse. En se demandant d’ailleurs s’il ne s’agissait pas de la seule conclusion envisageable. Impossibilité d’énoncer une certitude, rien que le doute, le questionnement. Les Écritures avaient imposé le mental, les ego, des convictions humaines envers un mystère divin qu’on pouvait éventuellement ressentir mais qu’il était impossible de décrire.

    Fixer le plafond, suspendre l’agitation, fossiliser les gestes, se concentrer sur le mouvement hypnotique de la poitrine, la vie animée dans son réceptacle, cette alternance d’aspiration et de rejet, absorber les particules nourricières, excréter les déchets, le système fonctionnait sans aucune intervention consciente. D’où venait ce mouvement perpétuel, involontaire, cette régularité inexplicable, ce courant énergétique animant l’ensemble, cette impression d’être branché sur un générateur cosmique, toute la Vie bénéficiait de la même source, tous les systèmes vivants s’animaient à travers ce flux, rien à faire, juste recevoir. Et l’aimer.

    Il s’était trompé.

    Depuis l’hôpital, il était entré en guerre contre la Mort, il avait voulu se dresser, droit et fier, indestructible, agressif, obstiné, sans peur. Il s’était trompé. Il n’y avait pas d’ennemi sinon l’absence d’amour envers le flux vital. Il n’avait pas su aimer. Il avait basculé du côté sombre de l’existence, dans la dimension des ressentis néfastes, la haine, l’amertume, la rancœur, la culpabilité, le dégoût de la Mort.

    Lutter contre une engeance imaginaire et délaisser le bonheur. Il s’était fourvoyé. Par arrogance, par prétention, pour exister comme celui qui a vu la Mort, qui a lutté contre elle, qui a soutenu son frère, qui l’a accompagné, qui l’a aidé à se reconstruire.

    Et qui l’a abandonné un peu plus tard. Pour une autre identification, d’autres rôles, d’autres prétentions à établir.

    Un coup au ventre.

    Christian, allongé, dans la salle mortuaire. Il ne bougera plus. Le flux a disparu. Se peut-il qu’il se soit extirpé de l’enveloppe par manque d’attention ? Christian avait basculé dans une lutte constante, un déni de son histoire, une récusation de son état. S’y était-il épuisé ?

    Le flux de vie avait-il besoin d’être aimé pour se prolonger ?

    Qu’il puisse parcourir l’intégralité du chemin proposé avant de s’éteindre. Aimer la vie la maintenait-elle ? Mais l’amour de soi n’était-il pas nécessaire avant de pouvoir aimer la Vie dans son ensemble ? Christian s’aimait-il assez ? Avant d’aimer ses conditions de vie, aimait-il assez ce qu’il était ?

    Il n’aimait sûrement pas ses conditions de vie, il ne s’aimait peut-être pas. Comment aurait-il pu aimer la Vie elle-même ?

    Mais qu’en savait-il d’ailleurs ? Depuis si longtemps qu’il ne l’avait vu. Juste des hypothèses, des suppositions comme autant de tourments.

    Il aurait dû être près de lui. Il ne devait pas le laisser. Même en partant dans les Alpes, il devait garder le contact. Il aurait pu l’aider.

    Les pudeurs et les non-dits avaient cimenté entre eux un mur de silence. Il se disait peut-être que son petit frère ne s’intéressait pas à lui et lui-même se disait que Christian ne supporterait pas son attention, qu’il n’y verrait que de la pitié et il détestait qu’on le regarde comme un individu fragile. Mais toutes ces théories, ils ne les avaient jamais vérifiées, ils s’étaient contentés d’émettre chacun de leur côté un catalogue d’apparences, des défenses, des justifications, des excuses. Ils avaient même fini, pour étouffer les doutes inquisiteurs, par en faire des certitudes. Christian avait-il imaginé dans cette indifférence de son petit frère un désamour profond, et pourquoi pas la preuve de son insignifiance ? Il ne méritait aucune attention, il n’était qu’un handicapé, dépendant du soutien de ses parents, sans amis réels, sans compagne, peut-être même se considérait-il comme un mauvais père puisqu’il ne parvenait pas à offrir à son fils l’enfance que lui, le petit frère, il proposait à Flora, Tom et Loïs ? Est-ce que cette comparaison était devenue une torture, une souffrance inépuisable ? Se disait-il qu’il était le fils raté ?

    Est-ce qu’il aurait pu apaiser ses douleurs en restant à ses côtés ?

     

    Il n’aura jamais de réponse.

     

    Leurs silences respectifs les avaient condamnés. Christian à la douleur de la solitude et lui, désormais, à la douleur de l’incertitude, des questions irrésolues, des culpabilités ressassées.

    Le silence.

    N’était-ce pas ce qu’il reproduisait avec Leslie ? N’était-elle pas dans la même souffrance ? 

     

    Ne pas vouloir tout régler dans le même instant. Il se reprend. Épurer les anciens ressentis avant de se questionner sur le présent. Comprendre les refoulements archaïques avant de clarifier les troubles actuels, remonter à la source au lieu de chercher à surnager dans les eaux troubles de l’océan. Les limons descendent des montagnes, c’est là qu’il doit filtrer les eaux de son histoire. 

     

    Que sait-il de la vie de Christian finalement ?

    Il avait travaillé pour un sérigraphe. Dépressif, alcoolique, divorcé. Un homme qui l’avait pris sous son aile, lui avait appris le métier, avec passion.

     

    Christian l’avait trouvé pendu dans l’atelier.

    C’est lui qui avait coupé la corde.

     

    Il s’était mis à son compte quelques mois plus tard. Un défi. Photographe publicitaire. Il n’avait pas tenu, seul contre la concurrence. Il suivait une autre formation. Il voulait recommencer, créer une nouvelle entreprise.

    Ses parents lui avaient dit que Christian était très volontaire, déterminé, qu’il se battait. Sa vie était sans doute bien plus remplie que ce qu’il pensait.

    Qu’il se battait.

    Jusqu’à l’épuisement.

    Il aurait dû l’encourager, le supporter, se montrer enthousiaste, admiratif. Il le méritait tant.

    Pourquoi ce silence ?

     

    « La cour vous condamne à porter l’âme de votre frère jusqu’au jugement dernier. »

     

    Il faut qu’il s’arrête. Qu’il cesse de marcher pour mettre un terme au défilement déchirant des souvenirs. Des rouleaux de barbelés qui le lacèrent.

    Un sous-bois de résineux, une petite clairière, cent mètres sur la gauche du chemin. Pas de ruisseau, tant pis pour la toilette, il a assez d’eau pour le repas. S’occuper, monter la tente, préparer un feu, faire sécher les chaussettes, le tee short, essayer de manger. Dormir surtout. Et ne plus penser. Laisser couler en lui la nausée des mots, la couvrir de quelques aliments, mâcher consciencieusement, fixer les flammes, sombrer dans le vide intérieur, être en absence, dans le silence.

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  • Sophrologie : Deuil personnel (la malle)

     

     

    2ème séance :

    LA MALLE

    « Voilà, allongez-vous confortablement, retrouvez vos ancrages habituels, la position qui vous convient, les jambes étendues, parallèles, les bras le long du corps ou les mains sur votre ventre, cherchez le relâchement et commencez à suivre votre respiration, intérieurement, visualisez-là, parcourez votre corps, lentement, avec un regard bienveillant, ne vous préoccupez pas de vos tensions ou de vos douleurs, laissez-les se diluer avec votre respiration, sans même chercher à les rejeter, laissez-les exister, sans leur donner la moindre énergie supplémentaire, vos pensées sont des carburants, elles entretiennent les tourments, alors ne vous en occupez pas, ne cherchez pas à les faire partir car cela reviendrait à les faire grandir, restez juste concentré sur votre respiration, une respiration longue et calme, comme le va-et-vient de l’océan sur une plage, des allers-retours très doux, sans agitation, cette respiration vous emplit, intégralement.

    …Silence…

    Je vais maintenant compter de dix à un et à chaque palier vous descendrez de plus en plus profondément en vous-même…

    Dix. Votre visage est détendu, vos mâchoires sont relâchées, votre front est lisse, il n’y a aucune tension. Neuf. Vous descendez et vous ressentez cette détente dans vos épaules, votre nuque, le haut de votre dos, toutes les contractions disparaissent, votre respiration est un nettoyeur, un diffuseur de calme et de paix. Huit. Vos bras, vos poignets, vos mains, vos doigts s’enfoncent dans l’immobilité, tout est lourd, apaisé. Sept. Vous descendez encore un palier, en toute confiance, porté par le bien-être du souffle en vous, la vie sait où vous devez aller, laissez-vous guider par elle. Six. Votre thorax s’ouvre, s’élargit, votre plexus solaire se remplit, votre abdomen accompagne votre respiration, vous sentez l’air qui vous nourrit. Cinq. Votre ventre est relâché, vous laissez la respiration le libérer de ses tensions. Quatre. Votre bassin, vos hanches, vos cuisses, la totalité de vos jambes pèsent et tout, en vous, s’enfonce dans la paix. Trois. Vous sentez peut-être de la chaleur dans vos pieds, dans vos orteils, ou peut-être ne sentez-vous rien. Accueillez simplement ce qui est là, sans aucune colère ni volonté, sans aucune attente, aucune pensée négative, restez juste dans l’acceptation de ce qui est là. Deux. Vous êtes empli de cet abandon, votre respiration est un mouvement naturel qui vous relie à la vie. Un. Votre inconscient ouvre en vous un espace de paix, le lieu favorable à la rencontre avec vous-même.

    Je vous laisse quelques instants de silence.

    Devant vous se présente votre Enfant Intérieur. Retrouvez-le, accueillez-le…Comment est-il ?

    -Il a huit ans, à peu près. Il est dans sa chambre.

    -Bien, très bien. Maintenant, vous voyez devant vous une malle, une malle vide et ouverte. Approchez-vous. Observez-la…Comment est-elle ?

    …Silence…

    -C’est un coffre en bois, comme un coffre de pirates. Avec des ferronneries et des petits clous. C’est un vieux coffre.

    -Est-ce qu’il y a une malle devant votre Enfant Intérieur ?

    …Silence…

    -Oui…Mais c’est une boîte en bois, une petite boîte, avec un couvercle plat.

    -Très bien. Vous allez maintenant chercher en vous, dans votre tête, dans votre cœur, des souvenirs, des photos, des images de votre passé avec votre frère, avec Christian, des souvenirs de ce que vous avez vécu ensemble, toutes les émotions que vous avez connues. Vous n’oublierez rien, vous n’allez rien effacer mais vous allez rendre ces émotions au passé. Ce passé n’existe plus et ces émotions doivent y retourner. Vous ne pouvez pas vous libérer de ce qui est limitant et vouloir garder seulement les émotions agréables. Ce passé n’existe plus, ces émotions n’ont plus de raison d’être. Prenez le temps de retrouver ces souvenirs et tout ce qu’ils transportent, prenez-les et déposez-les dans la malle. Vous et votre Enfant Intérieur. Chacun de vous fait ce travail. Tout le passé qui a été et qui n’existe plus. Tout ce qui vous a comblé tout autant que ce qui vous a fait souffrir. Posez tout cela chacun dans votre coffre. Les joies comme les colères, les bonheurs comme les tristesses.

    …Silence…

    Pensez à accompagner votre Enfant Intérieur dans ce travail. Lui aussi a gardé des émotions associées à ses souvenirs. Des moments de jeux ou de disputes, des regrets ou des espoirs, des attentes ou des désillusions, des éloignements ou des retrouvailles, des partages ou des secrets…

    …Silence…

    Maintenant, je vous demande de retrouver en vous tout ce que vous aviez imaginé et qui ne s’est pas réalisé. Tout ce que vous espériez vivre avec votre frère et que sa mort a rendu impossible, tout ce passé qui n’a existé que dans vos désirs. Des journées d’escalade, peut-être des vacances en montagne que vous auriez voulu partager, des sorties de vélo, des journées en famille, vos enfants communs qui grandissent et jouent ensemble à chaque rencontre, des discussions sur vos épreuves, sur votre histoire, sur vos douleurs, des confidences, des secrets révélés, des rires sur vos meilleurs souvenirs, tout ce que vous auriez aimé vivre avec Christian, tout ce qui n’a jamais existé et n’existera jamais. Ce sont des chimères qui vous alourdissent et qui n’ont plus aucune raison d’être.

    …Silence…

    Si votre Enfant Intérieur a fini son travail, laissez-le s’asseoir et vous attendre.

    …Silence…

    Je vous demande maintenant d’imaginer ce à quoi vous n’avez peut-être même pas pensé. Un futur lointain, vous et votre frère aux prochains anniversaires, les vôtres ou ceux de vos proches, de vos enfants, des repas de famille, dans cinq ans, dix ans, plus loin encore, des retrouvailles, des projets, des voyages, votre vieillesse côte à côte, toutes ces images qui ne pouvaient exister qu’au fil du temps qui avance. Mais tout cela n’existera jamais.

    …Silence…

    Vous pouvez écrire quelques mots sur un papier et le déposer dans la malle avant de la fermer. Vous pouvez dire à Christian que vous l’aimez, que vous ne l’oublierez jamais, qu’il sera toujours là mais que ce passé émotionnel, vous vous en libérez. Vous êtes ici et maintenant.

    Je vous laisse quelques instants, dans le silence.

    Votre Enfant Intérieur et vous-mêmes, vous fermez vos coffres, vous les fermez à clé. Vous allez les détruire. Vous pouvez choisir de les enterrer, de les brûler ou autre chose mais il n’en restera rien, vous ne pourrez plus jamais les ouvrir et retrouver ce contenu.

    …Silence…

    -Je veux les mettre dans la mer.

    -Celui de votre Enfant Intérieur, vous le mettez dans votre coffre ou vous le laissez en dehors ?

    -Je le mets dans le grand coffre.

    -Bien, comme vous voulez. Ces coffres sont lourds de toute votre histoire, ils vont couler, rejoindre les grandes profondeurs, la mer va les dissoudre, tout va se disperser, se fondre avec l’immensité, il n’en restera rien.

    -Je les vois qui s’enfoncent…

    -Bien, très bien. Comment vous sentez-vous ? Qu’est-ce qui se passe en vous ?

    …Silence…

    -C’est bien, ça va…Je n’ai pas de tristesse. Rien. Juste de la paix en moi.

    -Laissez tout cela se diffuser en vous, ici et maintenant, dans vos fibres, dans votre corps tout entier, à cet instant et pour tout le reste de votre vie… »

  • Christian

     

     LES ÉVEILLÉS

    Extrait

     

                                                              14

     

     

    Il décroche fébrilement le combiné.

    « Allo, je suis bien chez Monsieur Yoann Dennez ?

    - Oui, c’est moi. » 

    Le cœur battant. Vingt-trois heures quinze. La sonnerie du téléphone l’avait brutalement sorti du sommeil. Nu, accoudé au buffet. Les idées claires, lucidité de la peur. Leslie à ses côtés.

    Il savait. À cette heure là, ça ne pouvait être qu’une mauvaise nouvelle. Intuition.

    La voix inconnue s’était présentée. Un brigadier, gendarmerie de Quimper.

    Les pensées qui s’affolent, les interrogations qui fusent.

     

    « Vous êtes bien le frère de Christian Dennez ?

    - Oui. »

    Peut-être juste un accident. Mais pourquoi l’appelait-on ? 

    Le défilement des pensées, cette vitesse hallucinante, toutes les options en quelques secondes.

    « Je suis désolé Monsieur de devoir vous annoncer ça mais votre frère est décédé. »

     

    Une chaise, les jambes qui ploient, le ventre déchiré, un coup de poignard, s’asseoir avant de tomber.

    « Le médecin qui l’a ausculté pense à une rupture d’anévrisme. Nous avons essayé de contacter vos parents mais ils ne sont apparemment pas à leur domicile. C’est la compagne de votre frère qui nous a donné votre numéro de téléphone. Je vous passe cette personne.

    - Allo, Yoann, c’est Florence. Je suis désolée Yoann. Je ne savais pas quoi faire. J’ai pensé qu’il fallait te prévenir. Christian devait venir chercher Florian pour le week-end. Comme il n’est pas passé à l’appartement, je suis allé chez lui et il ne répondait pas. Ni au téléphone. Je me suis inquiétée et j’ai fini par aller à la gendarmerie. Ils ont ouvert la porte et ils ont trouvé Christian. »

    Où sont ses parents ? Le camping-car. Ils doivent être en voyage.

    Le cerveau en ébullition, des ruissellements de frissons, la nausée. La Mort qui court dans ses fibres. 

    « On a essayé d’appeler tes parents sur leur portable mais on tombe toujours sur la messagerie. Tu ne sais pas où ils sont ? »

    Il ne savait pas.

     

    Christian. Mort.

    La Faucheuse avait fini par l’avoir.

    Salope.

    Rupture d’anévrisme. Tellement facile pour elle. Elle ne lui avait laissé aucune chance. Une revanche implacable. Il avait osé lui tenir tête, il avait voulu l’humilier. Fini de jouer. Il suffisait d’une petite implosion. Imparable.

    Salope.

     

    La voix du brigadier, compatissante, posée. Il ne sait plus ce qu’il a dit. Venir en Bretagne, réussir à joindre ses parents, s’occuper du corps, contacter la morgue.

    « Je prendrai un avion demain matin. »

    Un rendez-vous à l’aéroport avec Florence.

    Il raccroche.

    Préparer un sac, quelques affaires. Leslie qui cherche un horaire sur internet. Efficace, comme toujours. Elle l’a serré dans ses bras, cette tristesse dans ses yeux. Encore une fois pour lui le soutien indispensable, encore une fois pour elle la douleur de l’impuissance, ce sentiment affreux de ne pouvoir rien faire, ou trop peu, de ne pas trouver les mots, de n’être qu’un témoin démuni.

    Tout ce qu’il lui a fait vivre …

     

    Christian. Mort.

    Deux ans qu’ils ne s’étaient pas vus, juste un repas ensemble, en famille. Il ne vivait déjà plus avec Florence. Florian avait six ans. Une première séparation avec le divorce des parents. Une perte définitive désormais. Un petit garçon sans son père. Pourquoi tout ça ? Question absurde. Il regardait les nuages par le hublot, c’était la première fois qu’il prenait l’avion, l’année de ses trente-six ans. Christian allait avoir quarante ans dans quelques jours. 

    Pourquoi tout ça ?

    Depuis si longtemps. Tout ce chemin, cette résistance acharnée, cette vie reconstruite, un enfant, une formation professionnelle, tout rebâtir, des années de lutte obstinée, ne jamais abandonner, rester debout, aucune plainte, aucune jérémiade, lutter, lutter, humilier la mort. Vivre debout. Force et Honneur.

     

    « Mesdames, messieurs, nous allons traverser une zone de turbulences. Nous vous demandons de bien vouloir attacher vos ceintures. »

     

    Et dans la solitude de la nuit, l’abandon au sommeil, le relâchement des surveillances, la Mort qui se glisse, s’insinue dans une veine, elle cherche un point faible, silencieuse, indétectable, même pas une migraine, pas un vertige, pas un cauchemar, aucun signe précurseur, elle fouille, parcourt les labyrinthes au fil du sang, là, une usure, un vaisseau fissuré, une épaisseur érodée, une faiblesse ancienne, elle s’accroche, un sourire aux lèvres, elle s’installe, se niche dans les tissus, teste les fibres, un frisson de plaisir devant l’échéance, le point de rupture, une faille dans la muraille, elle écoute ce battement cardiaque qui l’indispose, ce tempo irritant, elle n’aime que le silence des cadavres, la puanteur des charniers, elle se gonfle de haine, les tissus résistent, elle s’amuse de ce refus qu’elle perçoit, la vie n’abandonne pas, le courant sanguin accélère, le cœur s’emballe, une alerte a retenti, la vie cherche à l’expulser, des cascades vivaces la bousculent, des flots de sang comme des videurs.

    Pas de temps à perdre. Fin du jeu.

     

    Une lame qui tranche la veine.

    Le sang qui se déverse.

    Le cerveau qui se vide.

    Un sursaut de conscience. La terreur.

    Spasmes.

    Le cœur qui s’arrête.

    Fin des connections.

     

    Salope.

     

    Il pleure, le front posé contre le hublot.

    L’aile tranche des nuages cotonneux. Soubresauts.

     

    Cette distance qui s’était installée. Christian aussi l’avait peut-être désirée. Comment supportait-il la comparaison avec ce frère marié, père de trois enfants, instituteur, sportif, voyageur, écrivain ? Tant de douleurs à recevoir à chaque rencontre. L’éloignement le protégeait au moins des colères ravalées. Cette injustice qui le rongeait, c’était tellement visible. Il n’avait jamais accepté cette cassure dans son existence, ce calvaire, ce drame inconcevable, l’accident lui avait volé sa vie. Impossible d’apprécier ce qui lui restait. Pas suffisamment en tout cas. Son enfant lui avait permis de vivre les jours avec davantage de douceur. Enfin.

    Et tout s’était arrêté.

    Cette désillusion de ne pas parvenir à vivre correctement, à être durablement installé dans une voie professionnelle, cette lutte permanente, comment la vivait-il vis-à-vis de Florian ? Une honte ou un défi ? S’y était-il épuisé au point qu’une veine éclate, son esprit endurait-il un tourment si puissant que la pression s’était révélée insupportable, cette dépendance envers les parents, l’incertitude qu’il représentait, l’inquiétude, l’angoisse, le poids qu’il rajoutait alors qu’ils approchaient de la retraite et pouvaient espérer en apprécier les bienfaits, cette quasi solitude dans laquelle il vivait, il lui restait combien d’amis véritables ?

    Cette vie n’avait-elle été qu’un calvaire ? Un chemin de croix ?

    Christian … Christ …

    Il n’y avait jamais pensé. Le parallèle ne l’avait jamais frappé.

    Un chemin de croix.

    Pour qui ?

    Il avait porté sa vie comme un fardeau.

     

     

    Aéroport de Lorient. Florence. Quelques échanges.

    Il n’a pas envie de parler.

    Une infinie tristesse, une boule d’angoisse qui gonfle, un nœud qui l’étrangle, les pensées qui se projettent.

     

    La mairie de Quimper. Il est devant l’accueil.

    C’est la première fois qu’il doit prononcer cette phrase immonde.

    « Mon frère est mort. »

    Il n’a pas envie de parler.

    On le renseigne. Bureau de l’état-civil. Une femme, un regard très doux.

    Il se sent tout petit, comme un enfant, totalement démuni.

    « Je n’arrive pas à joindre mes parents. Ils ne savent pas. »

    Elle explique les démarches, il l’écoute, il signe des papiers.

    Tout ce qu’il doit faire encore.

     

    Pompes funèbres. Il est devant le bâtiment. Sombre comme un caveau.

    Pousser la porte. Toutes ces images qu’il devine.

    Il a encore essayé de joindre les parents sur le portable. Messagerie. Pas le choix. Il le fera tout seul. Il a la gorge sèche.

    Un homme l’accueille. Grand, sec, les cheveux gominés, une raie taillée au cordeau. Costume gris, voix contenue, quelques échanges.

    Il n’a pas envie de parler.

    Il voudrait que tout se fasse en silence, sans un mot, qu’on le laisse entrer dans sa bulle, qu’il ne soit même plus visible, qu’on ne puisse plus le contacter.

    S’occuper de Christian. Il en est capable, il pourrait même le prendre sur son dos et le ramener à la maison, l’allonger dans sa chambre, rester à ses côtés, lui parler, lui lire un livre. Comme à l’hôpital. Et attendre. L’accompagner encore.

    Mais il n’a pas envie de parler.

    Il n’a pas envie des hommes, leur compassion ne lui sert à rien, elle n’apaise pas les douleurs qui le tenaillent.

    Assis dans un bureau. Signer des papiers.

     

    « Je n’arrive pas à joindre mes parents. Ils ne savent pas. »

    Rien d’autre à dire. 

    Il se sent tout petit, comme un enfant, totalement démuni.

    L’homme lui parle mais il ne l’entend pas vraiment. Ou plutôt, une partie de son cerveau enregistre les paroles mais l’essentiel de ses pensées n’est pas là. L’homme a croisé les mains sur le bureau. Il a les doigts fins, osseux, gris comme son costume, des ongles rognés, des phalanges bosselées.

     

    L’allure des cadavres qu’ils charrient.

     

    Son esprit s’échappe.

    Il réalise soudainement qu’il se sent misérable parce qu’il n’y a plus rien à faire, c’est trop tard, la lutte est finie, le défi n’a plus cours. La Mort a gagné. Il ne reste que la détresse, l’impuissance. Il est arrivé trop tard. Christian l’a peut-être attendu, il a peut-être espéré qu’il viendrait, il désirait peut-être de l’aide, un soutien, un peu d’apaisement, des rires, l’insouciance, une journée d’escalade, la beauté du monde, retrouver les souvenirs, les ranimer, parler ensemble, se dévoiler un peu, les douleurs, les espoirs, les projets. Cette dernière soirée devant le téléphone, un numéro sur les genoux, ne pas réussir à appeler, comme englué déjà dans les effluves mortuaires. Cette détresse comme le couperet de la vie maintenue.

    Le silence, les non-dits, la pudeur, les retenues, les doutes, la fierté, l’amour-propre, la peur de déranger, de s’imposer, de peser sur la vie des êtres. Partenaires de la Mort.

    Colère, une immense colère. Le dégoût. Pourquoi l’a-t-il abandonné ? Pourquoi l’avoir veillé pendant des mois pour le laisser ensuite combattre seul ?

    Le dégoût.

    Culpabilité.

    La honte.

    L’impression de l’avoir porté et soudainement de l’avoir jeté sur le bas-côté. Une fuite.

    « Je vous accompagne jusqu’à la salle. »

    L’homme s’est levé. Il le suit.

    Une porte en bois. Lourde. Un couvercle de tombe.

    L’homme s’écarte, il l’invite à rentrer.

    Lumières tamisées, des tentures ocre aux murs, deux bougies.

    « Voilà, je vous laisse. Je vous attends à côté. Vous pouvez rester aussi longtemps que vous le désirez. »

    Il ferme la porte.

    « Je ne sortirai plus. Vous pouvez partir. Je reste là. »

    Il a failli le dire.

    Il avance vers le fond de la pièce. Un silence étouffant. Une odeur de naphtaline.

    Un autel. Il est là.

    Christian.

    Son grand frère.

     

     

    Deux troncs posés au-dessus du torrent. Le roulement de l’eau balaie les idées incrustées. Le flux translucide épure. Il s’arrête au milieu du pont improvisé. Il fixe les tourbillons, les reflets, les éclaboussures sur les pierres usées. Vitalité de l’eau claire. Dans son esprit encombré par les souvenirs déposés comme des champs d’alluvions, le courant a perdu de sa force. Il a laissé lui-même les eaux s’épaissir, brassée par les tourments entretenus la vase a souillé la pureté, son agitation interne n’était pas celle de la vie qui coule mais celle du mental dictateur.

    Laisser couler la vie dans le lit tracé.

     

    Assis aux côtés du corps inerte. Le visage apaisé, les yeux clos. Effroyable immobilité. Les mains sur la poitrine. Il a caressé les cheveux. Il s’est levé. Il a posé un baiser sur le front. Rigidité glaciale de la peau. Les larmes. Impossible de les retenir.

     

    « La cour vous condamne à porter l’âme de votre frère jusqu’au jugement dernier. »  

     

    La sentence s’était imposée, comme une voix criée au fond de son cœur, au fond de son être, une ancre jetée dans la boue de son esprit, une stèle cimentée dans le cloaque spongieux de son dégoût.

    Il porterait sa croix.

    C’était son tour.

     

     

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  • Sophrologie : deuil personnel

    « Allongez-vous confortablement. Prenez votre temps pour sentir que votre corps est idéalement placé, comme dans un cocon protecteur, parfaitement installé, dans le bien-être physique qui vous convient...Bien… Maintenant, je vous invite à observer votre respiration, à l’intérieur de vous, regardez-la couler en vous, se répandre, monter et descendre, suivez les mouvements de votre ventre, abandonnez-vous à ce rythme lent et profond, sans effort, sans chercher à changer quoi que ce soit, juste impliqué dans l’instant, concentré sur ce souffle qui entre par vos narines, ce courant un peu frais et cet air chaud qui ressort…Relâchez votre visage, vos mâchoires, votre front, laissez la détente s’installer, accompagnez-la, lieu par lieu, comme sur un chemin lumineux. Votre corps se détend, vos épaules, votre nuque, votre poitrine, votre ventre…Vous descendez de plus en plus profondément, guidé par votre respiration et le calme qui se diffuse. Vos jambes, se relâchent, elles sont lourdes, immobiles, chaudes peut-être…Concentrez-vous sur les sensations de calme, laissez les pensées se diluer, ne cherchez pas à lutter contre elles, laissez-vous guider par votre respiration et cette bienveillance pour les sensations en vous. Tout votre corps est relâché, vous en sentez chaque partie, vous pouvez déplacer votre conscience et parcourir votre être intérieur et profiter pleinement de cette plénitude.

    …Silence…

    Vous voyez se dessiner maintenant un canal de lumière qui vous enveloppe, une belle lumière dans un canal qui monte, qui monte, et vous entraîne, en toute protection. Vous suivez ce canal et vous vous élevez à l’intérieur, vous êtes aspiré, vous vous laissez emporter en toute confiance. La lumière vous enlace, elle est là pour vous guider dans un espace de plus en plus haut, un tourbillon de plus en plus rapide…

    Un fil de lumière se présente à vous, vous le saisissez, il vous élève dans le canal, c’est une ligne que vous suivez, de plus en plus haut, de plus en plus vite, sans aucune inquiétude. Votre être  intérieur sait où il doit aller. Ce fil, c’est le fil du temps, le fil qui vous ramène vers vos souvenirs enfouis, un chemin qui vous appartient et que la lumière éclaire. Vous montez toujours, de plus en plus haut puis vous arrivez enfin dans un espace de calme, de paix, de silence, un espace baigné par une lumière protectrice.

     

    Une personne apparaît dans la lumière. C’est votre frère, Christian, votre frère du passé, avant sa mort…Il marche vers vous. Comment est-il ? Quel âge, quelle allure, comment est-il habillé ?

    …Silence…

    Il a vingt-deux ans. On est à Pen-Hir, on fait de l’escalade. Il a son baudrier et un bonnet sur la tête. Il fait froid. Il me sourit.

    -Qu’est-ce que vous ressentez, là, maintenant, en retrouvant votre frère ?

    …Silence…

    -De la tristesse, une immense tristesse. De l’injustice aussi et puis en même temps, une acceptation…De la culpabilité aussi, de la honte.

    -Pour quelles raisons ?

    -Je l’ai abandonné pendant trop longtemps, je ne me suis plus intéressé à lui, j’étais dans ma vie et je me suis éloigné. Je ne l’avais pas revu depuis plusieurs mois quand il est mort.

    -Est-ce que vous lui avez déjà dit tout ça ?

    -Non.

    -Prenez le temps de le faire maintenant. Prenez le temps de vous retrouver.

    …Silence…

    Est-ce qu’il y a de la colère aussi en vous ?

    -Il y en a eu quand Christian a déchiré le cahier que j’avais écrit à l’hôpital. Il ne l’a jamais lu. Et puis, j’ai accepté. Ça lui appartenait, c’était son histoire, pas la mienne.

    - Dites-le-lui aussi.

    …Silence…

    -Qu’est-ce que Christian vous aurait répondu s’il avait pu entendre ce que vous venez de lui dire ?

    …Silence…

    -Que je n’ai rien à me reprocher. Que j’ai fait tout ce que je pouvais et que lui aussi s’est éloigné de moi. On avait tous les deux nos raisons. Personne n’est coupable de rien.

    -Est-ce que Christian aurait voulu que vous restiez triste ou que vous gardiez cette culpabilité en vous ?

    -Non, sûrement pas.

    -Qu’est-ce que Christian aurait aimé vous souhaiter ?

    -D’être heureux avec Nathalie et nos enfants.

    -J’aimerais que vous imaginiez un lien entre Christian et vous, un lien positif  qui contiendrait vos plus beaux souvenirs, vos plus belles émotions, les bonheurs que vous avez partagés. J’aimerais que vous le décriviez, sa forme, son volume, sa couleur, sa température, son aspect.

    -C’est comme une corde, elle est rouge, lisse, elle brille…Elle est solide.

    -À quel endroit de votre corps vient-elle se fixer ?

    -Dans mes mains.

    -Et pour votre frère ?

    -Pareil. Il la tient aussi dans ses mains.

    -C’est comme une corde d’escalade entre vous ? Comme une cordée ?

    -Oui, c’est ça. Comme quand on grimpait ensemble.

    -Qu’est-ce que vous ressentez, là, maintenant ?

    -C’est chaud en moi, dans mon ventre surtout. Je suis bien.

    -Qu’est-ce qu’il y a dans ce lien de plus important, quelque chose que vous auriez appris grâce à votre frère ? Comme l’honnêteté, la fraternité, la patience, la solidarité…Qu’est-ce qu’il y a de plus important ?  

    -Le courage. La force morale. Force et Honneur.

    -Bien. J’aimerais maintenant que vous imaginiez un autre lien. Un lien limitant qui contiendrait toutes les émotions qui vous attachent encore à Christian et qui vous limitent, les souvenirs qui vous alourdissent. Comment est-ce lien ? Quelle est sa forme ? Où se trouve-t-il ?

    -C’est comme un fil barbelé, froid, gris et il fait le tour de notre tête, à tous les deux.

    -Vous êtes reliés par un fil barbelé qui entoure votre tête, c’est ça ?

    Oui.

    -Alors, imaginez que vous placez dans ce lien tous les souvenirs les plus douloureux, tous les moments que vous auriez voulu ne jamais vivre. Vous allez mettre dans ce lien votre colère, votre culpabilité, votre honte, l’injustice, votre peine, votre détresse, tout ce qui vous fait souffrir encore aujourd’hui.

    …Silence…

    -Vous l’avez fait ?

    -Oui.

    -Est-ce que vous voulez garder ce lien entre Christian et vous ?

    -Non.

    -Alors, je voudrais que vous déposiez le lien positif que vous tenez dans vos mains. Juste quelques secondes. Puis, vous allez défaire le fil barbelé qui entoure votre tête. Délicatement, sans vous blesser. Puis, vous allez le déposer au sol. Comme une corde à vos pieds. Quand vous l’aurez fait, vous reprendrez le lien positif dans vos mains et vous le garderez précieusement, bien serré. Vous ne le perdrez jamais. Il sera toujours là, entre Christian et vous.

    -Je défais le fil barbelé autour de la tête de Christian ?

    -Non, c’est à lui de le faire, c’est de sa responsabilité. On ne peut pas libérer quelqu’un. Qui que ce soit et si vous vous imposez malgré tout, vous lui volez son existence. Christian n’est prisonnier que de lui-même, tout comme vous. Chacun doit œuvrer à sa propre libération.

    -Mais il est mort, il ne peut pas se libérer.

    -Christian que vous voyez, là, maintenant, il n’est pas mort. Il est devant vous.

    -En vrai, il est mort.

    -Mais en vrai, personne ne sait ce qu’il en est de cette mort. On ne peut donc pas s’autoriser quoi que ce soit sur quelqu’un, de vivant comme de mort.

    -Et si Christian m’avait demandé de le libérer.

    -Alors, vous auriez eu le choix entre l’acceptation ou le refus.

    -J’aurais accepté. Je l’aurais fait.

    -Mais là, maintenant, ce qui importe, c’est que vous gardiez en vous le lien positif entre vous deux. Pensez bien que Christian aurait aimé vous voir heureux.

    …Silence…

    -Vous pouvez remercier votre frère de s’être présenté à vous, d’avoir permis ce travail entre vous. Vous pouvez lui dire que vous l’aimez tout comme il vous a aimé. Vous êtes reliés par un fil d’amour. Uniquement de l’amour. Et vous laissez se diffuser en vous ce bien-être, dans tout votre corps, dans toutes vos fibres, aujourd’hui et pour le reste de votre vie. »