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TOUS, SAUF ELLE : Anticipation
- Par Thierry LEDRU
- Le 04/08/2021
Je relis le tome 2 de ma trilogie "Tous, sauf elle", la suite de "Les héros sont tous morts".
Je me rends compte à quel point, cette anticipation paraît de plus en plus probable.
Il m'arrive régulièrement de tomber sur des articles qui en développent certains aspects : crise financière, risque pétrolier, démographie, dépendance et perte de la souveraineté des Etats, pandémie, risques climatiques, catastrophes naturelles, menaces technologiques liées à internet, menaces nucléaires, embrasement au Moyen Orient etc etc etc...
On peut se dire que ce sont des délires paranoïaques, on peut se dire que c'est de la fiction, que c'est de l'amusement, que c'est à la mode, on peut se dire que l'humanité sera plus forte que toutes les menaces qui pèsent sur elle. On peut imaginer tout ce qu'on veut.
Il n'en reste pas moins que l'exemple du Titanic reste à mes yeux une leçon indiscutable.
TOUS, SAUF ELLE
CHAPITRE 48
Théo était rentré à la ferme dans un état de rage que Laure ne lui connaissait pas. Il lui raconta la journée. Un appel téléphonique anonyme, une altercation dans un coin malfamé de Grenoble, une banlieue connue pour ses dealers, ses vendeurs d’armes, les vols à l’arraché, les bandes organisées qui luttaient pour un coin de rue, les règlements de compte qu’on ne comptait plus, les bagnoles cramées à la moindre occasion, les agressions de pompiers et des services du SAMU, les magasins vandalisés, les pharmacies qui redoublaient de systèmes de sécurité pour ne pas être braquées. Cette fois, il s’agissait d’un tabassage. Une bande de jeunes. Ils avaient pris un adolescent handicapé mental pour cible. Dans un parc, au pied d’un immeuble. Son père l’avait laissé quelques minutes sur un banc pour remonter chercher son portable dans un appartement d’une tour, une de ces cages verticales où se côtoie difficilement une population bigarrée. La bande avait agressé l’adolescent trisomique, juste pour le plaisir de la violence. Le père avait accouru en entendant les cris de son fils. Lui aussi avait fini par succomber à la meute. Des témoins s’étaient enfuis, un seul avait eu la présence d’esprit d’appeler la police. Le temps d’arriver sur les lieux, les deux victimes gisaient inconscientes, les visages tuméfiés, côtes brisées, un coup de poignard au bras du père. Vol d’un portefeuille et du portable, des clés de l’appartement et de la voiture. Personne n’avait voulu témoigner. Les flics arpentaient les appartements dont les fenêtres donnaient sur les lieux du délit.
« Tu vois, Laure, c’est ça l’avenir de ce monde. Des bêtes furieuses et des lâches qui se terrent, de peur des représailles, incapables de comprendre que l’unité les protégerait. Lorsque le chaos surviendra, il sera impossible de maintenir l’ordre dans les rues. Les bandes tiendront les quartiers, comme des zones sans droit et les braves gens prieront pour ne pas être la prochaine cible. Ces jeunes sont les pires, ils n’ont aucun frein à leurs instincts de tueurs, il n’y a aucun cadre éducatif et même chez eux, dans leur famille, certains font la loi alors qu'ils sont mineurs. Quand ça n’est pas les pères qui mènent les bandes. Et c’est comme ça dans toutes les grandes villes de ce pays. Pas seulement ici. Il suffit de lire les comptes-rendus de tous les collègues. Si les médias se mettaient à relater le nombre d’actes violents quotidiens en France, elles n’y parviendraient même pas. Je te parle des banlieues mais c'est partout pareil en fait. Les faits divers avec violence, je t'en trouve cinquante par jours en France dans les archives de la gendarmerie. Et beaucoup sont très violents. Et les armes à feu sont présentes. Il faut voir les raisons aussi et c'est effrayant. Un gars qui se fait tabasser à mort devant ses enfants pour une place de parking, un mari qui cherche à enterrer sa femme vivante dans une soirée alcoolisée, un retraité qui abat au fusil de chasse le propriétaire du chien voisin qui avait apparemment dézingué son chat, des jeunes qui torturent et violent une vieille dame pendant quinze jours, un gars qui abat ses deux enfants et sa femme pour qu'ils ne le quittent pas, des agressions de femmes seules en pagaille, violences conjugales, maltraitance des enfants, pédophilie, des viols, encore et toujours des viols. Tu n'imagines pas le nombre.
Sans parler des femmes qui ne disent rien de leurs souffrances. Tout ce qu'on ne sait pas et qu'on découvre trop tard et pire encore quand ça n'a pas été pris au sérieux, quand il y a eu un déni de cette souffrance, quand les flics eux-mêmes ou la justice ne font pas leur boulot. Parfois, ce monde me révulse. La plupart des hommes sont des pourritures. »
Elle l’avait enlacé sans parvenir à le libérer de sa tension musculaire. Elle avait eu l’impression de serrer dans ses bras un lutteur en action.
« Je ne bosse pas demain. Je fais une pause. Si j’étais payé à l’heure, je serais millionnaire. Il faut que je te montre quelque chose.
-Maintenant ?
-Non, demain. »
Elle ne chercha pas à élucider le mystère. Demain n’était pas là.
Elle l'invita à prendre une douche chaude et lui proposa un massage.
« Je me sens déjà mieux rien qu'à y penser, » lança-t-il, en l'embrassant.
Lumière du petit matin, soleil levant au-dessus de la chaîne de Belledonne. Ils étaient assis, côte à côte, sur le banc de bois, adossés au mur en pierre, face aux montagnes.
Rien. Pas de parole. Juste les regards qui dérivent lentement. Fascinés.
Il lui avait pris la main.
Il lui avait dit que personne de son entourage professionnel ne connaissait ce qu’elle allait découvrir, que personne n’avait idée de son engagement dans cette dimension du survivalisme.
Une voix froide et pourtant hésitante.
« Je n’ai pas envie de passer pour un déglingué ou de devoir me justifier pendant des plombes... avec des gens qui n’ont aucunement réfléchi au problème et qui vont balayer tout ça... en se foutant de ma gueule. »
Il l'avait invitée à se lever en tendant la main et l'avait entraînée vers cette vaste grange qu'elle n'avait jamais visitée. Théo avait libéré deux cadenas volumineux puis il avait ouvert le lourd panneau fermant le bâtiment.
Laure avait imaginé un intérieur agricole, un sol en terre battue, des rangements à outils, des matériaux de construction pour la rénovation de la ferme. Elle ne s’était pas trompée sur le matériel conséquent qu’elle identifia rapidement mais elle avait totalement faux sur l’aménagement lui-même.
Le hangar était parfaitement habitable. Une dalle de béton, d’un bout à l’autre des murs habillés par des panneaux de contre-placage. Une propreté totale. Rien à voir avec une simple grange de ferme. Cinq fois la surface de son ancien appartement. On aurait pu y ranger plusieurs véhicules mais l’aménagement ressemblait davantage à un lieu de vie qu’à un garage. Elle remarqua pourtant l’absence de fenêtres. Seul le panneau coulissant sur un rail métallique servait d’ouverture. Un énorme stock de bois de chauffage au fond du bâtiment. Un tréteau, un billot, une hache, une scie. Et des outils de toutes tailles. Elle reconnut même une bétonnière et des sacs de ciment. De multiples rangements, étagères, établis, armoires métalliques, un immense panneau d’aggloméré fixé sur un pan de mur et présentant tout l’outillage du bricoleur passionné, impeccablement rangé : tournevis, pinces, marteaux, tenailles, un poste à soudure, des tiges d’acier, des parpaings soigneusement empilés, des néons au plafond, au-dessus de chaque zone de travail…
L’impression qu’il lui faudrait plusieurs heures pour identifier la totalité des objets entreposés. Une caverne d’Ali Baba.
Théo lui prit la main et l’entraîna vers un escalier qui montait à l’étage. La structure s’appuyait contre un des pignons, une rampe épaisse, des marches ajourées. Elle regarda Théo tirer un brin de corde qui passait par un trou au sommet de l’escalier, un lien qui passait dans un système de poulies fixées au mur. Une trappe s’ouvrit, un panneau assurément pesant au regard de l'effort.
Il la devança et lui tendit la main.
Elle déboucha dans une immense pièce. Des fenêtres étroites puisaient la lumière et répandaient sur le plancher des rais flamboyants. Elle le suivit au centre de la pièce. Des placards mélaminés blancs aux portes étiquetées : bocaux, conserves, céréales, légumineuses, produits lyophilisés, fruits secs, ustensiles de cuisine, pharmacie, outils, piles, bougies, lampes frontales… Une table, des chaises, un buffet, une armoire, un plan de travail, un évier et une cuisinière à bois comme celle que possédait sa grand-mère. Elle lui demanda comment il avait pu hisser une telle masse de fonte à l’étage.
« Je l’ai passée par le toit. J’avais enlevé une partie des tôles, juste assez pour que ça passe. On a profité du camion-grue que j’avais loué pour le shelter. C’était chaud mais avec Raymond, on avait bien préparé l’affaire et on s’en est bien sorti.
–Rien ne t’arrête en fait, lui lança-t-elle, admirative.
–Non, rien, » répondit-il.
Elle trouva l’intonation étrange, presque sombre, mystérieuse, comme si ses quelques explications n’étaient rien au regard de la suite. L’impression que Théo luttait, intérieurement, un conflit majeur, une rupture dans un contrat personnel.
« Il faut que je te montre la suite, Laure. Cette pièce n’est pas un lieu de vie comme un autre. C’est mon bunker. Tu vois ce plancher, je l’ai doublé et entre les deux surfaces, j’ai mis des tôles et c'est pareil dans toutes les cloisons. Si quelqu’un voulait tirer à travers, les balles ne passeraient pas. Je voulais avoir un deuxième lieu de survie, un poste de guet contenant également tout le nécessaire. Ici, à l'étage, c'est le mirador.»
Une insistance respectueuse dans la voix. De la gravité dans le regard.
« Les quatre fenêtres n’existaient pas, je les ai ajoutées et elles permettent d’observer et de couvrir la totalité du terrain. Personne ne peut s’approcher sans être vu. »
Il s’approcha d’une vaste armoire métallique. Comme celle d’un vestiaire sportif. Il prit une clé suspendue à un clou et libéra un cadenas.
Quand il ouvrit les deux panneaux, elle se figea.
Une panoplie de fusils, des cartouches, des armes de poing, une machette, un ensemble de poignards.
C’est là qu’elle eut peur, une peur viscérale. Tout ce qui était écrit dans le cahier. Tout ce que ça impliquait. Théo avait tout planifié.
« Est-ce que tu sais tirer ? » demanda-t-il, sur un ton froid.
Elle ne comprit pas immédiatement la question.
« Est-ce que tu sais te servir d’une arme à feu, Laure ? »
Un bunker. Il avait parlé d’un bunker. Elle avait cru qu’il souhaitait simplement s’isoler, se protéger du monde extérieur. Elle comprenait avec une brutalité sauvage qu’il projetait bien pire.
« Il n’y a que Raymond qui sait ce qu'il y a ici. Et toi maintenant. Est-ce que tu sais tirer, Laure ? »
–Que va-t-il se passer, Théo ? demanda-t-elle.
Les yeux de Figueras brillaient au fond d’elle. Le rêve vibrait dans ses fibres.
« Est-ce que tu sais tirer ? » répéta Théo, en la regardant fixement.
Elle s’approcha du râtelier et libéra un fusil à lunettes.
Théo, intrigué, l’observa sans un mot.
Laure étudia les diverses boîtes de cartouches rangées sur une étagère et se servit.
Deux balles.
Elle les inséra dans l’arme, sans aucune hésitation.
Elle s’approcha d’une fenêtre et l’ouvrit.
Théo cherchait à comprendre mais décida de ne pas intervenir. Il prit les jumelles Bushnell, suspendues à une poutre, et ajusta la mise au point.
« Le premier poteau en bois, à droite de la barrière métallique, » annonça Laure.
Quatre cents mètres de distance. Théo observa la prise en main du fusil, l’ajustement de la crosse sur l’épaule, le positionnement du corps, l’ancrage au sol, l’orbite venant s’appuyer sur l’œilleton de la lunette de visée.
Elle savait tirer. Une évidence. Il observa son visage. Une concentration totale, un instant suspendu, hors de portée du monde extérieur, l’ataraxie émotionnelle du tireur, l’enceinte attentionnelle qui limite le monde à une cible.
Il vit l’interruption du souffle, l’arrêt du mouvement thoracique. Deux secondes d’immobilité totale.
Le coup partit. La balle traversa le sommet du poteau et se ficha dans le sol.
Éjection de la douille. Théo scruta chaque geste. Elle connaissait parfaitement l’usage de cette arme.
Laure reposa l’œil sur la lunette de visée.
« Troisième poteau à droite. Il y a un nœud, une tâche sombre, » annonça Laure.
Théo eut à peine le temps d’ajuster les jumelles. La balle se ficha comme au cœur d’une cible. Une pièce de vingt centimes.
Il sentit jaillir alors en lui une joie ineffable, la certitude absolue du cadeau inestimable d’avoir rencontré son âme sœur et l’expression le surprit. Un message venu d’ailleurs, un rêve qui aurait pu croupir dans l’illusion jusqu’à sa mort.
Regards croisés.
Laure esquissa un sourire et son visage se détendit.
« Lorsque j’étais à l’université, je suis entrée dans l’équipe de biathlon féminin. J’ai fait de la compétition au niveau régional puis finalement j’ai choisi le trail. J’adorais le tir tout autant que le ski mais j’étais trop indépendante et solitaire pour supporter l’encadrement, au grand dépit de mes entraîneurs qui me prédisaient une belle carrière. »
Elle éjecta la douille.
« C’est une arme efficace.
–C’est un Remington 700, pas du tout le fusil de biathlon.
–Oui, je sais, Théo. Portée de neuf cents mètres. Cartouches 308 Winchester.
–Et tu tiens ça d’où ?
–Mon entraîneur était un passionné. Et nous étions assez…proches. »
Elle détourna la tête. Il n’insista pas. Un passé qu’il ne souhaitait pas connaître.
« Et comment tu es arrivé à posséder un tel arsenal ? demanda-t-elle en désignant l’armurerie.
–Les banlieues regorgent de fusils et d'armes en tous genres. La guerre dans l’ex-Yougoslavie avait déjà éparpillé un stock conséquent mais maintenant, ça vient de partout et c'est un marché florissant et varié. On trouve tout ce qu’on veut dans les grandes agglomérations françaises. Entre Marseille, Grenoble et Lyon, je n’ai aucun mal à m’équiper. Ce soir, si tu veux, je te trouve une Kalachnikov avec cinq mille cartouches. Aucun problème.
–Tout au black, je suppose. »
Il acquiesça.
« Celui-là m’a coûté mille cinq cents euros avec mille cartouches.
–Et tu penses que tu auras à t’en servir un jour, ici ?
–C’est possible.
–Quand ?
–Entre demain ou jamais. Si le chaos ne monte pas jusqu’ici. »
Elle pensa à ses parents et se surprit à n’identifier aucune autre personne à laquelle elle tiendrait.
« J’aimerais te raconter un rêve, Théo, un rêve particulier.
– Tu sens la vie dans les arbres, Raymond m’a dit que tu avais une très bonne énergie avec les plantes, les biches ne te craignent pas, tu m’as... il chercha ses mots... entraîné dans une dimension amoureuse et spirituelle que je ne connaissais pas et dont j’ignorais en fait l’existence, tu lis dans les pensées ou dans les émotions, tu as guéri Fabien même si tu ne veux pas le reconnaître alors tu sais, quand tu me dis que tu as un rêve étrange à me raconter, je n’imagine même pas que tu puisses avoir d’autres sortes de rêves que des rêves étranges. »
Ils retournèrent à la maison et Théo écouta.
« Impressionnant, commenta-t-il. Je n'ai jamais fait de rêves de ce genre, et tant mieux. Je pense que ça me mettrait la tête à l'envers. J'aimerais bien le rencontrer ce Figueras.
– Il te plairait sûrement. »
Laure décida de poser une question. Un doute qui la troublait depuis sa lecture du cahier de Théo.
« Je ne te l’ai pas dit mais j’ai lu une bonne partie de tes cahiers de survie. »
Théo la regarda, une inquiétude sourde au creux du ventre. Cette peur ancrée d’être abandonné, une nouvelle fois.
« Que feras-tu lorsque le chaos surviendra ? » demanda-t-elle.
L’expression l’étonna. Il n’aurait pas imaginé que Laure ait pu être convaincue, elle aussi, de l’imminence du désastre.
« Est-ce que tu resteras flic ou est-ce que tu quitteras ton poste ? »
Il n’hésita pas une seule seconde.
« Les flics qui voudront jouer aux héros ne vivront que quelques heures ou quelques jours. Moi, je veux tenir le plus longtemps possible. Et c’est ici que ça se fera. Avec toi, si tu le souhaites.
–Et tes collègues ? Fabien et les autres ?
–Je ne peux rien pour eux. Et ils ne me croiraient pas si je décidais de les prévenir.
–Et tu penses vraiment que nous deux, ici, on peut survivre à un tel bouleversement ?
–Bien plus en tout cas qu’en espérant une quelconque survie dans les villes.
–Et mes parents ? »
Elle s’attendait à un temps de réflexion mais Théo répondit immédiatement.
« J’y ai déjà pensé, Laure. Ton père était militaire et ta mère infirmière. Deux personnes qui peuvent être utiles ont leur place ici. C’est à eux de décider.
–Et les réserves de nourriture ?
–Il y a un aliment qui n’est pas en rayon mais qu’il faudra aller chercher. Et il faudra de bons tireurs.
–Les animaux ?
–Oui. Chevreuils, sangliers, cerfs, chamois. Je sais que tu ne manges pas d’animaux. C’est toi qui décideras mais en temps de guerre, tout ce qui nourrit est à prendre. Et nous serons en guerre.
–Une dernière question. Je n’ai aucune connaissance sur le sujet et même si je lis tes cahiers tous les jours, je n’ai pas trouvé de réponse. C’est quoi le nouvel ordre mondial ?
– Soit le délire d’esprits paranoïaques, soit une vérité terriblement bien cachée. C’est comme pour Dieu, en fait. Tu peux refuser de croire en son existence ou décider de l’honorer mais aucun de ces choix ne t’assurera d’une quelconque certitude. Des centaines d'heures de lectures m'ont convaincu de l’existence de cette entité qu’on appelle le nouvel ordre mondial et je vois dans son organisation la puissance de certains maîtres, des puissants, des privilégiés, des gens ultra-riches, désignés par héritages, de génération en génération. Ceux-là ne sont pas nés avec une cuillère d'argent dans la bouche mais avec une mine d'or. Le peuple qui vote et se croit décideur de son destin ne sait rien des vrais dirigeants. Les maîtres réels vivent dans des sphères inaccessibles. Avec comme projet principal et commun la pérennité de leur puissance, quel qu’en soit le prix pour le reste de l’humanité.
–Jusqu’à fomenter une disparition partielle du groupe humain ?
–Ces maîtres ne voient pas en nous des êtres vivants mais les ouvriers de leur puissance. Ce dont ils ont besoin, c’est d’une population globale obéissante. Mais si l'humanité, elle-même, devient le problème principal, c'est l'humanité qu'il faut réduire. Ils ne vont pas chercher à résoudre les problèmes mais à supprimer leurs auteurs. »
Elle ne répondit rien. La consternation se mêla au dégoût.
« Les hommes sont comme les pommes ; quand on les entasse, ils pourrissent. » Je ne sais plus qui a dit ça, Mirabeau, je crois mais c’est bien d’actualité. Il était en avance sur son temps, ajouta-t-il.
–Un flic cultivé. Tout est devenu effectivement possible en ce monde. »
Il s’approcha et l’enlaça.
« Si ça peut te convaincre de rester avec moi, je suis prêt à lire l’intégralité de l’encyclopédie universalis. »
Ils restèrent silencieux, dans les bras l’un de l’autre.
« Si j’avais pu imaginer que cette mallette me mènerait jusqu’à toi, je l’aurais ramassée sans penser à autre chose, murmura-t-elle.
–Et tes Indiens Kogis alors ?
–Je te rappelle qu’ils n’ont pas voulu de l’argent.
–Et je leur donne raison. Leur liberté et leur intégrité sont bien plus importantes. C’est ce que la majorité du monde a oublié. »
CHAPITRE 49
Le visage de Tian. Louna ne l’avait jamais vu aussi marqué. Il ruisselait de sueur.
« Allume la télé, Louna ! » lança-t-il, en laissant tomber son sac.
Il sortit son smartphone de sa poche et lança une recherche.
« Qu’est-ce qu’il y a, Tian ? demanda-t-elle en cherchant la télécommande.
–Un attentat, une voiture a foncé dans la foule sur le boulevard Haussmann. Elle a roulé sur le trottoir, il y a des morts, des ambulances et des camions de pompiers dans tous les sens, partout, la police, c’était la panique. »
Flash d’informations, émissions suspendues, des journalistes sur place.
Tian et Louna découvrirent l’impensable. Des corps étendus sur le trottoir, des toiles blanches, des dizaines de policiers, des secours, des barrières, les sirènes.
« Comment tu sais ça ?
–J’étais entré dans un bar, j’avais envie d’un café et la télé était allumée. Deux flics sont intervenus et ont descendu le terroriste. On ne connaît pas encore le nombre de morts ni celui des blessés. Mais une trentaine de personnes au moins. Tous les hôpitaux de la ville sont en alerte. La circulation est bloquée, c’est le merdier. »
Tian et Louna laissèrent le poste allumé et tombèrent dans une totale sidération. Le bouleversement des pensées les mura dans le silence.
Tian se leva et récupéra son sac. Il l’ouvrit et en sortit deux pièces métalliques, noires, la taille d’une baguette de batterie. Il en prit une dans la main, la serra fermement et d’un geste sec vers le bas, il en libéra la totalité dans un claquement sec.
« C’est une matraque télescopique de défense, Louna, et je voudrais vraiment que tu la gardes avec toi, en permanence. Tu comprends pourquoi maintenant. Même si dans le cas de cet attentat, ça ne t’aurait servi à rien. Mais un terroriste avec un couteau, tu auras une chance de plus, tu sais te battre.
–Tu en as une aussi ?
–Oui, et j’ai acheté deux couteaux. Il faut qu’on s’entraîne, Louna. Il le faut absolument. J’ai acheté également de quoi constituer deux sacs de survie. »
Elle ne répondit rien cette fois, ne se moqua pas, ne détourna pas la conversation. Mais elle eut immensément envie de pleurer.
« Cet attentat, Louna, aussi terrifiant soit-il, ça n’est rien du tout comparé à ce dont je te parle depuis des semaines. Même si sur le coup, c’est difficile à imaginer. Et il y en aura d’autres. Des terroristes, y en a plein en France, d’anciens combattants de Daesh, de faux migrants qui ont réussi à passer les contrôles qui de toute façon ne contrôlent pas grand-chose et je ne te parle pas des tarés qui vont se croire investis d’une mission divine. C’est comme un virus, ça se propage et plus il y aura d’attaques, plus ça excitera les dingues. »
Là, elle ne put retenir le flot de larmes.
...
« Voilà, je ne sais rien d’autre. Les collègues cherchent à identifier le gars, ils vont trouver."
Ils avaient discuté de l’attentat. Théo disposait d’informations que les médias ne pouvaient connaître et Laure l’avait écouté. Les bras croisés sous sa poitrine, comme enlacée par elle-même, une protection contre les vagues d’émotions.
"Maintenant, il va y avoir un renforcement des patrouilles dans les grandes villes, des contrôles dans les grands magasins, tous les indics sur le trottoir, des tonnes d’écoutes téléphoniques, surveillance de la toile et tout le chambardement habituel. On en coincera un, deux, trois, peut-être davantage, et puis il y en aura un autre qui échappera au filet et qui tuera encore. »
Un silence et des regards croisés. L’acceptation de l’inéluctable, comme s’il fallait s’y habituer.
« J’ai continué la lecture de ton cahier, annonça Laure avec une voix monocorde, comme étouffée par le fardeau des images, mais c’est parfois difficile de décrypter l’ensemble de tes pensées. Tu ne développes pas assez pour moi.»
Ils étaient allongés, nus, sur le lit. Par la fenêtre ouverte coulaient des laitances de lune et de confettis d’étoiles. Le silence était si profond qu’il invitait aux murmures, comme si des voix trop fortes risquaient d’en briser la faïence.
« Tu as déjà entendu parler de ce qu’on appelle le suicide des lemmings ?
–Oui, j’étais tombée sur un article dans une revue, pendant un voyage en Suède. J’étais inscrite à une course swim and run.
–Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Théo.
–L’Ottilo, c’est un ultra trail qui mélange la course à pied et la natation. On passe d’île en île à la nage, on traverse des forêts en courant, parfois, il faut franchir des zones de blocs, des rochers entassés, parfois des torrents et l'eau est encore plus froide, puis on retourne à la mer pour la traversée suivante. Soixante-quatre kilomètres de course et dix kilomètres de nage cumulés, c’est dur, vraiment dur.
–Et tu as fait cette course ?
–Je l’ai finie surtout et c’était mon seul objectif. Je me suis un peu baladée ensuite, pendant quelques jours, mais je n’ai jamais vu de lemmings.
–Normal, il n’y en a pas en Suède. Ils vivent en Norvège, en Russie et au Canada. Quant au soi-disant suicide, c’est une interprétation humaine. En réalité, c’est l’accroissement exponentiel de la population qui déclenche de multiples accidents, noyades entre autres, quand ils tentent de traverser des lacs ou des rivières. C’est juste un cycle naturel qui tourne en boucle : une démographie galopante, la diminution des ressources alimentaires et de l'espace disponible, une élimination partielle dans un mouvement de masse puis un renouvellement. En tout cas, on peut établir un parallèle avec l’humanité. Moins il y a de nourriture et d’espace disponible et plus l’ambiance est détestable. Sans parler de l’augmentation proportionnelle de prédateurs. Tu vois où je veux en venir ?
–Oui, parfaitement. La démographie humaine est une bombe à retardement.
–Et la mèche est de plus en plus courte.
–Et l’ambiance de plus en plus détestable. »
Le silence des pensées qui s’entrechoquent et les regards qui se croisent.
« La différence avec les lemmings, c’est quand même que l’homme est son propre prédateur, reprit Laure.
–Je ne suis pas persuadé qu’il en sera toujours de même dans quelque temps.
–Tu penses à quoi ?
–Des épidémies, par exemple, comme Ebola ou des maladies plus anciennes qui seraient réactivées par des conditions favorables à leur réapparition.
–Même ici ?
–Tu sais, Laure, j’ai lu des tonnes de documents là-dessus. Les populations des pays industrialisés sont à l’abri derrière des paravents très fragiles. Tes Indiens Kogis, par exemple, seront certainement plus aptes à survivre. Enlève les services médicaux chez nous et tu compteras les morts par milliers au bout de quelques jours.
–C'est-à-dire ? Tu penses à quoi ?
–Plus de transports, plus de médicaments disponibles. Il suffira de quelques jours. Personne n’a idée de l’ampleur de la catastrophe. Il y a des millions de personnes qui ne survivent que grâce à leur traitement. Pense aux diabétiques par exemple, à l’hypertension, aux antidépresseurs, à tous les traitements contre la douleur, à la trithérapie et imagine les effets sur des personnes schizophrènes. Déjà, depuis quelques temps, les médias parlent de pénuries de certains médicaments. Juste une histoire puante de rentabilité pour les gros laboratoires. Les principes actifs des médicaments vendus en Europe viennent de Chine. Tout est en flux tendu aujourd'hui. Et je ne te parle pas des besoins en sang dans les hôpitaux. Ça leur arrive d’être à la limite des stocks alors même que tout va bien dans le pays et que les dons de sang peuvent être effectués. Le sang ne se conserve pas bien longtemps, ses qualités périclitent dès le prélèvement et les plaquettes ne se conservent que cinq jours. Là aussi, c’est un système en flux tendu, tout comme l’alimentaire. Je te laisse imaginer si en plus, le pays est victime d’une atteinte majeure sur le réseau électrique. Aucun système de conservation. Tu peux tout balancer après quelques jours ou quelques heures.
–Oui, c’est bon, Théo, n’en rajoute pas. C’est affreux."
–Une dernière chose pourtant et qui est de plus en plus probable et qui a déjà été annoncée par d'éminents scientifiques, des épidémiologistes, des biologistes, des médecins. »
Elle se força à l'écouter malgré les douleurs dans son corps, une tension lourde et brûlante.
« Une pandémie, annonça Théo. C'est à dire une maladie qui contaminerait l'ensemble de l'humanité, un virus mortel. Soit un microbe échappé d'un laboratoire, soit un acte volontaire, soit une apparition inconnue, issue de la nature elle-même. Il existe de plus en plus de lieux sur la planète dans lesquels la cohabitation entre les animaux et les humains se révèlent éminemment dangereuse. On appelle ça des zoonoses. Il faut imaginer des virus que les humains ne sont pas censés croiser, des virus portés par les animaux sauvages. Leur habitat est de plus en plus dévoré par la démographie effrénée et la contamination intervient. Nous ne savons pas traiter ces virus et il suffit que ça ait lieu dans un pays fortement impliqué dans la mondialisation pour que la propagation prenne une ampleur incontrôlable. Pense à la Chine par exemple, ou l'Asie du Sud-Est, pense à toutes les jungles, les forêts tropicales et toutes les mégapoles qui se trouvent à proximité. Pense à tous les échanges commerciaux, les lignes aériennes, les cargos, le brassage de population. Tu te souviens d'Ebola en Afrique ? Imagine une situation comme celle-là à l'échelle planétaire. On peut voir survenir en quelques mois ou semaines ou même quelques jours une extension dramatique, un impact gigantesque sur les économies. Et si un virus venait à porter atteinte au système économique, le système financier serait impacté, on peut imaginer des crises systémiques. Le fameux jeu de dominos. N'oublie pas que le système financier maintient la croissance, qu'elle en est le moteur. Et ce moteur a absolument besoin du pétrole. Une crise systémique, qu'elle soit économique, financière, qu'elle prenne sa source dans des phénomènes naturels, comme une pandémie ou des catastrophes climatiques, rien ne pourra être stoppé si le pétrole venait à manquer.
–Comment fais-tu pour dormir, Théo, avec de telles réflexions ?
–Je ne dors que d'un œil. »
Cette impression de voir le monde suspendu à un fil de soie. Le rêve de Figueras en fond d’écran.
«Le pétrole est le goutte à goutte du malade et c'est nous qui sommes en soins palliatifs, c'est bien ça ?
– La France, comme tous les pays industrialisés, possède des stocks stratégiques de carburant, tu l'as peut-être lu dans mes cahiers. Environ deux mois de consommation en France. Sauf que dans une crise majeure, avec l’établissement d’un état d’urgence, c’est l’armée et les forces de l’ordre qui seront prioritaires et pas les particuliers et il faudra compter aussi sur l’approvisionnement des groupes électrogènes des centrales nucléaires pour pallier un black-out électrique. Il suffirait par exemple de plusieurs attaques d’envergure sur les raffineries de pétrole. Des groupes terroristes avec quelques dizaines de kamikazes et on y a droit. Ajoute des cyberattaques sur le réseau électrique, sur les communications, des incendies volontaires de transformateurs, des nuages toxiques d’usine chimiques par exemple et des abandons de site par manque de personnel, des déplacements de population à très grande échelle. Je connais la carte des sites français classés Seveso, il y en a mille deux cent cinquante, plus de dix mille dans l’Union européenne, des bombes en puissance ! Souviens-toi de l’usine AZF à Toulouse, de Bhopal en Inde et pense à La Fos-sur-Mer, à l’ensemble de l’étang de Berre, à Feyzin près de Lyon. Dans la région parisienne, on compte actuellement 81 sites classés Seveso en seuil haut, c'est à dire la plus grande dangerosité et il y a inévitablement des failles dans la sécurité de ces sites. Un jour, peut-être, les terroristes ne se contenteront plus de voitures béliers ou de bombes ou de mitraillage dans des salles de concert. Et tu peux être certaine que pour le financement, ça ne pose aucun problème. Il faut juste trouver les hommes. La raffinerie de Baïji, en Irak, a été partiellement détruite en 2015 par trois kamikazes djihadistes, juste trois gars. Ils savaient comment s’y prendre. »
Il s’efforçait de rester calme, il ne voulait pas donner de lui l’image d’un illuminé, il avait peur encore de la portée de ses propos.
« Quand je t’écoute, Théo, j’ai l’impression que ce monde vit dans une complète hallucination collective, un déni forcené des menaces, comme si rien de tout ça ne pouvait arriver, que les États garantissent notre sécurité. C’est complètement dingue.
–Oui, voilà, c’est complètement dingue, reprit-il, rassuré. Tu comprends maintenant la raison de ma détermination à anticiper l’inéluctable.
–Et tu penses vraiment que des groupes terroristes peuvent mener ce genre d’attaques au niveau national ou européen ?
–Je n’en sais rien mais si j’attends que ça se produise pour réaliser que c’est possible, ça sera trop tard. Imagine ce qui serait arrivé si les passagers du Titanic avaient eu un exercice d’évacuation d’urgence au début du voyage. J'en reviens toujours à ça. C'est l'absence de préparation qui a provoqué un tel drame. Imagine maintenant que tu mettes dix fois plus de passagers à bord, dans la même inconscience. Tu penses que ça va aider ou que ça sera encore pire ?»
Elle avait vu le film, elle se souvenait des images, des cris, de la panique, des bousculades, de ces canots de sauvetage à moitié vides alors que flottaient les noyés.
« Tu ne crois pas que tu devrais en parler autour de toi, Théo ? demanda-t-elle, la voix aussi douce que possible.
–Sonia m’aimait encore la première fois que je lui en ai parlé. »
Elle sentit la douleur, comme une plaie à vif.
Elle s’approcha et l’enlaça.
« Je te remercie Théo d’avoir eu le courage de prendre une nouvelle fois ce risque. Je ne peux pas avoir de preuve plus grande de ton amour pour moi. Et mon amour pour toi est à la mesure de la peur que tu as du éprouver le jour où tu l’as fait.»
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Relire le passé
- Par Thierry LEDRU
- Le 04/08/2021
Je ne m'intéresse pas exclusivement aux phénomènes actuels.
Je lis et je regarde tout autant les événements passés. Particulièrement, les écrits ou les documents qui cherchaient à anticiper, à prédire, à prévoir, à alerter.
Le problème des medias, c'est cette course à l'événement, à l'état des lieux, et bien souvent à une course à l'audimat, dont nous sommes les victimes dès lors que nous ne faisons plus l'effort d'en sortir.
Les inondations en Allemagne, par exemple. Plus personne n'en parle aujourd'hui. Pourtant, les gens là-bas n'en sont toujours pas remis. Et plus personne ne parle des causes, des raisons, des explications et de tout ce que ça pourrait engendrer comme réflexions au regard des catastrophes à venir. Car bien évidemment, il y en aura d'autres.
Il n'est plus temps de se contenter d'établir un état des lieux. Il est temps de sauver ce qui peut l'être. Et pour cela, c'est un changement radical de mode de pensées qui est nécessaire. Car le mode de pensées engendre le mode d'actions.
Mais pour identifier le mode de pensées qui nous gouverne, il faut parvenir à prendre du recul. Et le fonctionnement des medias va à l'encontre de cette prise de recul. Les medias sont des acteurs du chaos. Elles s'en servent et au final, elles le nourrissent.
Il faut se retirer de la cacophonie du monde pour entendre ce que nous n'entendons plus. Les scientifiques qui parlent dans le vide depuis des décennies sont des victimes collatérales du chaos médiatique. Pour autant, il ne faut pas nier le fait que nous sommes des victimes consentantes. Ce chaos nous convient et nous le trouvons "normal" puisqu'il est le mode de vie général.
Quand je pense à la façon dont j'ai vécu pendant quarante ans, je suis consterné.
Je vais avoir 59 ans dans quelques jours. Je sens parfois peser sur moi ces quarante années d'égarement, cette participation folle à cette dévastation planétaire. Il m'arrive d'en avoir mal au ventre, de ne pas pouvoir m'endormir. Je relis mon passé.
C'est là que je prends conscience de la puissance phénoménale du formatage sociétal et de l'immense difficulté d'en sortir. On ne peut comprendre ce que l'on vit qu'à travers le plongeon abyssal dans les noirceurs, qu'à travers le refus des flash aveuglants des projecteurs médiatiques.
Il faut tout fermer autour de soi, se couper du présent, ressortir les vieux livres, consulter les archives, de soi et du monde, arracher les vieilles peaux et chercher le noyau.
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"La crise est un piège politique" : Etienne Chouard
- Par Thierry LEDRU
- Le 04/08/2021
Une vidéo qui date de 2015.
Le piège est toujours le même sauf que la dette a considérablement augmenté. Bien avant le Covid. Il faudrait savoir ce qu'il en est aujourd'hui de cette dette.
Les chiffres nous donneraient le tournis.
Il arrivera un moment où ça ne fonctionnera plus. Quand ? Est-ce que quelqu'un le sait ? Pour l'instant, les marchés financiers savent qu'ils ne peuvent pus faire demi-tour sans déclencher un cataclysme économique. Donc, ils continuent à creuser.
"Jusqu'ici, tout va bien".
On peut imaginer que c'est leur repère, leur leit-motiv.
C'est effrayant et la crise sanitaire, c'est un épiphénomène au regard de la gravité de cet état de fait.
Oui, je sais, il y a des miliiers de morts à travers le monde avec la pandémie actuelle.
Il faut juste imaginer le chaos que représenterait une crise systémique financière à l'échelle de la planète. Peu de personnes dans le "grand public" ont conscience de ce que ça donnerait.
Nous avons laissé faire et tout ça date de l'après-guerre. Nous sommes donc conditionnés, persuadés que rien d'autre n'est possible et c'est pour cette raison que nous allons droit dans le mur.
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Assurance et menaces climatiques
- Par Thierry LEDRU
- Le 02/08/2021
Il faut toujours avoir en tête que les marchés financiers anticipent. C'est même sur ce principe qu'ils construsient leurs fortunes ou leurs faillites...J'avais déjà parlé ici du fait que l'eau est désormais côtée à Wall Street. Pour quelles raisons ? C'est très simple/Les marchés financiers anticipent le fait que l'eau va se raréfier.
On a ici un autre exemple de ce système qui se construit sur l'anticipation : les assureurs au regard des menaces climatiques. Qu'est-ce que ça signifie ? Que les sociétés d'assurance disposent des données scientifiques que nous ne prenons pas le temps de lire ou auxquelles nous ne croyons pas et qu'elles décident d'agir avant que la menace ne devienne une réalité trop lourde pour elles.
Que peut-on en déduire pour l'avenir ? Que les maraîchers, les agriculteurs, les viticulteurs, les éleveurs vont payer de plus en plus cher la protection de leurs productions, que nous allons payer de plus en cher la protection de nos véhicules et de nos habitations, que des constructions bâties sur des zones inondables ne seront plus assurées, que toutes les zones urbaines côtières verront leurs tarifs grimper année après année.
Tout ça ne se fera pas en une année. Je parle d'anticipation et par conséquent des décennies à venir. On peut donc ne pas s'en faire si on a le projet de mourir avant...On peut aussi se demander si l'héritage que recevront nos descendants est un cadeau ou une malédiction.
RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE : UN MONDE À +2°C N’EST DÉJÀ PLUS ASSURABLE
Notre monde subit un réchauffement de +1,2 °C et déjà, des assureurs se désengagent de certaines zones qu’ils considèrent trop à risques. En Floride, région particulièrement touchée par les catastrophes climatiques, certains particuliers ne trouvent ainsi plus d’assureurs privés. En Allemagne, après les inondations historiques, les assureurs ont prévenu : si rien n’est fait pour limiter un réchauffement à +2 °C, l’assurance ne sera plus possible.

La Californie a compté 9600 incendies en 2020, selon Munich Re.
@DavidMcnew/GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFPC’était à la veille de la COP21 en 2015. Henri de Castries alors président d’Axa, premier assureur mondial, expliquait qu’un "monde à +2 °C pourrait encore être assurable, un monde à 4 °C ne le serait certainement plus". Cette déclaration, qui a eu un fort retentissement à l’époque, était-elle trop optimiste ? Alors que le monde enregistre déjà un réchauffement de 1,2 °C par rapport à 1900 et que la barre des + 1,5 °C pourrait être franchie d’ici trois ans, les assureurs commencent déjà à se désengager de certaines zones particulièrement à risque.
Il y a un mois, dans la ville de Surfside en Floride, l’effondrement spectaculaire d’un immeuble résidentiel a tué une centaine de personnes, provoquant une vive émotion. Si l’enquête est toujours en cours pour trouver l’origine de cet effondrement, la piste de mauvais entretiens et d’une structure détériorée sont en cause. Mais cette région, particulièrement sous pression du changement climatique, est de plus en plus fragile. Depuis les années quatre-vingt, date de construction de l’immeuble, le niveau de la mer a augmenté de plus de 20 centimètres dans le sud de la Floride.
En accélérant la dégradation des bâtiments, la crise climatique fait fuir les assureurs. "Quelques jours après l'effondrement, les compagnies d'assurance ont envoyé des lettres menaçant de ne plus couvrir les vieux bâtiments qui n'avaient pas passé les inspections de sécurité obligatoires. En Californie, les assureurs ont commencé à fuir les zones exposées aux incendies ; dans d'autres régions de l'Ouest, les responsables disent qu'ils reçoivent des rapports similaires d'assureurs refusant de renouveler les polices", rapporte ainsi le New York Times. Avec des incendies de plus en plus fréquents et intenses, des ouragans dont Irma en 2017 et Michael en 2018, les compagnies d’assurance accusent des pertes sans précédent. À tel point que certains particuliers ne peuvent même plus renouveler leur assurance. Et cette situation n’est pas isolée.
Une explosion des primes d'assurance
En Allemagne, le secteur a déjà prévenu : "Si rien n’est fait pour maintenir le réchauffement en dessous de 2 °C, nous devrons arrêter l’assurance contre les risques de catastrophe naturelle". Les assureurs affirment que 2021 pourrait être une des années les plus importantes en termes de pertes financières alors que le pays a subi des inondations historiques à la mi-juillet. Et la France n’est pas épargnée. 200 millions d’euros pour la tempête Alex qui a dévasté la vallée de la Roya, un milliard d’euros de dommages en raison des épisodes de gel dans les vignes, 550 millions d’euros concernant les inondations dans plusieurs départements en juin... Au total, la facture des sinistres climatiques a triplé depuis les années quatre-vingt, passée de 1,2 milliard d'euros par an à 3,6 milliards.
Face à la hausse des impacts du changement climatique, le monde de l’assurance appelle tous les acteurs à ne plus négliger "l’adaptation". En attendant, le secteur ne peut plus supporter seul le surcoût de la crise climatique. Même les réassureurs sont de plus en plus frileux de sorte que'ils cherchent de nouveaux outils de financement et certains font appel au marché des "cat bond", des "obligations catastrophe".
Concrètement, ces instruments financiers permettent de faire supporter le risque d’indemnisation des désastres naturels aux marchés financiers. Reste que les surcoûts liés au changement climatique vont inévitablement se répercuter sur les primes d’assurances. L’Autorité de contrôle prudentiel et de supervision (ACPR), qui dépend de la Banque de France, prévoit une explosion des primes de 130 à 200 % sur trente ans.
Marina Fabre, @fabre_marina
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L'éco-efficience
- Par Thierry LEDRU
- Le 01/08/2021
ÉCOEFFICIENCE
L'écoefficience est l’équation entre la valeur d'un produit ou d'un service et son impact sur l'environnement. Par exemple, les lampes fluo compactes sont plus éco-efficientes que les lampes à incandescence, car elles consomment moins d'énergie pour fournir la même lumière.
Pour s’inscrire dans une logique de développement durable, l’écoefficience doit répondre à un certain nombre de critères :
La dématérialisation des produits
La réduction de l’intensité énergétique des biens et des services
La diminution des rejets « toxiques » en milieu naturel
L’utilisation restreinte de territoires biologiquement productifs
Prédilection pour les modes et moyens les moins polluants
L’augmentation de la recyclabilité des matériaux
La maximisation de l’usage durable des ressources renouvelables
L’extension de la viabilité des produits
L’écoefficience est définie par le World Business Council for Sustainable Development (WBCSD) comme «la production de produits et services à des prix concurrentiels qui satisfont les besoins humains et procurent une qualité de vie, tout en réduisant progressivement les conséquences écologiques et le recours à de nombreuses ressources pendant le cycle de vie, à un niveau équivalent au moins à celui de la capacité estimée de la planète».
En 1996, Schaltegger fait évoluer la définition de l’écoefficience en distinguant deux sous-ensembles : l’écoefficience « produit » et l’écoefficience « fonction ». Distinction importante puisqu’à travers une vision plus élargie, on se focalise sur la fonction qui remplit la demande. Par exemple, une voiture peut être éco-efficiente en tant que produit, mais le sera beaucoup moins qu’un vélo si on s’attache à une fonction spécifique comme transporter une personne sur 3 kilomètres.
Un article qui date de 2003...Il est clair que l'idée que nous sommes dans une situation d'urgence est loin d'être adoptée...
Absurdité du productivisme et des gaspillages
Pour une société de décroissance
Mot d’ordre des gouvernements de gauche comme de droite, objectif affiché de la plupart des mouvements altermondialistes, la croissance constitue-t-elle un piège ? Fondée sur l’accumulation des richesses, elle est destructrice de la nature et génératrice d’inégalités sociales. « Durable » ou « soutenable », elle demeure dévoreuse du bien-être. C’est donc à la décroissance qu’il faut travailler : à une société fondée sur la qualité plutôt que sur la quantité, sur la coopération plutôt que la compétition, à une humanité libérée de l’économisme se donnant la justice sociale comme objectif.
par Serge Latouche Professeur émérite d’économie à l’université d’Orsay, objecteur de croissance.
« Car ce sera une satisfaction parfaitement positive que de manger des aliments sains, d’avoir moins de bruit, d’être dans un environnement équilibré, de ne plus subir de contraintes de circulation, etc. »
Jacques Ellul (1).
Le 14 février 2002, à Silver Spring, devant les responsables américains de la météorologie, M. George W. Bush déclarait : « Parce qu’elle est la clef du progrès environnemental, parce qu’elle fournit les ressources permettant d’investir dans les technologies propres, la croissance est la solution, non le problème. (2) » Dans le fond, cette position est largement partagée par la gauche, y compris par de nombreux altermondialistes qui considèrent que la croissance est aussi la solution du problème social en créant des emplois et en favorisant une répartition plus équitable.
Ainsi, par exemple, Fabrice Nicolino, chroniqueur écologique de l’hebdomadaire parisien Politis, proche de la mouvance altermondialiste, a récemment quitté ce journal au terme d’un conflit interne provoqué par... la réforme des retraites. Le débat qui s’en est suivi est révélateur du malaise de la gauche (3). La raison du conflit, estime un lecteur, est sans doute d’« oser aller à l’encontre d’une sorte de pensée unique, commune à presque toute la classe politique française, qui affirme que notre bonheur doit impérativement passer par plus de croissance, plus de productivité, plus de pouvoir d’achat, et donc plus de consommation (4) ».
Après quelques décennies de gaspillage frénétique, il semble que nous soyons entrés dans la zone des tempêtes au propre et au figuré... Le dérèglement climatique s’accompagne des guerres du pétrole, qui seront suivis de guerres de l’eau (5), mais aussi de possibles pandémies, de disparitions d’espèces végétales et animales essentielles du fait de catastrophes biogénétiques prévisibles.
Dans ces conditions, la société de croissance n’est ni soutenable ni souhaitable. Il est donc urgent de penser une société de « décroissance » si possible sereine et conviviale.
La société de croissance peut être définie comme une société dominée par une économie de croissance, précisément, et qui tend à s’y laisser absorber. La croissance pour la croissance devient ainsi l’objectif primordial, sinon le seul, de la vie. Une telle société n’est pas soutenable parce qu’elle se heurte aux limites de la biosphère. Si l’on prend comme indice du « poids » environnemental de notre mode de vie l’« empreinte » écologique de celui-ci en superficie terrestre nécessaire, on obtient des résultats insoutenables tant du point de vue de l’équité dans les droits de tirage sur la nature que du point de vue de la capacité de régénération de la biosphère. Un citoyen des Etats-Unis consomme en moyenne 9,6 hectares, un Canadien 7,2, un Européen moyen 4,5. On est donc très loin de l’égalité planétaire, et plus encore d’un mode de civilisation durable qui nécessiterait de se limiter à 1,4 hectare, en admettant que la population actuelle reste stable (6).
Pour concilier les deux impératifs contradictoires de la croissance et du respect de l’environnement, les experts pensent trouver la potion magique dans l’écoefficience, pièce centrale et à vrai dire seule base sérieuse du « développement durable ». Il s’agit de réduire progressivement l’impact écologique et l’intensité du prélèvement des ressources naturelles pour atteindre un niveau compatible avec la capacité reconnue de charge de la planète (7).
Que l’efficience écologique se soit accrue de manière notable est incontestable, mais dans le même temps la perpétuation de la croissance forcenée entraîne une dégradation globale. Les baisses d’impact et de pollution par unité de marchandise produite se trouvent systématiquement anéanties par la multiplication du nombre d’unités vendues (phénomène auquel on a donné le nom d’« effet rebond »). La « nouvelle économie » est certes relativement immatérielle ou moins matérielle, mais elle remplace moins l’ancienne qu’elle ne la complète. Au final, tous les indices montrent que les prélèvements continuent de croître (8).
Enfin, il faut la foi inébranlable des économistes orthodoxes pour penser que la science de l’avenir résoudra tous les problèmes et que la substituabilité illimitée de la nature par l’artifice est concevable.
Si l’on suit Ivan Illich, la disparition programmée de la société de croissance n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. « La bonne nouvelle est que ce n’est pas d’abord pour éviter les effets secondaires négatifs d’une chose qui serait bonne en soi qu’il nous faut renoncer à notre mode de vie — comme si nous avions à arbitrer entre le plaisir d’un mets exquis et les risques afférents. Non, c’est que le mets est intrinsèquement mauvais, et que nous serions bien plus heureux à nous détourner de lui. Vivre autrement pour vivre mieux (9). »
La société de croissance n’est pas souhaitable pour au moins trois raisons : elle engendre une montée des inégalités et des injustices, elle crée un bien-être largement illusoire ; elle ne suscite pas pour les « nantis » eux-mêmes une société conviviale, mais une anti-société malade de sa richesse.
L’élévation du niveau de vie dont pensent bénéficier la plupart des citoyens du Nord est de plus en plus une illusion. Ils dépensent certes plus en termes d’achat de biens et services marchands, mais ils oublient d’en déduire l’élévation supérieure des coûts. Celle-ci prend des formes diverses, marchandes et non marchandes : dégradation de la qualité de vie non quantifiée mais subie (air, eau, environnement), dépenses de « compensation » et de réparation (médicaments, transports, loisirs) rendues nécessaires par la vie moderne, élévation des prix des denrées raréfiées (eau en bouteilles, énergie, espaces verts...).
Herman Daly a mis sur pied un indice synthétique, le Genuine Progress Indicator, indicateur de progrès authentique (IPA), qui corrige ainsi le produit intérieur brut (PIB) des pertes dues à la pollution et à la dégradation de l’environnement. A partir des années 1970, pour les Etats-Unis, cet indicateur stagne et même régresse, tandis que celui du PIB ne cesse d’augmenter (10). Il est regrettable que personne en France ne se soit encore chargé de faire ces calculs. On a toutes les raisons de penser que le résultat serait comparable. Autant dire que, dans ces conditions, la croissance est un mythe, même à l’intérieur de l’imaginaire de l’économie de bien-être, sinon de la société de consommation ! Car ce qui croît d’un côté décroît plus fortement de l’autre.
Tout cela ne suffit malheureusement pas pour nous amener à quitter le bolide qui nous mène droit dans le mur et à embarquer dans la direction opposée.
Entendons-nous bien. La décroissance est une nécessité ; ce n’est pas au départ un idéal, ni l’unique objectif d’une société de l’après-développement et d’un autre monde possible. Mais faisons de nécessité vertu, et concevons, pour les sociétés du Nord, la décroissance comme un objectif dont on peut tirer des avantages (11). Le mot d’ordre de décroissance a surtout pour objet de marquer fortement l’abandon de l’objectif insensé de la croissance pour la croissance. En particulier, la décroissance n’est pas la croissance négative, expression antinomique et absurde qui voudrait dire à la lettre : « avancer en reculant ». La difficulté où l’on se trouve de traduire « décroissance » en anglais est très révélatrice de cette domination mentale de l’économisme, et symétrique en quelque sorte de l’impossibilité de traduire croissance ou développement (mais aussi, naturellement, décroissance...) dans les langues africaines.
On sait que le simple ralentissement de la croissance plonge nos sociétés dans le désarroi en raison du chômage et de l’abandon des programmes sociaux, culturels et environnementaux, qui assurent un minimum de qualité de vie. On peut imaginer quelle catastrophe serait un taux de croissance négatif ! De même qu’il n’y a rien de pire qu’une société du travail sans travail, il n’y a rien de pire qu’une société de croissance sans croissance. C’est ce qui condamne la gauche institutionnelle, faute d’oser la décolonisation de l’imaginaire, au social-libéralisme. La décroissance n’est donc envisageable que dans une « société de décroissance » dont il convient de préciser les contours.
Une politique de décroissance pourrait consister d’abord à réduire voire à supprimer le poids sur l’environnement des charges qui n’apportent aucune satisfaction. La remise en question du volume considérable des déplacements d’hommes et de marchandises sur la planète, avec l’impact négatif correspondant (donc une « relocalisation » de l’économie) ; celle non moins considérable de la publicité tapageuse et souvent néfaste ; celle enfin de l’obsolescence accélérée des produits et des appareils jetables sans autre justification que de faire tourner toujours plus vite la mégamachine infernale : autant de réserves importantes de décroissance dans la consommation matérielle.
Ainsi comprise, la décroissance ne signifie pas nécessairement une régression de bien-être. En 1848, pour Karl Marx, les temps étaient venus de la révolution sociale et le système était mûr pour le passage à la société communiste d’abondance. L’incroyable surproduction matérielle de cotonnades et de biens manufacturés lui semblait plus que suffisante, une fois aboli le monopole du capital, pour nourrir, loger et vêtir correctement la population (au moins occidentale). Et pourtant, la « richesse » matérielle était infiniment moins grande qu’aujourd’hui. Il n’y avait ni voitures, ni avions, ni plastique, ni machines à laver, ni réfrigérateur, ni ordinateur, ni biotechnologies, pas plus que les pesticides, les engrais chimiques ou l’énergie atomique ! En dépit des bouleversements inouïs de l’industrialisation, les besoins restaient encore modestes et leur satisfaction possible. Le bonheur, quant à sa base matérielle, semblait à portée de la main.
Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder, il faut littéralement sortir de l’économie. Cela signifie remettre en cause sa domination sur le reste de la vie, en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes. Une réduction massive du temps de travail imposé pour assurer à tous un emploi satisfaisant est une condition préalable. En 1981 déjà, Jacques Ellul, l’un des premiers penseurs d’une société de décroissance, fixait comme objectif pour le travail pas plus de deux heures par jour (12). On peut, s’inspirant de la charte « consommations et styles de vie » proposée au Forum des organisations non gouvernementales (ONG) de Rio lors de la conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement de 1992, synthétiser tout cela dans un programme en six « r » : réévaluer, restructurer, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler. Ces six objectifs interdépendants enclenchent un cercle vertueux de décroissance sereine, conviviale et soutenable. On pourrait même allonger la liste des « r » avec : rééduquer, reconvertir, redéfinir, remodeler, repenser, etc., et bien sûr relocaliser, mais tous ces « r » sont plus ou moins inclus dans les six premiers.
On voit tout de suite quelles sont les valeurs qu’il faut mettre en avant et qui devraient prendre le dessus par rapport aux valeurs dominantes actuelles. L’altruisme devrait prendre le pas sur l’égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, le plaisir du loisir sur l’obsession du travail, l’importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le goût de la belle ouvrage sur l’efficience productiviste, le raisonnable sur le rationnel, etc. Le problème, c’est que les valeurs actuelles sont systémiques : elles sont suscitées et stimulées par le système et, en retour, elles contribuent à le renforcer. Certes, le choix d’une éthique personnelle différente, comme la simplicité volontaire, peut infléchir la tendance et saper les bases imaginaires du système, mais, sans une remise en cause radicale de celui-ci, le changement risque d’être limité.
Vaste et utopique programme, dira-t-on ? La transition est-elle possible sans révolution violente, ou, plus exactement, la révolution mentale nécessaire peut-elle se faire sans violence sociale ? La limitation drastique des atteintes à l’environnement, et donc de la production de valeurs d’échange incorporées dans des supports matériels physiques, n’implique pas nécessairement une limitation de la production de valeurs d’usage à travers des produits immatériels. Ceux-ci, au moins pour partie, peuvent conserver une forme marchande.
Toutefois, si le marché et le profit peuvent persister comme incitateurs, ils ne peuvent plus être les fondements du système. On peut concevoir des mesures progressives constituant des étapes, mais il est impossible de dire si elles seront acceptées passivement par les « privilégiés » qui en seraient victimes, ni par les actuelles victimes du système, qui sont mentalement ou physiquement droguées par lui. Cependant, l’inquiétante canicule de 2003 en Europe du Sud-Ouest a fait beaucoup plus que tous nos arguments pour convaincre de la nécessité de s’orienter vers une société de décroissance. Ainsi, pour réaliser la nécessaire décolonisation de l’imaginaire, on peut à l’avenir très largement compter sur la pédagogie des catastrophes.
Serge Latouche
Professeur émérite d’économie à l’université d’Orsay, objecteur de croissance.
(1) Entretiens avec Jacques Ellul, Patrick Chastenet, La Table ronde, Paris, 1994, page 342.
(2) Le Monde, 16 février 2002.
(3) Fabrice Nicolino, « Retraite ou déroute ? », Politis, 8 mai 2003. La crise a en fait été déclenchée par des formules contestables de Fabrice Nicolino qualifiant le mouvement social de « festival de criailleries corporatistes », ou évoquant « le monsieur qui veut continuer à partir à 50 ans à la retraite — pardi, il conduit des trains, c’est la mine, c’estGerminal ! ».
(4) Politis n° 755,12 juin 2003.
(5) Vandana Shiva, La Guerre de l’eau, Parangon, Paris, 2003.
(6) Gianfranco Bologna (sous la direction de), Italia capace di futur, WWF-EMI, Bologne, 2001, pp. 86-88.
(7) The Business Case for Sustanable Development, document du World Business Council for Sustanable Development diffusé au Sommet de la terre de Johannesburg (août-septembre 2002).
(8) Mauro Bonaiuti, « Nicholas Georgescu-Roegen. Bioeconomia. Verso un’altra economia ecologicamente e socialmente sostenible », Bollati Boringhieri, Torino, 2003. En particulier pp. 38-40.
(9) Le Monde, 27 décembre 2002.
(10) C. Cobb, T. Halstead, J. Rowe, « The Genuine Progress Indicator : Summary of Data and Methodology, Redefining Progress », 1995, et des mêmes, « If the GDP is Up, Why is America Down ? », in Atlantic Monthly, n° 276, San Francisco, octobre 1995.
(11) En ce qui concerne les sociétés du Sud, cet objectif n’est pas vraiment à l’ordre du jour : même si elles sont traversées par l’idéologie de la croissance, ce ne sont pas vraiment pour la plupart des « sociétés de croissance ».
(12) Voir « Changer de révolution », cité par Jean-Luc Porquet in Ellul, l’homme qui avait (presque) tout prévu, Le Cherche-Midi, 2003, pp. 212 -213.
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LE TEMPS PRÉCIEUX DE LA MATURITÉ
"J’ai compté mes années et j'ai découvert qu’à partir de maintenant, j’ai moins de temps à vivre que ce que j’ai vécu jusqu’à présent…
Je me sens comme ce petit garçon qui a gagné un paquet de friandises: la première il la mangea avec plaisir, mais quand il s’aperçut qu’il lui en restait peu, il commença réellement à les savourer profondément.
Je n’ai plus de temps pour des réunions sans fin où nous discutons de lois, des règles, des procédures et des règlements, en sachant que cela n’aboutira à rien.
Je n’ai plus de temps pour supporter des gens stupides qui, malgré leur âge chronologique n’ont pas grandi.
Je n’ai plus de temps pour faire face à la médiocrité.
Je ne veux plus assister à des réunions où défilent des égos démesurés.
Je ne tolère plus les manipulateurs et opportunistes.
Je suis mal à l´aise avec les jaloux, qui cherchent à nuire aux plus capables, d’usurper leurs places, leurs talents et leurs réalisations.
Je déteste assister aux effets pervers qu’engendre la lutte pour un poste de haut rang.
Les gens ne discutent pas du contenu, seulement les titres.
Moi, mon temps est trop précieux pour discuter des titres.
Je veux l’essentiel, mon âme est dans l’urgence… il y a de moins en moins de friandises dans le paquet…
Je veux vivre à côté de gens humains, très humains, qui savent rire de leurs erreurs, qui ne se gonflent pas de leurs triomphes, qui ne se sentent pas élu avant l’heure, qui ne fuient pas leurs responsabilités, qui défendent la dignité humaine, et qui veulent marcher à côté de la vérité et l’honnêteté.
L’essentiel est ce que tu fais pour que la vie en vaille la peine.
Je veux m'entourer de gens qui peuvent toucher le cœur des autres… des gens à qui les coups durs de la vie leurs ont appris à grandir avec de la douceur dans l’âme.
Oui… je suis pressé de vivre avec l’intensité que la maturité peut m'apporter.
J’ai l’intention de ne pas perdre une seule partie des friandises qu´il me reste…
Je suis sûr qu’elles seront plus exquises que toutes celles que j´ai mangées jusqu’à présent.
Mon objectif est d’être enfin satisfait et en paix avec mes proches et ma conscience.
J’espère que la vôtre sera la même, parce que de toute façon, vous y arriverez…"
Mário Raul de Morais Andrade
(1893 – 1945) Poète, Romancier, Musicologue Brésilien.
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Relire les "Anciens"
- Par Thierry LEDRU
- Le 24/07/2021
L'Histoire contient toutes les leçons de vie. Surtout celles que nous avons oubliées.
« Je pense depuis longtemps que si un jour les méthodes de destruction de plus en plus efficaces finissent par rayer notre espèce de la planète, ce ne sera pas la cruauté qui sera la cause de notre extinction, et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’éveille la cruauté, ni même les représailles et la vengeance qu’elle s’attire, mais la docilité, l’absence de responsabilité de l’homme moderne, son acceptation vile et servile du moindre décret public.
Les horreurs auxquelles nous avons assisté, les horreurs encore plus abominables auxquelles nous allons maintenant assister, ne signalent pas que les rebelles, les insubordonnés, les réfractaires sont de plus en plus nombreux dans le monde, mais plutôt qu’il y a de plus en plus d’hommes obéissants et dociles. »
Georges BERNANOS.
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Le rôle de la finance dans le désastre écologique
- Par Thierry LEDRU
- Le 23/07/2021
« Nous avons besoin de rien de moins que du démantèlement complet de la société industrielle mondialisée, de l’État, du capitalisme. Nous avons besoin d’une décroissance radicale, d’une dissolution de la société de masse au profit d’une multitude de sociétés véritablement démocratiques – fondées, donc, sur des technologies démocratiques. Ce que ni l’État ni son système judiciaire ne permettront ni n’encourageront jamais. Il va falloir se battre. »

"FAIRE SAUTER LA BANQUE " - JÉRÉMY DÉSIR-WEBER
Le rôle de la finance dans le désastre écologique
paru dans lundimatin#256, le 29 septembre 2020
Après dix années passées entre grandes écoles et trading à haute fréquence, Jérémy Désir-Weber démissionne avec fracas de son poste de cadre, dans le département des risques du marché, au siège mondiale de HSBC, au coeur de la City de Londres. Il livre son témoignage pour raconter la « genèse d’une révolte », son parcours, sa prise de conscience graduelle, notamment écologique, à notre époque « où s’abstenir de choisir, c’est encore choisir ». Il refuse désormais de contribuer à « ce que Riesel et Semprun appelaient l’administration du désastre et la soumission durable ». Radicalement. [1]
[1] Cette note de lecture nous a été transmise par la...
Il vient d’avoir 15 ans, en septembre 2008, lors de la faillite de Lehman Brothers. Ses amitiés suscitent « cette critique paradigmatique qui manque tant » à ses camarades de prépa, en « Maths sup », « futures élites scientifiques du pays dont les ébauches de conscience politique semblent sévèrement atrophiées », au point de projeter d’infiltrer la finance pour opérer un changement de l’intérieur, l’améliorer, l’humaniser.
Après le lycée Massena de Nice, il intègre l’École des Mines de Saint-Etienne, puis l’Impérial College de Londres, avec un premier stage à la Direction des risques du Crédit Mutuel, puis un second dans la filiale européenne de Tudor Investment Corporation, un Master de Probabilités et Finances et un premier poste d’analyste quantitatif pour la supervision des modèles de trading algorithmique au siège londonien d’HSBC de Canary Wharf.
Son récit personnel s’inscrit dans une série d’analyses, techniques mais parfaitement accessibles, de la crise grecque, du scandale des subprime, de l’affaire Kerviel, de celle des SwissLeaks qui met en lumière le financement du terrorisme par les clients saoudiens de HSBC, celle des Panama Papers avec la révélation de 11,5 millions de documents confidentiels…
Ses explications sont souvent glaçantes et justifient amplement sa révolte. L’argent de la City a financé l’expansion coloniale du Royaume Uni, ses guerres contre Napoléon et sa révolution industrielle. Les anciens « confettis » de l’Empire (Bahamas, Gibraltar, Jersey et Guernesey, îles Vierges britanniques et Caïman) sont devenus des paradis fiscaux, qui pratiquent l’évasion et la fraude fiscales en quantité industrielle, grâce à une large « cécité complaisante ».
Une loi sur la « séparation et la régulation des activités bancaires » a été adoptée en France en 2013, guère contraignante, d’autant qu’une part non négligeable des décrets d’application n’est toujours pas publiée.
La Hong Kong and Shanghai Banking Corporation (HSBC) est née il y a plus de 150 ans, lorsque les colons anglais choisirent le port de Hong Kong comme base pour conquérir le marché chinois. Ils se lancèrent dans le commerce de l’opium, déclenchant une guerre que les Britanniques remportèrent, obtenant la possession de la ville pour 99 ans. La banque fut créée par des commerçants impliqués dans le trafic de drogue. Elle aurait du fermer en 2012, suite aux révélations sur son implication dans le blanchiment d’argent des cartels mexicains et colombiens, mais s’en sortira avec une amende de 2 milliards de dollars, l’équivalent d’un mois de profit, inaugurant l’ère des entreprises « too big to jail » (trop grosses pour aller en prison), c’est-à-dire, au-dessus des lois.
Gérant 3 000 milliards de dollars, elle serait la cinquième puissance économique mondiale si elle était un pays. En 1997, alors que la Grande Bretagne restitue Hong Kong à la Chine, la banque déménage son siège à Londres mais décide de jouer sur les deux tableaux, en conservant le siège de ses affaires en Asie.
Jérémy Désir-Weber détaille les limites des contrôles mis en place sur le trading haute fréquence. Il faut vingt pages de descriptions à un enquêteur de l’AMF, « le gendarme de la bourse », pour décrire 20 millisecondes d’échanges et son tableur Excel est limité à un million de lignes alors qu’il doit gérer un milliard et demi d’ordres. Le droit suisse limite les amendes pour blanchiment à 5 millions de francs suisses.
« Les autorités délèguent aux banques le pouvoir de se contrôler toutes seules. »
Lors de son intégration chez HSBC, il est surtout invité « à surveiller toute attitude suspecte d’un potentiel lanceur d’alerte ! » Chargé de vérifier un algorithme avant sa mise sur le marché, il signale un nombre important de problèmes graves, un score prédictif si bas que jeter une pièce en l’air aurait été plus sûr, et refuse de donner un accord favorable. Cependant, sa hiérarchie l’obligera à modifier son rapport et d’affirmer que l’algorithme a besoin d’être en conditions réelles pour s’améliorer.
En clair, les banques sont trop grandes pour être contrôlées.
La découverte de son inutilité face à l’inertie et à l’impunité, s’effectue alors que démarre, fin 2018, le mouvement des Gilets jaunes, au départ mobilisés contre une taxe carbone qui se révélera avoir été conçue pour compenser l’allègement des cotisations patronales, et la campagne de Greta Thunberg, puis les actions du mouvement Extinction Rebellion en avril 2019, qui alimenteront sa prise de conscience écologique.
Participant, avec sa compagne, au blocage de Parliament Square, il entend pour la première fois parler du GIEC et découvre la gravité de la situation climatique. Il s’engage dans des associations désireuses « d’exploiter la puissance des données au service de l’humanité », puis décide de décortiquer toute la documentation disponible chez HSBC relative à ses engagements en matière de sustainable finance, la finance soutenable, ou finance verte, afin de rédiger un rapport, d’une cinquantaine de pages, à destination de sa hiérarchie, dont il livre ici une longue synthèse qui mérite amplement qu’on s’y attarde.
Il rappelle tout d’abord les multiples effets destructeurs de notre civilisation industrielle basée sur la croissance et les nombreuses mises en garde à ce sujet depuis le rapport Meadows en 1972, l’immense part de responsabilité des énergies d’origine fossile dans le dérèglement climatique et leur corrélation inévitable à la croissance, même lorsque celle-ci est (prétendument) verte.
Sur la base des objectifs de l’accord de Paris de la COP21, il prévient qu’un désinvestissement rapide et coordonné dans les énergies fossiles de la part des banques, s’accompagnerait d’une croissance faible, voire négative, à laquelle finance n’est pas du tout préparée, entrainant des faillites bancaires à moyen terme. L’inaction et la poursuite d’une croissance économique rapide jusqu’à l’épuisement des réserves actuelles, alors que les premiers impacts d’un pic pétroliers pourraient se faire sentir dès 2025, feraient courir le risque d’un effondrement systémique qui emporterait, à plus long terme, le secteur financier dans son ensemble.
« L’industrie financière navigue à l’aveugle concernant la crise climatique, l’intégralité de ses produits et instruments ayant été structurés sans prendre en compte leur influence sur un facteur conditionnant pourtant leur propre viabilité et, plus largement, celle des organisations économiques et sociales. »
Il démontre à ses supérieurs pourquoi les engagements de HSBC en matière de finance durable sont fragiles et comment leurs obligations vertes peuvent financer des énergies fossiles, listant les multiples faiblesses des contraintes, des évaluations, de l’ensemble des indicateurs et des méthodologies dans ce domaine.
Suite au rapport Charney, commandé par le gouvernement du président Jimmy Carter en 1979, qui confirmait le scénario du réchauffement climatique, la communauté internationale parvint, à la fin des années 1980, à un accord contraignant pour les États, contrairement à l’accord de Paris, afin de geler les émissions mondiales de GES au niveau de 1990, suivi d’une réduction de 20% en 2005, malgré les tentatives de blocage de l’industrie des combustibles fossiles. Ronald Reagan annonça ensuite un changement de paradigme et les lobbies industriels s’organisèrent contre le mouvement écologiste et la réglementation environnementale, mettant en doute la science et finançant les lobbies climatosceptiques.
Pourtant, depuis quarante ans, rien n’est venu contredire ces conclusions. Pour finir, il suggère aux dirigeants d’HSBC la mise en place d’une formation pour tous les employés sur ces sujets, la prise en compte systématique du coût énergétique à tous niveaux, esquisser des stratégies coopératives totales pour appliquer des politiques radicales de décroissance à l’échelle des groupes bancaires systémiques.
Face à l’absence de réaction de sa hiérarchie, il décide de donner sa démission et, espérant en amplifier l’écho, de la rendre public dans une lettre ouverte qui commence par ces mots : « Le capitalisme est mort. Et bien que ces terres encore vierges sur le point d’être broyées, que ces vies encore fragiles sur le point d’être noyées, ne verront peut-être jamais éclore leur lendemain, le capitalisme est bel et bien mort dans son essence, en tant que concept et force structurante de nos affects. Plus vite nous rendrons les armes avec humilité devant cette incontournable réalité, plus la vie dans sa diversité aura de chances de se régénérer. »
Seul un site internet acceptera de la publier. De désillusion en désillusion, il poursuit sa conscientisation. Si son rapport, puisqu’il espérait réformer le système, s’inscrit dans la tendance de plus en plus populaire de la colapsologie, il découvre sur le site animé par Nicolas Cazeaux, Le Partage, un article de celui-ci qui lui permet de comprendre que la catastrophe est la civilisation industrielle, que son effondrement constituerait la fin du désastre : « La collapsologie renforce l’identification toxique de la plupart des gens qui vivent au sein de la civilisation industrielle à cette culture mortifère, au lieu d’encourager leur identification au monde naturel. » Il regrette de n’avoir pas suffisamment insisté sur les énergies dites « renouvelables » qui ne font qu’alimenter la fuite en avant, ouvrant surtout de nouveaux marchés pour alimenter la croissance, et sont inefficaces à stopper le ravage.
Il comprend également le rôle central de l’État, avec ses lectures de oeuvres de James C. Scott, Marshall Sahlins et David Graeber, ainsi que d’un livre signé Désobéissance Écologie Paris, Écologie sans transition, dans lequel il lit que « L’écologie ne peut pas être un ensemble de mesures que l’on exige de l’État, puisque celui-ci a pour fonction de garantir une économie de croissance : il ne peut rien pour nous, mais peut tout contre nous. »
Dans un autre article à propos de L’Affaire du siècle, un procès climatique contre l’État, Nicolas Cazeaux explique : « Nous avons besoin de rien de moins que du démantèlement complet de la société industrielle mondialisée, de l’État, du capitalisme. Nous avons besoin d’une décroissance radicale, d’une dissolution de la société de masse au profit d’une multitude de sociétés véritablement démocratiques – fondées, donc, sur des technologies démocratiques. Ce que ni l’État ni son système judiciaire ne permettront ni n’encourageront jamais. Il va falloir se battre. »
Toujours animé par sa volonté réformiste, il rencontre, avec d’autres anciens élèves, la direction de l’École des Mines de Saint-Etienne et participe pendant un an à l’élaboration d’un module qui sera finalement rejeté. Puis il accepte de comparaitre comme expert au procès d’une douzaine d’activistes suisses poursuivis pour avoir occupé les locaux du Crédit Suisse dans le cadre d’une manifestation non-violente et festive. Une fois déconstruits les éléments de langage de la banque, il affirme que l’action directe et la désobéissance civile sont les seules solutions pour alerter l’opinion publique et que la seule façon pour les banques d’infléchir positivement leur politique écologique serait « un auto-démantèlement ».
Le juge acquittera les activistes, considérant que leur action se justifiait au vue de l’urgence climatique, invoquant l’état de « nécessité licite ».
En conclusion, il invite à « se réapproprier les conditions de sa propre subsistance en réunissant les savoir-faire permettant de s’émanciper de ce système », « d’intensifier et relier entre elles les alternatives citoyennes et réseaux d’entraides », « adopter, développer, enrichir, en complément, une approche offensive, en s’attaquant au coeur du système », « identifier les fragilités des institutions et infrastructures – énergétiques, industrielles, pétrochimiques, financières, etc – responsables du désastre écologique et humain en cours, impossibles à réformer, puis encourager, voire participer à leur démantèlement ».
Évidement son cheminement intellectuel est un peu plus complexe et s’il nous en livre toutes les étapes, nous n’avons pu les rapporter en détail. Nous espérons toutefois être parvenu à en restituer les grandes lignes sans trop les dénaturer.
Jérémy Désir-Weber réalise une excellente synthèse des enjeux écologiques actuelles, ainsi qu’un brillant et glaçant exposé sur l’emprise des institutions financières sur notre système économique et industriel, vulgarisant des mécanismes financiers particulièrement complexes. Tout est dit. Ce livre aidera les personnes « souffrant de dissonance cognitive entre leur travail et leurs valeurs » à « résister aux fausses solutions ».
« Que ce soit par la parole, par l’écrit, par le blocage, par l’autonomie, par l’entraide, par la démission, par le sabotage : faisons sauter la banque. »
FAIRE SAUTER LA BANQUE
Le rôle de la finance dans le désastre écologique
Jérémy Désir-Weber
250 pages – 15 euros
Éditions Divergences – Paris – Septembre 2020
www.editionsdivergences.comJérémy Désir-Weber a aussi fondé, avec sa compagne Mathilde, l’association « Vous n’êtes pas seul », pour conseiller et soutenir toutes celles et ceux qui souhaiteraient « participer à l’offensive écologique depuis leur position professionnelle ».
[1] Cette note de lecture nous a été transmise par la Bibliothèque Fahrenheit 451.

