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Thierry LEDRU
Le 03/09/2021
Je le poste ici parce qu'il y a plusieurs liens intéressants.
Les commentaires montrent clairement toutes les tensions et dissensions dans la population à ce sujet...
Personnellement, je n'attends rien du monde politique, qu'il s'agisse des écologistes comme des autres.
Je ne crois qu'en l'action individuelle, multipliée par des millions.
L'article à lire pour tout comprendre à la décroissance, prônée par certains candidats à la primaire écologiste
https://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/l-article-a-lire-pour-tout-comprendre-a-la-decroissance-pronee-par-certains-candidats-a-la-primaire-ecologiste_4747435.html
La décroissance plaide pour une frugalité choisie afin de limiter les effets du changement climatique. Popularisée dans les années 2000, elle est de nouveau mise en lumière à l'occasion de la primaire écologiste.
"Nous sommes tous ensemble dans un train qui va à toute vitesse vers un précipice." Voici comment Delphine Batho, candidate à la primaire des écologistes pour la présidentielle 2022, décrit la crise climatique actuelle, sur franceinfo, début août, après la parution d'un rapport choc du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec). Pour la députée des Deux-Sèvres, une seule solution : embrasser "la décroissance". De Sandrine Rousseau à Jean-Luc Mélenchon, elle n'est pas la seule, à gauche, à vouloir s'inspirer de ce mouvement qui prône une frugalité choisie afin de limiter les effets du dérèglement climatique.
Vous n'êtes pas familier du concept ? Pas de panique, Franceinfo vous a prévu un cours accéléré pour tout comprendre à ce mot qui s'invite dans le débat politique.
Qu'est-ce que la décroissance ?
Il s'agit d'un courant de pensée philosophique, politique, social et économique popularisé en France au début des années 2000. Pour ses partisans, la croissance économique, mesurée par le produit intérieur brut (PIB), n'est pas soutenable du fait des ressources limitées de la Terre. Elle n'est pas non plus souhaitable au-delà d'un certain seuil car elle échoue depuis la fin des Trente Glorieuses à réaliser le plein emploi, la réduction des inégalités et la satisfaction de la population dans les pays développés, avancent-ils.
Ses théoriciens proposent donc de lui substituer d'autres objectifs issus de la "réflexion sur ce que sont vraiment nos besoins fondamentaux et sur la façon dont on peut y répondre de manière soutenable écologiquement et plus juste socialement", explique à franceinfo Vincent Liegey, ingénieur et auteur notamment d'Exploring Degrowth : A Critical Guide (Pluto Press, 2020).
Concrètement, ça passe par quels types de mesures ?
Plus qu'un véritable mode d'emploi pour parvenir à un système décroissant, ses adeptes proposent des mesures dans différents domaines. Une réflexion récurrente est de distinguer les biens et les activités en fonction de leurs conséquences sur le climat, comme avec un taux de TVA différencié en fonction des produits, ou un quota d'unités de charge écologique détenu par chaque consommateur et dans lequel il puiserait chaque fois qu'il achète un bien. Logiquement, nombre des propositions des décroissants touchent aux secteurs des transports, de la construction et de l'alimentation, particulièrement polluants selon l'Insee.
Une autre réflexion qui traverse le courant décroissant est celle sur l'usage et le mésusage (l'usage abusif) des ressources. L'eau pourrait ainsi ne pas être payée au même prix selon qu'il s'agisse "de la boire ou bien de l’utiliser pour remplir sa piscine", explique Timothée Parrique, auteur d'une thèse (lien en anglais) en 2019 sur la décroissance, qui sera adaptée chez Flammarion en 2022.
Afin d'améliorer la justice sociale, certains décroissants imaginent une taxation plus importante des hauts revenus et la suppression des niches fiscales, dans la lignée des travaux de l'économiste de gauche et spécialiste des inégalités Thomas Piketty. Mais aussi l'instauration d'un revenu maximum ou d'un revenu universel. Enfin, sur le volet du bien-être, de nombreux décroissants prônent la réduction du temps de travail qui permettrait, selon eux, de partager l'emploi existant et d'investir davantage le temps libre pour l'art, la culture et les liens interpersonnels.
Mais au fait, ça vient d'où ?
"La décroissance n'a pas attendu ce mot pour exister", note le philosophe Dominique Bourg, directeur de la revue La Pensée écologique et soutien de la candidate à la primaire écologiste Delphine Batho. Historiquement, la décroissance est la résultante de deux courants : la critique du développement et la prise en compte des questions écologiques. Le premier est conçu dès le début du XXe siècle par des penseurs pour qui développement ou technique ne vont pas nécessairement de pair avec le bien-être et le progrès humain. Le second naît dans les années 1970 avec un rapport intitulé "Les limites de la croissance" (en anglais) et les travaux de l'économiste roumain Nicholas Georgescu-Roegen pour qui la croissance infinie dans un monde fini est impossible.
Pourtant, "les débats sur la pensée écologiste ont disparu dans les années 1980 avec le rouleau compresseur du néolibéralisme" et l'effondrement du bloc soviétique, avance Dominique Bourg. Il faut attendre le début des années 2000 pour voir ressurgir une nouvelle prise de conscience, grâce notamment "aux rapports du Giec et à l'intérêt des médias dominants pour les conséquences du dérèglement climatique".
En 2002, la revue écologiste Silence consacre un numéro à la décroissance. Le mot est notamment popularisé par l'économiste Serge Latouche et le militant anti-pub Vincent Cheynet, et il est bientôt traduit en anglais par "degrowth", qui connaît un succès mondial. Le mouvement français connaît son apogée dans les années 2000 (lancement d'une revue et d'un parti politique, organisation de colloques et publication d'une multitude de livres...). Surtout à gauche, mais pas seulement. La décroissance est également reprise par certains milieux catholiques ou d'extrême droite, attirés par l'idée d'un certain ascétisme ou le rejet de la mondialisation, comme l'explique Le Monde.
Le bouillonnement militant et intellectuel autour de la décroissance se tasse pourtant dans la décennie suivante, notamment marquée par les divergences de vue entre ses promoteurs puis par le succès de la collapsologie. Pour autant, la décroissance a infusé certains cercles militants, qui la mobilisent pour justifier le développement d’alternatives concrètes comme les ressourceries, les monnaies locales, les jardins partagés et les coopératives.
Pourquoi m'en parlez-vous maintenant ?
Parce que le concept est de nouveau placé sous le feu des projecteurs par la primaire écologiste, qui se tient entre les 16 et 28 septembre. L'une des quatre candidates, l'ancienne ministre de l'Ecologie Delphine Batho, revendique la décroissance comme étant au cœur de son engagement. Cette dernière "est la seule voie réaliste", expliquait-elle le 10 août sur franceinfo. Si son intérêt pour le sujet est longuement expliqué dans une note de campagne sur le site de son parti, Génération écologie, la candidate en dit néanmoins très peu sur la manière dont elle compte la mettre en pratique.
S'ils n'emploient pas ouvertement le terme, les autres candidats à la primaire écologiste (mais aussi des figures de la gauche comme Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon) proposent également certaines mesures proches de la décroissance. L'économiste Sandrine Rousseau, qui souligne dans son programme que "notre Terre n'a pas de ressources illimitées", plaide pour "une véritable fiscalité carbone, en stoppant les subventions aux industries polluantes" et expliquait le 25 juillet dans l'émission YouTube "Backseat" qu'il faudrait "évidemment diminuer le volume de nos consommations". Le maire de Grenoble, Eric Piolle, qui expliquait sur France Inter le 6 juillet refuser de choisir une "religion" entre "croissantiste" et "décroissantiste", promet dans son programme la mise en place d'un "ISF climatique" pour taxer les particuliers les plus pollueurs et souhaite "une loi sur la sobriété numérique qui vise la réduction de l’empreinte carbone de 40% du numérique" d'ici 2022.
L'ancien chef d'entreprise Jean-Marc Governatori assure lui aussi refuser le débat entre "croissance et décroissance", même s'il souhaite "mettre en place dès maintenant une activité humaine compatible avec la biosphère dans des objectifs de pleine santé et de plein emploi". Egalement prudent lorsqu'il emploie le mot de décroissance, comme il l'expliquait sur France Inter début juillet, l'eurodéputé Yannick Jadot annonce néanmoins dans son programme qu'il veut "augmenter la TVA sur tous les produits et services polluants et à l'obsolescence programmée" et mobiliser "20 milliards par an dès 2021 et sur 2022-2027 pour la transformation des secteurs les plus polluants".
Est-ce que la décroissance a déjà été mise en pratique ?
La décroissance "n'a jamais été appliquée à grande échelle, reconnaît Vincent Liegey, mais il y a déjà un grand nombre d'espaces dans nos sociétés dans lesquels des mesures décroissantes sont expérimentées au quotidien". Entre autres exemples, on peut citer un fourmillement d'initiatives locales autour de la low tech, de la permaculture, des circuits courts, mais aussi des espaces comme des ressourceries ou le site de seconde main Leboncoin. Plusieurs pays ont par ailleurs proposé des indicateurs de progrès autres que le PIB, tels que la Nouvelle-Zélande, la Finlande, le Bhoutan... et même la France, depuis 2015. Le développement de la démocratie participative est également salué, avec des expérimentations comme la Convention citoyenne pour le climat. Les mouvements sociaux ne sont pas en reste, avec l'apparition de groupes de défense du climat comme Extinction Rebellion ou Fridays for Future.
Qu'en disent ses détracteurs ?
La décroissance rencontre un grand nombre de critiques, à la fois extérieures et intérieures à ses cercles. Voici les principales :
La critique du "retour en arrière". Pour certains, la décroissance est synonyme d'un refus de la modernité et des technologies. Comme Emmanuel Macron, qui ironisait en septembre 2020 sur ceux qui, critiquant le déploiement de la 5G, préféreraient "le modèle amish" et le "retour à la lampe à huile". Dans un monde décroissant, bye bye les SUV et les iPhone 12. Néanmoins, "la décroissance n'est pas anti-technique, mais pour une réappropriation de la technique au service de l'amélioration du bien-être humain", assure l'essayiste Vincent Liegey.
La critique du catastrophisme. Cette première critique va de pair avec une seconde, selon laquelle les décroissants font l'impasse sur l'innovation, qui aurait toujours permis à l'humanité de relever les défis présentés par la nature. "C'est par la technique qu'on résoudra les problèmes posés. Quand on voit les progrès dans le solaire, l'éolien (...), la mise au point de bactéries pour dévorer des sacs plastiques... Cela peut aller tout aussi vite que le progrès des technologies fondées sur le carbone au XIXe siècle", estimait ainsi l'essayiste libéral Gaspard Koenig en septembre 2019 auprès de l'AFP. Il ne faut pas avoir une "foi aveugle" dans le progrès, répondent les partisans de la décroissance. Contrairement à ceux qui soutiennent la "croissance verte" ou le "développement durable", ils mettent en avant que l'alliance entre croissance économique et progrès technique n'a jamais prouvé qu'elle permettait de réduire suffisamment (lien en anglais) les pollutions pour répondre à l'urgence climatique actuelle.
La critique sur le maintien de la pauvreté. Pour les économistes libéraux, la croissance est un préalable à la redistribution des richesses. Moins de 10% de la population mondiale vit aujourd'hui sous le seuil de pauvreté, contre plus de 35% trente ans plus tôt, rapporte en effet la Banque mondiale. Pour ces critiques, les décroissants seraient donc partisans de la récession, et à terme du maintien de la pauvreté dans les pays en voie de développement. Mais la théorie de la décroissance est sélective et ne concerne "que les pays riches ayant déjà atteint des seuils de production suffisants pour satisfaire les besoins de leur population", répond l'économiste Timothée Parrique. "Les pays du Sud qui vivent dans la pauvreté doivent bien entendu produire ce dont ils ont besoin, mais pour ce faire, encore faut-il que les ressources soient disponibles – d'où la logique d’une décroissance dans les pays du Nord", ajoute-t-il. Pour éviter la confusion entre décroissance et récession, "il faudrait sans doute utiliser un terme comme celui d''acroissance', avec [un] 'a-' privatif", plaide Serge Latouche dans La Décroissance (Que sais-je ?, 2019).
La critique de la mise en œuvre. Les solutions avancées par les décroissants sont variées mais rarement présentées sous la forme d'un système cohérent qui permet d'envisager sa mise en œuvre concrète, notent plusieurs analystes, y compris parmi les adeptes de la décroissance. Quel système politique adopter pour la prise de décision en commun ? Jusqu'à quel point la production mondiale doit-elle décroître, et avec quelle population ? Comment concilier réduction du temps de travail et besoin accru de main-d'œuvre lié à une plus faible utilisation de la technologie ? "Tout le monde tâtonne là-dessus depuis dix ans et on n'a pas encore la réponse. Le design d'une société compatible avec la durabilité de la Terre est quelque chose qu'on doit encore créer et qu'on n'a pas devant nous", reconnaît Dominique Bourg.
Je n'ai pas eu le temps de tout lire, vous me faites un résumé ?
La décroissance est un courant de pensée issu de la critique de la technique et de la prise de conscience de l'urgence climatique, qui a connu son heure de gloire en France durant les années 2000. Selon ses partisans, la recherche de la croissance économique à tout prix est inutile et dangereuse, puisqu'elle ne permet ni le plein emploi, ni la réduction des inégalités et accroît les dérèglements climatiques. La décroissance est notamment défendue aujourd'hui par la candidate à la primaire écologiste Delphine Batho, mais irrigue toute une partie de la gauche – et même certains mouvements catholiques et d'extrême droite. Ses opposants estiment au contraire qu'il faut lui préférer la "croissance verte", sans renoncer au progrès technique comme moyen de surmonter la crise climatique.
Par
Thierry LEDRU
Le 03/09/2021
"Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir mais de le rendre possible."
Antoine de saint Exupéry
Même en agisssant maintenant, c'est déjà très tard.
Mais cela vaudrait mieux que d'agir trop tard.
La nuance est de taille. Elle concerne des milliards d'humains, des millions de milliards d'êtres vivants, faune et flore.
Existe-t-il une problématique plus gigantesque, plus nécessaire, plus vitale que celle-là ?
Le climatologue Hervé le Treut sur le 6e rapport du Giec sur le climat : « l’important est d’agir maintenant au plus vite en faisant les bons choix »
16 Août 2021
6 minutes

Fonte de la glace au Groenland © Jonathan NACKSTRAND / AFP
Au cours de cet interview, le climatologue Hervé Le Treut réagit au 6e rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Ce dernier a, une fois de plus, sonné l’alarme climatique en insistant sur l’irréversibilité du réchauffement et son ampleur. Hervé Le Treut, est spécialiste de la simulation du climat, membre de l’Académie des sciences, professeur à l’École polytechnique et à Sorbonne Université.

Le climatologue Herve Le Treut
© JACQUES DEMARTHON / AFP
Qu’apporte ce 6e rapport d’évaluation du GIEC aux connaissances scientifiques sur le climat ?
Il s’inscrit dans la continuité des précédents travaux du Giec et de ce qui se produit aujourd’hui avec le changement climatique. Dans les années 1980, on savait déjà dans quelles directions le climat pouvaient évoluer. Puis, dans les années 1990, on a vu apparaitre les premiers symptômes vraiment clairs du changement climatique. Le travail de suivi précis des connaissances reste néanmoins nécessaire pour passer d’un diagnostic général et proposer des formes d’actions.
De plus, le rapport apporte des nouveautés sur l’irréversibilité de certains phénomènes. Le premier concerne le stockage de la chaleur dans l’océan et le second concerne les événements extrêmes. Ils sont plus fréquents, plus violents. Ils ont donc un impact très fort dans les deux hémisphères. La planète se réchauffe, le niveau des précipitations augmente, il y a donc plus d’eau dans l’atmosphère, la fonte des glaces s’accélère. Les conséquences peuvent se révéler extrêmement violentes.
En 30 ans, le changement climatique est passé du stade de futur hypothétique un peu lointain et évitable à une réalité tangible immédiate pour tout le monde. Aujourd’hui, qu’est ce qui est désormais irréversible dans le réchauffement ?
Ce qui le rend irréversible est l’accumulation et le stockage du CO2 dans l’atmosphère car ce dernier conserve son pouvoir de réchauffement une centaine d’années. Donc, quand on rejette du CO2 dans l’atmosphère, il agit pour une période assez longue. Actuellement, il n’existe pas de solution pour retirer le CO2 déjà émis dans l’atmosphère.
Par conséquence, tout les processus qui en découlent, comme le relèvement du niveau des mers ou la dégradation des écosystèmes, prennent du temps. Les empêcher devient alors très difficiles puisqu’ils sont déjà enclenchés.
Or, les gaz à effet de serre s’accumulent non seulement dans l’atmosphère mais proviennent aussi de tous les pays du monde. À eux-seuls, la Chine et les États-Unis en rejettent la moitié. Les gaz se mélangent, ce qui implique que la solution devra forcément être mondiale.
« L’important est d’agir maintenant au plus vite en faisant les bons choix. La question de savoir si ça suffira ou pas se posera après. »
Que pouvons-nous encore faire pour limiter le phénomène ? Le 6e rapport du Giec indique que pour ne pas dépasser le seuil de 1,5 degré de réchauffement, il faudrait parvenir à ne pas émettre plus de 300 milliards de tonnes de CO2 supplémentaires dans l’atmosphère, est-ce possible et réaliste ?
Je n’aime pas poser la question sous cette forme-là. En effet, cela parait difficile vu l’ampleur des problématiques soulevées de passer sous la barre des 1,5 degrés cependant il faut parvenir à avancer dans un cadre cohérent. Je crois qu’il faut trouver les chemins les plus pertinents à moyen et long terme. L’important est d’agir maintenant au plus vite en faisant les bons choix. La question de savoir si ça suffira ou pas se posera après.
Il y a 2 types d’actions. Il y a les négociations climatiques. Je suis navré quand j’en entends du mal car les COP sont indispensables pour réduire et empêcher les émissions de gaz à effet de serre. Je suis aussi très déçu quand les COP ne donnent pas les résultats qu’on souhaite.
[lire aussi Hervé le Treut : « la difficulté est de passer d’une phase d’alerte à l’action »]
L’autre impératif est de protéger les territoires qui sont menacés, on a vu que les situations peuvent évoluer rapidement et de manière irréversible. L’échelle locale est très importante parce qu’on ne regarde pas seulement ce qui peut se passer du point de vue de la physique du climat mais aussi en termes de biodiversité, de problèmes sociaux. Ces réflexions vont au-delà de la science car toutes les actions à envisager interrogent les valeurs de la société. Peut-on prendre certaines solutions en ne tenant pas en compte les droits humains ? ces réflexions doivent permettre de définir ce qu’il est possible d’envisager en termes de solutions.
« L’échelle locale est très importante parce qu’on ne regarde pas seulement ce qui peut se passer du point de vue physique du climat mais aussi en termes de biodiversité, de problèmes sociaux. »
Le dernier rapport du GIEC s’arrête sur les gaz à effet de serre à durée de vie courte, en quoi est-ce une piste pour rapidement limiter l’action humaine sur le climat ?
Jusqu’à présent, on n’accordait pas beaucoup d’importance aux gaz à durée de vie courte comme le méthane. Or, agir sur ces derniers représente une occasion de réduire les gaz à effet de serre le plus rapidement possible. Mais, cela ne suffira pas, ils sont un levier parmi d’autres dans la réduction des émissions.
[À lire aussi sur les gaz à effet de serre à durée de vie courte Réduction des gaz à effet de serre, n’oublions pas les gaz à effet de serre à durée de vie courte dont le méthane]
« On devra sans doute faire des arbitrages parce qu’une partie des processus en cours est déjà bien avancé et qu’il n’est plus possible de tout concilier.«
Ce 6e rapport met aussi en exergue le lien entre le vivant et le climat, pouvez-vous expliquez dans quelle mesure ne pas se focaliser uniquement sur le lien énergie fossile gaz à effet de serre peut-il être bénéfique ?
Effectivement, sur un territoire, les objectifs de réduction des gaz à effet de serre et de préservation de la biodiversité ne se montrent pas nécessairement compatibles les uns avec les autres. On a donc besoin de définir ce qu’est un risque climatique, un risque en termes de biodiversité et un risque social. Ainsi, on pourra et on devra sans doute faire des arbitrages parce qu’une partie des processus en cours est déjà bien avancé et qu’il n’est plus possible de tout concilier.
Comment ce rapport a-t-il été reçu ? Comment faire en sorte que la science soit entendue ?
En ces temps où la science et la vérité sont malmenées, pensez-vous que le lien entre activités humaines et réchauffement soit définitivement acquis pour tout le monde ?
Ce risque de remise en cause du lien entre les activités humaines et le réchauffement demeure. Il faut le combattre en permanence en ouvrant le débat à la totalité des enjeux parce qu’avoir une vision purement physique n’aide pas à résoudre lesdits problèmes. Ce n’est pas à la science elle-même de donner les clefs du problème mais plutôt d’apporter des éclairages sur les solutions.
N’est-ce pas regrettable que la prise de conscience des modifications du climat ne se fasse bien souvent que par le seul prisme des catastrophes naturelles dont l’ampleur ces derniers mois fait écho aux messages des rapports du GIEC précédents ainsi que du dernier ?
Nous avons perdu du temps en ne prenant pas des décisions qui auraient pu être prises il y a quelques années en tenant compte des choses déjà visibles ou mises en avant par la science. La perte de temps est réelle, mais il faut avant tout regarder vers l’avant afin de ne pas reproduire les mêmes erreurs. De plus, il faut accorder plus de place au climat dans l’éducation et la formation.
« Il faut accorder plus de place au climat dans l’éducation et la formation.«
Qu’attendre des travaux des groupes 2 et 3 du GIEC prévus début 2022 ?
Leurs travaux permettront de voir les impacts et les espaces de solutions. Sauf que tout sera lié
aux moyens financiers internationaux mis en place pour lutter contre le réchauffement climatique. Il faut mettre en phase et rendre compatible les différentes échelles de l’action dans la réduction des gaz à effet de serre. Celle-ci doit être prise en compte du niveau international au niveau local avec une vision et des objectifs précis sur le long terme. Il faut maintenant aller vite dans la prise de décision.
Auriez-vous un dernier mot ?
On n’est pas dans un désert d’initiatives face au changement climatique. Partout dans le monde, des choses concrètes se font, il y a plein d’endroits où on investit et expérimente des solutions. Elles se mettent en place et il faut les suivre afin de s’assurer qu’on va dans la bonne direction. Il faut veiller à ce que les énergies que nous développons soient durables. Et, il faut raisonner de manière ouverte dans un cadre régional et international.
Promis recueillis par Julien Leprovost
En savoir plus sur le rapport du GIEC
6e rapport du GIEC : le réchauffement s’accélère, « alerte rouge » pour l’humanité
Au milieu des catastrophes, de nouvelles prévisions climatiques très attendues
Par
Thierry LEDRU
Le 02/09/2021

Sur les réseaux sociaux, je suis tombé ces derniers jours sur des personnes disant que ceux ou celles qui sont mécontents des restrictions liées au "pass sanitaire" n'avaient qu'à aller faire un tour en Afghanistan.
Personnellement, ça me hérisse le poil.
J'appelle ça la dialectique du pire.
Il s'agit de chercher pire que là où on se trouve pour pouvoir relativiser et finalement se satisfaire de ce qu'on a.
Oui, effectivement, en Afghanistan, il est certain que les libertés de la personne ne sont pas celles que nous connaissons ici.
Est-ce que pour autant, ce "raisonnement" est acceptable.
"Le bonheur n'est peut-être que le résultat d'une comparaison."
Eugène Beaumont
Selon les adeptes de ce raisonnement, on peut toujours trouver pire et par conséquent se réjouir de ce qu'on a. Il existe pourtant un proverbe qui dit que "Comparaison n'est pas raison".
Il faut donc imaginer que ce raisonnement de la dialectique du pire s'appliquerait à d'autres situations et voir ce qui en résulte.
Pensons par exemple à ces femmes en France qui se plaignent du comportement machiste des hommes. Pensons à celles qui souffrent de pressions psychologiques, ou qui souffrent de violences verbales, ou qui souffrent de violences physiques, ou qui sont viont violées. Et à celles qui sont tuées.
Pourrait-on dire à toutes ces femmes, et à toutes les autres, qu'en Afghanistan, c'est encore pire et qu'elles feraient mieux de se réjouir ?
Non, la dialectique du pire est un raisonnement inacceptable, irrecevable, immoral. C'est celui qui consiste à tirer l'humain vers le bas, à lui faire croire qu'il n'a rien à dire, que sa situation pourrait être bien plus grave.
C'est un raisonnement primaire qui condamne tout raisonnement sensé, qui condamne l'humanité à ne plus tendre vers un monde meilleur, vers un monde exemplaire.
La France n'est pas l'Afghanistan. J'en ai parfaitement conscience. Et sinon, il y a longtemps que j'en serais parti. Ce que j'attends du pays où je vis, c'est d'être exemplaire. Et de ne jamais prendre pour comparaison les pays où je n'irai jamais.
Il ne s'agit même pas de savoir si le "pass sanitaire" est une bonne chose, si la vaccination obligatoire est une nécessité, si le gouvernement a raison ou pas.
Le problème, ici, n'est pas de savoir si tout cela est exemplaire. Le problème est de ne pas comparer avec des situations bien plus graves parce que sinon, c'est la porte ouverte à une dégradation irréversible.
Pour une raison très simple, c'est que le pire n'est jamais atteint. On peut toujours descendre plus bas dans les tréfonds du désastre.
Si on considère donc que nos libertés sont meilleures que celle de l'Afghanistan, ce qui est bien entendu le cas, cela signifie qu'on se donne encore une marge supplémentaire pour pouvoir descendre d'un étage, ou de deux, ou de trois...Le pire n'est jamais certain.
Par
Thierry LEDRU
Le 24/08/2021
Je suis de nouveau empli par le même questionnement que celui qui était le mien dans cet article de 2014, un texte partagé par Eva Wissenz, sur le blog de Natural Writters. Ma réalité, aujourd'hui, c'est la quasi absence de questionnements et c'est le travail de la terre, la rénovation de la maison et des balades dans les bois. Ma réalité, c'est la vie simple et apaisée avec Nathalie.
Quant aux multiples problématiques du monde humain et ses effets sur la planète, les problématiques sanitaires, les problématiques géopolitiques et les diverses menaces qui planent, bien que j'en observe les mécanismes, ces problématiques ne sont rien d'autre que des réalités sur lesquelles je n'ai aucun pouvoir et par conséquent, je sais combien il est sain et juste que je m'occupe du potager, de la cueillette des mûres et des mirabelles, et de tout ce qui remplit "ma réalité" de ses bienfaits.
Il m'arrive de repenser à Heny David Thoreau et à son ouvrage "Walden ou la vie dans les bois".
Nous ne sommes pas au milieu des bois ici mais ils sont là, à portée de pas, quelques pas et cela suffit à notre bonheur.
Voici un texte que j’aime beaucoup, envoyé par Thierry Ledru, un compagnon de cordée en écriture et en humanité. Je l’aime beaucoup (et lui, et le texte) parce qu’il a le coeur grand ouvert, que c’est la première fois que je partage le même territoire qu’un autre écrivain, le même genre de carte intérieure si vous voulez. Comme lui, l’écriture m’a sauvée. Comme lui, j’ai abordé le silence, le doute et vu s’envoler longtemps la nécessité de partager. Je ne sais pas encore si comme pour moi cette nécessité en lui reviendra...
Eva Wissenz, 23. septembre 2014
ILLUSION DES MOTS
"Je ferais mieux de me taire en fait. Voilà l’idée qui tourne dans ma tête depuis quelques temps. De quoi est-ce que j’essaie de parler sur mon blog ? C’était la première question…
Alors je me suis dit que j’essayais de parler de l’évolution spirituelle…
Du changement de conscience, du basculement dans une dimension parallèle et tout ça et tout ça…
Mais ces mots sont les outils d’un système de signes qui relie un monde signifiant (le monde réel) à un monde signifié (le monde représenté.)
Ce langage crée, à côté du monde réel, un monde représenté. Et dès lors, ces mots ne sont pas la réalité mais une représentation mentalisée de cette réalité. Et moi-même, je peux finir par croire que cette représentation est la réalité alors qu’elle n’est que ma version de la réalité, une version indéfiniment et cruellement insignifiante étant donné qu’elle est issue d’un esprit incomplet, formaté, éduqué, réactif…
C’est ce dernier mot le pire d’ailleurs. « Réactif »…
Je ne pense pas, je ne réfléchis pas, je réagis à un état d’esprit qui lui-même est soumis à des événements exogènes, à des conditions de vie qui entraînent des tourments et par conséquent des réflexions sur l’Éveil.
C’est ma condition humaine qui m’amène à penser à la condition humaine. Très bien, on pourrait se dire que c’est normal et sain mais si je regarde sincèrement la « réalité » de ce phénomène, je vois bien qu’il n’y a pas de liberté dans ce processus et que les conclusions que je peux émettre ne sont pas le reflet d’une réalité intangible, éternelle, universelle mais simplement un état des lieux, l’observation d’une enceinte, celle de la réalité illusoire de mon existence. Je ne suis pas dans une dimension épurée mais dans l’analyse de ma geôle.
Lorsqu’on parle de la réalité, on parle toujours de la représentation qu’on se fait de la réalité et ça n’est jamais qu’en fonction de notre architecture intérieure. On s’imagine dès lors parler avec des mots d’un phénomène qui n’a pas de représentation possible, qui n’est pas de l’ordre du signifié. Il y a une tromperie originelle alors qu’on s’intéresse à l’origine. C’est vouloir remonter à la source de la réalité alors qu’on est emporté dans le courant des pensées et des représentations qu’elles génèrent. Le signifié ne peut pas être le signifiant, la carte n’est pas le terrain, le mot Amour n’a pas d’Amour pour lui-même, la pensée de l’Eveil n’est pas l’Eveil, les paroles sur la Réalité n’ont aucune réalité.
Bon, alors comment s’en sortir ? Tout ça ne sert donc à rien. Je ne parviendrai jamais à être satisfait de ce travail justement parce qu’il s’agit d’un travail. Tout ça n’est qu’une illusion prétentieuse qui me glorifie, qui me valorise…
« Ah, mais moi je réfléchis, je pense, j’évolue, je ne suis pas un bœuf qui marche dans l’encadrement de ses œillères, piqué aux fesses par le bâton d’un guide que je ne connais même pas… »
Si, si, en fait, c’est exactement ça… La seule différence, la seule évolution, c’est que je suis parvenu à avoir une vision macroscopique de l’attelage, je parviens à me voir, ce bœuf sur un chemin chaotique, avec le sillage derrière lui, comme une traînée qui l’alourdit et qui ne disparaît jamais dans la masse du Temps, et ce chemin devant lui qui n’a aucune réalité étant donné qu’il n’existe que dans les circonvolutions de mon cerveau, je vois le guide aussi, une espèce de géant impassible qui se contente à intervalles réguliers de piquer mon arrière train…Il n’a aucune émotion, aucune intention, aucun projet, il se contente de maintenir le mouvement perpétuel. Le flux vital en quelque sorte.
J’aime bien d’ailleurs, malgré ma lourdeur initiale de bœuf, prendre cet envol et planer ainsi au-dessus des horizons. Bon, quand je retombe, ça fait toujours un peu mal mais je m’accroche à l’idée que l’envol existe.
Et c’est là que de nouveau, je fais souffrir le bœuf…Car, tout de même, quelle est cette entité qui parvient ainsi à prendre de l’altitude et à observer les mouvements de l’existence sans en souffrir, juste cette observation épurée, sans émotions, d’où vient cette félicité, cette béatitude, ce bien être, ce « bien naître » ?
Y aurait-il un signifiant que je ne parviens pas à signifier ? Y aurait-il une réalité qui n’a pas de mot et qui ne doit pas en avoir au risque de l’alourdir et de la faire retomber au sol ? Y a-t-il dans la démarche spirituelle une condamnation de l’envol ? Lorsque je retombe et que je réintègre le corps buté du bœuf, c’est que les mots dans l’esprit libéré ont créé une masse qui n’a pas de réalité et cette illusion a tout brisé, a tué la légèreté, comme un oiseau abattu en plein vol.
La démarche spirituelle serait une illusion édulcorée, elle n’aurait aucune réalité mais ne représenterait qu’un monde de signifiés. Des boulets aux pattes ou des œillères encore plus grandes.
Mais tout ce fatras de mots n’est sans doute qu’une illusion supplémentaire et les résidus d’une désillusion devant l’illusion de tout ça.
Finalement, la plus belle démarche spirituelle consiste sans doute à ne pas en avoir. Car l’intention est une ancre qu’on traîne et un bœuf est déjà suffisamment lourd comme ça.
J’aime bien ce guide et son bâton. J’aime son silence et son absence d’intention. Il ne me demande rien en fait. Il initie juste en moi la nécessité d’un pas en avant. C’est très simple. Et ça me convient tout à fait.
Je devrais prendre mon vélo, accrocher mes sacoches et filer droit devant. "
Thierry Ledru.
Par
Thierry LEDRU
Le 17/08/2021
Pour en revenir à la problématique du vaccin, je le redis, je ne suis ni pour, ni contre.
Je comprends très bien que des personnes souffrant de commorbidités en éprouvent la nécessité, que d'autres au regard de toutes les inter-relations quotidiennes qu'elles vivent se sentent davantage en sécurité une fois vaccinées, que d'autres considèrent que la vaccination représente un geste civique pour enrayer cette épidémie en évitant par des contaminations multiples l'apparition de nouveaux variants.
La plupart des arguments des pro-vaccins, je les entends parfaitement. Je conçois tout à fait cette prudence que chacun s'accorde.
Je lis tout autant les articles parlant de la nécessaire vaccination que ceux émanant de personnes émettant des doutes.
Pour ma part, et Nathalie également, notre choix se porte sur le refus de la vaccination.
Premièrement parce que nous ne souffrons d'aucune commorbidités nous plaçant dans une situation à risque, deuxièmement parce que notre mode de vie, particulièrement retiré de la vie sociale, n'a rien à voir avec la situation des gens vivant en milieu urbain, ni celui des personnes en activité professionnelle et par conséquent amenées à rencontrer du monde.
Il nous arrive de ne voir personne en une semaine, parfois plus longtemps encore. Nous passons nos journées à travailler dans le jardin-potager, dans la maison ou à nous balader dans les forêts. Nos quelques sorties se limitent à quelques courses dans un petit supermarché. Masque et lavage de mains et distanciation. Nous n'y connaissons personne et ne cherchons pas à établir de contact.
Par là-même, nous ne faisons pas porter de risques aux quelques personnes qui pourraient nous côtoyer dans le hameau où nous sommes.
D'autre part, ces vaccins sont en mode expérimental. Ca a été maintes fois expliqué et même les laboratoires qui les ont mis au point le reconnaissent. Des quantités d'articles disent bien entendu que c'est faux. Le Monde, le Figaro, BFMTV et tous les medias de grande distribution expliquent à longueur de semaines que la phase 3 est achevée et "qu'il s'agit désormais d'une surveillance normale mais sans que jamais la population ne soit utilisée comme cobayes."
Encore heureux !!!
Le problème, c'est que de mon côté, mon historique médical ne plaide aucunement pour les incertitudes vaccinales au regard de tous les problèmes que j'ai rencontrés et que je connais encore à la suite d'hospitalisation et de traitements. Mon ancien généraliste me disait qu'il pourrait créer une annexe à mon nom sur son Vidal tellement, parfois, il était décontenancé. J'ai par exemple un problème liée au collagène et je n'ai pas du tout envie d'aller voir ce que ça donnerait comme association avec de nouveaux produits chimiques. Le bénéfice-risque est totalement défavorable par rapport à mon mode de vie.
Etant donné que nous ne sommes pas en situation périlleuse, nous nous abstenons.
Ce qui ne signifie pas que nous contestons ou critiquons les adeptes des vaccins.
Il en va de la liberté de choix.
Ce qui importe, c'est de le faire en toute conscience. Nous vivons une période trouble dans laquelle il est très difficile de faire la part des choses parce que nous sommes inondés d'informations et que les medias et internet ne représentent pas une garantie de véracité, d'objectivité, de lucidité, d'honnêteté.
Il faut être prudent.
Tout doit être remis en question au fil du temps. C'est peut-être d'ailleurs la caractéristique de notre époque. On peut le vivre dans l'inquiétude, dans l'incertitude mais on peut aussi le concevoir comme une forme de défi, une stimulation permanente.
Il en va de cette crise sanitaire tout autant que de la crise climatique...
Par
Thierry LEDRU
Le 15/08/2021
Rien à ajouter.
Chacun se fera son idée.
Ici, on peut écouter ce même docteur dans une vidéo très complète.
https://odysee.com/@BobTremblay:6/7001:4?fbclid=IwAR1LXSMFpuEmuJlMPCNISofo4xH6eJRfxig74cEXLoE6wvF-ZZMquv9pPuk
Par
Thierry LEDRU
Le 14/08/2021
Davos 2020 : Nouveau rapport d’Oxfam sur les inégalités mondiales
POSTED ON19 JANVIER 2020
7 MINUTES DE LECTURE
> Découvrez le Rapport d’Oxfam 2021 sur les inégalités en France et dans le monde
Les 1 % les plus riches possèdent plus de deux fois les richesses de 6,9 milliards de personnes.
La situation en quelques nouveaux chiffres-clés :
• Les richesses des 1 % les plus riches de la planète correspondent à plus de deux fois la richesse de 90 % de la population (6,9 milliards de personnes).
• Les milliardaires du monde entier, c’est-à-dire seulement 2 153 personnes, possèdent plus de richesses que 4,6 milliards de personnes, soit 60 % de la population mondiale.
• En France, 7 milliardaires possèdent plus que les 30 % les plus pauvres et les 10% les plus riches possèdent 50 % des richesses.
• Si quelqu’un avait pu économiser l’équivalent de 8 000 euros par jour depuis la prise de la Bastille (14 juillet 1789), il n’arriverait aujourd’hui qu’à 1 % de la fortune de Bernard Arnault.
• Dans le monde, les hommes détiennent 50 % de richesses en plus que les femmes.
• Les femmes assurent plus des 3/4 du travail domestique non rémunéré et comptent pour 2/3 des travailleurs dans le secteur du soin.
• Les 2/3 des milliardaires tirent leur richesse d’une situation d’héritage, de monopole ou de népotisme
Lien vers le rapport complet
Lien vers le résumé
Lien vers le focus France
A la veille du Forum économique mondial de Davos (Suisse) qui rassemble les grands décideurs économiques et politiques de la planète, Oxfam révèle dans son rapport annuel sur les inégalités mondiales, « Celles qui comptent », que les 1% les plus riches du monde possèdent désormais plus du double de la richesse de 6,9 milliards de personnes, soit 92 % de la population mondiale. [1]. Une minorité d’hommes blancs se taille la part du lion au détriment du plus grand nombre, à commencer par les femmes et filles. A ce jour, près de la moitié de la population mondiale vit toujours avec moins de 5 euros par jour et le rythme de réduction de la pauvreté s’est ralenti de moitié depuis 2013.
Pour Pauline Leclère porte-parole d’Oxfam France : « Les inégalités indécentes sont au cœur de fractures et de conflits sociaux partout dans le monde car personne n’est dupe : la crise des inégalités traduit la complicité plus que l’impuissance des Etats à agir pour la combattre. Les inégalités ne sont pas une fatalité, elles sont le résultat de politiques sociales et fiscales qui réduisent la participation des plus riches – entreprises et particuliers – à l’effort de solidarité par l’impôt, et fragilisent le financement des services publics. Transports, éducation, santé, système de retraites…. sont sacrifiés alors qu’ils sont décisifs pour lutter contre la pauvreté. La France ne fait pas exception à cette tendance générale et maintient un statu quo mortifère alors qu’elle est traversée par la révolte des gilets jaunes et par la plus longue grève générale de la Ve République. »
Oxfam montre que ce clivage profond s’appuie sur un système économique sexiste et injuste et met en lumière la charge – lourde et inégale – du travail de soin (care en anglais) assuré par les femmes et les filles comme une raison tenace des inégalités économiques et de genre [2]. Ménage, cuisine, gestion du budget, soin des proches, collecte de bois et d’eau dans les pays du Sud, la valeur monétaire du travail de soin non rémunéré assuré par les femmes âgées de 15 ans ou plus représente au moins 10 800 milliards de dollars chaque année, soit trois fois la valeur du secteur du numérique à l’échelle mondiale [3].
Oxfam dévoile également les discriminations à l’œuvre dans la sphère professionnelle où les femmes sont surreprésentées dans les secteurs les plus précaires et les moins valorisés économiquement (éducation, santé, travail social, nettoyage…).
« Les femmes sont en première ligne des inégalités à cause d’un système économique qui les discrimine et les cantonne dans les métiers les plus précaires et les moins rémunérés, à commencer par le secteur du soin. Celles qui passent des milliers d’heures à s’occuper de nos enfants, de nos personnes âgées, de notre santé, de la propreté de nos lieux de vie, ne sont pas reconnues à leur réelle valeur, quelle injustice ! » s’insurge Pauline Leclère.
Pour Pauline Leclère : « La polarisation de notre monde est en marche lorsque l’on voit les records amers qui ont agité l’économie française en 2019 : Bernard Arnault, milliardaire et PDG du groupe LVMH, a été l’homme d’affaire qui a engrangé le plus de richesses supplémentaires dans le monde en 2019, tandis que le versement de dividendes par le CAC 40 est à son plus haut [5]. En parallèle, les inégalités sont reparties à la hausse, et plus grave, la France compte 400 000 pauvres de plus en 2019. Malgré les fortes attentes de justice fiscale et sociales, les plus pauvres restent les grands perdants des mesures budgétaires depuis le début du quinquennat : ce sont les seuls à ne pas avoir vu, depuis trois ans, leur pouvoir d’achat augmenter significativement ».
En France, Oxfam demande à Emmanuel Macron de réorienter de toute urgence sa politique en faveur d’une réduction des inégalités, en prenant des mesures qui enrayent la précarité des femmes et en demandant aux ultra riches et aux entreprises de contribuer davantage à l’effort de solidarité :
• S’attaquer aux inégalités femmes-hommes dans le monde du travail. Notamment :
– En améliorant les conditions de travail et en valorisant les rémunérations dans les métiers à prédominance féminine notamment dans les métiers du soin.
– En sanctionnant les entreprises ne respectant pas l’égalité professionnelle.
– En augmentant significativement la durée du congé paternité.
– En renforçant la transparence sur les écarts de salaires (par quartiles, par pays, par genre).
• S’assurer que le système de retraites corrige les inégalités. Notamment :
– En supprimant les systèmes de décote pour les carrières incomplètes et en revenant à un calcul de la pension basé sur les meilleures années pour prendre en compte la réalité de l’emploi des femmes, notamment les carrières hachées.
– En renforçant la cotisation de solidarité prélevée sur les hauts revenus afin de tenir compte de leur espérance de vie plus longue.
• Rétablir une fiscalité plus équitable sur les contribuables les plus aisés. Notamment :
– En rétablissant un Impôt sur les grandes fortunes en tenant compte des failles du précédent dispositif et en supprimant le Prélèvement forfaitaire unique (PFU).
– En supprimant les niches fiscales qui bénéficient disproportionnément aux grandes entreprises ;
– En luttant efficacement contre l’évasion fiscale.
Les calculs d’Oxfam sont fondés sur les données les plus complètes et les plus actuelles disponibles. Les données sur la répartition des richesses dans le monde sont tirées du Global Wealth Databook 2019 du Crédit Suisse Research Institute. Les données sur les personnes les plus fortunées de la société proviennent du classement des milliardaires de 2019 de Forbes. La fortune des milliardaires a baissé l’année dernière mais a augmenté depuis.
[1] Les données du Crédit Suisse permettent d’évaluer le patrimoine net total et sa distribution par décile et avec les 1% les plus riches. Selon ces données, les 1% les plus riches possèdent un patrimoine net total de 132 586 milliards de dollars. Les 90% les plus pauvres de la population possèdent un patrimoine net de 65 976 milliards de dollars, soit plus de deux fois moins. Avec une population mondiale estimée à 7,7 milliards de personnes, les 1% les plus riches possèdent effectivement plus que 6,9 milliards de personnes.
|2] Dans le monde 42 % des femmes ne peuvent avoir un travail rémunéré en raison de la charge trop importante du travail de soin qu’on leur fait porter dans le cadre privé/familial.
[3] Nombre d’heures par mois que les femmes consacrent aux soins non rémunérés multipliées par le nombre de femmes âgées de 15 ans ou plus. Le résultat est multiplié par 12 pour obtenir une estimation annuelle. Le marché mondial de la technologie valait 3 200 milliards de dollars en 2018, selon la société de recherche et de conseil Forrester.
[4] La France n’est pas épargnée par la crise des inégalités :
• En France, en 2019, les 10 % les plus riches détenaient 50% des richesses nationales. Et les 1 % les plus riches en détenaient 16 %.
• La France compte actuellement 41 milliardaires, c’est 4 fois plus qu’après la crise financière de 2008. Sur ces 41 personnes, plus de la moitié ont hérité de leur fortune, et seules 5 sont des femmes.
• 7 milliardaires français possèdent autant que les 30 % les plus pauvres.
• Le PDG du groupe Sanofi gagnait en 2018 plus de 343 fois le salaire moyen d’une aide-soignante française.
• La valorisation du travail de soin non rémunéré des femmes en France contribuerait à 399 milliards d’euros, cela équivaut à 14,8 % du PIB.
• Parmi les mères de famille monoparentale qui travaillent plus d’une sur quatre est pauvre.
Aux origines capitalistes de notre système énergétique
Par
Thierry LEDRU
Le 13/08/2021
Un excellent article sur un site incontournable pour moi: "Le vent se lève" : https://lvsl.fr/
MALM ET MITCHELL : AUX ORIGINES CAPITALISTES DE NOTRE SYSTÈME ÉNERGÉTIQUE

08 août 2021
Pourquoi est-il si difficile de rompre avec le système énergétique dominant, malgré son impact catastrophique sur l’environnement ? À trop raisonner en termes de comportements individuels ou de pratiques culturelles, on se condamne à manquer l’essentiel. Les rapports de production, et plus spécifiquement la quête de maximisation de profit des classes dominantes, constituent les éléments les plus déterminants. C’est la thèse que défend Andreas Malm dans L’anthropocène contre l’histoire (éditions La Fabrique), ouvrage dans lequel il retrace l’évolution des systèmes énergétiques depuis deux siècles, conditionnée par une logique intimement capitaliste. Une lecture qu’il est utile de croiser avec Carbon Democracy (Timothy Mitchell, éditions La Découverte), qui analyse quant à lui la dimension impérialiste du système productif contemporain.
À l’heure de l’urgence climatique, les mesures politiques nécessaires ne sont pas mises en œuvre. Le monde de la finance continue de soutenir massivement les énergies fossiles, faisant pourtant planer une épée de Damoclès sur les marchés financiers, comme le soulignent le rapport Oxfam de 2020 ou celui publié par l’Institut Rousseau avec les Amis de la Terre. La température continue d’augmenter et une hausse de 1,5°C est attendue dans les prochaines années. Comment expliquer la difficulté à mener cette transition énergétique et à sortir de la logique qui a mené à la croissance exponentielle des émissions de gaz à effet de serre ? Un retour sur l’évolution, depuis deux siècles, des systèmes énergétiques modernes, apporte des éclairages instructifs pour comprendre les blocages de la transition.
Il faut en revenir aux années 1820-1840, au commencement de la révolution du charbon en Grande-Bretagne. L’aînée des puissances industrielles opère en quelques décennies une transformation radicale de son économie grâce à l’emploi du charbon et de la machine à vapeur. Jusqu’ici, les énergies utilisées (eau, vent, bois) servaient principalement à couvrir les besoins des foyers (chauffage, cuisson) et de quelques industries naissantes. L’essor du charbon permet le développement exponentiel de l’industrie manufacturière britannique, avec en tête de pont l’industrie du coton exportatrice dans le monde entier. Ces débuts de l’ère industrielle ont été abondamment documentés et commentés. Toutefois, une énigme semble n’avoir jamais vraiment été résolue : celle des motivations économiques de la transition d’une énergie hydraulique – celles des fleuves et rivières, captée par des moulins et autres roues à aubes – vers une énergie issue du charbon.
LE PASSAGE DE L’ÉNERGIE HYDRAULIQUE AU CHARBON AU COURS DE LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
La grille d’analyse de cette transition, proposée par Andreas Malm dans L’anthropocène contre l’histoire, semble en mesure d’apporter des éléments nouveaux à la compréhension d’un paradoxe apparent. Ce dernier, que Malm documente avec précision, est celui de l’absence de supériorité du charbon sur l’énergie hydraulique, c’est-à-dire l’énergie mécanique des rivières anglaises, en termes économiques classiques – au moment de la transition au début du XIXème siècle. Et ce, au moment-même où le charbon commence à être plébiscité et va rapidement produire près de 10 fois plus d’énergie que les fleuves anglais. Malm montre en effet, qu’au moment où le charbon devient prédominant, au moins sur trois critères majeurs, l’énergie hydraulique demeurait plus performante.

Roue à aubes
Tout d’abord, l’énergie hydraulique était abondante avec à l’époque moins de 7% du potentiel électrique utilisé. Il existait encore une multitude de gisements d’énergie hydraulique importants. Deuxièmement, la machine à vapeur n’avait pas encore la régularité moderne ; l’eau offrait une régularité et une robustesse technologique que la machine à vapeur de Watt n’était pas en mesure d’atteindre. Troisièmement, l’eau était gratuite ou presque, modulo les droits fonciers, et ceci d’un facteur au moins égal à 3 comparé au prix du charbon sur le marché. Comment expliquer dans ce cas la transition rapide, sans limite, quasi-instantanée vers l’utilisation massive du charbon et de la vapeur ?
Le choix du système énergétique s’opère selon un objectif de maximisation de la plus-value captée par les investisseurs, et donc d’une augmentation symétrique du rapport d’exploitation des travailleurs.
Pour surmonter ce paradoxe, Malm propose une nouvelle théorie du capital-fossile, reposant sur l’analyse marxiste de la logique d’accumulation capitaliste. Pour Marx, la naissance des rapports de propriété capitaliste s’est accompagnée d’une compulsion d’accroissement de l’échelle de la production matérielle. Ainsi, le capitaliste investit son capital dans l’espoir d’en obtenir plus. La création de valeur supplémentaire, la survaleur (ou encore plus-value), se fait grâce aux travailleurs – seuls capables, par leur force de travail, de créer de la valeur et de transformer le capital (moyens de production et ressources apportées par le capitaliste). De là la célèbre formule marxienne d’accumulation du capital : A-M-A’ (Argent → Marchandise → Argent + plus-value), où la marchandise représente l’ensemble des moyens de production capitalistes – capitaux, travail et donc chez Malm, aussi l’énergie indispensable à la mise en valeur du capital.
Chez Marx, le capital est avant tout un rapport social, caractérisé par la séparation des travailleurs d’avec les moyens de production (la propriété) et d’avec les produits de la production, le tout dans une visée lucrative de la propriété. C’est donc un rapport de subordination. Le capital, ce « processus circulatoire de valorisation », n’existe qu’en « suçant constamment, tel un vampire, le travail vivant pour s’en faire une âme ». La logique d’accumulation du capital conduit de facto à une extorsion de la survaleur créée par les travailleurs. Le niveau de cette extorsion définit alors le ratio d’exploitation des travailleurs.
Malm explique alors que si le travail est « l’âme du capitalisme », la nature et les ressources qu’elle fournit en sont son corps. Sans la nature, les énergies et les ressources nécessaires à la mise en valeur du capital, le processus d’accumulation fondamental du capitalisme ne serait pas possible. Les énergies fossiles, qui permettent de démultiplier dans des proportions considérables la production d’un travailleur, sont l’adjuvant parfait et le corollaire nécessaire au processus de mise en valeur du capital par le travail humain. Le charbon et l’huile, plus tard le pétrole et le gaz, sont les auxiliaires de la production capitaliste. Ils sont, dit Malm, le « levier général de production de survaleur ». Ils sont les matériaux indispensables à la création de valeur capitaliste.
Si le charbon a été choisi comme énergie principale, c’est parce qu’il a permis une plus grande création de survaleur capitaliste par le biais d’une exploitation accrue du travail humain.
En quoi le système théorique proposé par Malm permet-il alors d’expliquer le paradoxe de la transition eau/charbon au début du XIXème siècle ? Dans cette perspective marxienne, le caractère d’auxiliaire nécessaire à la production de survaleur capitaliste des énergies fossiles implique que le choix du système énergétique s’opère selon un objectif de maximisation de la plus-value captée par les capitalistes et donc d’une augmentation symétrique du rapport d’exploitation des travailleurs. Et ceci permet d’expliquer avec clarté le choix du charbon au détriment de l’énergie hydraulique en Grande-Bretagne puis dans le monde entier. En effet, le passage de l’énergie hydraulique à la machine à vapeur a eu lieu parce que ce nouveau système énergétique permettait une exploitation accrue du travail humain.
En effet, les usines fonctionnant à l’énergie hydraulique devaient être construites hors des villes, elles nécessitaient de faire venir des travailleurs des villes à un coût élevé, ou bien d’engager une main-d’œuvre paysanne locale. Mais celle-ci, peu rompue aux rythmes de travail de l’usine et à sa discipline, était susceptible de retourner aux travaux des champs brusquement. Par ailleurs, une fois sur place, cette main-d’œuvre isolée pouvait faire peser des risques de grèves et de pression à la hausse des salaires sur les propriétaires, en raison de la difficulté de faire venir des travailleurs ou de remplacer rapidement une main-d’œuvre trop revendicative. Au contraire, les usines fonctionnant avec des machines à vapeur, même initialement moins performantes que les roues à aubes hydrauliques, avaient l’énorme avantage de se trouver en ville. Dans les banlieues industrielles, les capitalistes pouvaient embaucher une main-d’œuvre déracinée, rompue au rythme de travail à l’usine, avec, en cas de grèves, une « armée de réserve » prête à remplacer les travailleurs contestataires.
Malm montre ensuite comment le charbon et son caractère infiniment morcelable et transportable, a permis une adaptation bien plus efficace à la production capitaliste, au travail en usine mais aussi aux nouvelles réglementations sociales (limitation du temps de travail quotidien à 10 heures). Il déploie un certain nombre d’arguments complémentaires qui tous concourent à corroborer la thèse suivante : si le charbon a été choisi au détriment de l’énergie hydraulique en Grande-Bretagne au début du XIXème siècle, ce n’est pas parce que cette énergie était plus abondante, moins chère ou plus régulière, mais bien parce que le passage au charbon a permis une plus grande création de survaleur capitaliste par le biais d’une exploitation accrue du travail humain, plus régulière et moins soumise aux aléas climatiques et humains de la production hydraulique.
De manière plus contemporaine, l’histoire des systèmes énergétiques nous offre d’autres exemples auxquels appliquer la logique proposée par Malm. Le passage à l’ère du pétrole est dans cette perspective lui aussi très instructif. Timothy Mitchell, dans son livre Carbon Democracy propose une thèse intéressante permettant d’expliquer le rôle du charbon dans les luttes sociales du XIXème et XXème siècles et la transition vers un modèle où le pétrole prend une place centrale.
CHARBON, LUTTES SOCIALES ET CONTRE-MESURES DU CAPITAL
Le recours au charbon, énergie indispensable dès le XIXème siècle au fonctionnement des économies occidentales, a profondément changé les rapports de production et l’organisation économique de la société. Le charbon servait principalement à deux choses : l’approvisionnement énergétique indispensable pour l’industrie manufacturière et l’accroissement de la production matérielle ainsi que l’administration des empires coloniaux, et en premier lieu du plus grand de tous, l’Empire britannique. Le charbon utilisé dans les bateaux à vapeur servait à assurer les liaisons commerciales et militaires par voie maritime et ceux-ci ont très vite supplanté la navigation à voile. Cette transition a notamment été illustrée dans plusieurs des romans de Joseph Conrad. Ainsi, le fonctionnement de l’économie capitaliste coloniale reposait majoritairement sur l’énergie du charbon et la gestion de ses flux.

Mine de charbon, Matarrosa del Sil
Or, la production et les flux de charbon étaient souvent très concentrés dans l’espace. La mainmise sur cette production et ces flux était alors indispensable au bon fonctionnement de l’économie capitaliste. Timothy Mitchell lie cette concentration des flux énergétiques indispensables au capitalisme à l’émergence des luttes sociales et de la démocratie moderne. Plus précisément, il dresse le constat suivant : la gestion du charbon et de ses flux passait de manière très concentrée par trois lieux essentiels : la mine, les chemins de fer transportant le charbon et les ports. Ainsi, au début du XXème siècle, « la vulnérabilité de ces mécanismes et la concentration des flux d’énergie dont ils [les capitalistes] dépendaient donnèrent aux travailleurs une force politique largement accrue ». Selon Mitchell, c’est cette concentration spatiale de l’approvisionnement énergétique qui a conduit à la naissance de la démocratie moderne.
Les travailleurs spécialisés dans la gestion de flux énergétiques acquirent un pouvoir politique fort qui se matérialisa par la naissance des premiers partis et syndicats de masse. Ils pouvaient inverser le rapport de force face aux capitalistes en ralentissant ou en perturbant l’approvisionnement énergétique. C’est suite à cela qu’un grand nombre d’avancées sociales virent le jour au tournant du XIXème siècle et du XXème siècle : journée de 8 heures, assurance sociale en cas d’accident, de maladie ou de chômage, pensions de retraite, congés payés, etc. Comme le souligne Mitchell, la concentration de l’énergie indispensable à la production capitaliste avait créé une vulnérabilité. Pour reprendre la terminologie de Malm, l’organisation du système énergétique au charbon initialement choisi pour sa capacité à améliorer le rapport d’exploitation a en réalité conduit à une diminution de celui-ci en raison de cette vulnérabilité.
L’organisation du système énergétique au charbon, initialement choisi pour sa capacité à améliorer le rapport d’exploitation, a en réalité conduit à une diminution de celui-ci en raison de sa vulnérabilité.
La classe dominante a alors recouru de nouveau à un certain nombre de mesures pour regagner sa pleine souveraineté sur l’approvisionnement énergétique nécessaire à l’accumulation de capital. Mitchell décrit dans son livre ces mesures visant à restreindre le pouvoir des travailleurs : création de syndicats maison, appel à des briseurs de grève, constitution de stocks stratégiques énergétiques pour faire face à des imprévus (grèves, blocages). Ces mesures pour certaines d’entre elles, sont toujours appliquées de nos jours avec brio par la classe dirigeante. Ainsi en est-il des stocks stratégiques qui, s’ils sont conçus initialement pour pallier une défaillance de l’approvisionnement énergétique mondial, se révèlent aussi très pratiques pour limiter le « pouvoir de nuisance » des grèves syndicales. Le débat autour de l’insuffisance ou non des stocks stratégiques au cours des grèves contre la réforme des retraites, en raison du blocage des stocks et des raffineries opéré par les syndicats, en est le dernier exemple en date.
LE PASSAGE À L’ÈRE DU PÉTROLE
La logique du capital en termes d’approvisionnement énergétique est alors toujours la même : diminuer le pouvoir du camp du travail, en diminuant l’emprise des syndicats sur la production et la distribution de l’énergie indispensable à la mise en valeur du capital. La hausse de l’approvisionnement énergétique issu du pétrole peut, elle aussi, être expliquée pour partie par cette logique-là. En effet, le pétrole présente, sous ce prisme d’analyse, des avantages certains. Tout d’abord, il ne nécessite que très peu de travail humain pour être extrait et sort de lui-même une fois le trou creusé. Deuxièmement, les réserves de pétrole ne sont pas localisées sur les territoires des pays industriels développés. La proximité des gisements de charbon dans les pays occidentaux, qui était au début un avantage, était devenue un inconvénient en ayant permis la naissance de forces sociales contestataires importantes sur le territoire.
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Mitchell décrypte avec précision les conditions matérielles d’exploitation des gisements pétroliers. L’exemple du Moyen-Orient est assez flagrant. L’accès à une énergie pétrolière abondante et peu chère est un des facteurs déterminants, si ce n’est le plus important, pour analyser la politique des pays occidentaux vis-à-vis des pays producteurs de pétrole, du partage de l’Empire ottoman après la Première guerre mondiale (accords Sykes-Picot) à la guerre en Irak de 2003 en passant par la première guerre du Golfe de 1991. Mitchell montre comment l’histoire du Moyen-Orient est guidée par la volonté de l’Occident de mettre en place un contrôle impérialiste des ressources, favorisant la mise en place de pouvoirs locaux dont les intérêts de classe coïncident avec ceux des néoconservateurs. Dans ces pays, la « démocratie occidentale » n’avait pas sa place.

Puits de pétrole
À cet égard, il est très intéressant de voir comment les tentatives de reprise de contrôle de la manne pétrolière par les nations productrices ont été considérées – rarement d’un bon œil. Les exemples sont nombreux et ne concernent d’ailleurs pas que le pétrole : Irak, Venezuela, Libye, Kurdistan, Iran…
Le recours massif au pétrole s’explique bien entendu par des causes plus proprement « économiques » : baisse des ressources carbonifères en Occident, facilité d’extraction du pétrole, baisse des coûts de transport longue-distance, développement de l’automobile. Toutefois, le prisme d’analyse de Malm semble pouvoir expliquer aussi pour partie la préférence, partielle, donnée au pétrole sur le charbon. Il est intéressant de voir qu’en France, sur l’ensemble de l’énergie consommée en une année, seule la partie issue du nucléaire et des barrages – peu ou prou 20-25% de la consommation énergétique finale, est issue d’une production où les syndicats ont encore un pouvoir non négligeable. Pour le reste, pétrole, gaz et charbon, le capital a réussi, comme dans beaucoup d’autres pays, à se débarrasser, du moins partiellement, des entraves syndicales dans la mise en valeur du capital.
QUEL SYSTÈME ÉNERGÉTIQUE À L’AVENIR ?
C’est donc la logique intrinsèque de mise en valeur du capital qui semble avoir guidé les choix énergétiques des deux derniers siècles pour finalement se retrouver à l’origine du changement climatique. Sans énergie pour mettre en valeur le capital, la logique du capital s’effondre. Les énergies fossiles ont rempli ce rôle au cours des deux derniers siècles.
La solution optimale du point de vue du capital est et restera, sans contrainte exogène forte, le choix des énergies fossiles et de leur grande densité énergétique favorisant leur transport, permettant par là-même une meilleure mise en valeur du capital. Toutefois, les pressions environnementales, citoyennes et démocratiques commencent (modestement) à le contraindre à envisager un nouveau système énergétique. Pourtant, la logique capitaliste interne de mise en valeur du capital nécessite ce que Malm appelle « un levier général de production de survaleur », place occupée jusqu’ici par les énergies fossiles. Si les énergies nouvelles se révèlent incapables de remplir ce rôle, le système capitaliste n’aura probablement d’autre choix que de freiner au maximum la transition énergétique pour assurer sa survie.
Si la transition écologique devait bel et bien s’initier, plusieurs options sont concevables quant à la nature du système énergétique nouveau qui émergerait. Dans le cas de la France, on pourrait distinguer trois scenarii-limite, qui ressortent des débats actuels autour de la question énergétique, avec plusieurs variations et combinaisons possibles entre eux :
1. Une production qui continue à être majoritairement centralisée, avec une part importante de nucléaire répondant à l’électrification des consommations et au besoin de stabilité du réseau ;
2. Un système 100% renouvelable aux mains d’un nombre restreint de groupes, s’appuyant sur une organisation ubérisée du travail et une gestion libérale des marchés de l’énergie ;
3. Une croissance forte des systèmes énergétiques territoriaux totalement ou partiellement autonomes, gérés par les consommateurs et les collectivités territoriales.
Quelle serait alors, à la lecture de Malm et Mitchell, la solution plébiscitée par le capitalisme ?
Ndr : Un prochain article tentera de décrire les conséquences de chaque système et étudiera leurs conditions de possibilité afin de mettre en avant ce qui pourrait être la solution optimale du capital, ainsi que la solution qui pourrait être celle démocratiquement choisie.
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