Blog
-
Protection de la nature
- Par Thierry LEDRU
- Le 11/03/2021
Entre les paroles politiques et les actes, la marge est considérable et très rarement du côté de la nature.

https://reporterre.net/Moins-de-gardes-dans-le-Parc-national-des-Cevennes-nature-menacee
Le ministère de la Transition écologique a récemment annoncé la création de quarante postes pour les aires protégées. Insuffisant, répondent les agents de terrain. Dans le Parc national des Cévennes, après dix ans de suppressions de postes, les agents sont à bout, et craignent que leur mission de protection de la nature en pâtisse.
Florac, Ispagnac et Castelbouc (Lozère), reportage
Campés dans la pente recouverte d’herbes sèches et de genêts, jumelles en main, les deux hommes scrutent la montagne qui leur fait face. Une forêt de pins la recouvre en bonne partie. Vert foncé des arbres parfois percé du gris des falaises granitiques, ciel bleu clair dégagé, forts dénivelés... le paysage illustre parfaitement un slogan du début des années 2000, utilisé par un office de tourisme local : « Les Cévennes à l’austère beauté ». Une beauté que s’efforce de préserver depuis 1970 l’un des plus anciens parcs nationaux de France, celui des Cévennes, à cheval sur la Lozère, le Gard et l’Ardèche.
Un faucon pèlerin dessine sa silhouette dans l’azur. Un vautour fauve survole les pins, au loin, puis disparaît. Mais ce n’est pas eux que cherche aujourd’hui Jean-Pierre Malafosse, garde-moniteur au parc. Il pointe sa lunette vers une petite falaise. Sur une plateforme, des branches mortes ont été amassées. Un couple d’aigles royaux prépare son nid. Tous les ans, le garde repère l’endroit choisi par le couple pour nidifier puis le surveille comme du lait sur le feu. « Cela nous permet de dire aux forestiers où ils se trouvent », explique-t-il, désignant des coupes récentes dans la forêt. « J’ai demandé de laisser des arbres autour de la plateforme. Si on n’avait pas été là tout le temps, ils n’auraient pas tenu cinq ans. »
Jean-Pierre Malafosse, garde-moniteur au parc.
« Quand le parc a été créé, l’aigle royal était une espèce en train de disparaître, il n’y avait plus que trois ou quatre couples, dit Jocelyn Fonderflick, chargé de mission faune du parc. Maintenant, il y en a quinze. » En cinquante ans de parc national, la loutre, le castor, le faucon pèlerin, le loup, les chevreuils sont aussi revenus. Le vautour a été réintroduit avec succès. Autant de réussites dues en grande partie à la vigilance des gardiens du parc. Mais c’est à leur tour de se sentir en phase d’extinction. « On a été jusqu’à trente-huit gardes-moniteurs, se souvient Jean-Pierre Malafosse. On n’est plus que vingt-et-un. Les départs à la retraite ne sont pas remplacés. Avant, je m’occupais de deux communes et demie. Maintenant, c’est sept. »
« L’érosion de la biodiversité se fait par méconnaissance »
Ses missions sont aussi diversifiées que celles du parc : inventaires de la flore et la faune, pédagogie dans les écoles, accompagnement des touristes, maintien d’une bonne relation avec les sept cents habitants du cœur de parc, missions de police… « Je fais beaucoup moins d’activités pédagogiques qu’avant et j’échange beaucoup moins avec les habitants », remarque-t-il.
Jocelyn Fonderflick, chargé de mission faune du parc.
« On en arrive à faire des choix, regrette Jocelyn Fonderflick. Pour la première année, on a décidé d’arrêter le baguage des vautours. Interrompre ce suivi, le plus long qui existe pour une espèce réintroduite, c’est mettre à la poubelle des années de données. » Il désigne aussi, au creux de la vallée, un vieux pont en arches de pierre : « C’est le pont de Quézac. Il a été restauré. Mais on a appris seulement après qu’une colonie de chauves-souris y nichait. Elle a été détruite. L’érosion de la biodiversité se fait par méconnaissance. »
Mi-janvier, le gouvernement a présenté sa stratégie nationale pour les aires protégées, avec un objectif de 30 % des espaces naturels protégés en France d’ici 2030, dont 10 % sous protection forte (contre 1,8 % actuellement). « Une protection forte nécessite une connaissance fine, donc du personnel », rappelle notre spécialiste de la faune sauvage.
Pourtant, le parc national a perdu 16,5 postes équivalent temps plein en dix ans, quasiment 20 % de ses effectifs. En tout, l’ensemble des parcs nationaux métropolitains ont perdu entre 15 et 20 % de leur personnel sur la période, estime Kisito Cendrier, représentant du personnel et cosecrétaire de la section du Syndicat national de l’environnement-FSU du parc. « Ils ont aussi pris des postes sur les parcs existants pour créer les nouveaux : celui des Calanques en 2012 et celui des forêts en 2019 », ajoute-t-il.
Kisito Cendrier, représentant du personnel et cosecrétaire de la section du Syndicat national de l’environnement-FSU du parc.
Comme pour tous les fonctionnaires, l’érosion a commencé sous la présidence Sarkozy. « Au début, cela ne se voyait pas trop, c’était des départs en retraite, se souvient-il. Mais depuis trois quatre ans, on est vraiment en sous-effectif. » L’élu syndical décrit un lourd bilan social : la surcharge de travail amène stress, anxiété, perte de sens pour les agents qui font un métier de passion et même d’épuisement professionnel (burn-out). « En 2019, on avait obtenu un moratoire sur les suppressions de postes dans les parcs nationaux. Puis, fin 2020, on nous a annoncé dix nouvelles suppressions ! » Les présidents de parcs nationaux ont même écrit une lettre à Emmanuel Macron pour protester.
70 % de grévistes contre les suppressions de postes
Dans le Parc national des Cévennes, cela s’est rapidement concrétisé par la convocation d’une collègue par la direction : « On lui a annoncé que son poste était supprimé. Elle est chargée des archives et du centre de documentation, en poste depuis quinze ans. Cela a été un gros choc. » Le 4 février dernier, 70 % des salariés du parc ont fait grève pour protester. « Du jamais vu », assure Kisito Cendrier.
Depuis, des annonces gouvernementales ont inversé la tendance. Barbara Pompili et Bérangère Abba se sont félicitées, mercredi 24 février, de la création de quarante postes. vingt pour les parcs naturels marins, dix pour le nouveau Parc national des forêts et dix postes à répartir entre les autres parcs nationaux, soit en moyenne un par parc.
Pas mal, mais insuffisant, déplore Kisito Cendrier : « Rien que pour les Cévennes, ce sont quatre ou cinq postes qu’il nous faudrait. » Par ailleurs, l’incertitude plane encore sur l’avenir de leur collègue. Rien ne confirme que les annonces ministérielles sauveront son poste. « On attend. »
Et ce n’est pas le paisible écoulement de l’eau du Tarn qui apaise l’inquiétude des agents. Yannick Manche, chargé de mission Eau du parc, pourrait être, après l’archiviste, le prochain sur la liste. « Je suis là depuis quatorze ans. Mon contrat était renouvelé tous les trois ans. La dernière fois, il n’a été renouvelé que pour deux ans », détaille-t-il.
Yannick Manche, chargé de mission eau du parc.
Il est pourtant en train de finaliser une importante étude géologique pour retracer les chemins de l’eau, depuis le causse Méjean jusque dans le Tarn et la Jonte, qui coulent à ses pieds. « Je peux maintenant expliquer aux habitants que l’eau qui coule ici vient du cœur du parc national », se réjouit-il, devant une cascade émergeant d’une faille entre les roches et alimentant le Tarn. En cette fin d’hiver, l’eau est limpide.
La source de Castelbouc, en Lozère.
Il nous fait faire le tour des cinq résurgences de Castelbouc. Le village, accroché à la falaise, surplombe les gorges. Le lieu est hautement touristique l’été. « Si les gorges sont polluées et qu’on doit les fermer à la baignade, c’est la mort du pays. » Les élèves d’un collège local l’ont aidé à mesurer les débits des sources. On croise un spéléologue barbouillé de glaise sortant d’une grotte, avec lequel il commence une conversation animée. Les clubs de spéléologie du coin ont participé bénévolement à l’étude, explorant les entrailles du Causse pour y déverser les colorants qui ont permis de suivre l’eau. « On a fait des centaines de manips ! » se félicite Yannick Manche.
Yannick Manche, un des gardes du Parc national des Cévennes et un spéléologue.
Avec les habitants, il a ainsi acquis une connaissance plus précise du territoire, ce qui lui permet de prévenir les pollutions. « Cela coûte moins cher de faire de la prévention que du curatif », souligne-t-il. « Et dans le parc, on a les sources des bassins versants du Tarn, du Lot, une partie de l’Ardèche, les Gardons qui descendent dans le Rhône, les sources de l’Hérault, la Cèze. ». Si son poste est supprimé, c’est toute la surveillance des milieux aquatiques et la prévention de l’incidence des activités humaines qui n’aura plus de référent.
« Ça marche parce que j’habite ici, je suis présent sur le territoire »
« Depuis le temps que je suis là, les gens me connaissent. Tous ceux que je croise, je leur dis : “Si vous avez un projet, vous m’en parlez.” Ça marche parce que j’habite ici, je suis présent. » De l’abreuvoir à la station d’épuration, il permet que ces installations soient réalisées dans le respect des milieux naturels. « Le territoire est très rural, les collectivités ont très peu de compétences techniques. On est les seuls à pouvoir les apporter », souligne-t-il.
Le village de Castelbouc, à l’entrée des gorges du Tarn.
Le parc perd donc à la fois des postes, et le contact avec les habitants. « Souvent, on est la dernière administration présente », remarque encore notre spécialiste de l’eau. « Des gens vivent dans le parc, il est habité, il y a beaucoup de relationnel », explique Kisito Cendrier. « Tout ce paysage est modelé par des activités agricoles et forestières », enchérit Jocelyn Fonderflick, embrassant d’un geste les forêts de hauts pins qui alimentent la filière bois d’un côté, et un paysage de steppe entretenu par les moutons de l’autre.
« Les gens nous reprochent qu’ils nous voient de moins en moins, reprend Kisito Cendrier. Maintenant, on ne vient plus que quand il y a des problèmes. Les agents de terrain arrivent quand c’est trop tard, et se retrouvent obligés de verbaliser. On pense que c’est pour cela qu’il y a eu des tensions avec les agriculteurs. » En octobre 2019, une manifestation d’agriculteurs devant le siège du parc national, à Florac, a dénoncé la réglementation, qui les empêcherait de travailler. Le loup et le sanglier, peu appréciés des bergers et des cultivateurs, sont aussi des dossiers épineux qui demandent beaucoup de temps de médiation aux agents.
À Castelbouc, en Lozère.
Pourtant, cette coexistence fragile, c’est ce qui fait la particularité de ce qu’ils appellent le « parc à la française », qui a pour idéal de réussir à « vivre avec » la nature, plutôt que d’en interdire l’accès à toute activité humaine, voire à tout visiteur.
« S’il n’y a plus personne sur le terrain, la meilleure façon de protéger une zone est de la boucler, et de jouer sur la peur du gendarme, explique Jean-Pierre Malafosse. Il y a des coins en Europe où l’on aurait interdit l’accès à la zone autour de ce nid d’aigle. Vous mettriez un seul pied sur le chemin qui passe en dessous, vous écoperiez d’une grosse amende ! » Lunette sur l’épaule, il remonte la pente d’un bon pas, un peu essoufflé tout de même. Sa barbe et ses cheveux d’un blanc immaculé laissent deviner que la retraite approche. « C’est pour dans deux ans, confesse-t-il. Quand je suis arrivé au parc, j’étais le plus jeune. Maintenant, je suis le plus vieux ! Mais je ne sais pas si je serai remplacé. »
En attendant, ce vénérable syndicaliste n’abandonne pas le combat. « Protéger la nature, cela ne rapporte pas d’argent. Il faut que ça reste un service public, jamais le privé ne le fera », insiste-t-il.
-
"Les soulèvements de la Terre"
- Par Thierry LEDRU
- Le 11/03/2021
A diverses reprises, j'ai eu à échanger sur les actions menées ou à venir au regard de l'état de la planète et sur d'éventuelles "actions de force". Beaucoup de gens considèrent que c'est illégal et que ça ne doit pas être utilisé.
La question qui se pose est de voir si les organismes contre lesquels ces actions seraient menées ne sont pas eux-mêmes engagés dans des voies violentes.
Ne peut-on pas considérer que des sociétés industrielles, chimiques ou de n'importe quel autre secteur qui sont connus comme étant considérablement agressives envers la biodiversité ne peuvent pas être accusées de violence ? Etant donné que les conséquences de ces fonctionnements destructeurs mettent en péril la vie de milliers ou de millions de personnes, de quel côté se place réellement la violence ? Bien évidemment et malheureusement, les conséquences immédiates du fonctionnement de ces sociétés ne sont pas visibles, dans les faits mais il est indéniable que les effets sur le long terme le sont. Il s'agit d'une violence mortifère qui n'est pas perçue parce qu'elle se traduit par des conséquences qui ne peuvent pas actées sans que personne ne puisse venir émettre le moindre doute. C'est bien évidemment là-dessus que "jouent" les grandes industries. L'exemple de l'agriculture industrielle est incontournable. L'exemple de la pollution atmosphérique en zones urbaines et industrielles l'est tout autant. Les sociétés occidentales de par l'idée d'une croissance infinie fonctionnent dans un registre violent étant donné que les conséquences de ces systèmes impactent la vie des gens et dégradent la nature elle-même.
La question de la violence n'est pas si simple qu'on le croit...Il y a quarante ans maintenant que des scientifiques, des économistes, des sociologues alertent sur la violence de nos sociétés. L'indifférence, l'insouciance, le déni, les moqueries des élites politiques, des élites financières, des économistes de la croissance à tous prix, c'est là que prend forme la violence. Cette violence-là crée aujourd'hui le terreau de mouvements de contestation qui n'auraient pas eu lieu d'être si les idées sur un monde viable dans une croissance finie avaient réellement été analysées, discutées, expérimentées.

Une constellation de personnes en lutte pour un monde habitable et désirable propose un programme d’actions pour les saisons à venir. Faire cesser le ravage climaticide, se rassembler pour sortir de l’impuissance, (re)mettre les mains dans les terres et décider collectivement de leur futur, afin de se défaire du règne de l’économie. Première salve le 27 mars.
La liste des signataires est à la fin du texte.
Nous sommes des habitant·es en lutte attaché·es à leur territoire. Nous avons vu débouler les aménageurs avec leurs mallettes bourrées de projets nuisibles. Nous nous sommes organisé·es pour défendre nos quartiers et nos villages, nos champs et nos forêts, nos bocages, nos rivières et nos espèces compagnes menacées. Des recours juridiques à l’action directe, nous avons arraché des victoires locales. Face aux bétonneurs, nos résistances partout se multiplient.
Nous sommes des jeunes révolté·es qui avons grandi avec la catastrophe écologique en fond d’écran et la précarité comme horizon. Nous sommes traversé·es par un désir croissant de déserter la vie qu’ils nous ont planifiée, d’aller construire des foyers d’autonomie à la campagne comme en ville. Sous état d’urgence permanent, nous avons lutté sans relâche contre la loi Travail, les violences policières, le racisme, le sexisme et l’apocalypse climatique.
Nous sommes des paysan·nes. La France n’en compte presque plus. Avec ou sans label, nous sommes les dernier·es qui s’efforcent d’établir une relation de soin quotidien à la terre et au vivant pour nourrir nos semblables. Nous luttons tous les jours pour produire une nourriture saine à la fois financièrement accessible et garantissant une juste rémunération de notre travail.
Parce que tout porte à croire que c’est maintenant ou jamais, nous avons décidé d’agir ensemble.
Depuis longtemps, l’économie nous a séparé·es de la terre pour en faire un marché. Erreur fatale qui nous mène droit au désastre. La terre n’est pas du capital. C’est le vivant, le paysage et les saisons. C’est le monde que nous habitons, en passe d’être englouti par la voracité extractiviste. Après avoir enclos et privatisé les communs, le marché capitaliste et ses institutions précipitent aujourd’hui le ravage de la biodiversité, le bouleversement climatique et l’atomisation sociale.
L’ère Covid a achevé de rendre l’atmosphère irrespirable. Entassé·es dans des métropoles chaque jour plus invivables, confiné·es dans une existence hors-sol et artificielle, un sentiment d’étouffement nous étreint. Le coronavirus relève de la dévastation écologique, de l’exploitation globale de la terre et du vivant. Il dévoile notre totale dépendance à l’économie mondialisée, révèle la fragilité de cette fausse abondance étalée dans les rayons des supermarchés. La gestion gouvernementale a pour conséquence de reconfigurer l’économie (télétravail, dématérialisation...) tout en abolissant nos libertés fondamentales (loi sécurité globale, régime d’exception...).
Nous ne croyons pas dans une écologie à deux vitesses dans laquelle une minorité se targue de manger bio et de rouler en 4x4 hybride tandis que la majorité est contrainte de faire des jobs subis, de longs trajets quotidiens et de manger low-cost. Nous n’acceptons pas que les exploitants agricoles soient réduits au rang de sous-traitants suréquipés et surendettés de l’industrie agroalimentaire. Nous ne nous résoudrons pas à contempler la fin du monde, impuissant·es, isolé·es et enfermé·es chez nous. Nous avons besoin d’air, d’eau, de terre et d’espaces libérés pour explorer de nouvelles relations entre humains comme avec le reste du vivant.
Venu·es de toute la France, nous étions plus d’une centaine à nous retrouver à Notre-Dame-des-Landes le mois dernier. De sensibilités, de parcours et d’horizons très différents, un constat commun nous rassemble :
1 - La question foncière est à la croisée de la fin du monde et de la fin du mois, de la planète des écologistes et de la terre des paysans. Dans les dix ans à venir, la moitié des exploitant·es agricoles de France va partir à la retraite. Concrètement, près d’un tiers de la surface du territoire national va changer de main. C’est le moment ou jamais de se battre pour un accès populaire à la terre, pour restaurer partout les usages et les égards à même d’en prendre soin.
2 - Quoi qu’on puisse en penser ou en attendre, l’État laisse le champ libre au ravage marchand de la terre. Il organise le contournement des régulations foncières et environnementales qu’il a lui-même instituées. En guise de verdissement publicitaire, Macron rebondit sur la proposition de la Convention citoyenne sur le climat d’organiser un referendum pour « inscrire la défense de l’environnement dans la constitution ». Mais le même refuse d’interdire glyphosate et néonicotinoïdes. Le même s’apprête à bétonner à tour de bras en vue des JO de 2024. Il est grand temps d’établir un rapport de force pour faire redescendre l’écologie sur terre.
3 - Nos luttes comme nos alternatives sont absolument nécessaires mais, séparées les unes des autres, elles sont impuissantes. Syndicalisme paysan, mouvements citoyens, activismes écologiques, agitations autonomes, luttes locales contre des projets nuisibles, ne parviennent pas, seuls, à renverser la situation. Il est nécessaire d’unir nos forces pour impulser et inventer des résistances nouvelles, à la mesure du ravage auquel nous assistons stupéfait·es.
L’incertitude produite par la crise sanitaire ne doit pas nous empêcher de nous projeter et de nous organiser sur le long terme. Nous voulons faire advenir des soulèvements pour la défense de la terre comme bien commun. Nous voulons arracher des terres à l’exploitation capitaliste pour constituer des espaces libérés, propices à une multiplicité d’usages communs, de relations et d’attachements. Nous voulons défendre le monde vivant grâce à une agroécologie paysanne et solidaire, à la protection des milieux de vie et à une foresterie respectueuse. Cela commence par trois gestes :
1- Pour faire cesser le ravage, nous appelons à enclencher le frein d’urgence, à concentrer nos forces pour cibler, bloquer et démanteler trois des industries toxiques qui dévorent la terre : celles du béton, celle des pesticides et celle des engrais de synthèse. Nous nous retrouverons en juin et à l’automne pour des grosses actions de blocage d’industries.
2 - Remettre la terre entre nos mains et l’arracher des griffes des accapareurs exige que nous soyons chaque jour plus nombreux à remettre les mains dans la terre. Des centres urbains jusqu’aux confins des périphéries, nous appelons à des reprises de terres, par l’installation paysanne, le rachat en commun ou l’occupation. Nous nous retrouverons dès ce printemps pour des actions d’occupations de terres contre l’artificialisation.
3 - Pour restituer aux habitant·es et aux paysan·nes de chaque localité le pouvoir de décider de l’attribution, l’usage et la destination des terres, nous appelons à s’introduire en masse, chaises en main, dans les diverses institutions et lieux de pouvoir où se décide sans nous le devenir de la Terre. Nous ne pouvons laisser plus longtemps ce pouvoir entre les mains de la FNSEA et de l’agro-industrie, des aménageurs et des bétonneurs. Nous nous retrouverons à partir de la rentrée prochaine pour occuper ces lieux de décision.
La première saison des soulèvements de la Terre sera marquée par une première vague d’occupations de terres et de blocages contre le bétonnage : 27 mars aux Vaites à Besançon (jardins populaires vs extension urbaine), les 10 et 11 avril à Rennes à la Prévalaye (cultures collectives vs métropole), les 22 et 23 mai au Pertuis en Haute-Loire (paysans expropriés vs construction d’une déviation routière), les 19-20-21 juin à St-Colomban en Loire-Atlantique (défense du bocage menacé par les carrières de sable et le maraîchage industriel), au cours du printemps sur le plateau de Saclay dans l’Essonne (terres agricoles vs technopole), à partir du 29 juin (semaine d’actions de blocages d’envergure et simultanées ciblant l’industrie de la construction et du Grand Paris). Les 3-4 juillet, un grand rassemblement festif aura lieu pour célébrer la fin de la saison 1 sur des terres à défendre en Île-de-France.
La seconde saison des soulèvements de la Terre s’ouvrira en septembre par une marche populaire jusqu’aux portes du ministère de l’Agriculture et de l’alimentation à Paris. Elle sera prolongée tout au long de l’automne et de l’hiver par des actions de réappropriation dans les institutions et des blocages des industries qui empoisonnent les terres. Le programme détaillé de chacune de ces mobilisations est disponible sur lessoulevementsdelaterre.org
Faire date. Agir ensemble au fil des saisons. Jeter toutes nos forces dans la bataille. Remuer ciel et terre. Entre la fin du monde et la fin de leur monde, il n’y a pas d’alternative. Rejoignez les soulèvements de la Terre.
Depuis la Zad de Notre-Dame-des-Landes, le dimanche 24 janvier 2021.
Pour plus d’infos : lessoulevementsdelaterre.org
#SoulevementsTerre
mail - lessoulevementsdelaterre@riseup.net
twitter - @lessoulevementsdelaterre
fb - les soulèvements de la Terre
insta - infos.luttes.paysannesOrganisations, coopératives, associations et groupes du monde paysan et de la forêt
Adret Morvan (58,21,71,89), la Confédération Paysanne France, Conf’IDF, la coopérative bocagère (Notre Dame des Landes, 44), le collectif du Jardin des ronces (Nantes, 44), Collectif de Paysan-Forestier Longo Maï Treynas (07), des terres pour Auber (Aubervilliers, 93), GAB44 (Groupement des Agriculteurs Biologistes 44), GAB (25/90), ISF Agrista (Ingénieur.es sans frontières groupe Agricultures et souveraineté alimentaire), l’association les Jardins des Vaîtes (25), l’association Abiosol, l’association Vigilanceogm21, l’Atelier Paysan, la classe BPREA 3 de l´Ecole du Breuil (75), le GFA citoyen Champs Libres, les ami·es de la Confédération Paysanne, La Maison Paysanne de l’Aude, MIRAMAP (mouvement inter-régional des AMAP), Mouvement des coopératives Longo Maï, Nature et Progrès, Pôle INPACT (Initiative pour une Agriculture Citoyenne et Territoriale), le RAF (le Réseau pour les Alternatives Forestières), SCIC Couveuse Coopérative Les Champs des Possibles, Sème ta ZAD (Notre Dame des Landes, 44), SOS forêt France
Fermes
La Bête Rave (23), Baptiste Cousin (vigneron, 49), Bergerie La Pastorale (38), GAEC Ty Menez (35), Jardins de Vauvenise (70), l’association Lâche tout (Plessé, 44), la ferme ciboulette (Savagna, 39), la ferme collective de l’âne arrosé (79), la ferme collective de la Tournerie (87), la ferme de l’Oseraie (76), la ferme de la Pommeraie (39), la ferme des pailles (Quilly, 44), la ferme du Bouffay (44),
La ferme de Lachaud sur le plateau de millevaches (Creuse -23) la ferme du Limeur (44), la ferme Lou Vié Staou (38)la ferme du Moulin du Châtillon, la ferme du mouton noir (25), la ferme Duthilleul (70), la ferme en Cavale (ferme Paysanne et Pédagogique, 35), la ferme le Miam (Larchant, 77), le collectif de Vispens (St Affrique, 12), le collectif des jardins de Marsaü (65), le jardin debout (34), le jardin des tille légumes (21), le jardin des maraîchers (21), les Lombrics Utopiques (44), les trois parcelles (45), Romain Balandier paysan dans les Vosges, Récoltes et Semailles, ferme maraîchère (95)Collectifs, organisations, groupes, etc.
Alternatiba ANV COP 21 Besancon, Amis de la Terre France, ARPENT (L’Association pour la Restauration et la Protection de l’Environnement Naturel du Tonnerrois), Assemblée des usages de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (44), ATTAC France, Baronnies en transition (26), CAPEN71 (Confédération des Associations de Protection de l’Environnement et de la Nature pour la Saône et Loire), COLL•E•C - Collectif d’Échanges Citoyens du Pays d’Aix, Collectif l’Îlot Vivant (Rennes 35), La coopérative de le Maison Commune de la décroissance (85), collectif Jaggernaut - Editions Crise et critiques, comité Pli (revue, éditions, désertion), Désobéissance ecolo Paris, Espace autogéré des Tanneries (21), l’association Sciences citoyennes, l’Union syndicale Solidaires 25, l’association Après la Révolution, l’Internationale des Savoirs pour Tous, la Brigade d’Intervention Champêtre (BIC) (Rennes, 35), la cagette des terres (44), La Commune de Chantenay (44), la Coopération Intégrale du Haut Berry CIBH (18), la Foncière Antidote, le groupe « Ecologie sociale Liège », Les jardins de l’Engrenage (21), la librairie-café Les Villes Invisibles (Clisson, 44), la lutte des sucs : le collectif contre la RN88 de Haute-Loire (43), la tendance Emancipation intersyndicale et pédagogique, la ZAD du Moulin (67), le Carrouège - café culturel (58), le Chaudron des alternatives (centre Alsace), le collectif artistique ZO PROD (Poitiers 86), le collectif bassines non merci de la Vienne (86) et des Deux-Sèvres, le collectif l’Antivol (37), le collectif la tête dans le sable (St Colomban, 44), le collectif Le Sabot (revue littériaire de sabotage), le collectif Or de Question, le Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG), le collectif SAGA (Nantes, 44), le GRAPE (Groupe de Recherche et d’Action sur la Production de l’Espace), Ledokiosque (Lons le Saunier, 39), les casse-noix (26, 38), les militant·es du Plateau de Saclay, Maiouri Nature Guyane, NDDL Poursuivre Ensemble, Quartier Libre des Lentillères (21), Reprises de Terres, RER (Résistance Ecologiste Rennes), réseau RELIER (réseau d’expérimentation et de liaison des initiatives en espace rural), RISOMES (Réseau d’Initiatives Solidaires Mutuelles et Écologiques) (Malain, 21), Terrestres.org (Revue des idées et des écologies), UCL65 (l’union communiste libertaire 65), XR France, XR PEPPS, XR Poitiers, XR Besançon, Youth For Climate France, ZEA
Soutiens :
Alain Damasio (écrivain), Alain Jugnon (philosophe), Alessandro Pignocchi (auteur de BD), Alèssi Dell’Umbria (écrivain), Alexis Forestier (metteur en scène et musicien), Anselm Jappe (philosophe, auteur), Audrey Vernon (comédienne), Aurélie Trouvé (porte parole d’Attac), Baptiste Morizot (enseignant chercheur, écrivain), Baptiste Victor (enseignant bio/écologie, salarié paysan), Barbara Glowczewski (directrice de recherche au CNRS), Benjamin Fouché (auteur), Catherine Balteau (restauratrice de sculptures), Christiane Vollaire (philosophe), Christophe Bonneuil (historien, CNRS), Christophe Laurens (architecte), Claire Dupeux (étudiante), Corinne Morel Darleux (écrivaine), Damien Najean (architecte maçon), Didier Bergounhoux (documentariste), Dom Bouillet, Dominique Cerf (artiste), Dominique Gauzin-Müller (architecte-chercheur), Edith et Philippe Monvoisin, Emmanuelle Monnin, Emilie Hache (philosophe), Emmanuelle Rallu (retraitée), Eric Chapalain (educateur sportif / socio-culturel), Fabian Lévèque (doctorant), Fabrice Flipo, Fanny Ehl (designer militante), Franck Doyen (poète, 54), François Jarrige (historien), François Lotteau (médecin généraliste, 71), Françoise Guiol (comédienne, art thérapeute), Frédéric Barbe (géographe, Nantes, 44), Frederic Brun (ancien inspecteur général de l’agriculture, fondateur de la revue écologie et politique), Frédéric Neyrat (philosophe), Gaëtan du Bus de Warnaffe (ingénieur forestier indépendant, docteur en sciences), Geneviève Azam (essayiste), Geneviève Martinet, Geneviève Nouhaud (habitante campagnale), Gilles Clément (paysagiste), Gilles Fumey (professeur de géographie culturelle), Guillaume Faburel (enseignant-chercheur en études urbaines, université Lyon 2), Guy et Anne-Marie Second, Isabelle Fremaux (art-activiste), Itto Mehdaoui (metteuse en scène et comedienne), Jacques Caplat (agronome et anthropologue), Jacob Rogozinski (philosophe), Jacques Delamarre (futur paysan), Jean-Baptiste Fressoz (historien), Jean-Louis Tornatore (anthropologue), Jean-Loup Amselle (anthropologue), Jean-Luc Nancy (philosophe), Jean-Marie Gleize (écrivain), Jérôme Baschet (historien), Jocelyne Porcher (chercheure INRAE), Johan Grzelczyk (écrivain), John Jordan (art-activiste), José Bové, Josep Rafanell i Orra (psychologue, écrivain), Julien Blaine (poète), Kristin Ross (historienne), Laëtitia Moreau (réalisatrice de documentaire), Laure Ferrand (sociologue), Laurence Petit-Jouvet (cinéaste), Laurent Cauwet (auteur, éditeur), Léo Coutellec (philosophe des sciences), Liliane Giraudon (poétesse), Malcom Ferdinand (chercheur CNRS), Marie Christine Bayol (entrepreneuse salariée des Champs des Possibles), Marie-Anaïs Taillandier (étudiante), Martin Paquot (rhaspode de la revue Topophile), Mathias Rollot (architecte), Mathilde Dumontet (doctoresse en études théâtrales), Mathilde Girault (docteure en études urbaines), Michel Surya (directeur de publication de la revue Lignes), Miguel Benasayag (philosophe), Mireille Perrier (actrice, metteur en scène), Nataska Roublov (artiste), Nathalie Quintane (écrivain), Nathalie Blanc (géographe), Nelo Magalhães (doctorant), Nicolas Zurstrassen (auteur), Olivier Dubuquoy (militant écologiste), Olivier Vinay (vétérinaire, technicien agricole, professeur agrégé), Oscarine Bosquet (écrivain, enseignante en école d’art), Patricia Pol (universitaire militante), Patrick Bouchain (architecte), Philippe Quandalle (mathématicien), Pierre Bitoun (sociologue), Raphael Pauschitz (rhaspode de la revue Topophile), Raphaël Lhomme (auteur) , AuteurSégolène Darly (géographe), Sidoine (clown), Silvia Grünig Iribarren (architecte, urbaniste, professeure-chercheure), Sophie Wahnich (historienne), Thierry Grosjean (porte parole CAPEN71, membre de FNE BFC), Thierry Paquot (philosophe), Véronique Guislain (bénévole Terre de Liens), Yves Peutot
Pour signer : lessoulevementsdelaterre@riseup.net
-
La vie moderne
- Par Thierry LEDRU
- Le 10/03/2021
http://www.qobuz.com/info/Qobuz-info/Video-du-jour/Joshua-Bell-fait-la-manche-dans-le8742
Un musicien de rue était debout dans l'entrée de la station "L'Enfant Plaza" du métro de Washington DC.
C'était un matin froid, en janvier.
Il a joué durant quarante-cinq minutes.
Pour commencer du Bach, puis l'Ave Maria de Schubert, du Manuel Ponce, du Massenet et de nouveau Bach.
A cette heure de pointe,
il était près de 8h du matin, quelque mille personnes ont traversé ce couloir, pour la plupart en route vers leur travail
Celui qui a marqué le plus d'attention fut un petit garçon d'environ trois ans.
Sa mère l'a tiré, pressée, mais l'enfant s'est arrêté pour regarder le violoniste.
Finalement sa mère l'a secoué et agrippé vivement afin qu'il reprenne le pas.
Toutefois, en marchant, l'enfant a gardé la tête tournée vers le musicien
Durant les trois quarts d'heure de jeu du musicien,
seules sept personnes se sont vraiment arrêtées pour l'écouter un temps.
Il a récolté en tout et pour tout 32 dollars !
Quand il a eu terminé de jouer
personne ne l'a remarqué.
Personne n'a applaudi.
Une seule personne l'a reconnu, sur plus de mille .
Personne ne se doutait que ce violoniste était Joshua Bell, un des meilleurs musiciens sur terre.
Il a joué dans ce hall les partitions les plus difficiles jamais écrites, avec un Stradivarius de 1713 valant 3,5 millions de dollars !
Deux jours avant de jouer dans le métro, sa prestation au théâtre de Boston était «à guichet fermé» avec des prix avoisinant les 100 dollars la place.
C'est une histoire vraie
L’événement Joshua Bell, jouant incognito dans une station de métro, a été organisé par le « Washington Post » dans le cadre d'une enquête sur la perception, les goûts et les priorités d'action des gens.
Les questions étaient :
• dans un environnement commun, à une heure inappropriée, pouvons-nous percevoir la beauté ?
• Nous arrêtons-nous pour l'apprécier ?
• Pouvons-nous reconnaître le talent dans un contexte inattendu ?
Une des possibles conclusions de cette expérience pourrait être :
Si nous n'avons pas le temps pour nous arrêter et écouter l'un des meilleurs musiciens au monde jouant quelques-unes des plus belles partitions jamais composées, à côté de combien d'autres choses exceptionnelles passons-nous ?Est-ce donc cela la vie ?
Et lorsque une personne va passer des heures à regarder des arbres, assise, immobile, à écouter le chant des oiseaux ou le murmure d'un ruisseau, et qu'elle ne travaille pas, qu'elle n'a aucune activité sociale, beaucoup diront que cette personne est marginale, hors cadre, que c'est une personne "bizarre". Et que toutes les autres, celles qui courent au travail, sont des gens normaux, dans une vie normale, avec des occupations normales.
La vie moderne.
Il ne s'agit pas de critiquer les gens qui ont un travail et y courent. Je l'ai fait pendant 37 ans. La question à se poser est de savoir si c'est une vie normale, si c'est un mode de vie qui mérite l'importance qu'on lui accorde, si c'est une vie qui nous comble ou une vie qui nous désagrège.
Il est clair que ma situation de retraité plaide pour ce genre de réflexions et que je n'avais pas vraiment le temps, ni encore moins l'envie de me poser ces questions lorsque j'étais responsable de trente enfants dans ma classe. Je pense aujourd'hui que l'absence profonde de questions ne venait que d'une chose : la peur de réaliser que tout cela était "anormal" et d'y avoir pourtant consacré toute mon énergie. C'est un phénomène connu que celui qui nous fait continuer dans une voie alors qu'on sait qu'elle n'est pas la meilleure, uniquement au regard de tout le chemin déjà parcouru. S'arrêter revient en fait à s'avouer que pendant des milliers de jours, on s'était trompé.
-
Analyse des arguments climato-sceptiques
- Par Thierry LEDRU
- Le 09/03/2021

Le réchauffement climatique se pose comme une problématique complexe, qui conduit et conduira encore et toujours à de nombreux débats, polémiques, articles, controverses.
Depuis quelques années, des scientifiques surnommés communément « climato-sceptiques », remettent en cause la théorie officielle portée par le GIEC, organisme de l’ONU, affirmant avec un haut niveau de confiance que le réchauffement est largement imputable aux activités humaines, du fait de l’émission dans l’atmosphère de grandes quantités de gaz à effet de serre. La question essentielle est toujours la même, les hommes sont-ils responsables de ce changement ou bien est-ce tout simplement la nature (soleil compris) qui brouille le jeu de nos pensées ?
Je vais dans cet article parler du cadre dans lequel devrait s’inscrire l’opposition aux thèses officielles, de la fragilité des arguments avancés, de quelques phénomènes qui méritent un développement tout particulier (notamment certaines dynamiques).
Je précise qu’il est essentiel et bénéfique que des scientifiques dissèquent les rapports du GIEC espérant y trouver des failles, des contradictions, des trucages, des erreurs de procédés, de constructions, de méthodes, de relevés, des modèles imparfaits, etc. en vue de réfuter une théorie trop largement admise à leurs yeux. Encore faut-il qu’il y ait une solidité, une robustesse dans l’argumentaire proposé, que la démarche reste scientifique, et que cela soit fait en toute indépendance, honnêteté et sincérité. Comme on le verra, c’est loin d’être toujours le cas.
FAIBLESSE ET FRAGILITE DES ARGUMENTS
Privilégions la science
La science du climat s’appuie sur les sciences de la physique et de la chimie (thermodynamique, électromagnétisme, optique, …) celles qu’on appelle « sciences dures », implacables, également sur les sciences naturelles (par exemple, le vivant pour analyser les puits de carbone), tout en s'inscrivant dans des processus et des dynamiques complexes, où là les « vérités » peuvent se discuter (l’interdisciplinarité par excellence !). Pour être recevables, les arguments contre les théories du GIEC doivent s'inscrire dans cet espace là. Or parfois, on constate facilement que certains arguments visant à détruire ses conclusions flirtent avec la dimension politique (mission orientée, complot, …), qui en aucun cas constitueraient une preuve implacable établissant qu’une théorie est fausse. Certes, le plan politique ne peut-être complètement écarté, car tout peut devenir politique dans notre monde où la représentation marchande est forte, où les influences (lobbies) sont sans cesse croissantes, où tout peut s’acheter y compris les théories et les idées. Mais l’aspect politique me paraît assez secondaire, au regard des contributions qui visent à éclairer le monde et les décideurs politiques de l’état des connaissances actuelles.
Le CO2 ne serait pas responsable !
Les études du GIEC établissent que le CO2 est le principal gaz à effet de serre responsable du réchauffement, de par sa contribution à ce qu’on appelle le forçage radiatif (plus de 50% de l’effet additionnel). Pour mettre en défaut ces propositions, il faut soit démontrer que le CO2 n'est pas un gaz à effet de serre, donc neutre dans la dynamique climatique, ou bien admettre que le CO2 est un gaz à effet de serre en soutenant que l'augmentation de sa concentration dans l'atmosphère de 40% par rapport à l’ère préindustrielle n'a pas (ou très peu) d'effet sur le bilan radiatif global. Or, les démonstrations qui vont dans ce sens paraissent assez peu convaincantes. Le bilan radiatif de la planète est assez bien connu, ainsi que les effets du CO2 et autres gaz à effet serre sur la température (sensibilité climatique qui est une fonction logarithmique). Bien sûr, les différentes méthodes de calcul aboutissent à des résultats différents, à cause des interactions et rétroactions différemment analysées et pondérées, mais globalement ils montrent qu’un doublement de la teneur en CO2 (prévu à la fin du siècle) provoque un forçage radiatif non négligeable, intégrant les rétroactions positives qui viendraient amplifier le seul « effet CO2 » (comme la plus grande quantité de vapeur d’eau dans l’atmosphère) ou les rétroactions négatives qui au contraire pourraient en atténuer les effets. C’est pour cela que les scientifiques du GIEC proposent d’agir vite, même très vite, d’autant plus que des phénomènes d’emballement sont déjà à l’œuvre.
La fragilité des arguments
Certains arguments contre les théories du GIEC sont assez fragiles, comme l’idée du décalage entre température et CO2 dans les climats du passé, censé démolir tout un édifice, idée sur laquelle je reviendrai en pointant les fréquentes confusions entre corrélation et causalité. Certains opposants n’hésitent pas à glisser leurs « vérités » comme des évidences, par exemple en interprétant les graphiques selon des angles qui les arrangent (interprétation rapide de la relative stagnation des températures de 1998 à nos jours, période trop courte pour en tirer des conclusions). On peut admettre qu’ils sont souvent de brillants scientifiques, mais il est bien connu que certains sont payés par des firmes, des industries, notamment pétrolières, pour développer des théories « agréées » par ces lobbies ayant tout intérêt à faire perdurer notre monde carboné.
Rappelons que le climat s'inscrit dans des dynamiques, or, vous remarquerez qu’il est rarement prononcé dans leurs discours les mots ou expressions suivantes : interaction, rétroaction positive, rétroaction négative, délai, inertie, équilibre, déséquilibre, point de rupture, transition de phase, bifurcation, amplification, sensibilité aux conditions initiales, divergence, effecteur, ... Très curieux lorsque l'on parle des systèmes complexes, où cette terminologie ne peut être ignorée.
DEUXIEME PARTIE : QUELQUES POINTS IMPORTANTS SUR LES DYNAMIQUES
Il faut raisonner à la fois en globalité et en dynamique
L’embellie de l’an mil au Groenland (terre verte presque accueillante !), souvent citée pour attester que dans des périodes relativement récentes il y a bien eu des phases de réchauffement naturel, devient vite une évidence chez les négateurs : l’homme est bien hors de cause puisque un réchauffement s’est bien produit dans un passé pas si lointain. Or, le problème est de savoir si seule cette région était concernée ou bien la planète entière, et quelles en étaient les causes. Le raisonnement global exige quelques précautions vis-à-vis des analyses réductrices de contextes, qui ne s’inscriraient pas dans un schéma général (exemple : les courants marins influencent beaucoup les régimes de températures sur une zone géographique, un phénomène purement localisé). Quand la terre se réchauffait au début du 2ème millénaire, il y avait toute chance que l'arrivée de facteurs contraires ralentirait et inverserait la tendance (facteurs inversés, ou rétroactions négatives versus rétroactions positives ou emballements en œuvre actuellement).
Tout cela pour illustrer le fait que les auteurs qui récusent la thèse officielle du GIEC proposent rarement des analyses sur les dynamiques futures qui viendraient mettre en défaut les processus décrits. J'en reviens toujours aux dynamiques car c'est le plus important à mon sens. Il ne faut pas focaliser sur des instantanés. Aujourd'hui on est à 400 ppm en concentration de CO2 (parties par million), demain on sera à 500 ppm ou plus, c'est à dire le double de la moyenne des 800000 ans passés. Pour imager, on peut dire que ce n'est pas avec des analyses de sang que l’on comprendra la régulation de la glycémie.
Attention aux confusions corrélations / causalités (retard CO2 sur la température)
Je reviens sur l’idée souvent avancée par les climato-sceptiques concernant la corrélation ou la causalité entre la température et la concentration de CO2. L’histoire du climat, révélée avec l’étude des carottes glaciaires, des sédiments marins, nous apporte des éléments précieux, mais parfois remis en question à cause des incertitudes sur les datations et de la complexité des analyses. Je n’irai pas plus loin. Je pose simplement la question cruciale suivante :
Quand 2 variables varient (quasi) simultanément à la hausse ou à la baisse, comme c’est un peu le cas de la courbe des températures et du CO2 sur 800000 ans (recul que l’on a aujourd’hui avec l’analyse des glaces en Antarctique), en supposant que l’évolution du CO2 ait un retard sur l’évolution de la température (ce qui reste à prouver), que peut-on en déduire ?
Il y a causalité linéaire entre les deux variables. Première causalité: l'augmentation du CO2 est la conséquence de l'augmentation de la température. Deuxième causalité: l'augmentation de la température est la conséquence de l'augmentation du CO2. Pas très logique pour nos petits esprits vu que le décalage nous fait pencher en faveur de la 1ère hypothèse! Les variables sont juste corrélées, il n’y a donc pas de liaison de cause à effet. C'est un facteur exogène qui fait varier les 2 variables en même temps (ou des facteurs). L'une n'influence pas l'autre et inversement. On a affaire à une causalité circulaire: la température fait augmenter le CO2 et le CO2 fait augmenter la température. En supposant qu'une première impulsion (même de longue durée) est exogène au phénomène circulaire. A noter que beaucoup de phénomènes dans la nature évoluent selon ce type de causalité. Le phénomène « A » influence le phénomène « B », et « B » en retour influence « A ». On ne pas conclure, car on oublie le contexte ou on ignore trop de choses sur le système étudié.
Réponse : si on analyse uniquement les courbes en question, on ne peut rien conclure. Il faut faire intervenir d’autres éléments pour édifier une hypothèse sérieuse. Des scientifiques commettent volontairement ou non cette négligence. Soit ils tombent eux-mêmes dans le piège de la confusion corrélation/causalité, ce qui est peu probable, soit ils profitent de l’ignorance pour tordre une réalité. De toute manière, là n’est pas le problème, car dans le passé lointain, l’Homme n’ayant pas encore sévi, les grandes variations climatiques se sont réalisées sur plusieurs milliers ou dizaines de milliers d’années, accompagnant les cycles astronomiques. Il est peu probable que le CO2, en tant que phénomène impulsif, ait été à l’origine de l’augmentation ou de la diminution des températures dans le passé. Il a peut-être seulement joué le rôle d’amplificateur, par des variations de concentration non négligeables évoluant entre 180 et 300 ppm maximum.
La problématique actuelle est totalement différente
Aujourd’hui, le problème est tout autre. Il faut oublier les grands cycles astronomiques. Les facteurs agissant globalement sur la planète et sur le long terme, en dehors du compliqué périple de notre planète, sont à chercher du côté du soleil, des gaz à effets de serre, ou bien de l’activité volcanique (produisant des aérosols). Au regard des évolutions de l’irradiance solaire, le soleil ne semble pas être en cause. Le CO2 a augmenté depuis l’ère préindustrielle de 120 ppm (parties par million), la même ampleur de variation constatée sur les grands cycles des 800000 ans passés. Le forçage radiatif est important (et ce n’est pos fini!) et nous n’avons pas de précédent qui nous permettrait de connaître la réelle contribution du CO2 au réchauffement, pour une telle impulsion et sur une durée aussi courte. On ne peut s’appuyer que sur des modèles. J'ai envie de prendre le phénomène CO2 comme un point de départ, une forme d'impulsion, qui au-delà se son propre effet appelé à perdurer (certainement non négligeable) va provoquer d'autres phénomènes venant en renforcement par le biais des boucles de rétroaction.
Points de rupture liés aux phénomènes de transition de phase.
Les phénomènes naturels, les évolutions, dépendent non seulement des variations et des amplitudes des facteurs qui les gouvernent, mais également des niveaux. Quand les températures moyennes dans une région passent de -20°C à -17°C, il ne se passe rien sinon pas grand chose. Quand elles passent de -2°C à +1°C, « il se passe tout ». On est sur une transition de phase, l'eau passant de l'état solide à l'état liquide, provoquant des ruptures, des bifurcations. C'est ce qui se passe avec la fonte de la banquise et de l'inlandsis et de tous les autres glaciers sur la planète. L'albédo diminue en arctique, car il y a moins de surface de glace pour réfléchir les rayons solaires, et de fait une plus grande absorption de la chaleur rayonnante par les eaux qui vont donc être réchauffées accentuant le phénomène de fonte. Un exemple intéressant de boucle de rétroaction !
Beaucoup de régions voient leurs températures en été approcher les 0°C et le moindre réchauffement subi provoque des ruptures (+1°C suffit!). Donc il faut définitivement effacer les schémas linéaires, les extrapolations, etc.
Pour glisser une petite note d’humour, prenons un exemple de rupture chez l’être humain lié à la température … Si on peut en première approximation considérer qu'en état de maladie, la température du corps varie proportionnellement à l'intensité de l'infection, au delà de 42 ou 43°C, il y a un vrai point de rupture qui nous conduit droit vers la mort. Une belle transition de phase et définitive ! Quand je dis que la nature n'est pas linéaire .... !
La rapidité du phénomène
Il y a un point important sur lequel il faut insister qui est la rapidité du réchauffement, la dimension temporelle. On voit sur les graphiques que les évolutions climatiques significatives au niveau planétaire (et non pour une zone géographique) se produisent sur au moins 10000 ans, le temps par exemple de passer d'une période glaciaire à une période plus chaude. Pour nous, les humains de passage, pas très à l’aise avec les dimensions temporelles, face à un univers (ou une Terre) qui compte en milliers, millions ou en milliards d’années, l’évolution s’est produite sur quelques décennies seulement, une toute petite différence d'échelle, et comme par hasard au moment où les émissions de GES se sont accélérées ! Oublions un instant notre anthropocentrisme, et pensons à une nature à qui on impose des ultimatums d’adaptation (par exemple la désynchronisent des interdépendances). La nature a besoin de temps, il a fallu 4 milliards d'années pour passer de la 1ère cellule à l'homme. La marche vers la complexité et l'intelligence est longue et laborieuse. La marche vers la destruction est immédiate!
Et même en supposant que le GIEC ait tort
Supposant que le CO2 en surplus dans l'atmosphère n'influence pas le climat et que par conséquent l'homme est dégagé de toute responsabilité en la matière, peut-il au moins endosser la responsabilité d’autres problématiques comme l'acidification des océans et de tous les déséquilibres et désordres qui en résultent? Auquel cas, n'est-il pas urgent de stopper nos émissions au nom de tous ces écosystèmes qui n'ont pas la possibilité d'organiser leur propre COP21 et faire entendre leurs doléances ? Je crois que la question se pose.
Conclusion
Difficile de conclure sur un tel sujet, aux facettes multiples. La meilleure conclusion sera celle du lecteur. Cependant j’insiste pour terminer sur les 2 points suivantes :
Les dangers tiennent dans les boucles de rétroaction qu'on a enclenchées nous les hommes inconséquents, et les fortes inerties des systèmes écologiques et climatiques. Le retour arrière semble impossible, sauf sur des milliers d'années.
Pour analyser correctement les phénomènes terrestres donc climatiques, il faut absolument intégrer le temps, l'espace, les systèmes ouverts, et la complexité. Il faut introduire dans le raisonnement les causalités circulaires, tout simplement parce que les systèmes complexes transforment les causalités simples (linéaires) par le jeu des interactions et des rétroactions. Toute négligence sur ces aspects provoque l'écroulement des théories.
-
De notre responsabilité
- Par Thierry LEDRU
- Le 09/03/2021
Quand la philosophie aide à penser le réchauffement climatique et notre responsabilité
20 octobre 2019·8 min de lecture

Nous, qui grandissons, vieillissons, vivons aujourd’hui, quel monde allons-nous transmettre à nos enfants? À nos petits-enfants? À ceux qui vont naître dans 100, 200, 1000 ans? N’avons-nous pas le devoir de leur léguer une planète habitable? (Photo: buradaki via Getty Images)
Plus
PHILOSOPHIE - La planète se réchauffe, les glaciers fondent, des espèces vivantes disparaissent. Nous, qui existons aujourd’hui, avons encore la chance de vivre sur une Terre habitable, malgré le réchauffement climatique criant. Mais les générations futures pourront-elles en dire autant?
Les scénarios imaginant le monde dans les années à venir sont déconcertants. Ils interrogent sur la planète qui accueillera les générations suivantes. Nous, qui grandissons, vieillissons, vivons aujourd’hui, quel monde allons-nous transmettre à nos enfants? À nos petits-enfants? À ceux qui vont naître dans 100, 200, 1000 ans? N’avons-nous pas le devoir de leur léguer une planète habitable?
39% des personnes interrogées dans un sondage réalisé par Yougov pour Le HuffPost estiment que notre génération a une dette envers les futures. 22% affirment même que cette responsabilité était déjà celle de nos parents.
Que devons-nous à ces générations futures qui nous regardent faire, ou plutôt ne pas assez en faire? C’est une interrogation qui en soulève bien d’autres, tant les enjeux sont complexes. S’agit-il d’une question d’ordre moral, juridique ou les deux? Qui doit à qui? Parle-t-on des individus, du collectif, des entreprises ou des États? De nos descendants directs, enfants et petits-enfants, ou des personnes qui verront le jour dans mille, deux mille ans? Doit-on se projeter jusqu’à la nuit des temps?
“Le Principe responsabilité”
En philosophie, c’est l’Allemand Hans Jonas qui a introduit la question des générations futures dans sa pensée, développée en grande partie dans “Le Principe responsabilité”, publié en 1979. Son constat est simple: les dangers qui planent sur la Terre mettent en péril la survie de l’humanité. Il faut tenir compte du pire scénario possible qui est celui de la disparition des êtres humains. Partant de là, il développe une heuristique de la peur; c’est à partir de cet effroi que l’homme va entreprendre des actions responsables, qui ne mettent en péril ni l’existence des générations futures ni leur qualité de vie sur Terre.
Si pour ce philosophe, il était évident que nous sommes responsables de la planète léguée aux générations à venir, il est loin d’être le seul. Catherine Larrère, professeure émérite à l’Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne, spécialiste des éthiques et politiques liées à la crise environnementale et aux nouvelles technologies, contactée par Le HuffPost, est catégorique: ”à partir du moment où nous réalisons des actions qui ont des conséquences à très long terme, oui, nous avons des obligations vis-à-vis de ceux qui vont vivre après”. Mais elle concède qu’une fois cela dit, la conception d’un devoir envers les générations futures n’a rien de simple. “Parle-t-on des générations qui vivront dans 300, 500, 1000 ans? Existeront-elles encore? Ce n’est pas la même vision des choses. On peut certainement prendre des engagements pour la génération suivante, mais après?”, s’interroge-t-elle.
“Bien sûr, répond également Dominique Bourg, philosophe et professeur à l’université de Lausanne, en Suisse. De quel droit leur laisse-t-on une planète moins habitable? Nous avons la capacité de voir ce qui arrive, les jeunes devraient donc nous en vouloir.”
Greta Thunberg ne dirait pas le contraire, elle qui, lors du sommet de l’ONU en septembre dernier, a laissé sa colère s’exprimer et affirmé: “les yeux de toutes les générations futures sont braqués sur vous. Si vous décidez de nous laisser tomber, je vous le dis: nous ne vous pardonnerons jamais.”
Responsabilités individuelle et collective
Mais en vouloir à qui? À nous, qui prenons l’avion pour aller en vacances, montons dans notre voiture pour aller au travail et consommons un peu trop de viande? Ou aux entreprises et aux États?
Pour Dominique Bourg, auteur, entre autres, de “Le marché contre l’humanité”, il est évident qu’il existe une “responsabilité minimum”, celle de tout un chacun, qui concerne les comportements du quotidien (transports, alimentation, etc.). Mais selon lui, “l’individuel ne va pas sans le collectif”. Si une prise de conscience de chacun est nécessaire, elle doit s’accompagner de celle des États. Sur ce point, il est rejoint par Catherine Larrère, qui estime également que le réchauffement climatique ne sera pas endigué “sans un profond changement de comportement... Mais culpabiliser les individus, qui ne font ‘pas grand-chose’ à côté des États qui sont d’énormes pollueurs, ne sert à rien”, affirme-t-elle.
Là encore, reste à savoir comment procéder. Si l’on estime que la coercition est la réponse adéquate, “les actes intentionnels doivent-ils être les seuls à pouvoir être condamnés? Ou chaque action qui a des conséquences sur la planète? Comme le fait de monter dans sa voiture et de polluer avec du CO2”, se demande la philosophe.
Écocide, les droits de la nature
Certains spécialistes, comme la juriste Valérie Cabanes, estiment que la nature devrait être considérée comme un “sujet de droit” et l’écocide, c’est-à-dire un crime contre l’environnement, reconnu. Cela permettrait, selon elle, “la poursuite des personnes physiques et morales soupçonnées de porter atteinte à la sûreté de la planète”. Ces crimes pourraient relever des compétences de la Cour pénale internationale (CPI), mais on est encore très loin de ce cas de figure.
Autre question, d’ordre éthique plutôt que juridique: est-il juste de “pénaliser” les générations actuelles, vivantes, au profit des générations futures, pas encore nées? Nul doute que pour certains, la priorité devrait par exemple être de lutter contre la pauvreté actuelle, plutôt que pour les conditions de vie des futurs Terriens. Si tant est que l’on puisse hiérarchiser les plus grands maux de ce monde.
Des recours à la justice ont déjà eu lieu. Récemment, Greta Thunberg et quinze autres jeunes ont porté plainte contre cinq États pour “inaction climatique”. Cette action ne devrait pas entraîner de sanctions contre les pays accusés, mais une autre plainte, déposée en 2015 par l’ONG de défense de l’environnement Urgenda, contre les Pays-Bas, a connu plus de succès. Le tribunal de La Haye avait en effet ordonné à l’État néerlandais de réduire ses émissions de gaz à effet de serre d’au moins 25% d’ici à 2020.
Pour Dominique Bourg en revanche, il ne s’agit même pas de parler de coercition. “On est en train de retirer aux générations suivantes le nécessaire. De leur retirer ce qui permet à la Terre d’être habitable. Cette destruction a déjà des conséquences irréversibles et c’est le devoir de chacun d’agir. Ce qui compte avant tout, c’est la coordination entre les États, qui doivent contrôler leurs flux, renoncer à la croissance, et les individus, qui en tant que consommateurs, suivent ce modèle”, estime-t-il.
“Fiction utile”
L’un des exemples allant en ce sens, plutôt que dans la pénalisation des générations vivantes au profit des futures, est celui de la Norvège. Ce pays a en effet mis en place un fonds public à destination des générations futures. Depuis des années, l’argent qu’il tire des activités pétrolières ou gazières est investi dans ce fonds. En 2018 par exemple, 23 milliards d’euros en dividendes, intérêts et loyers ont été ajoutés à ce fonds, souligne Libération. Que va en faire la Norvège? “Ce sont les économies du peuple norvégien. Nous en prenons soin pour les générations futures”, affirme Marianne Groth, secrétaire d’État aux Finances. Selon Usbek & Rica, un conseil d’éthique a même été créé pour désigner quelles sont les actions dans lesquelles il ne faut surtout pas investir, comme celles qui portent atteinte à la planète.
Définir les contours de la notion de responsabilité vis-à-vis des générations futures est loin d’être évident. N’est-elle qu’une “fiction utile”, pour reprendre les mots de Hans Jonas, destinée à nous faire prendre conscience de l’urgence de la situation? Ou doit-elle prendre corps à travers la loi? Quelle que soit la réponse, une certitude: les générations actuelles, bien vivantes, sont de plus en plus conscientes du manque d’action en faveur de l’écologie. Et en même temps qu’elles bousculent nos habitudes et certitudes, elles mettent en avant l’existence d’une responsabilité collective qui est la nôtre.
L’avion, c’est fini. Il va falloir se mettre au vrac et ne plus manger de viande. Mais aussi arrêter d’acheter la fast fashion et ne pas trop allumer le chauffage cet hiver.
Malgré tous les efforts que vous faites, l’inquiétude grandit. Et si c’était trop tard? Comme beaucoup de personnes, vous souffrez d’éco-anxiété, cette angoisse liée à la perspective du réchauffement climatique. Cette inquiétude n’est pas forcément le signe d’une paralysie, elle pourrait aussi avoir des conséquences positives. Plus concernés, engagés, touchés par les évolutions de notre planète, nous avons enfin pris conscience que nous devions changer.
À l’occasion du lancement de LIFE, Le HuffPost s’intéresse aux contours de cette éco-anxiété ainsi qu’à tout ce qu’elle pourrait engendrer de bon dans les années à venir. Comment parler aux enfants du réchauffement climatique? Que devons-nous aux générations futures? De plus en plus de groupes de soutien voient le jour, à quoi servent-ils? Comment agir, au quotidien, pour lutter contre les angoisses liées à ce futur incertain?
Vous trouverez des réponses à ces questions dans notre dossier (mais on ne peut vous garantir que vous ressortirez de cette lecture avec encore plus d’interrogations).
-
Philosophie et réchauffement climatique
- Par Thierry LEDRU
- Le 09/03/2021
Philosophie et réchauffement climatique
10 février 2019
4 minutes de lecture
France Culture organise un forum annuel en partenariat avec la Sorbonne. Pour l’édition 2019, l’environnement était la star. Cet article est librement inspiré de la table-ronde « Les chemins de la philosophie» avec Dominique Bourg (philosophe), Cynthia Fleury (philosophe) et Pierre-Henri Castel (psychanalyste).
Penser la fin d’un monde ou la fin du monde
Le constat scientifique de la crise environnementale et notamment du réchauffement climatique annonce l’imminence de la catastrophe. De fait, s’agit-il de penser la fin d’un monde ou bien la fin du monde ? La fin d’un monde, c’est la fin de l’homme « possesseur des lieux » viases activités humaines, comme l’affirmait Descartes. Continuer dans cette direction sans prendre en compte l’impact environnemental de ces activités revient un peu à l’expression : « Savoir que l’on fonce dans un mur et accélérer quand même ». Quant à la fin du monde, c’est la thèse de la collapsologie qui est l’étude scientifique de l’effondrement de notre société voire de notre espèce ou de la biosphère.
Désastre global et inaction individuelle
Le caractère irréversible et global de la crise environnementale conduit toujours à une inaction individuelle au niveau comportemental. Pourquoi ? A partir d’expériences terrain, lectures, suivi de l’actualité et participation à des événements scientifiques et médiatiques, Sorb’on livre ses pistes :
La menace environnementale n’est pas visible à nos yeux car elle n’affecte pas notre quotidien (pas de catastrophes naturelles ni d’envol des prix des matières premières). De fait, la prise de conscience est difficile et non pas instinctive.
Nous avons du mal à penser la radicalité d’une rupture : soit on hystérise la pensée radicale soit on raisonne de manière rationnelle et logique sur des problématiques concrètes et non abstraites, comme les menaces environnementales.
Pour soutenir la transition écologique, il est nécessaire de prendre des mesures radicales et globales sur l’ensemble des domaines de la société (transports, éducation, alimentation, urbanisme, etc), grâce au pouvoir politique.
Penser la crise environnementale de manière plurifactorielle et critique nécessite de sortir d’une idéologie purement capitaliste. Progrès technique = production = richesses = bien-être/bonheur humain. Et aboutir à une idéologie qui serait axée sur un progrès civilisationnel où l’homme cohabiterait avec son environnement.
Tout le fonctionnement des activités humaines repose sur le carbone : c’est une démocratie carbonée. Le spectre de la crise environnementale conduit à une pénurie de carbone donc on ne sait plus quoi faire. C’est la peur du vide structurel et sociétal.
La transition environnementale peut paraître brutale et trop radicale puisqu’elle tend vers un changement de comportement social et citoyen. Pour la faciliter, il faut accompagner tous les acteurs concernés qui s’engagent sur cette voie (entreprises, collectivités, associations). Il faut guider les autres et pallier les manques d’offre (médias sur l’environnement, éducation environnementale, boutiques zéro déchet, etc).
Environnement et démocratie
Et si l’incapacité à agir vis-à-vis de la catastrophe environnementale proviendrait d’une incompatibilité avec le régime démocratique lui-même ? Le réchauffement climatique est une menace imprévisible, globale et sur le long-terme, dépassant ainsi les risques et schémas politiques traditionnels potentiels à court-terme, limités dans l’espace et compensables économiquement. Il faut donc que les responsables politiques et les entreprises industrielles et commerciales arrêtent de se justifier pour enfin se responsabiliser et s’engager en faveur d’un changement de paradigme axé sur l’environnement.
Une autre philosophie de vie : vers la sobriété et la décroissance
D’un point de vue philosophique, ne serait-il pas mieux vis-à-vis de la menace environnementale de changer de mode de vie ? Une philosophie de vie qui serait non plus tournée vers la consommation à outrance, l’accumulation infinie de richesses et le profit à court-terme mais plutôt vers la sobriété ou la décroissance. La sobriété tend à optimiser l’utilisation des ressources naturelles (comme le recyclage) pour le fonctionnement sociétal. La décroissance vise à se tourner vers des alternatives au paradigme de la croissance économique (localisme, basse technologie, bioéconomie) qui est vue comme nuisible pour l’humanité (dysfonctionnements économiques, aliénation au travail, stress, crise de la biodiversité).
Pour finir, rien de mieux qu’écouter le podcast dans son intégralité ! Et retrouvez également le premier article de la série ici.
-
Enjeux philosophiques du changement climatique
- Par Thierry LEDRU
- Le 09/03/2021
Je trouve intéressant de chercher le point de vue de la philosophie au regard du changement climatique et de tous les effets que nous connaissons. Dès lors qu'on considère ceux-là comme indéniables.
Grand angle
Enjeux philosophiques et éthiques du changement climatique
cou_03_19_wide_angle_ethics_01_website.jpg

Minimum Monument, un projet d’art éphémère de l’artiste brésilienne Néle Azevedo. Des centaines de figurines de glace fondent sous la température une fois installées. São Paulo, Brésil, 2016.
L’humanité est en débit. Année après année, elle consomme plus de ressources que la nature peut lui en procurer. Cette surconsommation a un effet direct sur le climat. Pour mieux en comprendre les enjeux, le philosophe et biologiste Bernard Feltz éclaire les rapports complexes entre l’homme et la nature avant de se pencher sur les aspects éthiques de la gestion de l’évolution climatique.
Bernard Feltz
Défi majeur pour notre époque, le changement climatique concerne aussi bien notre quotidien que l’ordre géopolitique mondial. Il constitue l’une des dimensions d’une crise écologique globale, conséquence directe des rapports complexes entre les humains et la nature. Ces rapports peuvent être distingués en quatre grandes approches.
La première, celle de Descartes, considère la nature comme un ensemble d’objets mis à disposition de l’être humain. Le philosophe du XVIIe siècle, contemporain de Galilée et considéré comme un grand initiateur de la modernité, porte le projet d’une science du vivant analogue à la science physique naissante. Il défend l’idée d’un « animal-machine ». Le vivant n’est rien d’autre que de la matière inerte organisée de manière complexe. Seul l’être humain a une âme substantielle distincte du corps, ce qui en fait la seule espèce respectable. Le reste de la nature, vivante ou inerte, relève du monde des objets à disposition de l’humanité. Descartes n’a aucun respect pour l’environnement qu’il envisage sous un rapport utilitaire et qu’il considère comme une ressource infinie dans laquelle l’homme peut puiser sans complexe. On perçoit combien de telles présuppositions ont conduit à une utilisation sans vergogne de la nature sous toutes ses formes : agriculture, pêche, élevage intensifs, épuisement de minerais, pollutions de toutes sortes…
Autre approche, l’écologie scientifique est porteuse d’une tout autre vision du monde. Le botaniste britannique Arthur George Tansley propose en 1937 le concept d’écosystème, qui va révolutionner le rapport scientifique à la nature. Ce concept renvoie à l’ensemble des interactions des diverses espèces vivantes entre elles, et de l’ensemble du vivant avec le milieu physique : sol, air, climat… Dans ce contexte, l’homme se redécouvre appartenant à la nature, comme un élément de l’écosystème. Bien plus, cet écosystème est un milieu fini, aux stocks limités, en amont comme en aval des activités humaines.
Mais de nombreux penseurs jugent que l’approche de l’écologie scientifique est insuffisante. Les adeptes de l’écologie profonde (deep ecologists), par exemple, estiment que le cœur du problème dans l’approche scientifique, y compris écologique, est l’anthropocentrisme. Ils prônent une philosophie de la totalité qui intègre l’humain au vivant dans son ensemble sans lui accorder de statut particulier. Le respect de l’animal est analogue au respect de l’humain.
Une dernière conception des rapports humains/nature tente de se tenir à juste distance de la radicalité des deep ecologists, tout en soulignant la pertinence de la critique à l’égard de l’écologie scientifique. Nature et humain cohabitent et s’interpénètrent dans un vivant mieux respecté. Un animal peut être respectable pour lui-même, sans que lui soit accordé le même statut qu’à l’humain.
Une espèce vivante, un écosystème particulier sont respectables comme réalisations remarquables de la nature, au même titre qu’une œuvre d’art est une réalisation remarquable de l’humain. La dimension esthétique d’une réalisation renvoie à une dimension fondamentale de la réalité, que seul l’artiste est capable de dévoiler. Mais un tel rapport n’implique pas que l’œuvre respectée ait statut humain. Une hiérarchisation des valeurs est envisageable. L’animal, certains écosystèmes, certains paysages deviennent respectables selon une double modalité : c’est l’humain qui décide de les respecter, et c’est un mode de respect qui n’équivaut pas à un respect dû à l’humain.
Au croisement de la science et de la politique
Dimension de la crise écologique, le changement climatique ouvre la voie à une réflexion plus spécifique qui s’articule sur les relations entre science et politique.
La science porte une lourde responsabilité dans l’émergence du problème climatique. C’est en grande partie en raison de la puissance impressionnante développée par les nouvelles technologies et leur utilisation sans limites par les puissances économiques que nous sommes entrés dans l’Anthropocène : pour la première fois dans l’histoire, les activités humaines conduisent à une modification de certaines caractéristiques environnementales pour l’ensemble de l’humanité.
Mais la science nous fait aussi prendre conscience des problèmes liés à la crise écologique. Elle joue un rôle décisif dans l’élaboration de scénarios susceptibles de conduire à une gestion rationnelle de la crise climatique. La science peut nous perdre, mais aussi nous sauver. Intégrée dans une conception plus large du réel, l’approche scientifique reste déterminante dans la maîtrise du changement climatique.
Cependant, démocratie n’est pas technocratie… En démocratie, c’est le politique qui prend les décisions. Le sociologue allemand Max Weber (1864-1920) distingue le registre des faits du registre des valeurs. Du côté de la connaissance, le scientifique est un spécialiste des faits. Lui incombent l’analyse des situations et les propositions de divers scénarios compatibles avec les contraintes écologiques. Le politique agit, quant à lui, en fonction des valeurs qu’il s’engage à défendre. Dans un système démocratique, il tient sa légitimité du fait de son élection. Il est élu pour choisir précisément le scénario qui répond à son système de valeurs. Les changements climatiques impliquent des analyses techniques d’une haute complexité, qui ne sont pas toujours en accord avec les orientations choisies par les politiques.
Éthique environnementale
Néanmoins, force est de reconnaître que nous sommes entrés en transition vers une société modelée de manière décisive par les contraintes écologiques. Une implication de chacun dans sa vie quotidienne, le travail des divers acteurs économiques dans leurs activités respectives – depuis les petites et moyennes entreprises jusqu’aux trusts multinationaux les plus puissants –, l’engagement des structures étatiques, comme des structures intermédiaires – syndicats, fédérations d’entreprises, ONG… – sont des conditions indispensables à une action efficace.
Car l’enjeu fondamental est bien l’avenir de l’humanité. Ce qui pousse à agir, c’est cette prise de conscience que l’évolution climatique non maîtrisée peut conduire à rendre la vie humaine sur Terre beaucoup plus difficile, voire impossible. On connaît le « principe responsabilité » que le philosophe allemand Hans Jonas a élaboré à la fin des années 1970, en pensant précisément aux questions écologiques : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre ». Désormais, il s’agit de concevoir une vie sociale contemporaine en y intégrant la préoccupation de la viabilité du système à très long terme, en incluant les générations futures dans le domaine de nos responsabilités.
Ces préoccupations écologiques doivent cohabiter avec les exigences contemporaines de l’éthique, à savoir le respect des droits de l’homme et la considération égale de toute personne humaine. Toutes les populations humaines ne sont pas égales devant le défi climatique. Paradoxalement, les pays les plus démunis sont souvent ceux qui sont le plus affectés par un réchauffement climatique non maîtrisé. Le respect des droits de l’homme doit donc conduire à un principe de solidarité internationale qui seul pourra garantir à la fois une gestion globale de l’évolution climatique et la prise de mesures spécifiques pour des situations particulièrement complexes. Principe de responsabilité pour les générations futures et principe de solidarité de tous envers tous sont essentiels pour une gestion équitable de la crise écologique.
En savoir plus
Rapport de la COMEST sur : L’éthique de l’eau : océans, eau douce, zones côtières
Principes éthiques en relation avec le changement climatiqueBernard Feltz
Biologiste et philosophe belge, Bernard Feltz est professeur émérite de l’université catholique de Louvain. Ses recherches portent sur la philosophie de l’écologie, les questions de bioéthique et les rapports sciences-sociétés. Il est l’actuel représentant de la Belgique au Comité intergouvernemental de bioéthique de l’UNESCO (CIGB).
-
Un climato-sceptique (2)
- Par Thierry LEDRU
- Le 09/03/2021
Cette fois, l'article date de 2007.
LA FABLE DU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE
La Nouvelle Revue d’Histoire n°31, Juillet/août 2007
Publié par La Nouvelle Revue d’Histoire n°31, Juillet/août 2007, pp. 15-18 le 26/9/2007 (Paru dans le dernier numéro de la revue NRH) : L’exploitation excessive de la nature ou encore les nuisances provoquées par la société industrielle et l’économie de gaspillage sont des réalités évidentes. Certains de leurs effets sont visibles, d’autres moins. En marge de ces réalités préoccupantes naissent cependant des modes ou des phobies qui s’apparentent à des mystifications. L’une d’entre elles est la question du “réchauffement global” de la planète, tarte à la crème d’habiles charlatans qui rapportent gros, misant sur la crédulité et la peur du public. Pour en savoir plus, nous avons interrogé Marcel Leroux, professeur émérite de climatologie, ancien directeur du LCRE (Laboratoire de climatologie, risques, environnement) du CNRS, membre de l’American Meteorological Society et de la Société météorologique de France.
NRH : Le propre du climat est de changer. Or, il existe un discours actuel qui prétend que les changements actuels vont dans le sens d’un réchauffement inéluctable de la planète. L’étude du passé permet-elle de confirmer cette interprétation?
Marcel Leroux : Non, car, à l’échelle paléoclimatique, les bouleversements ont été beaucoup plus importants que ceux que l’on nous annonce. Ainsi, en Afrique, lors du DMG (dernier maximum glaciaire), c’est-à-dire entre 18 000 et 15 000 par rapport à nos jours, les températures moyennes étaient inférieures de 5°C à celles que nous connaissons aujourd’hui et le désert s’étendait considérablement vers le sud, tandis que la forêt avait quasiment disparu.Au contraire, lors de l’OCH (optimum climatique holocène), entre 9000 et 6000 par rapport à nos jours, les températures étaient supérieures de 2°C à celles d’aujourd’hui et la forêt dépassait très largement son étendue actuelle. Quant au Sahara, il recevait des pluies relativement abondantes, d’origine à la fois méditerranéenne et tropicale. Parsemé de lacs et de marécages, il était parcouru par des éleveurs, comme l’attestent les nombreux dessins rupestres.
NRH : Après avoir perdu la longue mémoire paléoclimatique, ne perdons-nous pas également notre mémoire immédiate en matière climatique ?
ML : Aujourd’hui, la mémoire est très sélective, car on omet de rappeler l’automnale fraîcheur du surprenant mois d’août 2006, et on s’empresse d’oublier l’hiver 2005-2006 qui a battu des records de froid ou de chutes de neige, ou bien encore l’hiver 2000, lorsque la Sibérie a enregistré ses plus basses températures et que la Mongolie a fait appel à l’aide internationale. Sans parler de l’Afrique qui, au cours des années soixante, bénéficia d’une pluviométrie supérieure à la normale. Elle avait fait remonter la zone sahélienne vers le nord, avec recul du désert. Á la même époque, en Eurasie du Nord et au Canada, la forêt boréale et l’exploitation agricole gagnaient vers le nord. Puis, à partir de 1972, renversement de tendance, la pluviométrie a dramatiquement décru, et le Sahel a progressivement glissé une nouvelle fois vers le sud.
NRH : Les hommes doivent-ils avoir peur du réchauffement annoncé par certains ” experts” ?
ML : Historiquement, nous pouvons constater que les périodes chaudes ont toujours été des périodes fastes, comme par exemple au début de notre ère lors des années triomphantes de la République romaine et de l’Empire. Lors de l’épopée des Vikings vers le Groenland et l’Amérique du Nord, entre 1150 et 1300, un optimum climatique régnait sur l’Europe centrale et occidentale, déplaçant les cultures et en particulier celle de la vigne de 4 à 5 degrés de latitude vers le nord. Le ” doux douzième (gentle twelfth century) représente dans la tradition écossaise un “âge d’or” avec ses hivers doux et ses étés secs. Ensuite, après une chute de températures, s’est produit le retour d’une période “chaude” connue par les spécialistes sous le nom d’optimum climatique médiéval (OCM) qui a notamment favorisé les grands voyages de découvertes. Par opposition, les épisodes froids ont été considérés comme des “périodes sombres” (dark ages), comme celle qui, après 1410, a coupé les relations avec le Groenland ou celle du “petit âge de glace” entre 1600 et 1850, qui a atteint sa plus grande rigueur vers 1708-1709 dénommée par Réaumur “l’année du grand hiver”, période au cours de laquelle les glaciers alpins ont atteint une grande extension, comme en témoignent en 1789 les Cahiers de doléances des paysans chamoniards dont les prairies étaient envahies par la glace. Il est donc ridicule de la part des médias de prétendre que la chaleur est synonyme de calamité, en particulier à des gens qui, au cours de l’hiver, ne pensent qu’à l’été, rêvant pour leur retraite de résider dans le Midi ou en Espagne, voire au Maroc, c’est-à-dire au soleil ! De cette façon, ” l’invraisemblable douceur ” du mois de décembre 2006 et la facture de chauffage allégée ont pu être présentées par les médias comme des catastrophes !
NRH : Vous soutenez que si le désert du Sahara “avance”, ce n’est pas pour les raisons habituellement invoquées. Mais si un réchauffement climatique durable se produisait, ne serait-il pas à craindre en Afrique où l’on nous prédit des catastrophes terrifiantes dues à l’élévation des températures ?
ML : L’histoire nous montre que toutes les périodes “chaudes” ont été en Afrique des périodes pluvieuses, notamment le Moyen-Âge qui a permis la prospérité (entre 1200 et 1500) des grands empires sahélo-soudaniens. Quant à la diminution actuelle de la pluie au sud du Sahara, c’est tout le contraire d’un scénario de “réchauffement”, ce qui apporte un démenti flagrant à ce que prétend le GIEC (Groupement intergouvernemental pour l’étude du climat). Il faut en effet souligner que sous les tropiques les précipitations tombent majoritairement en saison chaude. Si un réchauffement devait réellement se produire, il se traduirait par une amélioration pluviométrique, or ce n’est pas le cas actuellement. Le glissement actuel vers le Sud de la zone sahélienne, donc du Sahara, est de l’ordre de 200 à 300 km et le phénomène, qui a débuté dans les années 1970, s’inscrit comme au DMG, entre 18000 et 15000 avant nos jours, lorsque le Sahara s’était déplacé de 1000 km vers le sud, non pas dans un contexte de réchauffement des pôles mais au contraire dans un schéma d’accentuation du refroidissement des pôles, ce qui contredit encore une fois le scénario infondé du GIEC, des écologistes et des médias.
NRH : Sur quoi repose alors ce que vous qualifiez de “myhe du réchauffement global” planétaire ?
ML : En 1988, les États-Unis vécurent dramatiquement une sécheresse accompagnée de vents de poussière, qui évoquaient les années 1930, celles du dust-bowl, illustré par John Steinbeck dans Les Raisins de la colère. En juin 1988, J. Hansen (de la Nasa) présenta devant le Congrès une courbe sur laquelle il ajouta, à des moyennes annuelles, une moyenne établie sur les cinq derniers mois, ce qui eut pour effet de faire grimper artificiellement la courbe thermique des États-Unis. Ce procédé malhonnête déclencha alors la ” panique climatique ” déjà préparée de longue date par les mouvements écologistes, ce qui conduisit en 1989 à la création du GIEC. Á partir de cette date, le nombre de prétendus climatologues, le plus souvent auto-proclamés ou désignés par les gouvernements, augmenta d’une façon vertigineuse. Le climat devint l’affaire des organisations écologistes, de journalistes dits scientifiques, des médias et des politiques. Dans le même temps, tout fut hypersimplifié par des délégués désignés par les gouvernements et dénommés “experts” (donc des politiques ou des scientifiques politisés) qui établissent, comme à Paris en février 2007, le ” Résumé pour Décideurs” (Summary for Policymakers). C’est à l’occasion de ces réunions que sont orchestrés, avec force simplifications et marchandages, voire mensonges éhontés, les “coups” médiatiques destinés à impressionner l’opinion. De cette façon, en 1995, avait été introduite, hors débat scientifique, la formule, toujours non prouvée, de ” la responsabilité de l’homme dans le changement climatique”. On est alors très loin du climat lui-même ! Mais c’est de cette façon que les politiques et les médias surenchérissent dans la catastrophisme du réchauffement…avec la même assurance et la même vigueur que dans les années 1970 lorsqu’ils annonçaient le retour d’un ” nouvel âge de glace” !
NRH : Venons-en, si vous le voulez bien, à l’effet de serre. Doit-on croire les “experts” et les médias quand ils soutiennent que le CO2 est le facteur “unique” du changement climatique et de tous les phénomènes météorologiques ?
ML : Pour 95%, l’effet de serre est dû à la vapeur d’eau. Le dioxyde de carbone, ou CO2 , ne représente, quant à lui, que 3,62% de l’effet de serre, soit 26 fois moins que la vapeur d’eau. La vapeur d’eau étant à presque 100% d’origine naturelle, comme la majeure partie des autres gaz émissifs ( CO2 et CH4 ou méthane), l’effet de serre est donc essentiellement un phénomène naturel. Seule une faible proportion (effet de serre dit anthropique) peut être attribuée aux activités humaines et cela pour une valeur totale de 0,28% de l’effet de serre total, dont 0,12% pour le seul CO2 , c’est-à-dire une proportion insignifiante, voire tout à fait négligeable.Il est donc stupide de prétendre que les taux actuels n’ont jamais été aussi élevés depuis…650 000 ans selon la dernière affabulation. D’autant plus que les études paléoclimatiques n’ont révélé aucune relation entre le CO2 et la température ! En résumé, aucune relation causale, physiquement fondée, prouvée et quantifiée, n’a été établie entre l’évolution de la température (hausse, mais aussi baisse) et la variation de l’effet de serre par le CO2. A fortiori, aucune relation n’est démontrée entre les activités humaines et le climat : l’homme n’est en aucune façon responsable du changement climatique.
NRH : Pardonnez cette question brutale : la terre se réchauffe-t-elle, oui ou non ?
ML : La température moyenne dite “globale” a augmenté de 0,74° au cours de la période 1906-2005 (GIEC, 2007). Mais, surtout, les données d’observation montrent que des régions se réchauffent tandis que d’autres se refroidissent. Certaines régions se sont ainsi refroidies comme l’Artique occidental et le Groenland, tandis que d’autres se sont réchauffées comme la mer de Norvège et ses pourtours, à l’échelle annuelle de ±1°C et en hiver de l’ordre de ±2°C, au cours de la période 1954-2003. L’espace Pacifique nord connaît une évolution comparable avec un refroidissement sur la Sibérie orientale, particulièrement en hiver, et un fort réchauffement sur l’Alaska et le détroit de Béring. Il est donc absolument inexact de prétendre que la planète se réchauffe. Le “changement climatique” n’est pas synonyme de “réchauffement global” car il n’existe pas de “climat global”. De plus, et comme je viens de vous le dire, l’évolution du climat ne dépend en aucune façon du CO2, et l’homme n’est en aucun cas responsable de ce dernier, sauf dans le cadre limité des villes.
NRH : Que répondre à ceux qui annoncent de fortes menaces sur l’Artique et sur l’Antarctique ?
ML : On mélange tout : climat, pollution, écologie et écologisme, développement durable, scoops médiatiques, propagande et faits réels, souvent déformés d’ailleurs, politique et intérêts économiques (avoués et inavoués). Ainsi les incohérences, les affirmations gratuites, les impossibilités physiques et les mensonges éhontés sont multiples.
NRH : Pourtant, le ” Groenland fond ” et l’Antartique se disloque.
ML : C’est vrai que la glace fond dans les basses couches, sur les pourtours du Groenland baignés par l’air chaud venu du sud. Mais, en 1816 et 1817, par exemple, on avait pu atteindre le Pôle en longeant les côtes groenlandaises. En revanche, le satellite prouve que la partie sommitale du Groenland se refroidit et s’élève de 6 cm par an en raison des chutes de neige abondantes. Quant à l’Antartique, il est particulièrement stable et bénéficie même d’un gain de masse glaciaire dans sa partie orientale. La péninsule antarctique constitue une exception bien connue des climatologues. En raison de sa latitude et de la proximité des Andes qui canalisent vigoureusement vers le sud le flux cyclonique chaud et humide (M.Leroux, 2005), les dépressions australes connaissent ici une évolution remarquable. Elles sont de plus en plus creusées, tandis que leur trajectoire est de plus en plus méridionale, et la température de l’air est croissante (A. Pommier, 2006). Ainsi, comme dans le voisinage de la mer de Norvège (ou encore dans la région Alaska-détroit de Béring), le réchauffement de la péninsule antarctique, faussement attribué par le GIEC à l’effet de serre, est commandé par une intensification vers le Pôle de la circulation d’air chaud et humide de lointaine origine tropicale.
NRH : Comment expliquez-vous alors les changements que l’on observe en Europe ?
ML : Afin de répondre à votre question de façon à être compris par des non-spécialistes, disons que dans l’espace de l’Atlantique Nord, tandis que l’Artique occidental se refroidit et que les anticyclones qui quittent le Pôle sont plus puissants, les remontées d’air cyclonique associé aux dépressions transportent davantage d’air chaud et humide d’origine subtropicale, voire tropicale, vers la mer de Norvège et au-delà. En conséquence, la température s’élève et les précipitations (neigeuses en altitude, sur le Groenland et la Scandinavie) augmentent. Tandis que la pression baisse, la tempêtuosité s’accroît, avec des dépressions plus nombreuses atteignant des latitudes plus septentrionals (A. Pommier, 2005). Comme l’Europe occidentale est située sur la trajectoire ees remontées cycloniques du sud, elle bénéficie aussi d’un réchauffement, voire localement d’un excès de pluie.
Il faut bien voir que sur l’Atlantique, l’agglutination anticyclonique (AA), couramment appelée anticyclone des Açores, est plus puissante et plus étendue vers le sud et c’est pourquoi le Sahel atlantique et notamment l’archipel du Cap-Vert, subit une sécheresse plus prononcée que sur le continent voisin. La Méditerranée qui prolonge cet espace atlantique est plus froide et donc plus sèche sur son bassin oriental (comme sur l’Europe centrale), tandis que la pression de surface est également croissante. C’est en particulier cette hausse de pression, et non le CO2, qui est responsable dans nos régions à la fois de longues séquences sans pluie (ou sans neige en montagne) lorsque la situation reste longtemps anticyclonique, ou des périodes de chaleur, voire de canicule comme en août 2003.
NRH : Mais pourtant, comme on le dit souvent, ” les glaciers disparaissent…”
ML : Pourquoi ne pas dire qu’ils ont été plus réduits encore dans les Alpes au Moyen Âgen et que la longueur aujourd’hui observable de leur langue glaciaire dépend de leur alimentation en neige antérieure à la période actuelle ? C’est d’autant plus vrai à l’altitude des neiges du Kilimandjaro, autre exemple hyper médiatisé, proche de 6000 mètres, où ce n’est pas la température (ici inférieure à 0°C) qui a varié mais, comme ailleurs, les conditions de la pluviosité (M.Leroux, 1983,2001).
NRH : On dit également que les cyclones vont être de plus en plus nombreux et de plus en plus violents.
ML : Les spécialistes de météorologie tropicale ne sont pas de cet avis, mais ils ne sont pas écoutés… Ils affirment même qu’aucune tendance à la hausse n’est observée. Quant au colloque sur les cyclones tropicaux tenu au Costa Rica sous l’égide de l’OMM (Organisation météorologique mondiale) en décembre 2006, il a même conclu que ” aucun cyclone ne peut être directement attribué au changement climatique”. Chris Landsea, spécialiste incontesté des cyclones, a préféré démissionner du GIEC pour ” ne pas contribuer à un processus motivé par des objectifs préconçus et scientifiquement non fondés “. Mais les dégâts provoqués par les cyclones offrent de si ” belles images” aux revues et aux journaux télévisés… L’exemple de “Katrina” est exploité sans vergogne, alors que la rupture des digues de La Nouvelle-Orléans était une catastrophe annoncée depuis déjà fort longtemps…
NRH : Dans le registre catastrophique, certains médias prétendent même que le Gulf Stream va s’arrêter…
ML : Il faudrait pour cela que le vent, qui est le moteur des courants marins superficiels, cesse de souffler, c’est-à-dire que toute la circulation aérienne comme océanique soit bloquée, ce qui est naturellement invraisemblable ! On dit aussi que ” la mer monte”…mais aucune courbe ne le prouve, sauf pour quelques hypothétiques centimètres (12 cm en 140 ans), et aucune terre n’a encore disparu. Les prédictions, souvent de caractère “hollywoodien”, sont issues de modèles climatiques dont l’efficacité est fortement discutée. En premier lieu, et c’est le comble pour des modèles numériques, par les mathématiciens eux-mêmes qui jugent que “les modèles employés sont à ce point sommaires, grossiers, empiriques, fallacieux que les conclusions qui en sont tirées sont dépourvues de toute valeur prédictive” (B. Beauzamy 2006).
NRH : Quel est l’avenir de la climatologie dans l’actuel politiquement correct climatique ?
ML : Au lieu de tirer des plans très hypothétiques sur la comète 2100, la climatologie, dans une impasse conceptuelle depuis une cinquantaine d’années, devrait plutôt chercher à contribuer efficacement à déterminer les mesures idoines de prévention et d’adaptation au climat du futur proche. Car le changement climatique -c’est le propre du climat d’évoluer constamment- est bien réel, mais antinomique du scénario ” chaud ” qui nous est actuellement imposé, comme le prouve la hausse continue de la pression atmosphérique au-dessus de nombreuses régions dont la France. Ce changement du climat n’est pas celui qui est prédit par le GIEC. Mais les théoriciens et les modélisateurs se soucient peu de l’observation des phénomènes réels. Ce sont les raisons et les mécanismes de ce changement permanent qu’il convient à la climatologie de définir sérieusement. Dans le même temps, les autres disciplines, desservies par le mélange des genres et qui n’ont pas besoin de l’illusoire épouvantail climatique, pourront elles-mêmes se consacrer efficacement à la lutte contre la pollution ou s’investir dans le développement durable.












