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  • Un climato-sceptique

     

    Une ITW qui mérite d'être lue. Elle date de 2004. Un climatosceptique qu'il serait intéressant de lire aujourd'hui avec les données actuelles.

    Pour se faire une idée des arguments de cette catégorie de personnes.

    C'est toujours indispensable de lire les avis contraires. 

     

    MARCEL LEROUX :

    LE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE EST UN MYTHE !

     

    http://www.la-philosophie.fr/rechauffement-climatique

    AGRICULTURE & ENVIRONNEMENT
    N° 18 – OCTOBRE 2004

    Aujourd’hui, il n’est presque plus possible de participer à un colloque consacré à l’agriculture sans que soient évoqués le réchauffement climatique et l’effet de serre. Préoccupation majeure de l’agriculteur, la question du climat suscite un intérêt évident car ses aléas ont des répercussions immédiates sur les résultats des exploitations. Marcel Leroux, professeur en climatologie à l’université Jean Moulin de Lyon III et directeur depuis 1986 du Laboratoire de Climatologie, Risques, Environnement (CNRS), est l’auteur du premier livre de climatologie en français traduit en anglais, La Dynamique du temps et du climat (éditions Dunod, 1996). Après la parution de The Meteorology and Climate of tropical Africa, aux Editions Springer en 2001, il achève son troisième ouvrage, Global Warning, myth or reality, qui sera disponible en décembre. Pour ce climatologue iconoclaste, qui conteste la validité des modèles informatiques actuels, les variations climatiques s’expliquent tout naturellement, lorsque l’on prend en compte ce qu’il appelle les anticyclones mobiles polaires (AMP), vastes lentilles d’air glacial de 1500 mètres d’épaisseur et de 2.000 à 3.000 km de diamètre, générées quotidiennement par les pôles et se déplaçant vers l’équateur.

    Tout le monde s’accorde à dire que la planète se réchauffe.
    Qu’en pensez-vous ?

    En me parlant de réchauffement, vous voulez sûrement me faire peur, moi qui ai vécu 40 ans en Afrique ! Personnellement, je souhaite que la terre se réchauffe. C’est d’ailleurs la position de la Russie, qui considère qu’un réchauffement serait bénéfique. En effet, cela nous ferait faire d’immenses économies de chauffage, et donc de matières premières comme le pétrole. En outre, nous gagnerions de larges étendues de terres cultivables en direction des régions subpolaires, comme cela fut le cas dans les années 1930 à 60. A l’époque, les exploitations agricoles du nord du Canada et de la Scandinavie s’étaient en effet déplacées vers le nord. Dans les années 1970, lorsqu’il était plutôt à la mode de parler du retour du petit « âge de glace », elles ont rétrogradé vers le sud. La même chose s’est d’ailleurs produite en Afrique subsaharienne, où les éleveurs se sont d’abord déplacés vers le nord, puis sont redescendus vers le sud, lorsque la sécheresse a commencé dans les années 1970. Car lors de toute période chaude, à l’échelle paléoclimatique comme à l’échelle récente, les pluies tropicales sont plus abondantes. Ce qui veut dire que paradoxalement, si le réchauffement était effectif, la sécheresse cesserait dans le Sahel ! Mais malheureusement, ce n’est pas le cas. Pourquoi parle-t-on alors de réchauffement climatique ?

    Pourquoi parle-t-on alors de réchauffement climatique ?

    Parce ce que tout le monde accorde foi à la courbe de température globale publiée tous lesans par l’OMM (Organisation MétéorologiqueMondiale) et le GIEC (Groupe intergouvernemental sur le changement climatique). Or, cette courbe n’est autre qu’une moyenne des températures mesurées dans 7.000 stations de la planète, traitées à l’Université d’East Anglia, à Londres, sous la direction de Philipp Jones. L’augmentation serait de 0,6° de 1860 à nosjours, soit la différence de température qu’on observe à l’échelle moyenne annuelle entre Nice et Marseille. Quel extraordinaire bouleversement ! Une telle valeur, donnée avec une fourchette de précision de plus ou moins 0,2° sur un siècle et demi, est ridicule, car elle est de l’ordre de la précision de la mesure. Cette courbe n’est d’ailleurs pas validée par les mesures récentes effectuées par les capteurs de satellites qui, depuis 1978, ne montrent au contraire aucune évolution notoire, pas plus que les mesures issues de millions de radio-sondages. En outre, comment parler de moyenne à l’échelle globale en mélangeant des températures marines, continentales, urbaines et surtout des températures de régions qui se refroidissent alors que d’autres se réchauffent ? Par exemple, l’Arctique occidental (au nord du Canada) se refroidit, alors que l’Arctique au nord de la mer de Norvège se réchauffe. Que fait-donc alors vraiment l’Arctique ? On ne peut pas du tout dire avec certitude que la terre se réchauffe.

    Les modèles ne prévoient-ils pas pourtant une augmentation de la température de 2 à 6°C d’ici l’an 2100 ?

    On n’a pas besoin de modèle pour faire une telle prédiction. Le chimiste suédois Svante Arrhénius (1859-1927) avait déjà « prédit » exactement la même chose en 1903 ! Il avait appliqué une règle de trois entre le taux de CO2 de son époque, celui du futur et la température correspondante. C’est exactement ce que font les modèles informatiques en insistant sur l’effet de serre. Un modèle n’est qu’un super calculateur qui dépend entièrement des données qu’on lui fournit et de la démarche qu’on lui impose pour traiter ces données. Il ne faut pas prêter aux modèles des vertus « magiques », d’autant plus qu’ils ne donnent qu’une vision très incomplète et déformée de la réalité météorologique. En particulier, ils ne tiennent pas compte de la circulation générale de l’atmosphère, de son organisation et de son mouvement. Pour ces modèles, les discontinuités, pourtant présentes partout dans la nature, ne sont tout simplement pas prises en considération. Les modèles utilisés pour la prédiction climatique sont fondés sur les mêmes principes que ceux utilisés pour la prévision météorologique. Or, ces derniers se trompent constamment : ils n’ont pas été capables de prévoir les tempêtes de 1999, les inondations de Nîmes ou Vaison la Romaine, la canicule de 2003 et l’été pourri de 2004. Comment pourraient-ils être fiables à l’horizon de 2100 ? D’ailleurs, comme le rappelle l’océanographe Robert Stevenson, ces modèles prévoyaient une augmentation de la température de 1,5° pour l’an 2000 ; or, c’est six fois plus que ce que l’on a observé.

    Pourtant, il y a unanimité chez les climatologues pour dire que le réchauffement est une réalité …

    Non, on insiste sur un prétendu consensus chez les climatologues, alors que celui-ci n’existe pas. Ensuite, il y a plusieurs sortes de« climatologues ». Prenons le GIEC, présenté comme l’autorité en la matière. En réalité, il s’agit d’un groupement intergouvernemental, c’est-à-dire que la nomination de ses membres est politique, et ne répond pas à des critères scientifiques. D’ailleurs, la grande majorité de ses membres ne sont pas climatologues, à l’instar de Michel Petit, ingénieur en télécommunications, ou bien Jean Jouzel, qui est un excellent chimiste glaciologue, mais dont les connaissances scientifiques sur le climat sont limitées. Depuis l’avènement de l’informatique, nombre de ceux qui s’autoproclament « climatologues » sont en réalité des informaticiens-modélisateurs, qui accordent de très loin la préférence à la statistique et aux téléconnexions, sans se préoccuper des liens physiques réels. Il existe toutefois des climatologues météorologues, comme le spécialiste suédois de l’élévation du niveau de la mer Nils-Axel Mörner, ou encore le météorologiste canadien Madhav Khandekar, qui en revanche se préoccupent en priorité de l’observation des phénomènes réels et des principes physiques qui les relient. C’est aussi, naturellement, le souci premier de notre laboratoire. Ces derniers sont loin d’être convaincus par les résultats des modèles. Même parmi les modélisateurs, certains, comme l’Américain Richard Lindzen, restent très sceptiques concernant l’hypothèse du réchauffement climatique. Le problème du GIEC, comme d’ailleurs de Météo France, c’est que depuis les années 1980, ces organismes sont dominés par les modélisateurs, vedettes des médias. Les climatologues réellement soucieux de l’analyse du temps se sont d’ailleurs regroupés en association, dont l’une particulièrement active est intitulée « climat sceptics ».

    Le rôle nocif sur le climat des gaz à effet de serre est quand même une donnée objective ?

    Il n’y a rien de moins objectif qu’une telle affirmation ! Mettre l’accent sur les gaz à effet de serre donne une vision très simpliste du climat, alors que d’autres facteurs sont beaucoup plus importants ; en particulier, ceux qui déterminent la dynamique de l’atmosphère, les transferts méridiens d’air et d’énergie, et pour faire simple, les transferts d’air froid et d’air chaud. Chacun est capable d’observer que la température est fonction de ces brusques changements, et qu’elle n’évolue pas de façon linéaire. L’important, c’est d’abord de savoir pourquoi et comment des masses d’air froid se forment et se déplacent ; pourquoi elles remplacent ou sont remplacées par de l’air chaud – autrement dit de préciser le mécanisme de la machine atmosphérique. Le temps dépend au jour le jour de ces changements de masses d’air ; en revanche, sur le long terme, la variation dépend de l’activité solaire (tâche, magnétisme, éruption et vent solaires), des projections volcaniques, de la turbidité de l’air, des paramètres astronomiques, etc… Comment voulez-vous que leur responsabilité dans le climat puisse être mise en évidence dans des modèles qui ne prennent tout simplement pas en compte l’ensemble de ces paramètres ? L’effet de serre est donc totalement marginal, sinon même insignifiant, d’autant plus que le principal effet de serre n’est pas réalisé par le CO2 ou le CH4, mais par la vapeur d’eau. Or, même la part réelle de la vapeur d’eau dans l’effet de serre n’est pas considérée à sa juste valeur dans les modèles.

    Qu’observe-t-on alors à l’échelle globale ?

    On n’observe rien, car il n’y a pas de « climat global ». En revanche, on connaît parfaitement l’évolution des climats régionaux qui suivent des évolutions fort dissemblables. D’ailleurs, il est très révélateur de constater que, de l’aveu même du GIEC, leurs modèles sont incapables de restituer ces variations régionales ! Dans son deuxième rapport de 1996, le GIEC écrit : « Les valeurs régionales des températures pourraient être sensiblement différentes de la moyenne globale, mais il n’est pas encore possible de déterminer avec précision ces fluctuations. » Cela signifie que les modèles du GIEC seraient capables de donner une valeur moyenne sans connaître les valeurs régionales qui permettent d’établir précisément cette moyenne ! Ce n’est pas très sérieux !

    Dans l’Atlantique Nord, on observe un refroidissement de la façade ouest (Canada, Etats-Unis à l’est des Rocheuses), alors que l’Europe occidentale se réchauffe, notamment la Scandinavie. L’Europe centrale, elle, se refroidit, comme la Méditerranée orientale, ou comme la Chine. Ces différences de comportement résultent de la dynamique aérologique. Cela dépend en effet des trajectoires des anti-cyclones mobiles polaires (AMP). Ceux-ci sont de vastes lentilles d’air glacial de 1500 km de rayon, générées quotidiennement par les pôles. Ces lentilles glissent au ras du sol, sous les couches d’air chaud plus légères, contournant les reliefs pour se diriger vers l’équateur. Sur leurs faces avant, elles provoquent le retour vers leur pôle respectif de l’air réchauffé sous les tropiques. Les AMP représentent l’exemple même de discontinuité que les modèles informatiques refusent d’incorporer. En outre, ils pointent du doigt le comportement particulier et l’importance des régions polaires qui, contrairement aux prédictions des modèles, ne se réchauffent pas, mais au contraire se refroidissent.

    Vous voulez dire qu’il n’y a pas de fonte des calottes glaciaires ?

    C’est un fait inconstestable ! Cependant, évitons de généraliser : dans le détail, la glace de mer fond au nord de la mer de Norvège ou dans la région des Aléoutiennes dans le Pacifique nord, où arrivent de l’eau marine et de l’air chauds. En revanche, la banquise ne varie pas au Nord du Canada. Comme l’écrit correctement M. Postel-Vinay, rédacteur de la revue La Recherche, «le gros de la calotte antarctique n’a pas fondu depuis sa formation, voici 60 millions d’années.» L’observation satellitale montre même qu’au cours de la période 1979-1999, qui est celle de la plus forte hausse supposée de la température, la surface de la banquise a globalement augmenté autour du continent antarctique. Au Groenland, certaines régions fondent, notamment sur les pourtours, mais la masse de glace augmente au centre de l’île, comme la masse de la plupart des glaciers scandinaves. Le refroidissement des pôles a atteint 4 à 5°C pendant la période 1940-90 – c’est-à-dire plus de la moitié, mais en négatif, de la valeur prévue pour 2100 ! C’est le démenti le plus flagrant apporté aux prévisions des modèles. Il est d’ailleurs surprenant que ceux-ci aient pu concevoir un tel réchauffement alors qu’il n’y a aucune raison physique qui puisse le justifier ! Est-ce seulement pour faire peur aux gens avec une prétendue montée des eaux qui en résulterait ?

    En revanche, ce qui est sûr, c’est que comme les pôles se refroidissent, la puissance et la fréquence des AMP augmentent, les contrastes de températures s’élèvent, les confrontations entre l’air froid et l’air chaud sont plus vigoureuses et le temps devient de plus en plus violent et de plus en plus contrasté dans nos latitudes. Il devient aussi toujours plus irrégulier, avec des périodes étendues de froid puis de chaud, des pluies abondantes et des sécheresses. Des records de chaleur comme de fraîcheur sont d’ailleurs constamment dépassés. Par exemple, le Canada a subi la pire tempête de verglas de son histoire en 1998, et la Mongolie a connu deux hivers successifs tellement rigoureux que l’Etat a dû faire appel à l’aide internationale. Il serait donc plus judicieux de tenir compte de cette évolution réelle, plutôt que d’un hypothétique scénario à l’horizon 2100, pour assurer, par exemple, une meilleure gestion de l’eau, notamment dans le domaine agricole. La France n’est pas plus épargnée qu’une autre région du monde. Nous avons déjà eu des chutes de neige sur la forêt méditerranéenne, en 2002. La canicule de l’été 2003 est encore un autre exemple, bien qu’elle ait été présentée comme la preuve du réchauffement climatique par M. Besson, Président de Météo France. Cette erreur de jugement est à la base de la mise en place du plan anti canicule pourl’été 2004, canicule qui n’a bien sûr pas eu lieu. J’avais pourtant adressé, en août 2003, une note rectificative aux principaux médias écrits et audiovisuels pour expliquer les causes de la canicule. Il s’agissait tout simplement d’une hausse de pression, elle-même conséquence d’une augmentation de fréquence des AMP, visibles sur les images satellitales, mais dont les modélisateurs ne veulent pas entendre parler !

    Un article paru dans le quotidien Le Monde du 18 septembre explique que la violence du cyclone Ivan constitue précisément une preuve du réchauffement climatique.

    C’est très ironique car Ivan a connu des prédécesseurs plus redoutables que lui, comme Hugo, ou Andrews. En outre, le GIEC, dans les années 1990, prétendait que les modèles sont incapables de prévoir l’évolution de la cyclogenèse, qui ne montre aucune tendance à la hausse sur l’Atlantique Nord depuis un siècle. Les modèles annonçaient alors que le réchauffement allait nous apporter une plus grande clémence climatique : « Les tempêtes aux latitudes moyennes (…) résultent de l’écart de température entre le pôle et l’équateur (…). Comme cet écart s’affaiblira avec le réchauffement (…), les tempêtes aux latitudes moyennes seront plus faibles », écrivait le GIEC en 1990. Mais aujourd’hui, puisque le temps n’est pas conforme aux prévisions, le même GIEC oublie ses propres dires et récupère la violence – plus médiatique – du temps, en annonçant qu’il est précisément dû au réchauffement.

    Comment expliquez-vous une telle désinformation sur ce sujet ?

    Prédire le temps a toujours été une passion. Or, prédire que rien d’alarmant ne va se produire n’est pas très intéressant. Au début du XXe siècle, les prédictions alarmistes étaient déjà très à la mode. Cependant, elles n’ont jamais réussi à s’imposer, car tous les faits les contredisaient. C’est seulement à partir des années 1985 que sont réapparus, lorsque la climatologie a été monopolisée par les informaticiens, les scénarios les plus catastrophistes. Oubliant tout simplement la météorologie, les modélistes ont appliqué des calculs en vérité extrêmement simplistes dans des modèles super sophistiqués pour imposer leurs concepts. Mais les hypothèses sur le réchauffement climatique n’ont jamais été vérifiées par l’observation, pas plus au début du XXe siècle qu’au début du XXIe. La fameuse courbe du GIEC n’est qu’un artefact, constamment démenti par les mesures et les observations satellitaires. En réalité, le problème dit du climat est en permanence confondu avec celui de la pollution, deux domaines pourtant bien séparés, qui ne seront bien traités l’un et l’autre que lorsqu’ils seront dissociés. Il sert également de prétexte pour imposer une restriction à l’activité humaine, considérée à tort comme à l’origine du réchauffement climatique. La connexion d’intérêt qui s’est établie entre certains laboratoires, plusieurs institutions internationales et certains hommes politiques, a imposé la notion de réchauffement global. Suivre aveuglément les « recommandations pour décideurs » du GIEC fait passer à côté des phénomènes réels, dépenser vainement des sommes colossales pour des réunions par définition inutiles, et n’autorise pas des mesures de prévention efficaces contre les véritables aléas climatiques que nous allons connaître. A quoi sert de préparer l’économie d’un pays à un réchauffement, alors que tous ses thermomètres signalent un refroidissement ? Finalement, le réchauffement climatique revêt de plus en plus un caractère de manipulation, qui ressemble vraiment à une imposture « scientifique », et dont les premières victimes sont les climatologues qui ne perçoivent de financements que lorsque leurs travaux vont dans le sens du GIEC.

  • De l'obscurité à la lumière

     

    « Croyant avec la plus grande ferveur en son moi, l’individu ne réagit pas à ce qui détruit la vie, à commencer par la sienne propre ! Dans la cassure des liens, il ne voit que sa propre affirmation alors que sa nature même s’y dilue… Indépendamment donc de sa valeur, la structuration objective de ce mythe piège l’humanité, produisant une grande impuissance. Or, l’obscurité de notre époque est précisément le produit de cette impuissance. L’obscurité ou la luminosité d’une époque dépendent en effet de l’existence de possibilités concrètes de dépassement des problèmes qui menacent la vie, sous toutes ses formes. »

    Miguel Benasayag, Angélique Del Rey, "De l’engagement dans une époque obscure."

     

    L'obscurité de notre époque.

    "Mais quelle obscurité ?" dirait un grand nombre. Tellement d'individus vivent dans une totale indifférence aux noirceurs qui nous entourent. Revoilà le printemps, le soleil, le temps des barbecues. Cette obscurité, quand elle existe dans la tête des gens, n'est bien souvent que l'assemblage constitué par les difficultés de la vie quotidienne : un salaire insuffisant, une charge de travail épuisante, un chef irrascible, des collègues malveillants, l'incertitude de l'emploi, des enfants qui décrochent à l'école, le manque d'amour, un mari violent... Loin de moi l'idée de dire que tout cela ne compte pas. J'en suis même infiniment désolé pour tout ceux qui vivent ce genre de déboires et parfois de drames.

    Tout le problème est là. Nos esprits ne sont pas disponibles parce que nos existences sont trop souvent saturées de difficultés et d'obscurité.
    Alors comment pourrait-on prendre conscience de zones d'ombres bien plus graves encore ?

    Je sais combien aujourd'hui je suis un privilégié : je suis à la retraite et même si ma pension ne vole pas bien haut, elle me permet de vivre sans souffrir de manques, nos trois enfants sont adultes et font leur chemin sereinement, nos projets de couple sont similaires et nous unissent.

    Je suis disponible pour lire, réfléchir, m'informer, agir à ma mesure, me réjouir de ce que j'améliore en moi. 

    « Il est aussi dans l’intérêt d’un tyran de garder son peuple pauvre, pour qu’il soit si occupé à ses tâches quotidiennes qu’il n’aie pas de temps pour la rébellion. »

    Aristote.

    Qu'il n'ait même pas le temps de la réflexion suffit amplement.

    Lorsque j'étais instituteur, je proposais une expérience à mes élèves : ils prenaient un carnet et ils notaient le temps passé devant la télévision quotidiennement, en notant le titre des émissions regardées. Ensuite, ils laissaient passer une semaine et ils reprenaient ce carnet. Ils lisaient le titre des émissions et ils essayaient d'en extraire un enseignement, quelque chose qu'ils auraient appris et qui vaudrait la peine de ne pas être oublié. Vous imaginez aisément la conclusion de ceux et celles qui menaient l'expérience objectivement. Un désastre. 

    En complément de cette expérience, je leur montrais en classe divers documentaires, animaliers, scientifiques, historiques, technologiques ou sur le corps humain. Et toujours quelques jours plus tard, je leur demandais d'écrire en quelques phrases ce qu'ils en avaient retenu. La plupart du temps, il s'agissait bien souvent de données secondaires, associées à des images captivantes mais pas nécessairement destinées à l'acquisition d'une connaissance. 

    L'objectif était de leur montrer la puissance "détournante" de l'image même dans un documentaire à visées enseignantes. L'esprit est très vite détourné, le visuel l'emporte sur l'écoute, l'émotionnel entrave la raison. 

    Dans les "débats-philo" qui suivaient ces expériences, j'essayais de les amener à prendre conscience de la difficulté de la connaissance, du cheminement exigeant qu'elle réclame, de la concentration qu'elle implique et de tous les "biais de distanciation" qu'ils peuvent rencontrer et dans lesquels ils peuvent s'égarer s'ils n'en ont pas conscience. 

    Puis, j'organisais des expériences similaires en usant uniquement de l'écrit. De nouveau des documents scientifiques, technologiques, historiques, agrémentés de quelques photographies. Et quelques jours plus tard, je lançais un questionnaire, une discussion. Bien évidemment, les résultats étaient bien plus positifs que dans le cadre d'un support audio-visuel. 

    Tout cela pour dire qu'aujourd'hui, à l'heure des écrans, des centaines de chaînes de télévision, des millions de vidéos, à l'heure des gens connectés sur les réseaux sociaux, la réflexion approfondie n'est pas mise sur un piédestal.

    Nous sommes dans une société de consommation et les médias les plus puissants sont des distributeurs de malbouffe. L'individu a besoin de ses expédients. ( Ressource momentanée pour se tirer d'embarras sans résoudre la difficulté essentielle :)

    J'ai lu que pendant les confinements des individus s'étaient mis à lire, que  les distractions habituelles étant suspendues, certains et certaines s'étaient tournés vers la lecture. Dans toutes les crises, il y a toujours des aspects positifs. 

    Je recopie l'extrait de l'interview de Patrick Le Lay dans lequel il avait utilisé cette expression devenue célèbre : "le temps de cerveau disponible"

    Cette formule de Patrick Le Lay (1942 – 2020), dirigeant du groupe TF1 de 1988 à 2008, vient d’une interview présentée dans le livre Les Dirigeants face au changement (2004, rapporté dans AFP 9 juillet 2004, Le Lay:

    "Le métier de TF1 « c’est d’aider Coca-Cola à vendre son produit » ), dans lequel il explique la réalité de son métier : Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective business, soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu,il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. La télévision, c’est une activité sans mémoire. Si l’on compare cette industrie à celle de l’automobile, par exemple, pour un constructeur d’autos, le processus de création est bien plus lent ; et si son véhicule est un succès, il aura au moins le loisir de le savourer. Nous, nous n’en aurons même pas le temps ! Tout se joue chaque jour, sur les chiffres d’audience. Nous sommes le seul produit au monde où l’on « connaît » ses clients à la seconde, après un délai de 24 heures.  

    En savoir plus sur 
    https://www.laculturegenerale.com/patrick-le-lay-le-temps-de-cerveau-humain-disponible/ | La culture générale

     

    Voilà ce que nous sommes si nous n'y prenons garde : des têtes à vider pour mieux les remplir.

    Les remplir de tout ce qui nous empêche de comprendre les raisons de l'obscurité et par conséquent de chercher la lumière. 

  • Biodiversité et stations de montagne

     

    C'est un questionnement récurrent ici, en Savoie, comme dans toutes les Alpes et beaucoup de gens en parlent sur les forums de ski de randonnée et autres sites de sport montagnard. Des échanges parfois houleux entre les adeptes d'une montagne préservée et ceux qui veulent maintenir une activité économique nécessaire à la vie de centaines de milliers de personnes.

    Il nous est arrivé il y a bien longtemps maintenant d'aller skier dans une grande station pour la pratique du hors piste (station des Sept-Laux). On prenait les remonte-pente et on descendait dans la poudre. C'est évidemment bien moins fatiguant que de remonter avec les peaux de phoque. Cette station des Sept-Laux a gardé une taille limitée et n'a rien à voir avec les cités urbaines en altitude comme celles de la vallée de la Tarentaise et leurs centaines de pylônes et de pistes taillées sur les pentes. Effroyable spectacle que tous ces blocs de béton, restaurants, boîtes de nuit, commerces, grandes surfaces, hauts parleurs dans les rues commerçantes, vitrines éclairées jours et nuits, ces immenses parkings où s'agglutinent des milliers de voitures, toutes en file indienne le matin, toutes en file indienne le soir...

    Il est évident que l'avenir de la montagne n'est pas là et les bienfaits de cette crise aura été de faire découvrir une autre montagne à tous ceux qui se sont lancés dans le ski de randonnée, le ski de fond ou les raquettes à neige. 

    Couple de lagopèdes alpins : le mâle (à gauche) porte encore une grande partie de son plumage hivernal

    Couple de lagopèdes alpins : le mâle (à gauche) porte encore une grande partie de son plumage hivernal — © J. Frode Haugseth / Wikipedia CC BY-SA

    De « nouveaux loisirs » voient le jour dans les stations de sports d’hiver suite aux contraintes imposées par la crise sanitaire, selon notre partenaire The Conversation.

    Ces loisirs annoncent peut-être un nouveau rapport à la montagne, à la fois plus respectueux de l’environnement et moins dépendant des aménagements destinés à la pratique du ski alpin.

    L’analyse de ce phénomène a été menée par Romain Garrouste, chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité du Muséum national d’histoire naturelle.

    Dans les stations de sport d’hiver, les mesures prises pour faire face à la Covid-19 ont créé une situation inédite ; cette année, les remontées resteront fermées aux 11 millions de personnes habituées à fréquenter les pistes.

    Cela n’empêche pas les stations d’accueillir les visiteurs pour s’adonner à des activités qui ne nécessitent pas d’équipements particuliers et peuvent être pratiquées partout – comme la randonnée à ski, les raquettes à neige ou le ski de fond. Ces loisirs annoncent peut-être un nouveau rapport à la montagne, frappée par le manque de neige récurrent ; un nouveau rapport à la fois plus respectueux de l’environnement et moins dépendant des aménagements destinés à la pratique du ski alpin.

    Randonnée hivernale en montagne © Fabrizio Conti / Unsplash

    ACTUALITÉ DES MARQUES

    Un environnement montagnard perturbé

    Comme pour la plaisance en zone maritime, les sports d’hiver impliquent des aménagements aux lourdes conséquences sont l’environnement montagnard ; depuis des décennies, des milliers de kilomètres de pistes se cumulent dans les massifs, à toutes altitudes, défigurant les paysages.

    Dans les Alpes comme ailleurs, ce développement contribue fortement à l’économie des régions de montagnes. Et il s’accompagne de problèmes associés aux aménagements de la nature : destruction et modification d’habitats par l’urbanisation de zones rurales et naturelles, augmentation globale et saisonnière de la population montagnarde, inconvénients liés au tourisme de masse, été comme hiver (il y deux « saisons » en montagne !).

    Avec le réchauffement climatique et la raréfaction des précipitations neigeuses, surtout en basses et moyennes altitudes, les besoins en eau s’accroissent et les prélèvements modifient les régimes hydriques des bassins versants, dont dépendent certains fleuves. La neige artificielle nécessite par exemple un ensemble d’aménagements pour l’eau qui s’ajoutent aux aménagements classiques.

    Pyrénées : le réchauffement climatique, un véritable casse-tête pour les stations de ski (France 3 Occitanie/Youtube, janvier 2020)

    Mais c’est surtout l’accroissement des surfaces construites qui modifie les paysages ; en entraînant un accroissement des besoins, des équipements et des services, cela multiplie les impacts, directs ou indirects, sur l’environnement montagnard.

    De l’entretien des pistes (comme la coupe des arbres) à la multiplication des câbles (que viennent percuter les oiseaux), la fréquentation hivernale et estivale impacte la biodiversité animale et végétale. La faune est dérangée, les écosystèmes affaiblis (empêchant leur évolution naturelle, favorisant les espèces invasives), la nature des sols modifiée (avec une érosion accrue sur les fortes pentes).

    Cet ensemble de perturbations est bien connu et étudié ; il questionne les professionnels de la montagne.

    Sous la neige, la vie continue

    Pour l’observateur attentif, les traces animales laissées sur la neige témoignent de l’activité de la biodiversité montagnarde au cours de l’hiver.

    De véritables scènes de vie et de chasse s’impriment ainsi de manière fugace dans la neige, vite balayées par le vent ou recouvertes, le plus souvent dans le calme de la nuit. La course des prédateurs, la fuite des proies, quelques plumes ça et là, des touffes de poils, des taches de sang… Beaucoup de mammifères et d’oiseaux se déplacent, laissant l’empreinte de leurs petites pattes.

    Le renard et les petits carnivores comme les mustélidés (belette, fouine, etc.) guettent les campagnols qui sortent parfois, ou encore le lièvre variable si difficile à voir avec sa livrée blanche « spéciale neige ». Ses traces sont faciles à reconnaître, avec ses pattes arrière longues et celles de devant, courtes… quand son allure est faible. En mode « course », les pattes arrière passent devant et donnent des traces très caractéristiques.

    Les traces de lièvre (à gauche) voisinent avec celles des skieurs…. © Romain Garrouste /MNHN, CC BY-NC-ND

    En hiver, la montagne devient le domaine de l’« ichnologie », c’est-à-dire l’étude des traces des animaux – souvent confondue ou associée avec la « paléoichnologie » qui s’intéresse aux traces fossiles.

    Le lagopède alpin, cette perdrix des neiges, fréquente ces mêmes biotopes et passe souvent inaperçu avec sa livrée immaculée. Toutes ces traces se mélangent parfois à celle des skieurs, mais, on peut s’en désoler, peu les observent.

    Autre source d’émerveillement avec la faune qui vit sous la neige, mais sans forcément hiberner. Sous la couche neigeuse, la végétation continue en effet à vivre, respirer ; les sols vivants dégagent de la chaleur. Cette chaleur fait fondre quelques centimètres de neige, dégageant ainsi une surface de vie, éclairée par le jour ; même à 2 mètres de profondeur sous la neige, voire davantage, la vie continue !

    Petits rongeurs, insectes, microorganismes poursuivent leur existence, certes au ralenti, mais protégés par la neige des aléas climatiques en limitant les températures extrêmes de l’extérieur. C’est une sorte d’« effet igloo » (appelé subnivum) qui profite à cette vie cachée de la montagne, réveillée bien avant la fonte des neiges qui laissera apparaître une herbe déjà bien verte et habitée.

    Boreus hyemalis, aussi appelé « puce des neiges » © Eimar Kull / Wikimedia CC BY-SA 4.0

    Au pied des pentes neigeuses, dans les névés, une faune aquatique et hygrophile (qui aime l’humidité) se développe lors de la fonte. C’est le cas des insectes spécialisés comme les mécoptères Boréidés, de véritables relictes en Europe ou en Amérique du Nord, inconnus ailleurs (« endémiques »), ou encore de quelques collemboles qui adorent les pentes neigeuses.

    Faire évoluer les équipements et les pratiques

    Sous les pistes de ski (où la végétation a été coupée), recouvertes de neige naturelle ou artificielle, compactées et recompactées par les skieurs, les dameuses, cette vie a forcément été modifiée. Ces prairies artificielles forment un écosystème « bloqué » dans sa dynamique, qui ne peut atteindre son climax (c’est-à-dire donner son potentiel en matière de stockage de carbone, par exemple, et en diversité d’organismes).

    Même le bruit des skieurs et des équipements (les remontées notamment) constitue un facteur de perturbation important ; ou encore quand les randonneurs s’approchent trop près des animaux qui doivent en cette période économiser l’énergie pour lutter contre le froid : pour eux, toute fuite représente une dépense d’énergie à compenser…

    Depuis quelque temps les grandes stations – qui jouxtent souvent des zones protégées – cherchent à faire évoluer leur image et leur positionnement en s’engageant dans des projets vertueux en matière d’environnement.

    NOTRE DOSSIER « BIODIVERSITÉ »

    Un nouveau rapport entre ski, montagne et biodiversité doit être trouvé : il s’agit de faire évoluer les installations existantes et de bien réfléchir aux nouveaux aménagements dans un contexte de réchauffement climatique.

    D’autres pratiques sont possibles en montagne : quand vous utiliserez vos raquettes, pensez au campagnol qui lutte pour sa survie sous vos pas, tout près du sol. Regardez les innombrables traces de vie, comme un alphabet hiéroglyphique de la biodiversité montagnarde. Et n’oubliez pas… chuuuuut !

    PLANÈTE

    Pourquoi le développement durable est-il devenu la « transition écologique » ?

    PLANÈTE

    Pourquoi la disparition des poissons « rares » menacerait l’ensemble de l’écosystème marin

    Cette analyse a été rédigée par Romain Garrouste, chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité du Muséum national d’histoire naturelle.
    L’article original a été publié sur le site de 
    The Conversation.

  • Biodiversité

     

    Les gens de ma génération pourraient tous en témoigner, du moins ceux qui ont eu la nature comme compagne de vie de leur enfance à aujourd'hui. La disparition ou l'affaiblissement des espèces est une évidence indiscutable. Et il ne peut y avoir d'autres explications que le poids redoutable de notre présence. Est-ce acceptable ? Pouvons-nous considérer que c'est inéluctable ? Devons-nous continuer à considérer que la disparition d'espèces, qu'elles soient inconnues du grand publc ou pas, n'a que peu d'intérêt ou devons-nous comprendre que l'équilibre de la nature relève d'un devoir pour l'Humanité entière ? 

    Quant aux "écomodernismes", en tout cas certains, qui contestent que cette extinction de masse ne relève pas de la responsabilité de l'humain, j'ai l'impression quand je les lis d'avoir affaire à un ordre religieux similaire à celui de l'Inquisition. "Non, la Terre ne tourne pas autour du soleil, c'est l'inverse parce que Dieu a fait de l'Homme le centre de l'Univers."

    Un renard en France, illustration

    Un renard en France, illustration — Pixabay

    Ce mercredi, un rapport s’inquiète de la dégradation des conditions de la faune et de la flore en France.

    Plus de 2.400 espèces sont menacées d’extinction dans le pays.

    Alors qu’on n’a jamais autant parlé d’écologie, comment expliquer un bilan si désastreux ?

    Ce mercredi, c’est la Journée mondiale de la vie sauvage. A cette occasion, l’Union internationale pour la conservation de la nature, l’Office français de la biodiversité et le Muséum national d’histoire naturelle ont sorti un nouveau rapport sur la biodiversité en France, dressant un bilan de la Liste rouge, qui établit le « degré de menace pesant sur les espèces de la faune et de la flore » depuis 2008. Et les résultats sont alarmants : la situation s’est dégradée entre 2008 et 2021 à une vitesse qui a surpris jusqu’aux auteurs du rapport. 13.842 espèces ont été évaluées, dont 17,6 % sont aujourd’hui menacées.

    « Nous pensions qu’en huit ou neuf ans, on ne verrait pas beaucoup d’évolution. La surprise est qu’on assiste à une nette dégradation de la situation », explique Florian Kirchner, de l’UICN France, à l’AFP. Mais comment expliquer un tel cataclysme alors que l’enjeu écologique n’a jamais eu autant d’échos ?

    Inaction et régression

    « On en parle beaucoup, mais on n’agit pas, on laisse faire, il y a toujours d’autres priorités », déplore Muriel Arnal, présidente de l’association de protection des animaux One Voice. Pour Jean-François Silvain, entomologiste et ancien président de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité, le dérèglement de la planète par l’humain est régulièrement mis sur la table. Mais les objectifs pour le contrer « ne sont donnés qu’en termes de CO2 et de température, rarement au sujet de la biodiversité. »

    Or, les bilans carbones ou leurs équivalents « passent totalement à côté de ce plan-là, ce qui peut expliquer cette dégradation. » Certaines énergies propres mises en place pour diminuer le bilan carbone, notamment l’éolien ou les barrages hydrauliques, « ont forcément des conséquences sur leurs environnements », note aussi le chercheur.

    Pas de frontières face au dérèglement

    Mais l’inaction ne peut expliquer à elle seule une aussi grande dégradation. Le rapport pointe « l’aménagement du territoire, qui reste incontrôlé, et l’intensification des pratiques agricoles ». Pour Muriel Arnal, « le cycle de vie est totalement perturbé par les activités humaines, et on ne laisse jamais la nature se réparer ou être tranquille. » Elle plaide pour le retour de zones totalement vierges d’activités humaines : « Laisser faire la nature seule, c’est aussi une action ».

    Jean-François Silvain, lui, rappelle l’évolution très lente de la France sur la question des pesticides ou l’explosion démographique, notamment dans les territoires d’Outre-mer – particulièrement touchés par cette détérioration de la biodiversité –. Mais aussi l’impact mondial du dérèglement de la planète. « Toutes les populations animales décroissent au niveau mondial, la France n’a pas de frontières à ce niveau. Même si elle faisait tout bien – ce qui n’est pas le cas –, elle subirait forcément l’impact du dérèglement planétaire », rappelle le chercheur.

    Cercle vicieux

    Le rapport alerte d’autant plus que des espèces censées être protégées voient leur situation empirer : « Nous parlons de celles qui bénéficient le plus d’efforts de conservation, les vertébrés, et pas des insectes ou des mollusques », note le rapport. Une question avant tout d’écosystème, selon Muriel Arnal : « On pense qu’on peut ne pas protéger les insectes ou les mollusques, mais sans eux, d’autres espèces plus "symboliques" meurent aussi. La nature est un équilibre fragile, le perturber entraîne forcément des conséquences à grande échelle. » Or, certaines espèces – notamment chez les insectes – ne sont pas menacées d’extinction, mais on constate d’immenses pertes dans les quantités de population. Et en bout de chaîne alimentaire, cela a forcément des conséquences.

    Mais le rapport évoque tout de même une source d’espoir : « l’opinion en train d’évoluer » sur cette question. Muriel Arnal évoque alors sa madeleine de Proust : « Quand j’étais enfant, on pouvait regarder des heures des éphémères dans le jardin. Il y a moins cette sensibilité pour la biodiversité de nos jours, et c’est cela qu’il faut retrouver pour ensuite prendre le problème à bras-le-corps ». S’émouvoir pour les éphémères, et sauver le reste avec.

  • Ce qui reste d'essentiel.

    J'ai reçu ce message ce soir.

    Un message qui restera dans ma mémoire. 
    Johan m'a autorisé à le publier.

    Il y a dans les mots de Johan l'essentiel de ce que je voulais faire de ma classe, pour tous mes élèves. Que ce soit bien au-delà de l'enseignement scolaire. Que le développement personnel soit la source de tout, que les apprentissages scolaires soient au service de la connaissance de soi, que les neuf mois passés ensemble restent dans les mémoires afin qu'ils puissent y puiser les ressources nécessaires pour que l'existence soit la plus heureuse possible. Neuf mois pour une forme de naissance à soi-même. Je sais que ça peut paraître prétentieux mais je n'ai jamais pu considérer ce métier d'instituteur autrement.

    J'ai eu la chance de croiser des hommes et des femmes qui ont été des modèles. J'aurais aimé les remercier. J'ai pu le faire avec Monsieur Quéré, mon Maître de CM2 et avec Madame Sotirakis, professeure de philosophie, bien des années plus tard. J'aurais dû le faire avec les autres, de leur vivant ou avant que la vie ne m'éloigne d'eux. Je n'ai pas osé, la plupart du temps. Par ignorance aussi, parce que je n'avais pas conscience encore de l'engagement de ces gens, du fait qu'ils mettaient dans leurs actes et leurs paroles tout ce qu'il y avait de plus beau en eux. J'étais jeune et je manquais de conscience, je n'étais pas encore en moi, pas réellement. 

    J'ai répondu immédiatement à Johan. Je l'ai remercié. J'aurais même aimé pouvoir le prendre dans mes bras. 

    Il n'avait sans doute pas conscience de l'importance de son témoignage. 
     

    Pendant les dernières années de ma carrière, je me suis souvent demandé si ce que je faisais avait réellement une importance, si je n'étais pas en train de participer moi aussi à travers le formatage scolaire à la perte de ce Soi, chez tous ces enfants, si la pression scolaire n'était pas plus forte que tout ce que je pouvais leur raconter. 

    C'est donc considérablement important qu'un élève, devenu adulte, me fasse part de ce qui reste en lui de ces neuf mois de vie commune. Ce qui reste d'essentiel. 

     

    "Bonjour monsieur Ledru, je ne sais pas si vous vous rappelez de moi, je suis Johan Meixner j'étais un de vos élèves de cm2 à la Rochette en 2008-2009 il me semble. Je vous écris aujourd'hui pour vous remercier. J'aurais aimé vous envoyer une lettre, car c'est vous qui nous aviez appris à écrire les lettres, mais je n'ai pas votre adresse. Je voulais vous remercier d'avoir été mon prof et d'être à l'heure actuelle un modèle de la vie de tous les jours. Votre apprentissage ne s'arrêtait pas seulement à l'école il a forgé ce que je suis aujourd'hui, a l'heure actuelle je suis un jeune homme de 22 ans propriétaire d'une maison j'ai un petit boulot qui me rapporte assez bien même si il est très physique (préparateur de commande) je vie un peu avec ma copine je roule avec une vieille Mercedes qui est la voiture de mes rêves. Et je sais que vous nous aviez appris que les choses matérielles ne sont pas forcement signe de bonheur car éphémère mais dans la vie de tous les jours les valeurs que vous m'avez apprisent tels que le respect , le fait de croire en soi, la persévérance mais surtout le fait de croire en la magie et de garder son âme d'enfant ont fait qu'aujourd'hui j'arrive à être heureux même en cette période sanitaire un peux spécial. Aujourd'hui je me bats pour rester heureux et quand ça ne va pas, oui car la vie c'est ca des hauts et des bas je pense parfois à vous à cette magie dans vos yeux quand vous nous racontiez les légendes des forêts bretonnes ainsi que votre enfance qui n'était pas facile non plus de ce que je me rappel. Mais voilà qu'aujourd'hui plus de 10 ans après un de vos anciens élèves vous écrits pour vous remercier et j'aimerais un jour être moi-même le modèle de quelqu'un, pouvoir lui transmettre cette envie de connaissance la curiosité de la vie ainsi que le savoir de vivre. Je sais que vous avez connu une période difficile à la fin de votre année à la Rochette et ça ma fais mal de savoir qu'un si bon prof que vous avait été embêter. Enfin, voilà, j'espère que je ne fais plus autant de fautes qu'avant et je vous souhaite une excellente journée et j'espère que vous vous portez bien."

     

     

  • Conflits d'intérêts (3)

    Un scientifique de l'Institut Novartis © NIBR research, Basel/Flickr, CC BY-NC-ND

    Le milieu scientifique face aux conflits d’intérêts

    13 juin 2016  Par Jérémy Jeantet


    https://www.lelanceur.fr/le-milieu-scientifique-face-aux-conflits-dinterets/

    Directeur de recherche en épidémiologie environnementale à l’Inserm de Grenoble, Rémy Slama publie une série d’articles sur le site The Conversation sur les risques de conflits d’intérêts dans le milieu scientifique. Des articles que Lelanceur.fr republie ici, accompagnés de l’entretien de Rémy Slama au micro de Sud Radio.

    Comment les conflits d’intérêts interfèrent avec la science (1)

    Rémy SlamaUniversité Grenoble Alpes

    L’actualité nous a appris qu’un pneumologue a témoigné devant une commission d’enquête du Sénat sur le coût de la pollution de l’air sans déclarer qu’il touchait un salaire de la part d’une compagnie pétrolière. Ce médecin a indiqué qu’il n’y avait pas de conflit d’intérêts, sous-entendant que ses activités professionnelles rémunérées par l’industrie ne remettaient pas du tout en cause l’objectivité de son jugement concernant l’effet des polluants sur la santé.

    Mais qu’appelons-nous un conflit d’intérêts ? La situation de conflit d’intérêt est-elle effectivement laissée à l’appréciation de chacun ? Pourquoi en est-on arrivé à définir des règles en la matière, et sont-elles suffisantes ? Les chercheurs les plus dynamiques ne sont-ils pas justement ceux qui réussissent à développer des collaborations avec le milieu économique ? Pourra-t-on encore financer la recherche si on limite ces collaborations ? La question ne concerne-t-elle que chercheurs et experts ? La résoudre garantira-t-il une démocratie sanitaire efficace ?

    Nous verrons, dans une série de trois articles publiés cette semaine sur The Conversation France, que la définition de règles strictes sur les conflits d’intérêts reste inutile tant qu’elle ne s’accompagne pas de garanties sur la transparence et sur l’existence de garde-fous dans les modalités d’élaboration de la décision politique.

    Les quatre étapes de la gestion du risque sanitaire

    Comment les risques sanitaires et environnementaux sont-ils censés être pris en charge ? Très schématiquement, on peut considérer que cette prise en charge se fait en quatre étapes successives :

    Etape 1, l’alerte

    Une question scientifique est posée par des chercheurs, des associations, des citoyens, des agences gouvernementales – par exemple sur les effets cardiaques de tel médicament prescrit comme coupe-faim aux patients diabétiques, ou sur la nocivité d’un pesticide ;

    Etape 2, la recherche

    Des études scientifiques s’appuyant sur différentes disciplines pouvant éclairer les divers aspects du problème sont réalisées ;

    Etape 3, l’expertise

    Les connaissances des études publiées au niveau international sont synthétisées par des scientifiques encadrés par les agences sanitaires, les « experts » ;

    Etape 4, la décision politique

    Enfin, une décision de gestion du risque est prise au niveau politique. Elle peut être de limiter l’exposition à une substance, d’interdire la prescription d’un médicament globalement, ou pour certaines indications ou populations à risque, de limiter les émissions d’un site polluant ou la teneur d’un additif dans l’alimentation, ou encore de ne rien changer.

    Ce processus est fragile et peut être perturbé à chacune de ces quatre étapes, comme l’illustre l’histoire de la gestion des risques sanitaires et environnementaux. Illustrons d’abord le problème de l’émergence éventuelle de conflits d’intérêt au moment où les scientifiques, puis les experts, se saisissent d’un dossier.

    Minamata, années 1950

    Un poster japonais sur les effets de la pollution au mercure à Minamata. Marufish/Flickr, CC BY-SA

    Dans les années 1950, dans la baie de Minamata, au sud du Japon, le directeur de l’hôpital de l’entreprise Chisso, principal centre sanitaire de la région, annonce avoir observé des troubles neurologiques n’évoquant aucune pathologie connue (troubles de la marche, convulsions…) chez une petite fille de cinq ans, puis chez sa sœur. Des symptômes neurologiques similaires sont observés dans la faune, tels que les chats de la baie (la maladie est aussi appelée maladie des chats qui dansent). L’alerte concernant ce qu’on appellera la maladie de Minamata est lancée. Elle donnera lieu à plusieurs années de recherches pour identifier le facteur causal (qui s’avérera être le mercure et son dérivé organique le méthylmercure), la voie de contamination (les poissons et fruits de mer locaux), et la source –les rejets de l’usine Chisso employant les médecins de l’hôpital.

    Une commission d’enquête a été mise en place : l’alerte a donc bien été reçue par les pouvoirs publics (ce qui n’a toutefois pas suffi à régler le problème rapidement). Ce n’est pas toujours le cas. Dans un autre dossier, aux États-Unis en 1925, la commercialisation par General Motors d’une essence au plomb a suscité des craintes de la part de médecins concernant sa toxicité. Ils n’ont pas été entendus et le débat sur cette question a longtemps été étouffé.

    « Tobacco papers »

    Une fois l’alerte donnée, les scientifiques entrent en scène pour vérifier la réalité du problème et le cas échéant, caractériser son ampleur, ses causes, éventuellement les mécanismes sous-jacents. Ici, le processus peut dérailler si des scientifiques sont incités à fabriquer une étude de toutes pièces, ou à la falsifier délibérément. Un exemple célèbre est l’action de l’industrie du tabac. Des chercheurs ont, ainsi, été approchés, financés, et leurs travaux, qui avaient tendance à minimiser les effets sanitaires du tabac, publiés dans des revues scientifiques. Le processus a été dévoilé, bien après coup, par les « Tobacco papers », documents internes des industries du tabac dont la justice américaine a exigé la publication.

    Dans d’autres domaines, il a été montré que la probabilité qu’une étude ait une conclusion en faveur des intérêts d’une industrie est nettement plus importante si l’étude a été soutenue par cette industrie que si elle a été réalisée à partir de fonds publics.

    Il peut aussi arriver qu’à ce stade, en raison d’un conflit d’intérêt, la publication d’une étude soit empêchée. C’est d’autant plus facile s’il existe un lien de hiérarchie qui lie le chercheur à des mandataires qui n’ont pas intérêt à la révélation du risque. Lors des investigations visant à identifier l’origine de la maladie de Minamata, le médecin dirigeant l’hôpital avait entrepris des expériences dans lesquelles il avait fait ingérer à des chats de la nourriture contaminée par les effluents de l’usine.

    Il a ainsi reproduit dans ces expériences les mêmes symptômes neurologiques que ceux observés parmi les chats de la baie. La direction de l’entreprise lui a ordonné de cesser ses travaux et de ne pas les divulguer, retardant la démonstration de la culpabilité de l’usine. Il n’avouera avoir obtenu ces résultats, et les pressions subies, que sur son lit de mort.

    Des lettres qui sèment le doute

    Ce processus de falsification de la science est lent et lourd à mettre en œuvre, et probablement rare aujourd’hui. Mais d’autres situations, moins « brutales », peuvent survenir. Il peut par exemple s’agir d’une présentation sélective de certains résultats, ou de choix méthodologiques qui ne mettent pas le chercheur dans la situation la plus favorable pour mettre en évidence un effet éventuel d’une substance (par exemple en choisissant un modèle animal peu « sensible » ou en réalisant une étude sur un effectif trop faible pour mettre en évidence un effet).

    Mais bien souvent, les interventions d’intérêts extérieurs dans le jeu de la science se font aujourd’hui par de simples lettres à l’éditeur des revues scientifiques qui viennent de publier une étude suggérant un effet néfaste d’une substance. Ces lettres vont généralement mettre en doute la méthodologie, accuser l’auteur de ne pas avoir cité des références importantes… L’exercice est assez simple à réaliser car peu d’études sont parfaites, et car l’on se dispense généralement de fournir des résultats contradictoires.

    Ces lettres ou commentaires peuvent ensuite être cités pour dire que l’étude en question n’était pas si bien faite que cela, ou est « débattue » par les scientifiques. C’est ce qu’on appelle la fabrique quotidienne du doute.

    Des « mercenaires parlant science »

    Si le doute est au cœur de la démarche scientifique et est constructif quand il provient de chercheurs spécialistes de la question, mus par la volonté d’amélioration des connaissances et s’appuyant sur une démarche transparente et rigoureuse, il n’a plus de sens lorsqu’il est motivé par des intérêts extérieurs à la question scientifique et propagé par des « mercenaires parlant science ». Dans ce cas, la pratique du débat et de la mise en question des résultats scientifiques, normalement interne à la science, est dévoyée par des intérêts extérieurs.

    Un exemple récent est celui d’un « éditorial » publié en 2013 par des chercheurs, rédacteurs en chef de revues de toxicologie et pharmacologie, dans leurs propres revues et critiquant la politique européenne concernant la réglementation des perturbateurs endocriniens. Le format (l’éditorial), et le fait que l’article était signé par les rédacteurs en chef des journaux scientifiques les publiant, ont probablement permis de passer outre la procédure classique de relecture et examen par les pairs. Les rédacteurs en chef s’étaient aussi dispensés de déclarer tout conflit d’intérêts sur ce sujet concernant de nombreux secteurs de l’industrie, ce qui leur a été par la suite reproché. Une enquête journalistique a mis en évidence qu’ils étaient nombreux. Malgré ces ficelles grossières, ce texte a pu contribuer à retarder l’application de la loi réglementant la présence de perturbateurs endocriniens dans les pesticides, votée en 2009, et qui à ce jour n’est toujours pas pleinement appliquée.

    Rémy Slama, Directeur de recherche en épidémiologie environnementale, Inserm, Université Grenoble Alpes

    La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.The Conversation

    Conflits d’intérêts : oui, la recherche peut s’en débarrasser ! (2)

    Affichage à Bruxelles. © Corporate Europe Observatory/Flickr, CC BY-NC-SA

    Affichage à Bruxelles. © Corporate Europe Observatory/Flickr, CC BY-NC-SA

    Rémy SlamaUniversité Grenoble Alpes

    Dans un premier article, nous avons vu comment les conflits d’intérêts pouvaient perturber les deux premières étapes de la gestion des risques sanitaires et environnementaux, à savoir l’alerte et la recherche. Concentrons-nous sur la troisième étape, celle de l’expertise. Elle peut être faussée en jouant sur la composition du groupe d’experts consulté : prenons un exemple vieux de deux siècles, celui de la protection des ouvriers du plomb, pour l’illustrer.

    À la fin du XVIIIe siècle, malgré les publications de médecins français reconnaissant la nocivité du blanc de céruse, pigment à base de carbonate de plomb, ce produit est largement utilisé comme peinture, notamment dans les hôpitaux. Laurence Lestel a retracé l’histoire de l’industrie de la fabrication de la céruse. Au début du XIXe siècle, une grande partie des ouvriers impliqués dans sa fabrication à l’usine de Clichy près de Paris souffrent de problèmes de santé, du fait du saturnisme induit par l’exposition aux poussières toxiques émises lors du broyage de la céruse.

    Intérieur d’une usine de céruse à Lille, vers 1880 (Archives départementales du Nord, M 417/113). Revue Pollution atmosphérique

    En 1820, le ministère de l’Intérieur saisit le Comité Consultatif des Arts et Manufactures de la question. Or le groupe d’experts consulté inclut des chimistes très liés à l’usine, dont l’inventeur du procédé industriel de fabrication du blanc de céruse, le chimiste Gay-Lussac, qui était son ami, et… le directeur de l’usine. Ce groupe n’identifie pas de problème dans l’usine de Clichy et conclut que c’est le procédé industriel utilisé par les concurrents hollandais, et les producteurs de céruse de Lille (où le taux de maladies professionnelles était pourtant bien plus faible qu’à Clichy) qui est nocif et doit être interdit.

    Du scandale de la céruse à celui du Médiator

    Cet avis entraîne la promulgation d’une loi aux effets désastreux, et qui sera vite abolie. La connaissance de la composition du groupe d’experts aurait pu suffire à prédire les grandes lignes de leurs conclusions.
    Le fonctionnement de l’agence française du médicament avant qu’elle ne soit réformée dans les suites du drame du Médiator constitue un autre exemple plus récent de la problématique des conflits d’intérêts dans les groupes d’experts. On peut 
    aussi citer celui d’agences européennes, dont les politiques de gestion des conflits d’intérêts ont été remises en cause au point que le Parlement européen ait refusé de voter leur budget, avant que certaines mesures ne soit prises.

    Au cours du XXe siècle, ce sont des situations similaires où juges (les experts) et parties se mélangent, bien que ce ne soit pas toujours aussi visible, qui expliquent la lenteur et les errements des décideurs pour interdire l’amiante (aux effets néfastes suspectés dès 1906 par un inspecteur du travail français dans un rapport circonstancié, et qui n’a été interdite en France qu’en 1997), la présence de plomb dans l’essence, la prescription de Distilbène aux femmes enceintes (interdite aux USA en 1971 après la publication d’une étude scientifique, et seulement en 1977 en France), freiner la consommation de tabac, ou encore limiter la pollution de l’air (qui coûte encore 100 milliards d’euros par an à la France, comme l’a indiqué la Commission d’enquête du Sénat mentionnée dans l’article précédent… Le coût de ces retards et erreurs est énorme pour le pays.

    Quand la loi définit le conflit d’intérêts

    La réaction de la société et des décideurs face à ces situations a été, d’une part, la mise en œuvre du principe de précaution – qui incite à agir devant un danger potentiellement très grand pour l’environnement, même s’il reste une incertitude scientifique (réelle ou délibérément créée) – d’autre part, le développement de mesures pour limiter les conflits d’intérêts dans la recherche et l’expertise scientifiques, et enfin des mesures pour protéger les lanceurs d’alerte. La loi française sur la transparence de la vie publique définit le conflit d’intérêts comme « toute situation d’interférence entre un intérêt public et des intérêts publics ou privés qui est de nature à influencer ou à paraître influencer l’exercice indépendant, impartial et objectif d’une fonction ».

    On voit bien, avec cette définition, qu’on peut rester « objectif » (ou le croire) et se trouver en situation de conflit d’intérêts : l’apparence de l’absence d’indépendance suffit. Celui qui a des intérêts et clame son indépendance est comme le conducteur contrôlé avec une alcoolémie sanguine supérieure à celle autorisée. Il a beau protester de la qualité de ses réflexes, il est en infraction.

    Délit par omission

    Plusieurs explications à ce choix du législateur peuvent être avancées : d’abord, démontrer qu’on pense et agit en toute indépendance d’une entité dont on est proche (parce qu’elle nous paie par exemple) est très difficile ; ensuite, c’est avoir une foi inébranlable dans le cerveau humain (ou au moins dans le sien) que de se croire indemne de tout biais vis-à-vis d’une personne ou une entité avec qui on entretient des liens privilégiés ; enfin, la conclusion ou la décision d’une institution qui s’appuie sur un expert avec des liens d’intérêts sera très facile à attaquer et déstabiliser, même si elle est correcte. L’expert avec un conflit d’intérêts affaiblit et ses collègues, et l’institution.

    Ainsi, la non-déclaration de conflit d’intérêts est un délit par omission. Celui qui s’y adonne est comme un soldat cachant son uniforme. Le terme, avec sa connotation d’affrontement, traduit mal que c’est justement le conflit d’intérêts qui empêche une bataille rangée et franche, le clair affrontement des idées et des connaissances, ou qui du moins le fausse.

    Politique des revues et des agences

    La plupart des revues scientifiques demandent maintenant aux auteurs d’un article (et a fortiori d’une lettre critiquant un article) de déclarer leurs conflits d’intérêts – même s’il existe des exceptions. Les principales agences sanitaires et environnementales françaises, comme l’ANSES (santé environnementale), l’ANSM (médicament) ou Santé Publique France demandent aujourd’hui à leurs experts de remplir des déclarations de conflit d’intérêts, qui sont mises à jour chaque année, voire à chaque réunion. Cette pratique est variable d’une institution à l’autre, et d’un pays européen à l’autre. Qu’en est-il des hôpitaux ? Un rapport commandité par l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris vient de constater « qu’il n’y a pas de doctrine… », et la situation est similaire dans plusieurs grands organismes de recherche français et universités…

    Thorkild Tylleskar/Wikimédia, CC BY-SA

    Au niveau international, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a défini des procédures concernant les conflits d’intérêts après les accusations dont elle a fait l’objet dans son traitement de l’épidémie de grippe H5N1 en 2010, et demande désormais à tout expert en relation avec elle, dès que celui-ci est invité à participer à une réunion à l’OMS ou à lui donner son avis, de remplir un formulaire de déclaration d’intérêts de trois pages, de fournir un CV et une note bibliographique, l’ensemble étant mis en ligne avant la réunion. Ceci peut permettre à chacun de s’exprimer sur la pertinence du panel d’experts choisi – tant du point de vue de l’équilibre des compétences et disciplines que des conflits d’intérêts.

    A Bruxelles, le poids de l’industrie des pesticides

    Des règles similaires sont en vigueur dans les comités d’experts de la Commission européenne. Mais le fonctionnement de Bruxelles en la matière n’est pas toujours parfait. Un exemple : une conférence officielle a été organisée par la Commission européenne à Bruxelles en juin 2015 sur les perturbateurs endocriniens. L’industrie des pesticides a pris la parole, ce qui ne pose pas de problème du point de vue des conflits d’intérêts, car quand quelqu’un annonce pour qui il travaille, chacun peut voir d’où il parle. Plusieurs scientifiques se sont aussi exprimés, avec des opinions pas toujours compatibles, ce qui a amené l’animateur de la session à noter qu’il n’y avait pas de consensus scientifique sur la question – le genre d’argument qui est parfois utilisé pour retarder l’action politique.

    Or, personne n’avait demandé à aucun de ces scientifiques de déclarer ses conflits d’intérêts. De l’autre côté de l’Atlantique, aux USA, dans la moindre conférence scientifique « académique » sur des sujets touchant la société, les chercheurs sont habitués à commencer chaque communication par une page listant leurs conflits d’intérêts.

    Juges et parties

    Quelle est la conséquence d’un conflit d’intérêts ? En droit, on considère qu’on ne peut pas être juge et partie, et un juge sera dessaisi d’une question concernant quelqu’un de sa famille. La logique est la même dans la recherche et l’expertise : en général, on va faire sortir de la réunion les experts concernés quand un sujet sur lequel ils possèdent un intérêt est discuté. Si l’objet premier du comité est de statuer sur une question en lien avec les intérêts de l’expert, il sera préférable de ne pas le nommer dans le comité. Par exemple un chercheur ayant travaillé avec une compagnie pharmaceutique pour développer un médicament ne pourra faire partie d’un comité chargé de donner l’agrément à ce médicament, ce qui ne l’empêchera pas d’être auditionné ponctuellement par ce comité au besoin ; il en ira de même si c’est son conjoint qui travaille pour cette compagnie, ou s’il détient des actions de la compagnie. On le voit, il s’agit moins d’écarter toutes les parties concernées par un sujet que de les identifier clairement.

    Limiter les conflits d’intérêts sans freiner la recherche

    En pratique, pour qu’un chercheur actif puisse rester un expert consulté dans un domaine, il vaudra donc mieux que lui-même ni son équipe ne soient pas financés par des partenaires privés intéressés par cette question. Faut-il pour autant que l’on n’ait plus recours qu’aux financements publics pour évaluer l’efficacité des nouveaux médicaments, tester l’innocuité des additifs alimentaires, évaluer les conséquences à long terme de l’exposition aux pesticides ?

    Ce ne serait pas réaliste étant donné la charge que cela représenterait pour les finances publiques. Mais il ne faudrait pas non plus que toutes ces études soient réalisées dans le privé, où l’indépendance et la transparence sont encore plus difficiles à garantir, et alors qu’une expertise considérable existe dans ce domaine dans le milieu académique et médical. Et l’État, de même que l’Union européenne, souhaitent développer des partenariats entre public et privé – de plus en plus de financements de l’Agence Nationale de la Recherche ou de la Commission européenne sont conditionnés à l’existence de tels partenariats. Si on ne souhaite pas rendre les chercheurs schizophrènes, plutôt que de faire machine arrière, il faut renforcer et expliciter la politique concernant les conflits d’intérêts tout en fournissant un cadre permettant de travailler en toute indépendance sur des questions intéressant le privé.

    Taxe sur les opérateurs

    Des modèles existent : l’ANSES attribue chaque année deux millions d’euros pour la recherche sur les effets sanitaires des radiofréquences, autant que ce qu’elle distribue pour l’ensemble des contaminants chimiques, polluants de l’air et expositions professionnelles réunis. Comment est-ce possible ? Grâce à une taxe prélevée sur les opérateurs de téléphonie mobile – taxe qui permet d’évaluer les effets sanitaires de l’usage de cette technologie, donc qui bénéficie aux industriels, et à la population.

    Une logique similaire est en train de s’esquisser pour les pesticides, encore timidement. Un des gros financeurs de la recherche sur les effets de la pollution de l’air est le Health Effects Institute aux USA, qui est soutenu par l’industrie automobile sans qu’elle ait son mot à dire sur les projets soutenus. En France, on pourrait imaginer une agence ou une fondation recevant des fonds de l’industrie pharmaceutique pour sélectionner les meilleures équipes publiques capables de réaliser des essais thérapeutiques sur les nouveaux médicaments candidats pour éviter un lien direct.

    Il y a donc bien un modèle possible pour une recherche débarrassée des conflits d’intérêts qui ne s’appuierait pas seulement sur les crédits publics, et qui implique la mise en place de taxes, de fondations indépendantes du privé qui établissent un parloir permettant le dialogue sans permettre d’influence.

    Ce tableau rapide montre que, même si la situation est encore hétérogène entre les différentes revues scientifiques, les agences et institutions, les pays de l’Europe, des progrès ont été faits pour la gestion des conflits d’intérêts dans la recherche et l’expertise scientifique en santé environnementale. Après des décennies dans le flou, la situation est-elle donc en passe d’être réglée ? C’est ce que nous verrons dans notre prochain et dernier article .

    The Conversation

    Rémy Slama, Directeur de recherche en épidémiologie environnementale, Inserm, Université Grenoble Alpes

    La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.The Conversation

    Conflits d’intérêts : il faut plus de transparence dans les décisions politiques (3)

    Assemblée des « Divins » de Westminster lors d'une discussion sur la liberté de conscience. © Peinture de John Rogers Herbert

    Assemblée des « Divins » de Westminster lors d’une discussion sur la liberté de conscience. © Peinture de John Rogers Herbert

    Rémy SlamaUniversité Grenoble Alpes

    Dans notre article précédent, nous nous demandions si, après des décennies dans le flou, on était en passe de réussir à limiter les conflits d’intérêts dans la gestion des problèmes en santé environnementale. Avant de conclure, il est important de garder à l’esprit qu’alerte, recherche et expertise ne correspondent qu’aux premières étapes du processus de décision dans le domaine de la santé publique et la protection de l’environnement.

    Transparence de la vie politique

    Qu’en est-il de la dernière étape, celle de la gestion du risque par les décideurs politiques ? Elle est bien sûr cruciale.
    Il est important d’appliquer avec attention la politique de déclaration des conflits d’intérêts des élus et décideurs prévue par la loi sur la transparence de la vie politique. Cette pratique existe aussi, au moins dans la réglementation, 
    au niveau des Commissaires européens.

    Mais il est probable que la plupart des retards ou erreurs dans les décisions sur les questions de santé et d’environnement ne proviennent pas de conflits d’intérêts des politiques mais du fait que l’information scientifique ne parvienne pas jusqu’à eux, ou y parvienne déformée.

    Rétention de l’information

    Il est inefficace d’écarter les chercheurs ayant des intérêts en lien avec le sujet débattu des réunions d’expertise si, au moment où le dossier arrive sur le bureau du ministre ou du parlementaire, quelqu’un est là pour lui susurrer à l’oreille que « tout cela n’est pas très solide ». Il est aussi possible que l’information ne lui parvienne pas du tout. Une information scientifique rigoureuse est nécessaire à la mise en place d’une vraie démocratie sanitaire, mais elle ne suffira pas s’il est facile de boucher le tuyau qui la transporte.

    La table du Conseil des ministres. Chatsam/Wikipédia, CC BY-SA

    Une condition pour l’éviter serait d’aller vers plus de transparence concernant les personnes morales et physiques avec qui les décideurs échangent avant de prendre une décision. Bien entendu, il est important que les décideurs consultent toutes les parties. Mais de la transparence est nécessaire dans ces consultations.

    Les décideurs et leur cabinet ne pourraient-ils pas justifier qu’ils ne passent pas sans raison valable un temps disproportionné avec l’une des parties concernées par une décision, par rapport aux autres parties ? La capacité de lobbying d’une entité est, en première approximation, déterminée par l’ampleur des intérêts financiers mobilisables qu’elle représente. Ces intérêts financiers mobilisables ne sont pas forcément proportionnels au nombre de citoyens concernés (les fœtus et les femmes enceintes, « combien de millions d’euros ? »). Assurer cette transparence et cet équilibre dans les parties consultées, sans forcément fermer la porte au lobbying, permettrait d’aller vers un lobbying un peu plus équilibré…

    Ces questions en lien avec la transparence de la décision publique sont au cœur de la démocratie. La visibilité des personnages politiques et de leurs actes est une chose, mais la lisibilité de ces actes en est une autre, comme le rappelle Pierre Rosanvallon, pour qui « l’exercice du pouvoir exécutif s’appréhende ainsi par la façon dont il élabore ses décisions et non pas seulement par le contenu de celles-ci ».

    Communication des mails

    Il existe des pistes. Dans un effort de transparence, la Commission européenne peut aller jusqu’à communiquer les échanges de mails de ses fonctionnaires travaillant sur une question donnée – au moins s’y est-elle engagée, sous certaines conditions.

    Cette question de transparence n’est pas un problème théorique. Revenons à la question de la pollution de l’air, qui est probablement un des enjeux environnementaux où les connaissances scientifiques sont les plus solides, et l’écart entre ces connaissances d’une part et la réglementation et l’action politique d’autre part le plus flagrant. La loi reconnaît à chacun le droit de « respirer un air qui ne nuise pas à sa santé » ; elle explique que les « seuils d’alerte et valeurs limites sont régulièrement réévalués pour prendre en compte les résultats des études médicales et épidémiologiques ».

    La pollution automobile tue. Ruben de Rijcke/Wikipédia, CC BY-SA

    Or les études épidémiologiques réalisées depuis le début du siècle et auparavant montrent sans ambiguïté l’impact sanitaire majeur des polluants atmosphériques sur la santé, bien en dessous des seuils en vigueur en France et en Europe. Elles nous disent que 20 à 40 000 personnes, peut-être plus, décèdent chaque année du fait de l’exposition aux particules fines en suspension et aux polluants qui y sont associés.

    Ce n’est pas l’existence possible de conflits d’intérêts chez quelques chercheurs qui se font entendre sur ce domaine qui peut expliquer cet écart entre les connaissances scientifiques, les exigences de la loi d’une part, et la décision politique d’autre part. Aux USA, la limite réglementaire sur l’exposition aux particules fines en suspension dans l’air (les PM2,5) n’est « que » 20 % au-dessus de la valeur recommandée par l’OMS, élaborée dans des conditions limitant la possibilité de conflits d’intérêts.

    Anomalie démocratique, péril sanitaire

    En Europe et en France, elle est 150 % au-dessus de cette valeur. Comment justifier un tel écart entre Europe et USA ? Par quels mécanismes la décision publique sur cette question peut-elle arriver à un tel hiatus entre connaissances et action ? Quels critères, en plus des résultats scientifiques que la loi demande de considérer, ont-ils été pris en compte par les décideurs ? Le niveau anormalement haut de ces normes sur la pollution atmosphérique constitue une anomalie démocratique, en plus d’un péril sanitaire. Comment expliquer que les politiques n’entendent pas les scientifiques, et qu’il n’y ait pas d’instance politique ou juridique qui se saisisse de cette anomalie ?

    Cette question de la prise en compte des conflits d’intérêts dans la recherche et l’expertise en santé et environnement, comme on le voit ici, interroge l’articulation entre science et politique, et in fine le fonctionnement de notre démocratie dans son ensemble.

    The Conversation

    Rémy Slama, Directeur de recherche en épidémiologie environnementale, Inserm, Université Grenoble Alpes

    La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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  • Conflits d'intérêts (2)

    Ce document est ardu et très complet. Mais il mérite amplement d'être lu. Le problème qui en ressort, à notre niveau, est toujours le même : Comment savoir, dans le cadre d'un choix, ce qui est objectif et ce qui ne l'est pas. Qu'il s'agisse de la santé, de l'alimentation, des problèmes liés à la biodiversité; au changement climatique etc etc...Internet regorge "d'études" issues d'horizons dont nous ne maîtrisons pas les réseaux. Qui est intègre, qui ne l'est pas ?

    Il suffit de prendre l'exemple de la covid. J'ai quasiment arrêté de m'y intéresser parce que j'en arrivais à passer plus de temps à essayer de trier dans la masse ce qui relève de l'objectivité, des faits, de la réalité et ce qui relève de l'intérêt.

     

     

    Comment les conflits d'intérêts peuvent influencer la recherche et l'expertise

    https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2012-3-page-48.htm

    Laura MaximGérard Arnold

    Dans Hermès, La Revue 2012/3 (n° 64), pages 48 à 59

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    1Les conflits d’intérêts (CI) sont des situations où le jugement professionnel ou une action d’intérêt principal (par exemple la validité de la recherche ou la santé d’un patient) peuvent être indûment influencés par un intérêt secondaire, tel que le gain financier. Ces intérêts financiers – l’emploi direct, la consultance, le fait d’être actionnaire d’une compagnie ou d’être payé pour témoigner en tant qu’expert – peuvent décrédibiliser un chercheur, une revue scientifique et, in fine, la science elle-même (ICJME, 2012).

    2Des articles analysant les conséquences des relations financières entre médecins ou chercheurs publics et l’industrie ont commencé à être publiés dès les années 1980 et ont atteint un pic de publications dans les années 2000. Les premiers papiers concernaient surtout la recherche (Lesko et alii, 2012) alors que les articles plus tardifs portaient sur la relation entre industriels et praticiens par l’intermédiaire de l’éducation, du marketing et des visiteurs médicaux.

    3Notre article est basé essentiellement sur l’analyse de synthèses de littérature (reviews) qui ont recherché les éventuelles corrélations entre les CI des auteurs d’études portant sur un sujet donné et les résultats publiés de leur recherche, en fonction du financeur de l’étude, privé ou public. Les corrélations sont considérées comme prouvées lorsqu’elles sont significatives d’un point de vue statistique. Nous nous sommes principalement focalisés sur le domaine biomédical, qui compte la littérature la plus abondante sur ce sujet, mais les conclusions peuvent être élargies à d’autres secteurs. Le nombre d’études analysées par les auteurs d’une synthèse est parfois très important – 1 140 pour Bekelman et alii (2003).

    Corrélation entre la source de financement et les résultats obtenus

    4Les études du domaine biomédical analysées dans les synthèses sont à la fois des articles de revue scientifique et des guides de pratique clinique. Les synthèses analysées montrent une corrélation directe entre le financement d’une recherche par un industriel et la communication de résultats qui lui sont favorables (Bekelman et alii, 2003 ; Lexchin et alii, 2003 ; Schott et alii, 2010 ; Wang et alii, 2010 ; Fava, 2012 ; Lesko et alii, 2012). Cet effet a été appelé « le biais de financement » (« funding effect » [Krimsky, 2005]). Cette corrélation persiste depuis les articles des années 1990 jusqu’aux articles récents. Les études traitent principalement de deux aspects : l’efficacité thérapeutique des médicaments et l’évaluation de leurs risques (effets secondaires) :

    sur l’efficacité thérapeutique, Lexchin et alii (2003) ont montré que les études financées par l’industrie pharmaceutique communiquent des résultats qui lui sont favorables quatre fois plus souvent que les études ayant un autre financeur. Schott et alii (2010) arrivent à la même conclusion sur la base de 23 synthèses portant sur des domaines divers (oncologie, maladies cardiovasculaires, psychiatrie, etc.).

    sur les effets secondaires, Stelfox et alii (1998) ont montré, par exemple, que les auteurs financés par les compagnies pharmaceutiques rapportaient davantage une absence de risques des antagonistes du calcium que les auteurs financés par d’autres sources. Ces médicaments utilisés dans le traitement de l’hypertension étaient alors soupçonnés d’augmenter certains risques, notamment d’infarctus. Seulement deux des 70 auteurs des études originales analysées avaient déclarés leurs CI, alors que les journaux médicaux le demandaient depuis 1993.

    Pour les guides de pratique clinique, Choudhry et alii (2002) ont analysé les pratiques de 100 experts appartenant à des comités ayant rédigé 37 guides concernant des pathologies importantes (l’asthme, l’artériosclérose coronarienne, la dépression, le diabète, l’hypertension, etc.). Leurs résultats montrent que 87 % de ces experts avaient une forme de relation avec l’industrie pharmaceutique, soit à travers un financement de leurs recherches, soit comme employés ou consultants. De plus, 59 % avaient des relations avec les compagnies dont les médicaments étaient directement concernés par les guides qu’ils contribuaient à rédiger. Seulement 2 % des experts avaient déclaré leur CI dans les guides.

    5Plus récemment, Norris et alii (2011) ont identifié 12 études de ce type, publiées entre 1980 et 2011. Leur synthèse a conclu que la majorité des guides est développée par des experts ayant des liens avec l’industrie, et que beaucoup ne déclarent pas ou ne sont pas amenés à déclarer ces CI. Pour le sujet particulier des guides traitant de l’hyperlipidémie et des diabètes publiés entre 2000 et 2010, Neuman et alii (2011) ont trouvé que 52 % des membres des panels ayant développé ces guides (ce qui correspond à 150 experts sur un total de 288) avaient des CI.

    6Enfin, la situation est similaire concernant la « bible de la psychiatrie », le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, document qui établit quels sont les symptômes qui doivent être considérés comme étant anormaux : environ 70 % de ses auteurs ont des liens financiers avec l’industrie pharmaceutique (PLoS Medicine Editors, 2012).

    7Dans le cas des guides de pratique clinique, l’influence des CI est très étendue en termes de patients concernés, puisque ces guides sont censés orienter le travail d’un nombre très important de médecins.

    Modes d’action possibles des CI

    8Les CI peuvent agir par des voies inconsciente ou volontaire.

    9Selon l’étude de Smith (2006), beaucoup de chercheurs ne considèrent pas que les CI influencent leur propre jugement. Une partie d’entre eux pense qu’ils influencent le jugement de leurs collègues, mais pas le leur (Choudhry et alii, 2002). Dans ce cas, l’influence des CI, si elle existe, est donc inconsciente.

    10Par contre, dans certains cas, leur influence sur la littérature biomédicale est volontaire et fait partie d’une stratégie industrielle. Pour expliquer la corrélation entre le financement par l’industrie et les résultats des études obtenus par les chercheurs, plusieurs mécanismes possibles ont été évoqués. Ces mécanismes peuvent intervenir à toutes les étapes des études, en commençant par le choix d’en financer certaines plutôt que d’autres, jusqu’à leur publication (ou pas).

    Le financement sélectif par les industriels

    11La corrélation entre le financement par l’industrie et les résultats obtenus par les chercheurs en faveur des médicaments testés pourrait n’être due qu’au fait que les industriels n’accorderaient un financement que lorsqu’ils auraient la quasi-certitude d’un résultat final favorable, c’est-à-dire un médicament efficace et sans effets secondaires importants. Même si cette intuition se vérifie dans certains cas, cette seule explication est peu probable, car les données existantes montrent que les chercheurs ne sont pas toujours capables de prédire à l’avance les résultats des essais sur un produit (Lexchin et alii, 2003).

    La conception de l’étude

    12Dans toute expérimentation, du domaine biomédical comme des autres domaines, la conception de l’étude influence les résultats. Il est donc important d’évaluer la robustesse du protocole utilisé. Cette évaluation est réalisée soit au moyen de grilles de qualité multicritères, soit de façon spécifique sur un aspect particulier du protocole.

    L’évaluation multicritères de la qualité d’une étude

    13La qualité des protocoles utilisés dans les études financées par l’industrie a été comparée à celle des études financées par d’autres sources, en utilisant des grilles d’évaluation regroupant de 5 à 100 critères. Lexchin et alii (2003) ont ainsi fait la synthèse de 13 études qui montrent que la qualité de celles financées par les industriels est similaire à la qualité des études ayant d’autres sources de financement. Toutefois, les auteurs soulignent que leur résultat doit être interprété avec précaution, car ils ne garantissent pas l’absence de biais méthodologique qui pourrait résulter de l’utilisation de grilles d’évaluation de la qualité des études incomplètes. Une conclusion similaire a été tirée par Bekelman et alii (2003) et Schott et alii (2010). Ces auteurs ont montré que certaines des grilles utilisées n’incluent pas des aspects qui influencent fortement la qualité des recherches, comme, par exemple, la formulation de l’hypothèse initiale, la méthode choisie, la pertinence clinique des paramètres mesurés chez les patients, le choix des produits de contrôle et de la durée des essais, la manière de présenter ou d’interpréter les résultats.

    L’évaluation d’un aspect particulier du protocole

    14L’évaluation de l’efficacité thérapeutique dépend beaucoup du protocole de l’étude qui peut augmenter les chances d’obtenir des résultats favorables, en particulier en fonction du choix du produit de comparaison et de la dose de produit administrée.

    15Le choix du produit de comparaison. L’efficacité d’un médicament peut être étudiée par rapport à un placebo ou à un produit de comparaison choisi par l’expérimentateur. Djulbegovic et alii (2000) ont analysé 136 essais randomisés contrôlés [1][1]ERC : Type d’étude scientifique utilisée en médecine, qui peut… (ERC) concernant les myélomes multiples, et ont montré que les essais sponsorisés par l’industrie utilisent des contrôles négatifs (ou « inactifs » [2][2]Dans une expérimentation, les contrôles négatifs (ou…) – « placebo » ou « pas de traitement » – plus souvent que les études financées par d’autres sources (60 % vs. 21 %). Ce résultat a été confirmé par Kjaergard et Als-Nielsen (2002), sur la base de l’analyse de 159 ERC publiés dans le British Medical Journal (BMJ), une revue scientifique médicale très réputée. Le fait d’utiliser des contrôles placebo tend à produire des résultats favorables au médicament, ce qui n’est pas le cas lorsque des contrôles actifs sont utilisés (Djulbegovic et alii, 2000).

    16Dans une autre étude financée par l’industrie, portant sur l’efficacité du médicament fluconazole, le produit de comparaison choisi était mal absorbé par l’organisme – ce qui était connu. Il y avait donc un biais en faveur du fluconazole, puisqu’on comparait une faible dose absorbée du produit de comparaison avec une dose plus grande de fluoconazole, au lieu de comparer les effets d’une même dose absorbée (Lexchin et alii, 2003).

    17Le choix de la dose de médicament administrée. Le médicament étudié peut être dans certains cas administré à des doses plus importantes que la dose du produit de comparaison (Rochon et alii, 1994), ce qui surévalue son efficacité.

    Les études à visée publicitaire

    18Des documents internes à l’industrie, devenus publics suite à des procédures judiciaires, montrent que certaines études paraissent tester une hypothèse scientifique alors que leur vrai but est d’augmenter les ventes d’un médicament en le faisant connaître auprès des médecins au moyen d’un « essai clinique promotionnel » (seeding trial). Ainsi, Hill et alii (2008) relatent le cas du rofecoxib (Vioxx), dont l’essai avait été conçu et mené par le département marketing de la compagnie pharmaceutique concernée. Pour atteindre son objectif de marketing, l’étude avait été menée dans 600 centres, ce qui n’était pas nécessaire d’un point de vue scientifique (Schott et alii, 2010). Le caractère commercial avait été caché aux participants. Malgré l’apparition d’effets secondaires cardiovasculaires, aucune investigation supplémentaire n’a été engagée. L’article décrivant l’étude avait été rédigé par des employés de la compagnie productrice du rofecoxib, mais a été publié avec un chercheur académique en premier auteur, qui a reconnu ensuite ne pas l’avoir écrit lui-même. Par la suite, la compagnie avait analysé le retour de l’étude en termes de marketing, constatant une plus grande fréquence de prescription du médicament chez les médecins ayant participé à l’essai, par rapport aux non-participants.

    L’interprétation des résultats

    19L’interprétation des résultats d’une expérience n’est pas toujours appuyée par les données brutes. Ainsi, sur la base de 22 études originales sur les médicaments non stéroïdiens utilisés dans le traitement de l’arthrite, ayant un lien avec l’industrie pharmaceutique, Rochon et alii (1994) ont trouvé que la majorité des études montraient que le médicament du financeur était présenté comme étant moins toxique que le traitement de comparaison. Pourtant, la moitié de ces études ne s’appuyait sur aucun test statistique.

    La publication des études

    20Certains auteurs ont montré que la recherche financée par des compagnies pharmaceutiques avait une probabilité plus faible d’être publiée que la recherche financée par d’autres sources et qu’une partie importante des études financées par l’industrie n’est jamais publiée (Lexchin et alii, 2003 ; Rising et alii, 2008 ; Schott et alii, 2010). Plusieurs explications ont été proposées pour expliquer ce phénomène, parmi lesquelles le fait que les résultats favorables au financeur sont publiés plus souvent que ceux qui sont défavorables (Schott et alii, 2010) ou que l’industrie peut refuser la publication de résultats défavorables (Bekelman et alii, 2003). Par exemple, McCarthy (2000) décrit le cas de la compagnie californienne Immune Response Corporation, qui a financé un essai pour étudier l’efficacité de son vaccin pour améliorer l’immunité des malades de sida. L’essai avait conclu qu’il n’y avait pas de différence significative entre les patients vaccinés et ceux qui ne l’étaient pas. Les chercheurs universitaires ayant réalisé l’essai ont voulu publier les résultats, mais la compagnie a fait une demande auprès de l’American Arbitration Association [3][3]Une organisation sans but lucratif qui agit pour résoudre des… pour les en empêcher. Les scientifiques ont quand même publié leurs résultats dans le Journal of the American Medical Association (JAMA), une revue scientifique prestigieuse. La compagnie pharmaceutique a alors fait une demande de dédommagement de 7 à 10 millions de dollars pour les pertes financières qu’elle prétendait subir.

    21La relecture des manuscrits par les pairs (peer-review) occupe, en principe, une place très importante dans les publications scientifiques et constitue normalement une garantie de la qualité des études publiées. Pourtant, en cas de CI des auteurs, celle-ci est affaiblie, comme le suggèrent Bekelman et alii (2003) qui mettent en évidence une qualité inférieure des ERC publiés dans des suppléments de journaux scientifiques financés par l’industrie, par rapport aux autres essais publiés dans les journaux parents. Cette différence a été attribuée au processus de relecture qui pourrait être moins sévère dans les premiers.

    22De même, en cas de publication dans des actes de conférence, le niveau d’exigence de la relecture est plus faible (voire nul) par comparaison avec les revues scientifiques, ce qui pourrait favoriser les interprétations favorables aux financeurs (Lexchin et alii, 2003).

    23Une stratégie adoptée par les compagnies pharmaceutiques pour influencer le processus de publication est d’utiliser des « nègres littéraires » (ghost writers), qui sont des auteurs d’articles dont le nom n’apparaît pas sur la publication. Il s’agit d’employés des compagnies ou de consultants payés par l’industrie pour écrire des articles scientifiques favorables à un de leurs médicaments ou défavorables aux médicaments qui concurrencent le leur. Les compagnies, qui peuvent rester invisibles et agir seulement par l’intermédiaire de sociétés de consulting, proposent ensuite ces articles déjà écrits à des chercheurs académiques. Ceux-ci sont rémunérés pour publier l’étude sous leur nom (Fugh-Berman, 2005). Cet auteur avait elle-même été sollicitée pour signer un article déjà rédigé sur les risques des interactions entre les herbes aromatiques et la warfarine. Ce médicament générique était alors le seul anticoagulant oral approuvé aux États-Unis, et la compagnie pharmaceutique avait développé un anticoagulant concurrent qu’elle souhaitait faire autoriser : elle avait donc intérêt à publier une étude sur les risques de la warfarine.

    24Des articles écrits par des nègres littéraires contribuent donc à la fabrication de controverses en matière de santé publique, et certaines compagnies pharmaceutiques se servent de l’autorité de scientifiques académiques pour ralentir ou orienter des politiques publiques, la parole de scientifiques qui paraissent indépendants étant souvent jugée plus crédible que celle des industriels (Pearce, 2008 ; Maxim et Mansier, 2012).

    Les CI des rédacteurs (editors) des revues scientifiques

    25Les rédacteurs des revues scientifiques médicales peuvent eux aussi avoir des CI, en particulier lorsque les revues vendent des tirés à part des articles ou des espaces de publicité. Alors que les effets des CI des auteurs d’articles sont maintenant bien étudiés, au moins dans le domaine biomédical, ceux des rédacteurs ne le sont quasiment pas. D’ailleurs, une grande partie d’entre eux ne déclarent pas leurs CI (Smith, 2006). Or, les rédacteurs ont un poids important dans la décision de publier ou non un article, y compris par le choix des relecteurs à qui cet article sera confié pour avis. Ils peuvent être influencés par le fait que les compagnies dépensent souvent des milliers (et parfois des millions) de dollars pour acheter des tirés à part des études qu’elles ont financées et qui présentent des résultats favorables. Les rédacteurs connaissent par expérience le type d’article qui peut faire l’objet d’achats massifs de tirés à part, et parfois les compagnies les informent à l’avance de leur souhait d’en acheter. Dans ce cas, les revues peuvent bénéficier de financements importants, ce que Richard Smith, rédacteur lui-même du BMJ et directeur du BMJ Publishing Group pendant treize ans, appelle tout simplement un pot-de-vin (bribe). Il raconte même qu’une fois, la représentante d’une compagnie l’a invité dans le « restaurant de son choix »… voire plus si affinités (« She was very effusive and stopped just short of saying she would go to bed with me if we took the paper »).

    26La vente d’espaces publicitaires est également une source majeure de revenus. La majorité est achetée par des compagnies pharmaceutiques, qui peuvent menacer de retirer leur publicité si un article qui leur est défavorable est publié. Richard Smith évoque une telle situation survenue dans une édition locale de la revue BMJ, menacée par une compagnie de retirer sa publicité si un article critique, déjà publié dans le BMJ hebdomadaire, était republié dans son édition locale. L’article a finalement été republié et la compagnie a retiré son financement. Cet évènement a contribué au fait que cette édition locale a fait faillite ultérieurement en raison d’un financement insuffisant de publicité. Mais dans une autre situation où les compagnies ont menacé de retirer leurs publicités, elles ont fini par ne pas le faire, même si le BMJ n’avait pas cédé.

    La critique des résultats défavorables à l’industrie

    27Pearce (2008) fait état, en partie sur la base de sa propre expérience d’épidémiologiste, de situations de pression psychologique que des auteurs identifiant des risques de médicaments – ou d’autres substances chimiques – doivent affronter dans le contexte actuel de la recherche. Il souligne que « pour chaque épidémiologiste indépendant qui étudie les effets secondaires des médicaments et les dangers des substances chimiques industrielles, il y a plusieurs autres épidémiologistes payés par l’industrie pour attaquer sa recherche et la décrédibiliser comme étant de la pseudo-science [4][4]Notre traduction. » (Pearce, 2008). Ces attaques peuvent être très amplifiées au moyen d’Internet.

    L’utilisation des résultats scientifiques dans les décisions publiques

    28Les CI influencent l’utilisation des connaissances scientifiques dans la prise de décisions en matière de santé publique, de manière directe et indirecte. Cela peut être de manière directe, lors des processus d’expertise mis en place au niveau des agences gouvernementales, quand certains experts ont des CI. L’expertise n’est pas sous le contrôle de la communauté scientifique mais celui de l’administration et du monde politique, et fonctionne selon des règles différentes du milieu académique.

    29De manière indirecte, l’influence peut s’exercer si les résultats scientifiques sont orientés en raison des CI des auteurs ou des rédacteurs de revue, comme cela a été décrit précédemment. Par exemple, une étude qui conclut, sous l’influence des CI, qu’un médicament est plus efficace ou moins toxique qu’un autre, va influencer la décision des agences gouvernementales dans un sens favorable à la mise sur le marché de ce médicament.

    30L’influence des intérêts industriels sur les procédures mises en place par les administrations, notamment lorsque des risques sanitaires sont mis en évidence par des chercheurs, a été très souvent critiquée. Pearce (2008) évoque par exemple le cas de l’administration américaine, ayant manipulé les procédures de relecture en posant des questions aux relecteurs potentiels sur leurs préférences politiques, et ayant bloqué le financement ou la publication de résultats scientifiques défavorables à certains intérêts économiques.

    31Cet auteur cite également les défaillances de l’agence sanitaire américaine Food and Drug Administration (FDA), qui a maintenu le médicament Vioxx sur le marché même après que des signaux d’alerte sur ses effets cardiovasculaires sont apparus. C’est un cas très similaire à celui de l’antidiabétique Mediator en France, qui a montré les mêmes défaillances dans le fonctionnement de l’agence du médicament française, l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps), qui a maintenu ce médicament sur le marché, même après que ses effets cardiaques significatifs ont été prouvés.

    Les CI en dehors du domaine biomédical

    32Le lien direct entre la source privée du financement et l’orientation des résultats en faveur de l’industrie qui finance a été montré dans un grand nombre d’études du domaine biomédical. Ceci laisse présager une situation similaire dans d’autres domaines tels que l’évaluation des risques des substances chimiques industrielles, ou plus généralement des risques pour la santé publique et l’environnement. Ainsi, dans les réglementations européennes sur les substances chimiques industrielles (le règlement européen Reach) et les pesticides (règlement 1107/2009), ce sont les industriels commercialisant ces substances qui produisent également l’évaluation de leurs risques. Le potentiel de CI y est donc très important.

    33Trois autres secteurs industriels ont été particulièrement étudiés et sont évoqués ici, à titre d’exemples : l’industrie agro-alimentaire, celle du tabac et celle des télécommunications.

    L’industrie agro-alimentaire

    34Lesser et alii (2007) ont analysé 206 études, portant sur le lien entre le financement industriel et les conclusions des études dans le domaine de l’alimentation (boissons non alcoolisées, jus de fruits et de légumes, lait). Ces études traitaient des effets sur la santé de ces boissons en analysant soit leurs bénéfices nutritionnels (par exemple, le calcium pour renforcer la densité osseuse), soit leurs effets sur certaines maladies. Les études financées par l’industrie rapportaient des résultats qui étaient favorables au sponsor huit fois plus souvent que les études ayant d’autres sources de financement.

    35Étant donné que dans le domaine agro-alimentaire, de très nombreuses études sont financées par l’industrie, cela représente un potentiel significatif d’introduction de biais généralisé dans la littérature scientifique.

    L’industrie du tabac

    36L’analyse de 106 synthèses portant sur les effets du tabagisme passif a montré que 74 % des articles qui concluaient à l’absence d’effet négatif sur la santé étaient écrits par des auteurs ayant été directement financés par l’industrie du tabac ou ayant participé à au moins deux colloques financés par cette industrie (Barnes et Bero, 1998). Ces auteurs concluent que la « controverse » sur les effets du tabagisme passif n’avait pas de fondement réel dans les recherches indépendantes, mais était créée artificiellement par des auteurs affiliés à l’industrie du tabac, et ayant réussi à publier leurs synthèses dans des journaux médicaux.

    37Barnes et alii (2006) ont analysé le cas de l’étude « des 16 villes » utilisée par l’industrie du tabac pour argumenter que les conséquences du tabagisme passif sur les lieux de travail ne seraient pas importantes puisqu’elles seraient moindres qu’au domicile, et qu’en conséquence il serait inutile de prendre des mesures de restriction du tabagisme au travail. Ils montrent, en particulier, que l’implication de R. J. Reynolds Tobacco Company et du Center for Indoor Air Research de l’industrie du tabac dans la conception et l’exécution de cette étude avait été minimisée et jamais clairement dévoilée dans les publications. Mais ces auteurs montrent surtout que l’analyse et l’interprétation des résultats avaient été réalisées de telle manière qu’elles deviennent favorables à l’industrie du tabac, qui les avait utilisées pour argumenter contre – et retarder – l’interdiction du tabagisme au travail. En réanalysant statistiquement les données de l’étude à la lumière d’une définition des « lieux de travail fumeur » plus conforme à la réalité, Barnes et alii (2006) ont montré que l’élimination du tabagisme sur les lieux de travail pouvait réduire de moitié l’exposition à la fumée pour les personnes vivant avec des fumeurs à la maison, et l’éliminer complètement pour tous les autres. Dans cette étude « des 16 villes » les résultats avaient été interprétés de manière biaisée et ne reflétaient pas correctement les données primaires. Cette stratégie bénéficie du fait que la plupart des gens, y compris les décideurs, n’ont pas les compétences pour aller au fond des détails techniques de chaque étude, et ne lisent ou ne comprennent que les résultats finaux.

    38Les publications financées par l’industrie peuvent contribuer à prolonger les controverses en raison des enjeux économiques importants (Oreskes et Conway, 2010 ; OMS, 2000). Le rapport publié en 2000 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur les stratégies des compagnies du tabac pour ralentir la prise de décisions publique (OMS, 2000), y compris par « la distorsion d’importantes études scientifiques », représente un cas d’école des plus documentés en raison de la mise à disposition par voie judiciaire des documents internes des compagnies du tabac. Plusieurs stratégies utilisées par cette industrie pour influencer la recherche sont décrits par l’OMS :

    financer secrètement des conférenciers participant aux colloques de l’OMS ;

    organiser des conférences pour promouvoir des arguments en faveur du tabac, sans dévoiler son rôle d’organisateur ;

    promouvoir ses travaux comme s’ils avaient été soutenus par l’OMS ;

    utiliser des consultants présentés comme indépendants et ne dévoilant pas leurs liens avec l’industrie pour faire du lobby auprès des scientifiques de l’OMS ;

    financer de la « contre-recherche », et ainsi de suite.

    Les effets sur la santé des téléphones portables

    39Huss et alii (2007) ont réalisé une synthèse de 59 études originales sur les effets sanitaires de l’utilisation des téléphones portables. Ils ont conclu que les études financées exclusivement par l’industrie des télécommunications étaient significativement moins susceptibles de rapporter des résultats statistiquement significatifs sur la santé, par comparaison avec les études financées par d’autres sources.

    Quelques solutions pour résoudre le problème des CI

    40Pour éviter que les CI introduisent des biais dans la recherche, plusieurs solutions ont été évoqués : rendre plus transparents la constitution et le fonctionnement des comités d’experts, rééquilibrer les financements publics et privés de la recherche, repenser les critères d’évaluation de la qualité des recherches et enfin revoir les politiques de publication et de financement des revues scientifiques.

    La transparence des comités d’experts

    41La solution principale proposée par la plupart des articles sur les CI est la transparence à tous les niveaux. Mais même si cette solution va dans le sens de la résolution du problème, elle n’est pourtant pas encore suffisante, pour plusieurs raisons :

    Dans certains cas, les formulaires de déclaration des CI ne sont pas assez détaillés, et les chercheurs ou experts concernés peuvent, consciemment ou pas, en omettre certains (Choudhry et alii, 2002).

    Beaucoup d’auteurs ne déclarent toujours pas leurs CI, même lorsqu’ils sont demandés (Barnes et Bero, 1998 ; Fugh-Berman, 2005 ; Smith, 2006 ; Pearce, 2008 ; Wang et alii, 2010), voire mentent en déclarant qu’ils n’en ont pas (Wang et alii, 2010).

    Dans les travaux d’expertise, par exemple dans les comités d’experts des agences sanitaires, les déclarations ne sont pas utiles si les experts ayant des CI significatifs ne sont pas exclus des travaux.

    Si aucune mesure n’est prise contre les auteurs ou les experts ayant menti sur leurs CI, par les rédacteurs des journaux, par les financeurs publics de la recherche ou par les agences sanitaires, ces pratiques continueront. Fugh-Berman (2005) suggère de rendre publiques ces pratiques répréhensibles du point de vue de l’éthique scientifique, comme la non-déclaration des CI ou le fait de se faire payer pour rendre légitime une publication qu’on n’a pas écrite.

    Un des moyens pour assurer la transparence dans le domaine biomédical est la déclaration de tout essai, avant même qu’il ne commence, dans un registre publiquement accessible (Bekelman et alii, 2003). En 2004, l’International Committee of Medical Journals Editors (ICJME) [5][5]Voir : <www.icmje.org/>, consulté le 11/10/2012. a fait de la déclaration dans un des registres d’essais agréés par l’association une condition pour la publication dans les onze journaux médicaux les plus reconnus [5][5]Voir : <www.icmje.org/>, consulté le 11/10/2012.. Cette demande a été suivie par la rédaction de guides volontaires par des associations de compagnies pharmaceutiques, pour inciter leurs membres à la déclaration de leurs essais dans un des registres publics. Des dispositions réglementaires ont été établies en Europe en 2001 et aux États-Unis en 2008, pour préenregistrer les essais. Pourtant, Schott et alii (2010) indiquent que des essais sont renseignés de façon incomplète par les compagnies, des informations importantes n’étant pas mentionnées. Selon ces auteurs, les procédures de contrôle de la mise en application de ces réglementations restent trop faibles.

    En conclusion, comme l’ont exprimé les rédacteurs de la revue PLoS Medicine, avec la transparence seule, sans mesures importantes visant à réduire les CI, ceux-ci continueront à avoir une influence négative sur la recherche et l’expertise (PLoS Medicine Editors, 2012).

    Le rééquilibrage des financements privés et publics de la recherche

    42Un autre moyen pour limiter l’influence négative des CI serait le rééquilibrage des financements privés et publics de la recherche (Lesser et alii, 2007 ; Schott et alii, 2010), et le contrôle public d’une partie des financements privés de la recherche. De cette façon, alors que les financements pourraient continuer à être privés, une agence publique pourrait veiller à repartir ces financements, en respectant à la fois les intérêts des investisseurs et les intérêts des États et des citoyens en termes de santé publique et d’efficacité (utilité) de l’innovation.

    Renforcer l’évaluation de la qualité des recherches et de l’expertise

    43Afin de renforcer l’évaluation de la qualité des recherches utilisées lors de la mise sur le marché des médicaments, il conviendrait de développer des grilles d’analyse plus fines qui incluraient l’ensemble des paramètres pertinents. En effet, des résultats biaisés peuvent être dus au mauvais choix ou au non-respect d’un seul des critères de qualité d’une étude.

    44De nombreuses controverses récentes (par exemple sur les effets du bisphénol A et du Mediator, sur les risques des insecticides systémiques neurotoxiques pour les abeilles) ont fortement remis en cause la qualité des dossiers d’évaluation du risque chimique produites par des industriels dans des contextes réglementaires. Pour ces études, soumises par les industriels aux agences réglementaires, la relecture par les pairs et la publication dans des revues scientifiques ne sont d’ailleurs même pas demandées. Les employés des agences sanitaires et leurs comités d’experts eux-mêmes n’ont pas facilement accès aux données primaires et aux études originales, et on peut également se poser la question de savoir si leurs emplois du temps très chargés leur permettent d’analyser tous les aspects méthodologiques potentiellement importants pour la qualité des études que les industriels leurs soumettent.

    La transparence financière des revues scientifiques

    45La transparence est de plus en plus pratiquée par les revues scientifiques. Lesser et alii (2007) confirment ainsi l’augmentation significative entre 1999 et 2003 de la proportion des articles qui dévoilaient leur source de financement. Mais, pour éviter que les comités de rédaction des revues scientifiques participent à la politique de marketing des compagnies – en cédant à la tentation du financement issu de la vente de tirés à part et d’espace publicitaire – Schott et alii (2010) recommandent que les journaux médicaux communiquent publiquement, chaque année, les sources de leurs financements.

    Notes

    [1]

    ERC : Type d’étude scientifique utilisée en médecine, qui peut être utilisée pour tester l’efficacité d’une approche thérapeutique dans une population de patients et qui se caractérise par la répartition aléatoire de ceux-ci entre plusieurs groupes (pour des détails, voir par exemple le site des instituts de recherche en santé du Canada, <www.cihr-irsc.gc.ca/f/22388.html>, consulté le 11/10/2012).

    [2]

    Dans une expérimentation, les contrôles négatifs (ou « inactifs ») sont des groupes témoin où aucun effet n’est attendu. Les contrôles positifs (ou « actifs ») sont les témoins dans lesquels un effet connu est attendu. L’effet du facteur étudié (par exemple, un nouveau médicament) est évalué par rapport à ce dernier effet.

    [3]

    Une organisation sans but lucratif qui agit pour résoudre des conflits tels que celui présenté ici.

    [4]

    Notre traduction.

    [5]

    Voir : <www.icmje.org/>, consulté le 11/10/2012.

  • Scientifiques et conflits d'intérêts.

    Depuis que j'ai découvert le mouvement de "l'écomodernisme", je m'intéresse fortement aux conflits d'intérêts et j'ai lu quelques documents qui confirment tout cela.

    Il me semble totalement irrecevable de lire de la part de scientifiques que le changement climatique est une aberration, que les OGM sont incontournables ou que l'industrie agro-alimentaire est la seule voie pour une alimentation suffisante et de qualité.

    Il doit bien y avoir une explication à de telles déclarations... 

     

    Conflits d'intérêts des scientifiques: "On ne s'en sortira jamais"

     

    L'affaire Aubier et un rapport publié ce jeudi soulignent les conflits d'intérêts qui minent le secteur de la santé en Europe. La député EELV Michèle Rivasi ne décolère pas.

    D'un côté, il y a l'affaire du professeur Michel Aubier. Ce pneumologue de renom, grassement payé par Total pendant des années, comparaît depuis mercredi devant le tribunal correctionnel pour témoignage mensonger. De l'autre, il y a le rapport de l'ONG bruxelloise Corporate Europe Observatory (CEO). Publié ce jeudi 15 juin et relayé par Le Monde, le document affirme que 46% des scientifiques de l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) sont en situation de conflits d'intérêts financiers avec les secteurs industriels régulés par l'agence, ce que cette dernière dément fermement.* 

    Deux affaires qui soulignent les problèmes de conflits d'intérêts et le poids des lobbys en France et en Europe dans le domaine de la santé en général, de l'environnement et de l'alimentation en particulier. Une situation dénoncée depuis des années par Michèle Rivasi, député européenne Europe Écologie les Verts (EELV). 

    Qu'est-ce qu'un conflit d'intérêts selon vous? 

    M.R.: C'est la même définition que celle de la Cour des comptes européenne. C'est par exemple quand un expert est payé par le privé et qu'il rédige un rapport. On ne sait plus si son avis est basé sur l'intérêt général ou pour promouvoir l'intérêt de la boîte qui le paye. 

    Quels sont les exemples qui vous ont le plus frappée?  

    M.R.: Il y a bien sur l'affaire sur le glyphosate [l'EFSA avait considéré que ce principe actif du désherbant Roundup était non cancérogène, contrairement aux avis du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) et de l'OMS]. Mais vous savez, quand on ne veut ne rien voir on ne voit rien. 

    La Commission européenne décide néanmoins de restreindre l'utilisation du glyphosate.

    REUTERS/Charles Platiau

    Par exemple, cette histoire qui remonte aux années 98/2000. l'ISPN [l'ex-Institut de protection et de sûreté nucléaire] devait prouver que les rivières dans lesquelles les centrales nucléaires rejetaient leurs eaux usées n'étaient pas polluées. Je me suis rendu compte qu'ils prélevaient des échantillons en amont de la rivière, et ne trouvaient rien! J'ai demandé une contre-expertise à la Criirad [La Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité] en prélevant des échantillons en aval. Nous avons trouvé des traces de pollution. 

    Quels sont les intérêts des lobbys à "se payer" des scientifiques? 

    M.R.: Les industriels font tout pour trouver des scientifiques de renom, les financer, puis tenter de les placer dans des agences de régulation publique, où tout se décide. Le but est évidemment d'influencer le fonctionnement des institutions et les prises de décisions. Cette stratégie de l'industrie, c'est de la haute couture. Et c'est un problème complètement généralisé, on peut le constater dans toutes les agences, à l'EFSA bien sûr, mais aussi à l'Agence des produits chimiques ou encore l'Agence européenne des médicaments, etc. 

    A la lecture des critiques les plus véhémentes, on pourrait avoir l'impression que les chercheurs qui viennent du privé pour travailler dans les agences publiques sont forcément "tous pourris", qu'en pensez-vous? 

    M.R.: Ce n'est pas une question de personne, mais de pratique et de déontologie. Quand il y a financement par l'industrie, il y a automatiquement suspicion. Il faut que ces chercheurs quittent le privé et coupent leurs liens pour être vraiment objectifs. 

    LIRE AUSSI >> Alimentation: se protéger... mais comment? 

    Ça marche aussi avec les journalistes politiques. Ceux qui prennent l'avion avec le président vont être influencés par sa sympathie ou le simple fait de le connaître. Ça peut paraître trois fois rien, mais cette proximité permet de tisser des liens, de créer de la subjectivité et donc d'influencer. Même inconsciemment, la critique n'est plus la même. Pour les industries, c'est pareil. 

    Interrogée sur le rapport du CEO par Le Monde, la FSEA contre-attaque et accuse des chiffres "trompeurs, car basés sur une interprétation spécifique du lien d'intérêt financier avec laquelle (ils sont) en désaccord". Est-ce crédible? 

    Non. L'agence n'a qu'à prendre des experts de l'université qui n'ont pas de lien avec l'industrie. Elle doit aussi revoir sont fonctionnent, et baser ses expertises uniquement sur des rapports public, revus et vérifiés par des pairs, et non pas sur des rapports protégés par le secret industriel, dont la moitié des données ne sont pas accessibles. C'est exactement ce que fait l'OMS [l'Organisation mondiale pour la santé]! Pourquoi pas l'EFSA? 

    C'est comme pour le professeur Aubier, qui s'est justifié en expliquant que les financements [de Total] allaient à son laboratoire. Ça ne change rien, il était dépendant, car responsable de la survie de son labo et de ses équipes. En parlant d'Aubier, j'aimerais qu'il soit condamné à 5 ans de prison. Ce qu'il a fait, c'est criminel [pour l'instant, le parquet a requis 30 000 euros d'amende contre le pneumologue, qui n'est pas encore condamné]." 

    Le pneumologue Michel Aubier, ancien chef de service à l'hôpital Bichat à Paris, arrive au palais de justice de Paris le 14 juin 2017.

    afp.com/CHRISTOPHE ARCHAMBAULT

    Justement, quelles sont vos recommandations pour limiter les conflits d'intérêts? 

    M.R.: Plus ça va, plus je me dis qu'on s'en sortira jamais. Écoutez, ces personnes-là, il n'y a qu'un seul truc qu'ils comprennent: les sanctions financières ou pénales. Je crois aussi de plus en plus aux corps d'expert indépendants. Il y a le très bon exemple de l'Autorité de sûreté nucléaire [en France], qui nomme désormais des experts pour six ans non renouvelables, bien payés par des fonds publics. Grâce à cette décision, on a maintenant des rapports qui tiennent la route. Ce modèle-là, il pourrait s'appliquer à toutes les agences. 

    LIRE AUSSI >> Fessenheim: l'Autorité de sûreté nucléaire dresse un constat sévère 

    Il faut aussi que les scientifiques venant du privé attendent au moins 3 ans avant de pouvoir rejoindre le public [Le parlement européen demande 2 ans minimum à l'EFSA, l'ECO demande cinq ans]. C'est le temps nécessaire pour couper le cordon ombilical avec l'industrie, et être objectif."