Là-Haut

Articles de la-haut

NOIRCEUR DES CIMES : un chemin de croix.

Par Le 30/01/2010

9

Elle est sortie tôt le matin pour regarder monter la première équipe des Polonais. Lech faisait partie du groupe et en le regardant partir, elle avait réalisé qu’elle n’aurait plus l’occasion de parler en français.
Elle reconnaît maintenant, dans l’abri de sa tente, que leurs échanges restaient bien trop superficiels pour qu’ils soient compatibles avec une vie monacale. L’allusion la fait sourire. Elle est fière désormais de cette situation. Elle va écrire, réfléchir, mettre à profit ce retrait obligatoire, cette exclusion de la vie sociale, ce retranchement à l’intérieur de soi, cette exploration de territoires vierges, cette quête de l’Illumination, cette recherche de l’essentiel. Le flot d’expressions qui survient lui confirme la richesse intime de son état. Elle en est bouleversée. Le sentiment d’avoir basculé dans un nouveau paradigme, une vision décalée, un système à part, la nourrit d’une joie inexprimable, inconnue, singulière. Elle n’a aucun repère dans ce qu’elle éprouve et l’impression de « bien naître » lui revient à l’esprit. Elle est nouvellement née à un état de lucidité. Elle s’imagine s’extirpant d’une carapace humaine, accédant enfin à une nudité spirituelle, comme si l’accession du corps à la lumière du premier jour condamnait aussitôt l’esprit à l’enfermement. Ne devrions-nous pas dans notre parcours terrestre nous concentrer prioritairement à la libération de cette entité secrète emmurée par l’enveloppe insignifiante qui absorbe une bonne part des attentions de notre égo ?
Elle lève la tête vers les pentes empruntées par les Polonais mais le plafond nuageux est descendu et ils ne sont plus visibles depuis longtemps. Elle imagine les grimpeurs écrasés par des sacs monstrueux se hissant péniblement sur des roches glissantes, s’enfonçant dans des tapis de neige fragiles.
Le vent est tombé et elle est surprise par la vitesse à laquelle les conditions météorologiques peuvent changer. Les conditions de vie aussi d’ailleurs. Encore une fois, à cette idée, un sourire lui vient aux lèvres. Elle s’aperçoit que toutes les circonstances extérieures, tous les évènements les plus simples, deviennent désormais des occasions de nourrir quelques idées antérieures, quelques réflexions inachevées. Que son esprit semble percevoir le monde comme un tremplin à une introspection permanente. Le vivant qui nous entoure serait-il un stimulant de l’esprit et l’esprit stimulé parviendrait-il à percevoir le vivant avec plus d’acuité ? La perdition des âmes serait-elle liée à notre dispersion habituelle dans la multitude des contacts superficiels ? La vie en société étoufferait-elle le Maître intérieur, le Moi immuable pour ne laisser apparaître qu’un égo manipulateur et narcissique ? Elle pense aux ashrams et aux monastères et convient, en imaginant la paix de ces hauts lieux, qu’elle n’est sûrement pas loin de la vérité. Elle est un peu effrayée par ces pensées qui se succèdent, par la direction qui paraît s’imposer. Elle reconnaît n’avoir sans doute jamais poussée aussi loin, hors de toutes études livresques, sa propre analyse. Le vivant qui l’entoure se fond en elle, la nettoie peu à peu de ses inquiétudes temporelles, de ses habitudes communautaires, de ses dérives frivoles de citadine influencée. Elle le sent et, progressivement, elle l’accepte. Elle ne peut plus nier désormais avoir atteint une autre dimension, avoir ouvert une porte sur des horizons inconnus qui l’attirent avec la force d’un aimant puissant.
Elle lève de nouveau les yeux et, le regard errant sur les sombres pentes chaotiques, une immense bouffée de chaleur lui monte aux joues. Sans Luc, elle ne serait pas venue ici et elle n’aurait peut-être jamais franchi ce seuil. Elle lui doit cette découverte ou en tout cas une part. Cette révélation la consterne. Elle ne pensait pas lui devoir autre chose que des moments de doute, de déprime, de colère, de honte. Elle ne pouvait même plus clairement définir les raisons de sa présence dans ce camp, à attendre quelqu’un qui ne s’intéresse pas à elle et voilà que l’explication jaillit. Elle aimerait savoir si ses propres réflexions l’ont menée à cette conclusion ou si tout cela était déjà inscrit dans un destin à vivre. Cette nouvelle idée est apparue avec une telle brutalité qu’elle lui semble avoir été donnée, murmurée à l’oreille, insérée de force dans un esprit buté.
S’étaient-ils rencontrés pour parvenir à cela, était-ce un chemin tout tracé ou doit-elle féliciter son intellect d’avoir réussi à sublimer une situation douloureuse ? Sommes-nous responsables de nos découvertes ? Elle s’étonne de cette interrogation aux connotations mystiques mais elle ne la rejette pas. Elle veut se laisser entraîner par les horizons qui se dévoilent. Ils n’avaient rien à faire ensemble et ils s’étaient pourtant engagés dans une vie commune. Pour quelles raisons ? Etaient-ils maîtres de tout cela ? Cherchaient-ils simplement à mettre fin à leur vie de célibat, à répondre à des désirs physiques, à correspondre par cette vie de couple à l’image que les autres s’attendaient à recevoir ou devaient-ils répondre à une intention extérieure ? Son parcours universitaire n’aurait pas favorisé un tel dépouillement, elle en est certaine. Elle aurait eu besoin d’un temps infini pour absorber tous les livres lus, tous les enseignements rencontrés et parvenir peut-être à l’orée de la vieillesse à saisir dans tout cela sa propre vérité. Cette vie avec Luc l’avait placée dans l’urgence, dans une souffrance obsédante, réductrice, une fièvre continuelle, apaisée parfois par des étreintes fugaces, des sourires menteurs, des complicités inventées. Cette relation avait contribué à l’arrachement progressif des couches protectrices de l’être jusqu’à ce que le coeur pur apparaisse. Luc, inconsciemment, avait favorisé et accéléré ce déshabillage. « Il faut casser la coque pour faire sortir l’intérieur car si tu veux le noyau, tu dois briser la coquille. » Maître Eckhart l’avait écrit. Elle est heureuse de saisir pleinement ce que l’homme d’église voulait exprimer. Simultanément à ce bonheur, un doute survient. Qu’aurait-elle compris de cette situation si auparavant elle ne s’était pas nourrie de tant de livres ? Aurait-elle pu en retirer l’essentiel ? Ses études étaient-elles destinées à cela et non prioritairement à devenir universitaire ? Cet intellect, dont elle se méfie désormais, n’a-t-il pas permis, à travers tous les enseignements qu’il contient, l’élaboration salvatrice d’un prolongement inespéré ? Ses connaissances ne l’ont-elles pas sauvée d’une rupture désastreuse, d’un échec inutile, d’une fin dérisoire ? Ce qu’elle entrevoit, dans toutes les réflexions qui s’enchaînent, elle le doit à ce mental qui l’a pourtant également trompée, conduite vers des entêtements infatués, des conflits stériles, des brisures répétées. Ne risque-t-elle pas de rechuter au moindre relâchement?
Elle se sent un peu perdue soudainement et elle craint que tout n’aille trop vite. Comme si le franchissement d’un seuil conduisait aussitôt à une nouvelle porte mais que le battant à pousser se révélait toujours plus lourd. L’impression que tout cela n’est pas qu’une errance hasardeuse mais un dessein qui lui échappe s’inscrit fortement en elle et sa petitesse dans le cadre écrasant des montagnes qui l’entourent prend une dimension bouleversante. Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des nécessités. Elle distingue dans cette conclusion l’obligation de se laisser porter et de saisir chaque instant qui se présente. Elle comprend davantage le « lâcher prise » qui lui plaisait tant. Elle n’en avait saisi que la part intellectuelle sans avoir jamais éprouvé « physiquement, » au plus profond de ses fibres, l’absolue réalité. Nous ne pouvons rien tenter de dominer sinon l’instant présent qui nous est offert. L’enseignement essentiel tient dans cette phrase. Le reste n’existe pas.

Elle est sortie. Sur le plateau regroupant les tentes des diverses expéditions, l’activité est intense. En marchant sans but, elle laisse ses regards dériver sur les diverses personnes qu’elle voit s’agiter et se demande si chacune d’entre elles a conscience de la vanité de cette effervescence. D’avoir accueilli pleinement cette vision de la vie immédiate insuffle en elle une paix profonde, un soulagement libérateur. Ne plus lutter, c’est se donner la possibilité de vivre…Sa liaison avec Luc ne lui apparaît plus comme une entrave mais comme un chemin. Elle s’en étonne et simultanément cela la tranquillise. Elle cherche déjà le moyen de le lui faire comprendre et se dit aussitôt qu’elle n’a pas à s’inquiéter. Il le ressentira si elle sait garder en elle ce calme qui l’habite. Elle veut rester confiante et se reprend aussitôt en reconnaissant qu’elle ne doit rien vouloir. Elle admet que ce qu’elle découvre n’a rien de superficiel ou d’aisément accessible et réclame une exigence de chaque instant. L’abandon complet des habitudes néfastes. L’hypothèse d’une ascèse spirituelle la submerge d’une onde de chaleur. Elle a l’impression physique de grandir et elle s’en amuse.
D’un pas léger, elle s’éloigne sur le plateau en contemplant les paysages intérieurs qui l’invitent. Ne plus lutter, c’est se donner la possibilité de vivre. Le désespoir est une voie d’accès. Espérer, c’est toujours refuser ce que le présent propose, c’est se projeter follement dans un espace temporel que l’égo vénère. « Je voudrais mourir totalement désespéré, » avait écrit André Gide. Trompés par la perception erronée d’un mot mal aimé, beaucoup avait vu dans cette phrase l’aveu d’un homme déprimé alors qu’il s’agissait de la preuve d’une vie accomplie, la conclusion sereine d’un être apaisé, qui n’a aucun regret et plus aucune envie, nourri de la conscience d’avoir usé jusqu’au bout le temps présent qui lui a été proposé. La construction d’un projet ne doit pas aliéner l’individu à des suppositions multiples et incontrôlables. Elle pense à la tension extrême qui habitait Luc depuis des mois. Parviendra-t-il au moins à profiter pleinement de quelques instants ? Ou restera-t-il l’esclave de la construction mentale de cet égo qui étouffe la conscience ? Trouvera-t-il les ressources intérieures à cette béatitude qu’elle connaît alors qu’il ne dispose pas des références culturelles dont elle s’est abreuvée depuis des années ? Elle craint que son parcours ne soit qu’une errance interminable.


Ils se sont assoupis un long moment. Les bourrasques de vent glacé ont tiré Luc de cette absence agitée où son corps alourdi par des fatigues pesantes s’était réfugié. Entre chaque rafale, il écoute avec appréhension la respiration saccadée d’Etienne qui continue à tousser malgré le sommeil profond dans lequel il est enfoui. Sa gorge semble encombrée de glaires qui l’étouffent. D’inquiétants gargouillis rythment les souffles qui s’échappent péniblement.
Les flocons frappent la tente avec force et Luc imagine la dureté des conditions extérieures. Ils ne pourraient pas faire cinquante pas dans cette tourmente. Sans l’abri précaire de la tente, ils seraient déjà morts de froid. Il sait qu’ils doivent boire mais la lourdeur de son corps le maintient dans la chaleur protectrice de son duvet. Il lui faut de longues minutes pour réussir à sortir un bras, à regarder sa montre, à secouer doucement Axel.
« C’est quelle heure ? demande celui-ci après quelques bougonnements.
-Treize heures trente.
-Putain de temps ! On sortira plus aujourd’hui.
-Faut espérer que ça va pas mettre trop de neige, tu sais que ça donne ici.
-Ca, pour descendre rapidement, y’a pas mieux qu’une avalanche. On sera vite rendu au camp de base.
-Ca va toi, t’arrives encore à faire de l’humour !
-Ouais, noir, l’humour, très noir…Fais chier. Il nous fallait juste une journée de beau et on se tirait d’ici. Tu sais que plus bas, si ça se trouve, le temps est tout à fait acceptable. A deux cents mètres près, la différence peut être énorme. Là, on est coincé pile où il faut pas.
-Ouais, je sais.
-Putain, t’entends la respiration d’Etienne ? Ca, si c’est pas un œdème pulmonaire, je sais pas ce que c’est…Faut qu’on descende, putain. C’est le seul moyen de le sauver.
-Tu sais bien que si on sort, dans une heure il est mort. »
La conscience d’un piège puissant les mure dans le silence. Plus rien à dire. Plus rien à faire. Sinon attendre. Et espérer même si c’est inutile et n’influence en rien les conditions météorologiques. Luc le sait mais il ne peut s’empêcher de laisser dériver son imagination qui entrevoit la fin de la tempête, le retour du soleil, l’essoufflement du vent, la rencontre avec une expédition montant vers le sommet et leur apportant un soutien salvateur. Quelques heures d’accalmie suffiraient. Juste quelques heures pour rentrer en vainqueur du K2. Les journaux, les sponsors, sa formation de guide, l’obligation pour son père de reconnaître son talent, ses capacités, son avenir…Tout prendrait une nouvelle dimension.
L’idée le réchauffe quelques instants puis soudainement l’image de Tanguy le frappe. Il s’en veut aussitôt de l’avoir déjà relégué au second plan, d’avoir rejeté son souvenir dans une mémoire fugace, fragile, lointaine. Un puits d’oubli empli de peur. Celle de sa propre mort. Il le sait.


Elle est retournée à la tente. Allongée dans son duvet, elle écrit. Elle veut garder une trace de tout ce qui vibre en elle, de cette conscience nouvelle qui a pris forme et cherche à s’étendre. Elle tente de mêler ses connaissances à ce qu’elle ressent et d’établir des liens lui permettant de solidifier les pensées fragiles qu’elle a peur de perdre. Le philosophe Pascal expliquait qu’on ne vit jamais pour le présent mais un peu pour le passé et beaucoup pour l’avenir. « Nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre. » Elle a retrouvé ce texte dans un de ses carnets et il lui apparaît maintenant avec une clarté absolue. « Nous ne vivons jamais… » La sentence lui avait semblé exagéré, elle avait vu une tournure intellectuelle, ignorant la terrible justesse de la formule. Espérer, se projeter, imaginer, attendre ou se souvenir, regretter, se repentir, se morfondre, toutes les constructions mentales nous éloignent de la vie, de l’immédiate réalité que nous ne devrions jamais délaisser. Toutes les dispersions qui nous animent sont des obstacles au lieu d’être des chemins. Rien d’utile n’en ressort. Elle ne trouve comme explication à cet aveuglement qu’une volonté inconsciente de se détourner de l’idée de la mort. Etre impliqué dans l’instant présent incombe paradoxalement que l’individu soit également confronté à l’idée angoissante de sa fin. Le passé, au contraire, confère une identité installée et le futur comporte une projection dans la durée. Par conséquent, ces deux menteurs autorisent l’égo à se libérer d’une possible disparition immédiate. Si je suis là, il est donc possible que dans un instant, je n’y sois plus. Le passé comme le futur sont de puissants palliatifs hallucinogènes. Nous oublions de vivre l’instant présent par peur de la mort. Succombant dès lors à l’ennemi que nous redoutons et que nous cherchions à vaincre en usant de notre intellect. Abandonner tout espoir place l’individu dans l’impossibilité de se disperser dans les illusions temporelles et lui permet de saisir dès lors l’absolue splendeur de l’énergie qui vibre en nous. « Nous sommes tous résignés à la mort; c’est à la vie que nous n’arrivons pas à nous résigner. » Elle se réjouit de retrouver en elle cette citation de Graham Greene et de la comprendre enfin.
Elle écrit avec une énergie décuplée, souffrant presque de ne pas pouvoir suivre de la main la vitesse de ses pensées.
Elle conçoit l’alpinisme comme un désir profond de se plonger dans un présent intense, de porter à ébullition les forces concentrées, sans se soucier d’une mort acceptée. Elle imagine que tous les grimpeurs montant vers les cimes cherchent à atteindre un état de lucidité, une connivence absolue avec leur être profond, une béatitude libérée des lourdeurs quotidiennes. Luc est inscrit comme elle dans une démarche ascétique mais il n’en a peut-être jamais pris pleinement conscience. Elle devra le lui montrer, lui faire comprendre clairement les raisons essentielles de cette passion dévorante, lui prouver surtout qu’il dispose déjà des réponses qu’il espère trouver sur les sommets, qu’il n’est pas nécessaire d’éprouver ses forces sur des montagnes incertaines pour atteindre des altitudes éthérées et purificatrices. Le chemin est intérieur. Elle sait néanmoins qu’il ne servira à rien de l’inonder de paroles ésotériques, qu’il n’y percevra qu’une humiliation supplémentaire, qu’elle devra simplement lui faire part de sa propre quête, de ses découvertes, de ses révélations et opposer sa félicité à son entêtement. Elle convient d’ailleurs n’avoir jamais su s’y prendre et avoir cherché stupidement, dans des confrontations répétées, l’établissement de sa propre contenance, comme si sa supériorité intellectuelle pouvait installer en elle une réalité existentielle, comme si sa domination sur l’esprit entier de Luc pouvait favoriser l’éclosion de sa propre unité. Elle sent monter en elle une réelle empathie à l’égard de Luc, une compassion qui l’émeut. Elle s’en veut de s’être laissée emporter, d’avoir perdu durant ces années conflictuelles un temps précieux. L’idée que tout cela pourtant était nécessaire la soulage. Les mensonges de l’ego sont des douceurs redoutables et le Moi immuable ne peut s’en délivrer qu’à travers la souffrance. C’est la marque de notre petitesse. Nous n’avons pas accès naturellement à la sagesse. C’est un chemin de croix.

 
 
 

Vidéos de Grégory Colbert

Par Le 30/01/2010

D'une beauté incomparable.

http://www.youtube.com/watch?v=1DH43XO02k0&feature=related

 

http://www.youtube.com/watch?v=Mh9uo10-I1w&feature=related

 

Elles sont toutes à voir, à revoir, à partager aussi.

Krishnamurti : L'unité

Par Le 30/01/2010

"La pensée juste va de pair avec la connaissance de soi. Sans elle, votre pensée n'a aucune base, sans elle, ce que vous pensez n'est pas vrai.
Vous et le monde n'êtes pas deux entités séparées, avec des problèmes distincts. Vos problèmes et ceux du monde ne font qu'un. Vous pouvez être le produit de certaines tendances, de certaines influences liées au milieu, vous n'êtes cependant pas fondamentalement différents les uns des autres. Sur le plan intérieur, nous avons quantité de ressemblances ; nous sommes tous mus par l'avidité, la malveillance, la peur, l'ambition et ainsi de suite. Nos croyances, nos espoirs, nos aspirations ont une base commune. Nous ne faisons qu'un ; nous ne formons qu'une seule et même humanité, en dépit des frontières artificielles de l'économie, de la politique et des préjugés, qui nous divisent. Si vous tuez quelqu'un, c'est vous-même que vous détruisez. Vous êtes le centre de ce tout et si vous ne vous comprenez pas vous-même, vous ne pouvez comprendre la réalité.
Nous avons de cette unité une connaissance intellectuelle, mais nous gardons nos connaissances et nos sentiments dans des compartiments étanches, et voilà pourquoi nous ne faisons jamais l'expérience réelle de cette extraordinaire unité du genre humain."
Krishnamurti.

Thierry Vissac.

Par Le 29/01/2010

La question qui revient souvent sur les lèvres est celle de la réalité de l'amour personnel : "Qu'est-ce qu'aimer quelqu'un ?"
Nous avons pris l'habitude de regarder ce qui nous anime sous un angle arrangeant afin de légitimer nos penchants.

Ainsi, quand nous parlons du couple ou même de l'amour maternel, nous sommes enclins à y trouver (ou en attendre) la pureté, l'altruisme.

Si nous demandons à deux individus attachés l'un à l'autre s'ils s'aiment, ils répondront généralement oui, sans hésiter, mais sans pour autant être capable de commenter spontanément ce sentiment. Et si nous insistons, nous entendons souvent l'effort personnel à donner une apparence "propre" à nos relations. Pourtant, un regard un peu plus franc nous permet d'éclaircir avantageusement la notion d'amour, non pour la salir comme nous pourrions le penser, mais pour permettre au discernement de grandir et cela afin de reconnaître le Vrai qui se cache souvent derrière d'autres vérités plus pratiques et confortables.

Le couple est une construction de l'ego. La vision de l'ego conduit à la quête pour combler le sentiment de séparation, le manque d'unité. Deux individus s'associent dans l'espoir de combler un vide. Les besoins sexuels s'ajoutent à cela - quand ils ne sont pas en fait la raison principale de cette association - parce qu'ils trouvent dans le couple officiel une opportunité de se satisfaire.

Ainsi, personne n'aime personne. On s'associe à quelqu'un pour soi, même si une certaine idée de la morale nous amène à dire ou penser que cela est bon pour l'autre. La réalité est que le besoin personnel est le moteur unique de l'affection comme de l'acte sexuel et le fait que cela puisse satisfaire l'autre est tout à fait accessoire dans cette vision, même si cette réalité est récupérée pour se donner bonne conscience. Le couple est un arrangement personnel auquel nous avons tenté de donner une image plus spirituellement ou socialement correcte.

Personne n'aime jamais personne est la réalité de l'ego. Mais cette réalité est insupportable et il est possible que vous ressentiez cela à la lecture de ces mots si vous n'avez jamais osé regarder les choses ainsi. L'amour que nous disons éprouver pour quelqu'un d'autre est un intérêt personnel, un besoin qui, s'il n'est plus satisfait, peut rapidement se transformer en hostilité. Il nous faut voir cela afin de pouvoir reconnaître ce qu'est véritablement l'Amour, au-delà de tout arrangement personnel et autres ego-centrismes spiritualisés. Nous avons le droit de "chercher" l'amour mais nous gagnons à ne pas se donner des réponses trop rapides et arrangeantes, des raccourcis populaires, qui nous en éloignent finalement.

L'Amour n'est pas une émotion. L'Amour n'est pas lié à une personne et il ne lie à personne. L'Amour est la substance même de la Vie. On reconnaît "l'expérience" de l'Amour au fait qu'elle nous révèle la Nature essentielle de la Vie. L'Amour est une Communion. Il ne s'agit même pas d'un sentiment, même si nous pouvons traduire la communion par ce terme. L'objet, la situation ou l'être humain que nous croisons est le support ou la destination de l'Amour, c'est le moment où l'existence personnel se reconnaît Unique et Infinie. Il n'y a alors plus personne pour aimer une autre personne.

Dans ce que nous appelons communément "amour", nous trouvons ce que j'appellerais plus précisément l'affection. Le support d'affection est physique, il demande un contact, il se nourrit du besoin de "câlins" ou de "bises". L'affection est frustrée quand le contact est réduit ou inexistant. L'affection est une sensation qui ne peut être rapprochée que de loin de l'Amour. Il n'y a pas de jugement à porter sur cette affection, elle est la réalité du couple, la réalité de la "petite personne" en quête.

La Communion ne demande pas de contact, même s'ils peuvent se produire. Quelqu'un passe dans le champ de notre vision, dans un moment de notre vie et il y a reconnaissance de l'Unité, ouverture du coeur, accueil de la Présence sous une forme nouvelle, jusqu'alors inconnue et que nous célébrons intérieurement dans cette rencontre. Il n'y a pas d'intérêt personnel ou d'avenir à cette rencontre, elle est éphémère. Mais la reconnaissance, elle, est éternelle. Ce qui s'est reconnu dans cette rencontre éphémère n'est pas lié à cette rencontre. Et le prochain objet, être ou situation nous révèle, sous de nouveaux atours, une autre opportunité de reconnaître la nature essentielle de la Vie, qui est Amour.

Cet Amour sans intérêt, "inconditionnel", est le seul qui conduise à l'action juste à l'égard de l'autre. La quête d'affection voile ce qui peut être transmis ou reçu de l'un à l'autre parce qu'il y a un manque à combler, une attente. Sans cela, le flot est libre, ininterrompu. Dans l'attente, même spirituelle, ll y a l'intervention du besoin et la perpétuation de la séparation.

Il ne s'agit pas de cesser toute relation mais de les éclairer du regard juste. Nous ne reconnaîtrons pas l'Amour si nous nous évertuons, par peur, à vouloir le trouver là où il n'est pas. Nous ne rencontrons pas la vérité en la travestissant du mensonge.

Nous acceptons de voir que le couple est un arrangement personnel, que le fait de recevoir ce que nous en attendons est la garantie de sa survie et que l'Amour en est généralement absent, à moins que cesse l'empire de l'ego dans cette forteresse quasi impénétrable. Nos rêves d'âme-soeur sont les résurgences de l'Appel de l'Unité qui est nié par l'acte séparateur de l'ego, par son attente, son exclusivité.

L'intensité d'une relation n'est pas la "preuve" de l'Amour. Une passion peut nous emporter dans des extases et parfois mêmes des ouvertures passagères mais, hors de ces moments privilégiés pour la petite personne, l'attente reprend ses droits et le potentiel de Communion est le plus souvent altéré par la pression de l'attente. C'est aussi la raison pour laquelle, les "débuts" d'une relation d'affection sont souvent plus ouverts, parce que l'attente ne s'est pas encore imposée tout à fait. C'est aussi pourquoi l'ego qui ne se tempère pas, par raison, aime instinctivement changer de partenaires parce qu'il connaît le poids qui s'installe dans l'attente (qu'il crée lui-même).

Là où est l'ego n'est pas l'Amour. Là où il y a "quelqu'un", il y a un "autre", et là où il y a "un autre", il y a une attente à combler, et là où il y a une attente à combler, il y a un ennemi potentiel et l'Amour est déjà bien loin.

Nous pouvons donc reconnaître simplement que nous nous nourrissons de l'autre dans la relation personnelle, l'affection, (cela est également vrai d'une mère avec son enfant) mais que cette nourriture est éphémère. La Communion, l'Amour, tolère la distance physique parce qu'il a été Vu que la substance de l'Amour n'est pas contenue dans le "contact" dans "l'autre" mais qu'il peut être indifféremment reconnu à tout moment, en toute personne, quelle que soit la distance, quel que soient les intérêts ou manque d'intérêts que l'ego peut y trouver.

L'Amour n'est pas une relation, Il est la Vie dans l'Unité.

C'est, bien sûr, tout dire et ne rien dire.


Auteur : Thierry Vissac, "Qu'est-ce qu'aimer ? "
Source : http://www.istenqs.org/Aimer.htm

S.Zweig

Par Le 27/01/2010

« Ainsi donc, une infinité de barrières entourent le troupeau des humains, et quiconque vit véritablement doit les briser toutes pour devenir libre : barrière de la patrie qui l’isole des autres peuples, barrière du langage qui enserre sa pensée, barrière de la religion qui l’empêche de comprendre d’autres croyances que les siennes, barrière de sa propre personnalité qui, par des préjugés et des opinions erronées, lui ferme le chemin de la réalité. Terrible isolement ! [...] Mais l’homme libre, délivré des préjugés de patrie, de religion et de race, qui pense avoir échappé à toutes les geôles, reste pris, lui aussi, dans un dernier cercle : il est lié à son temps, enchaîné à sa génération, car les générations sont autant de marches que gravit l’humanité. »

S.Zweig

 

Krishnamurti et l'amour.

Par Le 26/01/2010

"Qu’est-ce que l'amour ? Tout le monde parle de l'amour : tous les périodiques, tous les journaux et les missionnaires parlent d'un amour éternel « J‘aime mon pays. j'aime mon roi, j’aime tel livre, j’aime cette montagne, j’aime le chocolat, j’aime le plaisir, j'aime ma femme, j'aime Dieu » L'amour est-il une idée ? Dans ce cas on peut le cultiver, le nourrir, le chérir, le promouvoir, le déformer de toutes les façons. Parce que nous ne trouvons pas de solution à l'amour entre humains, nous avons recours à des abstractions.

L’amour pourrait bien être l'ultime solution à toutes les difficultés des hommes entre eux, à leurs problèmes, à leurs peines, mais comment nous y prendre pour savoir ce que c’est ? En le définissant? L’Eglise le définit d’une façon, la société d'une autre, et il y a, en outre, toutes sortes de déviations et de perversions ; adorer quelqu’un, coucher avec quelqu'un, échanger des émotions, vivre en compagnie, est-ce cela que nous appelons l'amour ? Mais oui, c'est bien cela, et ces notions sont, malheureusement, si personnelles, si sensuelles, si limitées, que les religions se croient tenues de proclamer l'existence d’un amour transcendantal. En ce qu'elles appellent l’amour humain, elles constatent du plaisir, de la jalousie, un désir de s'affirmer, de posséder, de capter, de dominer, d’intervenir, dans la pensée d'autrui, et voyant toute cette complexité, elles affirment qu‘existe un autre amour, divin, sublime, infrangible, impollué. Des hommes saints, partout dans le monde, soutiennent que regarder une femme est mal ; qu'il est impossible de se rapprocher de Dieu si l’on prend plaisir à des rapports sexuels ; et, ce faisant, ils refoulent leurs désirs qui les dévorent, en niant la sexualité, ils se bouchent les yeux et s’arrachent la langue, car ils nient toute la beauté de la terre. Ils ont affamés leur cœur et leur esprit. Ce sont des êtres déshydratés, ils ont banni la beauté, parce que la beauté est associée à la femme.

Peut-on diviser l'amour en sacré et profane, divin et humain, ou est-il indivisible ? Se rapporte-t-il à une personne et pas au nombre ? Lorsqu’on dit : « je t'aime », cela exclut-il l'amour pour d'autres ? L’amour est-il personnel ou impersonnel ? Moral ou immoral ? Est-il réservé à la famille ? Et si l'on aime l'humanité, peut-on aimer une personne ? Est-ce un sentiment ? Une émotion ? Un plaisir ? Un désir ? Toutes ces questions indiquent, n'est-ce pas, que nous avons des idées au sujet de l'amour, des idées sur ce qu'il devrait être ou ne pas être, en somme un critérium ou un code élaboré par la culture à laquelle nous appartenons. Pour voir clair en cette question, il nous faut donc, au préalable, nous libérer des incrustations des siècles, mettre à l'écart tous les idéaux et idéologies au sujet de ce qu'il faut ou de ce qu’il ne faut pas que soit l'amour. Créer une séparation entre ce qui est et ce qui devrait être, est ]a façon la plus illusoire de considérer la vie. Comment saurai-je ce qu'est cette flamme qu'on appelle l'amour ? Je ne cherche pas à savoir comment exprimer l'amour, mais je veux comprendre en quoi il consiste. Je commence donc par écarter tout ce que m'ont dit à ce sujet les Églises, la société, mes parents, mes amis. Et toutes les personnes que j'ai rencontrés et les livres que j'ai lus, car c'est par moi-même que je veux savoir.

Voici donc un énorme problème, qui englobe l’humanité toute entière. Il y a eu des milliers de façons de le définir et je suis moi-même pris dans le réseau des choses qui me plaisent et dont je jouis dans l'instant. Ne devrais-je pas, pour comprendre ce problème, commencer par me libérer de mes inclinations et de mes préjugés ? Me voici dans un état de confusion, déchiré par mes désirs, et je me dis : commence par te vider de cette confusion ; alors, peut-être, découvriras-tu ce qu'est l'amour, par le truchement de ce qu'il n'est pas. L’État nous dit d'aller tuer par amour dela patrie. Est-ce cela, l'amour ? La religion nous dit de renoncer, à notre sexualité par amour pour Dieu. Est-ce cela l’amour ? L'amour est-il désir ? Ne dites pas non ! Il l’est pour la plupart d’entre nous : c'est un désir et son plaisir, le plaisir des sens, de l'attachement sexuel, d’une plénitude. Je ne suis pas contre les pratiques sexuelles, mais voyez ce qu'elles impliquent : elles vous mettent momentanément dans un état de total abandon de vous-mêmes, et lorsque vous vous retrouvez plongés dans vos désordres habituels, vous désirez que se répète encore cet état en lequel vous n‘aviez pas de soucis, pas de problèmes, pas de moi. Vous prétendez aimer votre femme. Cet amour comprend un plaisir sexuel, Le plaisir d'avoir quelqu‘un à la maison pour s'occuper de vos enfants, pour faire la cuisine. Vous avez besoin de cette femme qui vous a donné son corps, ses émotions, ses encouragements, un certain sens de sécurité et de bien-être. Puis elle se détourne de vous, par ennui, ou pour partir avec quelqu'un, et tout votre équilibre est détruit. Ce désagrément, vous l'appelez jalousie ; il comporte une souffrance, une inquiétude, de la haine, de la violence. Ce qu'en réalité vous dites à votre femme c’est : « Quand vous m’appartenez je vous aime, dès l’instant que vous ne m'appartenez pas je vous hais. Tant que Je peux compter sur vous pour satisfaire mes exigences, sexuelles et autres, je vous aime ; dès que vous cessez de me fournir ce que je demande vous me déplaisez ». Et voici créé entre vous deux un antagonisme et une séparation qui excluent l’amour. Si, cependant, vous pouvez vivre avec votre femme sans que la pensée crée ces états contradictoires, sans entretenir en vous-même ces perpétuelles querelles, alors peut-être, peut-être... saurez-vous ce qu'est l'amour, et vous serez libre, et elle le sera aussi, car nous sommes esclave de la personne dont dépendent nos plaisirs.

Ainsi lorsqu'on aime il faut être libre, non seulement de l'autre personne, mais par rapport à soi. Le fait d'appartenir à quelqu'un, d’être nourri psychologiquement par cette personne, cet état de dépendance, comporte toujours de l'inquiétude, des craintes, de la jalousie, un sens de culpabilité. La peur exclut l’amour. Un état douloureux, sentimental au émotionnel, le plaisir et le désir n'ont rien de commun avec lui. L'amour n’est pas un produit de la pensée. La pensée, étant le passé, ne peut pas le cultiver. L'amour ne peut pas être enclos dans le champ de la jalousie. La jalousie est le passé et l'amour le présent actif. Les mots « j’aimerai », ou « J'ai aimé » n'ont pas de sens. Si l'on sait ce qu’est aimer, on n'est tributaire de personne. L'amour n’obéît pas. Il est en dehors des notions de respect ou de familiarité. Ne savez-vous pas ce que veut dire aimer réellement une personne, sans haine, ni jalousie, ni colère, sans vouloir vous mêler de ce qu‘elle fait ou pense, sans condensation ni comparaison ? Ne le savez-vous pas ? Lorsqu’on aime, compare-t-on ? Lorsqu'on aime de tout son cœur, de tout son corps, de son être entier, compare-t-on ? Lorsqu'on s'abandonne totalement à cet amour, l’autre n'est pas. En réalité, on ne nous aime pas, parce que nous ne savons pas aimer. L'amour a-t-il des responsabilités et des devoirs, et sert sert-il de ces mots ? Lorsqu'on agit par devoir, y a-t-il de l'amour '? La notion de devoir ne l'exclut-elle pas ? La structure du devoir emprisonne l’homme et le détruit. Tant qu'on s'oblige à agir par devoir, or n’aime pas ce que l'on fait. L'amour ne comporte ni devoir ni responsabilité. La plupart des parents se sentent, malheureusement, responsables de leurs enfants, et ce sens de responsabilités les pousse à leur dire ce qu'ils doivent faire, ce qu'ils ne doivent pas faire, ce qu’ils doivent devenir. Les parents veulent que leurs enfants aient une situation se « range » dans la société. Ce qu’ils appellent responsabilité fait partie de cette « respectabilité » pour laquelle ils ont un culte, et il me semble que là où est cette respectabilité il n'y a pas d'amour. Ils n'aspirent en fait, qu'à devenir de parfaits bourgeois. Lorsqu'ils éduquent leurs enfants en vue de les « adapter » à la société. Ils perpétuent les conflits, les guerres, la brutalité. Est-ce cela que vous appelez protection et amour ? Protéger l’enfance avec amour, c'est se comporter à la façon du jardinier qui soigne ses plantes. Les arrose, étudie avec douceur et tendresse leurs besoins, le sol qui leur convient le mieux. Mais lorsque vous préparez vos enfants à être « adaptés » à la société, vous les préparez à se faire tuer. Si vous aimiez vos enfants, vous n’auriez pas de guerres.

Lorsqu'on perd un être aimé, on verse des larmes, Sont-elles pour vous, ou pour ta personne qui vient de mourir ? Pleurez-vous pour vous-même ou pour quelqu’un ? Avez-vous jamais pleuré pour qui que ce soit ? Avez-vous jamais pleuré pour votre fils, tué sur un champ de bataille ? Vous avez pleuré, bien sûr, mais était-ce parce que vous vous preniez en pitié ou parce qu’un être humain avait été tué ? Si l’on pleure parce qu’on se prend en pitié, ces larmes, versées sur soi, n'ont aucun sens. Si l'on pleure parce qu'on est privé d'une personne en qui l'on a placé beaucoup d'affection, c'est que ce n'était pas de l'affection. Lorsque vous pleurez votre frère que ce soit donc pour lui. Il vous est facile de pleurer pour vous en pensant qu’il est parti. En apparence, vous pleurez parce que votre cœur est blessé, mais ce n'est pas pour votre frère que vous souffrez, c'est pour vous, car vous vous prenez en pitié, et cette pitié vous endurcit, vous replie sur vous-même, vous rend terne et stupide. Pleurer sur soi, est-ce de l'amour ? Pleurer par solitude, parce qu'on a été abandonné, ou parce qu'on a perdu son prestige, ou parce qu'on se plaint du sort, ou parce qu'on accuse le milieu, c'est toujours ce vous-même en pleurs. Comprenez-le, entrez aussi directement en contact avec cette réalité que si vous touchiez un arbre, un pilier, une main, et vous verrez que cette douleur est auto-engendrée, qu‘elle est produite par la pensée. La douleur est le produit du temps. « J'avais un frère il y a trois ans, maintenant il est mort, et ma voici seul, affligé, sans personne qui vienne me consoler et me tenir compagnie ; et c'est cela qui me fait venir les larmes aux yeux » : c‘est tout cela que vous pouvez voir se produire en vous, dès que vous l’observez ; vous pouvez le voir complètement, totalement, d'un seul coup d'œil, sans prendre du temps pour l’analyser. On peut voir en un instant toute la structure et la nature de cette pauvre petite chose appelée le « moi », avec ses larmes, sa famille, sa nation, ses croyances, sa religion, avec toute cette laideur : tout cela est en nous, et lorsqu’on le voit du plus profond du cœur et non par le seul intellect, on tient la clé qui met fin à la douleur. La souffrance et l’amour ne peuvent aller de pair, mais dans le monde chrétien on a idéalisé la douleur. On l’a mise sur une croix et on l’adore, entendant par là qu’il est impossible d'y échapper, sauf par cette porte particulière. Telle est toute la structure d’une société qui exploite religieusement.

Lorsqu'on demande ce qu'est l’amour, il arrive que l'on soit trop effrayé par la réponse pour l'accepter, car elle peut provoquer un bouleversement complet, rompre des liens familiaux. On peut découvrir que l’on n'aime pas sa femme, son mari, ses enfants... (Les aimez-vous ?)... on peut aller jusqu'à démolir l'édifice que l'on a construit autour de soi ; ne plus jamais aller au temple. Si, malgré cela, vous voulez le savoir, vous verrez que la peur n'est pas l'amour, que la jalousie n'est pas l'amour, que la possession et la domination ne sont pas l’amour, que la responsabilité et le devoir ne sont pas l'amour, que se prendre en pitié n’est pas l’amour, que la grande souffrance de n’être pas aimé n'est pas l'amour. L'amour n'est pas plus l'opposé de la haine que l'humilité n‘est l'opposé de la vanité Si donc vous pouvez éliminer toutes ces choses, non par la force mais en les faisant disparaître à la façon dont la pluie lave la feuille chargez de la poussière de nombreuses journées, peut-être rencontrerez-vous cette étrange fleur à laquelle, toujours, les hommes aspirent. Tant que vous n‘aurez pas d’amour, non en petite dose mais en grande abondance, tant que vous n'en serez pas remplis, le monde ira vers des désastres. Vous savez, cérébralement, que l'unité de l’homme est essentielle et que l'amour est la seule voie, Mais qui vous apprendra à aimer ? Est-ce qu'aucune autorité, aucune méthode, aucun système vous diront comment aimer ? Si qui que ce soit vous le dit, ce n'est pas l’amour. Pouvez-vous dire : Je m'exercerai à aimer ; j'y penserai jour après jour, je m’entraînerai à être doux et charitable, je m'efforcerai de me pencher sur les autres ? Pouvez-vous vraiment me dire que vous vous disciplinerez, que vous appliquerez votre volonté à aimer ? Si vous le faisiez, l’amour s’enfuirait par la fenêtre. Par la pratique de quelque méthode ou de quelque système en vue d'acquérir de l'amour, vous pourriez devenir extraordinairement habiles ou un peu plus bienveillants, ou parvenir à un état de non-violence, mais tout cela n’aurait aucun rapport avec l’amour. Dans le déchirant désert de ce monde, l'amour est absent, parce que le plaisir et le désir y jouent les rôles principaux. Pourtant, sans amour la vie quotidienne n'a aucun sens. Et il ne peut exister d'amour sans beauté. La beauté n'est pas dans ce que l'on voit : elle n’est pas celle dont on dit : C'est un bel arbre, un beau tableau, un bel édifice, une belle femme. Il n'y a de beauté que lorsque le cœur et l'esprit savent ce qu'est l’amour. Sans l'amour et sans cette beauté, il n'y a pas de vertu, et vous savez fort bien que, quoi que vous fassiez : que vous amélioriez la société, ou nourrissiez les pauvres, vous ne feriez qu'ajouter au chaos, car sans amour il n'y a que laideur et pauvreté dans votre cœur et votre esprit. Mais avec la présence de l'amour et de la beauté, tout ce que l'on fait est bien fait, ordonné, correct. Si l'on sait aimer, on peut faire ce que l'en veut, parce que cela résoudra tous les autres problèmes. Nous arrivons au point suivant ; peut-on entrer en contact avec l'amour sans disciplines, ni impositions, ni livres sacrés, ni le secours de guides spirituels, et même sans l’intervention de la pensée ? Le rencontrer, en somme, à la façon dont on aperçoit soudain un beau coucher de soleil ? Une chose me semble-t-il, est nécessaire à cet effet : une passion sans motif, une passion non engagée, et qui ne soit pas d'ordre sensuel.

Ne pas connaître cette qualité de passion c'est ne pas savoir ce qu’est l'amour, car l'amour ne peut prendre naissance que dans un total abandon de soi. Chercher l'amour – ou la vérité – n'est pas le fait d'un esprit réellement passionné. Rencontrer l’amour sans l'avoir cherché est la seule façon de le trouver ; le rencontrer sans s'y attendre, non en tant que résultat d'efforts, ni parce que l'on a acquis de l'expérience. Un tel amour n'est pas tributaire du temps, il est à la fois personnel et impersonnel, il s'adresse à la fois à l’individu et au nombre. Semblable à la fleur qui a son parfum, on peut s'en délecter ou passer outre. Cette fleur-là est pour tous, tout autant que pour celui qui prend la peine de la respirer profondément et de la regarder avec joie. Que l'on soit tout près d'elle dans un jardin, ou qu’on en soit éloigné, cela importe peu à la fleur, car elle est remplie de son parfum et le partage avec tout le monde. L'amour est toujours neuf, frais, vivant. Il n'a pas d’hier et pas de demain. Il est au-delà des mêlées qu'engendre la pensée. Seul l'esprit innocent sait ce qu'est l'amour et un esprit innocent peut vivre dans ce monde qui n’est pas innocent. Cette chose extraordinaire que l’homme a toujours cherchée, par le sacrifice, l’adoration, les rapports sexuels, par des plaisirs et des peines de toutes sortes, ne peut-être trouvé que lorsque la pensée, se comprenant elle-même, arrive à sa fin naturelle. Alors l’amour n'a pas d’opposé, alors l’amour n’a pas de conflit.

Vous vous demandez peut-être : si je trouve un pareil amour, qu’adviendra-t-il de ma femme, de mes enfants, de ma famille, il leur faut une certaine sécurité. Si vous vous interrogez de la sorte, c’est que vous ne vous êtes jamais trouvés au-delà du champ de la pensée, au-delà du champ de la conscience. Si vous vous y trouviez une seule fois, vous ne poseriez pas de telles questions, car vous sauriez ce qu'est l'amour, en lequel il n'y a peu de pensée, donc pas de temps. Aller au-delà de la pensée et du temps, ce qui veut dire au-delà de la douleur, c'est se rendre compte qu’il existe une autre dimension qui s'appelle l'amour. Ne sachant pas comment atteindre cette source extraordinaire, que faites-vous ? Rien, n'est-ce pas ? Absolument rien. Dans ce cas vous voilà, intérieurement, complètement silencieux. Comprenez-vous ce que cela veut dire ? Cela veut dire que vous ne cherchez plus, que vous ne désirez plus, que vous ne poursuivez plus rien, bref qu'il n'y a plus de moi du tout. Alors l'amour est là".

"Première et dernière liberté" Krishnamurti 

LA-HAUT : Plénitude de l'unité

Par Le 20/01/2010

La haut

 

Bonheur de la solitude.


"Il marche.

Avec application.
Un oiseau solitaire chante son bonheur de la vie.
Il s’arrête et l’écoute.
Un sourire. Il est comme cet oiseau invisible. Retiré dans les hauteurs, loin de ses congénères, fidèle à la Terre, il entame à chaque instant de contemplation des hommages respectueux. L’idée le frappe alors. Il n’est pas comme cet oiseau, il est l’oiseau. Et l’oiseau dans son chant se mêle à lui-même. La vie les constitue, elle les anime, elle leur a donné forme. Peu importe que ces deux images les différencient. Elle ne leur ôte pas l’essence commune qui les rassemble. Et puis le doute aussitôt, comme une dualité qui se rappelle, un ancrage qui marque sa résistance. Et l’émotion qui s’efface.
Il comprend alors à quel point tout ce qu’il connaît s’inscrit dans le cadre restreint de ses expériences passées et limite les extensions possibles. Comme s’il était finalement inconcevable que l’homme échappe à ses rôles, aux images constituées par une humanité tyrannique. Il n’avait jamais perçu l’oiseau caché comme une partie de lui-même ou lui-même identique au volatile. Incapable d’exprimer clairement ce qu’il ressent. Son existence passée comme la chute prolongée d’un esprit vers les gouffres insondables de la dispersion, de la soumission, des conditionnements. Aucun retour sur soi. Une accumulation d’activités adulées entraînant l’individu vers un effacement inéluctable. Il s’était vu, parfois, lors de quelques brefs instants d’euphorie, l’élément rebelle face aux idées dominantes de la masse. L’humanité comme le dictateur de chaque élément du troupeau. Mais il n’était jamais parvenu, malgré ses efforts, à identifier clairement le coupable entre les deux protagonistes. Un tourbillon dans l’élaboration chronologique de cette situation. Il avait bien fallu que les humains se multiplient pour créer une humanité. Ils avaient donc bien été maîtres, à leurs débuts, de leur destinée et de leurs choix. A quel moment l’entité, elle-même, de l’humanité avait-elle pris le pouvoir ? Quelles erreurs chaque homme avait-il commises pour finir ainsi par s’égarer et succomber à la dictature de la masse? S’il ne parvenait pas à expliquer que des hommes ayant décidés de s’associer pour former un groupe humain à l’échelle planétaire puissent aujourd’hui souffrir ainsi de leur propre création, il parvenait encore moins à déterminer quelle était l’intelligence, la volonté, l’esprit qui menaient désormais cette humanité déliquescente. Y avait-il une intention, un projet, une structure ?
Ses réflexions ne duraient jamais bien longtemps. La dispersion l’emportait toujours. Les conditions de vie comme une pénitence.


Il sait aujourd’hui que sa jambe disparue n’est que la matérialisation de cet oubli de soi. Il imagine un soldat assurant la garde d’un trésor de nourritures spirituelles. Tenant son attention vers l’extérieur, à l’affût de tout ce que l’agitation des jours lui propose, il en est venu, peu à peu, à oublier la nourriture et le trésor qu’il représente et tout s’est gâté, tout a pris le goût amer de la mort, une partie même y a succombé, insidieusement, en silence, désespéré par l’absence d’écoute et de considération. C’est l’intensité des regards qui créé la beauté. Lui ne se regardait jamais, jamais avec la clairvoyance nécessaire pour que le trésor apparaisse réellement. Il s’est contenté de garder des biens dont il ignorait finalement la vraie richesse dirigeant ses efforts vers des accumulations dérisoires. Ce n’est que dispersion. Il doit désormais remonter ce courant qui entraîne les âmes corrompues vers les abîmes puants de la fange. Pour lui. Pour Blandine. Et pour sa jambe perdue.

Il marche.

La lumière de la petite lampe frontale trace sur la neige vierge un sillage à découvrir. Il avance dans un tunnel mouvant qui se referme dans son dos. Sans la prothèse, il aurait pu se passer de lampe mais il a peur des pièges de la route. Le glissement feutré de ses pas dans la neige souple est une respiration qui accompagne le silence du monde endormi.
Il s’arrête.
Rien ne bouge et le manteau glacé de la neige retient sous ses lourdes épaisseurs le chant des arbres. Les nuages complotent en secret les prochaines floraisons de flocons et cette puissante menace invite les peuples cachés des forêts environnantes à préserver leurs forces.
Rien ne bruit dans le silence immobile.
Un peu gêné de troubler cette quiétude.
Les bâtons pour soulager la poussée des jambes. Les bottes, comme deux étraves têtues, tracent dans le tapis épais un sillon régulier.
Il pense à l’oiseau et à ce sentiment étrange de n’en être plus séparé. Ce désir commun d’honorer par une présence joyeuse la venue du jour les unit. Ce gonflement de la poitrine, cette chaleur qui ruisselle dans les muscles, ces frissonnements d’impatience à l’apparition lente du soleil, ces regards attentionnés vers le monde sont des gestes communs, des émotions partagées. Il se sait physiquement différent de l’oiseau mais la source de vie qui coule en eux est unique.
Dieu. Questionnement inévitable.
Il lui est impossible de concevoir un Dieu semblable aux hommes. Dieu ne saurait être aussi faible, aussi inconstant et aussi futile dans ses actes. De même, il ne parvient pas à imaginer un Dieu invisible, omniprésent, fondateur du Tout, architecte suprême de l’Univers, une volonté unique, un dessein planifié par un Etre supérieur. Entouré de la beauté du monde, il ne peut pas oublier le mal. Et la révélation à lui-même de celui qui a souffert ne peut expliquer ce mal. Car trop d’êtres se sont perdus en cours de route. Quel croyant aurait l’ignominie de dire à un enfant cancéreux, en le regardant dans les yeux, que Dieu a imaginé cette épreuve pour lui donner la chance de se découvrir ? Le bien révélé ne peut servir de justification au mal répété.
Mais l’impression pourtant que ce rejet est généré par des faits extérieurs. Toutes les images inhérentes à ce Dieu. Les hommes l’ont tellement souillé, détourné, approprié. Par orgueil et par détresse. A ses yeux, Dieu reste inexplicable. Toute solution, toute certitude, tout système incluant Dieu n’en est qu’une limitation. Quand l’homme pense à Dieu, il n’est déjà plus sur le chemin de Dieu. Le chant cristallin de l’oiseau l’honorait davantage que toutes les prières dans les églises. Ce chant n’éloignait pas les hommes de la Terre. Il ne fallait pas construire d’églises, ni dessiner toutes ces icônes. La Nature contenait toutes les paroles divines. Ce soin que les hommes accordent à tous les emblèmes fallacieux des religions. Si l’humanité ne peut pas se passer d’explication, si elle a irrémédiablement besoin de comprendre le Mystère qui l’entoure, alors elle doit écouter le murmure du vent, suivre le vol suspendu d’un rapace, marcher tête nue sous la pluie, plonger sans cesse dans le temple de la nature. Elle contient toutes les réponses. Elle est Dieu. Il faut se débarrasser de l’image du vieil homme, de son fils prophète, de la Bible et de tous les autres écrits mensongers. C’est le livre du monde qu’il faut réapprendre à déchiffrer et c’est lui qu’il faut honorer.
Il n’a jamais poussé aussi loin ses idées. Il en a presque chaud. Il entrevoit un chemin nouveau, une démarche intérieure qui rejoint étrangement sa rééducation vers la marche. Encore une fois, et malgré la douleur derrière les mots, il sent monter la joie d’une découverte.
Il éteint la lampe. Le rideau de la nuit se retire et laisse transparaître derrière la ligne courbe de la Terre une clarté montante.
Il sourit.
La sensation qui l’étreint à l’instant lui devient familière. Depuis l’hôpital un mur en lui s’est brisé. Il pense souvent au rêve du dauphin. Il sait désormais qu’ils sont tous les deux un seul et même être et que les profondeurs éteintes sont les reflets de son âme. La première plongée l’avait apaisé. Il avait même souhaité disparaître dans les douceurs abyssales. Mais il en était revenu. Sans connaître la raison. Aujourd’hui, à chaque nuit que le dauphin ressurgit, il sent combien il ne s’agit pas d’un tombeau mais bien davantage d’un puits de lumières sombres… L’absence de repères, de toute clarté tentatrice, de tout prétexte à la dispersion, donne à ce gouffre de nuit le pouvoir de la lumière. C’est ici, dans la noirceur des ténèbres, que tout s’éclaire. Il doit quitter l’agitation des hommes, le dauphin lui a montré la voie. Si dans les tourments du premier rêve, la solitude infinie des lieux l’avait effrayé, il avait pu sentir, peu à peu, dans les douces arabesques du dauphin les promesses des découvertes à venir. Le bonheur indicible de l’eau sur sa peau, la pesanteur liquide du silence, l’abandon de tout devant tant de rien. L’impression de vide qui l’envahit à chaque plongée. D’approcher ainsi la mort arrache les carapaces. Les moules massivement reproduits au fil des années. Imaginant cela, il entrevoit la coque vide s’emplir de salissures. Et l’être pur se gaver follement de nourritures immondes.
Il ne saurait, pour l’instant, en dire davantage. Les sensations du dauphin ne sont pas exprimables. Et de toute façon, il ne souhaite en parler à personne. Pour en dire quoi ? Et dans quel but ? Les échanges humains sont des accumulations de vides, des dispersions organisées dans le seul dessein de combler l’angoisse du néant. Du vide pour emplir le néant… Dérision quotidienne… Seule Blandine savait donner aux mots une substance délicieuse. A ses côtés, il n’éprouvait jamais la litanie dérisoire des discussions narcissiques.
Elle parlait pour l’écouter, il lui répondait pour l’entendre.
Il n’en dira rien. A personne. Même à Maud. Il ne veut pas l’inquiéter. Il sait qu’elle ne verrait qu’une souffrance dans l’étrangeté de ces mots, que la détresse d’une solitude qu’elle redoute. Elle n’entendrait que la matérialisation de toutes ses craintes. Elle ne peut pas le comprendre. Elle ne souhaite pour son fils qu’une vie moins douloureuse. Il ne lui en veut pas. C’est sa mère. Son cœur parle et ses entrailles ont peur.

Il marche.

La lumière du jour semble éveiller dans les cristaux assemblés des mémoires de clarté. Le tapis neigeux, accompagnant le ciel qui s’éveille, diffuse des haleines phosphorescentes. Ses pas soulèvent des myriades de flocons givrés, comme des scintillements d’étoiles. A l’horizon, l’astre montant, encore caché par les courbures de la Terre, a repoussé de chaque côté de la scène deux vagues noires de nuages boursouflés. Une couverture sombre, menace immobile, domine le lit du jour. Lentement, ces tentures mouvantes, plissées comme des chairs molles, se parent de rose. Rien de vif, juste des coulures discrètes mais qui s’imposent peu à peu. C’est un hublot qui s’est ouvert dans la masse compacte, un puits lumineux qui grandit lentement. Régulièrement, tout en préservant le rythme obstiné de ses pas, il tourne les yeux vers la naissance à venir. Les draperies de nuages se tendent, les tissus célestes se contractent, le rouge gagne la place. Enfin, le haut de la tête apparaît. Flamboyant. La boule lisse s’extirpe, se hisse, se faufile entre les parois nuageuses qui se déchirent sous les tensions.
Des traînées carmin se répandent de tous côtés mais rapidement la masse spongieuse des nuages accumulés engloutit dans le noir imposant les promesses de chaleur. Le disque rayonnant, malgré toute l’énergie concentrée, ne peut lancer ses cris de lumière. Le rond impuissant s’affaiblit, disparaît et s’éteint dans l’océan sombre des eaux suspendues.
Il s’est arrêté.
Impossible d’avancer quand le monde joue les scènes épiques.
Et c’est la nature, encore une fois, qui lui donne à voir son parcours, qui met à nu l’état de son être, qui dessine par delà les esquisses incertaines la profondeur réelle de sa vie. La vie, intense, bouillonnante, retranchée dans les tréfonds du corps, réfugiée dans les méandres de l’âme, la vie, insaisissable, indestructible, inexpugnable, résiste et s’élève. Là-bas, derrière les épaisses tentures mouvantes, gonflées de futures averses, nourrissant les prochaines tempêtes, il devine la montée inexorable de la lumière. Rien ne freine son cours. C’est à lui, avec la même obstination, d’ignorer les ténèbres qui l’entourent et de préserver l’irremplaçable élévation.

Il marche.

Les larmes coulent sur ses joues. Des larmes de bonheur. Le monde est son soutien. Il le sait pleinement désormais, le monde est son salut. Le monde est son Dieu. Il n’a pas besoin des hommes, ni de leurs religions, ni de tous leurs mensonges. Rien n’est plus simple que cet amour absolu pour la Terre car elle ne réclame rien, aucune prière, aucune idole, aucune guerre, aucune pratique doctrinaire. Juste de l’amour. Et de la contemplation.
Il dépasse le cinquième virage. Les bâtons de randonnée sont des aides indéniables. Le tapis de neige est si épais qu’il a du mal parfois à distinguer l’empreinte de la route. Le chasse-neige de la commune ne viendra pas jusque là. Aucune maison à dégager, aucun accès indispensable. Il est seul et le restera. Mais sitôt pensé cela, il sent combien sa solitude n’est qu’une fausse image. Les arbres muets le regardent passer, les oiseaux camouflés écoutent le chuintement de ses pas, le ciel est un observateur curieux. Rien n’est inerte. C’est la petitesse de nos regards qui limitent les contacts à nos semblables. Il le sait, sans rien pouvoir exprimer. Il n’est pas seul, il est même impossible de l’être. La vie ne peut pas être seule. Elle est partout, sous différentes images. Que ces images ne puissent communiquer entre elles par des mots humains n’effacent pas leurs présences. Il voudrait parler aux arbres, aux nuages et aux oiseaux, aux brins d’herbe, au vent et à la pluie qui tombe. D’être muré dans le silence humain, de ne pas prononcer parfois le moindre mot en une journée, lui ouvre d’autres langages. L’air qui tourne autour de lui le respire, les parfums de son corps sont des messages lancés alentours, les regards attendris vers les horizons blafards sont des mots d’amour. Rien n’est inerte et tout lui parle. Derrière le foisonnement merveilleux d’images, il devine une présence flamboyante. Une étrange mélancolie, l’impression d’avoir perdu un temps précieux, d’être resté sourd à des paroles essentielles, d’avoir ignoré la vie dans son extraordinaire diversité, de n’avoir été qu’un homme. Et c’est profondément décevant et douloureux.

Il marche.

Il cherche à comprendre ce qu’il est devenu. Est-il d’ailleurs si différent ou n’est-ce qu’une perception nouvelle ? Tout était-il déjà là ? Il lui semble que l’homme caché, l’homme réel, est parvenu à briser la carapace de l’homme sculpté. Sculpté par les rencontres, formé par les contraintes, modelé par les répétitions quotidiennes et la faiblesse de l’homme qui s’abandonne, repu de suffisance, en s’imaginant tenir entre ses mains les fils de son destin. Il sait désormais qu’il n’a été rien d’autre qu’une esquisse, une silhouette sans matière. Qu’une partie de la figurine ait été arrachée semble avoir permis à cette matière interne d’enfin se révéler au grand jour… Comme si du trou béant de sa jambe avait jailli en quelques instants une lueur inconnue.

La lumière s’impose. Les nuages, pourtant toujours aussi compacts, ne parviennent plus à étouffer la brillance de l’astre. La volonté du jour est la plus forte. Il s’étonne de cette clarté répandue alors que la source elle-même reste invisible. Il espère atteindre lui aussi cette capacité à rayonner quand tout autour n’est que ténèbres.

Il marche.

La chaleur de son corps animé exhale des parfums de sueur, de brûlure musculaire, de soif intense, de respiration contrôlée. Il a délacé sa veste. Des courants incandescents cascadent dans ses fibres. Chaque pas, chaque appui, chaque souffle est un instant de vie, unique, immensément joyeux, intensément désiré, profondément apprécié. Il sait qu’il a failli perdre tout cela, que l’image aurait pu totalement disparaître, qu’elle aurait pu également être terriblement déchirée, au point que rien n’aurait été possible, que l’image aurait désespérément jauni, jour après jour, sans qu’aucune couleur joyeuse ne vienne embellir le dessin. Il sourit. A lui-même. Il reconnaît aujourd’hui que les médecins ont eu raison. Il a eu un peu de chance… Malgré tout ce qu’il a perdu, il lui reste juste de quoi se reconstruire. Il a eu beaucoup de mal à l’admettre mais de sentir ainsi son corps en action le rassure. Il reste de belles couleurs à découvrir. Ses doigts serrent la poignée des bâtons avec une énergie redoublée, les épaules poussent le torse en avant. C’est une proue butée qui taille sa route, qui tranche l’océan de neige et laisse un sillage régulier. Une avancée silencieuse, juste rythmée par le frottement des pas dans la neige légère, le balancement hypnotique du corps, la régularité répétitive et efficace de chaque geste. L’escalade ne lui offrait pas cette simplicité. Trop de tensions, trop de contraintes. Aucune pensée ne pouvait être détournée de l’objectif à atteindre. L’importance de ce qu’il n’avait jamais réellement accueilli. Une palette nouvelle de couleurs inconnues, les complémentarités de l’être. En dehors du temps, à l’écart des hommes, dans les horizons intérieurs, des contrées à atteindre.
Septième virage. La route s’engage sous les arbres. Il s’arrête à l’orée de la forêt. C’est un peuple puissant qui l’observe. Les grands résineux tapissés de neige sont des gardiens impassibles. Il les regarde avec un léger sourire. Majestueux et immobiles, ils forment un mur compact. Le trait blanc de la route, sillage fragile, se glisse prudemment sous les branches figées comme des vagues écumeuses. C’est un monde secret qui s’ouvre, baigné par une lumière teintée de verts sombres. Les frondaisons épaisses cachent des vies de plumes, des fourrures agiles, des insectes fureteurs. Au plus profond des broussailles, dans les sous-bois les plus éloignés de tout, des oreilles inquiètes épient le moindre bruit. La vie joue de ses formes et impose à chaque espèce des règles immuables. Les plus faibles ne connaîtront pas la douceur du printemps. Les plus résistants supporteront les longues nuits froides.
Il est certain aujourd’hui qu’il goûtera à la lente montée de l’astre dans l’azur. Il n’aurait osé l’affirmer quelques semaines auparavant. Il a bien pensé, parfois, que tout devait s’arrêter, que rien ne justifiait la suite. L’idée, désormais, lui paraît inconcevable. L’absence glaciale de Blandine sera pour toujours une brûlure insupportable. Il ne saurait en être autrement.
Mais il marche.
Et la neige est si belle.
Il fait demi-tour. Sans amertume. Le moignon est échauffé. Il doit l’accepter et écouter la plainte. Il ne veut pas d’une plaie qui s’infecte. Il est resté trop longtemps dépendant du personnel de l’hôpital puis du centre de rééducation pour courir le risque d’une immobilisation. Lionel, le prothésiste de Grenoble, lui a clairement détaillé les risques. Il lui fait confiance. C’est d’ailleurs le seul spécialiste dont il accepte sans retenue les conseils. Lionel ne voit pas en lui un amputé mais une personne. La distinction est d’importance. Le spécialiste n’a pas pris le pas sur l’humain. Il sait combien dans le milieu hospitalier la rencontre est rare.
Les bâtons diminuent considérablement la difficulté de la descente. Il marche à petites enjambées, sans forcer sur l’articulation. Ce n’est plus son énergie qui commande mais la nécessité de rester en bon état. Il accepte la situation parce qu’il n’a pas le choix. Jouer le téméraire, faire la sourde oreille ne servirait qu’à amplifier le mal. Le bonheur qui se dévoile dans cette marche laisse entrevoir des lendemains heureux. Il ne pensait pas cela possible, il s’en étonne encore. La force de son rebond l’interpelle. Il ne se savait pas si sage ! Les souvenirs sont sans doute trop proches et trop sombres pour laisser le rideau retomber. Il ne veut plus de ce voile de ténèbres qui le laissait hagard et sans désir. Il doit apprendre à maîtriser ses élans.
Il se félicite d’avoir fait demi-tour.
Il sait qu’il reviendra.
Il s’arrête.
Longuement, il observe les horizons gagnés.
La lumière a empli le monde. A certains endroits du ciel, l’étendue nuageuse se désagrège. Des déchirures apparaissent. Des chapelets de vaisseaux fragiles se dispersent sur un océan grisâtre qui ondule. Une brise légère s’est levée et les pousse.
Les forêts impassibles.
Aucun bruit humain ne remonte jusqu’à lui.

La solitude et l'isolement.

Par Le 18/01/2010

 

 

L'isolement est un état involontaire et une souffrance. Une personne âgée qui vit seule dans un quartier animé et qui meurt sans que personne ne le sache...On l'a déjà vu, on le reverra. Bien souvent, c'est l'épicier qui s'étonne de l'absence et qui prévient la police. Le commerçant comme dernier lien avec le monde. Toujours mieux que rien...L'isolement du prisonnier, l'isolement de l'expatrié, l'isolement du SDF...Il y a toujours une souffrance, une exclusion, un rejet, un abandon, une indifférence ou même une sanction.

 

La solitude est un état volontaire. Je suis seul parce que je souhaite me retrouver, explorer le monde intérieur en me retirant du monde agité. Ca n'est pas une souffrance parce que je l'assume. C'est un besoin. Ce retrait ponctuel, parfois durable, me permet d'analyser ce que je vis, sans les distorsions occasionnées par les interférences sociales. Je suis seul à m'observer et je n'ai pas besoin du regard des autres. Ca ne signifie pas que cette altérité est nécessairement néfaste ou intrusive. Il s'agit d'opérer une double vue : la mienne du fond de ma solitude et celle des autres quand je me mêle à eux.

 

L'isolement est une condamnation et la solitude une opportunité.

Entre l'isolement forcé et désespérant du SDF au milieu d'une métropole et la solitude de l'aventurier au Pôle Nord, je n'hésite pas un seul instant. 

 

Qu'en est-il alors de la personne qui se sent "seule" et sans amour. Plutôt que de solitude, ne devrait-elle pas parler plutôt d'isolement ? Est-ce juste une nuance de dialectique ? D'où vient cette souffrance ?

A mon sens, il s'agit essentiellement d'un déni de soi en tant qu'entité individuelle. L'individu n'existe que dans le rapport à l'autre et s'il en est privé cette solitude le plonge dans les affres de l'isolement. Il ne peut même pas se rencontrer étant donné qu'il ne peut exister qu'à travers le sentiment amoureux ou celui de l'amitié, en tout cas, cette fusion existentielle qu'il envisage à travers le lien social.

"J'aime être avec les autres. " Ce sentiment d'exister à travers l'autre est avant tout une quête de reconnaissance de soi, la condisération, le sentiment d'existence. Et c'est bien là tout le problème car si l'autre en vient à ne pas répondre suffisamment à ce besoin et cette demande, il sera "accusé" de ne pas savoir aimer. 

Lorsque je suis seul, je ne le suis pas. Parce que je suis avec moi et que je me suffis à moi-même. Je n'attends pas de l'être aimé qu'il vienne combler le vide qui me rongerait et apaiser la douleur de l'isolement. L'autre que j'aime, je ne l'aime pas pour ce qu'il m'apporte mais pour ce qu'il me laisse lui offrir. Bien sûr qu'il m'est doux et agréable qu'il se sente bien à mes côtés mais je ne lui demande pas d'être là pour exister. Ce que j'aime en l'autre que j'aime, c'est sa façon de s'aimer et par là d'aimer la vie en lui. Ce qu'il me donne, je ne peux le recevoir qu'à partir du moment où le vide existentiel en moi je l'ai déjà comblé au coeur de ma solitude.

Nulle prétention à travers cette auto-suffisance mais bien au contraire un cheminement long et ardu qui m'a vu partir de très bas et accepter les douleurs qui me torturaient afin de les appréhender clairement au lieu de les combattre. Il a fallu que je m'abandonne, sans résistance et que je plonge dans le puits du délabrement, que je délaisse ma prétention et l'image rutilante de mon ego. La solitude m'a enseigné l'humilité et le respect de l'autre.

Je ne peux pas être isolé car je vis dans ma solitude. Et dès lors je peux aimer.

Je ne suis jamais seul. Il y a la Vie en moi. 

Virgil et Jean Bouchart d'Orval

Par Le 17/01/2010

Virgil, comment pourriez-vous résumer votre expérience d’ouverture ?

Illumination, Révélation. On peut y mettre le nom qu'on veut, ça reste du domaine de l'ineffable...

 

http://www.omalpha.com/jardin/virgil.html

"Ce n’était pas une expérience ; c’est venu comme cela. Pour moi, ce n’était pas une expérience. Je ne m’attendais à rien. C’est arrivé spontanément, le matin. Je ne savais pas ce que c’était, mais c’était quelque chose de très grand, d’immense. Je n’avais jamais entendu parler d’une telle chose. C’était beau, très beau. C’était une joie. C’était quelque chose d’autre, quelque chose de formidable.

Y a-t-il eu des peurs qui ont surgi à ce moment-là ?

Non, non, absolument pas. C’était plutôt la joie : une joie énorme. Je me sentais partout à travers l’espace. Je pouvais sentir tout ce qui pouvait m’entourer, en dehors de la pièce, dans l’univers. C’était immense, beau. On ne peut pas le décrire, il faut le vivre. C’est difficile à exprimer.

Cela a duré plusieurs heures ?

Oui. Cela a duré de 5h45 jusqu’à environ 13h00.

Étiez-vous toujours seul durant ce temps ?

Au début j’étais seul, mais après un certain temps ma femme est venue. Mais j’étais toujours dans cet état, dans cette vibration très forte. Est-ce qu’il faut décrire toute cette chose ? Parce qu’il y avait beaucoup d’éléments ! Je ne peux pas décrire tous les phénomènes et ils ne sont pas importants. On ne peut pas vivre dans cet état dans la vie quotidienne habituelle ; c’est quelque chose d’extraordinaire.

Avez-vous ressenti quelque chose de différent dans votre corps ?

Oui, oui ! À l’intérieur, tout mon corps. J’avais vraiment l’impression que je n’étais pas seul, que je ne pouvais pas créer cette chose avec mon mental : c’est impossible ! Je me demandais : « Qu’est-ce qui m’arrive ? » L’énergie était telle que j’avais l’impression de ne pas toucher le sol. Je me sentais comme soulevé, léger, avec une vibration très forte. Et une joie ! Une joie ! Je pleurais de joie.

Et vous étiez bien, dans votre corps ?

Oh ! Très très bien. Super bien. Je sentais une joie énorme au plexus et au cœur. En quelques minutes tout mon corps était purifié. Durant les deux jours suivants, j’entendais une voix persistante me répéter de prendre soin de mon corps.

Quand cela vous est arrivé, compreniez-vous ce qui se passait  ?

Non, je ne savais pas ce qui m’arrivait. Alors, je me disais que quelqu’un était avec moi à l’intérieur. Mais qui ? Auparavant, je n’avais aucune idée qu’il y avait un tel intérieur ! Quand j’ai vu ma femme, plus tard, je lui ai dit : « Paulette, le Seigneur est avec nous. » Elle m’a regardé avec étonnement, parce que jamais je ne parlais de cela : le Seigneur, Dieu. Je n’y croyais pas en ces choses.

Voyez-vous un élément qui aurait pu déclencher cette expérience  ?

Rien. Sur le moment, lorsque je vivais cette expérience, je ne pouvais voir comment cela s’était déclenché ; je le vivais, simplement. Après, je me demandais…

Vous vous posiez parfois des questions auparavant  ?

Jamais ! Je ne connaissais pas la vie spirituelle, je ne savais pas que cela existait.

Avez-vous eu envie de communiquer avec des gens alors  ?

Oui, mais ça ne les intéressait pas. J’ai demandé à ma femme : « Est-ce que j’ai l’air différent des autres jours ? » Elle m’a répondu : « Non, tu es pareil, sauf que les yeux sont très brillants. »

Il fallait que je me touche souvent au plexus solaire, tellement c’était fort : ça me faisait pleurer. Je voyais toute cette souffrance dans les gens, je voyais en eux. Je les voyais pleurer en dedans, mais ils prétendaient que non. Mais c’est un phénomène ; ce n’est pas important.

Mais plus tard, quand Paulette a vu que vous étiez différent et que les gens commençaient à venir vous voir, comment réagissait-elle à ce moment ?

Elle était quelque peu contrariée de ce que cela m’arrivait à moi et pas à elle aussi. Plus tard, je lui ai dit : « Si tu crois que c’est le Christ ou un dieu qui est venu pour moi, il pouvait aussi t’inclure, qui était à côté de moi. Mais tu vois, cela n’a rien à voir avec l’extérieur ! »

Avez-vous rencontré de l’incompréhension  ?

Oui, une grande incompréhension. Certaines personnes se sont éloignées de moi. En général, les gens sont attachés à l’aspect mondain de l’existence ou à ce qu’ils ont entendu sur l’Église et Dieu. On m’a demandé si j’étais dans ce genre d’état ; j’ai dit que non.

À partir de ce moment-là, vous viviez quelque chose de très différent. Votre vie devais être changée, peut-être pas extérieurement, mais intérieurement.

Tout était changé ! Tout était beau, tout était magnifique. La création est belle et il n’y a aucune raison de se plaindre. Tout de suite après cette expérience, je suis sorti : j’observais les gens marcher ou conduire dans la rue et je voyais des automates. Un automate qui conduit un autre automate. Je les percevais très très soucieux. Je sentais leur souffrance à l’intérieur.

À la maison, il y avait une statuette fabriquée au Mexique. Ce matin-là, je la tenais dans mes mains et je pouvais voir là où elle avait été fabriquée, qui l’avait faite, comment, l’endroit exact, les gens qui avaient travaillé sur elle. J’ai pensé : « Mon Dieu ! Qu’est-ce qui m’arrive ? » Alors, il y a des phénomènes, mais on n’est plus dans la peur. Il y a bien des éléments, mais je ne peux pas les raconter.

Qu’avez-vous fait pour tenter d’intégrer cela  ?

Rien. J’ai laissé cela comme cela était. Je me disais : « Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Je ne peux pas travailler comme cela. C’était le paradis. J’ai dit à ma femme que si j’allais voir un psychiatre il me dira que je suis fou. Si j’allais voir un évêque ou un cardinal, il me dirait : « J’ai cherché pendant toute ma vie et tu viens me dire que tu as rencontré Dieu ! » Et il me donnerait des coups de pieds et me jetterait dehors ! Alors, j’ai décidé d’attendre, de vivre et d’observer. Je me suis accepté tout de suite, parce que c’était beau. On ne peut pas résister à une chose pareille : il n’y a pas de mental qui juge et décide quoi faire. Je vivais dans cet état-là. Il n’y avait pas de pensée, sauf celles que j’ai mentionnées, parce qu’il fallait que le lendemain j’aille au travail. Mais dans le moment même, je ne sentais pas ce que je devais faire.

Et quand vous êtes arrivé au travail ensuite…

Ah ! À 13h30, le jour de l’ouverture, c’était parti, dans le sens que je sentais moins cette présence. Mais il est resté une énergie très forte aussi : différente de celle qui était partie, mais elle était là, très forte, quelque chose de très vivant.

Au travail aussi je me taisais. Là aussi on s’est aussi éloigné de moi. Je ne pouvais pas trop m’approcher, car je ne parlais plus comme avant ; c’était fini !

Je me suis approché de quelqu’un qui était malade. Je ne connaissais pas son état. Je lui ai dit tout de suite qu’il était malade. Il disait que non, mais moi je lui disais que oui ! Alors il a fini par dire que oui : « J’ai des problèmes de reins et de poumons. » Il me venait un vertige, des nausées  : j’étais mal, comme si j’allais tomber. Quand je rencontrais quelqu’un de malade c’est l’effet que ça me faisait. Je les sentais malades et alors je n’étais pas bien : j’avais des vertiges, je perdais le souffle, etc.

Saviez-vous immédiatement que ce n’était pas vous mais la personne en face de vous qui…

Oui ! C’était clair. C’était comme une communication en moi, qui me disait : «  Il est malade. » C’était une très grande force. Si la personne me disait « oui », je me remettais vite : en quelques secondes. S’il niait son état, le malaise persistait. On ne peut pas mentir devant quelqu’un qui vit la vérité. La spiritualité c’est l’honnêteté toute pure. La première chose est l’honnêteté : l’honnêteté avec soi-même. Avec l’honnêteté vient l’amour. C’est l’amour. C’est une force énorme. On ne décide pas de l’honnêteté, on la vit. Je ne dis pas : « Je serai honnête » ou « je ne le serai pas. » Je le suis, je le vis : c’est comme la respiration. Nous sommes cela.

Après votre expérience, avez-vous senti qu’il y avait des choses à ajuster dans votre vie ?

Non ! Rien. Je ne connaissais rien en matière de spiritualité et pendant un an et demi j’ai cherché à l’extérieur, pour voir s’il y avait des gens qui s’intéressaient à cette chose : j’ai trouvé que oui. Il y avait des revues, des livres. Je suis allé dans des librairies et j’ai connu des gens qui se rencontraient les week-ends. Parfois j’y assistais. J’ai interrogé beaucoup de gens, même ceux qui venaient de la France et des États-Unis. Après un an et demi j’ai vu qu’il n’y avait rien à chercher à l’extérieur et que nulle part quelqu’un me dirait ce qu’était cette chose. Là, j’ai arrêté de chercher et j’ai commencé à progresser par moi-même, seul.

Lors des deux années qui ont suivi, avez-vous fait l’expérience de phénomènes bizarres dans votre corps ?

Oui, oui, beaucoup. Mais ce sont des phénomènes et ce n’est pas très important.

Je pensais surtout à des phénomènes qui auraient pu vous faire croire qu’il y avait quelque problème à votre corps.

Pas vraiment, parce que c’est quelque chose de très pur, très clair. Il n’y avait pas de peur, aucun sentiment d’être enfermé. En tout cas, c’était une liberté totale, une joie, une clarté, une lucidité. Dès que cela est arrivé, ma vie ne fut plus ce qu’elle était. Il n’y avait plus de ténèbres, plus de pensées : tout était clair et présent. Peut-être d’autres gens se posent des questions, peut-être y a-t-il d’autres formes d’éveil ; mais en ce qui me concerne, c’était pur et clair.

Deux semaines après l’ouverture, il y avait un homme au travail qui avait mal au genou. Je savais qu’il était malade. Je lui ai fait part de ma perception et il m’a dit qu’il avait un problème à son genou et qu’il devait être opéré. Je lui ai répondu : « Ça va te passer. » Je l’ai touché sur le genou et il est tombé endormi ! J’ai tenté de le réveiller en le giflant un peu. Je ne savais pas ce qui lui arrivait. Il est revenu doucement et je lui ai appliqué un peu d’eau froide. Depuis ce temps, le problème au genou est passé : il ne l’a jamais plus éprouvé. Il a senti une force et moi je ne savais pas que cette force pouvais agir ainsi. Au début, pour moi c’était une catastrophe, parce que je ne savais pas qu’une telle chose pouvait passer par moi !

Quand vous avez réalisé que de telles manifestations pouvaient survenir à travers vous, comment vous-êtes-vous ajusté à cela ?

Je ne voulais pas en parler ; quand quelqu’un m’approchait, je gardais le silence. Leurs maux passaient en quelques secondes, mais je ne parlais pas. Cela ne m’intéressait pas. Au début, oui, je croyais que je pourrais aider les gens. Mais j’ai vu qu’il y en a six milliards sur la Terre ? Qu’est-ce que je pouvais faire ? Alors je ne cherchais rien.

Quand l’ouverture est arrivée, j’ai vu qu’il y avait une souffrance énorme dans l’être humain. Je me suis dit :« Je ne suis pas la solution pour la souffrance de la Terre ; c’est impossible ! Le monde entier est dans la souffrance, dans la douleur. Je n’ai pas voulu m’éloigner, mais je ne voulais pas m’engager dans cette voie qui consiste à vouloir sauver tout le monde. Je me sentais démuni, impuissant. Je vivais : je vivais ce paradis, comme aujourd’hui.

Ne m’aviez-vous pas dit, un jour, que vous aviez eu un petit problème et que vous croyiez avoir quelque chose au cœur  ?

Oui, il y a eu beaucoup de phénomènes, mais je n’aime pas en parler, parce que ce ne sont que des phénomènes et les gens ne comprendraient pas. Je ne vois pas pourquoi je devrais raconter ces histoires. Mais il y a eu beaucoup de choses qui sont arrivées, comme des rencontres dans une autre dimension. Quand ces choses arrivent, il n’y a rien à faire : c’est quelque chose de très pur, très intelligent. Il n’y a pas à s’inquiéter : quelque chose de très intelligent travaille en nous. C’est nous. Tout se stabilise très vite et bien.

Un jour, peut-être quatre ans après l’ouverture, j’ai eu un vertige alors que j’étais seul à la maison. J’ai commencé à manquer d’air et je sentais que j’allais m’évanouir. J’ai pensé que si je signalais le 911, les secours ne pourraient pas entrer dans la maison. Alors suis sorti, comme si quelqu’un me poussait dehors. Je suis sorti et j’ai rampé jusque chez le voisin pour appeler. L’ambulance est venue. Ils m’ont mis le masque à oxygène et je me sentais vouloir laisser mon corps, partir. C’était seulement un des phénomènes. L’infirmier criait : « Réveillez-vous, monsieur ! Parlez, parlez ! » Mais non, je me sentais bien de partir. Ils ont arrêté l’ambulance, car le cœur avait cessé de battre. J’étais bien : c’était une joie énorme ! Ils m’ont forcé, ils ont crié : « Quel âge avez-vous ? Comment vous appelez-vous ? » Tout cela s’est passé en quelques secondes, très vite.

Je suis revenu. Je suis resté une heure à l’hôpital. Le médecin ne savait pas ce que j’avais et m’a dit de retourner à la maison. Ils ont fait des tests de toutes sortes, mais il n’y avait rien, absolument rien. Quand je suis revenu à la maison, une heure et demi après que cela fut arrivé, les voisins étaient encore là. Ils dirent : « Oh ! Il est là ! » Et je m’approchais en disant : « La mort, elle est belle ! C’est beau ! » Ils me croyaient fou. Ce sont des choses comme ça qui sont arrivées.

Avez-vous compris pourquoi c’était comme cela  ?

C’est une énergie qui circule et qui est toujours là, que les scientifiques ne connaissent pas, mais qui est disponible dans l’univers, en nous-mêmes. Elle circule dans le corps. C’est cette énergie qui, lorsqu’elle circule, nous fait vivre cette spiritualité. C’est partout dans l’univers. Je veux dire ici : l’univers est ici ! Je la sens constamment circuler à travers moi. Je la sens : elle passe par la tête. Probablement que cette énergie était bloquée à quelque part et a créé cette impression. Mais ce n’était pas une maladie.

C’est seulement quand cette énergie devient manifeste, quand on peut la vivre, qu’on peut vivre la spiritualité. Sans cette énergie, il n’y aurait ni Christ, ni dieu, ni Bouddha, ni Dalaï Lama, ni personne.

Une autre fois, quelque chose de similaire est arrivé et ma femme avait appelé le médecin. Il m’a dit que j’étais très bien. Je lui ai demandé à quoi il le savait. Il a dit que c’était à mes ongles et qu’il aurait voulu en avoir de pareils : très beaux, roses. Il m’a dit que j’étais en pleine santé. Après cela ce genre de choses n’est plus arrivé. Peut-être que cela s’est stabilisé. Mais beaucoup de phénomènes du genre arrivent après un éveil : on n’est plus le même. On ne vit plus dans le quotidien de la souffrance. C’est une liberté totale, une joie.

Je vis comme cela. Je vois les gens comme ils sont ; ils ne sont pas bien, mais je n’ai pas le choix, s’ils veulent vivre comme cela. J’ai pensé me retirer dans la solitude. Mais il y avait constamment quelqu’un qui m’appelait pour quelque problème, quelqu’un qui avait besoin d’aide. J’ai alors pensé que je serais un égoïste de me retirer pour moi-même. J’aimerais que les gens aient cette liberté et cette joie totales, qu’ils s’y intéressent, qu’ils essaient de la vivre. Mais comment leur dire ? Je vous le dis, c’est sérieux.

Mais avez-vous vu une évolution en vous après l’ouverture  ?

Oui. Pendant un an et demi j’étais très attaché à cette ouverture. J’y pensais et il y avait une très forte émotion qui montait. Je pleurais, je pleurais. Je sentais la souffrance humaine. Mais un soir, vers 21h00, j’ai pensé que j’en avait assez de m’interroger sur ce qui était arrivé le jour de l’éveil. « C’est fini, c’est mort, c’est passé. » J’ai vu que je rêvais. J’étais attaché à une idée de l’éveil, que c’était Dieu, ceci, cela. J’ai pensé : « Mais c’est faux ! C’est fini ! C’était la vérité quand c’est arrivé, mais pas aujourd’hui ! Aujourd’hui, je suis dans l’imagination. » Alors, j’ai laissé tout tombé, comme ça, et je suis parti dormir !

À 3h00, je me suis réveillé. C’était comme quelqu’un qui communiquait à l’intérieur de moi. Mon corps me communiquait quelque chose. Je me sentais tellement bien ! Je me sentais léger et plein de force, et j’avais l’impression de ne plus toucher le lit. Je me disais : « Tu vois, pourquoi luttais-tu ? Il n’y a rien à voir. Il n’y à rien à quoi s’attacher au sujet de ce qui est arrivé. » Je sentais fortement que je n’avais qu’à vivre au présent. Depuis ce jour-là, c’était fini : il n’y avait plus cette émotion sur l’éveil. J’ai progressé très vite. Tout est dans la vérité de l’instant même, de ce qu’on voit et connaît. C’est comme si je n’aurais jamais vu le monde autour de moi auparavant.

À quoi voyiez-vous que vous faisiez du progrès  ?

Je vous donne un exemple. Avant l’éveil, j’allais au supermarché et c’était lourd. Mais tout de suite après cette réalisation, celle survenue à 3h00 du matin, je croyais être dans un autre monde : « Mais d’où viennent ces choses ? Qu’est-ce qu’ils vendent ? » Je ne voyais pas cela auparavant. Mais c’était quelque chose de clair désormais. Je voyais comment ce sont les gens qui produisaient cela, la Terre, la nature ! Je ne voyais pas cela auparavant : où étais-je pour ne pas l’avoir vu ? J’ai même demandé à ma femme : « Est-ce que c’était là auparavant ? » Elle me dit : « Oui, tu passais ici avec moi. »

Alors, voilà l’être humain qui est aveugle. Il ne voit pas son entourage. Il regarde des dizaines d’années en arrière et fait des plans pour le futur, mais il ne voit pas le moment même ! Mais je voyais désormais cette clarté. J’ai changé, c’était fini ! Je voyais vraiment le printemps, l’été, les plantes, les animaux. C’était le paradis sur la Terre, ici ! Les idées de passé et de futur s’étaient évanouies ; tout était présent. Si je vous disais, vous ne me croiriez pas.

Je conseillerais aux gens qui ont une ouverture de ne pas se mettre dans la peur. Ils devraient s’en tenir à eux-mêmes et ne pas se laisser influencer par d’autres, qui leur diront toutes sortes de choses, surtout les voyants, les cartomanciens et autres personnes du genre. Ne pas écouter ces gens-là, mais s’écouter soi-même plutôt. Ils ne devraient pas se tenir à ce qui est arrivé ; plutôt, ils devraient vivre chaque instant. On peut lire des livres, mais seulement pour corroborer ce qu’on connaît, c’est tout. Autrement, on n’apprendra rien dans les livres. C’est comme un témoignage, les livres ; c’est tout.

Vous vous connaissez alors et vous connaissez tout ce qu’il y a à l’extérieur. Toutes les choses qu’on croit banales sont alors neuves chaque jour. À ce moment il ne vous vient pas de vous laisser guider par les pensées.

C’est un lâcher-prise. On n’apprend jamais rien en forçant. Quand un conflit survient par rapport à quelque chose d’extérieur, ne prenez pas position. Ne jugez pas : ne jugez personne. Mais je sens fortement l’injustice dans ce monde : l’homme qui exploite l’homme, qui le fait souffrir.

Tout est possible dans l’avenir. Mais il faut apprendre cela aux enfants quand ils sont encore tout petits, à l’école. Ceux qui sont intéressés à un chemin spirituel, peuvent y arriver s’ils le veulent. Il faut être persévérant, vraiment persévérant avec soi-même. Ils y arriveront. Tout le monde peut y arriver. Il faut persévérer et ne pas se laisser prendre par ces gurus et tout ce non-sens. C’est possible que certains voient la vérité, qu’ils la vivent ; mais voyez en général comment ils entraînent les gens et ce qu’ils leur font.

Je l’ai vu !

Ce n’est pas bon. Je veux dire aux gens qu’ils devraient être prudents avec cette énergie, parce qu’on peut l’utiliser négativement. Et alors on est pire. Si vous la laissez agir, vous allez grandir ; mais si vous l’utilisez, vous allez devenir un monstre, vous serez méchant.

L’homme doit être totalement libre par lui-même. Nous sommes tous cette source. C’est ici !

Gitta Mallasz "Dialogues avec l'Ange"

Par Le 16/01/2010

Parce qu'au début, tout semble si "étrange" et qu'ensuite tout semble si évident...

 

http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=1853

 

Gitta Mallasz, la baroudeuse des anges

par Patrice van Eersel


Celle dont le nom restera synonyme du livre Dialogues avec l’Ange était-elle un simple « scribe », comme elle disait, ou un maître spirituel ? Aujourd’hui, ses anciens « élèves » divergent à ce sujet - les uns se sentant d’abord attachés au livre, les autres à la personne. Une chose est sûre, l’ancienne nageuse austro-hongroise, rugueuse, drôle et débordante d’énergie, fut le catalyseur d’une expérience hors norme, qui déboucha - aux portes de la Shoah - sur une sidérante leçon de joie. Une leçon qui répond exactement aux questions d’aujourd’hui.



Sans Gitta, l’expérience des Dialogues n’aurait certainement pas eu lieu. « Celle qui rayonne », comme la qualifiait la « voix de son ange », constitua l’un des deux pôles d’un arc extraordinairement puissant. L’autre pôle, « celle qui mesure », une femme également, de la bouche de qui sortirent les fameux Dialogues, était son amie Hanna Dallos. Tout l’inverse d’elle : douce et patiente, d’une intelligence fine et d’une grande culture. Gitta fournissait l’énergie animale. Hanna lui donnait une forme. Nulle opposition, mais un formidable bras de fer amoureux. Dans l’enseignement qui se dégagea finalement de leur questionnement réciproque, énergie et forme, matière et lumière, corps et esprit furent constamment décrits comme « amoureux l’un de l’autre », l’humain constituant la clé de leur rencontre, la clé du cosmos entier !

Mais il faut camper le contexte, pour ceux qui ne connaîtraient pas cette histoire sublime et tragique. Une histoire à laquelle nombre de nos proches auront la chance de se frotter, rétroactivement, après que Gitta Mallasz se fut enfuie de la Hongrie communiste et réfugiée en France, en 1960, où elle resta jusqu’à sa mort, en 1992.

Explosion de sens en pleine modernité

L’histoire commence dans l’Autriche-Hongrie impériale. Fille d’un général magyar et de son épouse autrichienne, Gitta Mallasz est une diablesse haute comme trois pommes de Slovénie, qui fait tôt parler d’elle dans tout le pays. Les Hongrois aiment la natation et la jeune fille est une championne - en piscine et dans le Danube. C’est aussi un pitre - elle gardera jusqu’à la fin un goût des blagues à vous faire tordre de rire (ses hôtes des dernières années, Bernard et Patricia Montaud, en savent quelque chose). C’est enfin une amoureuse redoutable, dont les fiancés tomberont les uns après les autres, sans qu’elle s’en soucie beaucoup. Quand elle rencontre Hanna Dallos, sur les bancs des Beaux Arts, tout les oppose. Fille d’instituteurs juifs raffinés et doux, Hanna est plutôt fragile. Mais elle a aussi beaucoup d’humour et Gitta l’amuse énormément. Contre toute attente, elles deviennent amies - après le mariage de Hanna avec le styliste ébéniste Joseph Kreutzer.

Budapest est alors une ville moderne très en vue. Nos jeunes gens se retrouvent dans un atelier de design, d’art graphique et de publicité, que dirigent Joseph et Hanna. Avec les ans, la fascination s’inverse. Gitta est folle d’admiration pour Hanna, plus mûre qu’elle et jouant vis-à-vis de ses collaborateurs et apprentis un rôle de guide artistique, intellectuel et spirituel. D’une culture éclectique, Hanna les entraîne dans des discussions passionnées. Un petit groupe se forme, auquel participe aussi Lili Strauß, une jeune femme connue pour sa douceur et sa capacité à enseigner, en Hongrie, une méthode de rééducation corporelle d’avant-garde, tirée du yoga... Mais les temps s’assombrissent. L’idéologie antisémite envahit tout. Hanna, Joseph et plusieurs collaborateurs ne peuvent plus travailler. Fille d’un général antibolchevique (il a maté la révolution de Bela Kun en 1919), Gitta peut les « couvrir » et passer les commandes à leur place. Le petit groupe poursuit ses conversations en catimini. Si Hanna, Joseph et Lili sont nés juifs et Gitta catholique, aucun ne se reconnaît dans une religion. En avance sur leur temps, ils s’intéressent par contre à toutes les traditions spirituelles, d’Occident comme d‘Orient. La conversation tourne beaucoup autour du mensonge, « bien plus grave que la violence ». Sur de nombreux points, Hanna est influencée par les explorateurs orientaux de la « non-dualité », qui lui soufflent que « le corps et l’esprit sont un » et que « le mal n’est que du bien immature ». Mais les religions du Livre sont très présentes aussi. Question : si le Verbe crée le monde (thème judéo-chrétien omniprésent, de la Genèse à l’Apocalypse de saint Jean), le vrai péché n’est-il pas de le trahir, autrement dit de mentir ? Or, que font d’autre les dirigeants du monde, et pas seulement les totalitaires ? À ce stade, Gitta est une élève parmi d‘autres, à l’écoute de Hanna ; si elle dépasse ses camarades, c’est surtout dans le genre étourdi, zélé et chien fou.

La guerre éclate et l’atmosphère devient de plomb. Comme toute la noblesse hongroise, le dictateur Horthy n’aime pas les Allemands nazis. S’il collabore avec eux, c’est de loin, à la manière de l’Espagnol Franco ou du Portugais Salazar. Bien qu’antisémite, il refuse de livrer « ses » juifs, qui constituent l’essentiel de la bourgeoisie de Budapest, son économie. Presque jusqu’à la fin, les nazis, trop occupés ailleurs, toléreront cette indépendance... Résultat, pour 750 000 juifs, la Hongrie va devenir un balcon sur l’enfer. Une cocotte-minute. Dans tous les pays alentour on déporte à tour de bras... et ici non ? Cinquante ans après, ayant traversé la guerre dans le ghetto de Pest, Maria Torok, juive hongroise devenue psychanalyste en France, assurera que, dans cette atmosphère surtendue, plusieurs phénomènes similaires aux Dialogues avec l’ange ont littéralement « explosé ». De quoi s’agit-il donc ?

Le mystère de l’inspiration créatrice

Le petit groupe finit par se réfugier à Budaliget, un faubourg, sur les hauteurs de Buda. C’est là que, le vendredi 25 juin 1943, à 15 heures, tandis que Hanna et Gitta conversent, seules, éclate un événement qui va les catapulter à un autre niveau de conscience. Alors que rien ne l’annonce, Hanna change soudain de ton et déclare à Gitta : « Attention, ce n’est plus moi qui parle ! », avant de partir dans un discours extrêmement beau - et sévère - adressé à son amie. Sur le coup, Gitta se trouve écrasée. Son « guide » lui assène : « On va te faire perdre l’habitude de poser des questions inutiles ! » Le ton est donné. À partir de là, pendant dix-sept mois, ce phénomène se reproduira une centaine de fois, tous les vendredis à 15 heures - quatre-vingt-huit de ces « Dialogues » seront pris en note, dans des cahiers à couverture de moleskine noire qui deviendront célèbres... trente-trois ans plus tard. Dès le premier entretien, c’est un enseignement de très haut niveau qui s’énonce, dans un hongrois somptueux, lapidaire et tranchant (que les traducteurs auront grand mal à rendre, comme pour toute poésie forte).

Très vite, Lili rejoindra ses deux amies - et la voix de son guide à elle sera infiniment douce. Joseph, sceptique de nature, mettra plusieurs semaines avant de suivre - le sien s’avérant presque aussi muet que lui. Finalement, c’est à quatre - structure carré servant d’« antenne » ? - qu’ils recevront les très frappants messages de leurs « guides » (le mot ange ne viendra que beaucoup plus tard). À chaque fois, c’est Hanna qui parle, tandis que Gitta et Lili notent, chacune son tour, ce que la voix répond aux questions de l’autre. Attention : ni parole automatique, ni transe - « Il faut absolument que vous compreniez que tout cela était parfaitement na-tu-rel ! » ne cessera de nous répéter Gitta, une fois exilée en France, avec le fort accent austro-hongrois qu’elle ne perdra jamais. Pas de channeling, ni de médiumité ! Encore que...

Quelle différence entre l’inspiration d’un Mozart, avouant recevoir sa musique « sous la dictée des anges », et celle d’un médium proférant, endormi, des paroles venues d’on ne sait quel inconscient ? Interrogé à ce sujet, le théologien, philosophe et psychothérapeute Jean-Yves Leloup n’hésite pas à dire que, exception faite des tricheurs, les « inspirations » ne diffèrent pas en nature, mais en degré de conscience, le channel endormi représentant en quelque sorte le niveau zéro, et le grand prophète - mettons Moïse - l’autre bout d’une même échelle transpersonnelle (l’artiste présentant cette grosse différence avec le prophète qu’il conserve un ego, généralement énorme). Hanna, quand elle parle, est « transparente » et pourtant plus éveillée que jamais, tellement « en forme » qu’elle profère des paroles qui la surprennent elle-même ! Lesquelles par exemple ?

Un manifeste esthétique radical

Les Dialogues avec l’ange rassemblent un contenu très riche, dont on ne peut donner ici que de minces aperçus. Les « guides » des quatre amis (Celui qui mesure, Celui qui rayonne, Celui qui aide et Celui qui bâtit) se présentent comme leurs « moitiés créatrices », à jamais liés à eux - eux dont les consciences, encore prisonnières du rêve, se croient réduites à leurs « moitiés créées », à la fois « animales » et « mentales », deux états soumis au temps et donc appelés à disparaître avec la mort du corps. Jamais pourtant le corps n’est méprisé, bien au contraire. Un amour fou, disent les messagers invisibles, attire la lumière et la matière l’une vers l’autre. C’est un appel pressant à l’incarnation : « Le poids est la voie », dit l’entretien du 1er octobre 1943. Mais la participation à la pesanteur ne peut se faire que dans la joie : pour accomplir son destin, l’humain doit peser joyeusement ! On est loin des voyages astraux. Loin aussi du dolorisme. La souffrance n’est utile qu’à l’animal, à qui elle sert de boussole. Pas d’abstinence mortifère : la sexualité, par exemple, est vue comme une passerelle supérieure pour créer « l’Homme », et non pour faire « beaucoup d’hommes ». Le divin (désigné en hongrois par l’intraduisible pronom « Ö », ni masculin, ni féminin, ni neutre) se réalise Lui-Même dans un jaillissement en permanente innovation, dont chaque humain peut devenir acteur à condition d’oser hisser sa vie et ses questions à la hauteur de ce « manifeste esthétique radical », comme l’écrira Michel Cressole dans Libération, le 5 juillet 1990. Les « guides » insistent particulièrement sur cet aspect « éternellement nouveau » de la force divine, dont ils se disent les humbles messagers, pris à l’intérieur d’une hiérarchie angélique qui fait penser à la Kabbale juive.

Danser de joie dans la Shoah !?!

Sentant leur défaite inéluctable, les nazis envahissent la Hongrie en mars 1944. En quelques semaines à peine, ils déportent 95 % de la communauté juive, jusque-là épargnée et à présent jetée droit dans les fours ! C’est alors que, cessant d’être simple assistante ou catalyseur sidéré, Gitta Mallasz devient actrice de l’« expérience » que les anges disent « tenter » sur les quatre amis.

Poussée par une intelligentsia catholique d’exception, la fille du général accepte d’abord de prendre la tête d’une « usine de guerre » fabriquant des uniformes et servant, comme dans la Liste Schindler, à cacher des femmes juives transformées à la hâte en couturières. Mais si une centaine d’entre elles seront bien sauvées (avec leurs enfants), Hanna et Lili, elles, choisiront de mourir déportées (Joseph les y précède). Jusqu’à la dernière goutte d’énergie, ployant mais ne rompant pas, elles continueront à donner corps au plus incroyable et au plus insolent des messages. La guerre ? Un vieux réflexe, une habitude, une routine, un ennui mortel... - tous les signes du « Menteur ». La véritable Paix, les hommes ne la connaissent pas encore : c’est la danse des noces de la Terre et du Ciel, et celle-ci passe par l’Humain, conscient de sa part créatrice et donc immortel ! Jusqu’à la fin, dans la « cabane du commandant » de l’usine de guerre, et même ensuite à Ravensbrück, soutenue par Lili et deux autres femmes (dont Eva Dànos qui en réchappera et témoignera), Hanna et Lili, pourtant transpercées de tristesse, accueilleront l’invitation à « danser l’ébauche du nouveau monde » et à la transmettre aux déportées, transformées en cadavres ambulants, mais souriant une dernière fois et n’en croyant pas leurs oreilles.

Transmettre le message au monde entier

C’est toute seule que Gitta Mallasz vivra l’autre moitié de l’épopée. Ayant réussi à devenir la décoratrice des Ballets nationaux de la Hongrie communiste (malgré son père, général anti-bolchevique !), elle voyagera dans le monde entier, attendant que ses parents meurent pour demander l’asile politique en France. Commencera alors une longue ascension, occupée à survivre (en dessinant des pochettes de disque), puis à traduire le contenu des cahiers qu’elle a miraculeusement réussi à préserver. Avec l’aide de Laci Walder, un réfugié hongrois, épousé en mariage blanc, mais devenu son vrai (et seul) mari, et de quelques amis (dont Françoise Maupin et Marguerite Kardos), Gitta Mallasz mettra quinze ans à parvenir à un texte français publiable. C’est Dominique Raoul Duval, éditrice chez Aubier, qui trouvera le titre Dialogues avec l’Ange (Gitta avait titré : Les 4 Messagers). Quant à la promotion, elle sera assurée par trois hommes de radio, subjugués par la fougue de cette Hongroise inclassable : Claude Mettra, de France Culture, et Jacques Chancel, de France Inter - ce dernier, commencera sa « Radioscopie » de Gitta très sceptique et se retournera stupéfait, en cours d’émission, après que Gitta, inspirée, lui ait fait lire à l’antenne le passage sur le sourire...

En peu d’années, les Dialogues seront traduits dans le monde entier, sous la surveillance ultra attentive de Gitta Mallasz qui, aidée par Robert Hinshaw, éditeur de la Fondation Jung, réussira à faire parrainer plusieurs traductions par de grands esprits, souvent des musiciens, par exemple Narciso Yepes et Yehudi Menuhin [1]. Refusant catégoriquement de devenir gourou et interdisant très explicitement à quiconque de s’ériger en interprète ou en exégète des Dialogues, Gitta, devenue veuve, s’apprêtera à finir ses jours dans un village de Dordogne. Mais le sort en décidera autrement...

Elle a 81 ans quand, roulant en pleine tempête, elle écrase sa 2CV sur une autre voiture et se fracasse les deux bras. Astreinte à ne plus rouler, elle est heureuse d’accepter, sur les conseils de Marguerite Kardos, l’invitation d’un homme chaleureux qui, depuis plusieurs années, organise les conférences qu’il lui arrive de donner : Bernard Montaud. Avec sa femme Patricia, celui-ci propose à la vieille baroudeuse de venir habiter chez eux, au milieu des vignes des Côtes du Rhône.

Là se déroulera une dernière et étonnante phase d’un parcours déjà chargé. Pressée par ses hôtes - et par des centaines de lecteurs - d’expliquer, le plus concrètement possible, comment chacun peut contacter sa « moitié créatrice », Gitta Mallasz, acceptera finalement d’enseigner la manière la plus simple, pour chacun, d’entendre la voix de son guide intérieur (et pas celle de son délire !), dans un dialogue intime dont elle finira par dire qu’il s’agit d’une « fonction naturelle » de la condition humaine. [2]

À lire :

Les Dialogues avec l’Ange, éditions Aubier.

Quatre commentaires signés Gitta Mallasz :

Les Dialogues tels que je les ai vécus, Les Dialogues ou l’Enfant né sans parents, Les Dialogues ou le Saut dans l’inconnu, et Petits Dialogues d’hier et d’aujourd’hui, éd. Aubier.

Quand l’ange s’en mêle, entretiens de Gitta Mallasz avec Bernard et Patricia Montaud, éditions Dervy.

César l’éclaireur et César l’enchanteur, Bernard Montaud, éditions Dervy/Edit’as.

La Source blanche, l’étonnante histoire des dialogues avec l’ange, Patrice van Eersel, éditions Grasset et Livre de Poche.

Les amis de Gitta Mallasz : www.lesamisdegittamallasz.org

Association pour la Diffusion des Dialogues avec l’Ange (ADDA) : m.kardos@wanadoo.fr

Sur l'indentité nationale.

Par Le 16/01/2010

Un forum que j'aime bien, un débat d'actualité. Personnellement je lis avec le même intérêt les commentaires. J'aime beaucoup celui qui dit que l'identité est une notion figée et qu'il ne veut pas qu'on le limite dans une Histoire.

 

http://philomag.com/fiche-philinfo.php?id=155

 

L'identité planétaire, quand est-ce que ce débat sera d'actualité ?...

Haïti

Par Le 16/01/2010

http://www.swissinfo.ch/fre/multimedia/video/Le_journal_19:30.html?cid=8100072&itemId=8100068

 

Il est là Dieu ? Dans ce monde ?
Ou juste des hommes imparfaits.
Pourquoi devrait-Il porter le fardeau de ce que nous créons ?
Entre deux pierres, je peux casser une noix. Je peux aussi fracasser un crâne. Est-ce qu'Il est responsable de cette folie en moi ? Il aurait créé la pierre, la noix, moi et l'autre. Il aurait dû savoir que je pouvais prendre le crâne de l'autre pour une noix ? Ca paraît quand même relever de l'intuition divine ! Ah, ben oui, justement me direz-vous...Encore faudrait-il que je puisse analyser les conséquences de mon acte au-delà de la vision de la cervelle qui s'écoule. Peut-être y a-t-il l'intention insaisissable dans ce geste de déclencher en moi la commisération, le remord, une possible révélation à moi-même de l'amour envers l'autre, peut-être y a-t-il au-delà l'opportunité pour des masses humaines de prendre conscience de l'horreur de mon geste, peut-être n'est-ce qu'un exemple proposé tout comme la catastrophe épouvantable de Haïti est l'opportunité pour les survivants de sortir d'un état misérable, pour l'humanité entière de créer une solidarité jamais connue, peut-être que Dieu a des méthodes qui nous échappent.
Si je Le comprenais, ne serais-je pas un Dieu ? Ma vision étriquée n'est qu'une parcelle infime du chaos intentionnel. Je n'y comprends rien parce que je ne suis pas à Sa place. Alors, je doute, je souffre de cette horreur planétaire et je vais marcher en montagne pour calmer mes entrailles. Et je m'extasie devant un champ de neige et je me dis que la Création est vraiment merveilleuse.
Et là, bien évidemment, devant la futilité de mon mental vagabond et versatile, je réalise à quel point je ne suis qu'un esprit infantile.
Peut-être qu'un jour je grandirai. C'est peut-être ça l'intention finale.

Le Bien et le Mal (1)

Par Le 14/01/2010

Un habitant du nord de la Chine vit un jour son cheval s’échapper et passer de l’autre côté de la frontière. Le cheval fut considéré comme perdu.

A ses voisins qui venaient lui présenter leur sympathie, le vieil homme répondit :

La perte de mon cheval est certes un grand malheur. Mais qui sait si dans cette malchance ne se cache pas une chance ?

Quelques mois plus tard, le cheval revint accompagnée d’une magnifique jument. Les voisins félicitèrent l’homme, qui leur dit, impassible :

Est-ce une chance, ou est-ce une malchance ?

Le fils unique du vieil homme fut pris d’une véritable passion pour la jument. Il la montait très souvent et finit un jour par se casser la jambe pour de bon.

Aux paroles désolées des voisins, l’homme répondit, imperturbable :

Et si cet accident était une chance pour mon fils ?

L’année suivante les Huns envahirent le nord du pays. Tous les jeunes du village furent mobilisés et partirent au front. Aucun n’en revint. Le fils estropié du vieil homme, non mobilisable, fut le seul à échapper à l’hécatombe.

(d’après Hoài-Nam-Tu)




"Laisse la vie te vivre, elle sait où elle va."

Je n'en démords pas. A ces situations auxquelles nous apportons notre réaction, nous ne comprenons en fait rien du tout. Nous cherchons à les enluminer ou à les exorciser par des paroles insignifiantes qui nous donnent un sentiment de puissance, une soi-disant maîtrise, une analyse, une reconnaissance ou un déni...
Tout ce à quoi nous nous identifions en insérant dans la Vie nos conditions de vie.
Cette réaction est à mon sens issue de cet orgueil immense de l'homme à qui on apprend, enfant, que la Vie est une lutte redoutable, une alternance constante entre le bonheur et le malheur, le bien et le mal, toutes ces notions archaîques ensemencées par les religions, les conditonnements, les formatages, l'inconscient collectif.
Cette Vie devient effectivement une lutte dès lors que nous y insérons les résidus d'un mental incontrôlé, les éducations adorées comme autant de divinités. Nous sommes des esprits supérieurs, que diable !! Que diable...Oui, effectivement, on pourrait penser qu'il s'agit de lui. Le mental comme un Satan sortant constamment de sa boîte et pervertissant la Vie.

Mais la Vie n'a rien à voir avec nos conditions de vie, avec les évènements qui jalonnent notre parcours, avec les errances, les tourments, les douleurs, les réalisations, les bonheurs, les amours, les désastres...Tout cela n'est qu'un vaste puzzle dont les pièces emboîtées constituent l'image de la Vie qui nous a été donnée.
Il est absurde de vouloir en changer les couleurs, les dessins, les arabesques, les nuances en insérant dans l'étendue les commentaires d'un mental qui se veut le maître. Il n'est pas le dessinateur, il n'est pas l'architecte, il n'est pas le coloriste. Il n'est que le commentateur bavard et indiscipliné d'un "dessein" dont il ne comprend rien.



La lucidité consiste à envelopper dans son ensemble et non uniquement dans ses détails l'estampe infiniment complexe où nous demeurons.

Humour.

Par Le 13/01/2010

Pour une fois...

 

GELLUCK

Les perles du chat

- Pour avoir de l’argent devant soi,
les gens mettent de l’argent de côté.

- On dit que boire du café empêche de dormir.
Par contre, dormir empêche de boire du café.humour-chat-velo

- Prendre un coup de vieux, ça ne veut pas obligatoirement dire qu’on se fait taper dessus par un octogénaire.

- La différence entre l’amour et l’argent,
c’est que si on partage son argent, il diminue.
Tandis que si on partage son amour, il augmente.
L’idéal étant d’arriver à partager son amour avec quelqu’un qui a du pognon.

- Moi l’augmentation du prix de l’essence, je m’en fous. J’en prends toujours pour 75 euros.

- Il n’est pas nécessaire d’être gros pour être un gros con. Il suffit d’être con.

- Il y a malgré tout un avantage à tomber en panne sèche : c’est moins lourd de pousser la voiture que si le réservoir est plein.

- Allez donc faire comprendre à des élèves :
Que l’enseignement primaire n’est pas primaire,
que le secondaire est loin d’être secondaire et
que le supérieur est parfois moyen…

- Plus mon cigare raccourcit
et plus je dois tendre le bras vers le cendrier.

- Il y a des livres qui rendent con.
Le problème, c’est que c’est après les avoir lus...
que l’on s’en rend compte.

- J’essaye de noyer mon chagrin dans l’alcool mais depuis le temps... Il a appris à nager.

- Savez-vous quel est le point commun entre un robot et une sauce napolitaine ?
J’ose à peine le dire :
Ils sont tous les deux automates. !!!

- Dans la vie, il y a deux choses que l’on ne peut pas faire à moitié : c’est naître et mourir.

- La différence entre un artiste et une paire de chaussures,
c’est que l’artiste doit pouvoir partir avant de lasser,
tandis que les chaussures il vaut mieux les lacer avant de partir.

Vigneault, Charlebois, Leclerc.

Par Le 13/01/2010

Un titre inoubliable.

 

http://www.youtube.com/watch?v=DTi3GfOv4ms&feature=related

 

et une humanité qui ne comprend toujours pas.

Le désir.

Par Le 13/01/2010

Textes philosophiques
Swami Prajnanpad les attentes vis-à-vis d'autrui

"De qui est-ce que j'attends quelque chose? De qui? De "lui". Mais c'est absurde. Moi et lui sommes-nous pareils? Le désir implique que je veux quelque chose. L'action est la manifestation du désir. L'action dépend donc du désir. Mais le désir est "mien", tandis que l'action je l'attends de "lui". Il y a d'abord le désir, puis l'action vient. "Son" action à "lui", va donc suivre "son" désir. Comment alors une action"chez lui", pourrait-elle suivre "mon" désir qui est "en moi"? C'est impossible.

La logique des faits, en conséquence, c'est que vous ne pouvez rien attendre. Vous n'avez aucun droit d'attendre. Vous n'avez pas le droit de juger. Vous êtes un homme et votre seul droit est de comprendre... oui, de comprendre.

Tant que vous ne réaliserez pas que l'attente n'est rien d'autre qu'une illusion, votre mental continuera à fonctionner en partant de l'hypothèse que cette attente correspond à la réalité. Le mental continuera à chérir cette illusion, en sera satisfait et continuera à rejeter les torts sur autrui.

Pourquoi dit-on que ce sont les autres qui ont tort? Parce que l'on se refuse (deny) soi-même. On refuse de voir sa propre erreur... Qui en est responsable? Votre attente a été déçue. L'échec ne vient-il pas alors de votre propre attente? Comment blâmer l'autre personne pour cela? Car c'est vous qui avez attendu et espéré. Mais de qui? ... Qu'est-ce qui cause cette attente? La possibilité d'obtenir quelque chose. J'attends signifie "je crois qu'il il a une possibilité" Mais pouvez-vous espérer quand vous savez qu'il n'y a aucune possibilité? Pour éliminer l'attente à sa racine, vous devez détruire la racine même de cette possibilité. Il n'y a aucune possibilité. Aucune. Vous deux, vous et lui, sont différents. Où se trouve alors la possibilité que l'un puisse répondre à l'attente de l'autre? Il n'y en a aucune.

Pourquoi? Parce que toute action dépend d'un désir. Et je suis seul en position d'agir selon mon désir. Si le désir est ici, où se trouve l'action? Le désir est "mien" mais j'attends une action de "lui". Quel est l'ordre des choses? D'abord un souhait ou un désir puis une action. Le désir ou le souhait précèdent toujours l'action. En conséquence quand le désir est "mien", l'action doit aussi venir de "moi" et non pas de "lui". J'oublie que son action dépend de "son" désir à lui. J'ignore "son" désir et je mets "mon" désir à la place du "sien" et j'attends que "il" agisse selon "mon" désir. C'est un non-sens. Personne ne fait quelque chose, personne ne peut faire quoi que ce soit pour quelqu'un d'autre. Nous en arrivons à la seconde maxime concernant la vérité: si le désir est en moi, l'action aussi doit être mienne... L'attente est une illusion, c'est un mensonge. Aussi longtemps que vous ne le réaliserez pas, vous continuerez à justifier vos espoirs, prenant l'attente pour une réalité et vous aurez à en payer le prix ".

L'Expérience de l'Unité, L’originel, p. 57, 58, 61, 62. sq.
"Chaque fois que vous êtes malheureux, vous ajoutez quelque chose à la réalité et c'est cette addiction qui vous rend malheureux. Je vous le répète, vous ajoutez quelque chose : vous ajoutez votre réaction négative.

La réalité procure le stimulus, vous procurez la réaction. Vous ajoutez quelque chose en réagissant. Et si vous examinez cette chose, vous constatez que c'est toujours une illusion, une exigence, une attente, un désir insatiable. Toujours. Les exemples d'illusions abondent. " Anthony de Mello

Je ne peux pas me plaindre de l'obscure réalité étant donné que mon regard lui donne cette teinte. La réalité n'est rien d'autre que la réalité. Si mon désir est un étouffoir de la réalité je ne peux pas me plaindre de ne plus rien voir. Etant donné qu'un désir se projette vers une entité extérieure à moi je ne peux pas maîtriser tous les paramètres. Soit je l'accepte, soit je me retire. Soit je reste dans cette réalité et je l'assume, soit je sombre dans l'éventualité de la désillusion. C'est la peur qui l'emporte dès lors et parfois c'est cette peur qui entretient le désir...Le désir a une force considérable et il est indispensable d'établir en soi la vigilance qui convient.

 

Où est le centre ?

Par Le 13/01/2010

Où est le centre ?

 

Si j’épluche un oignon pour parvenir à son « cœur », je vais enlever des épaisseurs, des enveloppes d’abord épaisses, résistantes, les premières seront légèrement teintées par leur contact avec l’environnement, ridées, cassantes, plus je descendrais vers le cœur et plus la matière sera brillante, gorgée de jus, dense, compacte mais tendre, des fibres nourries sans relâche par l’énergie vivace.

Les enveloppes tombent les unes après les autres. Elles ne sont pas séparées entre elles, il n’y a pas de vide. Je distingue des liens, des filaments comme autant de points de contact, des passerelles par lesquelles le principe vital se transmet.

Je continue ma tâche, je veux arriver au cœur, l’oignon dans ma main est de plus en plus petit.

Et puis il n’y a plus rien. Rien de dur, rien de solide, juste un « cœur » aussi tendre et fragile que toutes les peaux que j’ai enlevées. Je peux ainsi continuer jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’une accumulation de voiles diaphanes et fragiles. Rien ne résiste à la lame de mon couteau.

L’embryon au centre n’est qu’un infime grain.

 

L’homme est un oignon !

Il n’y a rien au centre, pas de nœud vital, pas de cœur dur, solide, pas de structure figée. Il est couvert de peaux internes, toutes les expériences liées à ses conditions de vie. Elles forment un entrelacs de matières toutes reliées entre elles par des réseaux gorgés d’énergie. Il lui appartient de ne pas perturber les flux, de ne pas obstruer les canaux nourriciers.

Il est inutile de vouloir éplucher » l’individu en quête d’un centre primaire. Il n’y a rien. L’énergie est le centre elle-même. L’égo, l’âme, l’esprit, le corps, l’intellect, le corps émotionnel, le corps astral, l’aura, tout cela n’est qu’un amalgame de peaux nourries par le principe vital. Il est vain de vouloir s’en défaire en espérant atteindre le nœud, le cœur, la plénitude, la source, le nirvana…

Rien n’existe hors de cette énergie. Les entités sur lesquelles l’individu fixe son attention ne sont que des structures imaginées par la vie elle-même comme autant de supports. Celui qui envisage l’éveil en se débarrassant des « peaux » internes court à sa perte. Il n’y a pas de cœur, il n’y a pas de centre. L’énergie est là, constamment, elle ne cesse jamais son œuvre. C’est notre mental prétentieux qui le couvre d’intentions enluminées par des désirs de maîtrise. Comme si un gourou pouvait ressentir la vie en moi et me la faire trouver. Il ne peut que me parler de ce qui coule en lui et de sa façon de le percevoir. En quoi cela pourrait-il m’aider ? Il va me nourrir de l’illusion de ce que j’imagine. Si je deviens ce gourou infatué et me gave de connaissances livresques, de méthodes méditatives, de mantras récités pendant des heures sur mon coussin, de rejets de toutes les « peaux » qui me constituent je nie en moi les flux nourriciers, je m’oppose à ce que la vie a constitué et qui doit me servir de guide. Je suis le centre, je suis le cœur, il n’y a rien de caché, il n’y a rien à découvrir, tout est là, tout est à portée de mains, à portée de cœur, à portée de conscience, peu importe l’expression, ce ne sont que des mots, la réalité est là, visible, palpable, offerte. Si je m’épluche, si je cherche à me défaire des vieilles peaux, si je cherche à me dénuder je ne fais que me fragiliser, je détruis la structure en croyant me trouver. Mais qu’est-ce que je trouve ? Un individu limité par le nombre de liens perdus, par toutes les fibres disparues, des connexions qui se réduisent comme peau de chagrin. Je perds toutes les opportunités de saisir la vie, de l’exploiter dans le champ du réel.

J’aime serrer la femme que j’aime dans mes bras, j’aime sentir en moi l’amour qui me bouleverse. Est-ce que je devrais m’en priver pour ne pas en être dépendant, pour ne pas risquer d’en souffrir, pour ne pas imaginer ce qui adviendrait si elle disparaissait de ma vie ? Tout cela n’est pas réel. Ca n’est que mon imagination qui s’emballe. La réalité, c’est ce bouleversement délicieux lorsque je plonge dans ses yeux, cette communion d’énergie, cette osmose d’énergie qui nous amène à nous relier par nos corps. Tant que je suis dans cette réalité et que je ne l’affuble pas de dispersions mentalisées, tant que ce mental reste au service des caresses que je lui prodigue, ouvrier de la tendresse, de l’attention, de l’amour partagé, je suis au centre de l’énergie, je suis le cœur de la vie.

Je suis amoureux, je suis père, je suis mari, je suis instituteur, alpiniste, cycliste, marcheur, écrivain, émerveillé, contemplatif, actif, attendri, bouleversé, amoureux, amoureux, amoureux…

Je suis ce que la vie fait de moi. Rien d’autre. Il ne me reste qu’à l’accueillir à travers toutes les peaux qui me constituent, sans rien rejeter, dans le plus pur détachement, rien ne m’appartient, tout m’est donné. Je suis le réceptacle, le calice et si je cogne à grands coups de burins sur la masse en pensant l’embellir je créé une brèche et le flux s’écoule et se perd. Et je m’étiole comme un ruisseau coupé de sa source.

Je suis dans le courant et il me constitue. Il est le centre et de me donne forme.

Et j’aime infiniment la multitude de ses arabesques.

 

 

Sur la souffrance : Krishnamurti

Par Le 11/01/2010

"Lorsque vous souffrez, lorsque vous avez une douleur, quel sens cela a-t-il ? Je ne pense pas que votre question se rapporte à la douleur physique, mais à la souffrance et à la douleur psychologiques, qui ont des sens différents, à différents niveaux de la conscience. Quel est le sens de la souffrance ? Pourquoi voulez-vous qu'elle ait un sens ? Non point qu'elle n'en ait pas: nous allons chercher à le savoir. Mais pourquoi voulez-vous le savoir ? Pourquoi voulez-vous savoir "pourquoi" vous souffrez ? Lorsque vous vous posez cette question "pourquoi est-ce que je souffre ?" et que vous cherchez la cause de la souffrance, n'êtes-vous pas en train de fuir la souffrance, d'essayer de vous évader ? Le fait est celui-ci : je souffre ; mais dès l'instant que je fais intervenir ma pensée pour agir sur ma souffrance en demandant "pourquoi ?" j'en ai déjà atténué l'intensité. En d'autres termes nous voulons que la souffrance soit diluée, allégée, écartée par des explications. Mais cela ne peut certes pas nous donner une compréhension de la douleur. Si je suis affranchi de ce désir de la fuir, je peux alors comprendre le "contenu" de la souffrance.

Qu'est-ce que la souffrance ? Une perturbation à différents niveaux, depuis le niveau physique jusqu'aux différentes couches du subconscient. C'est une forme aiguë de perturbation, qui m'est pénible. Mon fils est mort ; j'avais construit autour de lui tous mes espoirs (ou autour de ma fille, ou de mon mari, prenez n'importe quel exemple). J'en avais fait mon idole, à l'image de tout ce que je désirais. Et c'était mon compagnon, etc..., vous savez tout ce qu'on dit. Or, soudain, il n'est plus là. C'est une grave perturbation, n'est-ce pas ? Et cette perturbation, je l'appelle souffrance. Si je n'aime pas cette souffrance, je me dis: "Pourquoi est-ce que je souffre ?" "Je l'aimais tellement." "Il était ceci." J'essaye, ainsi que le font la plupart des personnes, de fuir dans des mots, qui agissent comme des narcotiques. Si je ne fais pas cela, qu'arrive-t-il ? Il arrive que je suis complètement conscient de la souffrance. Je ne la condamne pas, je ne la justifie pas, je souffre et c'est tout. Mais alors, je peux suivre son mouvement, je peux suivre tout ce contenu de sa signification ; le "suivre" dans le sens d'essayer de le comprendre.

Que veut dire souffrir ? Qu'est-ce qui souffre ? Je ne me demande pas "pourquoi" il y a souffrance, ni quelle est la "cause" de la souffrance, mais "que se passe-t-il en fait" ? Je ne sais pas si vous voyez la différence : je suis simplement dans l'état où la souffrance se perçoit ; elle n'est pas distincte de moi à la façon dont un objet est séparé de l'observateur ; elle est partie intégrante de moi-même, tout moi souffre. Dès lors, je peux suivre son mouvement, voir où elle me mène. Et ainsi elle se révèle et je vois que j'ai donné de l'importance à moi-même et non à la personne que j'aimais. Celle-ci avait comme rôle de me cacher ma misère, ma solitude, mon infortune. J'espérais qu'elle aurait pu accomplir tout ce que "moi" je n'avais pas pu être. Mais elle n'est plus là, je suis abandonné, seul, perdu. Sans elle, je ne suis rien. Alors je pleure. Non parce qu'elle est partie, mais parce que je demeure. Je suis seul.

Parvenir à ce point est très difficile. Il est difficile de simplement admettre, "je suis seul", de ne pas ajouter : "comment me débarrasser de cette solitude ?" ce qui serait une évasion. Il est difficile d'être parfaitement conscient de cet état et d'y demeurer, de voir son mouvement. Graduellement, si je lui permets de se révéler, de s'ouvrir à moi, je vois que je souffre parce que je suis perdu ; mon attention se trouve malgré moi attirée vers quelque chose que je n'ai pas envie de regarder ; quelque chose m'est imposé qu'il me déplaît de voir et de comprendre. Et d'innombrables personnes sont là pour m'aider à m'évader : des milliers de personnes soi-disant religieuses, avec leurs croyances, leurs dogmes, leurs espoirs et leurs fantaisies: "c'est votre karma", "c'est la volonté de Dieu" ... vous connaissez toutes ces voies d'évasion. Mais si je peux demeurer avec cette souffrance, ne pas l'éloigner de moi, et ne pas essayer de la circonscrire ou de la nier, qu'arrivera-t-il ? Quel est l'état de mon esprit, lorsqu'il suit ainsi le mouvement de la souffrance ?

La souffrance n'est-elle qu'un mot, ou est-ce un fait ? Si c'est un fait, le mot, au point où j'en suis, n'a plus de sens ; il n'y a en moi que la perception d'une intense douleur. Une douleur par rapport à quoi ? Par rapport à une image, à une expérience, à quelque chose que je n'ai pas (lorsque je l'avais, je l'appelais plaisir). La douleur, la peine, est par rapport à quelque chose. Ce "quelque chose", n'est-ce qu'une représentation de mon esprit ou est-ce une réalité ? Si la souffrance n'existe que par rapport à quelque chose, il est important de savoir ce qu'est ce "quelque chose". De même que la peur n'existe pas "en soi" mais est toujours la peur de quelque chose, la souffrance est toujours en relation avec un individu, un incident, un sentiment. Me voici maintenant pleinement conscient de la souffrance. Est-elle distincte de moi, ne suis-je que l'observateur qui la perçoit, ou est-elle "moi" ? Lorsqu'il n'y a pas un "observateur" qui souffre, la souffrance est-elle autre chose que moi-même ? Je "suis" elle. Et alors que se passe-t-il ? Il n'y a pas de mot, pas d'étiquette qui vienne écarter cette douleur en lui donnant un nom. Je ne suis que cela, cette souffrance, ce sentiment d'agonie. Et lorsque je ne suis que cela, que se produit-il ? Lorsque je ne la nomme pas, lorsqu'il n'y a pas de peur suscitée par elle, est-ce qu'il existe une relation entre cette souffrance et le moi en tant que centre de conscience ? Si ce centre est en état de relation avec cette souffrance, il en a peur. Mais s'il "est" cette souffrance même, que peut-on faire ? Il n'y a rien que l'on puisse faire. On "est" cela, on ne peut ni l'accepter ni le refuser, ni lui donner un nom. Si vous "êtes" cela, qu'arrive-t-il ? Pouvez-vous encore dire que "vous" souffrez ? Mais déjà une transformation fondamentale s'est produite. Il n'y a plus le "je" souffre, parce qu'il n'y a pas de centre pour souffrir. Le centre ne souffre que parce que nous n'avons pas examiné ce qu'est ce centre. Nous ne vivons qu'en passant d'un mot à un autre mot, d'une réaction à une autre réaction. Nous ne disons jamais: "voyons ce qu'est cette chose qui souffre".

Et on ne peut pas la voir en se forçant, en se disciplinant. Il faut regarder avec intérêt, avec une compréhension spontanée. Et alors on s'aperçoit que ce que nous appelions souffrance, douleur, et que nous cherchions à éviter ou à discipliner, que tout ce processus a disparu. Tant que je ne suis pas en relation avec cette souffrance comme si elle était extérieure à moi, le problème n'existe pas. Dès que j'établis un rapport entre elle et moi, comme si elle m'était extérieure, le problème existe. Tant que je considère ma douleur comme une chose extérieure - "je souffre parce que j'ai perdu mon frère, parce que je n'ai pas d'argent, à cause de ceci ou cela" - j'établis une relation entre elle et moi et cette relation est fictive. Mais si je "suis" elle, si je vois ce fait, tout est transformé, tout a un autre sens. Car je suis dans un état d'attention totale, d'attention intégrée et ce qui est complètement considéré est complètement compris et dissous. Alors il n'y a pas de peur et, par conséquent, le mot "affliction" n'existe pas."


Jiddu Krishnamurti.

Le regard des autres.

Par Le 11/01/2010

Merci à Claude-Alain Luthi, ami précieux.
Suis-je ce que je vois dans le regard des autres ?

Non. Tout d’abord, ce qu’on CROIT voir dans le regard des autres, c’est ce qu’on y projette : c’est ce qu’on croit être. C’est un reflet de l’image qu’on a de soi, terni par ses doutes, ses craintes et ses complexes.

Le timide croit être ce qu’il voit dans le regard des autres. Et comme il n’a pas confiance en lui, il y voit quelque chose d’imparfait, d’inadéquat et dont il a honte.

La réponse est à chercher ailleurs.

Ce que je montre ?

Suis-je ce que je vois en me regardant dans un miroir, en m’écoutant parler ?
Non. Parce que croire que l’on est ce que l’on montre, revient à dire que ce que l’on ne montre pas n’existe pas, ou nous est étranger.

Ca revient à nier toute vie intérieure, toute profondeur.

Le narcissique qui mise tout sur son apparence, jusqu’à être fasciné par son image, n’est finalement qu’un névrosé soumis au regard des autres et à leur approbation - un timide extraverti, parce qu’il ignore tout de qui il est : il a besoin du regard des autres pour se sentir visible, il ne se comprend qu’à travers le regard des autres.

Ce qu’on me dit que je suis ?

Ça … ça dépend de vous : si vous êtes un mouton, alors oui, vous êtes ce que le troupeau vous dit que vous êtes. Un mouton.

Certaines personnes, désespérées par leur désir de trouver leur place, leur besoin de reconnaissance et d’approbation, passent leur vie à essayer de se conformer aux attentes des autres. Pour faire plaisir, pour ne pas avoir d’emmerdes, pour ne pas sentir le poids de la pression sociale, qui fait peur et pousse à regarder en soi.

Ces personnes, encore une fois, croient être ce que leur renvoie le regard des autres, parce qu’elles ignorent où regarder pour se voir réellement et comprendre qui elles sont réellement - ou alors, parce que ça ne les intéresse pas, et qu’elles veulent simplement une vie peinarde et sans histoires.
Vous, je sais pas, mais pour moi, une vie sans histoires c’est pas la vie.

On est ce qu’on veut être ?

Non.

Si on était ce qu’on veut être, je serais une rock star.

Bon, assez de taquinerie. La réponse est finalement simple.

On est ce qu’on OSE être (et dans une certaine mesure, ce qu’on pense être).
Sans vouloir faire dans le dramatique, prenez 5 minutes pour réfléchir à ça et à ce qui suit.

On est ce qu’on ose être

C’est ce que tu oses faire dans / de ta vie qui définit les contours de celle-ci.
Ta personnalité est délimitée par l’image que tu as de toi : ce que tu crois être, ce dont tu es fier en toi, ce dont tu as honte, tes croyances limitantes (”Je suis un looser”), tes complexes… Ta personnalité va s’épanouir à l’intérieur de ces limites.

… sachant que c’est l’image que tu as de toi et la richesse / solidité de ta personnalité qui conditionnent ta propension (ta tendance et ta capacité) à prendre des risques et à oser aller de l’avant pour affronter l’inconnu et avancer / évoluer dans ta vie.

En fait :

1. On est ce qu’on ose faire et être

2. On ose faire et être ce qu’on pense AVOIR LE DROIT et ÊTRE CAPABLE d’oser faire et être.
Un timide qui pense qu’il ne vaut rien, ou que tout est compliqué et que de toute façon, c’est un looser, aura du mal à développer une personnalité riche et équilibrée, et aura du mal à vivre une vie passionnante.

Une personne qui pense que le monde l’attend, et qu’il lui suffit d’aller chercher ce que la vie a à lui offrir aura une vie bien plus intéressante. Chaque vie se vaut, nous sommes d’accord, mais à choisir, je prends celle-là et pas celle du timide.

Une autre façon de se définir est de dire qu’on est la somme de ses expériences et de ses rencontres. Oui, c’est vrai - mais finalement, la somme de ses expériences et rencontres, c’est tout ce qu’on a osé faire et être dans sa vie.

Si les seules limites dans la vie à ce qu’on peut accomplir, construire et conquérir, c’est ce qu’on pense avoir le droit et être capable d’oser faire et être (hormis le facteur « difficulté technique / physique, qui se travaille malgré tout), alors travailler sur ses croyances limitantes et sa perception de soi et du monde ouvre des perspectives quasi illimitées à celui qui veut réussir sa vie.

Et là, comme toujours, tout est question de courage intellectuel et de volonté.
A vous de voir :-))

Pour finir, une réflexion intéressante, lue sur le net en réponse à quelqu’un qui posait la question “est-on ce qu’on veut être” :

Nietzsche a dit : “Deviens ce que tu es.”
Pour lui, chaque homme fabrique deux représentations de lui même : ce qu’il est d’une part et ce qu’il voudrait être d’autre part. Pour l’homme qui agit (et cela répond grandement à ta question, à savoir l’acte qui est la mise en œuvre de notre volonté de devenir “ce qu’on veut être”) pour atteindre son idéal, la différence s’estompe et ne reste réelle que dans la représentation que nous avons de nous même. Ainsi, d’une certaine façon, nous nous efforçons à devenir ce que nous sommes déjà en un sens : devenons ce que nous sommes."

L'Amour véritable

Par Le 11/01/2010

L'amour.
Faut-il le confondre avec le désir ? L’amour se réduit-il au désir et à la recherche du plaisir ? Le désir engendre l’attachement qui, pour la plupart d’entre nous, est effectivement confondu avec l’amour. On dit que l’on aime quelqu’un tant qu’il répond à notre demande affective, notre demande de sécurité : quand il nous appartient. Au moment où il se détourne de nous, apparaît la jalousie, le mépris et la haine. L’attachement tisse des liens serrés qui étouffent et emprisonne. Il ligote l’un et l’autre, il interdit l’amour. Il interdit la liberté de l’autre, aussi est-il perpétuellement remis en cause. L’attachement engendre l’amour passionnel et l’amour passionnel se mue en haine passionnelle. Ce nous disons en fait, c’est : « Tant que vous m’appartenez, je vous aime, dès l’instant où vous ne m’appartenez plus je vous hais » ! ! L’attachement est possessif, il est aussi prédateur que le désir dont il est la manifestation directe. Est-ce cela l’amour ? Si nous aimions vraiment, nous saurions laisser l’autre libre « lorsque l’on aime, il faut être libre, non seulement de l’autre personne, mais par rapport à soi ».

Faut-il faire de l’amour un devoir ? Lorsque l’on agit par devoir, y a-t-il de l’amour ? Ce qui est fait par devoir n’est pas fait avec le cœur. L’amour n’est pas comme le respect moral, il ne se commande pas. Tant que l’on s’oblige à agir par devoir, on n’aime pas ce que l’on fait. Inversement, quand l’amour est réellement présent, il y a aussi le respect, car il l'enveloppe. Quand on aime, on respecte celui que l’on aime dans la chaleur de l’affection.

Cela ne veut pas dire pour autant que l’amour soit émotionnel, au sens d’une réaction sentimentale, telles que les larmes du chagrin. Par exemple, quand nous perdons un être aimé, nous pleurons. Mais pour qui pleurons-nous ? Est-ce sur nous-mêmes, parce que nous sommes privés de l’autre en qui nous avions investi une affection ? Mais se prendre soi-même en pitié et pleurer sur soi n’est pas de l’amour. « Lorsque vous pleurez votre frère mort, que ce soit donc pour lui. Il vous est facile de pleurer pour vous en pensant qu’il est parti. En apparence, vous pleurez parce que votre cœur est blessé, mais ce n’est pas pour votre frère que vous souffrez, c’est pour vous, car vous vous prenez en pitié et cette pitié vous endurcit, vous replie sur vous—mêmes, vous rend terne et stupide ». Le déballage de sentimentalisme émotionnel, quand il n’a d’objet que l’ego, n’est pas de l’amour.

Si nous pouvons voir toutes ces confusions et laver en quelque sorte notre compréhension de l’amour que reste-t-il ? Sûrement pas une discipline que nous devrions cultiver. Ce qui peut-être cultivé, c’est la politesse, la gentillesse, le respect. L’amour se donne comme sentiment, il ne se cultive pas comme une vertu. L’amour est le don du soi du cœur qui n’attend pas de retour, qui n’exige pas la réciprocité, le don qui trouve sa joie dans le seul fait de se donner. Il est exprimé dans la pensée : « je vous aime, mais cela ne vous regarde pas » : je ne trafique pas des sentiments, je n’attends rien de vous, je n’impose rien. L’amour se répand comme un fleuve qui suit son cours. « l’amour ne peut prendre naissance que dans un total abandon de soi ». La fleur qui offre son parfum le fait sans calcul et sans intention, elle ne cherche pas à profiter du regard que l’on pose sur elle, elle rayonne ce qu’elle est, libre à vous de respirer son parfum et de jouir de sa beauté ou de vous en détourner. La rose donne de sa beauté sans raison, comme l’amour donne sans attendre. Malheureusement, nos relations sont si intéressées, si égocentriques, que nous raisonnons au sujet de l’amour comme nous le faisons avec les valeurs en bourse. Nous « plaçons » de l’affection et nous exigeons que celle-ci « rapporte », nous voulons « profiter » des autres. Si l’autre se détourne, s’il ne répond pas à notre demande, nous éprouvons de l’amertume, de la jalousie, de la haine. Notre interprétation de l’amour est si sensuelle et si personnelle qu’elle exclue par avance le don de soi. Et il n’y a pas d’amour sans don de soi. Le don de soi n’a pas de limite fixe. L’amour est à la fois personnel et impersonnel, il peut sans contradiction aller vers un seul ou le grand nombre.

L’amour véritable est union et émerveillement, joie du don et de la présence (texte). Le désir ne cesse de demander, l’amour ne cesse de se répandre. L’amour ne saurait être un marchandage avec l’autre afin de lui soutirer de l’affection. C’est pourquoi l’amour peut laisser libre, entourer de soin, aider l’enfant à grandir. L’amour ouvre les yeux, permet de comprendre au lieu de juger. Il révèle en l’autre ce qu’il a de meilleur. Mieux : quand on aime « l’autre » disparaît, il s'efface au sens de la dualité conflictuelle, du face à face. L’amour met l’unité là où d’ordinaire règne la dualité, il nous fait traverser la souffrance de la séparation en donnant l’unité du sentiment.

Extrait du site Philosophie et Spiritualité
lien :
 
Dans le désir il y a une intention, celle de l'accomplissement de ce désir et dès lors il y a une pression qui est exercée sur celui ou celle vers qui se tourne ce désir . Peut-on considérer qu'il y a amour lorsque s'exerce une pression, une attente, une intention ? Ne court-on pas le risque d'être déçu, désillusionné et dès lors faire porter cette déception sur celui ou celle qu'on disait "aimer"?
Ce que j'aime dans la femme que j'aime c'est sa façon d'aimer la vie. Ce n'est pas le fait que son amour se porte vers moi. Si cet amour se porte vers moi c'est que je réponds à sa vision de l'amour, c'est ce qui m'importe. Dès lors cette osmose dans la conception même de l'amour permet le désir sans qu'il n'y aucune intention. Ca n'est qu'un supplément, pas un objectif ou une fin en soi. C'est la plénitude de l'unité qui porte en elle la source du désir et non le désir qui favorise pour sa part la remontée vers la source.
  • 272
  • 273
  • 274
  • 275
  • 276
  • 277
  • 278
  • 279