Articles de la-haut
Penser et agir
La peur n'est qu'une pensée la plupart du temps. Il convient donc d'apprendre à "penser". Pour ce qui est du danger réel, lorsqu'il est là, il ne s'agit pas de penser mais d'agir. Le reste, c'est de la dispersion.
A mon sens, le problème n'est pas de savoir avec quoi on peut éliminer la peur mais de savoir d'où elle vient. Et comme elle est nourrie par la pensée, la même "forme" de pensée ne peut pas s'en défaire. Elle ne fera que renvoyer le problème sur un autre plan ou la contenir épisodiquement. Mais, potentiellement, elle est toujours là.
Je ne peux pas me plaindre de situations que je provoque. Je dois les assumer ou les changer.
Je ne peux pas me plaindre de l'obscure réalité quand mon regard lui donne cette teinte.
Je ne peux pas me plaindre de la peur dès lors qu’elle n’est qu’une projection temporelle, une pensée sans réalité.
C’est d’ailleurs ce contrôle que les situations dangereuses volontairement déclenchées peuvent permettre.
Si je suis en montagne avec mes garçons, en tête dans une voie d’escalade, si je me retrouve dans un passage ardu que j'ai du mal à lire et que je me mets à penser que si je tombe, ils vont vivre un cauchemar ou que je risque de souffrir, ça ne servira à rien dans le fait que je dois dépasser ce passage. Il faut que je concentre mes pensées pour qu’elles soient au service de mes actes: la lecture du rocher, le positionnement de mon corps, la mise en place des coinceurs. Il ne doit y avoir rien d’autre et la peur ne serait qu’un voile sur la lucidité.
Mais c’est très compliqué…
S’il s’agit d’un danger réel, immédiat, parfaitement identifié et qui n'est pas issu de mon imagination, alors mon attitude se doit d’être différente. Je dois agir et la pensée sera au service de cette action indispensable. La pensée redevient l’outil qu’elle ne doit pas cesser d’être. Il n’est pas question de se laisser emporter par les conséquences éventuelles de ce danger mais de rester ancré dans l’instant afin que les actes soient efficaces. Les pensées « temporelles » qui projettent l’individu dans un avenir incertain sont une dispersion qu interfèrent sur la qualité des actes.
La peur est intimement liée à notre perception du temps. Nous avons peur d’un passé qui nous hante et que nous craignons voir rejaillir ou nous avons peur d’un avenir que nous imaginons. Nous nous projetons par la pensée dans un espace qui n’existe pas toujours dans la réalité immédiate. Notre réaction à cette projection créé cette peur. Dont nous finissons par avoir peur… Si j’ai peur de ce qui peut arriver à mes enfants, ça n’a aucune réalité dans la vie. Ca n’est qu’une projection de mon mental, une dérive de mes pensées. A travers cette peur, j’entretiens mon identification à mon « rôle » de parent et l’ego s’en trouve conforté dans sa position.
Je suis un bon père parce que j’ai peur et que j’essaie de protéger mes enfants d’un danger que j’imagine…
C’est évidemment absurde. Ca n’a aucune réalité. C’est une création de ma pensée en fonction des conditionnements auxquels j’aime me soumettre, sans me l'avouer, parce qu’ils renforcent mon ego (ou mon Moi). Cette peur me valorise. Le pire étant de transmettre cette peur à ses propres enfants comme une preuve d'amour...
"La réalité procure le stimulus, vous procurez la réaction. Vous ajoutez quelque chose en réagissant. Et si vous examinez cette chose, vous constatez que c'est toujours une illusion, une exigence, une attente, un désir insatiable. Toujours. Les exemples d'illusions abondent. "
"Chaque fois que vous êtes malheureux, vous ajoutez quelque chose à la réalité et c'est cette addiction qui vous rend malheureux. Je vous le répète, vous ajoutez quelque chose : vous ajoutez votre réaction négative."
Anthony de Mello
. Il a fallu que je me retrouve au-dessus du vide, sur des prises pourries, pour cesser de penser et retrouver mon "intégrité".Elle n’aide pas non plus le skieur.
« La pensée ne cuit pas le riz, » dit un proverbe chinois.
Une fois que je serai en bas et que je me retournerai sur ma trace, je pourrai y penser, réactiver les images lorsque j’ai contourné ce bloc, évité cette barre, franchi le goulet…Tout cela relève de la pensée parce que je serai entré dans un domaine temporel qui n’est plus l’instant présent. Je créerai ainsi un catalogue de souvenirs qui me serviront d’expériences, de références. L'expérience du passé est un pas déjà fait dans le futur.
A cet instant, la pensée est utile. Lorsque je me présenterai en haut d’un autre couloir, ces pensées me serviront de repères. Je chercherai à m’en détacher dès que j’entrerai dans l’action.
Lorsque je descends un couloir à skis, il m’est complètement inutile de penser à ce que je fais au risque « d’alourdir » mon corps. Il s’agit de rester dans un état de conscience physique, de respiration, de détente, de maîtrise, juste un ensemble de perceptions corporelles à l’intérieur duquel les pensées n’ont rien à faire. L’intuition d’un danger, la lecture de l’itinéraire, l’observation de la pente, la consistance de la neige, rien de tout ça n’est du domaine de la pensée mais de la perception immédiate, dans l’instant présent. Cette vigilance est un état de « non-pensée. »
Une pensée n’a aucun effet sur la réalité, c’est l’action qui produit un effet. Lorsque la pensée « j’ai faim » arrive, ça n’est pas elle qui vous nourrit mais l’action que vous allez déclencher pour répondre à cette pensée, issue elle-même d’une sensation. L’important n’est donc pas de se perdre dans un florilège de pensées mais de les recevoir comme un point d’entrée dans l’action. Il s’agit de rester ancré dans le réel et non se disperser dans une dimension mentalisée. Bien entendu que les pensées sont nécessaires et il convient de les laisser s’exprimer. Mais elles ne sont que des outils et pas l’artisan.
Le danger réclame une action, pas une pensée qui s’emballe.
L'expérience du canyoning m'a montré d'ailleurs à quel point j'aurais mieux fait de beaucoup moins "penser". Mais là, il y avait un élément "perturbateur", c'était le fait que Léo ne savait rien. Et je me suis fait piéger par la force du lien.
La peur.
"Chaque fois que vous êtes malheureux, vous ajoutez quelque chose à la réalité et c'est cette addiction qui vous rend malheureux. Je vous le répète, vous ajoutez quelque chose : vous ajoutez votre réaction négative.
La réalité procure le stimulus, vous procurez la réaction. Vous ajoutez quelque chose en réagissant. Et si vous examinez cette chose, vous constatez que c'est toujours une illusion, une exigence, une attente, un désir insatiable. Toujours. Les exemples d'illusions abondent. " Anthony de Mello
A mon sens, il en est de même avec la peur. La peur est intimement liée à notre perception du temps. Nous avons peur d’un passé qui nous hante et que nous craignons voir rejaillir ou nous avons peur d’un avenir que nous imaginons. Nous nous projetons par la pensée dans un espace qui n’existe pas dans la réalité. Notre réaction à cette projection crée cette peur. Dont nous finissons par avoir peur… Si j’ai peur de ce qui peut arriver à mes enfants, ça n’a aucune réalité dans la vie. Ca n’est qu’une projection de mon mental, une dérive de mes pensées. A travers cette peur, j’entretiens mon identification à mon « rôle » de parent et l’ego s’en trouve conforté dans sa position. Je suis un bon père parce que j’ai peur et que j’essaie de protéger mes enfants d’un danger que j’imagine…C’est évidemment absurde. Ca n’a aucune réalité. C’est une création de ma pensée en fonction des conditionnements auxquels j’aime me soumettre parce qu’ils renforcent cet ego (ou mon Moi). Cette peur me valorise. Le pire étant de transmettre cette peur à ses propres enfants comme une preuve d'amour...
S’il s’agit d’un danger réel, alors mon attitude se doit d’être différente. Je dois agir et la pensée sera au service de cette action indispensable. La pensée redevient l’outil qu’elle ne doit pas cesser d’être. Il n’est pas question de se laisser emporter par les conséquences éventuelles de ce danger mais de rester ancré dans l’instant afin que les actes soient efficaces. Les pensées « temporelles » qui projettent l’individu dans un avenir incertain sont une dispersion qu interfèrent sur la qualité des actes.
Mais c’est très compliqué…
Si je suis en montagne avec Nathalie, en tête dans une voie d’escalade, que je me retrouve dans un passage dangereux, si je me mets à penser à une chute éventuelle, ça ne servira à rien dans le fait que je dois dépasser ce passage. Il faut que je concentre mes pensées pour qu’elles soient au service de mes actes : la lecture du rocher, le positionnement de mon corps, la mise en place des coinceurs, il ne doit y avoir rien d’autre et la peur ne serait qu’un voile sur la lucidité.
C’est d’ailleurs ce contrôle que les situations dangereuses volontairement déclenchées peuvent permettre.
Je ne peux pas me plaindre de l'obscure réalité quand mon regard lui donne cette teinte. Je ne peux pas me plaindre de la peur dès lors qu’elle n’est qu’une projection temporelle, une pensée sans réalité.
Je ne peux pas me plaindre de situations que je provoque. Je dois les assumer ou les changer.
Quant à celles qui ne dépendent pas essentiellement de moi, je me dois de m'y préparer au mieux. Pour éviter le pire.
La noétique.
La visualisation.
C'est un exemple de ce que propose cette noétique. Il ne s'agit pas de "savoir" mais bien de "connaissance", il s'agit donc de le vivre à travers diverses expériences, de l'éprouver.
En 1942, Jacobson s'est aperçu que lorsqu'une personne s'imaginait par exemple en train de courir, l'image mentale de son corps en mouvement avait un impact sur son physique et ses muscles. Bien avant Jacobson, les techniques du yoga avaient déjà découvert l'impact de la visualisation, utilisées maintenant dans diverses thérapies (la PNL, la sophrologie, l'hypnose...)
L'image mentale permet de développer le pouvoir créatif de l'individu et de le conduire vers des changements positifs de sa vie. Cette technique est appuyée par les découvertes de certains scientifiques "quantiques" comme Fritjof Cappra. D'après leurs travaux, notre univers physique ne serait pas constitué de matière, comme l'ont affirmé d'autres scientifiques mais d'une force appelée ENERGIE. La matière serait la forme la plus condensée de cette énergie mais elle se révèlerait, à des niveaux d'analyse subtils, tels que les niveaux atomiques, sous la forme de particules de plus en plus fines, les unes à l'intérieur des autres, pour finalement se réduire à l'état d'énergie pure. D'un point de vue physique tout ce qui existe serait énergie et l'être humain ferait partie intégrante de cette énergie.
L'énergie émet des vibrations, à des vitesses différents, qui lui confèreraient des qualités différentes, du plus subtil au plus grossier. La pensée, serait selon les philosophies orientales et certains physiciens quantiques, une énergie relativement subtile.
Unedes lois de l'énergie est qu'un niveau vibratoire d'énergie tend à attirer l'énergie de même qualité et de même vibration. Ainsi, selon cette approche, quelqu'un qui développe sans cesse des énergies négatives attirrera les personnes émettant le même type d'énergie. L'inverse est évidemment possible.
cette théorie rejoint le concept de synchronicité décrit par Jung ou les "champs morphogénétiques" de Rupert Sheldrake. Il existe une coïncidence significative ou une correspondance entre un évènement physique qui ne sont pas causalement reliés l'un à l'autre, des idées analogues ou identiques se présentant simultanément à différents endroits. Ni les unes, ni les autres de ces manifestations ne peuvent se s'expliquer par la causalité sur laquelle repose notre vision cartésienne du monde physique.
Ainsi nos pensées mobiliseraient une énergie qui tendrait à attirer et à créer la forme correspondante sur le plan matériel.
Selon Shakti Gawain, ce processus est un processus d'ouverture de la conscience au cours duquel l'individu découvre ses inhibitions, ses limites, ses conditionnements et parvient à les dépasser.
Abraham Maslow a également travaillé dans cette voie." Vers une psychologie de l'être". Bien d'autres encore. Chaque "école" de pensée use de termes différents mais l'idée reste la même :
L'énergie.
Une expérience (suite)
Nathalie crie « bout de corde. »
Je n’ai pas de relais. Aucun ancrage possible, aucun point d’assurance. Impossible de rester suspendu, je dois avancer.
« Nat, détache toi et monte en même temps que moi, corde tendue. »
Pas le choix. Si un de nous deux tombe, on part.
Les yeux rivés sur les « prises »…
Léo, Léo, Léo.
Ne pas tomber. Vas-y Nat, tu peux le faire.
Garder l’équilibre, avancer en souplesse, anticiper, ne pas hésiter, ne pas rester trop longtemps sur un appui, rien ne tient longtemps, se mettre en apesanteur…La volonté comme support. Se poser sur l’énergie comme sur un socle solide. Ancrer les doigts sur la terre et des yeux tout retenir.
Un bosquet enfin. Je m’attache. J’avale la corde. Nathalie m’a toujours suivi. Bon Dieu, quelle énergie. Je me surprends à sourire. Je l’aime. J’ai une confiance totale en elle. On va s’en sortir. On va s’en sortir.
Nathalie me rejoint. Des coulées de sueur sur son visage. On ne s’est même pas arrêté pour enlever nos vestes. En pleine paroi, le soleil nous cuit, pas un souffle d’air.
« Si tu n’avais pas nettoyé les prises, je ne serais jamais passé là-dedans. C’est dingue, comment tu fais pour savoir où tu peux tenir ?
-Je ne sais pas Nat, je ne sais pas. »
Troisième longueur. A l’horizontale, pas moyen de monter, je traverse vers les arbres. On doit être cent cinquante mètres au-dessus de la rivière. J’atteins la forêt. Aucun soulagement. J’ai juste envie de courir jusqu’en haut. Ca n’est pas fini. Nathalie arrive, on enlève la corde, je fais des anneaux autour de la poitrine et on monte droit dans la pente. On crève de soif.
Un mur de ronces, d’arbustes entremêlés, rien, aucun passage, on est au pied d’une barrière végétale d’une densité invraisemblable. Aucune échappatoire.
Le calice jusqu’à la lie.
Je rentre tête baissée dans le mur, envie de tout briser, de tout détruire, de raser cette jungle d’épineux. L’impression que tout ce qui griffe et déchire s’est regroupé ici. La corde et le sac sur mon dos s’accrochent sans cesse, je dois déployer des efforts gigantesques pour gagner un mètre. Nathalie me suit dans le sillage de la tranchée que j’essaie de creuser. On est à quatre pattes, impossible de se redresser, je ne sais pas vers quoi on se dirige, comme si ça n’allait jamais s’arrêter. J’aperçois des bouts de verre, des bouteilles brisées à moitié recouvertes de terre, puis des éclats de tuiles, un grillage, un seau…Il doit y avoir une route au-dessus de nous. C’est le dépotoir du coin. Il faut monter. J’ai des étoiles devant les yeux, le cœur dans la bouche, la gorge en feu, des tremblements dans les bras. Je redescends de deux mètres avec la terre qui s’effondre sous mes pieds. La pente est toujours aussi raide, il faut prendre les ronces à pleines mains pour se hisser. J’essaie de tirer sur mes manches pour protéger ma peau mais ça ne tient pas, j’ai la rage, une haine qui me pousse vers le haut, je veux sortir de ce merdier, je rampe, je casse, j’entends Nathalie qui me suit, elle veut utiliser un bout de bois pour taper sur les ronces mais elle n’a même pas la place pour armer son bras, on est empêtré dans un amas compact, serré, d’une densité invraisemblable, toutes les plantes se sont entremêlées pour résister à la pente et à l’érosion, ce sont les racines qui retiennent le sol, il n’y a même pas de traces animales, rien, aucune sente, rien de vivant ne doit s’aventurer dans ce fouillis, sinon des souris.
« Il faut qu’on sorte de là Nathalie, j’en peux plus. »
Une église qui sonne au-dessus de nous, je devine un mur blanc.
Cinq coups.
« Putain, c’est cinq heures. Léo doit croire qu’on est mort ! »
Je recommence à tout briser, à ramper, je suis à plat ventre, je ne peux pas me redresser, je râle, je m’encourage, la corde doit être déchirée par les ronces, ma veste, le sac, les sangles, tout s’accroche et me retient. J’ai les mains en feu, déchirées, lacérées.
Là, une trouée. Une ouverture, un coin de ciel, un mur, à cinq mètres.
« Nat, y’a une sortie, je vois un mur ! »
Je saisis un tronc, je me laisse tomber sur un buisson de ronces et d’orties, j’écrase tout ce que je peux, j’ai une jambe prise dans un amas de branches, je me mets sur le dos, je me retourne, je rampe, la corde s’accroche, je me débats, je me relève, la sortie, là, juste devant moi.
J’avance à quatre pattes dans un champ. On est juste sous le mur de l’église. Je m’écroule dans l’herbe.
Je suis vidé. Je ferme les yeux. Le cœur qui bat comme un tambour.
J’entends Nathalie qui lutte encore.
Mon bras droit tressaute sans cesse.
Je n’ai plus de salive.
Et ce sourire intérieur qui me saisit.
« Viens Thierry, lève-toi, il faut qu’on trouve une voiture. »
Je me redresse en tremblant et je la suis. Je suis vidé.
Nathalie ne lâche rien.
« Il faut qu’on descende en voiture. Pas question de chercher un chemin.
-Mais t’as vu dans quel état on est ? Personne ne va nous prendre si on fait du stop.
-J’arrête la première voiture qui passe, je ne vais pas faire du stop. »
On trouve un robinet à l’entrée du cimetière. Je suis entrain de boire quand une voiture arrive sur le parking. Nathalie descend immédiatement vers la conductrice. Une moto s’arrête à son tour.
Je bois, je bois, des litres d’eau. Je regarde Nathalie qui explique la situation. Je ne sais pas ce qu’elle dit. Il lui faut deux minutes pour convaincre les deux personnes. Une femme et un homme. Un rendez-vous amoureux peut-être. Je m’approche. Nathalie explique où on a laissé la voiture. L’homme connaît l’endroit. Un quart d’heure de voiture. Ils sont d’accord pour nous descendre. Je suis estomaqué que Nathalie ait réussi à les convaincre aussi vite.
J’ai une crampe dans le bras droit. Des tremblements dans les jambes.
Nathalie doit m’aider pour enlever mon baudrier. J’ai envie de vomir.
On met des couvertures et des vieux tissus pour protéger la banquette de nos habits terreux et on part.
On explique pendant la route ce qu’on a vécu, Léo qui nous attend, qui ne sait pas si on est vivant.
Un car nous ralentit sur la route sinueuse.
« Et en plus, vous ne savez pas si votre garçon a réussi à redescendre tout seul », dit la femme.
On n’y avait même pas pensé…
Un doute effroyable. Et s’il lui était arrivé quelque chose avant qu’il ne rejoigne le chemin. J’essaie de me souvenir des obstacles qu’on avait rencontrés avant d’arriver à la cascade…Non, Léo ne peut pas tomber là-dedans, c’est impossible, pas lui.
On arrive sur le parking, tout au bout d’une piste caillouteuse. On ne voit pas Léo. Un coup au cœur, la peur, terrible, une vague qui me submerge, je descends de la voiture avant qu’elle ne soit arrêtée, je crie.
« Léo !!!
-Regarde Thierry, sa veste est là ! »
Sur le capot. Il est redescendu, il est vivant, il doit nous chercher en bas du torrent ou alors il est descendu au village pour prévenir les secours.
J’appelle encore. On réfléchit.
Je vais descendre en voiture au village. Nat va rester là. Non, je vais d’abord appeler la gendarmerie pour savoir si Léo a déclenché les secours.
« Tiens, le voilà votre garçon ! »
L’homme nous le montre du bras.
On se retourne vers le chemin.
Léo.
On court vers lui, on le prend dans nos bras, on le serre. On reste tous les trois enlacés.
« Mais où vous étiez ?
-On s’est foutu dans une galère, tu ne peux pas imaginer. On ne voulait plus descendre par le torrent.
-Ca fait combien de temps que tu es là ?
-Trois heures. J’avais décidé de casser une vitre et d’appeler les secours. J’étais remonté une dernière fois sur le chemin. Je pensais que vous alliez arriver par là. »
Toutes les explications qui déboulent en désordre.
Nos deux convoyeurs nous laissent. On les remercie chaleureusement.
On prend les gourdes dans le coffre. J’ai des crampes et les mains en feu. Elles sont lacérées. Des chapelets d’épines. J’arrive à peine à enlever mes habits.
Léo s’est assis à l’arrière. Il ne dit rien. On continue à lui expliquer tout ce qui s’est passé.
« On savait que tu devais être mort d’inquiétude. On ne pouvait pas te joindre. On a fait une autre connerie, on aurait dû te laisser la clé de la voiture, on aurait pu s’appeler. On voulait te rejoindre le plus vite possible.
-Mais si vous aviez suivi le torrent, vous seriez descendus beaucoup plus vite.
-Oui, on le sait maintenant mais on ne voulait plus retourner dans l’eau. On ne pensait pas qu’on allait tomber sur une falaise. On s’est laissé piéger. On n’a pas assez réfléchi. On est désolé Léo, su tu savais comme on a pensé à toi, tout le temps, c’était ça le pire. Se dire que tu nous croyais morts. C’est ça qui nous a donné la force d’avancer, tout le temps.
-J’aurais préféré être avec vous.
-Oui, on sait Léo. Mais on ne pouvait pas te faire descendre dans cette cascade alors qu’on avait failli y mourir tous les deux. Ca aurait été complètement dingue. Mais on sait très bien que ce que tu as vécu est encore pire. Toi, tu ne savais rien.»
S’expliquer, raconter, vider les émotions, les questionnements…Pendant la route, à la maison, pendant le repas…Le lendemain encore…
Et puis ce besoin de tout écrire.
Garder une trace. En tirer les enseignements.
Il faut des combinaisons néoprène, elles permettent de flotter et de ne pas avoir à lutter contre le poids de l’eau. Il faut faire des rappels avec une poignée de spéléo à ouverture automatique. Le descendeur d’escalade est un piège une fois qu’on est dans l’eau. La corde double de quarante-cinq mètres était trop longue et devenait trop lourde une fois gorgée d’eau. Les techniques d’alpinisme ne suffisent pas pour la pratique du canyoning. Mais elles nous ont servi pour franchir la falaise. Sans cette pratique de la montagne, on serait tombé…
Des ressources insoupçonnées. Un autre enseignement. On le savait déjà, on connaissait ce potentiel généré par la situation d’urgence.
Ce mental qui porte ce que je sais faire en montagne, ces connaissances techniques et la maîtrise de mon corps. Sans lui, je serais tombé. Mais il a également montré ses dissonances, les tourments qu’il ne sait pas contrôler.
Et cette énergie, encore là cette fois, cette force en moi qui n’est pas à moi…
La conscience d’une vie bien plus réelle que mon existence.
Une expérience.
C’était une belle journée. Des températures caniculaires. La décision commune d’aller descendre un canyon en Chartreuse. On connaissait déjà cette pratique mais avec l’envie cette fois de passer à un niveau supérieur. Deux cascades en plus des désescalades habituelles, des vasques à traverser à la nage, des étroitures remplies d’eau glacée.
Léo, Nathalie et moi.
On a garé la voiture à l’arrivée du canyon, pas question d’utiliser une deuxième voiture comme ça se fait généralement. Incompatible avec notre idée du sport en montagne.
Erreur de direction en cherchant le sentier qui remontait vers le haut du canyon. Quelques moments d’errance avant de le trouver. Juste une sente broussailleuse, rarement utilisée.
« Bon, c’est parti pour la galère habituelle, faut respecter les traditions, » a dit Léo en rigolant…
Une heure et demie de montée à l’ombre des grands arbres. L’arrivée sur le plateau, près d’une auberge. Je suis allé remplir une gourde. Une chaleur étouffante. L’envie de se mettre dans l’eau fraîche…
On a trouvé le chemin qui descendait vers la gorge. Le tintamarre du torrent est remonté jusqu’à nous. J’ai eu un doute à ce moment là. L’intuition que ça n’était pas pour nous, que nos connaissances de cette pratique était insuffisante. Le topo disait qu’il y avait des échappatoires, c’est ce qui me rassurait. Deux cascades obligatoires sur le parcours mais pour le reste, il était toujours possible de contourner les obstacles.
Enfiler les baudriers, mettre les casques, les habits, la petite veste. Pas de combinaisons néoprène. On s’en était toujours passé jusque là…La corde, des sangles, des mousquetons, les descendeurs…
Une gorge assez large au départ, une eau pas trop froide, les pieds se sont vite habitués, j’ai pensé que ça devrait aller quand il serait nécessaire de nager. Pas la première fois qu’on se baignerait dans une eau revigorante…
Des blocs à descendre, le plaisir de l’itinéraire qu’il faut décrypter, les rayons du soleil à travers les feuillages, des lumières magnifiques, la mousse sur les rochers, le roulement de l’eau…
Chercher des appuis solides, rester concentré, deviner les passages praticables, anticiper sur le pas suivant, maintenir l’équilibre, rester prudent, ne pas s’emballer.
On savait faire tout ça.
Quelques passages un peu plus complexes, Léo cavalait en avant et nous guidait. J’ai aidé Nathalie à trouver des appuis sur des blocs monumentaux. Un premier saut dans une vasque, Léo en tête évidemment, puis une autre plus profonde, je me suis lancé, deux mètres de haut, je passe entièrement sous l’eau, je nage trois, quatre mètres pour sortir, l’eau pèse énormément dans mes habits, elle reste prisonnière dans la veste tant que je ne suis pas sorti, un vrai plombage, une ancre, un boulet…
Je n’ai rien pressenti, rien deviné…Première erreur.
Nathalie a descendu un toboggan pour éviter le saut.
Le froid ne nous congelait pas, c’était supportable, ça nous a rassuré pour la suite. On n’a pas fait attention au poids de l’eau dans les habits. Le froid contenait toutes nos craintes et on s’est contenté de ce soulagement pour occulter les autres dangers.
On a descendu comme ça une bonne demi-heure avant d’arriver à la première cascade. Les jeux d’escalade nous avaient donné confiance. On gérait.
Une chaîne sur un bloc. On s’est penché chacun notre tour. Dix mètres quasiment verticaux. Le courant puissant, un flot large, épais. Un vaste bassin de réception, une eau noire, agitée par les remous de la chute d’eau, six ou sept mètres à nager pour atteindre l’autre bord, un couloir étroit où on devinait une deuxième chute.
J’ai installé la corde dans l’anneau et je l’ai lancée. Deux brins de quarante-cinq mètres. J’étais content de voir qu’elle traversait tout le bassin. Je me suis dit qu’elle nous servirait de fil d’Ariane.
« Quand on arrive à l’eau, on traverse le bassin en faisant coulisser le descendeur sur la corde. Bon, allez, ça fout la trouille mais si on réfléchit encore, on ne va pas y aller. »
J’ai installé le descendeur et je suis parti. Léo a pris trois photos au fur et à mesure que je descendais.
Je me suis laissé glisser jusqu’à l’eau, je n’avais pas pied, les parois étaient totalement lisses, un vacarme tonitruant, j’ai tout de suite commencé à nager et j’ai immédiatement senti tout le poids de l’eau dans mes habits, j’avais beaucoup de mal à faire coulisser le descendeur sur la corde trempée et considérablement alourdie, elle s’est emmêlée dams mes jambes, je n’arrivais pas à m’en dépêtrer et je n’arrivais plus à avancer.
J’ai fait demi-tour. Je me suis suspendu à la force des bras à la corde et j’ai essayé d’enlever le mousqueton qui me reliait au descendeur mais je n’arrivais pas à le retourner et j’avais vissé la goupille de sécurité…Je devais lutter constamment contre le remous généré par la cascade et le contre courant qui m’entraînait sous la chute d’eau. Je n’avais rien prévu de tout ça. Le cœur qui bat la chamade. Je souffle longuement.
J’ai essayé de repartir en sentant que la corde n’était plus entortillée dans mes jambes. Arrivé au milieu du bassin, j’ai pensé que je n’y arriverais pas. L’extrémité de la corde gorgée d’eau avait coulé et comme j’étais toujours fixé au descendeur, elle me tirait vers le fond. J’étais au milieu du bassin quand j’ai bu la tasse. Deux fois.
J’ai voulu continuer en me disant que si je faisais encore demi-tour et que je me suspendais à la corde, je n’aurais plus la force de repartir. Et puis, je ne voulais plus m’approcher de la chute d’eau. Cette force inimaginable, ce poids énorme, ce vacarme terriblement impressionnant…Mais je n’en pouvais plus, le descendeur me bloquait, la corde m’entraînait au fond, j’avais de plus en plus de mal à rester à la surface. Le souffle court…
Et puis cette impression extrêmement forte, pendant quelques secondes, que ça ne serait que mon corps qui allait couler mais que moi je resterais à la surface, que je pourrais continuer à observer tout ça, avec détachement. Je me regardais me débattre mais sans avoir conscience que c’était moi. L’environnement avait disparu. Une espèce de bulle sans image, juste cette sensation inexplicable d’observer un nageur dans une sale situation. Avec une espèce de désintérêt.
J’ai entendu Léo hurler. Je ne comprenais pas ce qu’il disait. Je me suis dit qu’il fallait que je m’en sorte pour m’occuper de lui et de Nathalie. J’ai fait demi-tour en me tirant à la corde. Je me suis tenu d’une main en battant furieusement des jambes pour éviter de me retrouver sous la cascade et j’ai enfin réussi à sortir le descendeur du mousqueton à vis. J’ai tout lâché et j’ai commencé à nager comme un dément vers l’autre bord. Je savais que cette fois j’allais y arriver. J’ai senti un brin de corde entre mes jambes, je l’ai pris.
Je me suis accroché à un morceau de bois coincé entre un gros bloc et la falaise. Le courant était puissant. Il fallait que je m’attache mais j’étais épuisé. Et soulagé aussi. Je suis resté à moitié dans l’eau pendant quelques secondes puis je me suis redressé. Je me suis sanglé à une chaîne. J’ai vu qu’il y en avait une autre un peu plus à droite de la cascade. Elle permettrait de descendre en évitant la chute d’eau.
Réfléchir…
Je ne pouvais pas remonter. J’avais besoin de la corde pour franchir la deuxième cascade. Dix-sept mètres. Un bassin encore plus large mais j’avais l’impression qu’il y avait moins de fond et moins de remous.
J’aurais dû dire à Nathalie de remonter la gorge avec Léo. Ils n’avaient pas besoin de moi. Ils reprenaient le chemin du matin. Je récupérais la corde, je descendais tout seul la deuxième cascade et je les rejoignais en bas.
Mais on ne s’est jamais séparé. Dans aucune situation, aucune épreuve, aucune galère. Ca ne nous est jamais venu à l’esprit. La force du lien nous a piégés…
Je leur ai crié.
« Le problème, c’est le descendeur, il faut mettre une sangle en plus du mousqueton pour que ça soit plus facile de le retirer quand vous arrivez dans l’eau. Une fois que vous êtes libérés de la corde, y’a plus qu’à nager mais les habits sont très lourds, c’est épuisant. Il ne faut pas perdre de force en bas, il faut enlever le descendeur dès que vous êtes dans l’eau. Je vais tenir la corde pour pas qu’elle vous gêne. »
J’ai passé un brin de la corde dans un anneau de la chaîne et je me suis attaché avec une longue cordelette pour avoir la liberté de bouger. Une erreur. J’aurais dû me sangler au plus court…
Je me suis assis sur le bloc au ras de l’eau et j’ai passé la corde dans mon dos pour la tendre. Je voulais la tirer au maximum pour aider Nathalie à me rejoindre et que la corde lui serve de fil conducteur.
Manque de lucidité…
Il ne fallait pas que Nathalie descende.
J’ai tendu la corde pour éviter qu’elle ne parte vers la cascade mais deux mètres avant d’arriver à l’eau, Nathalie a glissé et elle est partie sous la chute d’eau. Elle a quasiment disparu. Juste ses pieds qui se débattaient. La terreur. Le piège. Une brûlure dans mon ventre, des frissons dans tout le corps, la voix figée.
Nathalie.
J’ai tiré pour la sortir. Le poids de l’eau a tellement tendu la corde que je suis tombé du rocher. Je voulais continuer à tendre la corde. Je savais que Nathalie allait se noyer. Mais en tirant sur les brins, je n’arrivais pas à saisir la chaîne où j’étais attaché et à remonter sur le rocher. Je partais en arrière.
Il fallait que je lâche la corde.
L’urgence.
Lâcher Nathalie.
Le temps de remonter.
Pas le choix.
Une horreur.
Elle ne pouvait pas s’en sortir sans moi.
J’entendais Léo qui hurlait.
« Maman, enlève le descendeur, enlève le descendeur ! »
Il regardait sa mère mourir. Un cauchemar.
J’ai lâché du mou sur la corde, j’ai saisi la chaîne et je me suis hissé. Une force démesurée, une énergie irréelle. Je me suis calé. Tenir. J’ai tendu la corde et Nathalie est sortie de la cascade.
Ce visage adoré.
Décomposé. Une terreur indescriptible. Les yeux exorbités, la bouche grande ouverte.
Les hurlements de Léo.
« Maman, enlève le descendeur ! Enlève le descendeur ! »
Tenir, tenir Nathalie en dehors de la cascade. Les pieds qui glissent, aucun appui, me souder à la roche, ne plus tomber à l’eau, tenir, tenir.
Nathalie qui défait son baudrier, la tête en bas. Je n’arrive pas à y croire, elle desserre les sangles, elle va y arriver, elle ne peut pas se libérer du descendeur, trop de poids sur la corde, défaire le baudrier, elle a raison, elle libère une jambe, il ne faut pas qu’elle se retrouve avec un pied coincé.
Garder la corde tendue. Ne pas retomber à l’eau.
Léo.
« Vas-y maman, tu vas y arriver, enlève le ! »
Un cauchemar. Ses parents piégés dans une cascade, il ne peut rien faire.
Ne pas mourir sous ses yeux, ne pas mourir sous ses yeux.
Sauver Nathalie.
Elle tombe à l’eau.
Je hurle.
« Vas-y, nage Nathalie, regarde moi, nage, nage !! »
Oh, ces yeux. Cette terreur.
Je l’attrape, je la serre, elle tremble de tout son corps, elle a le visage blanc comme un cadavre, les lèvres violettes, elle tremble, je n’ai jamais vu quelqu’un trembler avec cette force.
« Tu m’as sauvé la vie, tu m’as sauvé la vie. »
Je prends une longue sangle et je l’enserre pour remplacer le baudrier qui pend toujours sur la corde. Je l’attache à la chaîne. Elle est assurée.
Je la serre, je la frotte, j’essaie de la réchauffer et de la calmer. Elle claque des dents.
« Thierry, il ne faut pas que Léo descende là dedans, il ne faut pas qu’il descende.
-Non, il va remonter au chemin, on va se débrouiller, lève-toi Nat, il faut te mettre à l’autre chaîne, il fait moins froid derrière l’autre bloc et c’est sec. Il faut qu’on bouge, il faut qu’on sorte de là. »
Elle tremble toujours, des pieds à la tête, elle m’aide quand même dans les manœuvres, je sais qu’elle va récupérer. Elle a une force immense, je le sais.
On s’en est toujours sorti. Ensemble.
« Elle est comment cette cascade là ?
-Je pense que c’est mieux. J’ai l’impression que c’est plus calme et en longeant le bord à droite, on s’éloigne de la chute d’eau et des remous. »
Elle tremble moins. Elle fait un signe de main à Léo, le pouce dressé.
Ce qu’il vient de voir. Il est figé. Je devine qu’il est blanc de peur, de terreur, toutes ces images en lui…Je chasse les pensées de nos deux corps coulant dans l’eau noire, sous ses yeux, de Nathalie noyée sous la cascade…L’imagination qui s’emballe. Revenir à l’instant. Sortir de là.
« Léo, on ne veut pas que tu descendes. Tu vas remonter, tu fais super attention, tu retournes à la voiture. On va descendre cette cascade et on remontera dans la forêt pour rattraper un chemin, on ne descend pas la suite du canyon, on va sortir de là et on te rejoint le plus vite possible. Ne t’inquiète pas, ça va aller, cette cascade est moins dure et on ne descend pas du tout sous l’eau. On ne peut pas rester coincé, ça va aller. D’accord ? »
Juste un signe de main, il est tétanisé.
« Remonte la corde pour enlever le baudrier de Nat et fais le descendre sur la corde avec la sac à dos. »
Je récupère le matériel. Et je dis à Léo d’y aller. Un signe de main.
Manque de lucidité…
Il fallait qu’il prenne la clé de la voiture dans le sac à dos avant de nous l’envoyer. Il y avait son téléphone portable dans la voiture, il aurait pu nous appeler.
Il va vivre trois heures de cauchemar supplémentaires. Trois heures qui ne nous quitteront jamais.
« Bon, Nathalie, je mets une sangle pour enlever plus facilement le descendeur une fois que je serai dans l’eau mais si j’arrive à prendre appui quelque part, je l’enlèverai avant d’être dans l’eau et je sauterai. Je tirerai la corde sur la droite mais pas trop fort quand tu descendras pour que tu puisses bien faire coulisser le descendeur et dès que tu touches l’eau tu te libères. Avec la sangle, tu vas y arriver, tu ne seras pas sous la cascade et tu n’auras pas la corde dans les jambes et qui te tire au fond. Ok ?
-Oui, ça va aller. Il faut qu’on se barre d’ici. »
Je descends. Le bas de la paroi est totalement lisse, vertical et couvert de mousse. Aucun appui. Je ne veux pas me retrouver dans l’eau avec le descendeur et la corde dans les jambes. Je me bloque sur le bras gauche, je remonte la corde avec la main droite et je serre les deux brins dans la main du haut pour libérer la tension, mes jambes ne me servent à rien et j’ai tout le poids du corps sur le bras gauche, j’ouvre le mousqueton et je sors le descendeur, je saute en gardant un brin de corde dans la main, je nage comme un fou dans une eau noire qui me terrorise, le remous est beaucoup plus fort que ce que je pensais et le contre courant me ramène une nouvelle fois vers la chute d’eau, j’essaie de suivre la paroi, de m’éloigner et je vois dépasser une branche, devant moi, à deux mètres, je me débats, mes habits sont lourds, j’ai froid, brutalement, la peur aussi sans doute, je saisis la branche, c’est un arbre que je sens sous moi, des branches invisibles s’accrochent à mon baudrier, je n’arrive plus à avancer, les sangles de relais que j’ai passé par-dessus mes épaules s’accrochent dans la branche que je tiens, je m’épuise, il faut que je sorte, j’essaie de trouver sous l’eau la branche qui me bloque, je sens la boucle métallique du baudrier retenue par une fourche, je casse la branche, je me débats de toutes mes forces pour passer par-dessus les amas de branches que j’ai sous moi. Un nouveau piège. Les sangles m’étranglent, je les enlève rageusement, je bats des jambes, je ne trouve aucun appui dans les fouillis de branches qui me griffent, l’impression de devoir nager dans des rouleaux de barbelés.
J’ai lâché la corde.
Je m’en aperçois en arrivant sur la berge. J’ai réussi à passer les obstacles mais j’ai lâché la corde. Les deux brins pendent le long de la falaise, à deux mètres de la cascade. Je suis frigorifié. Je tremble comme Nathalie tout à l’heure, impossible de m’arrêter. La terreur, l’épuisement, le froid.
Il faut que je retourne chercher cette corde, il faut que je la tire pendant que Nathalie descend.
J’ai trop peur de retourner dans l’eau, de repasser par-dessus l’arbre en longeant la falaise et je ne veux pas passer au milieu, là où les remous sont les plus puissants. Je devine sous l’eau noire une vasque sans fond.
Je ne veux pas mourir noyé.
« Nathalie, remonte la corde, et lance moi un brin. »
Elle ne m’entend quasiment pas avec le grondement de l’eau.
Je lui explique avec des gestes.
Elle comprend.
Remonter la corde gorgée d’eau. Je sais l’effort que ça lui demande. C’est épuisant.
Premier lancer, raté, la corde retombe trop loin de moi. Même en avançant dans le bassin, je ne peux pas la saisir. Deuxième tentative. Raté. Même avec un descendeur pour faire du lest, je ne pourrais pas la prendre, le bassin est trop large, j’essaie d’avancer mais je sens aussitôt le poids de l’eau, le froid, les branches invisibles qui s’accrochent à mes jambes… Je tremble sans pouvoir me contrôler.
Nathalie veut descendre, elle veut sortir de là, elle dit que le débit de l’eau a augmenté, un lâcher d’eau en amont ? Elle a mis le sac sur son dos. Je devine sa terreur.
« Non, Nat, je ne veux pas que tu descendes comme ça. Attends, je cherche. »
Pas deux fois la même erreur.
Il faut que je trouve une autre solution. Réfléchir, réfléchir…
« Calme toi, calme-toi, réfléchis. »
J’observe les parois et je vois de l’autre côté de la cascade une pente ravinée, des arbres déracinés, un vague couloir que je pourrais peut-être remonter pour arriver de l’autre côté, à la même hauteur que Nathalie.
Oui, c’est ça, faire une main courante. J’ai la solution, il faut que ça marche.
J’escalade la pente, des pierres qui se décrochent, de la terre, des arbustes, rien de solide, j’arrive sous un gros tronc couché, je passe dessous, je longe la paroi, sur une vire étroite, je m’approche prudemment du vide, trente mètres au-dessus du bassin, rien ne tient vraiment, tout est pourri, j’appelle Nathalie, j’arrive à passer la tête de l’autre côté de l’arête rocheuse qui nous sépare. Six, sept mètres entre nous. La cascade au milieu.
Je lui parle, je la rassure, elle a le visage tendu, désemparé, de l’impatience. Il faut que je la tire de là.
Je lui explique mon idée.
« Tu vas venir par là Nat ? Tu vas me lancer la corde, je vais la fixer et tu fais coulisser les mousquetons, comme dans une via ferrate. T’as juste à franchir la cascade, ça passe par là ?
-Oui, ça va aller. »
Elle remonte de nouveau la corde, le brin rouge, elle me le lance, je m’appuie sur un amas d’arbustes à moitié déracinés, aucune autre prise, j’attrape la corde. A l’autre brin maintenant. Le bleu.
Une erreur.
J’attrape bien le bout mais Nathalie laisse filer tout le paquet au lieu de le laisser venir progressivement. La corde descend dans la cascade en faisant une longue boucle et quand j’essaie de la remonter, elle se coince sous une écaille au milieu de la chute d’eau.
Impossible de la libérer. Je suis obligé de la relâcher en espérant que Nathalie parviendra à la remonter de son côté. Deux minutes, trois, quatre, rien ne bouge. Je me dis que je vais devoir traverser vers elle sur un seul brin pour aller l’aider à tirer. Je cherche un point d’ancrage, il n’y a que le tronc déraciné.
Nathalie continue à tirer par à coups. Elle ne craquera pas. Ni physiquement, ni psychologiquement. Je le sais. Même quand elle sera à bout de forces, elle se battra toujours. Elle doit penser à Léo autant que moi.
« Ca y est, je l’ai eue ! »
Elle remonte le brin bleu. Faire des anneaux, les lancer. Je saisis la corde, elle la laisse venir progressivement cette fois, je recule et je redescends jusqu’à l’arbre, j’attache la corde autour du tronc, je remonte à l’arête.
« Thierry, la corde descend trop fort, il faudrait l’accrocher plus haut si tu peux.
-Ok Nat, je vais voir et je te dis quand c’est bon. »
Je sais bien qu’il n’y a pas d’autres ancrages possibles. Je ne lui dis rien. Je recule pour me caler contre la paroi, je bloque mes pieds dans la terre, je passe la corde dans mon dos, je serre les deux brins. Les mains soudées sur le nylon trempé.
« Nat, vas-y, c’est bon, traverse ! »
-C’est bon ?
-Oui, vas-y, ça tient ! »
Je ne la vois pas. Il faut hurler, la cascade nous sépare et couvre nos voix.
La corde se tend dans mon dos. Je résiste. Il faut qu’elle aille vite. Les cuisses raides. Des à-coups, des pressions, elle doit traverser la cascade, elle ne doit pas avoir de prises, tout son poids sur la corde. Ne pas lâcher.
Nathalie apparaît sur l’arête, elle franchit l’angle, la corde se détend.
« Y’avait que toi pour tenir ?
-Oui, y’a un arbre mais il était trop bas. Allez, c’est bon, on se barre d’ici. Je ne voulais pas que tu descendes encore dans l’eau, c’est une horreur en bas. Y’avait un arbre mort dans l’eau, j’arrivais pas à ma dépêtrer des branches. »
Je ramasse les quatre-vingt-dix mètres de corde. Je fais des anneaux autour de la poitrine. Elle pèse énormément. On redescend prudemment jusqu’au bord du torrent.
Je m’avance jusqu’à un coude et je vois l’eau qui disparaît entre plusieurs blocs énormes. Rien que le bruit de l’eau me terrifie. L’impression qu’il y a une autre cascade plus bas.
« Pas envie de descendre là-dedans, Nat.
-Moi non plus, je préfère remonter la pente avec les arbres, on finira bien par tomber sur un chemin.
-Ok. Il faut qu’on fonce en tout cas. On a passé beaucoup de temps ici et Léo ne sait pas si on s’en est sorti. Il faut trouver un chemin. »
Manque de lucidité.
Encore une fois.
On avait le plan du canyon dans le sac à dos. Si on l’avait relu calmement, on aurait vu que les difficultés principales étaient passées, que l’autre cascade pouvait s’éviter, qu’il y avait des échappatoires plus bas…
On est resté enfermé dans notre terreur. Et l’urgence de retrouver Léo.
Remonter une pente dans la forêt, on savait faire. Ca nous rassurait.
On ne pouvait pas imaginer le piège suivant.
On a commencé en se tirant aux branches, aux arbustes, en prenant appui sur les troncs, en cherchant des pierres enchâssées dans la terre, tout ce qui pouvait nous aider à monter.
A se demander comment des arbres parvenaient à pousser dans une pente aussi raide.
J’ai pris un peu d’avance, je savais que Nathalie n’avait pas besoin de moi pour progresser dans ce genre de terrain. Elle savait très bien le faire. J’essayais de trouver une trace de passage mais je n’y croyais guère, c’était beaucoup trop raide. Peut-être un cervidé, un passage habituel pour descendre boire. On s’en était déjà sorti en suivant de la sorte des passages d’animaux.
Rien.
Et l’impression pesante de monter vers une falaise, je devinais des blancheurs par endroits, à travers les feuillages. De chaque côté, la pente restait toujours aussi raide, aucun indice de sortie possible, aucune échappatoire claire. On montait.
Et puis les premiers rochers sont apparus. J’ai accéléré. Je ne voulais pas être retardé.
Léo.
J’ai cherché un passage, à droite, à gauche, je ne trouvais rien, j’ai fait plusieurs allers-retours en attendant que Nathalie me rejoigne.
Je voulais monter.
« A droite, ça peut passer, en diagonale montante, y’a des espèces de vires rocheuses avec des arbustes. On va faire des longueurs jusqu’à ce qu’on sorte de ce merdier. Tu me prends sur le descendeur. Si on redescend pour trouver un autre passage, ça va nous prendre un temps fou.
-Ok. »
Dix mètres. De la terre, des pierres friables, des ronciers, des arbustes morts, rien de solide, rien de sûr, aucun point d’assurance, vingt mètres, rien de mieux, il faut que je nettoie les prises, que j’enlève la terre, elle coule comme de la farine, je cherche la moindre zone de rocher, juste de quoi assurer le déplacement suivant.
J’essaie de trouver l’itinéraire le moins risqué, ne surtout pas me fourvoyer dans une impasse, des équilibres précaires, les doigts enfoncés dans la terre, sur des racines, des tiges de buissons, les techniques de croisements de pied, tailler des marches dans la terre qui s’effrite, trouver une petite réglette, une écaille, juste de quoi maintenir l’équilibre, avancer de vingt centimètres, viser ce bosquet d’arbustes, faire le relais avant que Nathalie ne soit en bout de corde, encore dix mètres, la sueur qui me brûle les yeux, plus grand-chose sous les doigts, la paroi plus raide, mes yeux qui plongent vers le bas, on doit être cent mètres au-dessus de la rivière, les premiers arbres conséquents sont quarante mètres sous moi, rien pour m’arrêter si je tombe, je vole jusqu’au bout de la corde.
La paroi est de plus en plus raide.
« Putain, mais qu’est-ce qu’on fout là ? Sur quoi je grimpe là ? »
Stopper les pensées, bloquer les inquiétudes, rester concentré sur le physique, les techniques d’escalade, la lecture de la « voie »…
Grimper là-dedans, personne n’en aurait l’idée.
Léo.
Il doit croire qu’on est morts. Un cauchemar. Il faut sortir de là. Le retrouver.
Une guêpe que je dérange et qui me pique à la tempe. Juste au bord de l’œil.
« Putain, faut que ça s’arrête là ! »
Une brûlure très forte. Je frotte avec mes doigts pleins de terre. Je salis une lentille de contact.
« Merde, merde, merde. »
Un dernier équilibre, une main crispée sur une touffe d’herbe, deux mètres encore, les yeux rivés sur le bosquet où je pourrai m’assurer, un pied sur une pierre qui bouge, une main enfoncée dans la terre, je creuse sous un arbuste pour dégager une racine solide, un bout de calcaire, tous les muscles tendus, utiliser ce que je sais, rester dans l’instant, étouffer la peur, ne pas penser, laisser mon corps se battre, l’impression que ma volonté seule peut me maintenir sur la pente, une alliée fidèle, je tends la main droite pour saisir un tronc fluet mais terriblement précieux dans cet environnement ruiniforme.
Je m’attache.
« Vas-y Nat, c’est bon, je suis vaché ! »
Elle avance, elle lutte, je l’entends souffler, je tends la corde mais sans trop tirer pour ne pas la déséquilibrer. Elle va vite, elle suit mes traces, retrouve mes prises. Je la vois, elle s’approche, les yeux fixés sur les prises, elle tire, elle pousse sur les jambes, elle s’accroche à tout ce qu’elle trouve.
Aucun signe de faiblesse. Tout à l’heure, elle a failli mourir. Mais elle tient.
On va s’en sortir.
« Mais comment t’es passé là-dedans ? C’est complètement pourri. T’as pas mis un seul point d’assurance !
-Ca a l’air mieux après, j’ai l’impression qu’il y a davantage de rocher. J’espère qu’on va vite sortir de la falaise et retrouver la forêt, on ne doit pas être loin du haut.
-Oui, j’espère. T’imagine Léo.
-Je ne pense qu’à lui. »
Voilà la source de notre énergie.
Léo.
Il nous a quittés avant qu’on ne descende la deuxième cascade. Il ne sait pas ce qu’il s’est passé. Il ne sait pas qu’on est sorti, qu’on remonte.
Il ne sait rien. Et son imagination doit être la pire des ennemies.
Deuxième longueur. Des rochers au début et puis des ronciers de plus en plus nombreux. Je me déchire la peau en les saisissant. Ils sont solides. Vingt mètres. Et puis cet espace vide devant moi, juste de la roche couverte de terre, du sable noir, cet espace vide entre mes jambes, le grondement de la rivière qui s’estompe, le relais où est fixé Nathalie ne tiendra pas si je tombe, rester dans l’instant, étouffer la peur, bloquer les pensées, je ne veux pas m’arrêter, je ne veux pas briser cet élan qui me maintient collé à la pente, je sens gonfler dans mes fibres une énergie fabuleuse, quelque chose que je n’identifie pas, ça n’est pas du courage ou de la folie, c’est autre chose, comme un flux qui monte en moi, qui me remplit, m’électrise, cette impression fugitive, quelques secondes que rien ne peut m’arriver, que quelqu’un veille sur moi et me nourrit…La vie en moi comme une entité que je dois sauver, ça n’est pas pour moi, je ne suis rien qu’un convoyeur, c’est elle que je dois préserver, je sens en moi sa plénitude, ce don d’amour en moi, cette énergie qui s’est constituée en moi, qui a pris forme, je dois la maintenir…
Le mental et l'esprit.
C’est parfois par un « éveil » brutal que l’individu s’ouvre à une conscience plus élargie. Quelque chose survient qui dévoile l’essence profonde de l’être, l’individu est comme saisi ou arraché à ce qu’il était et accède à autre chose. La dureté de ce qu’il vit fait qu’il n’a pas le choix. C’est un saut dans l’inconnu et il ne le maîtrise pas. Freud parle de « l’inquiétante étrangeté », Maslow d’une « expérience paroxystique », Krishnamurti de « l’êtreté », Mircéa Eliade « du surgissement du sacré », Michel Hulin de « la mystique sauvage », Romain Rolland « d’un sentiment océanique »…Ce sont des moments de flashs existentiels…
Ca peut prendre la forme d’un drame mais également d’une situation plus banale, comme une écoute musicale, un paysage, un regard, un coup de foudre... Sauf que cette fois, ça n’est pas perçu par le mental, à travers des références éprouvées mais à travers une émotion paroxystique qui n’a pas de source connue, un embrasement, un « décrochage » au sens littéral. L’individu identifié n’est plus là, c’est une autre entité qui se révèle. Il s’agit bien entendu toujours du même individu, rien ne descend en lui, tout est déjà là mais c’est comme si toutes les « barrières mentales » avaient volé en éclat. Bien évidemment ce flash a des conséquences immenses, un bouleversement complet, durable…Il n’est pas toujours simple de le gérer d’ailleurs. La cassure avec l’environnement connu peut plonger l’individu dans un isolement qui peut sembler névrotique…Dès lors la peur risque de bloquer l’évolution, la peur de perdre ses repères, ses relations…Il suffit de regarder le nombre « d’expériencers » (survivants de NDE). Beaucoup se taisent et s’efforcent même parfois de tout nier, de tout oublier.
Cet état dé-mentalisé, je le perçois comme l’irruption de l’esprit, une fulgurance bouleversante. L’individu n’a aucun point de repère, aucune connaissance qui lui permette de comprendre ce qu’il a vécu et perdure en le laissant dans un état de réception qui frise parfois l’intolérable. Ca n’est pas nécessairement agréable tellement c’est déstabilisant…Le problème vient du fait que l’individu cherche à comprendre, à analyser, à identifier, à classifier, il alterne entre l’euphorie et l’inquiétude. C’est là que le lâcher prise prend toute son importance.
« Laisse la vie te vivre, elle sait où elle va. »
Cette phrase qui s’est imposée à moi m’a apaisé, considérablement. J’ai arrêté de chercher à comprendre. Le mental n’avait rien à faire là. Il n’avait aucun rôle à jouer, il ne pouvait être qu’une entrave. Cette conscience « élargie » s’est installée dès lors. De l’individu torturé, je suis passé à un état de détachement. Enormément de problèmes ont disparu. Au point que j’ai retrouvé mon intégrité physique sans que le monde médical ne puisse l’expliquer.
L’esprit.
Qu’est-ce que c’était ? Qu’est-ce qui s’était révélé ainsi ? D’où venait cette perception de la vie qui m’avait toujours échappé ?
Gurdjieff parle de quatre niveaux de conscience :
Le sommeil nocturne
L’état de veille ordinaire (champ d’investigation du mental)
Conscience du Soi
Conscience objective.
Selon Gurdjieff, l’individu existe essentiellement dans les deux premiers états de conscience et connaît par ouïe dire le quatrième, que les Traditions orientales appellent « état de grâce, nirvana, illumination »…Mais ce niveau de conscience objective reste inaccessible à l’homme ordinaire si le goût et la saveur du troisième état, celui de la conscience de soi, lui sont inconnus.
« Chaque pensée, chaque sentiment, chaque sensation, désir, attirance ou répulsion constitue un « moi ». Ces « moi » ne sont réellement ni coordonnés ni reliés entre eux. Ils sont même parfois en totale opposition…Chacun d’eux dépend d’un changement de circonstances extérieures et d’impressions reçues. Dans la plupart des cas, l’homme croit au dernier « moi » qui s’est exprimé et cela tant qu’il dure, c'est-à-dire tant qu’un autre « moi » parfois sans lien avec le précédent n’exprime pas plus fortement son opinion et ses désirs. Ces « moi » forment l’égo. »
Il n’y a donc pas d’unité mais un amalgame de « moi ». Ils peuvent être très performants et capables de réaliser de grandes choses, il n’est pas question de les renier, mais dans cet état anarchique l’individu souffre, inconsciemment ou pas, d’une étrange nostalgie, une impression indéfinissable d’avoir égaré une part de lui-même…Cette tristesse inexplicable qui nous saisit parfois sans raison connue. L’esprit ? On la rejette en raisonnant, « allez, reprends-toi, t’as du boulot, t’as aucune raison d’être comme ça, etc… »
La raison…Je ne l’aime pas celle-là. Rien à voir avec ce que j’appelle « la vigilance ». La raison est très éducative alors que la vigilance est une écoute attentive de soi. En dehors des paramètres sociaux, des regards de l’autre. Je suis vigilant à mon être intérieur et je l’aime, je l’écoute, je lui suis attentif, même si c’est « déraisonnable ».
Joëlle Maurel et René Barbier ont écrit : « Nous définissons la spiritualité comme l’énergie qui pousse l’individu à la transcendance de sa conscience personnelle afin de s’ouvrir à la conscience universelle que nous appellerons l’esprit ou la fonction noétique. »
Le bonheur que j’ai éprouvé en lisant cette phrase…Comme si on me donnait enfin à comprendre cet état étrange, cette « distanciation » dans laquelle je vivais. J’avais une idée plus claire de cet esprit…Je comprenais mieux également cette énergie fabuleuse que j’avais éprouvée à diverses occasions, cette force incompréhensible, pas nécessairement une force physique, même s’il y avait des effets corporels, mais bien davantage une « nourriture » spirituelle, une lucidité incroyable, une perception affinée, un lâcher prise total, quelque chose que je ne saisissais parfois pas dans l’instant mais avec le recul. Je comprenais ces états contemplatifs qui me faisaient pleurer au sommet d’une montagne, dans la solitude lumineuse des horizons intérieurs…
Le mental.
Le mental se construit au fur et à mesure de notre vie et de nos expériences. Par les cinq points d’entrée de notre être qui sont nos cinq sens (vue, ouïe, goût, toucher, odorat), nous construisons l’ensemble de notre expérience humaine. Dès la petite enfance, notre mental apprend, via les sens, à saisir l’information, il la catalogue, la range dans des cases, il construit son référentiel. L’impact du monde adulte, parents, enseignants, proches est gigantesque et contribue à un certain formatage. Le mental calcule, argumente, créé des connexions, trouve des raisons (ou en fabrique), s’adapte ;
Le propre du mental est de saisir les éléments qui sont à sa portée et pour cela il use des cinq sens et de l’historique entretenu par les générations. Il s’agit d’archétypes que le mental n’a pas à remettre en cause. Il les adapte en fonction de l’identification qu’il y trouve. L’objectif pour lui est de créer une entité individuelle. L’individu se construit en fonction des oppositions ou des appartenances qui lui conviennent. Il est d’ailleurs extrêmement performant pour fabriquer des catégories, des groupes, des classes, des référents parfaitement identifiés. Il va sans cesse chercher à accumuler de la sorte des « connaissances » afin de se construire et de prendre forme. C’est son existence même qui est en jeu.
Et c’est là que l’ego prend forme. Cette identification porte un nom pour tous les gens qu’on croise, des rôles précis, une reconnaissance, des attributs particuliers, des particularités, des caractères, un ensemble de données renvoyées par le groupe auquel l’individu appartient et avec lequel il tisse des liens (amicaux ou conflictuels). L’ego se construit à travers le miroir de l’altérité en se nourrissant des référents du mental.
« L’importance est dans ton regard, non dans la chose regardée », écrivait André Gide.
Il s’agit d’apporter à la chose un regard objectif, libre, épuré. Mais le mental a des références et n’en démord pas. Il faudrait regarder sans aucune connaissance pour saisir la réalité. C’est évidemment impossible.
« L’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur. »
On connaît tous cette phrase de saint-Exupéry. Mais où est ce cœur ? Ça n’est pas l’organe ou si ça l’est il existe une partie non fonctionnelle qui n’est pas connue. À moins qu’il s’agisse d’une énergie, à moins qu’il s’agisse d’un émetteur plus vaste que le cœur, une source dissimulée…
Lorsque nous sommes saisis par un coup de foudre, les quelques secondes pendant lesquelles une onde de chaleur nous électrocute, il ne s’agit sans doute pas du mental étant donné qu’il n’a pas eu le temps d’analyser le cas, de mettre en place les associations d’idées, les références, les connaissances… Il reprend très vite le contrôle malheureusement…Et dès lors on ne voit plus, on croit voir ce qui nous convient. Les désillusions viennent de prendre racine…Le mental vient d’ouvrir l’atelier de poterie dans lequel il va chercher à modeler l’autre à sa convenance, selon ses références.
À moins que la vie nous ait fait un cadeau immense et que le coup de foudre se transforme peu à peu en un ciel lumineux jusqu’à l’infini du temps.
Le mental peut aussi devenir boulimique. Comme on nous a appris à faire de lui le seul élément capable de trouver les solutions et que l’ego est sans cesse en recherche de sécurité, les pensées deviennent l’unique point de repère.
On est couché, prêt à passer une bonne nuit de sommeil, on éteint la lumière et la ronde des idées et problèmes commence. L’un après l’autre tous les soucis vont se présenter et le mental lui, il traite, il pense, il échafaude. Alors, on se tourne, on vire, on cherche une position pour s’endormir et plus on cherche moins on trouve. Puis c’est au tour d’une autre idée et d’une autre et d’une autre. Il n’y a pas d’interrupteur, on ne nous a pas appris à couper le courant. Evidemment, en général, rien n’a été réglé pendant la nuit. On a lutté contre ces idées en sachant qu’on allait se lever complètement détruit et c’était en fait un autre point d’ancrage pour le mental. Il est en roue libre, dans une descente interminable et il n’y a pas de freins. Un somnifère, compter des moutons, tous les subterfuges finiront par être testés… Aucun progrès évidemment, juste des palliatifs.
Le mental est absolument nécessaire et en général, il remplit magnifiquement bien sa tâche. Sans lui, je n’aurais pas pu écrire ce texte. Il connaît tous les mots dont j’ai besoin, les lettres sur mon clavier, l’utilisation de l’ordinateur, il arrive même à écouter et à apprécier de la musique en même temps et à répondre aux questions de mes proches qui me demandent ce que je fais.
Le souci, et ceci est sans doute dû à notre mode de vie contemporain et aux bases sur lesquelles il repose, est que nous laissons le mental prendre une trop grande importance dans notre fonctionnement. Nous avons délaissé une autre dimension, la dimension spirituelle.
Les problèmes de ce mental ne peuvent se résoudre par le mental, c’est ça le souci majeur. Si on essaie de régler les problèmes en utilisant le déclencheur des problèmes, on s’enfonce en croyant se libérer. De toute façon, l’ego, l’entité apparue au fil du temps, est un acharné, il ne lâche rien, même s’il est engagé dans une voie destructrice pour l’individu parce que c’est une voie qu’il connaît. Et il déteste l’inconnu. Ça n’est pas le mental qui a dysfonctionné mais le fait que l’ego a établi son identification sur ce mental et ses référents. C’est à la source que tout est faux. Il n’y a bien souvent que le drame et la rupture avec les concepts établis qui permettent de lancer l’évolution spirituelle.
« Nous sommes comme des noix. Pour être découverts, nous avons besoin d’être brisés. » Khalil Gibran.
Le drame a cette force parce qu’il plonge l’individu dans l’instant présent. La souffrance physique ou la douleur psychologique créent une cassure avec le « temps psychologique » établi par le mental. Le temps psychologique se nourrit constamment du passé et de l’avenir, c'est-à-dire deux dimensions qui n’ont pas d’autre réalité que celle que le mental lui donne. L’ego adore, craint, regrette, vénère son passé parce qu’il y trouve une forme, une identification, son histoire. De la même façon, il aime se projeter dans l’avenir parce qu’il invente l’histoire qui lui convient, qu’il espère ou la peur d’un avenir qu’il redoute mais en tout cas une hallucination sur laquelle il peut créer un ancrage à travers les pensées. Ce sont bien souvent ces pensées là d’ailleurs, ces pensées temporelles qui nous empêchent de dormir…
Qu’il survienne une cassure dramatique dans ce tourbillon temporel et l’individu se retrouve plongé dans un instant présent d’où il ne peut sortir que par intermittences. Les anciens fonctionnements vont se déliter. On peut en tout cas l’espérer si l’individu parvient à « lâcher prise »… C’est la dimension spirituelle qui s’ouvre. Mais les résistances sont redoutables.
De l'humanité.
La voie du juste milieu érigée en concept planétaire ferait de l'humanité un "observant" au lieu d'être un "réactivant" frénétique. Il existe un grand nombre d'individus impliqués dans une démarche spirituelle mais celle-ci reste bien souvent au niveau de l'individu. Chacun essaie d'appliquer les fonctionnements les plus équilibrés, les plus lucides, les plus respectueux mais noyés dans la masse, les effets bénéfiques sont atténués par la démesure des destructions. Il est nécessaire d'aller vers une démarche collective et ça ne passera pas par des lois, des décrets, des directives politiques descendant des ministères mais bien par un travail sur soi partagé par le plus grand nombre. Internet peut d'ailleurs jouer un rôle considérable dans cette évolution. La multiplication des sites, blogs, forums, construits sur une vision holistique et un partage de valeurs humanistes compose un horizon lumineux. C'est un engagement plein d'espoir. Nous avons besoin de passer à une perspective globale dans laquelle l'individu, le groupe, la société, se rejoignent pour fonder une éthique planétaire. Les gouvernants se freinent eux-mêmes par des considérations économiques court termistes et des luttes de pouvoir. Sans prôner "le retour à la bougie" mais en axant les actions sur le développement durable, les individus ont un pouvoir politique à saisir. Ce sont les peuples qui doivent influencer les gouvernants et non l'inverse. Les "lois" remonteront vers les dirigeants, des lois non pas textuelles mais actives, des exemples éprouvés qui deviendront les supports de changements constitutionnels. L'humanité doit prendre conscience de son unité et les sytèmes politiques deviendront ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être : des outils et non des maîtres.
http://www.youtube.com/watch?v=VbkKYTfUVx0
"People have the power" Patti Smith.
Pulsion de vie.(1)
La connaissance de soi consiste à se libérer du connu, comme le disait Krishnamurti. Le mental est cet espace connu dans lequel nous errons.
Je vois dans l'expression de Krishnamurti la nécessité d'affronter "une pulsion de mort" qui consiste à survivre dans les conditionnements auxquels nous nous sommes identifiés. Celui-là est "mort" qui n'existe que dans l'hébétude et la futilité.
"La pulsion de vie" impose au contraire de s'extraire de cette routine érigée en réussite parce qu'elle annihile en les analysant les inquiétudes et les tourments. Bien entendu, on ne voit souvent l'étreinte consciente des traumatismes que comme une auto-flagellation, un goût pervers pour la souffrance, une exacerbation narcissique de l'égo qui se complait dans le malheur ressassé. S'il ne s'agit effectivement que d'une exploitation malsaine du statut de victime afin d'amener vers soi la compassion, la plainte et l'identification à ce rôle adoré, il n'y a dans cette dérive qu'un enfoncement néfaste dans le bourbier des douleurs irrésolues.
La pulsion de vie n'est pas cela. Elle demande à explorer l'inconnu en nous, cet inconnu qui nous terrorise et que nous ne voulons pas affronter parce qu'il porte tous les stigmates des coups reçus, les souffrances enkystées, les malheurs fossilisés. En nous accrochant désespérément à nos habitudes, à nos croyances, à nos chimères, nos sempiternelles répétitions, en vissant nos yeux aux veilleuses qui repoussent les noirceurs, nous restons figés dans la pulsion de mort. Rien n'est possible et nous irons ainsi jusqu'à la mort réelle. Hallucinés de certitudes et de mensonges maintenus. Bien sûr que l'existence nous aura paru aussi douce que possible, tant que nous serons parvenus à résister aux assauts de l'inconscient. Encore faudra-t-il que notre enveloppe corporelle parvienne à échapper aux somatisations de toutes sortes...Ca n'est pas gagné...Cette pulsion de mort n'est par conséquent qu'une errance enluminée. Il n'y a aucun éveil mais un cinéma hollywoodien. C'est le mental le metteur en scène.
C'est le chaos des étoiles qui créé la splendeur de l'Univers. La pulsion de vie qui détruit les dogmes personnifiés nous pousse vers le chaos en nous-mêmes. C'est un chemin de clarté et une épreuve. Il ne s'agit pas de dolorisme mais une quête de lucidité. Rien n'empêchera d'admirer le cosmos dans les nuits calmes.
Refuser la pulsion de mort, celle qui maintient l'individu dans le carcan de ses traumatismes, par peur, par déni, par accoutumance, c'est se nourrir de l'élan vital qui veut que la vie soit une évolution verticale et non l'extension horizontale de l'individu.
De toute façon, il suffit de regarder autour de nous, nos proches, quelques connaissances, pour réaliser que si ce travail n'est pas entamé, consciemment, maintenu, préservé, encouragé, les dégâts collatéraux finissent la plupart du temps par jaillir comme si l'âme étouffée gangrénait l'enveloppe qui la porte. Je l'ai vécu. J'en suis sorti. La médecine ne l'explique pas. Nous sommes nombreux dans ce cas.
La connaissance de soi peut se présenter comme une tentative de l'individu à ramener l'inconscient à la conscience ou à ouvrir le conscient à l'inconscient. De nombreuses pratiques sont envisageables. L'écriture m'a servi de support. La montagne est un écrin.
Le juste milieu.
Une distinction entre le juste milieu et l'expression "le cul entre deux chaises."
A mon sens "le cul entre deux sièges" est l'état d'une personne n'ayant pas réussi à faire un choix. Elle reste donc torturée par son indécision, hésitant constamment à prendre une direction définie et souffrant de son incapacité à le faire. À peine partie dans un sens elle regrette déjà son élan et s'arrête, souffrant aussitôt d'être revenue au point de départ, là où pour elle il n'y a que le chaudron bouillant dans lequel elle cuit sans comprendre que les flammes sont attisées par sa propre errance.
Le juste milieu représente à mon sens, non pas la capacité à rester au centre du carrefour sans prendre de décision mais la capacité à ne pas s'identifier à la décision qui a été prise. Le juste milieu est l'endroit duquel l'individu peut observer ses actes sans devenir lui-même les actes. Il n'y a pas d'identification. C'est un état d'observation qui fait que l'on peut entretenir la lucidité nécessaire à l'analyse de ce qui est entrepris. Je ne suis pas ce que je fais. Je ne suis pas ce que j'ai décidé de faire. Je le gère mais sans être emporté dans le flot d'émotions, de ressentis, que cela génère.
Pour ne pas couler au milieu de l'océan, il ne sert à rien de nager, il faut faire la planche et observer, saisir chaque instant en se libérant de l'activité. Le nageur aura systématiquement le cul entre deux chaises en décidant de prendre une direction puisqu'il ne sait pas vers où il va. Il va dépenser une énergie considérable à nager et dès lors il ne peut pas s'observer.
Le "planchiste" se laisse porter en mesurant ses efforts et en restant réceptif à tout ce qui l'entoure. Les courants l'entraînent mais ça n'a aucune importance étant donné qu'il ne sait pas vers où il faut aller. Il est donc inutile d'y penser. Agir dans le non-agir revient donc à être inscrit dans le juste milieu.
Il ne s'agit nullement de rester inerte au carrefour d'une décision à prendre. Le juste milieu consiste à ne pas devenir la décision...Chaque fois qu'une préoccupation trop vive nous saisit et que celle-ci implique une décision à prendre nous restons bien nous-mêmes évidemment mais nous ne sommes plus avec nous-mêmes. Nous nous perdons de vue dans les évènements extérieurs. Comme si les actes nous engloutissaient.
Ça peut devenir de la colère, des regrets, de la rancoeur, de la jalousie ou du bonheur mas quels que soient les effets, si nous nous perdons de vue, il n'y a plus d'observateur, nous sommes devenus ce que nous faisons. Le juste milieu consiste à ne pas nous identifier à cette décision. Il s'agit donc de continuer à analyser les évènements, avec lucidité et si une autre direction s'impose, il n'y a aucun regret à avoir. Il serait inutile de continuer à se fourvoyer, par prétention ou entêtement. Le juste milieu est à la source de la lucidité.
En alpinisme, c'est une méthode de survie...
En amour aussi.
Le maître...
« Le maître véritable n’est pas celui qui a le plus de disciples mais celui qui crée le plus de maîtres.
Le leader véritable n’est pas celui qui a le plus d’adeptes mais celui qui crée le plus de leaders.
Le roi véritable n’est pas celui qui a le plus de sujets mais celui qui en mène le plus grand nombre à la royauté.
L’enseignant véritable n’est pas celui qui a le plus de connaissances mais celui qui amène le plus de gens à la connaissance.
Et le Dieu véritable n’est pas celui qui a le plus se serviteurs mais celui qui sert le plus, faisant ainsi des Dieux de tous les autres. »
Conversations avec Dieu - Neale Donald Walsch
On peut se demander si cette conversion des adeptes à un niveau de maîtrise est bien l’objectif de la politique, de l’éducation, de la religion et même de la spiritualité…
N’y a-t-il pas davantage dans ces disciplines une intention cachée de soumission, une hiérarchie à préserver coûte que coûte ?
Spiritualité. (2)
Je suis surpris par le nombre de personnes qui associent immédiatement la spiritualité à la religion et je me dis que les conditionnements éducatifs sont d'une lourdeur immense. D'autant plus que ceux qui réagissent ainsi sont de fervents ennemis des religions. Il est évident dès lors que cet amalgame déclenche en eux des réticences très vives envers tout ce qui touche à la spiritualité.
"La spiritualité (du latin spiritus, esprit) définit une aspiration personnelle ou collective, ou l'ensemble des croyances, pratiques et études qui ont trait à la nature essentielle de l'être vivant, à l'âme, à ce qui est au-delà des besoins matériels ou des ambitions terrestres, voire à la relation à Dieu dans le cas d'une spiritualité non athée." source wikipédia.
Il est important de noter la précaution apportée à la "relation à Dieu". Rien n'est obligatoire dans le domaine. Il existe bel et bien une une "spiritualité non athée".
Cet acharnement à renier le terme de "spiritualité" vient par conséquent nécessairement de cette idée occidentale que tout ce qui touche à l'esprit est une soumission à la religion. Il y a même, et c'est encore plus grave, une impossibilité de penser que Dieu peut être "vécu", éprouvé, recherché en dehors de toute appartenance religieuse...Cet enfermement est un conditionnement historique très lié à l'attachement social aux valeurs laïques. Il n'est nullement question de renier ces valeurs laïques mais il conviendrait que celles-ci ne soient pas utilisées comme des vérités intangibles qui ne pourraient être associées à une quête spirituelle athée.
"La laïcité désigne, au sens actuel, la séparation du civil et du religieux. Le principe de séparation des pouvoirs politiques et administratifs de l’État du pouvoir religieux en est une application. Au sens contemporain, elle est le principe d'unité qui rassemble les hommes d'opinions, religions ou de convictions diverses en une même communauté.
L'adjectif « laïque[1] », qui s'oppose d'abord à « clérical », peut aussi désigner l'indépendance par rapport à toute confession religieuse. "
source wikipédia.
Ceci étant clarifié, on voit bien que la spiritualité athée est une ouverture vers une dimension qui ne s'oppose pas aux valeurs laïques mais une possibilité d'apporter aux individus une conscience de soi plus vaste, une connaissance intime, libérée de ces conditionnements limitatifs. On peut même trouver "au sens contemporain", une éventuelle rencontre d'idées au sein d'une communauté respectueuse. Nul prosélytisme mais une acceptation pleine et entière des individualités afin d'apporter des contributions objectives à l'humanité.
Les ardents "défenseurs" de la laïcité lorsqu'ils s'opposent à toute forme de spiritualité s'excluent par conséquent des valeurs même de la laïcité. Ils ne sont plus que des Inquisiteurs...
Sagesse orientale.
Un habitant du nord de la Chine vit un jour son cheval s’échapper et passer de l’autre côté de la frontière. Le cheval fut considéré comme perdu.
A ses voisins qui venaient lui présenter leur sympathie, le vieil homme répondit :
La perte de mon cheval est certes un grand malheur. Mais qui sait si dans cette malchance ne se cache pas une chance ?
Quelques mois plus tard, le cheval revint accompagnée d’une magnifique jument. Les voisins félicitèrent l’homme, qui leur dit, impassible :
Est-ce une chance, ou est-ce une malchance ?
Le fils unique du vieil homme fut pris d’une véritable passion pour la jument. Il la montait très souvent et finit un jour par se casser la jambe pour de bon.
Aux paroles désolées des voisins, l’homme répondit, imperturbable :
Et si cet accident était une chance pour mon fils ?
L’année suivante les Huns envahirent le nord du pays. Tous les jeunes du village furent mobilisés et partirent au front. Aucun n’en revint. Le fils estropié du vieil homme, non mobilisable, fut le seul à échapper à l’hécatombe.
(d’après Hoài-Nam-Tu)
"Laisse la vie te vivre, elle sait où elle va."
Je n'en démords pas. A ces situations auxquelles nous apportons notre réaction, nous ne comprenons en fait rien du tout. Nous cherchons à les enluminer ou à les exorciser par des paroles insignifiantes qui nous donnent un sentiment de puissance, une soi-disant maîtrise, une analyse, une reconnaissance ou un déni...Tout ce à quoi nous nous identifions en insérant dans la Vie nos conditions de vie. Cette réaction est à mon sens issue de cet orgueil immense de l'homme à qui on apprend, enfant, que la Vie est une lutte redoutable, une alternance constante entre le bonheur et le malheur, le bien et le mal, toutes ces notions archaîques ensemencées par les religions, les conditonnements, les formatages, l'inconscient collectif. Cette Vie devient effectivement une lutte dès lors que nous y insérons les résidus d'un mental incontrôlé, les éducations adorées comme autant de divinités. Nous sommes des esprits supérieurs, que diable !! Que diable...Oui, effectivement, on pourrait penser qu'il s'agit de lui. Le mental comme un Satan sortant constamment de sa boîte et pervertissant la Vie.
Mais la Vie n'a rien à voir avec nos conditions de vie, avec les évènements qui jalonnent notre parcours, avec les errances, les tourments, les réalisations, les bonheurs, les amours...Tout cela n'est qu'un vaste puzzle dont les pièces emboîtées constituent l'image de la Vie qui nous a été donnée. Il est inconcevable de vouloir en changer les couleurs, les dessins, les arabesques, les nuances en insérant dans l'étendue les commentaires d'un mental qui se veut le maître. Il n'est pas le dessinateur, il n'est pas l'architecte, il n'est pas le coloriste. Il n'est que le commentateur bavard et indiscipliné d'un "dessein" dont il ne comprend rien.
La lucidité consiste à envelopper dans son ensemble et non uniquement dans ses détails l'estampe magnifique où nous demeurons.
Sagesse matérialiste.
« La sagesse matérialiste. »
L'expression est d'André Comte-Sponville. Il s'agit d'accepter la sagesse et le matérialisme. Ce concept propose de regarder la réalité en face, les limites psychologiques, politiques, esthétiques, morales dans lesquelles l'homme s'est enfermé et à l'intérieur desquelles il tourne en rond en cherchant à les maîtriser alors que ces efforts ne font que l'enfoncer dans le siphon créé par son agitation.
Cette "réalité" ne serait dès lors que l'hallucination générée par ces tourments prolongés. Le réel serait lui cet espace dénué de toute volonté de transformation. La volonté de maîtriser la réalité ne serait qu'une accumulation d'actes et de pensées alors que l'acceptation du réel correspondrait plutôt à "l'agir dans le non agir" oriental. La réalité n'est pas le réel.
La volonté est une espérance et elle conduit inévitablement à la désillusion car même la volonté assouvie créé immédiatement un autre projet, une autre intention, une nouvelle forme de maîtrise. Le "désespoir", c'est à dire l'abandon de tout espoir est à la source du bonheur. Evidemment, l'idée inquiète car le désespoir est un mal sociétal qu'on nous apprend à combattre. Mais le combat lui-même génère le mal. Car il y a refus. Et donc résistance. Et donc échec puisque le projet est avorté. Nous avortons sans cesse de nous-mêmes à travers un combat qui rompt la poche spirituelle où nous pouvons grandir.
C'est par l'abandon de tout ce qu'il construit intellectuellement, de toutes ses croyances, que l'individu peut transcender toutes les limites et les errances de l'égo. C'est par l'extrême présence dans l'acte de vivre lucidement d'instant en instant.
Rêver sa vie.
"La recherche spirituelle, c'est arriver à faire la part de la réalité concrète et celle de nos propres projections.
Toute notre vie n'est que projection de nos rêves.
La recherche spirituelle signifie positivement affronter l'existence telle qu'elle est."
Rajneesh
"Il faut garder en mémoire nos rêves, avec la rigueur du marin qui garde l'oeil rivé sur les étoiles. Ensuite, il faut consacrer chaque heure de sa vie à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour s'en approcher, car rien n'est pire que la résignation."
Gilbert Sinoué.
On pourrait imaginer que ces deux textes s'opposent, c'est en tout cas la première impression qui en ressort. Courir après ses rêves et ne plus être dès lors dans la réalité... Mais si les rêves sont exploités dans l'instant et propulsent l'individu au-delà de l'existence quotidienne, lui confèrent une énergie inconnue jusqu'alors, peut-on considérer qu'il s'agisse d'une hallucination ou d'une illusion? Cet individu est-il en dehors de la réalité ou créé t-il la réalité qui lui convient ? Doit-on s'astreindre à recevoir l'existence telle qu'elle se propose ou doit-on tenter de la construire ? N'y a-t-il pas dans la vision projetée vers un futur à atteindre une élévation de l'individu ? Si l'individu exploite la réalité pour lui donner la saveur dont il rêve, ne reste t-il pas dès lors dans une démarche spirituelle ?
On peut effectivement craindre que l'illusion des rêves s'installe lorsque ce futur impose au présent une connotation négative et plonge l'individu dans la détresse de la désillusion. Le risque est là. La vie dès lors ne serait qu'un parcours chaotique vers un océan de plénitude inatteignable. La réalité deviendrait un fardeau.
L'équilibre réclame une lucidité de tous les instants.
Lorsque j'écris un roman, je me projette dans mon histoire, je me dois d'imaginer la suite et le rêve est de mener ce travail à terme. Je n'ai pas d'autres objectifs que celui-là. Je ne rêve pas d'une publication ou d'un succès international, je ne m'illusionne pas. Mais je ne peux éviter de me projeter au-delà de la page déjà écrite. C'est un projet temporel. La lucidité est présente lorsque le rêve ne prend pas une ampleur démesurée. Il ne tient qu'à moi de rester lucide. Sans perdre de vue l'étoile qui brille et me nourrit.
L'énergie.
Juillet 2009.
C'est l'humanité, incapable de préserver la sienne, qui prive la planète de son équilibre interne.
Pour notre part, il est certain qu'une attitude plus lucide, plus clairvoyante, une analyse rigoureuse et constante de nos actes engendreraient non seulement la préservation de notre énergie vitale mais nous permettrait de prendre conscience que la Terre, être vivant, est tout à fait capable de maintenir son homéostasie .
Ceux qui s'enrichissent ne le voient pas ainsi, bien évidemment, ceux là n'ont qu'une vision court terme et se moquent éperdument des conséquences de leurs actes. Je ne peux que leur souhaiter de rôtir jusqu'à la fin des temps dans les marmites de Lucifer.
Qu'en est-il de l'humanité ? L'état désastreux de cette planète n'est-il pas le reflet de ce gaspillage de notre propre énergie, le pillage des ressources naturelles n'est-il pas le reflet de notre incapacité à gérer notre énergie vitale ? Ne sommes-nous pas dans le même fonctionnement ?
Il a suffi que je limite mon attention à l'action en cours pour que le résultat s'améliore, pour que la fin du parcours ne me conduise pas à l'agonie. L'énergie préservée était toujours disponible, elle ne s'était pas évanouie dans des luttes intestines et disparates...
Combien d'occasions de la vie nous plongent dans le même gaspillage, combien de fois nous laissons-nous emporter par le flot des pensées anarchiques, émotions, ressentis, conflits intérieurs, au point de briser la plénitude dans laquelle nous pourrions évoluer si nous parvenions à rester impliqués dans l'instant, appliqués dans l'action, concentrés sur nos pensées, interdisant toute intrusion inopinée ?
Pourquoi est-ce que sur mon vélo, je me suis laissé aller à ce désordre physique alors qu'il était néfaste à mon avancée et pourfendeur du peu d'énergie qui me restait ? Le manque d'attention, tout simplement. L'action m'entraînait dans un fonctionnement inconscient, la fatigue accentuait le désordre, l'absence de rappel à soi finissait d'achever le bonhomme.
J'ai toujours à l'esprit "le pas du guide de haute montagne" qui ne change pas de rythme, ne bouge pas le haut du corps, cherche des appuis à égale distance, sans allonger le pas, et qui la plupart du temps marche en silence... Etre impliqué dans ce qu'on fait et ne rien disperser aux quatre vents.
Lorsque l'individu se plaint d'un état de fatigue suspect, ne devrait-il pas, avant d'aller s'en inquiéter chez le médecin, essayer d'analyser son fonctionnement ? Ne dépense-t-il pas inutilement un potentiel limité qu'il convient de préserver ?
Je me suis demandé si nous n'avions pas tendance dans notre vie quotidienne à gaspiller notre énergie de la même façon... Pas nécessairement sur un plan physique mais bien davantage sur un plan spirituel. L'un et l'autre étant d'ailleurs étroitement imbriqués.
La vitesse sur le compteur a augmenté et surtout j'avais l'impression dès lors que la pente était moins raide. Du coup, le moral est remonté en flèche, je me suis senti fort, plus fort que ma fatigue et elle s'est évanouie...
Ca ne servait à rien tout ce gâchis d'énergie alors je me suis concentré en visualisant les forces dans un espace maintenu sous le nombril, comme si je décidais de condenser le flux vital là où il était le plus bénéfique.
Nouveau tour de vélo ce matin... Dans la plus longue montée, alors que ça faisait un bon moment que je ruisselais sous un soleil de plomb fondu, je me suis aperçu que je bougeais la tête, que j'avais les épaules et la nuque crispées et que j'accompagnais de tout le haut du corps l'effort de mes jambes... Dispersion. Fatigue.
Perdre la tête.
Juillet 2009.
Je suis allé faire du vélo ce matin, un long tour dans les montagnes, un col bien raide, juste histoire d'entretenir le bonhomme...Je savais bien que j'allais "prendre cher" comme disent mes deux gars.
Je roulais sous le soleil, douze kilomètres de montée, je soufflais les gouttes qui perlaient régulièrement au bout de mon nez ou qui venaient me brûler les yeux, je ruisselais tellement que la route devait glisser derrière moi...
Et puis là, soudainement j'ai réalisé que je ne pensais à rien ! Bon, bien entendu, il a fallu que je pense pour m'en apercevoir mais j'aurais été incapable de dire depuis combien de temps il n'y avait rien eu dans ma tête qu'un grand vide apaisé...
Quel bonheur !!
Pourquoi est-ce qu'ainsi je parvenais enfin à perdre la tête ?
La solitude tout d'abord. La première explication qui me venait à l'esprit. Dans l'absence de l'autre, je ne disposais d'aucun miroir, aucun retour vers ce moi identifié. L'autre n'est que l'architecte de ce moi. Il m'apporte le rôle qui convient à l'instant. Je n'étais ni le père qui accompagne ses deux garçons, ni le cycliste qui roule dans un groupe, rien. Aucune parole, ma voix ne venait pas me rappeler ce que je suis. Aucune attention envers cet autre que je ne dois pas perturber si je souhaite maintenir le contact, la reconnaissance. Aucun besoin d'établir cette réciprocité nécessaire envers l'autre moi qui cherche inconsciemment à construire ce qu'il pense ou souhaite "être"... Aucun regard vers cet individu que je suis à travers la communication. Personne pour me renvoyer l'image de moi. Lorsque je parle à quelqu'un, je peux voir dans ses regards tournés vers moi que "je" suis là. Mais est-ce le "je" ou le "tu" auquel il s'adresse ? Etant donné qu'il profite de la même façon de mon attention, il est probable que je ne lui donne ce sentiment d'existence qu'à partir du moment où je profite également de ce qu'il m'offre... Dès lors, nous imaginons simultanément deux êtres constitués, identifiés, séparés, face à face, comme deux entités différenciées... Et ce sentiment d'être là grâce à l'autre nous comble de bonheur. Même s'il s'agit d'un jeu de rôle auquel nous nous soumettons afin de préserver l'assemblage. Nous acceptons d'être modelés par les réactions de l'autre parce que nous y prenons forme. Parce que le "tu" se dresse et du haut de son égo se ravit.
L'épuisement ensuite. Comme une déliquescence favorable, une perdition de tous les repères. Je pensais au zazen de Jacques Brosse.
Cette identification proposée par l'autre est une superposition à la réalité. L'impression adorée qu'il y a une personne dans le monde, une croyance à laquelle je m'attache parce qu'elle me renforce. Mais là, il n'y a personne pour m'observer et me renvoyer mon image et je perds en plus la sensation éprouvée de mon corps. Et ce corps est "l'autre" entité à laquelle je suis attaché. Je ne le vois pas comme un "transporteur" mais un être à part entière, une réalité détachée de celle du monde. Hallucination.
Et là, dans le tempo de mes jambes qui appuient sur les pédales, sans que je n'ai à y penser et sans qu'aucune sensation précise ne me parvienne, je me dilue, je m'évapore, je quitte cet ectoplasme réduit à une enveloppe vidée de tout, juste animée encore (heureusement !) par les battements cardiaques et toute la machinerie physiologique qui lui obéit, sans que je n'ai besoin d'intervenir, sans que mes pensées n'aient à en prendre la charge, comme si dans la sueur qui ruisselle toutes les images afférentes à ce corps dégoulinaient, ruinées par l'abandon complet à la mécanique lancinante des jambes qui pédalent, qui pédalent...
Je ne sais pas où est le sommet, je ne m'y intéresse même pas, je fixe le goudron devant ma roue, les yeux cloués à la route, dans un vide silencieux.
L'épuisement est une humiliation bénéfique, salvatrice, je ne suis qu'un vide que personne ne regarde, que personne ne sonde, juge, observe, moule, transforme.
Je n'ai plus de tête puisque personne ne m'offre à travers ses regards la présence de cette tête, je n'ai plus de corps, il ne reste qu'un mouvement qui ne m'appartient pas, une certaine hypnose qui m'extirpe de cette carapace fracturée, un leitmotiv mécanique comme si la vie elle-même se maintenait, aucune volonté, ce n'est pas "moi" qui pédale, "ça" pédale en moi et il n'y a plus de moi mais un puits ouvert qui absorbe la lumière, l'énergie, le souffle vital, je ne cherche pas à accélérer, je ne cherche même pas à avancer, rien n'est à moi, j'appartiens à ce vide qui me remplit.
J'ai voulu quitter mes pensées à un moment... Elles revenaient à l'assaut... Alors je me suis concentré sur la remontée de la jambe gauche pendant que la droite redescend... Jacques Brosse parle de concentration pour faire zazen... Pour s'enraciner dans l'absence et découvrir la présence.
Appuie, remonte, appuie, remonte... Appu... Remon... Ap... Re...
Plus rien. Le vide.
Je n'ai rien vu des derniers kilomètres...
Une étrange distance.
Je ne sais pas ce que c'est.
Je réalise que cette "évaporation" survient de plus en plus souvent. Même en présence d'autres personnes. Je peux m'extraire de l'instant dès lors que rien ne m'est demandé, que je n'ai rien à faire. Je ne connaissais cet état que dans la solitude et je le vis maintenant dans mes relations quotidiennes. Je n'entends plus rien, ni les discussions, ni les bruits divers, je suis "ailleurs". Comme si ce vide s'étendait autour de moi et qu'il créait un espace étanche, imperméable, élastique, il s'étend, il s'étend, les éléments disparaissent, comme si je n'étais plus inséré dans le fatras des conditions de vie mais que je maintenais pourtant un lien insécable avec ce monde extérieur, je peux le réintégrer en une fraction de seconde, dès lors que c'est nécessaire, dès lors que la raison doit être enclenchée pour une action précise.
Je sais pour autant que le vide est toujours là, qu'il ne s'efface plus, il existe, rien ne peut l'éliminer, il suffira que je cesse de penser pour entrer de nouveau dans cette dimension personnelle. J'en suis heureux. Je n'ai pas besoin de me raisonner en me disant que je dois cesser de penser, je sais de toute façon que la méthode est absurde. Le vide est là, il suffit que je me "déplace", que je quitte les structures mentalisées et il m'accueille.
Lorsqu'il n'y a plus rien, je sens (mais les cinq sens sont étrangers à tout ça) une certaine félicité, une sérénité qui ne m'est pas accessible dans la dimension raisonnée. Il n'y a plus rien et étrangement l'impression que "tout" est là. Une présence dans le vide.
Toujours cette étrange distanciation avec le monde qui m'entoure, comme si je vivais dans une bulle qui filtrerait les éléments essentiels.
Je peux user de ma raison quand c'est nécessaire mais dès que je n'ai plus aucune intervention à avoir, aucune action à mener, je me sens partir dans une dimension de silence que j'aime de plus en plus. C'est davantage qu'un silence extérieur bien entendu. C'est l'absence de pensées, une certaine "lobotomie," une plongée incontrôlée dans une dimension intemporelle, dé-mentalisée, un abandon complet. Je vois un entonnoir en moi et le tourbillon des pensées insoumises qui disparaît, je n'ai aucune volonté, (ça reviendrait à créer un ancrage), si ça n'aboutit pas je ne m'en fais pas, c'est juste que je n'étais pas prêt, ça ne dépend pas de moi, c'est comme un besoin interne, la raison n'a rien à y faire, comme une évaporation, je ne connais pas la source de la chaleur, elle est là, c'est tout.
Et d'ailleurs à quoi me servirait-il de le savoir ? Si j'essaie d'y mettre un nom, je l'identifie et dès lors je le limite. Et il n'a pas de limite, comme il n'a pas de nom.
Spiritualité. (1)
La spiritualité est une découverte constante au coeur de la réalité. "L'homme n'est que l'ombre de l'Homme qui est l'ombre de Dieu." Et parce que la spiritualité exige de la part de l'individu une découverte et une élaboration totale, depuis la source, de la voie qui l'élève, il est actif et non "utilisé"...
L'absence de repères établis autorise l'individu à oeuvrer pour lui-même , non dans une voie reconnue et balisée, mais dans l'élaboration obstinée de ses propres horizons. "Voilà où je veux aller." Et non "je voudrais aller là où vous êtes." La spiritualité est un chemin solitaire. Les rencontres sont des apports et non des soumissions, elles enrichissent celui qui y perçoit le diamant qui lui convient et non celui que les instances dirigeantes lui ordonnent d'honorer.
La foi n'est pas là. Ce monde religieux n'est pas le monde spirituel. La spiritualité n'a pas de fil conducteur, elle n'a pas de Bible, aucun texte Sacré, elle ne réclame aucune fidélité, elle accepte les errances, les changements de voie, les recherches multiples, elle reconnaît que l'individu est une unité existentielle et qu'il possède ce droit essentiel du choix.
Le fonctionnement vis à vis de Dieu me semble être le même. Nous nous engorgeons de données liturgiques sans les comprendre autrement que par auto-persuasion, par goût de l'appropriation partagée, comme une nouvelle technologie ou une nourriture exotique. Nous en apprenons l'usage mais nous ne comprenons rien de son origine, de sa réalité, du mystère qui l'habite. Et croyant (justement) que ces religions nous élèvent, nous ignorons respectueusement que nous les servons. La tristesse inhérente à cette absence d'élévation malgré ce don de soi que nous maintenons à travers des pratiques ou des lectures, cette désillusion prolongée ne font que renforcer l'adhésion forcenée dans l'attente impatiente d'un "signe", d'un bonheur, d'une révélation, d'une protection accordée... On entre dans l'addiction. La lucidité est exclue.
L’homme moderne est ainsi un être qui “ne sait rien” au sujet du fonctionnement du monde, de l’économie, de ce qui fait son quotidien, de son corps, de sa vie. Ou, en tout cas, si information il y a, elle lui arrive depuis un extérieur spectaculaire par rapport auquel il reste passif et éloigné. En d’autres termes, nous sommes chaque jour plus informés des choses dont nous ne savons rien du fonctionnement et de l’orientation. La tristesse comme symptôme de l’impuissance est alors la conséquence de cette déréalisation du monde. » Miguel Benasayag
« Notre société est constituée d’utilisateurs, de consommateurs qui, le plus souvent, ignorent tout sur la façon dont fonctionnent les appareils et mécanismes qui les entourent et qui constituent le monde dans lequel ils vivent, Ainsi, tout en croyant être utilisateurs, nous finissons par devenir nous mêmes “utiles” au service des différentes techniques. Cela vaut bien sûr en ce qui concerne les techniques plus ou moins sophistiquées qui composent le paysage quotidien , mais notre ignorance s’étend également aux domaines économique, politique, etc.
Libérer les pensées.
22 novembre 2009
Ouverture du blog.
Il devenait indispensable pour moi que je pose mes réflexions par écrit.
Les pensées sont trop éphémères et incomplètes. Elles sont trop vivaces en moi et créent une arborescence chaotique qui ne permet pas une introspection durable et complète.
L'écriture instaure par contre un cadre limitant à l'intérieur duquel les pensées se concentrent. C'est comme le tableau d'un peintre. L'image intérieure qu'il en a dirige et canalise son inspiration et il ne va pas se mettre à peindre les murs sous le coup de son imaginaire...
Les pensées sont volages, aussi fluctuantes que le vol d'un papillon alors que l'écriture est un travail de taupe, l'enfoncement volontaire dans les strates les plus profondes....
C'est à ce travail que j'ai décidé de m'atteler dans ce blog.
"Les pensées sont comme des mouches qui entrent et sortent d'une chambre. L'important est donc de laisser les fenêtres grandes ouvertes. Ainsi, les mouches, pourront aller et venir, sans guère gêner l'occupant de la chambre. Bientôt déçues par ce lieu inhospitalier, elles n'y entreront même plus."
Jacques Brosse.
J'aimais bien ce petit texte. Nettement moins depuis quelque temps. J'ai eu l'impression qu'en laissant les fenêtres grandes ouvertes, les mouches ne se lassaient pas du tout de leurs allers-retours et leurs bourdonnements imprévisibles m'horripilaient. J'attendais impatiemment qu'elles s'en aillent mais elles étaient irrémédiablement remplacées par d'autres et les différences de bourdonnement captaient mon attention, je finissais par les identifier.
"Tiens, revoilà la grosse noire, ah, celle-là c'est la petite nerveuse..."
Et lorsque le tohu-bohu se calmait, je me retrouvais à craindre leur retour et je ne profitais même pas de l'accalmie.
J'ai donc voulu fermer les fenêtres mais je me suis retrouvé avec les mouches enfermées à l'intérieur et le ronflement de leurs corps butés contre la vitre était redoutablement irritant. D'autant plus que là, il n'y avait aucune chance que ça cesse. J'étais condamné.
J'ai bien imaginé que je n'avais qu'à bourdonner avec elles, me muer en insecte, plonger dans la nuée, mais la tête me tournait bien vite. Un vrai cauchemar. Ce vol anarchique n'était pas pour moi.
Et puis, là, soudain, la solution s'est imposée. Le problème ne venait pas des mouches mais de la présence de l'enceinte. Elles étaient attirées par le lieu, espérant sans doute y trouver quelques pitances ou un partenaire ou je ne sais quoi. L'espace restreint contenait trop de promesses à saisir pour qu'elles puissent résister à la curiosité.
Que les fenêtres soient ouvertes n'effaçaient en rien l'attirance des mouches pour cette ouverture, cet espace à visiter.
C'est là que j'ai réalisé que je devais pulvériser la pièce, abattre les murs, réduire à néant cette enceinte mentale. Le problème ne venait pas des mouches mais du territoire que je leur offrais.
Il ne s'agissait pas de penser à travers le filtre de l'identité et par conséquent intoxiquer la pensée elle-même mais d'offrir à la pensée un espace vierge.
Il ne s'agissait pas que "Je" pense mais que le "Je" sois dans la pensée.
Apprendre à ne plus penser comme quand je suis assis au sommet d'une montagne, quand la fatigue de l'ascension et l'immensité effacent l'enceinte de l'individu.