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TERRE SANS HOMMES : Donald Prumpt
- Par Thierry LEDRU
- Le 05/01/2026
J'entame la cinquième année d'écriture sur la quadrilogie, la suite de "Les héros sont tous morts".
L'actualité sert de fil conducteur.
Et j'anticipe sur la suite en essayant de ne pas me faire rattraper par les événements qui surviennent.
L'idée, c'est d'écrire une dystopie en quatre tomes (ou cinq peut-être...) et non pas une fresque historique.
Je ne suis pas certain d'y parvenir. Les choses vont tellement vite.
TERRE SANS HOMMES
CHAPITRE 9
Bethany united methodist church.
Le panneau en bois avait été restauré et remis devant le bâtiment sur la pelouse. L’herbe envahissante n’était plus coupée et les dalles qui menaient au parvis résistaient difficilement au recouvrement. Les derniers adeptes entraient dans l’église d’où émanaient déjà des chants, une chorale, des claquements de mains, rythmés. Donald Prumpt, le prédicateur dominait l’assemblée et dans des rotations répétées de ses bras semblaient vouloir embrasser la foule toute entière. Un homme large d’épaules, une longue barbe brune, les cheveux taillés au carré, un costume noir, la veste boutonnée sur un ventre proéminent. L’énergie déployée enflammait l’assemblée. Derrière lui, en demi cercle, se tenaient les chanteurs, hommes et femmes mêlés, blancs, uniquement blancs. Enfin, deux hommes fermèrent les lourdes portes de l’église et lentement le silence s’imposa. Tous ceux et celles de Crocheron, de Wingate, de Bishop étaient là et tous ceux et celles qui vivaient isolés les avaient rejoints, soixante-dix ou quatre-vingts personnes, hommes, femmes et enfants. Les fusils en bandoulière, les revolvers dans les holsters, aucun homme ne sortait sans une arme. Le temps de l’innocence était révolu. Des pillards étaient venus, des paroissiens avaient été tués. Il avait fallu se défendre.
« Mes chers frères, mes chères sœurs, nous ne pouvons plus laisser ces individus blasphémer la nouvelle Terre. Nous sommes ici pour honorer la loi divine et nous devons assumer notre rôle, sans aucune restriction. Nous savons que le centre de Karen Noonan accueille depuis plusieurs années des délinquants, des repris de justice, des drogués, des prostituées, que des couples homosexuels y forniquent, que les lois de notre Seigneur y sont bafouées, jours et nuits et il est totalement injuste et insupportable que cette population de dégénérés puisse continuer à souiller notre espace vital. Nous savons tous qu’à leurs yeux nos valeurs sont inacceptables. Je vous rappelle les propos de leur chef, le mois dernier, cette femme perverse qui nous déteste.
« L’église méthodiste, c’est le passé, c’est archaïque, c’est à l’opposé de l’amour. Nous vous souhaitons le meilleur pour la suite mais ça ne sera pas avec nous. »
L’assemblée hua d’une seule voix, des fusils furent dressés au-dessus des têtes.
« Nous n’avons pas oublié ses paroles, elles sont sans appel. Non seulement, nous ne devons rien attendre de ces individus mais plus important que tout, nous devons mettre fin à leur influence, à ce soutien constant qu’ils apportent à Satan. »
Des applaudissements, des bras levés, des cris, des acquiescements, l’assemblée buvait les paroles du prêcheur, les armes à feu levées à bout de bras.
« Nous devons honorer notre Seigneur et il est temps de rétablir les lois souveraines. Nous savons que les pensées perverses contaminent l’espace et peuvent porter préjudice à la pureté de nos enfants, nous savons que le mal se diffuse comme un parfum diabolique, nous savons que pour éradiquer le mal, il ne suffit pas de l’ignorer, il faut en éliminer la source, dans les faits mais aussi dans les idées, dans les pensées, dans l’immatériel. Nous avons été épargnés par le Hum et par les vandales parce que nous portons et diffusons le bien et qu’il nous isole, qu’il nous immunise, comme dans une bulle divine, une aura sacrée, mais nous ne pouvons rester ainsi à la merci des virus, nous devons nous protéger, protéger nos enfants, protéger la parole des évangiles, préserver notre territoire. Dieu nous demande d’aimer nos semblables et de supprimer les êtres malfaisants, il en est ainsi désormais. Nous portons la responsabilité d’une nouvelle humanité. Plus rien ne doit nous arrêter car si nous n’accomplissons pas la volonté de Dieu, il ne pourra plus se montrer bienveillant envers nous. Il en va de notre survie. Depuis cinq mois, nous avons su nous préserver, éliminer ceux qui nous voulaient du mal, ceux qui nous agressaient mais maintenant, nous devons franchir une étape cruciale. Nous devons nous imposer. Nous n’allons pas attendre les attaques des êtres maudits, nous devons les détruire. Nous allons donc nous préparer. Physiquement et moralement. Nous devons accepter les faits, nous sommes les élus, les survivants, ceux qui sont purs, protégés par la force divine, nous devons sauver notre terre, nos maisons, nos jardins, notre nourriture, nos biens, les forêts, l’eau, nous devons nous approprier l’intégralité de l’espace qui nous entoure puis, lorsque ce sera fait et que nous nous serons multipliés, nous enverrons des émissaires répandre la parole juste, la parole qui épure et qui sauve. Nous serons les bâtisseurs, le fondement d'une nouvelle humanité et personne ne devra chercher à entraver notre mission. Que les hommes prennent les armes, que les femmes protègent les enfants et que tous ensemble, nous adressions nos prières à notre Seigneur. Je sais que certains et surtout les mères ici pensent aux enfants qui vivent dans le centre de Karen. Oui, ils doivent mourir également et nous n’en sommes pas responsables, ils ne sont pas nés au bon endroit mais si nous leur laissons la vie, c’est la nôtre qu’ils prendront un jour. Oui, c’est la guerre et seuls les justes survivront. Dieu le veut. Nous survivrons. »
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Gabriel Zuckman : Sur le Venezuela
- Par Thierry LEDRU
- Le 05/01/2026
Gabriel Zucman
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On ne peut pas comprendre l’enlèvement de Nicolas Maduro si l’on ignore les masses financières colossales associées à un changement de régime à Caracas.
Il ne s’agit pas de minorer les aspects idéologiques ou géopolitiques de l’intervention américaine – réaffirmer la doctrine Monroe, asseoir des sphères d’influence impériales.
Mais c’est bien le pétrole qui constitue le mobile essentiel de ce coup de force : l’accaparement et l’extraction des plus importantes réserves d’or noir du monde, longtemps exploitées avec une profitabilité inouïe par les multinationales américaines et leurs actionnaires.
Maduro était un dictateur brutal et corrompu, mais Trump s’entend très bien avec de nombreux dictateurs brutaux et corrompus, cela ne génère chez lui nulle hostilité.
L’objectif principal de l’expédition trumpiste est ailleurs : reprendre l’exploitation de la manne pétrolière vénézuélienne au profit des grandes fortunes américaines, exploitation qui avait atteint un premier paroxysme dans les années 1950, pendant cet « âge d’or » mythifié par le mouvement MAGA.
Si l’on veut comprendre l’ambition de la Maison Blanche, c’est sur cette histoire peu connue qu’il faut revenir : celle d’un extractivisme international poussé à son paroxysme, dont Trump cherche à écrire aujourd’hui un nouveau chapitre qui, s’il y parvient, pourrait s’avérer plus extrême encore.
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La production pétrolière vénézuélienne commence dans les années 1910 par un vice fondateur : le pétrole est pour ainsi dire donné aux majors étrangères.
Le dictateur Juan Vicente Gomez accorde des concessions extraordinairement généreuses aux multinationales américaines et britanniques, qui y développent rapidement la production.
Dès 1929, Caracas pèse pour plus de 10 % de la production d’or noir de la planète et en est le premier exportateur mondial.
Initialement, Britanniques et Américains se partagent le gâteau. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les seconds finissent par rafler la mise. Le Venezuela devient le premier réceptacle des investissements internationaux américains, et sa première source de profits étrangers.
Il faut bien prendre la mesure des richesses ainsi extraites du Venezuela par les Etats-Unis au mitan du 20e siècle.
En 1957, au sommet de cet extractivisme transfrontière, les profits enregistrés par les majors américaines au Venezuela sont du même ordre de grandeur que l’ensemble des bénéfices réalisés par toutes les multinationales américaines – tous secteurs confondus – dans tous les autres pays d’Amérique latine et tous les pays d’Europe continentale confondus !
L’équivalent de 12 % du produit intérieur net vénézuélien – c’est-à-dire de la valeur de tous les biens et services produits chaque année dans le pays – va aux actionnaires américains. Soit à peu près autant que ce que touche la classe populaire du Venezuela, les 50 % les plus pauvres du pays.
Le PIB du Venezuela augmente, mais au profit des grandes fortunes états-uniennes qui encaissent les dividendes et des employés américains bien payés.
Le Venezuela abrite en effet au début des années 1960 la plus grande communauté d’expatriés américains. Ces derniers y vivent dans des enclaves qui leur sont réservées, dotées d’hôpitaux flambants neufs et de terrains de baseball luxuriants.
C’est « l’âge d’or » auquel le pouvoir trumpiste souhaite revenir. Un partage de la rente pétrolière qu’on peut difficilement imaginer plus injuste et inégalitaire.
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C’est aussi un modèle de développement foncièrement instable, qui ne peut susciter que des réactions violentes.
Car comment accepter que les revenus versés aux actionnaires étrangers soient du même ordre de grandeur que ceux touchés par la moitié de la population locale ?
Jusqu’aux années 1950, dans la foulée de Gomez, les différents régimes au pouvoir à Caracas préfèrent choyer les capitaux internationaux, maintenant une fiscalité légère, se pliant aux désidérata des majors, s’enrichissant souvent au passage.
À partir des années 1960, comme dans le reste de l’Amérique latine, les gouvernements successifs vont essayer de négocier des conditions financières plus équilibrées.
Le Venezuela prend la tête de ce mouvement. C’est un homme politique vénézuélien, Juan Pablo Pérez Alfonzo, qui se trouve derrière la création de l’OPEP (Organisation des pays producteurs de pétrole) en 1960. Le pays prend les rênes du mouvement pour faire advenir un « nouvel ordre économique international », exiger une réécriture des règles du commerce mondial.
Ce processus culmine dans la nationalisation, en 1976, des actifs d’ExxonMobil, Shell et Chevron au Venezuela.
Donald Trump a 30 ans. Il ne cesse aujourd’hui de dénoncer ce « vol ». Et ne cache guère son objectif principal : revenir aux conditions léonines de la période 1920-1960.
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S’il y parvient, on peut envisager un doublement voire un triplement des profits de l’industrie pétrolière américaine, l’un des plus gros financeurs de Trump et du parti républicain.
Les réserves d’or noir du Venezuela sont en effet considérables : les plus importantes du monde. Et elles sont quasi-inexploitées, la production s’étant effondrée en raison de la mauvaise gestion du régime chaviste et du durcissement des sanctions américaines en 2017.
Les enjeux financiers sont d’autant plus importants que les prix du pétrole sont plus élevés que dans les années 1950. Si Trump parvenait à rétablir les conditions financières qui prévalaient au milieu du 20e siècle, la manne captée par les majors américaines et leurs propriétaires en serait augmentée d’autant.
Quand Trump dit qu’il veut « gouverner » le Venezuela, c’est là son projet.
Pour fixer un ordre de grandeur, les profits d’Aramco – le principal producteur de pétrole d’Arabie saoudite, pays qui abrite les deuxièmes plus grandes réserves d’or noir – se sont élevés ces dernières années à $100-$150 milliards par an.
$100 à $150 milliards par an : c’est la somme en jeu, aujourd’hui, derrière l’enlèvement de Maduro.
Quant au sujet de la lutte contre la drogue, Trump ne peut pas ignorer que la Colombie en est le principal producteur. Mais pas pour le pétrole.
La Colombie reste sous l’emprise de la cocaïne
Par Marie Delcas (Playon, Colombie, envoyée spéciale )
Publié le 03 décembre 2023 à 05h30
Temps de Lecture 13 min.
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Enquête
La fin de la politique répressive promise par le président du pays, Gustavo Petro, n’a pas permis d’enrayer la culture de la coca. Entre côte Pacifique et frontière équatorienne, le trafic et les violences prospèrent.
En guise de route, un étroit ruban de ciment serpente à travers les champs de cocaïers qui exhibent leurs feuilles vert tendre sous le soleil brûlant du Nariño, dans l’extrême sud-ouest de la Colombie. La frontière avec l’Equateur est à moins de 10 kilomètres, l’océan Pacifique à 30 km. Deux hommes à moto, mitraillette en bandoulière, passent à vive allure. Un paysan les salue d’un signe de la tête. « Ce sont des hommes de l’Oliver », confie-t-il.
Le Front Oliver Sinisterra est l’une des factions des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) qui ont fait dissidence et rejeté l’accord de paix signé, en 2016, entre le gouvernement colombien et la guérilla, devenue une organisation politique légale. Il serait aujourd’hui l’un des principaux fournisseurs du cartel mexicain de Sinaloa et contrôlerait en partie le trafic de drogue dans le Nariño, jusqu’au port équatorien de Guayaquil, à travers la province côtière d’Esmeraldas.
Ni l’aide militaire fournie par Washington (l’équivalent de 9,2 milliards d’euros dans le cadre du « plan Colombie » entre 1999 et 2015), ni les millions de litres d’herbicide déversés, ni l’ambitieuse politique de substitution des cultures illicites prévue par l’accord de 2016 n’ont permis de venir à bout de la coca. Les victimes de la « guerre contre la drogue » se comptent par centaines de milliers. Et la Colombie demeure le premier producteur mondial de cocaïne.

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"Le capitalisme de la finitude"
- Par Thierry LEDRU
- Le 04/01/2026
Ce livre est sorti en février 2025.

On peut dire qu'avec les évènements USA-Venezuela, on a un exemple clair.
Le prétexte du narco-trafiquant est bien évidemment un paravent. Il faudrait déjà que Trump s'occupe de l'hécatombe liée aux opioïdes vendus par les laboratoires américains...Oui, mais non, parce que ça rapporte aux labos.
On peut aussi rappeler ceci : "La Cour pénale internationale (CPI) a émis un mandat d'arrêt contre le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou le 21 novembre 2025. Ce mandat vise des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis dans la bande de Gaza occupée. Les accusations incluent notamment le crime de guerre de famine comme méthode de guerre, ainsi que des crimes contre l'humanité tels que meurtre, persécution et autres actes inhumains."
Maduro n'a jamais été visé par la CPI. Je ne dis pas qu'il est blanc comme neige, on sait qu'il est surtout blanc comme la coke. Mais bon, deux poids, deux mesures, une fois de plus.
Bref, personne n'est dupe. On sait très bien que les interventions de ce type ont inévitablement des conséquences pires que le mal qu'elles sont suposées combattre (Chili, Panama, Syrie, Liban etc...)
Le fait que la Chine achète le pétrole venezuelien laisse à penser qu'on assiste également à une "guerre froide énergétique" qui se renforce au fil de l'affaiblissement des ressources.
Le Venezuela possède officiellement les plus grandes réserves pétrolières mondiales, même si sa production est limitée par des sanctions et des problèmes d’infrastructure. Les exportations venezueliennes vers la Chine représentent une part significative de ses ventes — autour de 4 à 5 % des importations pétrolières chinoises, souvent via des circuits alternatifs.
Cela reste modeste pour Pékin dans l’absolu, car la Chine importe surtout du Moyen-Orient, de l’Iran ou de la Russie. Mais ces approvisionnements ont une valeur stratégique :
ils permettent à la Chine d’obtenir du brut à bon prix et ils donnent à Caracas une source d’exportation malgré les sanctions occidentales. L’intervention américaine risque donc d’affecter les exportations vers la Chine, en particulier si le blocus ou le contrôle des routes maritimes persiste.
Ce qui est clair en tout cas, c'est que le capitalisme, état par état, va devenir inévitablement de plus en plus guerrier pour préserver sa croissance. Et les pays les plus puissants seront de plus en plus prédateurs.

Grand entretien
Arnaud Orain : “Nous entrons dans le capitalisme de la finitude”
https://www.philomag.com/articles/arnaud-orain-nous-entrons-dans-le-capitalisme-de-la-finitude
Arnaud Orain, propos recueillis par Frédéric Manzini publié le 04 février 2025 9 min
Et si la politique prédatrice de Donald Trump, de la Chine de Xi Jinping, mais aussi la prise de conscience écologique actuelle, obéissaient à la même logique, celle d’un monde fini, qu’on ne peut pas exploiter à l’infini ?
C’est la thèse de l’économiste Arnaud Orain, qui publie Le Monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle) (Flammarion, 2025). Entretien.
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Qu’est-ce qui vous permet d’avancer l’idée que le monde serait confisqué ? Ne sommes-nous pas dans un monde où le libéralisme triomphe ?
Arnaud Orain : Pour écrire ce livre, je voulais sortir d’une dichotomie qui circule un peu partout, aussi bien au sein du grand public que dans la littérature savante, à savoir : celle qui oppose d’une part le libéralisme économique et de l’autre l’intervention de l’État. Je pense que cette dichotomie a fait long feu, autrement dit que son pouvoir heuristique est arrivé à son terme. Je lui oppose une autre dichotomie, avec d’un côté un monde ouvert et porteur d’une promesse – « libérale » en un sens – d’enrichissement généralisé (que ce soit pour les États, pour les entreprises privées ou pour les individus) et illimité, et de l’autre, une idéologie qui nous explique le contraire : que le monde est fini, que les ressources naturelles sont en quantité limitée et les exportations mondiales également, de sorte que l’enrichissement de toutes et tous apparaît lui-même borné, et même impossible. Le monde est ainsi pensé comme un gâteau dont la taille ne saurait grossir, de sorte que tout ce qu’on peut désormais gagner sera pris à quelqu’un d’autre, c’est-à-dire confisqué par des acteurs qui vont s’arroger la possibilité de monopoliser des ressources, des routes maritimes, des portions d’océan, l’espace, le cyberespace, etc. Et tout cela au détriment d’un univers concurrentiel.
“L’augmentation du niveau de vie pour tous n’apparaît plus sérieusement envisageable”
Est-ce que ce que vous décrivez n’est pas la fin de l’idée de progrès ?
Il y a des liens, mais ce n’est pas exactement la même idée. Car c’est en effet de manière cyclique que je conçois ce que j’appelle « le capitalisme de la finitude », et si je me réfère par exemple à l’une de ses périodes, qui s’étend de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe, on croit encore au progrès. Cela n’empêche pas déjà, à ce moment-là, un certain nombre d’élites économiques et militaires d’estimer qu’il est urgent de s’accaparer des territoires et des ressources : d’où la deuxième vague de colonisation, qu’on appelle pour la France le « second empire colonial ». Et de nos jours, les firmes de la tech croient possible de faire progresser sinon les sciences, du moins les techniques. Mais l’idée d’un progrès pour l’ensemble de la population, autrement dit l’idée d’une abondance généralisée, est complètement décorrélée du capitalisme de la finitude. L’augmentation du niveau de vie pour tous, qui a longtemps été défendue par les Nations unies ou l’Organisation mondiale du commerce, n’apparaît plus sérieusement envisageable.
Mais en quoi est-ce cyclique ?
Quand il a commencé, au XVIe-XVIIe siècle, le capitalisme était déjà animé par cette volonté de s’accaparer le monde dans la précipitation, parce qu’on pensait par exemple qu’il n’y avait pas de marché textile pour tout le monde (à savoir les Français, les Espagnols, les Néerlandais et les Anglais notamment), pas suffisamment de colonies, etc., donc il était nécessaire de contrer les autres pour s’en emparer. Mais cette phase s’est terminée, à la fois avec l’émergence de l’économie libérale d’un point de vue théorique (les physiocrates, Adam Smith, David Ricardo, Jean-Baptiste Say, etc.) et avec la fin des guerres de la Révolution et de l’Empire, qui vont mettre un terme à la grande rivalité franco-britannique et ouvrir sur la pax britannica : les colonies des pays européens ont pu commercer avec d’autres que leur puissance métropolitaine, elles se sont ouvertes au monde au cours du XIXe siècle, les droits de douane ont baissé, les échanges multilatéraux se sont accrus avec la « liberté des mers »…
“La nouvelle dichotomie n’est plus ‘libéralisme vs. interventionnisme’, mais d’un côté la promesse d’un monde d’enrichissement illimité, et de l’autre l’idée que le monde est fini et ses ressources limitées”
Au sens de Hugo Grotius ?
On fait souvent de lui le génial promoteur de ce concept sur le fondement d’un ouvrage intitulé Mare liberum (« La mer libre ») paru en 1609, mais qu’on interprète en fait assez mal. Non seulement cet opuscule n’est qu’un chapitre d’un ouvrage plus grand jamais publié du vivant de l’auteur – le De jure praedae, « Du droit des prises » – mais en outre, il n’y défend jamais l’idée d’un droit de circuler librement et pacifiquement sur la mer. En réalité, il explique qu’il revient à chaque puissance de se militariser pour pouvoir naviguer. Grotius se fait même l’ardent défenseur de la monopolisation – par la violence – de produits et de routes maritimes. Il récuse complètement l’idée d’une puissance hégémonique qui dirait le droit d’aller librement sur les mers.
La rectification est faite ! Que s’est-il passé après cette période libérale ?
Il y a eu ensuite une nouvelle phase de finitude et de course à la ressource et aux colonies à la fin du XIXe siècle, avec une montée en puissance des marines de guerre et des marines marchandes rivales de la flotte britannique, jusqu’à cette « apogée » dans les années 1930 avec une Allemagne nazie pressée de s’accaparer des terres à l’Est et de détruire des populations, mais aussi avec les replis des autres pays européens sur leurs silos impériaux… Après la Seconde Guerre mondiale s’est produit une nouvelle rupture, car la pax americana a permis de retrouver une liberté des mers partout sur le globe comme le faisait la marine britannique en son temps. Les échanges ont repris, le multilatéralisme s’est développé, la communauté européenne s’est construite et le processus de décolonisation a été amorcé. Tout ce vaste mouvement a trouvé son acmé dans le néolibéralisme des années 1990 : la liberté des mers était alors assurée par les États-Unis tandis que la Chine s’installait comme puissance manufacturière, et le monde trouvait une sorte de complémentarité harmonieuse dans l’idée que le niveau de vie des populations autrefois colonisées allait pouvoir augmenter. Et puis tout cela ne tarde pas à se fracasser sur la désindustrialisation occidentale, puis la prise de conscience des limites écologiques de la planète, au début du XXIe siècle : depuis ce moment, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de finitude.
“Si le monde est comme un gâteau dont la taille ne saurait grossir, alors tout ce qu’on peut désormais gagner sera pris à quelqu’un d’autre”
L’écologie est ce “principe de réalité” qui ramène les fantasmes libéraux sur terre ?
Oui – à chaque fois, on vient buter sur la question de la quantité de ressources disponibles et de « marchés » à conquérir. À la fin du XIXe siècle, déjà, naît la crainte qu’il n’y ait pas de quoi nourrir l’ensemble des populations en augmentation exponentielle. Un siècle plus tard, c’est le principe du maintien du niveau de vie occidental ou de son exportation (avec tout ce que cela implique de consommation de protéines animales, d’utilisation de ressources fossiles mais aussi de minerai et de métaux) qui apparaît compromis, du moins inaccessible à l’ensemble du monde. Les émeutes de la faim de 2008 et l’épisode du Covid ont rendu cette évolution plus visible. Prenons l’exemple des terres : dans un monde néolibéral, les produits de la terre sont cotés pour être vendus sur le grand marché planétaire mondial, sous l’œil de l’Organisation mondiale du commerce. Mais ce qui s’est produit ces dernières années, c’est un grand mouvement d’accaparement des terres, et pas seulement de la part des firmes chinoises ! Des entreprises émiraties ou américaines louent ou achètent des terres dans les pays du sud, apportent des semences et récupèrent des produits finis, sans passer par le marché. Il se produit la même chose pour les mers et les mines – et ce n’est pas sans lien avec ce qui se passe actuellement en République Démocratique du Congo.
Et Trump qui veut s’emparer des terres du Groenland et récupérer le canal de Panama ?
Oui, mais il n’est pas le seul. Regardez les visées qu’a la Russie sur le Spitzberg (actuellement administré par la Norvège) ou les nouvelles routes de la soie chinoises avec des infrastructures portuaires, par exemple au Pakistan, qui sont entièrement financées par des firmes publiques chinoises : on y voit des navires marchands chinois mais aussi, si l’on en croit les satellites américains, des navires militaires. Les rebelles baloutches ne s’y trompent pas, quand ils y voient le retour de la Compagnie des Indes. Sauf qu’aujourd’hui, ce n’est pas la Compagnie anglaise, mais une sorte de Compagnie des Indes chinoise. On a aussi des États ou des « compagnies-États » qui sont en train de mettre en place, par endroits, de nouveaux types de colonisation semi-formels.
“Par endroits, des États ou des ‘compagnies-États’ sont aujourd’hui en train de mettre en place de nouveaux types de colonisation semi-formels”
Qu’appelez-vous des “compagnies-États” ?
J’entends par là un certain nombre d’entreprises qui rappellent furieusement les compagnies à monopole d’autrefois, c’est-à-dire des firmes qui sont à la fois marchandes et souveraines. Elles ont des attributs étatiques et même régaliens. Comme les Compagnies des Indes avaient leur propre droit, leurs propres juges et leurs propres armées, nous avons aujourd’hui des entreprises qui ont leurs propres satellites (susceptibles de servir ou non des objectifs militaires) et qui font leur propre propagande à l’intérieur de l’espace public. Mark Zuckerberg disait lui-même que Facebook (aujourd’hui Meta) ressemblait plus à une forme de gouvernement qu’à une entreprise au sens traditionnel. Et si ces « compagnies-États » sont souvent alignées avec leurs puissances respectives, ce n’est pas toujours le cas : Elon Musk, par exemple, est assez réticent à ce que les militaires américains utilisent ses satellites à Taïwan car il préférerait ne pas se fâcher avec la Chine.
Donald Trump a-t-il tout compris à ces nouveaux enjeux et au monde qui vient ?
Attention : je ne veux pas laisser penser que le monde aurait soudainement basculé avec l’élection de Donald Trump. Une administration démocrate n’aurait pas mené une politique diamétralement opposée. Katherine Tai, la représentante au commerce du gouvernement Biden, avouait avoir beaucoup de points d’accord avec Robert Lightizer, qui conseillait Trump sur le commerce international, les droits de douane et la nécessité de relocaliser la production industrielle aux États-Unis. Avec Kamala Harris, on aurait certes eu moins de coups de menton et cette nouvelle recolonisation serait moins voyante, mais c’est tout. Au moins, pour nous, les choses sont plus claires avec les déclarations de Trump !
“L’UE est la dernière institution à défendre un cadre néolibéral, à vouloir faire respecter la concurrence et casser les monopoles. Va-t-elle changer de paradigme ?”
Et l’Europe ? Idéologiquement, économiquement, n’est-elle pas à la traîne ?
L’Union européenne est la dernière institution à défendre un cadre néolibéral, à vouloir faire respecter la concurrence et casser les monopoles. Va-t-elle changer de paradigme ? Le plan présenté ces derniers jours par Ursula von der Leyen pour prévenir le déclin de compétitivité change-t-il la donne ? C’est assez flou, mais j’en ai retenu notamment la volonté de mettre la politique de la concurrence en pause et de favoriser une déréglementation au niveau des normes environnementales de façon à encourager l’exploitation minière : et cela, c’est de la finitude au sens strict, pour s’accaparer les dernières ressources disponibles, et le plus vite possible.
Les populations peuvent-elles l’accepter ?
Ça paraît très compliqué. Si la politique de nos grands rivaux se poursuit – et il n’y a aucune raison que ce ne soit pas le cas –, nous allons nous retrouver au-devant d’une perte de souveraineté industrielle majeure. L’industrie allemande est en train de souffrir économiquement. Les populations vont devoir se rendre compte que fonctionner dans un cadre néolibéral concurrentiel comme elles l’ont connu, protégées par un État-providence relativement fort et rassurant, est peut-être intenable. Avec ces compagnies-États dans un monde multipolaire, les souverainetés se fragmentent et les enjeux en viennent à dépasser le monopole de la violence étatique. Et si cela n’est pas nouveau à l’échelle de l’histoire, cela l’est pour nos générations, car c’est une sorte de retour dans le monde d’avant la construction des grandes monarchies nationales… Autrement dit, pour nous, un monde dystopique et cyberpunk.
Le Monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), d’Arnaud Orain, vient de paraître aux Éditions Flammarion. 368 p., 23,90€ en édition physique, 15,99€ en format numérique, disponible ici.
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Voeux solaires
- Par Thierry LEDRU
- Le 31/12/2025

Le dernier coucher de soleil de l'année 2025 ce qui pour la Terre ne veut rien dire.
Je voudrais juste lui souhaiter une année de respect.Pour ses couchers de soleil tout autant que ses aurores, pour la paix de ses forêts et les lumières d'altitude, le murmure des ruisseaux et le silence des lacs, les blancheurs de la neige et les teintes des roches, les nuages en partance et ceux qui arrivent, pour les pluies salvatrices et les chaleurs qui réjouissent, pour ces milliards d'animaux qui ne demandent qu'à vivre.
Je voudrais qu'elle soit aimée, inconditionnellement, de tous.Je sais que ce soir les vœux s'adressent aux humains.
Et elle ? Peut-on lui accorder un instant ?
Qu'à minuit, l'humanité entière se joigne pour l'enlacer, la consoler, s'excuser. Et s'engage à l'aimer. -
Pour un petit potager
- Par Thierry LEDRU
- Le 29/12/2025
Bien sûr que tout le monde n'arrive pas à acheter 1 hectare. On connaît le prix de l'immobilier. On a construit notre première maison en Savoie avec un prêt sur 25 ans. Puis on l'a vendue et on est parti dans la Creuse et maintenant en Ardèche.
On a 63 ans. On sait bien que c'est compliqué pour beaucoup, financièrement, et que l'achat d'un grand terrain est impensable.
Maintenant, il faut voir aussi notre mode de vie. Nos dépenses sont très mesurées. On a les mêmes vêtements depuis bien longtemps. Il n'y a que les chaussures de montagne qu'on est obligé de changer régulièrement ^^ Et on ne les achète jamais en neuf, uniquement sur des sites de seconde main. La pension de retraite de Nathalie la place sous "le seuil de pauvreté".
Restaurant, cinéma, haute technologie, voiture, vêtement, alimentation, tout ce qu'on a pu supprimer ou réduire au strict minimum, on l'a fait. Et la différence se fait vite sentir.
Bref... A chacun, chacune d'identifier ses priorités.
Ici, Damien Dekarz montre une façon d'avoir un potager nourricier sur une petite surface. Et il suffit de bien connaître son budget alimentaire pour réaliser combien c'est très bénéfique.
Et je ne parle pas bien entendu du bonheur de se nourrir de son travail avec des aliments de qualité.
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Forêt comestible chez Damien Dekarz
- Par Thierry LEDRU
- Le 29/12/2025
Pour Nathalie et moi, Damien est un exemple. Ses vidéos et ses livres sont une ressource.
En mars de cette année, on s'est installé sur 1 hectare (Nord Ardèche, 500 m d'altitude).
Il n'y avait rien, quasiment pas de potager et surtout un sol qui était retourné tous les ans, donc pas vivant, pas d'arbres fruitiers, pas de grands arbres, de la pelouse et une immense prairie réservée à des chevaux, donc un sol piétiné avec juste de l'herbe et des bosquets de pruneliers et de ronces là où les chevaux n'allaient pas.
Dès qu'on est arrivé, on a planté, planté, planté. Comme on a une source, on a arrosé ces plantations pour qu'elles tiennent pendant l'été. Le potager nous nourrit déjà.
Là, maintenant, on plante des arbres fruitiers et des grands arbres (chênes, érables, frênes, hêtres, bouleaux, robiniers, châtaigners et quelques résineux dans les coins à l'ombre). On les prend en forêt, sur les bords de pistes forestières, dans des talus, là où ils n'ont aucune chance de pouvoir grandir.
On a évidemment planté également des haies fruitières.
Il n'est plus possible de dénombrer tout ce qu'on a mis en terre.
On fera le bilan dans sept ans.
131 456 vues Sortie le 7 sept. 2025
Il y a 7 ans, Damien Dekarz plantait 1000 arbres en Corrèze… Aujourd’hui, sa forêt comestible est devenue un véritable écosystème nourricier, foisonnant de vie et d’abondance. Dans ce reportage exceptionnel, Damien nous ouvre les portes de son jardin-forêt et partage son expérience autour de deux grands objectifs : l’autonomie et la préservation de la biodiversité.
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"Antarctica, sur les traces de l'empereur "
- Par Thierry LEDRU
- Le 28/12/2025
C'est fascinant, passionnant, merveilleux.
Mêlant les points de vue sous-marins et terrestres des photographes Vincent Munier et Laurent Ballesta, ce documentaire fascinant saisit la beauté de l'Antarctique. Une ode à la biodiversité du continent blanc, et à sa protection. Protégé en apparence des aléas du dérèglement climatique, l'Antarctique subit à distance les conséquences néfastes des activités humaines. Ce continent gelé d'environ 13 millions de kilomètres carrés a longtemps été préservé, notamment grâce à un traité international qui interdit l'exploitation de son territoire à des fins non pacifiques, et proscrit également les essais nucléaires. Mais aujourd'hui, des signaux inquiétants sur la biodiversité et le cycle de la glace apparaissent. Basée dans la station Dumont-d'Urville, une équipe scientifique observe ces phénomènes, dans le cadre de l'expédition Wild-Touch Antarctica. En 2015, elle a accueilli pour la première fois pendant trois mois deux photographes, les invitant à saisir les splendeurs de ce monde polaire. Sur la glace, Vincent Munier, spécialiste des milieux extrêmes, a pu capturer des instantanés de vie d'une colonie de manchots empereurs. De son côté, sous la banquise, le photographe des profondeurs et biologiste marin Laurent Ballesta (Planète Méditerranée, Cap Corse – Le mystère des anneaux) a relevé un défi humain et technique. Grâce à des autorisations inédites, il a pu prendre des images époustouflantes, jusqu'à 70 mètres de profondeur, dans les eaux de l'océan Antarctique. Expérience sensorielle Des animaux des glaces magnifiés par l'objectif de Vincent Munier aux paysages aquatiques découverts par Laurent Ballesta, le réalisateur Jérôme Bouvier parvient à révéler toutes les nuances de l'Antarctique et à interpeller sur la fragilité d'un univers polaire en pleine mutation. Ce documentaire invite aussi à partager les émotions des deux photographes. Bien plus qu'un portrait du continent, Antarctica, sur les traces de l'empereur est une remarquable expérience sensorielle. Documentaire de Jérôme Bouvier (France, 2016, 1h31mn)
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Désindustrialisation (2)
- Par Thierry LEDRU
- Le 23/12/2025
Un site vraiment très intéressant.
https://www.arteacom.fr/la-desindustrialisation-de-la-france-petite-synthese-sourcee/
28 Juil 2025
La désindustrialisation de la France : petite synthèse sourcée
par Muriel Agnès | Classé dans : Economie, Notes de synthèse | 0
A la suite du visionnage de la vidéo de la chaîne MoneyRadar – Mais que s’est-il passé avec l’industrie française ?! – que j’ai trouvée intéressante et de la lecture de certains commentaires qui m’ont semblé erronés ou à vérifier, j’ai fait quelques recherches en puisant parmi les sources académiques. Mon but était de clarifier certains points de la vidéo et rajouter quelques notions supplémentaires non évoquées ou peu développées. Voici cette note de synthèse.
Le constat de la vidéo
Selon la vidéo, la France aurait perdu environ deux millions d’emplois industriels en quarante ans. Cette baisse s’accompagne d’une chute de la part de l’industrie dans le PIB : on passe de 25 % dans les années 1970 à environ 11–13 % aujourd’hui. L’auteur affirme que la France est aujourd’hui l’un des pays les plus désindustrialisés du G7, avec un déficit commercial chronique et une forte dépendance aux importations.
Ce constat est confirmé par les données de l’INSEE et de la Direction générale du Trésor. Selon une note de 2021 (La désindustrialisation en France), l’industrie représentait 24 % de la valeur ajoutée en 1974, contre 13,4 % en 2019. L’économiste Nicolas Dufourcq, dans La désindustrialisation de la France (2023), rappelle que la France est passée de 5,1 à 2,7 millions d’emplois industriels entre 1980 et 2020.
Les causes évoquées
La vidéo met en avant les délocalisations vers les pays à bas coûts, la faiblesse du soutien aux PME, le coût du travail et la perte de filières stratégiques (vente d’Alstom, Pechiney, Technip, etc.). L’Allemagne est montrée en contre-exemple, ayant conservé une base industrielle solide grâce à une politique cohérente.
Cette analyse rejoint celle de Patrick Artus, qui dans La France sans ses usines (2011), explique que la désindustrialisation française tient à un désintérêt structurel pour l’outil productif, contrairement à l’Allemagne où les PME industrielles sont soutenues par des banques régionales, des instituts de formation et une politique publique cohérente.
D’autres causes structurelles souvent oubliées
Beaucoup de fonctions autrefois internes aux entreprises industrielles (maintenance, comptabilité, nettoyage, restauration, sécurité) ont été externalisées. Ces emplois sont désormais classés dans les statistiques comme emplois tertiaires alors qu’ils participent encore au fonctionnement de l’industrie. Cette transformation dans l’organisation explique une part de la baisse apparente des effectifs industriels.
Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de désintégration verticale des entreprises : au lieu de produire en interne, les firmes se recentrent sur un cœur de métier et s’appuient sur des réseaux de sous-traitants. Ce phénomène a été largement analysé par Luc Boltanski et Ève Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme (1999), expliquent comment les grandes organisations utilisent désormais des réseaux de relations entre les personnes plutôt que des structures hiérarchiques rigides.
Autre facteur : les gains de productivité. Grâce à l’automatisation, à l’informatisation et à la modernisation des procédés une entreprise peut produire autant — ou plus — avec beaucoup moins de main-d’œuvre qu’il y a 40 ans. L’OCDE1 note dans un rapport de 2020 que la productivité du travail dans l’industrie a augmenté de 160 % en France entre 1980 et 2018.
Le rôle central de la financiarisation de l’économie
Ce que la vidéo aborde brièvement, mais qu’il faut expliciter davantage, c’est le basculement progressif du capital vers des activités non productives mais fortement rentables comme la finance, la spéculation ou l’immobilier.
À partir des années 1980, les grands groupes industriels ne sont plus uniquement gérés par des ingénieurs ou des industriels, mais de plus en plus par des profils financiers, issus des banques d’affaires ou des cabinets de conseil. Leur objectif est souvent de maximiser la valeur pour l’actionnaire à court terme plutôt que de maintenir une activité productive à long terme.
L’analyse est solidement développée par Frédéric Lordon, notamment dans La crise de trop (2009) et Capitalisme, désir et servitude (2010). Il y montre comment la priorité donnée aux profits rapides pour les actionnaires a profondément modifié les décisions d’investissement en détournant les entrepreneurs des activités industrielles jugées trop lentes ou trop coûteuses.
L’industrie — avec ses coûts fixes élevés, ses délais de retour sur investissement, ses risques sociaux (grèves, coûts de licenciement…) et réglementaires (normes environnementales, règles de sécurité…) — devient alors moins attractive que la finance où les rendements sont plus rapides et plus élevés. Les groupes industriels se recentrent sur leur cœur de métier, vendent des filiales, arrêtent la production pour la sous-traiter ailleurs ou sont eux-mêmes démantelés.
C’est par exemple le cas d’Alcatel, fleuron des télécommunications, dont les choix stratégiques — cessions d’activités, fusions mal maîtrisées (notamment avec Lucent en 2006) et logique de rentabilité immédiate — ont conduit à sa disparition effective en quelques années. L’entreprise a fini absorbée par Nokia en 2016, après avoir vendu la plupart de ses brevets.
Ce mécanisme est aussi décrit dans les travaux de Michel Husson, économiste du collectif Économistes Atterrés, qui analysait la montée des logiques de rentabilité à court terme pour les actionnaires comme principale force de désintégration de l’industrie.
Dans ce contexte, certaines corporations financières ont joué un rôle actif dans les ventes d’actifs industriels français, souvent avec l’assentiment de l’État. C’est le cas par exemple dans l’affaire Alstom où des banques d’affaires françaises ont accompagné la vente de la branche énergie au groupe américain General Electric. Emmanuel Macron, alors banquier d’affaires chez Rothschild, a participé à une opération emblématique de ce type : la vente de la branche lait infantile de Pfizer à Nestlé en 2012.
L’économiste Pierre Cahuc souligne dans ses travaux sur l’État actionnaire que les élites françaises sont passées d’une logique de stratégie industrielle à une logique de « gestion de portefeuille », alignée sur les intérêts des marchés. Cahuc critique la confusion des objectifs de l’État actionnaire et recommande généralement de recentrer son action sur des missions d’intérêt général plutôt que de chercher à agir comme un investisseur privé.
Une stratégie économique abandonnée
À mesure que la finance prenait le pas sur l’industrie, les élites politiques françaises ont progressivement renoncé à porter une stratégie industrielle cohérente. L’idéologie dominante, dans les années 1980, 1990 et 2000, était que le pays devait devenir une “économie de services” ou de « commerçants » (dixit ma prof d’économie dans les années 80) et que la production industrielle pouvait être confiée à d’autres.
En parallèle, à partir des années 1990, les règles européennes de la concurrence ont limité les possibilités de soutien direct aux entreprises françaises (aides d’État, subventions ciblées) au nom du libre marché et de la lutte contre les “distorsions de concurrence”
Ces tendances sont décrites par Robert Boyer, économiste, dans Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie (2020) où il montre comment les politiques industrielles ont été abandonnées sous l’influence de l’idéologie de marché, au profit d’un capitalisme financiarisé.
En résumé
La désindustrialisation de la France est bien réelle mais ne s’explique pas uniquement par la mondialisation ou des coûts salariaux élevés.
Elle résulte aussi :
– de l’externalisation (sous-traitance) de nombreuses fonctions,
– de gains de productivité (on produit plus avec moins de salariés),
– d’un basculement stratégique de l’investissement vers la finance,
– et de décisions politiques orientées vers la rentabilité financière de court terme plutôt que vers le maintien d’un tissu productif solide.La vidéo de MoneyRadar pose de bonnes questions et propose une lecture accessible du problème. Mais pour en comprendre toutes les dimensions, il faut y ajouter la réflexion sur le rôle des logiques financières, des élites économiques et de l’abandon progressif d’une stratégie industrielle nationale.
Pour information, la chaîne YouTube MoneyRadar – dont on ne connait pas les propriétaires, ce qui pose un problème déontologique selon moi – propose depuis 2020 des contenus vulgarisés sur l’économie, la finance et les enjeux géopolitiques contemporains. Elle s’adresse à un large public avec un ton accessible et un certain effort pédagogique. Si certains développements peuvent parfois manquer de nuances ou de sources explicites, cette approche a le mérite de susciter l’intérêt pour des sujets complexes.
La vidéo de MoneyRadar : MAIS QUE S’EST-IL PASSÉ AVEC L’INDUSTRIE FRANÇAISE ?!
Crédit photo : Sergey2025 Pixabay
L’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) est un forum stratégique et un centre d’expertise unique en matière de données, analyses et bonnes pratiques dans le domaine des politiques publiques. Nous travaillons à l’élaboration de politiques meilleures pour des vies meilleures en étroite collaboration avec les pouvoirs publics, les responsables politiques et les citoyens. ↩︎
