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Thierry LEDRU
Le 30/04/2026
https://reporterre.net/Il-y-en-a-partout-meme-sur-les-balancoires-des-enfants-ce-pesticide-contamine-champs-et
« Il y en a partout, même sur les balançoires des enfants » : ce pesticide contamine champs et jardins des voisins

Le prosulfocarbe, deuxième pesticide le plus utilisé en France après le glyphosate, est si volatil que son usage souille les champs et les potagers alentour. Dans l’Ain, un agriculteur bio a ainsi vu sa récolte être contaminée par l’épandage d’un voisin.
Saint-Didier-d’Aussiat (Ain), reportage
D’un côté, un champ de blé désherbé mécaniquement et de l’autre, à l’aide d’un puissant herbicide. Au jeu des sept différences, difficile de savoir lequel est lequel à Saint-Didier-d’Aussiat (Ain), commune de moins de 900 habitants. Pourtant, l’un est bichonné par un agriculteur bio, Benoît Merlo, qui tient à ce que ses terres soient bien tenues. L’autre appartient à son voisin, qui vante les mérites du deuxième pesticide le plus utilisé en France juste derrière le glyphosate, le prosulfocarbe.
Lire aussi : Sarrasin bio, quinoa, pommes... Un herbicide méconnu s’infiltre partout
À l’automne 2025, Benoît Merlo a mis du cœur à l’ouvrage pour récolter 8 tonnes de sorgho, cette céréale dépourvue de gluten et adaptée aux fortes chaleurs. La sentence est tombée avec les analyses du laboratoire. Le taux de prosulfocarbe est trop élevé, son sorgho est impropre à la consommation humaine. Lui qui s’évertue à respecter les exigeantes normes de l’Agriculture biologique et même du label Bio cohérence se retrouve avec une récolte polluée par un herbicide, le comble.
Il n’arrive pas à jeter les milliers de graines dorées qui dorment depuis dans une gigantesque benne, à côté de ses vaches Aubrac et de ses tracteurs. Elles auraient dû lui rapporter autour de 3 000 euros.

Benoît Merlo devant la benne de sorgho contaminé. © Mathieu Génon / Reporterre
La situation ne le surprend pas tant. Il sait que le prosulfocarbe est massivement utilisé par ses voisins agriculteurs, à l’automne, pour un désherbage express des champs de céréales d’hiver comme le blé, l’orge, l’avoine ou le seigle, ou encore de pommes de terre. Au point de saturer l’air de nos campagnes à l’époque où les arbres se dénudent de leurs feuilles. Il est si volatil qu’il peut contaminer les cultures à proximité, même si Benoît Merlo, lui, s’acharne avec ses grosses machines de désherbage mécanique pour protéger ses récoltes.
Son cas n’est pas isolé. La Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab) a dénombré des pertes estimées à 550 000 euros entre 2020 et 2022 uniquement sur la culture de sarrasin, également ramassé à l’automne, après la période de pulvérisation du prosulfocarbe. Un chiffre qui sous-estime largement l’ampleur de la catastrophe : encore faut-il que les agriculteurs dépités l’aient déclaré.

Les deux parcelles agricoles sont très proches. © Mathieu Génon / Reporterre
Au-delà du manque à gagner, ces pollutions menacent la santé publique. Le prosulfocarbe n’est pas considéré comme une substance cancérogène, mutagène ou reprotoxique (CMR) ou un perturbateur endocrinien, mais les organisations environnementales estiment que les évaluations sont trop anciennes pour écarter les risques pour la santé humaine. Ces pollutions n’épargnent pas non plus les potagers cultivés avec amour et sans produit chimique, non contrôlés.
Dans l’optique de lever le voile sur ces contaminations chez les particuliers, l’association Générations futures, la Fnab et le Groupement des agriculteurs biologiques du Loir-et-Cher ont mené des analyses aux résultats alarmants, publiés en janvier. Dans ce département, du prosulfocarbe a été retrouvé dans 10 des 15 fruits et légumes testés, avec des limites maximales en résidus bien souvent dépassées. De quoi saborder un approvisionnement biologique hypra local.
« J’ai décidé de pulvériser mes champs quand même »
Conscient du potentiel de nuisance du prosulfocarbe, quand Benoît Merlo a vu les machines de pulvérisation de son voisin, Baptiste Buatier, prêtes à se déployer et à cracher leur herbicide, il l’a appelé pour lui exprimer ses craintes. Seuls quelques arbres, sur une centaine de mètres, séparent sa fameuse parcelle de sorgho des 100 hectares de cultures de céréales intensives.
« J’ai décidé de pulvériser mes champs quand même, compte tenu de la météo, il était temps que je le fasse, je ne pouvais pas attendre une dizaine de jours que Benoît récolte son sorgho, mais je ne pensais pas contaminer ses cultures », avoue l’agriculteur âgé de 32 ans, adepte de ce pesticide. Il a accepté de recevoir Reporterre, malgré la sensibilité du sujet pour les paysans qui utilisent des substances chimiques.

Baptiste Buatier, agriculteur qui utilise du prosulfocarbe. © Mathieu Génon / Reporterre
Benoît Merlo, 37 ans, n’exprime aucune colère. Il veut avant tout comprendre, que sa triste expérience serve à faire évoluer les choses. Une fois le couperet de la contamination tombé, son voisin fait preuve de bonne foi. Il explique s’être reposé sur l’outil numérique Quali’cible qui l’y avait autorisé sur la partie limitrophe du terrain de Benoît Merlo.
Il le lui montre via le site internet… mis à disposition par Syngenta — comme le révèle Reporterre, le producteur du prosulfocarbe, leader du marché des pesticides en France. Or il est censé avertir en cas de cultures susceptibles de ne pas être encore récoltées à l’automne à moins de 500 mètres ou de 1 km — selon les circonstances —, pour préserver la zone de la pulvérisation, comme le veut la réglementation.

Pour pulvériser le prosulfocarbe, Baptiste Buatier s’est basé sur les données de Quali’cible. © Mathieu Génon / Reporterre
Jusque sur les balançoires des enfants
Baptiste Buatier, agriculteur technophile, lunettes de soleil et casquette vissées sur la tête, passe la moitié de son temps de travail sur son smartphone ou derrière son ordinateur. Les touches du clavier s’illuminent en rouge quand il programme les moissons et mesure le moment idéal de pulvérisation de pesticides. Son but : en utiliser le moins possible. « Ça coûte tellement cher », lance-t-il dans sa cuisine.
Pas question de se passer de l’herbicide. La veille, des étudiants du lycée agricole où Baptiste Buatier donne des cours voulaient réviser les différentes mauvaises herbes en visitant sa parcelle… Ils n’en ont pas trouvées.
« Quand on est en précarité financière, je comprends que les agriculteurs veuillent gagner du temps avec les pulvérisateurs. Si demain, ils étaient mieux rémunérés en échange de diminuer leur usage des pesticides, ce serait bénéfique pour tout le monde, jusqu’aux consommateurs », soutient Benoît Merlo.
« Le prosulfocarbe est tellement volatil qu’il y en a partout »
Le paysan bio pointe de sa mâchoire carrée les jeux en extérieur de ses deux marmots repartis à l’école après la pause déjeuner. Il y fixe son regard droit et lâche : « Le prosulfocarbe est tellement volatil qu’il y en a partout, sur les balançoires de nos enfants, il contamine nos cultures bio comme les potagers, c’est un gros problème de santé publique. »
Il pousse pour l’intégration du sorgho et autres céréales bio dans la restauration scolaire et plus largement collective, histoire de tenter de changer l’environnement, qu’il devienne davantage favorable aux agriculteurs qui se donnent la peine de ne pas utiliser de pesticides.

Le pesticide, très volatil, est également retrouvé sur les balançoires. © Mathieu Génon / Reporterre
Tournesol, lentilles, pois chiches, blé, seigle, sarrasin… Ses champs s’étalent sur 170 hectares et déploient une large palette de couleurs qui varient au fil des saisons. Il cultive quinze espèces végétales pour diversifier l’usage des terres et ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier quand l’une des récoltes est contaminée.
Calmement, Benoît Merlo a écrit au ministère de l’Agriculture le 16 février. Il a exposé sa situation de façon posée, a exprimé sa surprise de découvrir les failles de l’outil Quali’cible. Constructif dans sa prose, il propose plusieurs solutions. La première, sans trop y croire, interdire le prosulfocarbe. L’association Générations futures et la Fnab le réclament aussi, pour éviter la « pollution généralisée » provoquée.
« Il y en a marre d’entendre que les agriculteurs conventionnels sont dans l’impasse, les agriculteurs bio le sont toute l’année. Les leviers d’actions agronomiques doivent être systémiques et dans l’anticipation, car se passer des produits phytosanitaires, c’est d’abord la diversification des assolements et en dernier recours, le désherbage mécanique si on parle des mauvaises herbes », appuie le paysan, fils d’un gendarme et d’une aide-soignante.

Benoît Merlo, qui n’exprime aucune colère, veut avant tout comprendre. © Mathieu Génon / Reporterre
Malgré tout lucide, en deuxième option, « dans l’éventualité où le point 1 ne serait pas adopté », il suggère la création d’un fonds d’indemnisation pour les agriculteurs affectés. Preuve de l’explosivité de la question, Annie Genevard, la ministre de l’Agriculture, lui envoie un courrier en retour un mois plus tard… Pour lui rappeler avoir lancé, fin 2025, « une mission interinspections sur l’indemnisation des agriculteurs bio en cas de contamination ». Le ministère n’a pas non plus répondu aux demandes de précisions de Reporterre, notamment sur l’état d’avancée de cette réflexion.

Le Moulin Marion moud et commercialise des produits locaux issus de l’agriculture biologique à 15 km de l’exploitation de Benoît Merlo. © Mathieu Génon / Reporterre
L’an prochain, en espérant que le prosulfocarbe porté par la brise de la Bresse n’aura pas, encore une fois, gâché la récolte, Benoît Merlo l’a promise au Moulin Marion. Celui-ci moud et commercialise des produits locaux issus de l’agriculture biologique à 15 km de son exploitation, à travers une route départementale bordée de champs de colza en ce début de printemps. Auparavant, les produits des différents petits producteurs du coin étaient mélangés pour remplir le silo réservé aux produits sans gluten du moulin, haut d’une dizaine de mètres.
Sauf qu’il suffisait d’une récolte contaminée au prosulfocarbe pour que l’ensemble soit bon à jeter. À présent, les équipes de la meunerie demandent les résultats des analyses en amont, souvent porteuses de mauvaises nouvelles. « Le prosulfocarbe ruine toute une filière locale de sorgho et de sarrasin que nous essayons pourtant de faire travailler. La France importe ensuite des produits de Chine ou d’ailleurs », déplore Paul Getti, responsable filières du moulin.
Comme les deux voisins, il a étudié au sein de la même école d’ingénieurs agronomes lyonnaise. Une formation commune pour des destins bien différents : un produit les réunit malgré eux, miracle pour l’un, fléau pour les deux autres.
Par
Thierry LEDRU
Le 30/04/2026
En fait, je pense que ce qui m'interpelle le plus, c'est de voir la confiance que les gens ont encore envers le gouvernement, de quelque bord qu'il soit.
Ce sont les financiers qui gouvernent, c'est à dire les lobbies qui distribuent des sommes considérables pour atteindre leur but. Et ces buts ne sont pas en notre faveur, ni celle des agriculteurs, ni celle des consommateurs, ni celle de la nature. Alors, oui, je conçois que les articles qui se succèdent n'ont rien de réjouissant mais de quoi pourrais je bien parler alors que ça occupe l'essentiel de mes pensées, de mes lectures, de mes recherches.
J'en suis même arrivé à avoir mis de côté l'écriture du tome 4 de la quadrilogie.
Autant je trouve les guerres effroyables, autant celle au Moyen Orient, si elle pouvait avoir un impact majeur sur l'économie mondiale, je pense que j'en arriverais à me réjouir, malgré toutes les difficultés que ça engendrerait dans la population. De savoir que les avionneurs ont déjà commencé à réduire leur nombre de vols en raison des limites de kérosène disponible est pour moi une excellente nouvelle. Que le marché des engrais et des pesticides commence à être tendu a le même effet. Que les pénuries en hélium ralentissent la fabrication de ces millions de smartphones, ordinateurs et autres hightech, j'espère juste que ça incitera les gens à arrêter de changer de matériel tous les ans juste pour avoir un gadget de plus àç leur disposition. Personnellement, mon ordi a plus de dix ans (acheté d'occasion) et mon smartphone est un appareil reconditionné. Pas de télévision, une voiture qui n'a quasiment aucune électronique, un MP3 qui doit dater des années 2010...
Quant au sujet même de cet article de "Reporterre", il m'amène juste a penser qu'en habitant dans une zone où les vergers pulullent, il est probable que notre potager ne soit pas vraiment bio et c'est affreux.
https://reporterre.net/Pulverisation-des-pesticides-l-Etat-promeut-un-outil-defaillant-concu-par-un-geant-du
Pulvérisation des pesticides : l’État promeut un outil défaillant… conçu par un géant du secteur

Les pouvoirs publics mettent en avant un outil numérique « d’aide à la décision » de pulvérisation de pesticides, élaboré par une multinationale du secteur. Censé servir à respecter la réglementation, il présente un manque de fiabilité flagrant.
Benoît Merlo s’acharne jusqu’à ce que la nuit tombe à désherber mécaniquement ses champs à Saint-Didier-d’Aussiat (Ain) pour cultiver les meilleurs produits bio. Sauf qu’en 2025, il n’a pas pu vendre sa récolte de sorgho, une céréale sans gluten, victime collatérale de la pulvérisation par son voisin d’un herbicide, comme Reporterre l’a dévoilé. Le nom du coupable ? Le prosulfocarbe, vendu par Syngenta.
Son complice ? L’outil numérique d’« aide à la décision » Quali’Cible, mis à disposition par… Syngenta. L’application web a donné le feu vert à son voisin pour arroser sa parcelle de ce produit chimique alors que la réglementation ne le permet pas. Celle-ci exige de ne pas utiliser cet herbicide extrêmement volatil à moins de 500 mètres ou 1 kilomètre — selon les circonstances — des cultures non ramassées à l’automne, période de pulvérisation massive des exploitants intensifs de céréales et de pommes de terre, notamment. Sauf que le champ de Benoît Merlo se situe seulement à une centaine de mètres de celui de son voisin.
Quali’Cible aurait dû le prendre en compte et afficher un avertissement en rouge, et donc mettre un stop à la pulvérisation pour limiter le risque de contamination : l’outil propose un code couleur aussi simple qu’un feu de circulation pour conseiller sur l’usage particulièrement complexe, du fait de la pollution environnante qu’il provoque, du deuxième pesticide le plus utilisé en France juste derrière le glyphosate.
« Le fabricant ne devrait pas être à la fois juge et partie »
En février 2026, Quali’Cible ne prenait toujours pas en compte sa parcelle, Benoît Merlo l’a vérifié sur la page internet dédiée. Alors il s’est ému de la problématique auprès d’Annie Genevard, par courrier. Dans sa réponse datée du 19 mars 2026, la ministre de l’Agriculture reconnaît le manque de fiabilité apparent de Quali’Cible puisqu’elle écrit avoir demandé à « la firme qui gère cet outil » de « procéder sans délai à une actualisation de ses données parcellaires » à l’occasion d’un rendez-vous qui aurait eu lieu la veille, comme elle l’indique.
La société Syngenta s’y est-elle attelée ? Le numéro 1 de l’agrochimie en France n’a pas répondu aux questions de Reporterre. Mais surtout, comment ces géants ont-ils réussi à s’imposer auprès des pouvoirs publics comme acteurs de référence du bon usage de leurs propres produits chimiques et contrôler ainsi tous les maillons de la chaîne, de la fabrication aux recommandations d’utilisation ?
Dans tous les cas, l’État n’a pas à se défausser, selon Julien Jansen, agriculteur bio à Civray (Cher). Avec regret, il a arrêté la culture de sorgho, « trop risquée », après avoir subi une contamination au prosulfocarbe deux années d’affilée, en 2024 et en 2025.
« Le problème, c’est de déléguer au privé la surveillance de l’utilisation dans les clous des pesticides. Le fabricant ne devrait pas être à la fois juge et partie », déplore le paysan bio.
Un service mis à disposition gratuitement et promu par l’État
Quali’Cible est même mis en avant par l’État sur ses plaquettes d’informations à destination des agriculteurs dans le cadre du plan gouvernemental de réduction de l’usage des pesticides Ecophyto.
« Syngenta s’est chargé de la rédaction des parties sur les conditions d’utilisation de Quali’Cible, puis nous avons tout relu. Cet outil numérique est bien utile même si c’est le privé qui l’a conçu. En plus, il est gratuit », assume Adeline Chastrusse, cheffe du service agronomie Ecophyto à la chambre d’agriculture des Pays-de-la-Loire qui a élaboré la fiche technique sur le prosulfocarbe.
Dans le document, le site de la firme apparaît, de même que son numéro payant « conseils pro ». Concernant ce coup de publicité offert par l’État à un géant des pesticides, « il s’agit juste d’un petit encadré », minore-t-elle.

Dans la plaquette Ecophyto fournie par les services publics, l’outil développé par Syngenta.
« Les producteurs de pesticides n’ont aucune obligation de fabriquer des outils de conseil à la pulvérisation et l’État n’a pas considéré que ça relevait de ses fonctions d’aider au respect de la règle. Il y en a une mais la limite, c’est clairement que l’État ne se donne pas les moyens d’aider à ce qu’elle soit bien appliquée ni de le vérifier », dénonce Xavier Reboud, chercheur en agroécologie au sein de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.
Interrogée sur les garanties de sûreté de Quali’Cible présenté comme « un outil pour aider au respect de la réglementation » alors qu’il peut visiblement inciter à pulvériser à mauvais escient, Adeline Chastrusse renvoie vers Syngenta. Dans sa réponse à Benoît Merlo, la ministre de l’Agriculture indique : « J’ai demandé que, pour 2026, mes services ciblent particulièrement — et ce, à l’échelle nationale — l’utilisation du prosulfocarbe dans le cadre des contrôles effectués en France sur les conditions d’utilisation des produits phytopharmaceutiques. » Questionné par Reporterre sur ses objectifs et le nombre de contrôles réalisés en 2025, le ministère n’a pas répondu.
Des centaines de milliers d’euros en lobbying
Syngenta n’est pas la seule entreprise à proposer ce type d’outil. Les deux autres leaders du marché des pesticides, Bayer et BASF, proposent aussi les leurs, à grands renforts de lobbying. Les trois principaux producteurs dans l’Hexagone dépensent tous les ans, chacun, entre 100 000 et 500 000 euros pour faire pression sur les décideurs publics, selon le registre de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique.
Reporterre l’a épluché et a étudié leurs actions d’influence déclarées, comme demander de « prendre en compte les nouvelles techniques d’application de précision dans les processus d’évaluation des produits phytopharmaceutiques et soutenir leur mise en œuvre par les agriculteurs », s’agissant de Syngenta.

La page d’accueil de l’outil de Syngenta. © Mathieu Génon / Reporterre
Des éléments de langage censés faire passer la pilule de la poursuite de l’usage des pesticides, qui serait « raisonné », repris par le ministère de l’Agriculture. En réalité, l’agriculture dite « de précision » n’empêche pas de contaminer ni les champs des agriculteurs voisins, ni même nos potagers.
La firme signale avoir également œuvré à « présenter les activités et les solutions de Syngenta pour accompagner la transition agro-écologique et renforcer la maîtrise des risques ». « Ces outils numériques comme Quali’cible sont mis en avant comme instruments pour maîtriser les risques et contribuent à la stratégie des vendeurs de pesticides de se présenter comme acteurs responsables pour blanchir leur image, afin de rester au cœur des prises de décisions et d’éviter les interdictions de leurs produits », traduit François Veillerette, porte-parole de l’association Générations futures.
Vous êtes témoin de faits ou d’agissements qui méritent l’attention du grand public ? Contactez Reporterre de manière sécurisée.
Les autres fabricants labourent aussi le terrain depuis longtemps. BASF, qui a refusé de répondre à nos questions, a signifié à la HATVP avoir présenté les avantages de son « nouveau système de pulvérisation intelligente pour une utilisation réduite des herbicides » dès 2023.
En 2021, le deuxième plus gros vendeur de pesticides en France, Bayer, a mentionné sur le registre « sensibiliser les pouvoirs publics sur la nécessité de soutenir l’innovation pour développer des alternatives pouvant contribuer à la réduction d’utilisation des produits phytosanitaires ».
« Les fournisseurs de produits phytosanitaires ne sont pas fous, ils savent qu’ils doivent inciter à en réduire l’usage et développer des outils pour éviter les problèmes et ainsi, que leur substance active ne soit interdite », analyse Baptiste Buatier, le voisin de Benoît Merlo, le paysan bio à la récolte de sorgho souillée. L’agriculteur a accepté de recevoir Reporterre dans sa ferme, qu’il a reprise cinq ans auparavant.

« Les fournisseurs de produits phytosanitaires ne sont pas fous, ils savent qu’ils doivent inciter à en réduire l’usage », dit Baptiste Buatier. © Mathieu Génon / Reporterre
Le trentenaire connaît particulièrement bien les méthodes et outils numériques des géants des pesticides pour avoir travaillé chez Bayer en apprentissage pendant près de trois ans. Interrogé sur ce mélange des genres entre son rôle de fabricant et de conseiller en agrochimie, le puissant groupe allemand se dérobe en indiquant que l’un de ses outils utilisé dans les vignes, Movida GrapeVision, « ne formule pas directement de recommandation d’intervention, mais apporte des éléments de pilotage clés permettant aux viticulteurs d’ajuster leur stratégie de protection ».
Ce type de solutions numériques est utilisé comme référence en coopérative, où Baptiste Buatier a également exercé avant de s’installer. Il s’agit d’une courroie de transmission essentielle sur le terrain : elle joue à la fois le rôle direct de prescriptrice et celui de vendeuse de pesticides aux agriculteurs.
« La coopérative relaie les arguments des fabricants, qui missionnent des équipes commerciales pouvant s’apparenter à celles des visiteurs médicaux », dénonce François Veillerette. D’ailleurs, Bayer reconnaît bien auprès de Reporterre « former les distributeurs à l’utilisation et au fonctionnement des outils digitaux ». Pour le leader de l’industrie agrochimique mais aussi pharmaceutique, une même stratégie d’influence payante.
Par
Thierry LEDRU
Le 26/04/2026
Deuil écologique : les cinq étapes à connaître
12 février 2026 par Alice
https://alice-ecologie.fr/deuil-ecologique-etapes/
Nous sommes en 2026, et le constat est sans appel : voilà plus de trois décennies que la communauté scientifique s’époumone à nous alerter sur les conséquences dévastatrices de notre modèle de surconsommation. L’origine humaine de l’accélération du changement climatique ne fait plus débat, les rapports s’empilent et les records de température tombent les uns après les autres. Pourtant, collectivement, nous nous retrouvons dans une situation paradoxale, presque absurde : installés confortablement au volant d’une voiture lancée à pleine vitesse, nous voyons le mur se rapprocher inexorablement. Mais au lieu de freiner ou de donner un coup de volant salvateur, nous détournons le regard, augmentons le volume de la radio et appuyons sur l’accélérateur. Cette inertie ne relève pas de la bêtise, mais de mécanismes psychologiques profonds et complexes. Comprendre pourquoi nous ne réagissons pas rationnellement face au danger est la première clé pour déverrouiller l’action climatique.
La nuance d’Alice — Le « deuil écologique » n’est pas un diagnostic médical, mais un cadre de lecture psychologique utile pour décrire des réactions observées face à la crise climatique. La littérature sur le climat montre surtout que le déni et la dissonance cognitive servent à réduire l’inconfort, pas à nier les données elles-mêmes.
En bref
Le paradoxe de l’inaction : Malgré les preuves scientifiques accablantes accumulées depuis 30 ans, nos comportements peinent à changer radicalement.
Le déni comme bouclier : Ignorer la réalité est un mécanisme de défense psychologique pour se protéger d’une vérité trop douloureuse, comparable à l’annonce de sa propre finitude.
La dissonance cognitive : Cette tension interne nous pousse à justifier nos actions polluantes (comme prendre l’avion) par des excuses irrationnelles pour préserver notre confort mental.
Les étapes du deuil écologique : Inspiré du modèle de Kübler-Ross, le processus traverse le déni, la colère, le marchandage et la dépression avant d’atteindre l’acceptation.
La colère, moteur ou frein ? : Le sentiment de trahison envers les générations précédentes ou les décideurs est une étape violente mais nécessaire vers la résilience.
Le déni face à l’urgence climatique : pourquoi nous préférons ignorer le mur
Lorsque Valérie Masson-Delmotte, climatologue émérite, affirmait qu’il fallait impérativement questionner nos choix de consommation pour contenir le réchauffement, la logique aurait voulu que nous changions tout, tout de suite. Pourtant, la réponse collective ressemble davantage à un gigantesque « Oui, mais… ». Ce phénomène de déni est fascinant par sa puissance. Il ne s’agit pas simplement d’un manque d’information, mais d’un refus inconscient d’intégrer une vérité qui remet en cause les fondements mêmes de notre existence et de notre confort.
Le chercheur Clive Hamilton, dans son ouvrage Why We Resist the Truth about Climate Change, a brillamment décortiqué ce mécanisme. Au-delà des lobbys industriels et des inerties politiques, il pointe du doigt une barrière psychologique individuelle : une vérité qui dérange est souvent trop lourde à porter. Accepter la réalité de la crise climatique en 2026, c’est accepter la fin d’un monde, celui de l’abondance illimitée et de l’insouciance. Hamilton dresse un parallèle saisissant avec notre propre mortalité. Nous savons tous intellectuellement que nous allons mourir un jour, mais nous vivons au quotidien comme si nous étions éternels. Ce n’est que lorsque l’échéance devient imminente et inévitable que la prise de conscience opère réellement. Pour le climat, c’est identique : tant que le mur n’a pas été percuté, nous préférons regarder le paysage.
Les excuses que nous inventons pour maintenir ce déni sont légion et souvent créatives. Qui n’a jamais entendu — ou pensé — « De toute façon, si je change et que les Chinois ne font rien, ça ne sert à rien » ou encore « La technologie va nous sauver, inutile de paniquer » ? Ces phrases ne sont pas des arguments rationnels, mais des pare-feux mentaux. Elles servent à repousser l’angoisse et à maintenir le statu quo. C’est une protection contre la souffrance émotionnelle qu’engendrerait la pleine réalisation de la catastrophe en cours. Pour aller plus loin dans la compréhension de ces mécanismes à travers la culture, je vous invite à consulter notre sélection sur les œuvres cinématographiques majeures sur l’environnement, qui illustrent souvent ces conflits intérieurs avec brio.
La dissonance cognitive ou l’art de se mentir pour ne pas souffrir
Si le déni est le bouclier, la dissonance cognitive est la gymnastique mentale qui nous permet de le tenir à bout de bras. En psychologie sociale, ce concept désigne la tension interne insupportable que nous ressentons lorsque nos actes sont en contradiction flagrante avec nos valeurs ou nos connaissances. Dans le contexte actuel, c’est ce malaise diffus qui nous saisit lorsque nous nous considérons comme des « amoureux de la nature » tout en réservant un week-end à l’autre bout de l’Europe en avion low-cost.
Prenons un exemple concret et d’actualité : l’employé d’une grande compagnie aérienne ou d’une multinationale pétrolière. Cet individu a besoin de son salaire pour nourrir sa famille ; son travail lui donne un statut social et une identité. Comment réagit-il lorsqu’un reportage expose, preuves à l’appui, que son activité contribue directement à rendre la planète invivable pour ses propres enfants ? La violence de cette information crée une dissonance cognitive aiguë. Pour réduire cette tension, il a deux options : changer ses actes (démissionner, changer de vie) ou changer ses opinions (minimiser le problème).
L’être humain étant naturellement averse à la perte et au changement radical, la seconde option est majoritairement choisie. C’est ainsi que l’on construit des narratifs rassurants : « Oui, je travaille pour TotalÉnergies, mais regardez, nous investissons dans des projets solaires et nous avons aidé une école au Gabon en 2006 ». Ce processus de rationalisation permet de préserver l’estime de soi et de continuer à fonctionner au quotidien sans s’effondrer sous le poids de la culpabilité. C’est le même mécanisme qui s’active chez le consommateur qui refuse d’envisager la fin des voyages en avion comme une nécessité, préférant croire aux promesses lointaines de l’avion à hydrogène ou à la compensation carbone, dont on connaît pourtant les limites.
Le modèle de Kübler-Ross revisité : cartographie de nos émotions climatiques
Pour naviguer dans ces eaux troubles de la psychologie et climat, le modèle des cinq étapes du deuil, théorisé par la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross en 1969 dans son livre On Death and Dying, offre une grille de lecture pertinente, bien qu’il faille l’adapter. Initialement conçu pour décrire le cheminement des patients apprenant leur propre maladie incurable, il est aujourd’hui largement utilisé pour décrypter le deuil écologique. Ce terme désigne la douleur ressentie face à la perte des écosystèmes, des espèces et de la certitude d’un avenir stable.
Il est crucial de noter que, contrairement à une maladie incurable, le changement climatique n’est pas une fatalité absolue dont l’issue est binaire (la mort). Nous avons encore une marge de manœuvre, ce qui rend le deuil d’autant plus complexe : c’est un deuil actif. Cependant, les étapes émotionnelles traversées sont similaires. Nous passons du choc initial au déni, puis traversons des phases de colère, de marchandage, de dépression, pour espérer atteindre l’acceptation et l’action. Ce cheminement n’est pas linéaire ; nous pouvons faire des allers-retours entre ces états selon les nouvelles du jour ou notre fatigue mentale.
INTERACTIF
Duel Psychologique
Explorez les nuances entre le deuil intime et la douleur liée à la crise climatique. Cliquez sur les dimensions ci-dessous.
Deuil Classique
Perte personnelle irréversible (décès, rupture).
Focalisation : Passé
Deuil Écologique
Perte environnementale (biodiversité, lieux) et incertitude radicale face au futur.
Focalisation : Futur & Collectif
VS
Analyse Rapide
Alors que le deuil classique regarde en arrière vers ce qui est fini, le deuil écologique regarde anxieusement vers l'avant.
Voici comment ces étapes se manifestent spécifiquement dans le contexte de la crise environnementale :
Le Déni : « Le climat a toujours changé », « Ce n’est pas si grave ». C’est le refus de voir la réalité.
La Colère : « Pourquoi personne ne fait rien ? », « Ils nous ont menti ! ». Recherche de coupables.
Le Marchandage : « Je vais trier mes déchets, mais je garde mon SUV », « La fusion nucléaire nous sauvera ». Tentative de négocier avec la réalité pour ne pas trop perdre.
La Dépression : « C’est foutu », « À quoi bon ? ». Sentiment d’impuissance et éco-anxiété profonde.
L’Acceptation : « La situation est grave, mais je fais ma part », « Je construis de la résilience ». Lucidité et action constructive.
De la sidération à la colère : l’explosion émotionnelle nécessaire
Une fois la carapace du déni fissurée, c’est souvent la colère qui jaillit, telle une éruption volcanique. Cette étape est particulièrement visible chez les jeunes générations ou chez ceux qui viennent de « se réveiller » face aux données climatiques. La violence du changement demandé est telle qu’il est impossible de rester placide. Cette colère se dirige tous azimuts : contre les gouvernements inactifs, contre les multinationales prédatrices, mais aussi, de manière plus intime et douloureuse, contre ses propres proches.
Le conflit intergénérationnel est ici central. Comment ne pas ressentir de l’amertume en réalisant que nos parents ou grands-parents savaient, ou auraient pu savoir, et n’ont rien fait ? La question « Pourquoi n’avez-vous pas agi ? » résonne lors des repas de famille, créant des fractures parfois profondes. De l’autre côté, les jeunes parents d’aujourd’hui sont confrontés à une culpabilité dévorante : comment expliquer à son enfant, dans 20 ans, que l’on a continué à vivre « comme avant » alors que les voyants étaient au rouge ? Cette colère est le symptôme d’un sentiment de trahison et d’abandon, une réaction saine face à une menace existentielle ignorée par ceux qui étaient censés nous protéger.
Cependant, rester bloqué dans cette colère peut être destructeur et mener au burnout militant. Il est essentiel de reconnaître cette émotion, de la valider, mais aussi d’apprendre à la canaliser pour qu’elle devienne un moteur de revendication plutôt qu’un poison mental. Si vous ressentez ces émotions de manière envahissante, sachez qu’il existe des solutions pour apaiser l’éco-anxiété et transformer cette rage en énergie créatrice.
Trois gestes concrets pour traverser le deuil écologique
Le deuil écologique éclaire une réalité simple : la prise de conscience ne suffit pas toujours à produire un changement durable. Dans les faits, l’enjeu se joue à la fois dans l’acceptation psychologique et dans la sobriété des usages, car l’empreinte carbone dépend aussi des infrastructures, des choix de conception et de la durée de vie des objets. Les gestes individuels restent utiles lorsqu’ils sont mesurables et reliés à des leviers plus larges, notamment côté écoconception et consommation réelle.
Nommer la réaction dominante — Dans les modèles de deuil, 5 phases reviennent souvent ; les repérer aide à sortir du flou émotionnel et à réduire la dissonance cognitive.
Réduire l’exposition aux contenus anxiogènes — Une étude de l’ADEME rappelle qu’un email avec pièce jointe de 1 Mo émet environ 19 g de CO2 ; alléger les flux numériques limite une partie du bruit informationnel.
Allonger la durée de vie des appareils — Selon l’IEA, prolonger l’usage d’un smartphone de 1 an peut éviter environ 25 % d’émissions liées à son cycle de vie, en moyenne.
Le travail psychologique compte, mais l’impact climatique ne se joue pas seulement dans la sphère intime. En réalité, les plus gros leviers restent la production d’énergie, l’organisation des mobilités, l’écoconception des services et la durée de vie des équipements. Les gestes personnels peuvent diminuer l’empreinte à la marge et rendre l’action plus cohérente, sans masquer le poids des systèmes. Pour un repère sur les ordres de grandeur du numérique, un point d’entrée utile reste le bilan environnemental publié par l’ADEME.
Le marchandage et l’illusion de la solution technologique
Avant de sombrer dans la tristesse ou d’atteindre la sérénité de l’action, nous passons presque inévitablement par la phase de marchandage. C’est l’étape de la négociation avec nous-mêmes et avec les lois de la physique. Nous tentons de trouver des compromis pour retarder l’échéance du changement radical. C’est le règne des « petits pas » isolés utilisés comme justification pour ne pas faire les « grands sauts ».
Le marchandage s’exprime par des phrases types : « Je ne prends plus l’avion qu’une fois par an, c’est déjà bien, non ? » ou « Ma banque a promis de réduire ses investissements fossiles de 10%, donc mon épargne est verte ». C’est une tentative désespérée de garder le contrôle, de se dire que l’on peut conserver notre mode de vie actuel moyennant quelques ajustements mineurs à la marge. C’est aussi à ce stade que le technosolutionnisme bat son plein : on veut croire aveuglément que la capture de carbone ou la géo-ingénierie nous dispensera de la sobriété.
Ce stade est humain, mais il est dangereux s’il dure trop longtemps, car il nous maintient dans l’illusion que l’on peut négocier avec le climat comme on négocie un contrat. Or, l’atmosphère ne fait pas de politique et ne signe pas de compromis. Passer cette étape demande du courage : celui d’admettre que les demi-mesures ne suffiront pas et que la technologie, bien qu’utile, ne sera pas le deus ex machina qui nous sauvera de nous-mêmes. C’est souvent l’échec de ce marchandage face à la réalité des chiffres qui précipite ensuite vers la phase de dépression — ou « solastalgie » — que nous aborderons plus en détail dans la seconde partie de ce dossier, avant d’explorer les chemins lumineux de l’acceptation et de la reconstruction.
Catégories Comprendre l'écologie
Les ouvrages essentiels pour comprendre l’Environnement et le Climat
"Printemps silencieux" de Rachel Carson
Par
Thierry LEDRU
Le 25/04/2026
Des printemps silencieux, année après année. Quant à ceux et celles qui clameraient que "si, si, on entend encore des oiseaux", je les renvoie à l'article précédent.
Ici, j'ai installé des nichoirs (huit), de différentes tailles, pour différentes espèces : mésanges charbonnières, mésanges à tête bleue, sitelles, pinsons, bouvreuils. Deux sont habités...Et ça n'est pas une question de dimension ou d'emplacement, je sais ce dont ils ont besoin. C'est juste qu'il n'y a quasiment pas d'oiseaux. On habite dans ce qui s'appelle "l'Ardèche verte"... Oui, c'est vert mais c'est vide.
https://reporterre.net/Printemps-silencieux-comment-un-livre-a-bouleverse-la-lutte-ecolo
« Printemps silencieux » : comment un livre a bouleversé la lutte écolo

En 1962, la parution du livre de la biologiste Rachel Carson fit l’effet d’un coup de tonnerre. Son alerte sur les pesticides a conduit à l’interdiction du DDT, et est devenue une référence incontournable de l’écologie politique.
Pionnière de l’écologie, Rachel Carson publiait Printemps silencieux le 27 septembre 1962. Reporterre revient en 3 articles sur l’histoire et les travaux de cette femme visionnaire. Le 1ᵉʳ est ici et le 3ᵉ là.
« Il y avait un étrange silence dans l’air. Les oiseaux par exemple — où étaient-ils passés ? On se le demandait, avec surprise et inquiétude. Ils ne venaient plus picorer dans les cours. Les quelques survivants paraissaient moribonds ; ils tremblaient, sans plus pouvoir voler. Ce fut un printemps sans voix. » En très peu de mots, Rachel Carson a tout dit : la beauté de la nature, le déchirement intime lié à sa destruction, le calme avant la fin du monde.
Nous étions le 27 septembre 1962 quand la biologiste américaine a publié Printemps silencieux (Silent spring en version originale), premier livre consacré aux effets désastreux des pesticides et du productivisme agricole sur le vivant. Ces 300 pages mêlant descriptions sensibles des campagnes américaines, témoignages d’habitants et références scientifiques pointues se sont particulièrement intéressées aux dégâts causés par un insecticide : le « dichloro-diphényl-trichloroéthane », mieux connu sous le nom de « DDT ». Extinction de la biodiversité, développement insidieux de cancers chez les humains… L’autrice a raconté comment ce « biocide », promu cyniquement par les dirigeants américains et l’industrie agrochimique à partir des Trente glorieuses, a tout anéanti sur son passage.
C’est que, « dans la nature, tout est lié » : Rachel Carson a décrit un monde, notre monde, où, sous l’effet des pesticides, « la puce meurt d’avoir mordu le chien, l’insecte est asphyxié par l’arôme de la plante, l’abeille rapporte à sa ruche un nectar empoisonné, et fabrique du miel vénéneux ».

Rachel Carson a été parmi les premières à voir dans la disparition des oiseaux un indicateur du déclin de la biodiversité, souligne le président de la Ligue de protection des oiseaux. © P-O. C./ Reporterre
Cet essai, vendu depuis à plus de 2 millions d’exemplaires et traduit en 30 langues, a eu l’effet d’une bombe : en 1972, l’agence de protection de l’environnement des États-Unis, créée deux ans plus tôt, a interdit l’usage agricole du DDT sur le continent. En France, cette décision a été prise en 1971. De quoi donner très vite à Printemps silencieux le statut de boussole et de référence incontournable dans les milieux écolos.
« Sans ce livre, [qui] a changé le cours de l’histoire, le mouvement écologiste aurait pu être largement retardé — ou tout simplement ne jamais voir le jour », écrit même l’ex-vice-président américain Al Gore dans l’introduction d’une réédition française proposée par Wildproject, en 2009. Mais quelle a été son influence en France, où il fut disponible aux éditions Plon à partir de 1963 ?

Un chevalier à pattes jaunes, dans la Réserve nationale de vie sauvage Rachel Carson, aux États-Unis. Domaine public / U.S. Fish and Wildlife Service Northeast Region
« C’est vraiment un livre qui est fondateur de l’écologie moderne : Rachel Carson a fait faire un bond de géant à l’écologie en ce qui concerne la compréhension de la nature et le fait que tout est interdépendant », explique François Veillerette, directeur de Générations futures, association de défense de l’environnement. Co-auteur de Pesticides : révélations sur un scandale français (Fayard, 2007, avec Fabrice Nicolino), le militant évoque auprès de Reporterre « un bouquin absolument visionnaire », tant au niveau de son contenu que de la méthodologie employée par l’autrice. « Ce livre a inspiré beaucoup de personnes sur leur façon d’écrire et de travailler : Rachel Carson avait compris avant tout le monde qu’il est essentiel pour le public de pouvoir lire et étudier la science. »
Un avis partagé par la philosophe Catherine Larrère, autrice de Penser et agir avec la nature : une enquête philosophique (La Découverte, 2015) : « À l’époque, elle a fait le travail que fait le Giec aujourd’hui : elle a réuni et rendu publiques de nombreuses publications scientifiques qui avaient été publiées avant la guerre, et qui étaient très peu connues jusqu’ici. » Pour cette spécialiste des questions éthiques et politiques liées à la crise environnementale, Rachel Carson était en fait une « lanceuse d’alerte » : « Avec ce livre, c’est la première fois qu’il est aussi clairement dit que les applications techniques de la science dans des buts productivistes sont dangereux pour la nature et pour l’homme. Et puis, elle met également en avant un autre enjeu extrêmement important, toujours d’actualité aujourd’hui : le droit au savoir des personnes qui subissent les conséquences de cette pollution. »
La disparition des oiseaux, une « peine personnelle »
Catherine Larrère loue ainsi un essai « scientifiquement impeccable », qui réussit en outre le prodige d’être agréable à lire. Dans ce livre où l’on croise des rouges-gorges et des pélicans, des ratons-laveurs et des poissons, des herbes folles et des rivières, de nombreux passages sont en effet déchirants de beauté… et de tristesse. « Elle est un véritable écrivain, qui transmet son amour de la nature : elle parle du monde vécu, et de la nature qu’il y a autour d’elle aux États-Unis. Par exemple, elle raconte à quel point la disparition des oiseaux provoque chez les gens une peine personnelle, ce qui est extrêmement important », dit la philosophe.
D’autant que pour Allain Bougrain Dubourg, président de la Ligue de Protection des Oiseaux (LPO) depuis 1986, la biologiste a été l’une des premières à alerter sur « le fait que le déclin de l’oiseau pouvait conduire au déclin de l’humanité » : « De nos jours, les oiseaux sont considérés scientifiquement comme les indicateurs de l’état de la biodiversité au niveau européen, et son travail y a grandement contribué. Elle a été précurseure sur cette question de façon admirable. »
Pour le militant, Printemps silencieux s’inscrit ainsi pleinement dans l’histoire de la LPO : « On s’envoyait des références utiles pour le combat que nous avions à mener, et ce livre en faisait partie. Il a éclairé et continue à éclairer nos consciences d’ornithologues. » Allain Bougrain Dubourg souligne aussi comment Rachel Carson « a prouvé que l’engagement peut être utile et fertile ». « Après la sortie de son livre, le DDT a été interdit. Elle nous montre l’exemple, en invitant chacun d’entre nous à s’engager à sa mesure », s’enthousiasme-t-il.

Fleurs, insectes, oiseaux : l’effacement de certaines espèces entraîne celui des autres. En montrant que dans la nature tout est interdépendant, Rachel Carson a fait faire « un bond de géant » à l’écologie. © P-O. C./ Reporterre
Arnaud Swchartz, président de France nature environnement (FNE), est un peu plus mesuré : « Il est certain que ce livre a eu un effet de détonateur, tant aux États-Unis qu’en Europe, où l’agriculture fortement mécanisée et utilisatrice d’intrants chimiques était en train de se déployer. En outre, il a permis que, dans la société, le sujet des pesticides soit abordé au-delà des milieux associatifs et militants. Mais il ne faut pas non plus surestimer son influence : par exemple, sur la décennie 2008-2018, au lieu de diminuer de 50 % son usage des pesticides, la France l’a augmenté de 25 %… »
Le militant souligne également tout le travail effectué par de nombreuses associations de protection de la nature avant la publication de l’ouvrage : « Ce livre n’arrive pas comme un ovni ou par hasard, son autrice faisait déjà partie d’une communauté de pensée et d’action dans son pays. À l’époque, il y avait déjà beaucoup de choses qui se passaient, avec notamment des personnes engagées dans tout un tas d’alternatives, notamment en agriculture biologique. » Catherine Larrère, elle, cite Notre environnement synthétique, livre du philosophe américain Murray Bookchin sorti quelques mois avant Printemps silencieux — sans connaître le même succès.
« Elle a largement participé à la prise de conscience »
Martine Laplante, engagée de longue date chez les Amis de la Terre — elle en fut la présidente de 2009 à 2013 —, évoque de son côté Ivan Illich, ou encore Jacques Ellul : « Il y avait plein de mouvements qui s’élevaient derrière elle, avec d’autres auteurs qui ont travaillé sur le productivisme et la technique au début des années 70. Mais elle a largement participé à la prise de conscience sur les méfaits de l’agriculture intensive et chimique, tout en ayant la spécificité d’avoir montré l’interdépendance des enjeux. »
Selon elle, Rachel Carson fait ainsi partie des autrices qui ont largement influencé René Dumont, premier candidat écologiste à l’élection présidentielle, en 1974. « À la base, il était productiviste, avant de devenir un écologiste assez remarquable. Ce livre a pu inspirer un certain nombre de militants, dont des personnes engagées au sein des Amis de la Terre : Printemps silencieux est un livre ressource pour notre association », note Martine Laplante. Pour la militante, cet essai reste ainsi une lecture féconde en 2022 : « Tout ce qu’elle écrit est encore valable aujourd’hui. En fait, lire Printemps silencieux fait du bien et du mal à la fois. Du bien, car elle avait raison sur absolument tout. Du mal, car on voit que cela fait 60 ans que les problèmes sont mis sur la table, et que l’on en est pourtant toujours au même point. »
J'ajoute plutôt que c'est bien pire car justement, maintenant, on sait, on a le recul, les connaissances scientifiques, les alertes ont été lancées. Et rien n'y fait. Les oiseaux meurent par milliers, par centaines de milliers, par millions. Où sont passés les vanneaux qui emplissaient de leur murmuration le ciel de mon enfance ?
Le syndrome de la ligne de base fluctuante dans la nature
Par
Thierry LEDRU
Le 25/04/2026
J'ai connu des zones humides en Bretagne où j'ai passé mon enfance, des marais où foisonnait une diversité de faune et de flore dont je n'avais pas conscience et une fois adulte, j'ai voulu montrer ces lieux à nos enfants et à la place, j'ai découvert des lotissements et des zones commerciales, des périphériques et des ronds-points, des stations essence et des Mc Do.
Au printemps, dès les premières lumières du jour, le chant des oiseaux envahissaient l'espace, il était impossible de dormir avec une fenêtre ouverte. Aujourd'hui, c'est le silence qui m'empêche de dormir.
Lorsque je faisais le parcours Quimper-Chamonix en voiture, c'était toujours de nuit et je me souviens de cette "bouillie" d'insectes sur le pare-brise. Aujourd'hui, quand je vois un insecte écrasé, je me dis que je participe à une espèce en voie d'extinction et ça me ronge.
J'ai connu des côtes rocheuses où je pouvais courir sur des sentiers pendant des kilomètres et aujourd'hui, ils sont découpés en portions par des parkings immenses et des voies goudronnées pour accéder à la mer.
J'ai connu des vallées de montagne alors qu'elles n'étaient pas encore devenues des spots touristiques surpeuplés.
Ici, on a acheté un hectare de terrain, on est complètement isolé, des champs et des bois partout et pourtant, mes caméras infrarouge de nuit n'ont encore jamais photographié de hérissons ou de blaireaux, juste un renard et un chevreuil. Où sont passés les hérissons qu'on voyait si nombreux il y a dix ans ?
Je vais toujours en montagne et je cherche intensément les lieux préservés mais je n'en mets ici aucun récit ou description. J'ai lu un article qui annonçait une restriction des bivouacs en montagne, au bord des lacs, parce que les impacts sur la faune et la flore sont dramatiques.
Je ne m'habitue aucunement à ces désastres et je sais parfaitement que la situation actuelle n'est pas normale.
La disparition progressive de cette vie foisonnante que j'ai connue est un drame.
C'est pour moi d'une infinie tristesse.
A lire également ces deux anciens articles sur "l'amnésie environnementale"
L'amnésie environnementale (2)
Le syndrome de la ligne de base fluctuante dans la nature
Le syndrome de la ligne de base changeante décrit comment les communautés oublient les changements environnementaux passés, faisant passer un environnement dégradé pour naturel pour les générations futures.
1. Définition
Le syndrome de la ligne de base fluctuante désigne la tendance des individus et des sociétés à percevoir comme « normal » l’état actuel d’un écosystème, en oubliant ou en sous‑estimant les conditions passées. Chaque génération accepte comme référence les niveaux de biodiversité, de pollution ou de ressources qu’elle observe durant son enfance, ce qui conduit à une dégradation progressive masquée par l’impression que l’état actuel est naturel.
2. Origine du concept
Pierre Pauly (1995) : premier à formuler le terme shifting baseline syndrome dans le contexte de la pêche, en montrant que les pêcheurs jugent les stocks actuels comme normaux alors qu’ils sont déjà fortement réduits.
Depuis, le concept s’est étendu à la biologie de la conservation, à l’écologie marine, à la gestion des forêts, à la qualité de l’air et à d’autres domaines environnementaux.
3. Mécanismes psychologiques et sociologiques
Mémoire sélective : Les souvenirs d’environnements riches en biodiversité s’estompent avec le temps.
Normalisation : Les changements graduels sont perçus comme des variations naturelles.
Transmission culturelle : Les connaissances écologiques sont transmises de génération en génération sans référence historique précise.
Biais de disponibilité : Les informations les plus récentes sont les plus accessibles et influencent les jugements.
4. Exemples concrets
Pêche : Diminution des tailles moyennes de poissons; les jeunes pêcheurs considèrent les stocks actuels comme normaux.
Forêts : Réduction de la surface des forêts anciennes; les habitants des zones rurales voient les forêts fragmentées comme le paysage habituel.
Coraux : Dégradation des récifs coralliens; les touristes jugent les récifs blanchis comme « naturel ».
Qualité de l’air : Augmentation progressive des particules fines en milieu urbain; les citadins acceptent un niveau de pollution plus élevé comme la norme.
5. Conséquences
Sous‑estimation de la perte de biodiversité : les politiques de conservation peuvent viser des objectifs déjà dégradés.
Mauvaise allocation des ressources : les budgets sont alloués à la « gestion » d’un état déjà altéré, au lieu de viser la restauration.
Perte de résilience : les écosystèmes sont moins capables de résister aux chocs (climat, invasions biologiques) lorsqu’ils sont déjà affaiblis.
Par
Thierry LEDRU
Le 24/04/2026
J'en ai déjà parlé ici : Des pluies de pesticides
Les études s'enchaînent, les scientifiques alertent. Et ils dépriment. Tout autant que les pollinisateurs qui disparaissent.
Effrayant.
https://reporterre.net/Il-pleut-litteralement-des-pesticides-18-scientifiques-alertent-sur-les-dangers-de-la-loi
« Il pleut littéralement des pesticides » : 18 scientifiques alertent sur les dangers de la loi Duplomb pour les pollinisateurs

Dans une tribune, 18 scientifiques appellent à protéger les pollinisateurs, menacés par les pesticides. À l’origine de cette initiative, Bertrand Schatz revient sur le fossé qui se creuse entre science et décisions politiques.
« La France doit privilégier la protection des pollinisateurs plutôt que l’utilisation des pesticides. » Tel est le titre d’une lettre signée par dix-huit scientifiques français et publiée le 23 avril dans la revue Science. Les chercheurs y rappellent les données scientifiques alarmantes : les populations d’insectes pollinisateurs, essentiels dans les écosystèmes, s’effondrent, et ce déclin est en grande partie dû aux pesticides.
Dans ce contexte, la tentative de réintroduire deux insecticides néonicotinoïdes dangereux en France, via la loi Duplomb, est pour eux un non-sens total. Ces réintroductions, d’abord censurées par le Conseil constitutionnel, sont en passe de revenir en force via le vote d’une loi Duplomb 2, au mépris des faits.
Alors que l’on sait que des alternatives aux pesticides existent, les scientifiques appellent les législateurs français et européens à — enfin — mener « des politiques conformes au consensus scientifique ».
Bertrand Schatz, directeur de recherche au CNRS, dirige le groupement de recherche Pollinéco, qui fédère plus de 250 scientifiques français, belges et suisses spécialistes en écologie des pollinisateurs. Il est à l’initiative de cette lettre et explique à Reporterre les dangers du fossé qui ne cesse de se creuser entre la science et les décisions politiques.
Reporterre — De nombreux scientifiques se sont déjà exprimés contre la loi Duplomb ces derniers mois. Qu’est-ce qui vous a poussé à publier cette nouvelle lettre dans Science ?
Bertrand Schatz — L’impression de vivre en pleine dystopie. Nous étions en pleine semaine d’évaluation de la situation des abeilles sauvages, pour établir la prochaine liste rouge des espèces d’abeilles sauvages menacées avec les critères de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Et la même semaine, on voit surgir cette nouvelle loi Duplomb qui insiste pour réintroduire deux néonicotinoïdes. C’est juste l’inverse de ce qu’il faut faire.
On constate que de nombreuses espèces d’abeilles sauvages sont menacées, que leurs populations diminuent. Et on travaille à trouver des solutions pour restaurer leurs milieux, mais tous ces efforts sont balayés tant qu’on continue d’appliquer des pesticides.
C’est très frustrant en tant que chercheur : on n’a jamais disposé d’autant de données, de rapports internationaux et nationaux, de l’IPBES par exemple, et de listes rouges qui nous disent tous que les espèces sont de plus en plus menacées, notamment les pollinisateurs. Et les pesticides sont une des principales menaces pour ces pollinisateurs. On est là pour éclairer les décisions publiques et on a l’impression que les décideurs ne tiennent pas compte de nos travaux.
Le message d’alerte lancé par la science est brouillé par la propagande de l’agro-industrie et de ses relais, qui prétendent que les néonicotinoïdes réintroduits sont beaucoup moins dangereux que d’autres. Comment contrer ces discours relativistes, qui s’appuient notamment sur l’expertise de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, l’Efsa, qui pointe des incertitudes mais ne s’oppose pas à l’utilisation de ces produits ?
Il y a de nombreux trous dans la raquette de l’évaluation de l’Efsa. Elle mesure le taux de létalité des abeilles après quarante-huit heures d’exposition à un pesticide. Mais quid après des mois, voire après des années d’exposition de générations d’abeilles ? De plus, l’évaluation est faite uniquement sur l’abeille domestique, qui est une espèce hyper résistante, et sociale, donc en capacité d’être aidée par ses congénères en cas de faiblesse. À l’inverse, avec une espèce d’abeille sauvage solitaire plus fragile, si on perd un mâle ou une femelle, c’est toute une microcolonie qui est menacée.
« Dans un verger, une abeille peut être exposée des dizaines de fois au même pesticide »
Autre grosse limite : chaque pesticide est testé sur les abeilles en les exposant une seule fois. Alors que dans un verger, une abeille peut être exposée des dizaines de fois au même pesticide. Sur les pommiers, un traitement peut être passé une trentaine de fois, jusqu’à une fois par semaine lorsque les arbres sont en fleurs. Quel est l’effet de ces expositions répétées sur les pollinisateurs ? On n’en a aucune idée.
Sans parler de l’effet cocktail : l’Efsa ne teste même pas les effets que peuvent avoir deux pesticides associés sur une abeille, alors que les insectes sont exposés à des dizaines de substances dans l’environnement, dont on ne connaît pas non plus l’effet cumulé.
C’est toute la difficulté : la compréhension des interactions dans des milieux aussi complexes laisse nécessairement des incertitudes. Comment éviter le piège de ceux qui exigent des « preuves absolues » avant d’agir ?
Des preuves, sur le terrain, on en constate partout, tout le temps. On a des milliers de cas d’apiculteurs qui ont mis leurs ruches sur des vergers et dont les colonies sont mortes juste après le passage de pesticides. Ceux qui contestent ces effets ne sont jamais venus sur le terrain ou refusent de constater la réalité.
Et puis, il ne faut pas oublier l’approche « une seule santé », de plus en plus intégrée notamment par l’Organisation mondiale de la santé. La santé des espèces, celle des écosystèmes (communautés d’espèces, eau, sols) et la santé des humains sont toutes liées entre elles. Et on sait que les pesticides contaminent massivement tous les milieux.
« L’argument sur l’absence d’alternatives aux pesticides est simplement faux »
Il pleut littéralement des pesticides comme le montre le dernier rapport de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) sur le sujet. Le lien entre de nombreuses maladies humaines (cancers, maladies neurodégénératives) et les pesticides est de plus en plus direct, comme le montrent les rapports de l’Inserm.
Il y a d’autant moins de raisons de ne pas agir que l’on connaît des solutions. L’argument sur l’absence d’alternatives aux pesticides est simplement faux. De nombreux chercheurs travaillent au développement d’alternatives, à l’agroécologie. Les agriculteurs ont juste besoin de moyens financiers et d’accompagnement. On n’a aucune politique volontariste sur le sujet.
Outre la perte de leur valeur intrinsèque, quelles seraient les conséquences de la disparition des principaux insectes pollinisateurs ?
Les abeilles sauvages et les syrphes sont les deux contributeurs majeurs à la pollinisation, avec les abeilles domestiques bien sûr. Mais on trouve aussi de nombreux autres pollinisateurs, papillons, coléoptères, hyménoptères ou diptères. Tous sont essentiels si l’on veut conserver des écosystèmes et des paysages fleuris : 87 % des plantes dépendent, de manière plus ou moins importante, des pollinisateurs à l’échelle européenne. L’agriculture en a aussi besoin : 35 % des espèces cultivées dépendent de ces insectes pollinisateurs.
La bonne nouvelle, c’est que bien que beaucoup de ces espèces sont en régression (en abondance par espèce), elles n’ont pas encore disparu. Il y a donc encore un espoir, si l’on change radicalement de pratiques agricoles, de les voir à nouveau abondantes.
Par
Thierry LEDRU
Le 24/04/2026
Depuis une semaine, je ne pouvais plus poster de nouvel article.
J'avais un message de l'hébergeur "e-monsite" qui m'indiquait que j'avais atteint le "plafond" en nombre de pages et en nombre d'articles et que je devais passer sur un abonnement "professionnel" pour pouvoir continuer à utiliser le site.
De 45 euros par an, je devais passer à 66 euros.
Et comme je suis attaché à ce site au regard de tout ce qu'il contient de personnel et du nombre de gens qui viennent le lire quotidiennement, je suis donc passé en mode "professionnel" ^^
De toute façon, après avoir regardé d'autres offres sur des sites concurrents, celui-ci est à un tarif tout à fait honorable et je maîtrise quand même pas trop mal son usage. L'aide en ligne est de qualité dès lors que les responsables prennent en compte le fait que je suis à des années lumière d'un passionné de l'informatique.
Donc, l'histoire de ce blog continue.
Et si vous y trouvez un quelconque intérêt, ne vous privez pas de le partager à vos connaissances. Merci.
Par
Thierry LEDRU
Le 11/04/2026
A écouter, à lire et bien évidemment ne pas oublier le livre de Camus.
J'étais en Terminale littérature-philo quand je l'ai lu et l'association de ces deux phrases m'est restée, à tout jamais.
« Il faut imaginer Sisyphe heureux » car « la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d'homme. »
L'été de mes 17 ans, j'étais monté au sommet du Mont-Blanc, j'avais cette phrase en tête et le livre "Les conquérant de l'inutile" de Lionel Terray ne me quittait pas.
Le Sens du Sacré (2) (15/03/2013)
Oui, c'était inutile, absurde même puisque le sommet atteint, je devais redescendre. Mais je l'avais choisi, j'en étais conscient et ce que je découvrais de moi, là-haut, rien d'autre ne pouvait me l'enseigner. Je poussais consciemment ce rocher et je redescendais le chercher pour remonter ensuite. Et j'en étais infiniment heureux. Je le suis toujours.
J'ai retrouvé cet ancien article. Je n'en changerai pas un mot aujourd'hui :
"Il faut imaginer Sisyphe heureux. " (12/10/2011)
"Il faut imaginer Sisyphe heureux"
Vendredi 3 avril 2026
2 min restantes
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Provenant du podcast
Les punchlines de la philo (cliquer)
Par Thibaut de Saint Maurice
Si l’on cherche un vrai paradoxe, en voilà un, dans cette citation d'Albert Camus.
Sisyphe est un roi de l’Antiquité grecque qui a eu l’audace de tromper les dieux à deux reprises : il a enchaîné la Mort elle-même, puis s’est échappé des Enfers. Sa punition est à la mesure de son insolence : il est condamné par les dieux à rouler éternellement un rocher jusqu’au sommet d’une montagne. Et une fois arrivé en haut, il le voit redescendre de l’autre côté. Et doit donc recommencer. Tous les jours, éternellement et sans aucune raison. C’est l’image même de l’absurde, c’est-à-dire de ce qui n’a strictement aucun sens.
L’absurdité de notre vie humaine
Et c’est l’image dont Camus se sert pour penser toute l’absurdité de notre vie humaine. C’est ce qu’il développe dans son livre intitulé Le Mythe de Sisyphe , publié en 1942. Pourtant, la dernière phrase de ces 150 pages qui expliquent que la vie n’a pas de sens donné, que le monde reste silencieux face à nos questions et que l’espoir est une illusion, c’est : "Il faut imaginer Sisyphe heureux".
Alors moi je veux bien essayer. On peut tous essayer. Mais je ne vois pas bien comment, si nos vies sont absurdes, si nous ne faisons que pousser un rocher qui finit toujours par redescendre, je ne vois pas bien comment nous pourrions être heureux. Et surtout pourquoi il faudrait absolument nous imaginer que nous sommes heureux…
De la pensée positive ?
Ça ressemble à de la pensée positive un peu forcée : "Je vais bien, tout va bien". Ça en a l’odeur et le goût, mais ce n’est pas de la pensée positive. C’est même exactement l’inverse. Parce que Camus ne dit pas qu’il faut imaginer Sisyphe heureux comme une consolation. Il dénonce même nos tentatives de consolation comme des illusions. Pour lui, résoudre l’absurde par un saut vers la foi religieuse ou vers l’espoir d’un sens caché, c’est un "suicide philosophique". Il faut renoncer à l’espoir, refuser de se mentir sur sa condition. C'est justement depuis cette vérité-là que la joie devient possible. Facile à dire, me direz-vous, mais pas facile à comprendre.
Alors voilà comment ça marche. Dans son livre, Camus attire notre attention sur le moment de la descente : "C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse", dit-il. Après que le rocher a roulé en bas, Sisyphe redescend à son tour, les mains vides, conscient de ce qui l’attend. Il le voit, il le pense, et il y retourne quand même. Et c’est dans cette descente lucide que quelque chose bascule : en acceptant pleinement l’absurdité de sa tâche, Sisyphe la domine. Il cesse d’en être la victime passive. Les dieux ont voulu le punir par un supplice absurde ; il retourne cette absurdité contre eux en la regardant en face.
Le choix de la lucidité
Voilà, c’est pour cela qu’il faut imaginer Sisyphe heureux. Parce qu’au cœur de l’absurdité de sa vie, il lui reste cette lucidité comme une lumière dans la nuit. Et à notre tour, même quand nous n’y comprenons plus rien et que nous sommes submergés par l’absurdité de nos vies, même quand nous poussons, toutes et tous, les rochers de nos vies, nous pouvons faire le choix de la lucidité. C’est ce travail pénible qui recommence chaque lundi, cette douleur chronique qui bouffe les articulations, ces incompréhensions qui rongent nos relations ou, tout simplement, ces tomates qui n’ont plus de goût au cœur de l’été.
Dans ces combats dont nous ne voyons pas le bout, dans ces routines qui contaminent tout, Camus ne nous promet pas le grand soir d’un changement qui renverserait tout. Il nous dit seulement que la conscience que nous apportons à notre effort nous appartient, et que personne ne peut nous l’enlever. Imaginer Sisyphe heureux, c’est se rappeler que le bonheur n’attend pas que les choses s’arrangent. Il commence au moment où l’on cesse d’en être la victime et que l’on entre en résistance intérieure. Ou comme le disait le poète René Char : "La lucidité est la blessure la plus proche du soleil".
À écouter
L’espoir fait-il vivre ? Camus, "Il faut imaginer Sisyphe heureux"
Les Chemins de la philosophie
France Culture