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  • Pulsion de vie (2)

     

     

    Un article en collaboration avec Marie-Christine DEHOVE du site "FRENCHWRITERS"

    http://www.frenchwritersworldwide.com/authors-open-letter/pulsion-de-vie

    Pulsion de Vie

     

    tetesable

    Pulsion de vie.

     de Thierry Ledru


    La Vie est une pensée qui a pris forme, il y a bien longtemps, cette pensée sous-tend  deux voies indissociables l’une de l’autre, la première est la naissance de la vie (de la cellule), sa multiplication par division, créant ainsi une nouvelle cellule et la deuxième est la mort de la cellule programmée originellement pour une certaine durée de vie…

    Dans sa nature originelle, la vie est composée de pulsions de vie et de pulsion de mort. La biogénèse nous enseigne que le renouvellement de la vie est programmé ou formaté. Le compte à rebours a -t-il commencé ? comme Albert Jacquard nous l'enseigne.

    Si je m’en tiens à l’idée que la Vie est une pensée qui a pris forme, cela sous-entend que cette pensée contient deux voies :
    - Une pulsion de vie dont le but est de créer, de prolonger puis de renouveler.
    - Et une pulsion de mort.
    Pour que ce renouvellement se fasse, la mort a pour rôle de mettre un terme aux formes. Il était inconcevable que des formes apparaissent sans que celles existantes ne laissent leur place.

    Dans la pensée de la Vie, il y a une finitude des formes, mais pas de la Vie elle-même. C’est juste un remplacement afin que les formes existantes soient vivaces, exaltées, enthousiastes, lumineuses et soient dans un état favorable à l’idée du renouvellement. L’épuisement de la forme n’est pas compatible avec l’idée de reproduction. Le principe de la reproduction s’appuie sur des formes robustes. La Mort n’intervient pas comme une fin mais comme une évolution possible.

    Le remplacement implique l’éventualité d’une amélioration, d’un renforcement, d’une transformation nécessaire. Rien n’est figé parce que la Mort se charge d’éliminer l’ancien temporel afin que la Vie propose une suite elle-même provisoire, nourrit par des changements constants, aussi infimes soient-ils, ou aussi dérisoires dans le temps d’existence de cette forme.

    Le Temps de la Vie s’inscrit dans un système solaire dont la durée n’est pas accessible à notre cerveau. L’évolution de cette Vie n’est pas plus palpable. Tout juste une intuition malgré toutes les connaissances accumulées.Des savoirs qui progressent et se transforment eux aussi.  

    Cette mort a pourtant eu une conséquence néfaste dans ce système parfait.

    La pulsion de mort, générée par la pensée, est devenue chez l’homme une véritable addiction.

    Un enfant marche le long d’une haie. Il laisse traîner sa main dans les feuillages puis soudainement, il serre les doigts et arrache une feuille. Il la malaxe quelques secondes et la laisse tomber au sol.
    Pulsion de mort !
    Un geste irréfléchi ? Une action impulsive, très facile à réaliser, générant un sentiment de puissance qui vient renforcer l’identification de l’individu, cette irréalité du détachement envers la Vie.

    « Tu as écrasé cette chenille. C’était facile. Maintenant, refais-la. » Lanza del Vasto.
    « Je ne suis pas cette plante, je ne suis pas cette chenille. »
    Et se disant cela, l’enfant peut la blesser ou la tuer. Elle n’est pas « lui ».

    Effectivement, elle n’est pas « lui », mais elle porte une Vie identique à celle qui est en lui.
    Pour concevoir cette idée, il faut être habité par la pulsion de Vie. Cela implique un détachement envers cette identification formatée dont l’individu est abreuvé depuis sa naissance par l’éducation, la société, l’histoire antédiluvienne, des conditionnements répétés, le matérialisme mondialisé, l’idée consternante que les humains possèdent la Terre. Et par conséquent la Vie.    

    La pulsion de vie n’est pas la norme en vigueur dans le monde occidental. Elles l’est chez les Peuples Premiers, les kogis par exemple.


    La pulsion de mort a un impact incommensurable. Elle répond à des désirs immédiats d’identification et cette identification favorise le développement de comportements mercantiles. La pulsion de mort renforce le conditionnement qui consiste à présenter l’individu comme détaché de la Vie. Il y a lui et « l’environnement ».
    En étant éduqué comme une entité individuelle évoluant dans un environnement et non comme un fragment d’une entité originelle, une pièce infime d’une image immense et en dehors de laquelle il n’est rien, l’individu n’est pas amené à se tourner vers la pulsion de Vie mais bien au contraire à exploiter cette pulsion de mort qui exacerbe ce schéma de pensée éducatif.


    Les effets mercantiles se mettent en place dès lors que l’identification à l’individu est suffisamment ancrée pour que des désirs de puissance viennent l’alimenter. Posséder et détruire sont deux phénomènes révélateurs de ce formatage de la pensée.

    La possession matérielle va apporter à l’individu un renforcement de sa distinction, de cette croyance à son extériorité au regard du phénomène vital. En accumulant les biens, il comble inconsciemment le vide existentiel tombé en lui avec son rejet forcené du phénomène vital. Etranger au cœur de ce phénomène vital, il va s’engouffrer au cœur du matérialisme « vivant ». L’appartenance à des groupes sociaux renforce là encore l’identification étant donné qu’elle créé un miroir dans lequel l’individu s’observe. « Je suis comme ceux-là. »

    Tous les phénomènes sociaux, qu’ils soient politiques, économiques, religieux, consuméristes, médiatiques… sont des excroissances de cette pulsion de mort. Il s’agit tout simplement de renforcer sans cesse, en multipliant les supports, tout ce qui permet de combler le vide laissé par la perte de la pulsion de Vie et la perte de quête de sens.

     
    Là où le phénomène a pris une ampleur jamais perdue depuis, c’est lorsque certains individus totalement impliqués dans cette pulsion de mort se sont aperçus du bénéfice qu’ils pouvaient en tirer. Ils sont devenus « les Maîtres » à penser. Dans un schéma de pensées individualistes.
    La guerre en est l’exemple parfait : pouvoir, puissance, accumulation des richesses, extension des territoires, suprématie etc… Pour parvenir à ses fins, un conquérant, qu’il soit président élu, dictateur ou empereur doit avant tout accumuler des armes. Il faut des matières premières, des usines, des marchands. Des sommes colossales. Une fois les terres ravagées et la paix revenue, il faut reconstruire. Des sommes colossales et des bénéfices pour les exploitants.

    Et la mort et la détresse pour les exploités... La pulsion de mort dans toute son horreur. Les instigateurs des combats n’en seront pas les victimes. Il leur aura suffi d’utiliser les masses populaires, celles qui depuis leur naissance ont appris à être identifié à eux-mêmes, puis à une nation, à un drapeau, à des idées politiques, à tout un ensemble intellectuel, jusqu’à la déraison. Pensant avec les Maîtres en retirer des bénéfices. Aussi dérisoires soient-ils. L’essentiel étant de continuer à exister comme l’individu qu’ils ont appris à être.

    Il aurait été envisageable qu’à la suite de deux guerres mondiales dévastatrices, l’humanité s’engage dans un cheminement réfléchi au regard du Vivant. Il n’en a rien été. Rien de durable. La mondialisation spirituelle a été étouffée par la mondialisation matérielle.  

    En temps de paix, la pulsion de mort est également très profitable. Le principe est toujours le même. Pour exister, il faut posséder et combler le vide de la pulsion de Vie abandonnée. Les possessions matérielles sont là pour ça. L’individu existe parce qu’il a une maison à son nom, une voiture à son nom, un compte en banque à son nom, des enfants qui portent son nom, il a un bout de terrain qui lui appartient, il achète la technologie à la mode et il peut en parler avec ceux qui font comme lui, il est supporter d’un club de foot, il a même une femme qui a pris son nom…
    Mais tout ça ne serait pas très enthousiasment s’il n’y avait pas la possibilité de changer. Il suffit de casser et on remplace, il suffit d’attendre la dernière nouveauté et on remplace, il suffit de jeter, de perdre, d’abîmer, d’user, d’abuser. Même une femme, « ça » se remplace…Mêmes des enfants, « ça » se remplace, « ça » se jette. C’est normal tout ça. Tout le monde vit comme ça. C’est le monde moderne.
    Il est tout aussi intéressant de renforcer les appartenances. Les religions ont montré la voie dans ce domaine. Les religions technologiques les ont remplacées. Toujours des appartenances, du néant pour combler le vide originel. Les religions politiques, les religions médiatiques, les religions syndicalistes, historiques... Du néant.
    Ce qui importe pour tous les Maîtres de ces mouvements, c’est de prolonger et d’intensifier les richesses accumulées, de renouveler la masse des consommateurs, des électeurs, des participants. Il suffit qu’ils y trouvent du rêve à défaut d’une réalité enviable.
    Il est facile de faire rêver un endormi.
    Dans la pulsion de Vie, le principe du renouvellement est une nécessité afin de maintenir la vie.
    Dans la pulsion de mort, le principe du renouvellement est évènementiel. Il s’agit de créer un évènement qui va renouveler le rêve, lui donner un nouveau visage. Il n’y a aucune nécessité intrinsèque mais une intention cachée. Il faut changer la décoration de la cellule.
    Le droit de vote n’est jamais que le droit de rester endormi. Comme il est doux de continuer à rêver après avoir fait son devoir…Juste le devoir inséré dans le cerveau de la masse par les Maîtres du système.
    «Ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être adapté à une société malade. »   © Krishnamurti.

    Il ne sert à rien de chercher à améliorer le confort d’un malade quand on en oublie de combattre la maladie. Ou pire encore quand on ne la voit même pas.
    Ce monde moderne s’entête dans une voie sans issue.
    Et je ne vois aucune solution collégiale au problème. L’Humanité n’évoluera qu’au regard de l’évolution spirituelle de chacun.
    D’avoir perdu le sens de l’unité originelle a généré une unité fondée sur l’individualisme.

    Les individus se regroupent sous les bannières des Maîtres à penser. Eux-mêmes regroupés sous la bannière de leurs propres intérêts et de leurs pulsions les plus basses.

    Le monde moderne fonctionne comme une unité morcelée qui broie l’individu en prônant sa liberté.
    Il est impossible d’imaginer ce que sera l’Humanité dans dix mille ans. En imaginant qu’elle existe encore.

    Une évolution positive est-elle encore envisageable ? Une évolution réfléchie bien entendue, pas une somme de réactions forcenées, dictées par des évènements catastrophiques…


    Je n’ose même pas essayer d’imaginer ce qu’il restera de la Nature.

    Et cette douleur-là m’est insupportable.

    Pour l’Humanité elle-même, je n’en éprouve aucune peine. C’était sans doute un beau projet.

    Mais la pensée de la Vie aura peut-être besoin d’en changer.

    Il fallait voir ce que nous étions capables de faire et de devenir...

    Nous ne sommes finalement peut-être qu’une expérience.

    Pulsion de vie © Thierry Ledru pour frenchwritersworldwide.com

    11 juin 2012.

     

     

  • Psychologie des foules.

    "Le diagnostic des deux auteurs est le même : l'autorité traditionnelle, attachée à la fonction, est en passe d'être remplacée par la suggestion pure, qui permettra aux chefs de se faire obéir des masses par la seule force de leur personnalité, de plus en plus indépendamment des cadres établis. Pour de Gaulle comme pour Le Bon, la magie du social tient en un mot : le prestige. »


    On peut ajouter aujourd'hui que ce prestige n'est pas associé à la qualité humaine de la personne mais à son statut social et donc à son pouvoir financier. La suggestion est générée par l'aura de puissance matérialiste, la réussite sociale, même si elle est fondée sur des valeurs insignifiantes. C'est la suggestion people...


    GUSTAVE LE BON

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Gustave_Le_Bon

    Né en 1841 à Nogent-le-Rotrou, où son père était conservateur des hypothèques, il fit ses études au lycée de Tours, puis à la faculté de médecine à Paris, où il obtient le titre de docteur en médecine en 1866. Benoît Marpeau, dans la biographie qu'il lui a consacrée, nie cependant l'obtention de ce titre.

    Il parcourut l'Europe, l'Asie et l'Afrique du Nord entre les années 1860 et 1880. Il écrivit des récits de voyage, des ouvrages d'archéologie et d'anthropologie sur les civilisations de l'Orient et participa au comité d'organisation des expositions universelles.

    En 1879, il fit une entrée remarquée au sein de la Société d’Anthropologie de Paris qui lui décerna l'année suivante le prix Godard pour son mémoire Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois de variation du volume du cerveau et sur leur relation avec l'intelligence. Mais en 1888, il démissionne et rompt tout contact avec cette Société peu ouverte aux approches psycho-sociologiques novatrices de Le Bon pour lequel « il n'y a pas de races pures dans les pays civilisés » (L'homme et les sociétés, 1881) et qui entend le terme de « race », à l'instar de Taine ou Renan, comme un synonyme de « peuple », c'est-à-dire « un agrégat d'hommes appartenant au même milieu et partageant la même culture (langue, tradition, religion, histoire, coutumes vestimentaires, alimentaires, etc.) ». « Les classifications uniquement fondées sur la couleur de la peau ou sur la couleur des cheveux n'ont guère plus de valeur que celles qui consisteraient à classer les chiens d'après la couleur ou la forme des poils, divisant, par exemple, ces derniers en chiens noirs, chiens blancs, chiens rouges, chiens frisés, etc. » (L'homme et les sociétés).

    Au chapitre de la colonisation, Le Bon partage avec l'anthropologue Louis Armand de Quatrefages de Bréau une position hétérodoxe : le rôle de la puissance colonisatrice devait se borner à maintenir la paix et la stabilité, à prélever un tribut, à nouer ou à développer des relations commerciales, mais en aucun cas ne doit s’arroger le droit d’imposer sa civilisation à des populations réticentes1.

    Son premier grand succès de librairie en sciences sociales est la publication en 1894 des Lois psychologiques de l'évolution des peuples, ouvrage qui se réfère aux lois de l'évolution darwinienne en les étendant de la physiologie à la psycho-sociologie. L'année suivante, il écrit Psychologie des Foules2, pour lequel il fut félicité par Mussolini (lettres conservées par l'Association des Amis de Gustave le Bon).

    Gustave Le Bon en 1929

    Le Bon participe par la suite activement à la vie intellectuelle française. En 1902, il lance une série de « déjeuners du mercredi » auxquels sont conviées des personnalités telles que Henri et Raymond Poincaré, Paul Valéry, Émile Picard, Camille Saint-Saens, Marie Bonaparte, Aristide Briand, Henri Bergson, etc.

    Influence

    Les idées contenues dans Psychologie des Foules jouèrent un rôle important au début du XXe siècle. Ainsi, l'ouvrage de Sigmund Freud, Psychologie collective et analyse du moi, paru en 1921, mentionne-t-il les travaux de le Bon notamment sur « les modifications du moi lorsqu'il est au sein d'un groupe agissant ». En 2010, Psychologie des foules fera partie de la série Les 20 livres qui ont changé le monde publiée conjointement par les Éditions Flammarion et le journal Le Monde. Dans sa préface, Mathieu Kojascha écarte l’idée que l’ouvrage ait pu faire le lit du fascisme et conclut : « Contribution définitive à la psychologie collective, à la compréhension du phénomène mystérieux qu’est la foule, Psychologie des foules de Gustave Le Bon doit aussi son immense succès au fait que ce personnage étonnant, intrigant, a su exprimer l’inquiétude de ses contemporains, leur perplexité devant certains aspects de la modernité. Perçu comme un texte fondateur de la psychologie sociale, ce livre est donc un formidable document d’histoire. »

    Ses découvertes lui permirent par ailleurs d'avertir dans un article intitulé De l'évolution de l'Europe vers diverses formes de dictature dès 1924 du fait que la montée du fascisme en Italie n'était pas un phénomène isolé mais risquait au contraire de s'étendre, par le même mécanisme d'un meneur de foules prenant, à la faveur d'événements violents, les rênes du pouvoir et les confisquant ensuite à son seul profit. Si les praticiens du totalitarisme, Mussolini, Hitler, Staline et Mao passent pour s'être inspirés (ou plus exactement, avoir détourné ses préceptes) de Gustave Le Bon3, beaucoup de républicains - Roosevelt, Clemenceau, Poincaré, Churchill, de Gaulle, etc, s'en sont également inspirés.

    Sur ce sujet, on se reportera aux ouvrages de Moscovici, Rouvier, Decherf et Korpa. De Gaulle emprunte effectivement dans son livre à la gloire de « l'homme de caractère » (Le Fil de l'épée) l'essentiel des thèses de Le Bon, tendant notamment à considérer la suggestion comme le fait élémentaire et irréductible expliquant tous les mystères de la domination. Comme le père de la psychologie des foules, il entend profiter de la crise que l'autorité est réputée traverser pour en saisir l'essence. Cette crise correspond à une évolution par laquelle le principe d'autorité s'adapte à la modernité. Le diagnostic des deux auteurs est le même : l'autorité traditionnelle, attachée à la fonction, est en passe d'être remplacée par la suggestion pure, qui permettra aux chefs de se faire obéir des masses par la seule force de leur personnalité, de plus en plus indépendamment des cadres établis. Pour de Gaulle comme pour Le Bon, la magie du social tient en un mot : le prestige. » Jean-Baptiste Decherf, De Gaulle et le jeu divin du héros. Une théorie de l'action4.

    De fait, Le Bon n'a fait qu'analyser des phénomènes de croyances et de mobilisation collective qui peuvent servir à une rhétorique de conviction démocratique comme à une propagande totalitaire, mettant particulièrement en garde contre les risques de manipulation de l'opinion. Il est connu pour avoir été le premier penseur à avoir pointé du doigt le danger de la mystique de la supériorité de la race aryenne et condamné par avance la montée du nazisme : « L’Allemand moderne est plus dangereux encore par ses idées que par ses canons, écrit-il en 1918 dans Hier et demain. Le dernier des Teutons reste convaincu de la supériorité de sa race et du devoir, qu’en raison de cette supériorité, il a d’imposer sa domination au monde. Cette conception donne évidemment à un peuple une grande force. Il faudra peut-être une nouvelle série de croisades pour la détruire. »

    Ses travaux sur la psychologie des foules furent utilisés dans la première moitié du XXe siècle par des chercheurs en sociologie des médias tels que Hadly Cantril ou Herbert Blumer pour décrire les réactions des groupes face aux médias.

    Redécouverte à l'époque moderne

    Il a été redécouvert en France grâce à Serge Moscovici lors du cinquantenaire de la mort du sociologue en 1981 avec L'Âge des foules qui traite des précurseurs de la psychologie sociale, à savoir Gustave Le Bon, Gabriel Tarde et Sigmund Freud. Pour Moscovici, Le Bon (en qui il voit le « Machiavel des sociétés de masse ») est celui qui, le premier, a saisi l'importance du rôle (potentiellement destructeur) des masses dans le processus historique et en a esquissé la typologie.

    En 1977, Catherine Rouvier, après son mémoire soutenu en 1976 avec Roger-Gérard Schwartzenberg à l'Université de Paris 2 Panthéon Assas sur « la personnalisation du pouvoir en France de 1875 à 1958 » faisait porter ses recherches en histoire sur la psychologie politique sur Le Bon et montrait que ce dernier était en réalité mal compris car victime d'une confusion courante entre masses et foules.

    En effet, l'apport de Le Bon à la psychologie sociale ne concerne nullement les masses — concept très général peu susceptible d'une approche expérimentale. Son véritable sujet d'étude est la foule, définie comme une réunion momentanée d'individus soumis à une émotion forte à la suite d'un événement et/ou d'un discours ou d'un image provoquant la peur, la haine, ou, au contraire, l'enthousiasme et l'amour. Ces découvertes de le Bon s'inscrivent en effet clairement dans le débat qui agite les historiens du XIXe siècle sur les causes de la violence et du caractère subit des révolutions, celle de 1789, bien sûr, mais aussi celles de 1830, 1848 et 1870. Cela est donc bien distinct de ce qui sera développé plus tard par Wilhem Reich, par exemple sur « la psychologie de masses du fascisme ».

    L'état de suggestibilité de la foule est très précisément décrit par ce médecin passionné par les expériences en tout genre, de Charcot sur la guérison de l'hystérie par l'hypnose à la Salpetrière ainsi que par la technique (au départ fondée sur l'hypnose) de la guérison des névroses par Sigmund Freud, avec lequel il correspondit grâce à leur amie commune Marie Bonaparte.

    Le concept de horde chez Freud est, du reste, à rapprocher — mais non à confondre — avec celui de foule chez Le Bon. Dans les deux cas, est décrit le phénomène du meneur, qui est celui qui va répondre à l'expectative du groupe, foule ou horde. Mais tandis que la horde est un groupe soumis en permanence aux directives de son chef, la foule n'est éminemment suggestible et donc vulnérable à tout mot d'ordre exprimé avec force que pendant le temps que dure l'excitation due à l'évènement — ou à la mise en scène fictive d'un évènement.

    L'intérêt majeur de cette théorie, dite de la « psychologie des foules », est précisément d'introduire, dès la fin du XIXe siècle, dans la réflexion politique le concept de plus en plus utilisé en ce début de XXIe siècle de quotient émotionnel.

    Comme beaucoup de savants provenant des sciences de la nature, il a émis sans précautions oratoires des idées sur la psychologie collective qui parurent choquantes: 1. la tendance des groupes à la soumission à l'autorité se trouve démultipliée dès lors que des événements sont théâtralisés, orchestrés et utilisés par des leaders pour pousser à l'action un groupe, qui, alors, devient « foule ». 2. Ce groupe peut être les participants à une assemblée générale, à une manifestation, mais aussi à un jury d'Assises ou à toute autre forme institutionnelle de réunion. Voilà qui ne pouvait que déplaire à des sociologues qui, comme le notera plus tard Pierre Bourdieu, ont tendance à légitimer parfois au-delà du raisonnable leur objet d'études : la classe politique — qui, pourtant, était confrontée à cette époque au spectacle délétère de débats à l'Assemblée nationale, où, parfois, on criait « À mort ! » (contre Ferry dans l'affaire du Tonkin, par exemple).

    Les idées de Le Bon se sont trouvées largement vérifiées, ainsi la tendance des masses à se plier à la servitude volontaire. « Le fait que le régime totalitaire, écrit Hannah Arendt à ce sujet, malgré l’évidence de ses crimes, s’est appuyé sur les masses, est profondément troublant. » (Les origines du totalitarisme, Éditions du Seuil, 1950).

    Le Bon peut aussi être considéré comme le précurseur de la notion de « public », aujourd'hui utilisée en sociologie des médias. En effet, une « foule », au sens psycho-sociologique du terme, peut ne pas être réunie physiquement (ainsi les téléspectateurs ou les internautes) ; ses membres forment, à un moment donné, une communauté qui participe à une même activité et partage les mêmes émotions. Mort en 1931, il a pourtant pu mesurer l'impact futur que seraient appelés à avoir les mass-media : « Avec les moyens actuels de publicité, consignait-il en 1924, une opinion ou une doctrine peut être lancée comme un produit pharmaceutique quelconque. »

    Gustave Le Bon et la Première Guerre mondiale

    Gustave Le Bon a prédit qu'elle serait meurtrière car il s'agirait de guerre de conscrits et non plus de professionnels. Ainsi dans Psychologie du socialisme (1898), il écrivait que « les prochaines luttes entre nations seront de véritables luttes pour l'existence ne pouvant se terminer que par l'écrasement complet de l'un des combattants. » Ses idées sur la psychologie ont influencé l'école de guerre, chargée de préparer les officiers. Le Bon a aussi analysé le conflit dans des livres comme Premières conséquences de la guerre (1917)

  • Le chant du cygne.

    Le chant du cygne (expression d’origine grecque) désigne la plus belle et dernière chose réalisée par quelqu’un avant de mourir. En art, il s'agit donc de la dernière œuvre remarquable d’un poète ou d’un artiste.

     

    Et bien, j'ai découvert qu'en vélo, il arrive un moment où l'épuisement confère à l'individu l'entrée dans une dimension étrange, une sorte de "petite mort."

    Je ne sais pas combien de fois j'ai exploré cette dimension mais samedi, c'était assez particulier. C'est là que m'est venue à l'esprit cette expression du chant du cygne.

    J'étais à bloc depuis une vingtaine de kilomètres, quarante déjà dans les jambes et j'avais décidé de finir en beauté :) Un final très montant. Une bosse de six kilomètres que j'ai tenté de franchir sans jamais relâcher la pression, la bave aux lèvres, les tympans saturés par la force de mes souffles, la brûlure constante des cuisses. Je savais, avec l'expérience, qu'il ne fallait pas lever la tête, ne jamais regarder en avant, ne jamais subir cette vision destructrice de la pente, rester appliqué sur la poussée des jambes, juste le mètre en cours, le ruban de goudron qui défile sous mes yeux, rester dans l'instant, ne pas espérer la fin de la montée au risque de voir fondre mon énergie, comme avalée par cet espoir néfaste.

    J'ai franchi le sommet et j'ai basculé aussitôt dans la pente, grand plateau, cinquante kilomètres à l'heure, cinquante-cinq, soixante, l'enchaînement des virages, une euphorie bienheureuse, aucune envie de récupérer mais bien au contraire de continuer à puiser dans le creuset bouillant. Un long faux plat montant et puis une nouvelle bosse de trois kilomètres.

    Toujours à fond.

    C'est là que j'ai senti qu'il n'y avait plus rien, plus aucune pensée, plus aucune attention forcée, aucune concentration sur le geste mais pour le ressentir, il a fallu que je prenne conscience de mon absence. Un retour éphémère de la pensée et puis son effacement quasi immédiat, comme si cette pensée n'avait plus de raison d'être, qu'elle n'était qu'une intruse inutile, totalement déplacée, une excroissance qui s'était vidée de toute son énergie. Je voyais ruisseler devant moi des filets de sueur, je sentais autour de moi cette odeur particulière du corps, ce parfum âcre, entêtant, lorsque l'effort impose d'aller chercher dans les abysses les forces disponibles, comme si ces forces agglutinées dans les tréfonds possédaient une odeur de cave. Je sais quand cette odeur survient que je ne suis pas loin du point de rupture et que le chant du cygne va survenir. 

    Je ne savais pas où j'étais dans la montée, je n'avais plus de lien réel avec le monde environnant. Et les frissons sont apparus, comme une bourrasque, des cascades caloriques déboulant du crâne jusqu'aux orteils, rebondissant dans les recoins, saturant de jouissance chaque cellule. J'ai éclaté de rire et mon rire m'a surpris.

    J'ai vu sur le compteur que la vitesse augmentait et j'ai appuyé encore plus fort, j'ai laissé couler de ma gorge les râles et la mélodie des souffles, un leitmotiv câlé sur le mouvement de mes jambes. Rien, aucune douleur, aucune brûlure, une montée verticale dans les gouffres intérieurs. Des flashs de pensées zébrant l'euphorie comme des éclairs disparates, incontrôlés et ne laissant aucun souvenir.

    Je suis arrivé au sommet de la bosse. Et tout s'est effondré.

    Il restait trois kilomètres. Je les ai parcourus comme un moribond. Comme un voyageur revenant d'un séjour étrange, une terre inconnue et redécouvrant misérablement sa condition humaine.

    Mais l'écho du rire est toujours là. Et les frissons. Rien ne meurt quand la pensée n'est plus là.  

  • Tour de vélo

    Il faisait beau, j'ai pris mon vélo. Evidemment, la machine à penser s'est mise en route en même temps que les jambes.

    Toujours cette interrogation par rapport à l'espoir et l'intention.

    Et puis, alors, que j'attaquais une belle côte, le flash, la lumière !!

    Tout au long de mon parcours de vie, j'ai été confronté à des épreuves qui m'ont placé dans une situation de dépendance au regard de la médecine. Mon frère d'abord. Puis moi ensuite. Et là, j'ai compris que je détestais la notion d'espoir parce que j'en ai immensément souffert. Cet espoir que les médecins allaient sauver mon frère, puis qu'ils allaient me sauver. Je ne pouvais rien faire, j'étais dans une impuissance totale, du moins c'est ainsi que je le vivais. Même si je m'engageais autant que possible, cet espoir restait omniprésent et prioritaire. Mes actes passaient au second plan. 

    Je n'avais aucune intention étant donné que je m'en remettais à leur toute puissance. Habitude éducative de l'abandon, l'image sacrée de la science.

     Cet espoir concernait par conséquent l'intention des autres. Pas la mienne.

    J'ai appris peu à peu, au fil du temps à élaborer un autre cheminement. A me détacher intégralement de toute forme de soumission et de dépendance. Les espoirs appartenaient aux autres. Moi, je m'en tenais à l'intention. C'est à dire à ce que je pouvais mener à terme sans aucune aide extérieure.

    J'ai repensé à cette expérience du canyoning, lorsqu'on s'est fait coincer Nathalie et moi et qu'on a failli se noyer sous les yeux de Léo. Je sais que je n'ai eu aucun espoir mais une détermination absolue, une force et une capacité de décision phénomènale, au-delà de tout ce que j'avais connu.

    DÉLIVRANCE (récit)

    J'avais une intention, celle de sauver Nathalie et de rester en vie. Et chaque geste, chaque décision, chaque pensée se joignait à une énergie fabuleuse. J'étais détaché de toute forme d'espoir. Et tout dépendait de moi. Nathalie comptait sur moi, même si elle aussi se retrouvait largement au-dessus de ses possibilités habituelles. Un saisissement extrême de chaque instant, une vie qui ne pouvait pas se projeter dans un futur inexistant. Etre là était la seule chance de rester en vie. L'espoir aurait été un dévoreur d'énergie.

    Je sais que tout remonte à l'hôpital avec Christian que je veillais, jours et nuits. Toute ma vie a pris forme là-bas. J'avais seize ans. 

    La vie m'a apris à me défaire de l'espoir et à me battre pour des intentions.

    L'espoir est attaché à des dépendances envers autrui.

    L'intention est ma propriété, je l'élabore, je la possède, j'en suis le seul garant.

    Maintenant, tout est  clair. Mais il me reste à ré-appendre l'acceptation envers les personnes qui désirent m'aider...Délaisser les méfiances tout en restant vigilant. Ne pas absorber leurs espoirs, c'est leur propriété.

    C'est en passant les 55 km que je me suis aperçu que je ne pensais plus à rien. Un grand éclat de rire.

  • L'intention et l'espoir.

     

     

    Il a fallu que je sombre totalement dans la douleur physique, dans le délabrement moral pour que le mécanisme de l'espoir vole en éclat. Il a fallu que le goût de la mort devienne l’ultime espoir pour que je prenne conscience du mécanisme.

    L’énergie vitale n’a pas besoin d’espoir. Pour elle, c’est un poison. C’est comme si l’individu vénérait une illusion alors que la vie est là. On peut même imaginer que la vie en soit déçue, effroyablement déçue. Au point de se retirer puisque l’illusion a plus d’importance que la vie elle-même. Pourquoi rester là ? Il y a sûrement mieux à faire ailleurs…

     

    L’étape la plus difficile, la plus délicate, le travail de sape le plus redoutable à effectuer est de cesser de penser. Il s’agit de vibrer intérieurement alors que la pensée est une projection extérieure. Nous avons appris à penser jusqu’à finir par nous « dé-penser. » Nous sommes sortis de nous-mêmes en nous projetant dans un flot d’abstractions et nos pensées sont devenues des dépenses énergétiques, des dispersions multipliées à l’infini.

     

    Je dois aussi à l’effort long d’avoir découvert cet espace « dé-pensé », cette plénitude de la vie étreinte dans le creuset de l’énergie originelle. Lorsqu’il n’y a rien d‘autre que le saisissement  du silence intérieur, le ronflement infime de l’univers qui s’étend.

     Mais je reconnais aujourd’hui que cette épreuve a généré en moi un autre adversaire. Celui du refus de toutes formes de projection, jusqu’à refuser de me mettre dans une situation dont certains paramètres pouvaient m’échapper. Les relations sociales en sont le symbole.

    Je refuse d’être dépendant des autres. Je refuse même de leur demander quoique ce soit. Pour ne rien leur devoir. Et ne rien attendre, n’avoir aucun espoir, aucune illusion. Le problème vient de la puissance du fonctionnement. Je me suis vraiment coupé de tous.

    Et puis, là, étrangement, la vie s’est chargée de me montrer l’erreur. A travers mes textes. Des gens que je ne connaissais pas et qui s’engagent pour moi, de façon totalement désintéressée, juste parce qu’ils ont été touchés par mes écrits.

    Je ne pouvais pas échapper à une introspection supplémentaire.

    Françoise, Martine, Max, Estelle, Jean-Michel, Chris, Nathalie, Valérie, Bérénice, Gaëlle, Albert et d’autres encore. Ils se reconnaîtront, je ne les oublie pas. Des témoignages émouvants, bouleversants pour moi. Il y avait quelque chose à comprendre. Cet enfermement dans lequel je m’étais réfugié pouvait également être une geôle. Et dès lors, ce travail d’écriture ne pouvait pas aboutir dans cette intention de partage qui m’importe. A ne vouloir subir aucun espoir, je bridais également ce que le partage pouvait m’apporter. Situation contradictoire étant donné que je remplis ce blog jour après jour.

    Il y a donc les actes à mener.

    Par ces actes, il peut y avoir une tentative pour aboutir à un objectif.

    Dans cet objectif, un espoir peut venir se greffer et alimenter l’énergie nécessaire pour mener les actes à terme.

    Alors, pour clarifier la situation et ne pas retomber dans les travers de l’espoir, je parlerai plutôt d’intention.

    J’ai une intention mais les actes que j’accomplis me libèrent de l’espoir versatile et des désillusions qu’il fabrique.

    J’imagine que la volonté suit le fil de l’intention pour aller vers l’objectif.

    L’espoir est beaucoup plus lointain, comme un mirage fabriqué par l’évaporation des pensées incontrôlées.

    « Il n’y a pas d’espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir, » disait Spinoza.

    Voilà ce que je cherche désormais.

    Accepter l’intention mais sans jamais sombrer dans l’espoir.          

    L'intention est une réalité à vivre dans les actes présents. L'espoir est immatériel tout comme l'est le mirage.

    Et j'ai bien l'intention d'y ariver :)

  • LES ÉGARÉS : commentaire

    Les routes qui se croisent ne sont pas toujours des itinéraires prévisibles.

    Je ne connaissais pas Gilberte au mois de mars. Quelques discussions sur internet ont abouti à des échanges d'écrits.

    J'ai lu avec grand plaisir "La petite fille des rues".

    http://www.refletsdutemps.fr/index.php?option=com_zoo&task=item&item_id=233&Itemid=2

    Le site "Reflets du temps" en proposaient les chapitres.

    http://www.refletsdutemps.fr/index.php?option=com_zoo&task=item&item_id=276

     

    Giberte travaille comme lectrice, correctrice et tout ce qui peut contribuer à la littérature. Une très grande culture par conséquent et un regard affûté sur le monde du roman.

    "La cause littéraire" occupe également une bonne partie de son temps.

    http://www.lacauselitteraire.fr/

     

    Il serait inutile d'honorer la qualité de ces deux sites littéraires. En lire quelques articles suffit à la montrer.

     

    J'ai donc été très touché que Gilberte me demande s'il lui serait possible de lire un de mes textes.

    J'ai bien évidemment accepté et je lui ai envoyé "LES ÉGARÉS ".

    J'ai repris l'essentiel de nos échanges en préservant ce qui devait l'être.

    Estelle est le nom "littéraire" de Gilberte. Je l'ai conservé. 


     

     

    Bonjour Estelle
    Voilà donc le manuscrit.
    "LES ÉGARÉS "
    C'est mon dernier roman pour adultes.
    Je l'ai envoyé à deux maisons d'édition.
    La première m'a répondu que ça ne correspondait pas à leur ligne, réponse impersonnelle basique, reçue après quelques semaines. Donc, il n'a sans doute même pas été lu. Je connais maintenant le fonctionnement des comités de lecture... 
    La deuxième m'a répondu que c'était très bien écrit mais trop ésotérique pour eux. 
    Je n'ai pas refait d'envois depuis.
    Vous serez la cinquième personne à le lire.
    Merci pour cette lecture et les commentaires que vous pourrez m'en faire.
    Bonne journée
    Amicalement


     

    Thierry,

    Me voilà de retour vers vous pour vous livrer mes premières sensations.

    Je n’ai pas encore tout lu, j’en suis à la page 40/41. Je m’arrête là pour le moment, non pas pour « abandonner » votre manuscrit, loin de là, je tiens à aller jusqu’au bout, même si les premières pages étaient un peu compliquées pour moi. Mais j’ai un tas de textes à corriger pour La Cause littéraire, qui s’accumulent dans ma messagerie. Je m’en occupe, et je reviens aussitôt vers votre manuscrit. J’aimerais pouvoir le finir ce soir.

     Donc, à chaud mes premières impressions : dès les premières pages, j’ai ressenti un truc bizarre, je ne sais comment dire cela, l’impression d’une sorte d’impuissance à entrer dans votre texte, et je n’ai pas réussi à déceler si c’était moi qui « ne voulais pas y entrer », ou si c’était votre « style » (ou « vous ») qui « en empêchait l’entrée ».

     Le début de votre texte m’a semblé très décousu, pas du tout linéaire, je devais relire plusieurs fois des phrases, ou des passages, pour plus de clarté. Et du coup je me suis trouvée confrontée à des montagnes de difficultés pour essayer de comprendre « ce que vous dites » et « ce que vous voulez dire ». L’éditeur qui a refusé votre texte a eu raison de vous dire que c’est très bien écrit. C’est vrai, vous écrivez très bien, avec excellence même. Mais, le style est trop froid, à mon avis (et cela n’engage que moi bien sûr), surtout dans les 30 premières pages. On dirait que vous voulez restez « très en dehors » de votre texte, que vous voulez mettre une distance entre vous et votre texte, ou entre vous et le lecteur.

     Ce n’est donc qu’à partir environ des pages 30 à 40 que quelque chose de plus « chaleureux » se ressent dans votre écriture, l’impression que par moments vous arrivez un peu à vous « lâcher », et là ça devient plus « audible », plus accessible, et du coup plus passionnant. C’est pourquoi je veux aller jusqu’au bout.

     

    Je me suis fait cette petite remarque, dès les premières lignes de votre texte : ah voilà ! je comprends mieux maintenant pourquoi les ruptures, cassures, coups de cymbales, et phrases percutantes vous manquaient dans « Ma petite fille des rues. »

     Mais pour le moment, globalement, il m’a semblé que votre texte s’apparentait plus à une « étude philosophique et psychologique » menée avec beaucoup de talent, qu’à un roman au sens pur du terme.

    Tout ceci étant dit, ces remarques ne sont que le reflet de ma propre sensation, et il se peut (c’est même sûr) que je me trompe complètement, et que d’autres lecteurs, plus compétents que moi, aient un avis tout à fait contraire au mien.

     C’est donc en toute amitié, et toute sincérité que je vous ai livré mon premier sentiment.

    Mais je vais finir de le lire, et peut-être qu’ensuite, une vue d’ensemble m’apparaîtra différente de ces premières remarques qui ne sont que le fruit de mes toutes premières impressions.

    Je vous en ferai part, c’est promis.

     J’espère que vous serez indulgent avec la « forme » de mes remarques, je n’ai malheureusement pas votre talent pour « décortiquer » et exprimer les choses comme vous avez su le faire avec mon texte.

     Bien à vous, et merci de votre confiance

    A bientôt. Estelle


     

    Merci infiniment Estelle.
    Tout ce que vous avez ressenti était totalement volontaire et j'ai donc réussi ce que j'envisageais. Ca n'est absolument pas linéaire parce que justement les deux personnages sont dans un chaos existentiel qui a tout fait voler en éclat, cette incapacité à se lâcher justement, toutes ces résistances à aller vers l'essentiel, à être lucide, tous les blocages, je voulais qu'ils se ressentent, que ça soit pénible, douloureux pour qu'au fil de la randonnée l'écriture puisse évoluer avec les personnages, qu'elle les accompagne dans leur cheminement et leur délivrance. Que vers la page 40 vous commenciez à ressentir cette évolution me comble de bonheur. Tout le début du texte, les deux personnages ne sont pas en eux et l'écriture reste donc chaotique, en retrait, en retenue. C'est la solitude et l'exploration intérieure qui vont amener l'écriture vers la douceur, parce que les deux personnages auront validé cette épuration indispensable.
    Maintenant, je comprends bien votre remarque concernant l'analyse philosophique. C'est pour moi le seul intérêt du roman. Sinon, ça n'est qu'une histoire. Moi, c'est la vie que je veux disséquer. Et c'est bien ce que les éditeurs me reprochent. "Trop douloureux, trop introspectif, trop existentiel, philosophique...ça ne correspond pas à l'idée que les lecteurs se font des romans..."
    Mais je ne veux pas écrire autrement. Peut-être même que j'en suis incapable. Et je ne veux pas me trahir. J'ai travaillé pendant vingt ans pour parvenir à cette écriture que j'aime, qui me correspond, qui me nourrit, me porte, m'apporte, me comble. J'ai plus appris sur moi en écrivant que si j'avais fait vingt ans de psychanalyse. Je n'arriverais pas à changer, c'est trop tard. Je garderai mes textes si personne ne les juge intéressants.
    Je suis en tout cas très heureux de ce retour de votre part. Vous avez décrit ce que j'ai voulu faire. Tout est bien.
    Merci infiniment
    Thierry


     

    A cette heure tardive de la nuit, je reviens quelques secondes vers vous. J’en suis à la page 142. Il est tard, je reprendrai ma lecture demain. Je n’arrivais pas à lâcher votre manuscrit.

     Je voulais juste vous dire que votre texte me bouleverse. Je n’ai pas les mots qu’il faut, à cette heure-là, pour dire toutes les émotions que cette lecture procure. Joie, tristesse, peurs, angoisses, émerveillement, surprise, et toute une foule de sentiments diffus, indicibles.

     Votre texte est incroyablement beau. Il fourmille d’émotions. Il laisse sans voix.

    Je ne comprends pas les éditeurs. Ils ne savent plus reconnaître les beaux textes, ni les goûter, comme on goûtait les textes classiques d’antan, ceux qui ont bercé mon enfance, mon adolescence et ma vie de femme. Et qui ont dû bercer votre vie aussi.

     Estelle


     

    Bonjour Estelle
    Un grand bonheur à vous lire parce que je vois que mes écrits sont des passerelles qui relient et que c'est le sens ultime que je porte à l'écriture.
    Écrire est un chemin vers l'apaisement. C'était le sens de ce livre. C'est là que le travail sur l'écriture me semblait essentiel; Aller vers la douceur et abandonner les traumatismes quand ils ne sont que des étouffoirs. Cette joie de vivre, cette force dont vous parlez, elle est là, elle est la vie. Nous avons pour mission de ne pas la rejeter au risque d'être "mort" avant l'heure.
    Je lirai avec bonheur votre perception des dernières pages.
    Merci infiniment
    Thierry


     

    Bonjour Thierry,

     C’est cette nuit, à 3 heures du mat que j’ai terminé la lecture de votre manuscrit. Quelle aventure ! Vous m’avez « soufflée » !

     J’ai beaucoup de choses à vous dire sur ce texte. Mais je reviendrai vers vous ce soir, j’ai une après-midi chargée et je veux prendre le temps de vous écrire longuement. En attendant, je peux vous déjà vous dire que votre texte est incroyablement beau, qu’il m’a laissée complètement « vidée » hier soir. Le style et l’histoire sont haletants, pleins de souffle, parfois même générant de l’angoisse, mais aussi un tas d’émotions, et sans cesse passionnants. La fin m’a beaucoup troublée, je ne m’y attendais pas du tout. Que d’émotion quand j’ai « refermé votre livre » ! Sensation à la fois de paix et de malaise.

    Et pour dire combien la force de votre texte m’a bouleversée, j’en ai même rêvé cette nuit, mais pas en « rose », car certains détails de votre texte m’ont fait faire des cauchemars. Mais ne vous inquiétez pas, c’est surtout ma peur de la mort, de la maladie, de la « fin », tout ce que vous décrivez si bien, qui sont à l’origine de ces rêves « noirs ».

     

    Je reviens vers vous donc ce soir. Je prendrai le temps de tout vous dire.

     Encore merci à vous,

    A ce soir,

    Estelle


     

    Est-ce que cette difficulté dans la lecture que vous aviez mentionnée dans votre premier mail concernant le début du texte a changé au cours de l'histoire?

    Thierry


     

    Je reviens donc à votre texte. Et pour répondre à votre question sur mes difficultés de lecture des 30 premières pages, et vous rassurer, bien sûr que tout a changé ensuite. Je dirais même que très vite, je suis rentrée de plain-pied dans le texte et l’histoire.

     J’ai tellement de choses à vous dire, et tellement à vous faire part de tout ce que j’ai ressenti dans votre texte, que je ne sais pas par quoi commencer. J’en oublierai sûrement, au cours de ce mail. Cela me donnera l’occasion de vous écrire à nouveau.

    En tout premier lieu, j’ai ressenti chez le « narrateur »… une immense humanité, des qualités humaines considérables, une sensibilité à fleur de peau parfois très bien maîtrisée, et justement aucune sensiblerie, une belle dignité de sentiments, de générosité, et d’amour au sens large du terme. Tout ce que j’aime et que j’ai toujours aimé.

     J’ai beaucoup aimé les « transitions » entre les chapitres. Passer de l’un à l’autre des personnages, au cours des chapitres. Passant de la peine à la joie, de l’horrible au superbe, de l’immense au petit, de la peur à la sérénité, de l’homme à la femme, des doutes aux convictions, etc., et tous ces contrastes parfois violents, parfois chatoyants au fil des pages. C’est tout cela que j’ai trouvé exaltant, haletant, pas le temps de souffler, un rythme effréné comme « une course à la vérité », une course vers la lumière, vers ce que j’appelle la beauté du monde que si peu de gens voient, regardent, ou contemplent, et aux mots parfaitement choisis, avec non pas un zeste mais une montagne de poésie.

     Grande émotion. Belle écriture. Je retrouve là tout ce qui justifie ma passion pour la lecture, pour la littérature, la belle écriture, et les mots. Ces mots que je n’ai cessé et ne cesse de dévorer à travers tant de beaux livres, depuis mon enfance à aujourd’hui, avec boulimie, bonheur, et bien-être. Et jouissance. Le mot n’est pas trop fort.

     Si je devais évoquer ou faire une liste des émotions que votre texte m’a procurées, et j’en oublierai sûrement : la peur, l’angoisse, le plaisir, l’exaltation, l’empathie, l’espoir, le désespoir, l’étonnement, la surprise, la curiosité, la fatigue, l’entrain, le découragement, et enfin la sérénité. Mais jamais l’ennui, jamais l’envie de « quitter » le texte, et même la nuit jusqu’à des heures indues, et insolentes.

     

    Et enfin, ô coïncidence, votre texte a fait écho à un livre que je suis en train de lire, très beau, que je vous conseille si vous ne l’avez déjà lu, où il y a quelque chose à voir aussi avec la proximité de la nature dont vous parlez beaucoup : « Dans les forêts sibériennes » de Sylvain Tesson.

    Estelle

     


     

    Un bonheur immense.


  • Poésie

    "J'ai cru connaître l'être autant que le non-être

    J'ai cru percer à jour le haut comme le bas

    Mais je ne connais rien si je ne puis connaître

    L'Au-delà de l'ivresse en l'au-delà de moi. "

    Omar Khayyâm


    "Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,

    Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,

    Par-delà le soleil, par-delà les éthers,

    Par-delà les confins des sphères étoilées

    Mon esprit, tu te meus avec agilité,

    Et comme un bon nageur qui se pâme dans

    l'onde,

    Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde,

    Avec une indicible et mâle volupté.

    Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides,

    Va te purifier dans l'air supérieur,

    Et bois, comme une pure et divine liqueur,

    Le feu clair qui remplit les espaces limpides. "

    Charles Baudelaire.

     


     

     

     

     

     

  • Ecouter l'intérieur.

    Voir ce qui se passe en nous, baliser le chemin...

    Ce matin, avec les enfants dans la classe, je m'aperçois qu'une élève continue à utiliser en calcul mental une technique travaillée au CE2 pour accéder à la soustraction. Elle n'a toujours pas validé la méthode soustractive et continue à utiliser le complément de "l'addition à trou."

    Pas un problème en soi si ce n'est ce que cette attitude figée révèle.

    Explications.

    "Tout au long de votre vie, vous devrez abandonner des choses apprises pour accéder à une maîtrise plus profonde de ce que vous apprenez. Et lorsque vous aurez appris cette nouvelle technique, vous devrez de nouveau la délaisser pour franchir un nouveau palier. Il ne s'agit pas de l'oublier mais juste de prendre conscience qu'elle est devenue insuffisante et que vous possédez en vous, le potentiel pour relancer l'apprentissage. Imaginez que vous êtes entre deux lampadaires, on en a déjà parlé. Celui sous lequel vous êtes illumine et vous vous y sentez en sécurité. Dans votre dos, vous apercevez le lampadaire plus ancien, celui que vous avez déjà abandonné depuis un moment et dont la lumière acquise vous a permis d'avancer et d'arriver là où vous êtes. La différence maintenant, c'est que le lampadaire suivant est bien plus éloigné que tout ce que vous avez connu jusque-là. Vous ne disposez pas d'un horizon dégagé, les zones d'ombres sont vraiment profondes, étendues, inquiétantes. Vous pourriez vous contenter de rester là où vous êtes, après tout cette lumière est douce et apaisante. Mais il y a un phénomène qu'il ne faut pas oublier, qu'il ne faut jamais quitter des yeux. Si vous restez là où vous êtes, vous allez épuiser la source d'énergie dont vous bénéficiez à l'instant. Il est inconcevable d'imposer à la Vie la fixité, l'immobilité, le refus d'avancer. La Vie a toujours été lancée dans ce mouvement vers l'avant et vous faites partie de ce mouvement. 

    Souvenez-vous des séances de ski de cet hiver. Certains connaissaient juste le chasse-neige et pouvaient s'en contenter mais ils ont rapidement vu que cette fixité leur interdisait l'accès à des pistes plus exigeantes. Il fallait abandonner le chasse-neige et parvenir au ski parallèle, au dérapage, à l'appui sur le ski amont...Il fallait quitter cette sécurité et accepter d'avancer en terrain inconnu, de se "mettre en danger", de risquer la chute, d'éprouver cette peur ennemie. Vous étiez sous un lampadaire et il vous fallait accepter les territoires inconnus. Et vous l'avez fait. Et le bonheur du ski s'est nourri de ce chemin parcouru, ça n'était pas que le plaisir d'aller sur d'autres pistes mais aussi ce bonheur en vous d'être parvenu à dominer cette peur, cet abandon des choses connues.

    Tout ce que vous allez vivre pendant toute votre vie ressemble à ce parcours. En mathématiques, en sport, en amour, dans toutes les passions qui vous animeront. Il est essentiel de savoir toujours où vous en êtes. Essentiel d'identifier la lumière dont vous disposez et de vous féliciter du chemin parcouru pour tendre votre regard intérieur vers l'ombre qui vous attend.

    La fixité n'est pas naturelle. C'est la peur qui l'installe. Apprenez à vivre votre peur et à comprendre ce qu'elle vous enseigne. La Vie porte en elle cet élan. Sinon, elle ne serait pas passée de l'amibe à la baleine bleue.