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Plénitude de l'unité.(2)
- Par Thierry LEDRU
- Le 18/09/2011
Après avoir entièrement relu et modifié quelque peu, "JUSQU'AU BOUT" et "LES EGARES", je m'attelle à replonger dans "LA-HAUT".
Je souhaite apporter à ce texte les dernières réflexions qui me sont venues. Etrangement, d'ailleurs, je réalise à quel point, ce livre ne sera sans doute jamais fini...C'est peut-être pour cela qu'il n'a jamais été édité...Afin que je puisse le compléter au fil de ma vie.
CHAPITRE 14
"Il s’est levé à cinq heures. Très peu dormi.
Il marche vers le sommet des Grands Moulins. Il a garé le 4x4 sur le terre-plein habituel. Il est parti de bonne heure et espère atteindre au moins le col sous la dernière arête.
Autant il a pu voir dans l’apparition de la neige une similitude avec son esprit réclamant l’ensevelissement provisoire sous un tissu protecteur, la construction d’un refuge, autant la fonte actuelle de la neige et l’apparition d’un nouveau paysage révèlent immanquablement dans son esprit l’élévation de forces neuves.
Il marche dans son âme comme il marche sur la Terre. Avec un respect immuable et l’attente de nouvelles apparitions.
L’idée jaillit à la sortie d’un sous-bois. La Nature est le temple offert à l’homme pour se lancer dans la Voie. Mais l’homme, sans aucune reconnaissance, gonflé par ses prétentions, s’est extirpé de cette Nature impassible. La science affirme sans cesse qu’en expliquant les « comment », elle maîtrise les « pourquoi. » Ce n’est qu’une illusion. L’accumulation et la complexité des « comment » déjà identifiés par l’humanité ne lui a pas permis d’élaborer clairement la moindre explication originelle à tout cela. Nous sommes capables de comprendre les structures les plus diverses mais nous ne sommes pas pour autant capables d’expliquer, fondamentalement, l’existence de cette structure. Nous connaissons l’architecture du temple, ses contours, ses piliers, ses sculptures les plus abouties mais nous ne pouvons rien dire sur l’âme de l’architecte. En cherchant à expliquer cette architecture, nous avons oublié de l’aimer, en voulant imposer notre esprit nous avons délaissé l’Esprit. Notre égocentrisme a étouffé notre compassion et la nécessité absolue de contemplation. Seuls, les peuples appelés « primitifs » continuent d’adorer cet Esprit. C’est une des raisons profondes de notre volonté à les faire disparaître. Ils sont trop en opposition avec notre soif de puissance pour leur laisser la liberté de vivre différemment. Ils représentent tout ce que nous avons perdu et les éliminer favorisera la disparition de toute mémoire, l’anéantissement de la nostalgie. Il s’agit avant tout d’un problème spirituel, une certaine forme insidieuse de la mondialisation.
Dieu. Il a toujours autant de mal à se dégager des images imposées par la religion. Il ne pense pas à ce Dieu là. Celui qu’il ressent, il n’en a aucune représentation. Il s’agit bel et bien d’un Esprit et de rien d’autre. Et il n’a aucunement besoin d’un Jésus ni de ses apôtres, ni de toutes ces pratiques dogmatiques et étroites.
La Vie est son prophète.
La Terre est son église.
Les deux sont unis par l’Esprit.
Il ne comprendrait pas qu’un scientifique puisse exécuter son travail sans être frappé par la Foi. La Foi en la Vie. Non une Foi religieuse mais une Foi tournée vers l’Univers. Quel est donc le secret caché ? Et comment comprendre l’Architecte ? Qu’il soit pur Esprit ou inconnaissable Energie ou les deux à la fois, quel que soit le nom qu’on lui donne, comment pourrait-on étudier tout cela sans succomber à l’Amour.
Il s’efforce sitôt achevée cette projection verticale d’en instaurer l’opposé.
Si l’Univers n’avait finalement aucun objectif, qu’il n’était qu’une succession anarchique d’informations ayant extraordinairement, et non « miraculeusement », aboutie à une organisation viable, si tout n’était qu’un formidable hasard, si toute l’évolution n’était qu’un sursis à chaque instant maintenu, fragile équilibre, qu’une information malencontreusement insérée dans l’ensemble pourrait dérégler, alors nous ne serions également qu’un amalgame judicieusement assemblé à travers des millénaires de hasards, sous la menace permanente d’un grain de sable qui perturberait l’ensemble et entraînerait une évolution gigantesque ou peut-être notre disparition totale, ce qui à l’échelle de l’Univers, ne serait d’ailleurs qu’un infime changement. Ajouté à ce hasard dans lequel Dieu n’a aucune place, la Vie, si elle est considérée sous l’angle de la chair, n’est qu’une effroyable boucherie et cette abomination rejette avec encore plus de forces l’idée même d’un Créateur. Tuer pour vivre, telle est la règle. Tout, absolument tout, se transforme et évolue à partir d’autre chose. Tout est nourriture. Celui qui dévore sera un jour dévoré et chaque jour qui passe sur cette Terre voit se dérouler un épouvantable massacre dont il vaut mieux sans doute ne pas prendre conscience. L’incommensurable multitude de proies saisies à chaque seconde, ces chairs dépecées, ces ventres déchiquetés, ces herbes tendres broyées par des molaires d’herbivores et mâchées et remâchées dans l’ignorance du cri des herbes, ces êtres animés qui sitôt sortis du ventre maternel ou de l’œuf, pétrifiés par l’accession brutale à ce monde inconnu, vont périr déchirés par les dents acérées des prédateurs affamés qui veulent « naturellement » calmer les douleurs de leur ventre. La vie dans les océans est un condensé de ce monumental carnage. Les nuages d’œufs pondus, ces masses incroyables de vies larvaires, ces milliards d’alevins frétillants ne sont que les proies d’animaux plus grands et seuls quelques individus chanceux ou plus vifs survivront, permettant à chaque fois à l’espèce concernée de se sauver et de se reproduire, déclenchant aussitôt une nouvelle curée. Et tous les prédateurs qui se sont nourris de ces embryons et de ces diverses victimes n’ayant goûté à la vie qu’une poignée d’heures, seront à leur tour, alors qu’ils n’ont pas encore digéré leur festin, la proie d’autres animaux affamés, qui à peine rassasiés, serviront de pâture aux suivants, tout aussi voraces, impitoyables, indifférents. Tout se résume ainsi à un infiniment petit englouti par un infiniment moyen englouti par un infiniment énorme et tout cela massacré dans le même instant par l’homme, l’infiniment tueur. Car cet étripage constant mais naturel n’est sans doute qu’une fioriture si on le compare à ce que l’homme a commis, commet et commettra. Les millions de tonnes de poissons entassés et étouffés dans les filets dérivants et toutes les espèces « inutiles » rejetées aussitôt par-dessus bord sont avant tout des êtres frétillants de vie, et les monceaux de viande dépecés dans des abattoirs ruisselants de coulées sanglantes, ces agneaux, ces poulets, ces porcins hurlants sont des êtres vivants qui vomissent leur terreur.
Que dire des régiments d’enfants décimés dans les guerres, parfois en premières lignes, poussés par leurs pères, leurs viscères coulants dans leurs mains impuissantes, leurs jambes arrachées sur des mines anti-personnelles, leurs yeux crevés par des éclats d’obus, et les mères enceintes violées par des armées de monstres avant d’être éventrées et les bébés vivants cuits dans des marmites d’eaux bouillantes, les sexes coupés qu’on enfonce dans les bouches des prisonniers avant la dernière balle, les pendus qu’on lacère pour accompagner leurs derniers instants des rires ignobles des bourreaux qui se déchaînent, les blessés imbibés d’essence et autour desquels les tueurs dansent au rythme des flammes et des hurlements de ceux qui brûlent, il sait tout cela, il en a lu tout ce qu’il est possible de supporter. Le reste n’a jamais été écrit. Les lecteurs vomiraient sur les pages.
Si, sur cette Terre ensanglantée, chaque être vivant qui meurt poussait un cri puissant à l’instant où il succombe, qu’il soit animal, végétal ou humain, ce monde ne serait qu’un atroce hurlement indéfiniment prolongé et nous mutilerions certainement nos oreilles, préférant être sourds. Ce monde, sous l’angle de la chair, n’est que souffrance et notre naissance est le symbole même de ce piédestal sur lequel tout se bâtit car c’est notre mère qui souffre, parfois pendant des heures, pour nous donner vie.
Il s’arrête et sort le thermos de thé. Un gobelet. Les yeux fixés sur les mondes intérieurs.
Un hasard pourrait expliquer une évolution aussi monstrueuse mais un Dieu ? Se peut-il qu’un Etre créateur instaure volontairement une telle forme de Vie ? Et peut-on dès lors la qualifier de supérieure ? La supériorité par la mort. Voilà donc apparue la putain du Maître. Toujours prête à se donner, à s’ouvrir, indécente, à tout ce qui passe à sa portée. Faire mourir pour vivre, il n’y pas d’autre issue. Et la douleur, comme un soldat fidèle et attentif aux ordres de son Maître, insensible aux cris de pitié, viendrait ajouter à ce goût du massacre l’insupportable plongée dans les délires de l’âme humaine lorsque plus rien ne la maintient à flot et qu’elle s’abandonne à la répugnante délectation du sang. Et Dieu se cacherait là-dedans ? Difficile à admettre.
Le sac sur les épaules, reprendre les bâtons, relancer la mécanique des pas.
Il reste une dernière solution à laquelle la main mise inconsciente des religions lui avait interdit de penser. Se pourrait-il que Dieu soit un être fondamentalement mauvais qui s’amuse à nos dépends ? Se pourrait-il que cette nature que nous adorons ne soit qu’un terrain de jeu pour un Esprit pervers ? Que la beauté du décor ne soit destinée qu’à apaiser les douleurs que le Maître du jeu s’amuse à infliger à la troupe d’acteurs ? Se pourrait-il que la complexité de l’être humain, son évolution lente et obstinée ne soit pas un progrès mais une déchéance, l’éloignement sans fin du point d’équilibre ? Croyant courir après le bonheur, l’humanité, engagée dans une fausse direction, ne serait-elle pas finalement en train de le perdre de vue, de laisser disparaître dans les horizons lointains, dans une Histoire antédiluvienne, la Vie simple et belle, immuable, sans désirs de conquêtes, juste installée dans la contemplation du lever du soleil ? Dieu n’aurait-il pas choisi de laisser en paix les créatures les plus simples, de l’amibe au ver de terre en passant par la baleine bleue et de condamner l’espèce humaine à l’angoisse du néant, l’obligeant à s’épuiser dans une quête matérialiste totalement stupide mais qui l’amuse au plus haut point ?
Ne serions-nous pas ses victimes préférées ?
Il débouche au sommet de la pente de neige qu’il avait aperçue la fois précédente. Le col au pied de l’arête des Grands Moulins se dessine devant lui à une heure de marche.
Un thé chaud. En effectuant un tour d’horizon, il devine le col de Claran sous la montagne opposée. Il se retourne et inspecte la pointe du Rognier qui pourrait servir de prochain objectif. Entre les deux sommets, en contrebas, un vaste plateau à l’architecture complexe, coule en pente douce vers les forêts. Il prend la carte et étudie les différents sentiers. Au milieu du plateau, un petit point indique la présence d’un lac. Le lac vert.
La jeune fille. Comme il serait bon, au printemps, de monter avec elle vers les eaux claires.
Elle est là, en lui, et il aimerait tant qu’elle soit également à ses côtés.
Il range la gourde et s’empresse de reprendre sa progression.
Retrouver le fil des pensées.
La science et la théologie n’auraient jamais dû se dissocier. Même s’il semble qu’il existe un abîme entre la démarche scientifique, fondée sur des expériences rigoureusement prouvées, et la démarche théologique, construite sur une hypothèse injustifiable, elles contenaient peut-être, l’une et l’autre solidaires, respectueuses et attentives, les réponses essentielles. Séparées, elles n’ont aucune chance de parvenir, à travers les millénaires, qu’à l’accroissement de leur égarement respectif, qu’elles continueront fièrement, chacune, à nommer progrès. De multiples progrès, c’est certain. Pour la médecine notamment. Mais pour la compréhension de l’Esprit, il n’en sera rien.
Et l’ensemble de la masse, abandonnée par les chercheurs et les mystiques, qui auraient pu faire office de guides spirituels, continuera à errer dans les affres de cette angoisse existentielle, toujours fiévreusement étouffée, et avec une imagination fertile, sous les artifices de la modernité.
Une pénible nausée. Un tel gâchis.
L’échéance de sa réintégration dans le monde humain l’effraie de plus en plus. Comment réussira-t-il à préserver l’incandescence de ses pensées dans le marasme des jours quotidiens ? Jamais, auparavant, il n’était parvenu aussi loin. Il ne sait si toutes ces idées ont un sens réel mais elles correspondent à la réalité que, lui, il cherche.
Se disant cela, il comprend combien il est facile de basculer dans l’élaboration d’une religion. Il ne sait si ses théories ont une logique scientifique ou si la foi, uniquement, les guide mais il serait prêt à les considérer définitivement acceptables et même peut-être transmissibles. Concevant cela, il s’aperçoit de son orgueil et donc de son appartenance à l’humanité et à ses travers. L’idée lui déplaît fortement mais étrangement elle le convainc qu’il n’a aucune raison de devoir lutter contre les sentiments amoureux. Il s’agit sans doute du même ordre de choses, d’une autre faiblesse. Il n’est qu’un humain.
Et c’est bien peu.
Dieu ne lui est pas accessible. Le Hasard non plus. L’Architecte, quel qu’il soit, n’est pas identifiable. Ni même la Vérité. Pas pour l’espèce humaine, en tout cas.
Il se demande si les animaux n’éprouvent pas davantage la réalité de la Vie que nous. N’ont-ils pas su préserver le Contact ?
L’ultime Compréhension.
Mais alors pourquoi pas nous ? De quoi avons-nous été punis ? Et s’agit-il d’ailleurs d’une punition ou d’une mission à accomplir ? Dieu nous aurait-il envoyé une épreuve afin de juger de l’intérêt de cette espèce particulière ? Si c’est bien le cas, le Créateur doit être effroyablement déçu. Dès lors, cette désillusion consommée, se peut-il qu’il soit parti voir ailleurs, désespéré et n’ayant plus aucune attente ?
Si Dieu est parti, nous errons dans le Temps à la merci de notre folie qui est sans borne ou du Hasard qui a repris la place laissée vacante.
Et si Dieu est toujours présent et que la mission qu’il nous a envoyée est bien réelle, la tâche à accomplir est d’autant plus immense que nous avons perdu l’objectif de vue, que dans la cacophonie de nos agitations frénétiques, nous n’entendons plus rien. Il n’est dès lors pas certain que l’humanité soit engagée dans la bonne direction et le progrès qu’elle vénère n’est peut-être en réalité que l’approche de la fange. Si dès lors nous nous éloignons de l’objectif que Dieu nous avait assigné, combien de temps nous faudra-t-il pour nous en apercevoir, expliquer, convaincre la masse non pensante et enfin changer de cap ?
Peut-être s’agit-il d’ailleurs d’une lutte impossible, que le mal est déjà trop ancré dans chacune des cellules qui animent chacun des individus. Que nous tombons en refusant de le comprendre entraînés par la masse colossale de l’humanité. Nous nous sommes arrachés du corps de la nature et nous dégringolons emportés par notre orgueil et notre obstination à ne rien voir.
Les églises, quels que soient leurs noms, ne peuvent plus aider les hommes. Elles ont perdu l’essence même de la Vérité. Elles ne sont plus des temples où Dieu se présente mais des maisons closes où elles ont souillé Dieu, répandant sur la Beauté du mystère leur fiel prétentieux comme une semence assassine. Toutes les règles religieuses sont essentiellement destinées à créer un ciment, à établir une morale commune et donc à contenir les libertés individuelles, à les soumettre, à les anéantir. Les églises ne favorisent en rien la quête de Dieu. Elles l’ont limitée, lui donnant une direction unique, toujours imposée aux incroyants. On connaît les massacres, passés, présents et certainement futurs, perpétrés au nom de Dieu. Il déteste les églises. Dieu, s’il existe, ne peut pas être en dehors de sa Création. Il est dans le brin d’herbe et l’eau des ruisseaux, le vol agité du papillon et les yeux verts de la jeune fille de ses pensées. Que viennent faire les églises dans ce monde sinon le salir et retirer l’homme du temple divin de la Nature ?
Il marche, en lui, sur des pentes inconnues qu’il avait toujours côtoyées sans jamais les parcourir.
Il aimerait mêler à cette avancée étrange la jeune fille de la bibliothèque. Son bonheur alors serait entier.
Il est au pied de l’arête terminale des Grands Moulins. La ligne d’ascension n’est pas clairement visible. C’est un enchevêtrement de piliers ruiniformes et de couloirs enneigés, de blocs instables et de pentes lisses sur lesquelles la neige, pour l’instant, s’accroche. Deux ou trois heures, selon les détours nécessaires, lui semblent indispensables pour atteindre le sommet.
Ne pas monter seul. Une emboîture qui lâche et c’est la catastrophe. Personne ne sait où il est. Des heures de descente. Il sort du sac la paire de jumelles. Il inspecte minutieusement chaque zone et dessine une ligne possible dans les successions chaotiques d’arêtes brisées. La neige est un allié indéniable. Elle maintient les pierres instables et permet de remonter sans risque les zones terreuses qu’elle tapisse. Il ne doit pas attendre la fonte de printemps. La boue sous les pieds est un danger permanent. L’objectif devant lui est à la mesure de ses progrès et de ses élans. C’est là qu’il doit éprouver ses forces revenues, la maîtrise de ses pas.
Il fait demi-tour. C’est la guerre qu’il veut gagner et non seulement une bataille. Il n’est pas en situation de monter au front.
La jeune fille de la bibliothèque. Il a suffi qu’il redescende vers la vallée pour qu’elle s’invite dans ses pensées.
Il retrouve la voiture sans avoir cessé de penser à elle. Il saisit combien la lumière qu’elle diffuse dans son âme peut entraver ses recherches, que l’intensité de l’éclat peut l’aveugler et estomper tout le reste. Pour l’instant, il imagine la jeune fille face à lui mais dès lors ce n’est pas de l’amour, juste un éblouissement. Tant qu’il ne lui déclarera pas sa flamme, il ne verra rien d’autre que le feu de ses prunelles et ne parviendra pas à marcher à ses côtés. Pour avancer dans une direction commune, il faut fusionner et cesser de s’éclairer l’un l’autre. Il voudrait le lui dire, là, immédiatement. Il imagine la blancheur devant eux, l’extrême limpidité des horizons s’ils parvenaient, ensemble, à progresser vers le haut.
Il roule et ne peut arrêter le flot d’idées qui dévale.
Ces deux âmes confondues dans la même brillance, il les voit comme la communion parfaite, celle que l’être humain et la Terre ont autrefois connue. L’être humain et l’Univers, se corrige-t-il. L’amour entre individus, lorsqu’il est à l’échelle de la fusion des âmes, est une empreinte du paradis perdu. Tout le bonheur est là, toute la paix s’y cache. Rien n’est plus profond et plus révélateur que cet amour sublime. Le chant de l’oiseau parlait de cet amour. Et de communion avec le lever du jour. Le mode de conscience dualiste, aussi longtemps qu’il dominera le monde, maintiendra le gaspillage des ressources, l’emploi irraisonné des techniques, la destruction des environnements, l’intoxication des âmes. Chaque nouvelle loi, chaque direction économique, sera toujours prisonnière de ce champ de pensées étroit et néfaste, totalement opposé à l’idée que l’individu est une partie intégrante de la Nature, qu’il ne peut porter atteinte à un élément de la Vie, aussi infime soit-il, sans se détruire lui-même. Il sait que s’il portait atteinte à la jeune fille de la bibliothèque, il anéantirait l’amour, et lui-même, et sans doute un peu l’Univers.
La mort de Blandine a failli le condamner. Il se dit, et les mots lui font mal, qu’il a échappé à l’ensevelissement par manque d’amour. Lui et Blandine n’avaient pas fusionné.
Son Paradis n’était pas le sien.
Il est assis devant la cheminée. Il a rallumé le feu mais l’entretient à peine. Les températures sont douces. L’hiver éprouve de plus en plus de mal à retenir l’avancée du printemps. Il n’a pas vu les jours passer. Sa perception du temps est de plus en plus décalée. Les signes avant-coureurs des saisons le renseignent. Parfois une lettre administrative lui rappelle une date importante, une échéance à respecter, une visite médicale à effectuer. L’heure elle-même est indiquée. Une heure précise dans une vie d’homme. Tout cela lui semble si insignifiant. Nécessaire, sans doute, mais tout de même futile. Il n’est pas de ce monde là. Il le subit et tente juste de le supporter. Il imagine un départ pour une vie différente, dans un environnement sauvage. Une vie sur un voilier ou dans une île, au fond d’une vallée de l’Himalaya, dans la jungle Amazonienne, avec les Aborigènes ou les Inuits. Le choix n’est plus très vaste.
L’étau se resserre."
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D'une tristesse infinie.
- Par Thierry LEDRU
- Le 09/09/2011
Quatre jours de classe, vingt-deux élèves de CM2.
Quatre jours à leur parler.
Je fais mon programme scolaire mais là n'est pas l'important, loin de là.
Des enfants déjà "fatigués" par l'école, des enfants qu'il faut déjà tenter de ranimer. Alors qu'ils n'ont que dix ans. L'école n'est qu'un lieu de rencontres, un endroit où il est parfois possible de jouer, quelques instants de récréation entrecoupés de longues périodes d'apprentissages forcés.
Terriblement désespérant.
Apprendre n'est déjà plus qu'une corvée, nullement un espace de découvertes pour soi, l'opportunité d'éprouver ses capacités.
Il faut donc déjà que je les inonde de mille histoires. Essayer de capter leur imaginaire et leur attention, de faire briller leurs pupilles, une dépense d'énergie colossale, qu'on n'imagine pas, un défi constant.
Je ne mets nullement mes collègues en cause. Ils subissent la même pression que moi. C'est le système qu'il faut revoir, c'est l'intention qu'il faut redéfinir, le sens de tout ça.
Effrayant également de les entendre parler de l'existence.
La plupart des garçons veulent être joueur de foot professionnel, non pas pour la passion du jeu mais pour gagner des fortunes.
les filles veulent être princesse et se marier avec un prince anglais.
J'exagère à peine.
Toute discussion aboutit inévitablement à une notion d'argent.
Si je leur parle d'Alfred Wegener et de sa découverte de la théorie des plaques tectoniques, de cette passion incommensurable pour la connaissance, une curiosité scientifique comme un élan de vie, ils me demandent s'il est devenu riche...
Si je leur parle de Maud Fontenoy, ils me demandent si elle a gagné beauoup d'argent en traversant l'Atlantique à la rame.
J'exagère à peine.
Si je leur parle du film "Himalaya, l'enfance d'un chef", je les entends parler de "Cowboys et envahisseurs".
Si je leur passe la musique de John Surman, je les entends parler de Mickael Jackson ou de Ryhanna.
Si je leur parle de la Mongolie, je les entends parler de Monte Carlo.
Si je leur parle de la nature et des marches en montagne, je les entends parler de shopping.
Non, non, j'exagère à peine.
J'ai entendu en quatre jours un condensé effroyable de leur image de l'existence, la puissance des formatages, des conditonnements, des imbrications en eux de cette société obsédée par le culte de l'argent et l'angoisse de la pauvreté, les difficultés financières. J'imagine aisément la situation des familles, il n'y a rien de facile pour aucune d'entre elle certainement et ces enfants participent et entendent tout cela, ils en sont submergés, ils finissent par se construire des schémas de pensées extrêmement limités, des horizons terriblement étroits.
L'école n'est d'ailleurs pour eux qu'un moyen d'avoir un métier et de "gagner sa vie". Je déteste cette expression. "Gagner sa vie. " On a déjà gagné puisque la vie est en nous et on n'a même pas eu l'obligation de participer à quoique ce soit, de se battre pour quoique ce soit. C'est elle qui a décidé d'être là. Et nous, il faudrait qu'on la "gagne" jusqu'à en perdre le goût.C'est absurde, totalement fou.
"Essaie de faire ton devoir et tu sauras ce que tu vaux. Mais qu'est-ce que ton devoir ? Ce qu'exige l'heure présente."
Goethe.
La citation du jour.
Leur apprendre à n'avoir aucune intention dans le travail. La récompense est déjà contenue dans le travail lui-même. La possibilité d'éprouver ses forces, sa détermination, son intelligence, son raisonnement, sa lucidité, sa curiosité, sa persévérance...Le résultat n'a que peu d'importance tant que tout cela a été éprouvé et qu'on en a une image claire et durable afin de pouvoir renforcer encore la puissance de ce don personnel la fois suivante.
Le travail n'est pas une image de ce qu'ils doivent faire mais de ce qu'ils peuvent apprendre à être.
Leur apprendre à être totalement impliqués dans leurs actes, à filtrer les pensées intrusives, à exploiter un potentiel encore inconnu. Sans jamais les laisser croire que ce potentiel leur ouvrira autre chose que le bonheur simple et inépuisable de la connaissance. Sans autre intention.
Je sais que je vais devoir dépenser une immense énergie.
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Un long chemin.
- Par Thierry LEDRU
- Le 22/05/2011
Ecrivain savoyard, passionné de montagne, Thierry Ledru a publié en novembre 2007 « Noirceur des Cimes » aux éditions Altal, une quête initiatique sur fond de hauts sommets
Comment avez-vous attrapé le virus de l’écriture ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter des histoires ?
Thierry Ledru : Lorsque j’avais seize ans, mon grand frère Christian qui en avait dix-neuf a eu un accident de voiture. La gendarmerie a appelé mes parents. C’était la nuit. On a foncé à l’hôpital. Quand on est arrivé, un interne nous a dit : « Il est cliniquement mort. » Je suis rentré dans la chambre. Je n’ai pas reconnu mon frère. Et j’ai dit : « Je sortirai de cette chambre avec Christian et il sera vivant. » J’ai passé trois mois dans cette chambre. Jours et nuit. C’était pendant l’été. J’ai manqué la rentrée des classes. Pas question de le laisser. J’ai écrit chaque évènement dans un cahier, mes pensées, mes détresses, l’évolution de mon frère, la mort, Dieu, l’amour, la peur, la souffrance. Mon frère s’en est sorti. Pour la médecine, il représentait une énigme. Il n’avait plus de boîte crânienne au niveau du front. Ils ont mis une prothèse. C’était une première médicale.Je me suis occupé de mon frère pendant deux ans. C’était très difficile pour lui. Un œil mort, une cheville bloquée, il pesait quarante-sept kilos pour 1m96 en sortant de l’hôpital…Il a fallu tout reprendre jusqu’à ce qu’il puisse reprendre l’escalade avec moi. Une passion commune. Il avait déchiré le cahier de l’hôpital sans le lire. Une déchirure pour moi aussi. Tout ça est très complexe. Un déni de l’évidence pour sa part. La charge de ce qu’il avait perdu avec l’incapacité de comprendre ce qu’il avait vécu. Une blessure spirituelle pour moi. J’étais le témoin de sa guerre. Je ne pensais pas pouvoir retrouver ce que j’avais écrit dans cette chambre. Mais j’avais découvert la force incommensurable de l’écrit. Cette acuité, cette autopsie des pensées. Je ne pouvais plus m’en passer.
Au lycée, je me suis mis à écrire comme un forcené, comme un écorché. Un prof de français et un prof de philo m’ont dit qu’un jour je serais édité. Que mes mots étaient des « scalpels. » Bien choisis, n’est-ce pas ?…Tout avait commencé au milieu des scalpels. Je ne choisissais rien en fait. L’écriture s’imposait à moi parce qu’elle était vitale. J’adorais la philosophie. J’aurais aimé être professeur mais je voulais devenir indépendant financièrement et soulager mes parents qui continuaient à subvenir aux besoins de mon frère. Comme j’aimais beaucoup les enfants, j’ai décidé de devenir instituteur. La formation était payée et moins longue que celle de professeur. Je ne le regrette nullement.
Je vivais déjà une passion exclusive pour l’escalade et l’alpinisme. J’espérais devenir guide de haute montagne. Mais à vingt-quatre ans, j’ai eu une première hernie discale. L’opération a été un échec. Et on ne devient pas guide de haute montagne avec un dos détruit. Dépression. Lourde, très lourde. Et encore les mots pour me sauver.
En quelques mois, j’ai écrit « Vertiges », mon premier roman. L’histoire d’un alpiniste qui redescend son compagnon sur son dos, comme un fardeau à rendre aux hommes. Je ne comprenais pas encore le symbolisme de l’histoire entre mon frère et moi.Ca viendrait plus tard.
Voilà pour mes débuts dans l’écriture. Rien de bien joyeux. C’était une thérapie, une nécessité surtout, une bouée de sauvetage.
Parlez-nous de cette quête intérieure que vous poursuivez en écrivant ?
Thierry Ledru : L’écriture de « Vertiges » a été un déclic. J’ai d’abord pris conscience de l’importance de la nature dans ma vie, de tout ce qu’elle m’apportait, de la sérénité et de « l’éveil » que j’y trouvais. La haute montagne surtout. Parce qu’elle m’offrait la possibilité de me découvrir, d’explorer mon potentiel. Simultanément à ces défis physiques que je multipliais à mon niveau, j’accompagnais cette démarche d’une réflexion constante. Les relations humaines, l’amitié, l’amour, la mort, le sens de l’existence, cette nécessité de « pousser la machine, » de ne pas accepter les limites. Mais cette opération manquée sur ma colonne vertébrale continuait à me faire souffrir…Je devais m’en accommoder mais c’était une souffrance morale plus encore que physique. Je courais malgré tout, des marathons et des virées à vélo. J’en suis à quatre fois le tour de la Terre.L’écriture continuait à m’offrir un baume salvateur, un cataplasme sur mes douleurs existentielles.
J’ai écrit « Jusqu’au bout. » Un retour analytique sur mes expériences de vie. J’avais besoin de comprendre, un besoin viscéral et je savais que l’écriture avait cette force que les échanges humains ne m’apportaient pas. Les pensées sont trop éphémères alors que les écrits sont des cheminements infinis de taupe…Allez toujours plus bas dans les profondeurs, avec acharnement.
Puis ce fut « Là-Haut. » La mort encore, la souffrance, Dieu, le Bien, le Mal, des questions existentielles qui me torturaient sans relâche. J’aurais bien eu besoin d’une psychothérapie. Je préférais écrire. Lorsque j’écris, il m’arrive de ne plus être « là », de ne plus être un mari, un père, un instituteur…J’entre dans une dimension d’une profondeur inouïe et en même temps dans des horizons inaccessibles dans le cadre de la vie sociale. Rien n’existe autour de moi, le monde a disparu, les êtres ont disparu, le jour a disparu, le temps n’est plus. C’est comme un puits au fond duquel scintille une lumière inconnue. Comme si la noirceur était lumineuse…
« Noirceur des cimes » viendrait plus tard, c’était inéluctable.
J’ai quitté la Bretagne pour venir m’installer dans les Alpes, en Haute Savoie. J’avais absolument besoin du spectacle des montagnes. J’ai rencontré Nathalie. Nous vivons ensemble depuis. Nous avons trois enfants.
Mon frère est mort à trente-neuf ans d’une rupture d’anévrisme. Un choc effroyable, destructeur. Je ne l’avais pas revu depuis plus d’un an. Je l’ai retrouvé dans la salle de la morgue. Une énorme culpabilité. Mes parents n’étaient pas là et injoignables. Je suis allé en Bretagne pour m’occuper de son corps, de l’administration, de préparer la crémation, prévenir la famille…J’ai enfin réussi à contacter mes parents pour leur dire : « Maman, Papa, Christian est mort. ».
Je ne pouvais pas échapper à la quête spirituelle. C’est mon chemin de vie, je devais l’accepter.
A trente-neuf ans, cette hernie discale mal opérée et qui me faisait souffrir s’est réveillée avec une violence inimaginable. Je « portais » toujours mon frère et mon dos n’en pouvait plus mais je ne l’avais pas encore compris.
Personne ne voulait m’opérer. Les risques étaient énormes. Mais j’allais perdre ma jambe gauche. Un chirurgien s’est lancé et ça a marché. Du moins, c’est ce que tout le monde a cru pendant quelques années. Mais ce travail en moi n’était toujours pas fait. Je continuais à écrire. Je retravaillais « Jusqu’au bout » et « Là-Haut » dont aucun éditeur ne voulait. « Trop dur, trop complexe, trop long, trop exigeant… »
D’autres histoires aussi. « Jarwal », un petit lutin auquel j’avais donné vie et dont je racontais les histoires à mes enfants quand nous allions marcher en montagne. Sur mon blog « là-haut », je travaillais sur des textes « philosophiques », des réflexions qui me concernaient. L’être réel, le moi, le Soi, le mental, le temps psychologique, la mort, la douleur, la peur, l’intention, le désir, l’imagination, l’amitié, les autres, l’âme…
Et puis, à quarante deux ans, trois hernies discales d’un coup. Mon médecin n’avait jamais vu ça. C’est toujours là, en moi, cette douleur effroyable. Cette destruction psychologique…
Personne ne pouvait rien. Je faisais des rêves étranges, apaisants, comme des messages d’anges au milieu de cauchemars hallucinants… Des auras bleutées qui me parlaient : « Laisse la vie te vivre, elle sait où elle va. » Une totale incompréhension…
J’allais mourir. Vessie bloquée, les reins en danger, paralysie de la jambe, douze kilos perdus, des cauchemars infinis au milieu des larmes, ma femme et mes enfants effondrés. Un calvaire.
Une opération de la dernière chance : sortir les intestins, visser une plaque sur la colonne, ouvrir le dos, visser une autre plaque et boulonner les deux. 50% de risque pour le fauteuil roulant, 25% paralysie de la jambe gauche, 25% je remarche à peu près. J’ai refusé. Prolongement du calvaire. Et puis la rencontre avec Hélène, une médium magnétiseuse. La première séance, quatre heures dans un espace inconnu, une dimension spirituelle dont je n’imaginais pas l’immensité…. Je suis sorti en marchant. Trois mois après je reprenais le ski.
A mon tour, je devenais une énigme pour la science.
J’ai écrit « Les Eveillés » pour essayer de comprendre…
Je ne pouvais pas échapper à cette quête spirituelle. Tout ça n’était qu’un chemin à prendre. Ca ne dépendait pas de moi.
Comment est née l’idée de « Noirceur des cimes » ? L’intrigue se passe en montagne. C’est un cadre idéal selon vous pour révéler les êtres et plus particulièrement votre personnage de Sandra ? Comment la voyez-vous ? Comment pourriez-vous la décrire ? Pour un amoureux de la montagne, que représente le K2 ? Qu’est-ce que la noirceur des cimes ?
Thierry Ledru : Tout ce que j’avais vécu avait eu des conséquences multiples. J’avais besoin de transposer tous ces ressentis dans le cadre de la montagne.Dans « Noirceur des cimes », la montagne n’est qu’un prétexte. L’histoire aurait pu se dérouler dans d’autres endroits mais la montagne a cette force de révéler les âmes. Et c’est un milieu que je connais très bien. Je ne suis jamais allé en Himalaya mais toutes mes lectures me donnaient les informations dont j’avais besoin. Le K2 est un sommet mythique que tous les alpinistes connaissent. Je voulais une montagne à la mesure des « révélations intimes que les protagonistes allaient éprouver. Un tuteur redoutable.
« Noirceur des cimes » n’est pas uniquement un livre d’alpinisme mais également un livre à visées philosophiques. Le mental et ses pensées anarchiques, le poids du passé, les traumatismes refoulés, les situations amoureuses lorsqu’elles sont chargées d’intentions, la quête spirituelle, la découverte de l’être réel, la divulgation de l’être social, les imbrications relationnelles qui conduisent l’individu à vivre des situations qui ne lui correspondent pas…
Le drame, à mon sens, peut devenir un tremplin. Il s’agit d’y chercher ce qui peut permettre à l’individu de s’extraire de ses conditionnements sociétaux, historiques, éducatifs. Le drame a ce pouvoir de tout briser, de pulvériser les repères, les habitudes lorsque ces comportements irréfléchis sont des enfermements, des aveuglements, des anesthésiants. L’enjeu, c’est l’accession à la conscience. Un état d’éveil.
De toute façon, l’individu concerné n’a pas le choix. Soit il sombre, soit il s’élève et use de cette situation pour entrer dans une autre dimension, un autre regard, une autre « réalité ».D’un point de vue littéraire, il est extrêmement important pour moi que le lecteur soit totalement plongé dans l’ambiance, qu’il se sente impliqué, qu’il puisse vivre à la place des personnages, ressentir en lui les émotions, que les descriptions réveillent en lui des échos personnels, qu’il se sente concerné, proche, attaché. Que la vie des protagonistes fasse partie de la sienne. J’essaie dès lors d’avoir une écriture cinématographique dans laquelle je travaille sur les cinq sens mais également sur l’intuition, l’indiscernable, ce qui n’est pas identifiable, qu’on ne peut nommer mais que l’on connaît tous. Les ressentis qui sont au-delà des choses connues, au-delà de la raison, au-delà du mental.
En installant cette histoire à 8000 m d’altitude, j’espérais créer également un cadre oppressant, stimuler l’imagination des lecteurs qui ne connaissent pas ce milieu et en même temps rester crédible envers les alpinistes.
Ce travail d’écriture m’a permis d’approfondir et de clarifier ce que j’ai vécu et d’en retirer l’essentiel. Les mots sont des scalpels qui permettent d’autopsier l’âme, d’en arracher les vieilles peaux, d’exciser les tumeurs. A mes yeux, rien ne peut avoir cette force. Et ce que je vis aujourd’hui est le résultat de cette démarche. Je l’entretiens désormais parce qu’elle est vitale. L’enjeu c’est la conscience, la lucidité, la vigilance
« Noirceur des cimes » est aussi un livre sur l’Amour. L’Amour entre les individus et l’Amour pour la Nature. Mais de quel Amour s’agit-il ? L’Amour inconditionnel ou l’Amour intentionnel ? L’amour intentionnel est issu du mental et il est au service de l’égo. Il souffre de tous les fonctionnements instaurés par l’histoire temporelle de l’individu, ses refoulements, ses traumatismes, ses éducations modélisées. L’Amour inconditionnel est un état constant, une vibration initiée par une conscience libérée du Temps psychologique.
L’amour intentionnel est le reflet des tourments de l’égo qui se projette dans un avenir illusoire à travers des espoirs, des attentes, des projets, un futur idéalisé et illusoire ou établit un ancrage invalidant sur un passé disparu. Cet amour-là n’est que le reflet de notre incapacité à vivre l’instant présent dans un état de clairvoyance. Il est le symbole même de l’anarchie de nos pensées, du capharnaüm psychologique qui caractérise l’égo. L’amour intentionnel se construit sur nos identifications, l’assemblage hétéroclite de nos rôles sociaux. Ceux-ci correspondent à nos traumatismes enfouis, à notre histoire personnelle, nos conditionnements sociétaux. Il n’y a aucune liberté dans cet état de « sommeil éveillé ». Il n’y a pas de conscience mais un état hallucinatoire.
Il ne s’agit donc pas d’Amour mais d’une construction mentalisée qui nous offre une continuité rassurante dans nos schémas de pensées. L’égo créé les problèmes et s’efforce ensuite de les résoudre et par ce subterfuge assure son propre maintien.
Il y a les prisons que l’on accepte mais pire encore celle que l’on se fabrique. L’amour mentalisé est une prison aux murs gigantesques. Seul l’individu ayant accompli une quête intérieure, une épuration spirituelle, qui sait ce qu’il est en dehors de tous conditionnements, qui a conscience des manipulations de l’égo, seul celui-là a la capacité de faire de l’Amour véritable un espace à découvrir et non des murailles à constituer.
Luc et Sandra sont amenés à détruire jour après jour leurs propres geôles, à autopsier avec lucidité leurs propres errances. Ils n’ont pas le choix. Ca ne leur appartient pas. Les évènements imposent ce cheminement intérieur.
« Il faut briser la coquille pour atteindre le noyau » a écrit Maître Eckart.
C’est un livre sur l’accession à la liberté et donc sur la possibilité de vivre totalement l’Amour, à être dans une dimension de conscience qui permet l’acceptation, l’agir dans le non agir.
Les deux protagonistes vont être dépouillés de leurs carapaces par l’exigence et la rudesse de leurs conditions de vie et dans cette situation douloureuse, ils vont réaliser que les conditions de vie ne sont pas la vie, que l’importance des regards n’est pas la vie mais juste une interprétation. La conscience de la vie est bien plus profonde. Les pensées ne font pas la vie, elles ne font que la commenter. La noirceur des cimes est là pour illuminer les tréfonds ignorés. Quand on perd ses repères dans l’obscurité opaque des conditions de vie, il existe l’opportunité de passer à un autre état. C’est une chance à saisir. Il faut mourir pour renaître.
C’est aussi un livre sur la solitude et tout ce qu’elle apporte. Les regards, les attentions ou l’indifférence qui jalonnent l’existence sociale contribue à l’identification dont l’égo se remplit. Les rôles que nous tenons apparaissent comme des piliers alors qu’ils ne sont que des paravents. Ils cachent l’être réel, celui qui que nous sommes quand il ne reste que le Soi qui n’est pas le moi. Le moi, c’est l’égo qui se couvre d’oripeaux. Le Soi, c’est l’esprit libre de toutes entraves. Et dans cette liberté peut prendre forme la conscience réelle de la vie, de notre connivence cellulaire avec l’Univers du Vivant. C’est la vibration essentielle, celle qui nous fait ressentir la vie en dehors des conditions de vie. L’individu entre dans une dimension spirituelle détachée de la dimension sensorielle dont l’égo se sert pour se préserver.
La solitude devient dès lors un cheminement possible vers l’être intime. Lorsque s’ajoute à cette situation particulière l’usage immodéré des forces physiques, il se créé un état de plénitude parce que les résistances sont liquéfiées par l’épuisement. L’individu entre dans une sorte de béatitude qui ouvre les portes de l’esprit. Les émotions prennent le pas sur les ressentis. Les ressentis sont issus des cinq sens alors que les émotions émergent d’une zone plus profonde mais elles sont encore sous le joug de l’égo. Il faut briser les carapaces pour parvenir à une dimension spirituelle. C’est un autre espace intérieur illimité et d’une acuité extraordinaire.
Il est malheureusement consternant de constater que l’homme a besoin d’être confronté à une situation dramatique pour parvenir à s’engager dans une démarche spirituelle. Quand il est inscrit dans un fonctionnement routinier, l’expression elle-même l’amuse, il s’en moque ou bien elle lui fait peur. Cette réaction cache évidemment une introspection qu’il refuse, qu’il juge inutile. Il est plus simple de continuer à rester « endormi ». Sandra, l’universitaire, vit dans cet état léthargique en usant de son intellect. Elle est performante dans son domaine mais elle n’a rien acquis de l’essentiel.
La vie sociale dans le foisonnement d’idées anarchiques et superficielles qui la caractérisent ressemble à un état de sommeil dans le sens où même si nous maîtrisons nos actes nous n’avons pas su développer une conscience du jeu d’influences que nous subissons et qui conditionnent ces actes. Nous ne nous offrons pas assez de recul, de temps d’observation, nous rejetons l’élévation. C’est pour cela que le drame devient inévitable.
Il survient lorsque l’enfermement dans nos conditionnements est si étouffant que l’être réel succombe et se doit de se révolter pour survivre. Il ne s’agit pas de hasard mais d’une nécessité que nous créons par notre aveuglement, les conséquences des dysfonctionnements liés à ce mental auquel nous nous soumettons.
« Nous sommes comme des noix. Pour être découverts, nous avons besoin d’être brisés. » Khalil Gibran.
Il est possible de scinder l’individu en trois entités distinctes. « Le corps physique » est fait de matière dense et il réagit à la conscience sensorielle. Ce corps physique est celui que nous éprouvons constamment et dont il est difficile de s’extraire dans des conditions de vie habituelles. Ce corps physique représente l’enveloppe du « corps mental », la deuxième entité.
Il s’agit cette fois d’une entité faite de pensées et d’émotions. Luc, le héros de l’histoire, lorsqu’il souffre de la morsure du froid (sensation du corps physique) éprouve la peur (émotion du corps mental) des doigts gelés. Ces deux entités sont indissociables et s’entretiennent. Le troisième corps est la manifestation spirituelle de l’être, le Soi. C’est « le corps spirituel. »Il n’est pas enfermé dans le corps physique mais connecté avec le Tout. Le corps physique n’est qu’un abri occasionnel. Le « corps spirituel » ne meurt pas. Il baigne dans une félicité éternelle. Il n’est pas possible de l’identifier en usant des critères inhérents aux deux autres corps. Ce Soi se situe au-delà même du plan de l’inconscient. Il n’appartient pas à l’être mais au Tout, à l’Univers du Vivant, et lorsque les barrières du mental sont brisées par les conditions extérieures de vie et que l’ego perd tous ses repères, cette dimension ouvre ses portes.
Luc et Sandra vivent ce voyage intérieur et cette osmose avec la Vie.
C’était le but essentiel de ce livre.
Le Soi.
Vous avez reçu le prix Plume de l’espoir et le prix du roman au festival du livre du Queyras pour votre premier roman « Vertiges ». Comment avez-vous vécu cette première reconnaissance ? Comme un vrai bonheur ou une pression supplémentaire pour faire aussi bien ensuite ?
Thierry Ledru : J’écris dans le cadre d’une démarche personnelle. Par conséquent la plus belle récompense, c’est de parvenir à transcrire ce que je porte et à l’éclairer à la lumière des mots.Ces deux récompenses, je les ai donc reçues comme un « supplément », la prise de conscience aussi que mes textes pouvaient émouvoir les lecteurs, qu’ils n’étaient pas qu’une introspection opaque mais qu’ils pouvaient éveiller des ressentis similaires. Ce fut un grand bonheur, tout simple, l’occasion de rencontrer des lecteurs.
Je ne me suis pas mis pour autant en tête de devoir faire aussi bien, avec un objectif de « récompense. »
Je devais écrire « Noirceur des cimes » parce que c’était nécessaire. Comme des balises à poser sur mon chemin. Je n’ai jamais cherché à écrire avec une intention dirigée vers les lecteurs. Ne pas se trahir, ça me paraît indispensable. »
C’était en Mai 2009.
Beaucoup de choses intérieures depuis, un parcours personnel qui m’a poussé à me lancer pleinement dans l’écriture de « Jarwal le lutin ». Toutes ces histoires que j’ai racontées à mes enfants, ces messages que je transmettais dans un conte sans fin, ces réflexions spirituelles, existentielles, philosophiques, tout ce que j’essaie désormais de transmettre à mes élèves, je devais les écrire. C’était aussi une promesse faite à mes enfants.
Il faut toujours tenir ses promesses.
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La souffrance qui libère.
- Par Thierry LEDRU
- Le 20/03/2011

La souffrance comme une issue. La dernière clé.
Toutes les situations, tous les évènements, des plus anodins aux plus traumatisants concourent à l’émergence du moi et à sa progression dans le temps. Mais je vois une distinction profonde entre cette « existence » perçue par ce moi et la « vie » perçue par bien autre chose.
L’existence est constituée par tout ce que le moi accumule. La vie, elle, n’a pas besoin d’accumuler quoique ce soit. Elle est. Constante et immuable.
Est-ce que le moi peut réellement la saisir, est-ce que le moi, dans le chaos de ses pensées, dans le fatras incommensurable de son existence peut réellement percevoir cette conscience du soi et de la vie ? Non pas le moi et ses troubles, mais le Soi, dans la dimension spirituelle qui le relie à la vie.
Le Soi.
Qu’en est-il ? Le moi est une entité individuelle modelée par d’autres entités individuelles, par d’innombrables imbrications dans lequel le moi s’identifie. On peut clairement se demander si la notion de Soi et la conscience de la vie lui sont accessibles. Que peut-il saisir dans son fonctionnement, sinon, une idée mentalisée ? La vision d’un Tout et l’appartenance du Soi à ce Tout sont-ils de pures hallucinations d’un mental qui se gargarise d’un cheminement spirituel, comme un piédestal à sa magnificence ?
Il serait bien plus profitable et honnête que ce soit le Soi qui conçoive le moi, que ce soit lui qui observe les agitations frénétiques de ce petit individu mais dans cette soumission de l’individu à son identification, c’est le moi qui part à la recherche d’un Soi dont il a entendu parler et qui comblerait son désir de séduction. Car celui-là qui est au cœur de son Soi est beau et sage…
Vaste mystification. Que peut saisir une entité centrée sur elle-même quand elle se dit être en quête du Tout ?
La fourmi a t-elle conscience de la forêt dans laquelle elle travaille, de la planète sur laquelle elle existe, de l’Univers ? Possédons-nous une conscience plus élaborée que celle de la fourmi ? Oui, bien évidemment ou alors c’est que la fourmi cache bien son jeu… Bien, et alors ? Dès lors que le moi part à la recherche d’un Graal qui dépasse son entendement, que peut-il trouver d’autre qu’une entité à sa dimension, c'est-à-dire bien autre chose que le Soi ? Alors, il nous faut chercher sur le chemin des religions…Mais les religions sont issues du mental. Aucune religion, à mes yeux, ne peut être un tremplin. Elles ne sont qu’une boucle qui ramène le moi vers lui-même. Puisqu’il en est l’instigateur sous le joug d'esprits soi-disant élus, soi-disant porteurs d'une parole divine. La parole divine n'a pas de mots, pas plus que de Livres ni de rituels. Elle est au-delà de l'entendement humain, elle résonne là où le mental se tait.
De toute façon, tant que le raisonnement, la linguistique, la dialectique, la logique, la rhétorique entrent en action, c’est le moi qui cherche ce qui ne lui est pas accessible. Dès lors qu’il y a un observateur et une quête, l’individu reste dans un cheminement mentalisé et par conséquent le moi…Il a conscience de sa recherche et s’en glorifie et imagine dès lors être sur la voie. C’est juste celle qui le ramène à lui-même. Mais par des chemins enluminés de métaphysique, ce qui donne un aspect valorisant à la quête…
Vaste mystification. La métaphysique est lucide quand elle est capable de juger de son insuffisance. C’est le moi qui se regarde par des fenêtres plus larges. Mais il n’y a pas de nouvel horizon. Pas celui du Soi.
Faut-il donc passer par un autre canal que le moi pour saisir le Soi ? Mais s’il n’y a plus de moi, il n’y a peut-être plus de conscience, de vigilance, il n’y a plus rien qui puisse saisir puisque tout a disparu… Ça serait considérer que seul le mental a la capacité de saisir… Je ne pense pas que ça soit le cas. Là, il s’agit juste d’un formatage.
On a appris à penser pour saisir. « Je pense donc je suis. » Sacrée catastrophe que cette affirmation.
« Je pense donc je fuis. » Je fuis la possibilité d’entrer dans une dimension qui m’échappe dès lors que je pense. Ça ne nous donne pas de piste quant à la quête de ce Soi. Pour l’instant, il reste insaisissable. Mais n’est-ce pas justement la solution à l’énigme ?
Puisque le moi ne peut pas saisir un Soi, autre qu’une enveloppe grossie de son propre moi, puisque le Soi ne peut pas être conscience de lui-même puisque cela reviendrait à concevoir un Soi détaché du Tout, c'est-à-dire immanquablement une individualité, ce qui serait antinomique dans l’idée du Tout, il n’est dès lors pas possible de saisir le Soi par le moi. Tout simplement.
Le Soi aperçu par le moi est nécessairement une entité séparée du Tout et par conséquent autre chose que le Soi.
Le Soi est Conscience et non conscience. Il ne peut pas être conscientisé car il faudrait qu’il s’individualise et qu’il s’identifie à l’observateur. Le ciel ne peut pas voir le ciel. Il faudrait qu’il prenne de la hauteur et c'est inconcevable! L’Univers ne peut pas s’observer.
Le Soi ne pourrait donc pas se connaître. Ni par lui-même puisqu’il ne serait plus le Soi mais une entité séparée du Soi, ni par le moi qui ne peut pas connaître ce qui le contient. Bon, ça semble à peu près se tenir tout ce charabia.
Mais alors qu’en est-il des expériences mystiques ? Des révélations qui font basculer parfois en quelques instants, des individus « basiques » à des êtres éveillés ? Qu’ont-ils aperçu, ressenti, perçu, « compris » (pas de façon rationnelle bien entendu…), que leur est-il arrivé ? Est-ce que le moi peut basculer dans une dimension qui ne serait pas le Soi mais un « simple » état de conscience modifiée ? Comment considérer que ces gens puissent évoluer dans un monde mentalisé en ayant eu accès à une vision unifiée de la vie ? Comment gérer ce genre d’antagonismes ? Comment passer du haut en bas, de l’intériorité mentalisée à l’universalité dés-identifiée ? Les voyageurs des NDE ? Les guérisons « spontanées » et inexpliquées ? Que s’est-il passé ?
Le moi, dans ces expériences extrêmes, n’a rien à voir. Il est bien trop futile et insignifiant pour s’engager dans des voies aussi radicales. Écoutons les paroles des « expérimentateurs »…C’est stupéfiant. Tellement éloigné de notre vision mécaniste et rigoriste de la vie.
Le Tout s’est-il laissé découvrir, le Soi s’est-il révélé ? Mais alors, tout ce que j’ai écrit au-dessus ne tient pas. Tout ça ne serait donc bel et bien que du charabia métaphysique. C’est sans doute qu’il faut chercher ailleurs. Et se passer même du langage.
La souffrance devient-elle la clé pour ouvrir l’enceinte ? Lorsque plus rien ne permet au geôlier de prendre conscience qu’il fabrique lui-même la prison qu’il s’obstine à ignorer, la souffrance réelle, physique, psychologique, existentielle, ne devient-elle pas l’ultime accès à la liberté ? Cette rupture, totale, incompréhensible, imprévisible, comme si parvenu à une altitude inconnue, le mental n’avait plus d’oxygène, que les pensées et les résistances ne pouvaient plus prendre forme, n’avaient plus de nourriture, une perte d’identification.
La douleur a tout rongé, jusqu’à la dernière image, les rôles les plus essentiels, ni mari, ni père, rien, il ne reste rien que cette douleur insoutenable jusqu’à ce qu’elle disparaisse à son tour. Cette rupture, ce vide. Cette absence de tout, plus rien, aucune sensation, plus de corps, plus de peur, aucune pensée, le néant sans rien pour le voir, rien…
La douleur est physique ; la soufffrance est psychologique. Elle s'unissent la plupart du temps même si parfois les liens ne nous semblent pas évidents. Les voies de l'être sont parfois impénétrables...Au premier abord.
Comment expliquer qu’il n’y a rien ? Ni même rien pour s’en rendre compte. Toute la difficulté pour l’exprimer vient du fait qu’il n’en reste rien. Puisqu’il n’y a plus rien pour s’en souvenir, pour que ça se grave. Rien ne s’est gravé dans ce rien.
Voilà le point ultime où j'étais arrivé, cloué au fond de mon lit sur une croix tombée au sol. Cinq hernies discales en trente ans de vie. Deux opérations manquées. Puis à 44 ans, trois hernies énormes, paralysie d'une jambe, atrophie musculaire, des douleurs à devenir fou...Aucune solution chirurgicale. Un calvaire.
Et puis cette phrase, soudaine, au milieu d’auras bleutées, comme des corps de méduses aimantes qui m'entouraient.
« Tu n’es pas au fil des âges un amalgame agité de verbes d’actions conjugués à tous les temps humains mais simplement le verbe être nourri par la vie divine de l’instant présent. Laisse la vie te vivre, elle sait où elle va.»
Ça n’était pas moi. Ça venait d’ailleurs. C’était trop long pour que je l’élabore moi-même dans cet état d’hébétude. Qu’est-ce que c’était ? « Qui » était-ce ?
Des nuits entières à me poser cette question, des mois, des années plus tard, des heures à y penser en marchant, sur mon vélo, assis dehors, sous les étoiles, à tenter de retrouver dans ce vide environnant une source, un point de départ, un noyau de clarté, un point lumineux d’où aurait jailli cette fulgurance.
Dans ce vide intersidéral que la douleur avait engendré, dans cette incapacité à être moi, à penser même, comment une telle complexité pouvait-elle se concevoir ? Il existerait donc un autre émetteur ?...Et je pourrais recevoir ces émissions inconnues ?...Le Soi ? Ce vide, était-ce cela « la vacuité ? »
S'éveiller à la vacuité est-ce voir que personne ne souffre ici, qu’il y a une sensation mais personne pour en prendre livraison. La douleur porte-t-elle un enseignement salvateur ? Pointe-t-elle vers ce qui est au-delà de la douleur ?
« Les quatre nobles vérités qui sont à l'origine du bouddhisme sont : la vérité de la souffrance ou de l'insatisfaction inhérente, la vérité de l'origine de la souffrance engendrée par le désir et l'attachement, la vérité de la possibilité de la cessation de la souffrance par le détachement, entre autres, et finalement la vérité du chemin menant à la cessation de la souffrance, qui est la voie médiane du noble sentier octuple. »
Je ne sais pas ce qu’est ce sentier octuple. Je comprends par contre cet attachement à la douleur, comme à tout le reste. Toutes les identifications qui s’opposent au Soi, qui le couvrent comme autant de salissures.
La douleur est un purificateur forcené. Elle brise la coquille et libère le noyau. Mais ce noyau n’est pas une entité individuelle. Il est le flux vital. L’énergie créatrice. Et dans l’amour inconditionnel, ineffable, incommensurable de l’énergie, il n’y a pas de mal, pas de douleur, pas de traumatisme puisqu’il n’y a plus de moi et que le moi entretient tout ce à quoi il est identifié.
N’être plus rien efface jusqu’au mal tout comme il efface le bien. Il n’y a que ce qui est. Et ce qui est ne porte pas les fardeaux mentalisés du moi. Bien et Mal ne sont que des rumeurs. La douleur comme la libération du Tout en moi. Comment pourrais-je y voir du Mal ?
Bien et Mal, juste deux termes qui n’ont aucune réalité dans le flux vital. Cette absence de lucidité qui entretenait ces rumeurs. Et en venir à honorer la douleur lorsque le moi est éteint. Il y a autre chose. Une autre réalité, sans doute la seule. Lorsque le rêve éveillé est brisé et que toutes les rumeurs s’éteignent dans la lumière de la Conscience. Pas « ma » conscience mais l’Autre. Celle qui libère et unifie.
"Nous sommes comme des noix ; nous avons besoin d'être brisés pour être découverts". Khalil Gibran.
J'ai vécu la brisure intégrale, jusqu'à ne plus rien attendre que la mort et c'est lorsque j'ai senti en moi l'humus de la terre, comme un espace empli de vie que moi, petit individu en souffrance, j'ai cessé d'attendre quoi que ce soit.
Et là, dans cet effacement de l'individu, je me suis enraciné dans la vie de la terre et j'ai découvert la lumière des cieux.
Mais ça ne sera jamais transmissible et aucune de mes paroles, aucun de mes écrits ne parivendra à partager ce qui relève de l'indicible.
Il me reste juste à bénir la vie en moi, à chaque instant. Puisque seul, cela existe.
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Conscience morale et empathie.
- Par Thierry LEDRU
- Le 15/02/2011
Un débat philo en classe aujourd'hui (29 élèves de CM2)
Durée 1h15.
Les discussions sont bien plus longues que ce résumé...
"Imaginons que vous n'aimiez pas une personne, un enfant ou un adulte, et que vous passiez devant chez lui. L'envie vous prend de sonner à la porte et de vous sauver. Vous êtes excités par cette idée, vous avez un peu peur, vous savez que vous faites quelque chose d'interdit. Vous avez largement le temps d'aller vous cacher, personne ne peut vous voir. Vous allez sonner et au dernier moment vous vous arrêtez. Quelque chose en vous qui vous empêche d'aller jusqu'au bout de votre désir. Qu'est-ce que c'est ?
-On sait que c'est pas bien.
-C'est interdit. C'est une bêtise.
-Oui, d'accord mais d'où vient cette idée ?
-C'est nos parents qui nous ont appris que ça se fait pas.
-Comment vous pourriez nommer cette interdiction ? Qu'est-ce qui se passe en vous ? Essayez de vous imaginer dans cette situation et essayez de voir ce qui se passe en vous."
Silence...
"Je vous donne un autre exemple. Vous avez eu un skate board et vous avez déjà réalisé pas mal de figures avec. Vous décidez de tenter quelque chose de plus périlleux que ce que vous faites d'habitude. Vous allez descendre le sens interdit près du tennis, vous voyez où c'est ?
-Oui, c'est super raide comme descente.
-Et en plus quand vous allez arriver en bas, vous tournerez à droite et vous traverserez le carrefour devant la poste.
-Ah, non mais là c'est n'importe quoi, on va se tuer !!
-Qu'est-ce qui te fait dire ça ? C'est quoi à l'intérieur de toi qui te dit que c'est trop dangereux ?
-C'est pas raisonnable.
-Ah, voilà le mot que j'attendais ! mais, ça c'est un adjectif. Quel est le nom commun ?
-La raison.
-Et bien voilà, on y est. C'est donc la raison qui vous dit que c'est trop dangereux ou que de sonner à la porte c'est interdit. Mais d'où vous vient cette raison ? Est-ce que vous êtes nés avec ou est-ce qu'elle s'est installée peu à peu ?
-Ben, moi je dirais que pour la sonnette, c'est mes parents qui m'ont appris que c'était interdit.
-Et moi, pour le skate, je pense que c'est parce que je n'en suis pas capable.
-Ce sont donc des idées qui se sont installées avec vos expériences de vie. Mais alors comment expliquer que parfois, un enfant va sonner à la porte ou tenter cette descente ?
-Et bien son désir est le plus fort.
-Dans ce cas-là, on peut dire que parfois notre raison s'efface devant le désir. Mais est-ce que notre raison ne trouve pas des justifications pour nous pousser à le faire ?
-On s'invente des raisons alors ?
-Oui, c'est ça. Des raisons qui vont permettre d'étouffer la raison qui nous disait de ne pas le faire. On finit par se dire qu'on a raison alors que notre raison nous disait le contraire.
-C'est le même mot pour deux raisons différentes alors ?
-Oui, exactement. La raison finit par se rallier à des raisons. Il y a la raison générale et des petites raisons qui s'accumulent et sont parfois plus fortes que la raison générale.
-Oui, moi, ça m'est arrivé. J'avais caché le doudou de ma petite soeur parce qu'elle était entrée dans ma chambre. Je savais que c'était pas bien mais je trouvais qu'elle le méritait.
-Et donc tu as fini par écouter toutes les raisons que tu avais en tête alors que ta raison s'y opposait.
-Oui, c'est ça.
-Cette raison qui nous empêche parfois de commettre des gestes méchants, quel nom pourrait-on lui adjoindre ? Un autre mot qui montrerait que cette raison correspond à notre éducation.
-C'est la morale.
-Oui, très bien, c'est ça. Mais alors, puisque parfois, cette raison morale n'est pas assez puissante pour nous empêcher de commettre des actes méchants, que pourrait-on utiliser pour lui venir en aide ? "
Silence.
"Dans quel état êtes-vous lorsque vous savez que vous faites quelque chose d'interdit ?
-Moi j'ai le coeur qui bat fort !
-Beaucoup d'émotions alors ?
-Oui, c'est ça et j'aime bien !
-Oui, c'est sûr ! Mais puisque souvent ces actes amènent des conséquences pénibles, une punition ou un accident, il vaudrait mieux apprendre à les maîtriser. Qu'est-ce qui pourrait nous aider ? Etant donné que notre raison n'a pas toujours la force de résister aux émotions, qu'est-ce qui pourrait nous permettre de ne pas perdre le contrôle ? Il faudrait quelque chose qui soit au-dessus de la raison puisque parfois elle a des accès de faiblesse.
-Ah, oui, c'est la conscience !
-Bien ! Mais quelle conscience ? Est-ce que c'est une conscience morale construite en parallèle à la raison morale ? Est-ce que ça ne serait pas la même chose ?"
Silence.
"Imaginons que l'on inverse les rôles. C'est chez vous qu'un enfant va venir sonner juste quand vous êtes en train de faire la sieste, vous avez de la fièvre, vous êtes couchés et vous allez devoir vous lever pour ouvrir.
-Ah, ben celui-là, si je l'attrape !
-Tiens, tu n'as pas l'air d'apprécier sa farce ?
-Ben, non ,c'est nul ! Moi, je voulais dormir !
-Pourquoi est-ce que tu trouves ça nul alors que tout à l'heure vous trouviez ça plutôt rigolo ?
-Ah, oui, j'ai compris. C'est parce qu'on s'est mis à sa place.
-Est-ce que vous avez besoin d'avoir été éduqué par vos parents pour comprendre que c'est une farce qui n'est pas drôle du tout ?
-Ben, non, en fait, il suffit qu'on prenne sa place.
-Donc, on peut dire que la conscience morale est insuffisante pour qu'un individu se comporte correctement et qu'il vaut mieux qu'il apprenne à se mettre à la place des autres pour savoir ce qui est juste et bon. On appelle ça l'empathie. Personnellement, je pense que c'est une conscience plus essentielle encore que la conscience morale parce qu'elle relie les individus entre eux et ne vient pas d'une éducation qu'on peut parfois renier.
- C'est ça qui me met triste quand ma copine ne va pas bien ?
- Oui. Tu te mets à sa place. Et c'est aussi, plus profondément, la peur qu'il t'arrive la même chose. L'empathie nous relie parce qu'elle nous sommes tous humains et que l'histoire de chacun pourrait être la nôtre.
- Mais moi, si c'est pas ma copine, ça ne me fait rien. - Quand nous avons regardé le film "Effroyables jardins", tu n'as rien éprouvé, aucun tristesse, aucune peur, aucune émotion ?
- Ah, ben non, j'étais triste pour le garçon et puis j'ai eu peur aussi quand ils étaient dans le trou.
- Pourtant, ce ne sont pas tes amis."
Silence. Regards croisés.
" Voilà, c'est ça l'empathie. Nous sommes tous l'autre."
-
L'espoir, le désespoir.
- Par Thierry LEDRU
- Le 29/11/2010
"Quand tu auras désappris à espérer, je t'apprendrai à vouloir."
Sénèque.
Cette phrase m'est revenue à l'esprit la nuit dernière. J'avais fait un exposé sur la passion quand j'étais au lycée, en terminale philo et l'espoir est une notion fréquemment rencontrée dans ce domaine. Il s'agissait bien entendu pour ma part d'une réflexion sur les alpinistes et cette force qui les pousse vers les plus hauts sommets.
Walter Bonatti, dans son livre "A mes montagnes", parlait de l'espoir et disait qu'il était un ennemi redoutable qui le privait de sa lucidité, de l'exploitation de son potentiel physique parce que cet espoir le projetait dans une illusion qui ne le nourrissait que de pensées et non d'actes. Il escaladait un pilier par une nouvelle voie dans Les Drus, en solo...Il revenait d'une expédition sur le K2, une expérience destructrice d'un point de vue humain, une trahison qui avait failli lui coûter la vie. Chaque jour, sur ce pilier, engagé dans une ascension extrêmement périlleuse, il avait abandonné toute forme d'espoir et avait découvert alors que ses forces morales et physiques redoublaient, que rien ne l'arrêtait parce qu'il n'avait aucune autre intention que le franchissement du passage dans lequel il se trouvait. Rien d'autre, l'exploitation pleine et entière de sa volonté, libérée de tout espoir. Cette énergie intime se retrouvait dès lors totalement accessible, sans aucune interférence.
Il avait désappris l'espoir et avait découvert la puissance de la volonté.
"Un état de grâce."
http://www.dailymotion.com/video/x7e664_walter-bonatti-au-pilier-des-drus-c_sport
On peut s'interroger également sur la finalité de l'espoir chez les individus qui s'en servent. Ou se soumettent à lui. Puisque l'espoir est à l'antipode de la volonté et non pas à son service, comme les conditonnements nous l'assènent continuellement, il est raisonnable de conclure que cet espoir est une certaine forme de résignation, un abandon dans l'illusion, le refus de la réalité et le refuge auprès du "doudou" du petit enfant.
Il n'y a aucune action dans l'espoir et même si celui-ci génère finalement un acte quelconque, celui-ci sera perturbé par la pensée inhérente à cet espoir. Un filtre qui retient les énergies disponibles, un canal de dérivation. Celui qui affirme "vivre d'espoir" court le risque de ne pas vivre sitôt que l'espoir s'affaiblit.
Sa situation en devient dès lors désespérée alors qu'il cherchait dans l'espoir un renfort aux conditions d'existence. Espoir-désespoir, sont les deux plateaux d'une même balance.
"Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir."
Même cette expression courue contient une contradiction phénoménale. Dans la vie, il doit y avoir une volonté.
L'espoir, quant à lui, n'est pas adossé à la vie, il est projeté en dehors de la vie, dans un temps à venir qui n'a aucune existence, un futur qui n'est qu'une extrapolation cérébrale, notre malheureuse capacité à nous extraire de l'instant présent, ce cadeau empoisonné, ce don divinatoire que nous ne maîtrisons pas, qui nous illusionne quand nous voudrions qu'il soit la réalité à venir.
Tant qu'il y a de la vie, il y a une volonté. Celle de la vie qui est toujours là. S'abandonner à l'espoir revient à nier la vie, à lui jeter à la figure notre mécontentement, notre colère, notre dégoût, notre rejet.
L'espoir signifie, "je vais aller voir plus loin, ça ira mieux là-bas" mais la vie, elle, est toujours là et rien de cet espoir ne la guérit de ses rudesses. La volonté peut y parvenir quand il s'agit d'une action à mener et qui est à notre mesure.
"Ils ne savaient pas que c'était impossible, c'est pour ça qu'ils l'ont fait."
Mark Twain.
Même là, il ne s'agissait pas d'espoir. Mais d'une lutte constante. Dans l'instant réel de la vie immédiate. Peut-être même qu'en étant dans l'ignorance, il a été impossible de concevoir un espoir, par manque de repères, aucune donnée, il ne restait que le saisissement de l'instant, l'action elle-même.
Le désespoir n'est que le prolongement destructeur d'un esprit qui ne vit pas mais qui a le projet de vivre. Le contre-coup de l'égarement prolongé dans les miasmes hallucinogènes de l'espoir. Il est aisé d'imaginer à quel point tous ceux qui, aujourd'hui, espèrent une amélioration de la situation plantétaire, dans la dimension écologique, tomberont dans des affres redoutables le jour où le désespoir les frappera. Car il n'est rien à attendre de bon dans ce domaine. Nous allons inévitablement vers des temps très rudes. Inutile d'espérer y échapper.
Espérer une solution politique est juste risible tout autant que nos actes individuels n'y changeront rien. Nous sommes entrés dans des lois physiques qui n'ont que faire de nos agitations humaines. On peut juste dire que si les premières alertes lancées dans les années 1970 avaient été écoutées et si des décisions radicales avaient été prises, ces lois physiques n'en seraient pas là. L'image, peut-être la plus parlante, est celle qui concerne l'inertie d'un pétrolier lancé à pleine vitesse. Même si le commandant donne l'ordre d'inverser le sens de l'hélice en demandant une marche-arrière de toute urgence, le navire continuera à avancer encore un certain temps.
Les lois physiques sont lancées à pleine vitesse dans une direction néfaste et nos agitations, aussi radicales soient-elles (ce qui n'arrivera pas d'ailleurs, pas volontairement en tout cas), n'auraient d'effets que dans un temps lointain, très lointain. Nous avons mis beaucoup trop longtemps à réagir. Si tant est qu'on puisse considérer que les mesurettes prises soient de vraies réactions... Lol, comme disent les d'jeuns.
Il ne nous reste qu'à agir, individuellement, pour notre propre dignité.
Je garde à l'esprit une question qui me paraît essentielle : Que pense la vie de mes actes ? Et je m'ajuste au moins pire car je sais que mon existence aura de toute façon un impact.
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L'espoir.
- Par Thierry LEDRU
- Le 28/11/2010
Un mot si exploité, tant de gens qui s'y perdent.
Je sais quel est le danger. Lorsque j'étais cloué au lit, j'espérais que ça allait s'arrêter, que ça allait finir par me lâcher, que j'allais m'en sortir, je vivais dans cette projection incessante d'un avenir meilleur, un espoir aussi puissant que la douleur qui me dévorait.
Ça ne servait à rien.
C'était un piège étant donné que ces pensées se tournaient vers une illusion temporelle et me coupait de la réalité. Bien sûr que cette réalité était une véritable torture mais en quoi cette fuite en avant pouvait-elle m'aider ? C'était absurde tout comme est absurde l'espoir lui-même.
Dans mon cas, l'espoir occupait une place immense, occasionnait une dépense d'énergie constante. Rien n'en survenait étant donné qu'il ne s'agissait que de pensées infantiles. C'est comme attendre l'arrivée du Père Noël ou un miracle ou même l'intervention d'une puissance divine.
Ce temps écoulé ne reviendrait plus, il avait tout bonnement été gaspillé.
L'espoir est un gaspillage monumental de temps et d'énergie. Si encore il permettait d'y trouver un certain apaisement mais c'est loin d'être le cas.
Imaginons que cet espoir fasse monter l'individu sur une pente, plus l'espoir est intense, plus la pente s'allonge, c'est un sommet inaccessible étant donné qu'il est fabriqué par la pensée. C'est Sisyphe qui pousse son rocher et qui espère atteindre le sommet perdu dans ses pensées. Il viendra immanquablement un moment où les pensées s'épuiseront, c'est un phénomène naturel, d'autres priorités prendront la place, l'espoir s'essoufflera et Sisyphe lâchera son effort sur le rocher. La masse libérée l'entraînera dans une chute proportionnelle à l'altitude que l'espoir lui aura fait atteindre...Il vaut bien mieux dès lors lâcher pied le plus rapidement possible. Il ne faut surtout pas s'entêter par orgueil dans son espoir. C'est encore une fois un problème éducatif, un formatage, un conditionnement de société : famille, école, travail, couple, enfants, les situations s'enchaînent et nous projettent dans la tentation de l'espoir.
"J'espère qu'il fera beau demain."
Un phénomène sur lequel nous n’avons strictement aucune influence.
"J'espère qu’il viendra au rendez-vous."
Ce qui importe dans la réalité, c’est que moi j’y sois étant donné que c’est une réalité qui me concerne, sur laquelle j’ai une réelle emprise.
"J'espère que j'aurai une bonne note."
Ce qui importe, c’est d’avoir fait ce qu’il fallait pour l’obtenir. Le reste dépend de la subjectivité du correcteur…
"J'espère que j'aurai une prime."
Même chose sauf que c’est un patron…
"J'espère que j'aurai les numéros gagnants du loto." Totalement absurde.
« J’espère que mes efforts seront récompensés. »
Dans ce cas là, on peut au moins reconnaître qu’il y a eu un travail, une emprise sur le réel. Mais le danger vient du fait que cette projection liée à l’espoir est encore une fois une dépense d’énergie inutile, une déviation des pensées qui ne seront pas au service du travail mais perdues dans l’irréalité. On en revient donc bien toujours à cette notion de gaspillage. L’essentiel, dans un projet, n’est pas l’espoir mais le saisissement complet de l’énergie et de l’instant. Il s’agit de rester conscient, lucide, vigilant, opiniâtre, déterminé. L’espoir n’a rien à faire là. C’est comme une aimantation qui a pour effet d’extraire de l’individu l’énergie dont il dispose, un champ magnétique qui pertube les forces disponibles. Il faut imaginer des paillettes d'énergie qui sont volées par l'espoir, qui vont se coller contre cet aimant puissant qui les attire.
Lorsque j’espérais retrouver mon intégrité physique, je me perdais dans un espace chaotique, les pensées fébriles de celui qui souffre et voudrait qu’une bonne fée passe par là et d’un coup de baguette magique règle le problème. Toutes ces pensées sont des ferments de la douleur étant donné qu’elles n’aboutissent à rien de positif et finissent par s’effacer d’un coup, accentuant encore les effets destructeurs de la souffrance. C’est comme un paravent derrière lequel s’entasseraient des marées de douleurs. Il y aura forcément une déchirure à un moment et le flot libéré emportera tout sur son passage. Ça n’est pas la douleur qui est responsable de cet effet paroxystique mais bien l’espoir qui a fabriqué artificiellement ce condensé de violence.
Dans le phénomène des pensées, l’espoir est un traître infatigable et à l'imagination débordante. Il suffit qu’une fois dans l’existence de l’individu, un projet aboutisse et qu’il ait été accompagné durant sa réalisation par un espoir flamboyant pour que le conditionnement s’installe. La lucidité a été balayée par cette « réussite » et l’individu s’imagine que cette euphorie durable qui l’a nourri au fil de ses pensées est une nécessité à reproduire systématiquement.
Si par contre, le projet n’aboutit pas, l’individu refusera d’étudier en profondeur le mécanisme des pensées et mettra cette issue défavorable sur le compte de la malchance. La déception renforcée par l’illusion détruite sera bien plus puissante mais le refus de l’analyse entretiendra le dispositif. La prochaine fois, l’espoir redeviendra l’étendard dressé.
Lorsqu’un enfant s’entend dire qu’il est assez grand pour laisser son « doudou » et qu’il voit ses parents nourrir l’espoir qu’il soit un bon élève, qu’il apprenne un métier, qu’il s’installe dans la vie sociale, qu’il fasse un beau mariage, qu’il réussisse sa carrière, il pourrait demander à ses parents de laisser tomber leur propre « doudou » mais il entre au contraire dans ce fonctionnement pervers…Il se construit sur l’espoir transmis par ses tuteurs….Vaste supercherie. Le conditionnement est installé. C’est une pression dont il se retrouve encombré, alourdi, une mission à tenir. La déception éventuelle des parents sera à la mesure de leur espoir et la rupture viendra dès lors d’une incapacité à rester dans le réel. Tout le monde en souffrira. Comme une trahison alors que rien dans la réalité n’imposait cela. C’est le phénomène insoumis des pensées qui est le seul responsable. Si pour l’aîné, l’issue correspond aux espoirs infantiles des parents, c’est le deuxième enfant qui aura à subir une pression supplémentaire.
« Regarde ton frère comme il a réussi ! Il a comblé tous nos espoirs ! Tu pourrais en faire autant tout de même… »
L’espoir qui devient une arme de destruction massive. La masse spirituelle de l’individu brisé.
Lorsque j’étais cloué dans mon lit, j’ai toujours gardé espoir. Et j’ai entretenu jusqu’au bout l’illusion d’une issue favorable. Ces pensées m’ont maintenu enfermé dans un cloaque carcéral, des sables mouvants qui m’étouffaient. Aucune analyse réelle, aucune conscience de ce qui m’avait conduit là, c’était juste une malchance effroyable et ça ne pouvait pas durer. La médecine allait me sauver, il y avait forcément quelqu’un d’extérieur à mon histoire qui pouvait comprendre…Effroyable présence du « doudou » qu’on refuse de lâcher tout au long de notre vie. Pour certains, ce « doudou » s’appelle Dieu et il est serré férocement et reçoit en alternance les prières ou les reproches.
Combien de couples qui se déchirent dès lors que l’un des partenaires ne parvient plus à nourrir le « doudou » de l’espoir…
Il a fallu que je sombre totalement dans la douleur physique, dans le délabrement moral pour que le mécanisme vole en éclat. Il a fallu que le goût de la mort devienne l’ultime espoir pour que je prenne conscience du mécanisme.
L’énergie vitale n’a pas besoin d’espoir. Pour elle, c’est un poison. C’est comme si l’individu vénérait une illusion alors que la vie est là. On peut même imaginer que la vie en soit déçue, effroyablement déçue. Au point de se retirer puisque l’illusion a plus d’importance que la vie elle-même. Pourquoi rester là ? Il y a sûrement mieux à faire ailleurs…
L’étape la plus difficile, la plus délicate, le travail de sape le plus redoutable à effectuer est de cesser de penser. Il s’agit de vibrer intérieurement alors que la pensée est une projection extérieure. Nous avons appris à penser jusqu’à finir par nous « dé-penser. » Nous sommes sortis de nous-mêmes en nous projetant dans un flot d’abstractions et nos pensées sont devenues des dépenses énergétiques, des dispersions multipliées à l’infini.
Je dois aussi à l’effort long en montagne ou à vélo d’avoir découvert cet espace « dé-pensé », cette plénitude de la vie étreinte dans le creuset de l’énergie originelle. Lorsqu’il n’y a rien d‘autre que le saisissement du silence intérieur, le ronflement infime de l’univers qui s’étend.
Je mourrai totalement désespéré et je remercie la vie de ce cadeau inestimable.
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Réalisme et réalité
- Par Thierry LEDRU
- Le 30/10/2010
1) "Réalisme" : Disposition à voir les choses comme elles sont et à agir en conséquence.
"Vous avez fait preuve de beaucoup de réalisme sur ce but."
On pourrait remplacer "réalisme" par "lucidité".
2) Tendance littéraire et artistique de la seconde moitié du XIX ème siècle à représenter la nature et la vie telles qu'elles sont.
Le réalisme est un mouvement artistique moderne apparu en Europe dans la seconde moitié du XIXe siècle, notamment en Italie et en Allemagne.
Celui-ci naquit du besoin de réagir contre le sentimentalisme romantique et contre « la sottise, le poncif et le bon sens ».
Il cherche à dépeindre la réalité telle qu'elle est, sans artifice et sans idéalisation, choisissant ses sujets dans les classes moyennes ou populaires, et abordant des thèmes comme le travail salarié, les relations conjugales, ou les affrontements sociaux. Il s'oppose ainsi au romantisme, qui a dominé la première moitié du siècle, et au classicisme. Il s'étendra ensuite à l'ensemble de l'Europe et à l'Amérique, où il survivra jusque dans les années 1950.
Stendhal, Balzac, Zola, Flaubert, Maupassant...
source wikipédia.
Et bien quand je repense à mes lectures de lycée, je ne vois pas dans le réalisme littéraire un saisissement de la réalité mais juste une étude des imbrications sociales au coeur d'une réalité instable. Il ne s'agit toujours pas de cette réalité existentielle dont je parlais précédemment. Loin de moi, l'idée de critiquer ces oeuvres et ces artistes mais je trouve que le terme "réalisme" prête à confusion. Il s'agissait d'une étude sociale libérée des enluminures du romantisme. On ne peut s'en plaindre mais de là à avancer l'idée qu'il s'agit de la réalité des individus, je n'irais pas jusque là.
Cette réalité existentielle est bien ailleurs que dans ces agitations relationnelles.
"Si tu n'es pas toi-même, qui pourrait l'être à ta place ?" demandait Henry David Thoreau. Et bien, tout le monde en fait lorsqu'il s'agit de cette vie sociale dans laquelle nous sommes engagés. L'individu peut chercher à être son idole, c'est très fréquent ou moins gravement à être intégré dans un groupe ethnique, religieux, politique, professionnel...L'individu n'est pas une entité individuelle mais une partie d'un tout. Et sans ce tout, il ne se sent plus rien.
Combien de dépressions à la retraite, combien de désoeuvrés à la mort de Michael Jackson, combien d'inconsolables à la mort d'une mère, d'un leader politique, d'une icône sportive...Inutile de chercher bien longtemps pour déceler de multiples dérives de cette sorte.
L'individu manque de réalisme dans cette réalité instable. Il manque de lucidité parce qu'il n'existe pas en lui-même mais extérieurement à lui-même. Il existe par rapport à une donnée rapportée. Le réalisme littéraire décrivait admirablement bien justement toutes ces imbrications relationnelles, toutes ces implications complexes. Mais il ne parlait pas de la réalité existentielle. Ca n'était sans doute pas son objectif d'ailleurs. Il y avait bien assez à faire comme ça...
Henry David Thoreau voulait sans doute décrire cette dérive de l'identification qui consiste à ne vivre qu'en fonction d'un pair. (d'un "père?") Si je ne suis pas moi mais que je vis par procuration en vénérant un être que je vois comme étant supérieur à moi, qui pourra prendre ma place en moi ? Eh bien cet individu adulé justement. C'est lui qui vit en moi étant donné que je pense comme j'imagine qu'il pense, que je vis comme j'imagine qu'il vit, que je rêve surtout comme j'imagine qu'il rêve. Je suis lui sans que lui ne soit jamais moi. Je resterai immanquablement enfermé dans cette carapace rajoutée. Il ne saura rien de ce que je vis et je ne serai rien de ce qu'il est. Tout n'est que chimère.
Dans cette situation là, il est évidemment impossible de parler de "réalité".
Ni de réalisme.
Et pourtant, combien de fois avons-nous rêvé de ces vies rêvées de nos stars ?...Des vies par procuration. Heureusement, les contingences quotidiennes nous ramènent vite à la réalité instable qui se révèle cette fois infiniment préférable.
Alors qu'en est-il de ce réalisme ?
"Opportuniste, pragmatiste, utilitariste, matérialiste, naturaliste, positiviste, cru, sincère."
Je suis surpris des sens associés. Rien sur la lucidité. Sans doute parce que le terme est généralement employé pour des notions extérieures et non spirituelles, des façons précises d'appréhender la vie et non de l'explorer. Il suffit d'ailleurs de lire les quelques phrases proposées sur le net employant le terme. C'est effectivement très souvent matérialiste."
"Tu as manqué de réalisme en achetant cette voiture que tu ne peux pas payer."
Que voudrait dire la phrase :
"Je manque de réalisme envers moi-même."
Que je ne suis pas assez opportuniste ? Matérialiste ? Pragmatique ? Sincère ?
Rien à faire, je lui préfère le mot "lucidité".
Mais allons plus loin. Ce mot "réalisme"appartient à la famille de "réalité". Pourrait-on dire que je ne suis pas assez réel envers moi-même ? C'est là que je m'interroge depuis ce matin. Si je ne suis plus mari, père, enseignant, que suis-je ? Sommes-nous toujours ce que nous sommes par rapport aux autres ? Existons-nous nécessairement dans une relation d'altérité ? Même un moine chartreux existe par rapport à Dieu. Pas pour lui-même. Nous sommes condamnés à exister par rapport aux autres. Les écrivains réalistes tels que Zola parlait bien donc parfois d'existentialisme. Y a-til une réalité individuelle libérée du regard des autres ?
Bernard Moitessier dans son tour du monde à la voile en solitaire se sent exister par rapport à la mer, à la nature. Il n'existe pas en lui-même, c'est toujours au coeur d'une relation.
La différence essentielle avec le commun des mortels, c'est l'extrême lucidité qui l'habitait. C'est là que se trouve le réalisme existentiel. Il se savait relié mais sans se perdre dans cette interdépendance. Pas de disparition mais une élévation. Le réalisme consisterait à identifier clairement les liens qui nous unissent, à juger de leur puissance, à s'en détacher lorsque c'est nécessaire, à ne pas en être dépendant. Les relations ne nous donnent pas vie, il ne s'agit pas de soumission mais d'accompagnement. On en vient immanquablement à l'amour. Celui-là n'est pas une addiction mais un tuteur. On ne meurt pas sous son emprise mais il nous grandit. Parce qu'un tuteur a pour fonction de soutenir et non d'enchaîner. Il n'est pas une entrave mais un tremplin. L'amour destructeur n'a aucun réalisme. L'individu qui s'y soumet n'est pas réel. Puisqu'il n'existe pas en dehors de cet amour.
Je pourrais ne pas être mari, ne pas être père, ne pas être enseignant, j'aurais au moins une relation avec le jardin qui me nourrirait, avec la mer qui m'offrirait du poisson, avec les arbres fruitiers, une rivière, avec le soleil, la pluie, le vent, la nature. L'essentiel, tout comme dans n'importe quelle autre existence, serait de vivre tout ça avec lucidité. Ou réalisme.
A être réel.
Nous ne pouvons pas échapper à la réalité instable mais en identifiant tout ce qui la constitue, nous pouvons y devenir réel.