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LES ÉGARÉS (roman) 1
- Par Thierry LEDRU
- Le 23/12/2009
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Chapitre 1
Petit matin. Le soleil franchit la crête des montagnes. Le ciel est lisse, un bleu grisé qui semble avoir bu les nuages.
Elle démonte la tente.
Elle est arrivée la veille au soir.
Un petit camping près d’une rivière. Le gérant l’a laissée s’installer au fond du champ. L’isolement relatif lui convenait parfaitement.
Elle avait à peine grignoté, les yeux dans le vide, le ventre serré.
Les images de la gare repassaient en boucle, elle n’y pouvait rien, elles étaient plus fortes que sa volonté de s’en détacher. Elles trouvaient toujours une faille dans les résistances érigées et revenaient à l’assaut.
Il ne restait qu'à les revivre en espérant que la lumière consciente finisse par les consumer et qu'elles sombrent dans l'oubli.
Yoann l’avait longtemps serrée sur le quai en attendant le train. Il n’avait jamais cessé de sourire, de la couvrir d’attention, de l’embrasser, de caresser son dos, son visage, sa nuque, de baiser son front, ses joues.
Cette capacité à la soutenir et simultanément sa fragilité d’homme meurtri, cette peur insoumise devant ses propres ressentis.
Il diffusait tant d’amour et s’interdisait tant de s’aimer.
Le haut-parleur avait annoncé l'entrée en gare du train en provenance de Chambéry et à destination de Gap.
Elle attache le tapis de sol sur le haut du sac. Elle mange une barre de céréales.
Les images tournent en boucle dans un mouvement perpétuel.
Son train partait avant celui de Yoann. Il l’avait accompagnée dans la voiture. Il l'avait embrassée. Une marée de chaleurs et simultanément une gêne prude en pensant aux passagers.
« Je t’aime Leslie. Plus que tout. Tu es ma source de vie.»
La douceur de ses regards ne cachait pas l’inquiétude.
L'annonce du départ dans le haut-parleur de la gare. Ils avaient dû abandonner leur étreinte.
Une fois sur le quai, Yoann ne l’avait pas quittée des yeux.
Le train avait eu un sursaut puis il avait commencé à rouler en grinçant.
Yoann avait suivi le mouvement.
Elle avait collé son front sur la vitre, il avait lancé un baiser avec la main, elle l’avait saisi et placé contre son cœur, les larmes étaient montées, elle avait eu du mal à respirer, une boule dans la gorge, les frissons qui ruissellent, elle avait murmuré un « je t’aime » en s’appliquant à articuler lentement.
Il avait souri.
Elle l'avait vu s'arrêter sur le quai, comme épuisé, un dernier geste de la main.
Elle s’était appuyée contre le dossier.
Soulagée finalement de ne plus le voir.
Le MP3, ajuster les écouteurs sur les oreilles, les yeux fermés, espérer que la musique éteindra le brasier dans son ventre.
C’était hier matin. L’impression de l’avoir quitté depuis des semaines.
Cette douleur insoumise à la pensée du projet et pourtant partir.
Comme une épreuve inévitable.
Elle met le sac sur son dos. Douze kilos. Ils n’ont pas réussi à l’alléger davantage.
D’habitude, Yoann se chargeait du matériel le plus lourd.
Elle sait qu’elle aura mal aux épaules pendant un ou deux jours puis que les douleurs disparaîtront. Juste une question de temps. Elle en a l’expérience.
Elle passe à l’accueil régler la nuit. Elle demande au gérant la direction du sentier. Il lui donne quelques explications et lui souhaite une bonne randonnée. La sincérité de la voix. Le vieux monsieur a un regard si doux. Quelque chose de Jacques Dufilho. Un peu aussi de son père.
Une étrange émotion. Un désir de câlins, de tendresse, de réconfort.
Ce vide affectif de son enfance.
Dans le potager familial. Son père lui apprenait la science de la terre. Cette patience et ce respect des dons naturels, elle ne les avait jamais perdus. Mais cette transmission d’un savoir ancestral n’avait pas comblé le vide de la blessure relationnelle.
La pudeur de son géniteur, cette retenue continuelle, la peur de laisser parler son cœur, elle les avait retrouvées chez Yoann. Ses élans amoureux ne comblaient pas ses silences prolongés. Cet isolement dans lequel il aimait plonger.
Elle salue le vieil homme et prend la direction du GR.
Les bâtons de randonnée comme un tempo qui s’installe. Lire le paysage, deviner les cheminements, s’éblouir des couleurs, du silence, de la pureté de l’air, le ciel grisé qui s'illumine. Se laisser envahir par la paix de ce monde.
Et pourtant souffrir de cette frayeur au creux du ventre.
Cette peur d’être enfermée dans des schémas figés.
La psychanalyse qu’elle suit depuis un an a fissuré les carapaces, entamé les résistances, craquelé les vieux murs de son inconscient endurci. Cette effervescence, ce chaos depuis des semaines, ces interrogations sempiternelles, incontrôlables, ce besoin impérieux de les étreindre comme un désir de maîtrise et pourtant s’y perdre.
Elle devait partir.
S’éloigner de Yoann. S’éloigner surtout de la femme qu’elle était à ses côtés.
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Le zazen.
- Par Thierry LEDRU
- Le 23/12/2009
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"Dix ans d'expérience avec un moine Zen" de Jacques Brosse.
Troisième fois que je relis ce livre et je suis toujours aussi bouleversé. Comme si je n'avais pas besoin de réfléchir à tous ces mots, que c'était une évidence, une vérité en moi, une réalité que je porte, comme cette "intemporalité " qui me saisit de plus en plus souvent...Ce bain d'apesanteur où je sens vibrer des particules qui ne sont pas moi mais des entités venues d'ailleurs.
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Jacques Brosse
"Ce que nous appelons le moi n'a pas d'existence propre, il n'est que réaction à l'autre, aux contraintes que l'autre lui impose, aux circonstances auxquelles il faut qu'il réponde, il n'est en somme qu'adaptation; aussi haut qu'on remonte dans le temps, on ne peut trouver un moi vraiment fondamental, vraiment original, car, de toute manière, il est déjà le produit de quelque chose d'autre, de ce qui précède son existence même et qui en lui se rassemble, l'hérédité.
Mais alors la seule question qui se pose est celle-ci : qui est donc ce Je qui parle en moi ? Qui est ce Je qui me parle de moi ? Et finalement : qui est ce Je qui un jour est devenu moi ?
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Nous ne nous concevons que comme des égo, des moi, et la disparition possible de ce moi est le fondement de notre angoisse, de toutes nos angoisses, aussi nous nous accrochons désespérément à tout ce qui peut nous en faire espérer la continuation, sa survie, nous le voulons immortel, sinon éternel, oubliant que comme le remarque le Bouddhisme et l'énonce clairement la nature elle-même, tout ce qui est né doit mourir. Ce qui peut subsister après la mort ne saurait donc être ce qui est né mais ce qui existait préalablement à cette naissance, le désir d'existence qui s'était matérialisé, incarné dans et par la naissance.
C'est seulement ce désir d'existence qui instatisfait de cette vie qu'il vient de vivre et qui se termine, peut se réincarner.
C'est là le Karma, ce qui à la mort, n'a pas encore été totalement consumé dans et par la vie, le résidu de la vie vécue, qui fournira les matériaux, bons et mauvais, d'une nouvelle existence et ceci jusqu'au moment où il n'en subsistera plus rien, où de ce fait, le désir d'exister, enfin entièrement satisfait, sera définitivement tari.
L'expriration, la fin du souffle marque la fin du Karma car le souffle est lui-même producteur de Karma.Tout est accompli. Le Parinirvâna est le retour à l'origine, restitution intégrale de l'infime parcelle qui avait été provisoirement extraite du Tout, mais non soustraite au Tout, car du Tout on ne peut rien retirer, pour mener ce destin séparé à travers les kalpa et les milliers d'existences conditionnées successives.
L'existence séparée n'était qu'une illusion. Elle s'est dissipée.
Un jeu, une comédie, des rôles pris inconsidérément au sérieux au point que nous avions oublié que c'était sur un théatre que nous jouiions et seulement pour la durée de la représentation."
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"Répondant à une question, le Maître parle du Karma. Il semble identifier Karma et hérédité. Je comprends qu'en effet, ils sont parfaitement distincts, ils se rejoignent en pratique. C'est en fonction du Karma précédemment acquis que le principe vital migrant choisit sa nouvelle incarnation, donc ses géniteurs, et par-delà eux, son hérédité, soit tous ses ancêtres, la collection complète des gènes qu'ils représentent."
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"Quand notre être est parvenu à retrouver tout au centre de lui-même sa source originelle, alors cesse d'exister le problème du moi.
Car désormais il le voit tel qu'il est, avec détachement, avec humour : il ne le prend plus que pour ce qu'il est en effet, la manifestation la plus extérieure de lui-même, le mélange, à sa propre limite, de lui et de l'autre, le produit aléatoire des circonstances.
Dès lors aussi cesse toute lutte, car elle n'a plus d'objet. Ayant trouvé refuge en soi-même, et non en lui, se tenant désormais fixe en sa stabilité primordiale et là, ayant acquis le sens de la relativité de toutes choses, l'être profond peut accepter son moi comme la très imparfaite, illusoire et impermanente expression de soi-même, et il comprend, que soumis à ses lois, il ne pouvait être autre que ce qu'il est.
Alors, il le regarde faire et s'amuse de ses maladresses, de ses forfanteries, de cette comédie qu'il joue, qu'il se joue à lui-même. Et au fond, que lui importe ce personnage qui le représente si peu, si mal et pour si peu de temps ?
Nul mérite d'ailleurs et nulle illusion, car du fait de son détachement, le moi n'est déjà plus le même, il n'est plus celui contre lequel il y avait à combattre." -
L'énergie de l'Univers
- Par Thierry LEDRU
- Le 23/12/2009
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D'après Fritjof Capra et d'autres scientifiques, notre univers physique ne serait pas constitué de matière mais d'une force appelée "énergie". La matière serait la forme la plus condensée de cette énergie. Elle se révèlerait sous la forme de particules de plus en plus fines, les unes à l'intérieur des autres pour finalement se réduire à l'état d'énergie pure. D'un point de vue physique, tout ce qui existe serait énergie et l'être humain ferait partie intégrante de cette énergie.
L'énergie émettrait des vibrations, elle vibrerait à des vitesses différentes, sous des formes et des qualités différentes, du plus grossier au plus subtil.
La pensée serait, selon certaines philosophies orientales et certains physiciens quantiques, une énergie relativement subtile...
Une des lois de l'énergie est qu'un niveau vibratoire d'énergie tend à attirer l'énergie de même qualité et de même vibration. Ainsi quelqu'un qui développe sans cesse des énergies "lourdes" attirerait des personnes émettant le même type d'énergie. A l'inverse, une personne cherchant à s'élever au niveau spirituel par la connaissance d'elle-même, peut changer de niveau vibratoire et en émettant des énergies plus positives, elle contribuera à attirer les personnes d'une même fréquence énergétique.
En amour, il conviendrait dès lors de chercher non pas un individu mais une énergie similaire...
Cette théorie rejoint le concept de synchronicité décrit par Jung pour exprimer une coïncidence significative ou une correspondance entre un évènement psychique et un énvènement physique qui ne sont pas causalement reliés l'un à l'autre.
En physique, le principe de causalité affirme que si un phénomène (nommé cause) produit un autre phénomène (nommé effet), alors l'effet ne peut précéder la cause. À ce jour, il n'a pas été mis en défaut par l’expérience.
Le principe de causalité est un moyen de s’assurer qu’une théorie mathématiquement cohérente est physiquement admissible.
Le principe de causalité a été étroitement associé à la question du déterminisme selon lequel dans les mêmes conditions, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Cependant, avec la prise en compte de phénomènes de nature intrinsèquement statistique (comme la désintégration radioactive d'un atome ou la mesure en mécanique quantique), il s'en est notablement éloigné. Il prend des formes assez diverses selon les branches de la physique que l'on considère.
Nos pensées pourraient mobiliser une énergie qui tendrait à attirer et à créer la forme correspondante sur le plan matériel. Cela signifierait que nous attirons ce à quoi nous pensons le plus, ce à quoi nous croyons ou ce que nous imaginons avec le plus de conviction.
La vision désastreuse que les médias donnent du monde contribuerait dès lors à amplifier le désastre.
La création artistique ne serait que la matérialisation de l'énergie éprouvée.
On peut également y retrouver les idées développées par Ruppert Sheldrake : les champs morphiques.
Ruppert Sheldrake
Champs morphiques et causalité formative
par Abel Chaouqi
"Cette théorie du biologiste Ruppert Sheldrake suggère que la nature des choses dépend de champs - des champs morphiques. Chaque type de système naturel possède son propre type de champ ; il y a un champ pour l'insuline, un champ pour le hêtre, un champ pour l'hirondelle, etc. Ces champs façonnent les différents types d'atomes, de molécules, de cristaux, d'organismes vivants, de sociétés, de coutumes et de modes de pensée.
Les champs morphiques, sont connus de la physique. Ils sont des régions d'influence non matérielles s'étendant dans l'espace et se prolongeant dans le temps. Quand un système organisé particulier cesse d'exister - lorsqu'un atome est désintégré, qu'un flocon de neige fonds ou qu'un animal meurt - son champ organisateur disparaît du lieu spécifique où existait le système. Mais dans un autre sens, les champs morphiques ne disparaissent pas ce sont des schèmes (des logiciels sans supports) d'influence organisateurs potentiels, susceptibles de se manifester à nouveau, en d'autres temps, en d'autres lieux, partout où et à chaque fois que, les conditions physiques seront appropriées.
Quand c'est le cas, ils renferment une mémoire de leurs existences physiques antérieures.
Le processus par lequel le passé devient présent au sein de champs morphiques est nommé résonance morphique. La résonance morphique implique la transmission d'influences causales formatives à travers l'espace et le temps.
La mémoire au sein des champs morphiques est cumulative, et c'est la raison pour laquelle toutes sortes de phénomènes deviennent de plus en plus habituels par répétition. Lorsqu'une telle répétition s'est produite à une échelle astronomique sur des milliards d'années, comme ce fut le cas pour d'innombrables types d'atomes, de molécules et de cristaux, la nature des phénomènes a acquis une qualité habituelle si profonde qu'elle est effectivement immuable, ou apparemment éternelle.
Toutes ces réflexions sont en contraste flagrant avec les théories orthodoxes en vigueur, il n'existe rien de semblable à la résonance morphique, dans le cadre de la physique, de la chimie ou la biologie contemporaines ; les scientifiques ont, en général, tendance à considérer les champs connus de la physique comme gouvernés par des lois naturelles éternelles.
Or, les champs morphiques se manifestent et évoluent dans le temps et l'espace ; ils sont influencés par ce qui s'est réellement produit dans lé monde. Les champs morphiques sont envisagés dans un esprit évolutionniste, ce qui n'est pas le cas des champs connus de la physique. Ou tout au moins, ce n'était pas le cas jusqu'à ces derniers temps.
Jusqu'aux années 1960, les physiciens ont cru, pour la plupart, que l'univers était éternel - l'univers, mais aussi les propriétés de la matière et des champs, ainsi que les lois naturelles. Ces éléments avaient toujours été et seraient toujours identiques à eux-mêmes. Mais on considère désormais que l'univers est né à la suite d'une explosion primitive. il y a quelque quinze milliards d'années, et qu'il n'a cessé de croître et d'évoluer depuis lors.
Aujourd'hui, la physique théorique est en pleine effervescence. Des théories relatives aux premiers instants de la création voient le jour. Plusieurs scientifiques avancent des conceptions évolutionnistes de la matière et des champs, d'un type novateur.
Le cosmos apparaît plus comme un organisme en pleine croissance et en pleine évolution que comme une machine éternelle. Dans ce contexte, des habitudes sont sans doute plus naturelles que des lois immuables.
A partir de phénomènes réels mais inexplicables par les paradigmes actuels de la science, il a élaboré une théorie complexe, qui certes, demande une étude approfondie pour être validée, mais qui semble prometteuse, en tout cas "elle semble tenir la route".
En simplifiant beaucoup :
Le tout est plus que la somme des parties. Il remet en cause également l'aspect purement mécanique de la biologie au profit d'une causalité formative à la base de la morphogenèse, la biochimie et la génétique n'intervenant qu'à posteriori.
Cette causalité formative s'exprimerait par les champs morphogénétiques.
Les champs morphiques façonneraient les atomes, les molécules, les cristaux, les organelles, les cellules, les tissus, les organes, les organismes, les sociétés, les écosystèmes, le système planétaire, le système solaire, la galaxie etc.
Dans cette complexité croissante, les champs morphogénétiques contiendraient une mémoire inhérente acquise par un processus de résonance morphique, composant la mémoire collective de chaque espèce ( idée émise par l'éminent psychologue suisse Carl Gustav Jung ).
Ainsi, le cerveau, trop petit pour contenir la mémoire, n'est pas un organe de stockage mais un organe de liaison avec la banque de données du champ morphogénétique dans laquelle se mêlent passé, présent et futur. "
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Vertiges.
- Par Thierry LEDRU
- Le 23/12/2009
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"Il perçoit de temps en temps un mugissement lointain, semblable au souffle du vent dans les grandes bouées amarrées et que le marcheur attentif distingue parfois, comme la plainte tenace d'animaux titanesques. La montagne respire. Il en est sûr. Et les déplacements d'air que son grand corps occasionne s'étirent dans le silence de la nuit qui est un bourdonnement constant, si faible qu'on cesse de l'entendre dès qu'un flocon se pose. Mais lui, il l'entend bien. Il retient son souffle et écoute celui des montagnes. C'est splendide... Il écoute... Une fois qu'il a bien senti le rythme, il y calque sa respiration. Inspiration, expiration, doucement, sur le tempo de la Terre... Alors, en douceur, il se fond dans la masse.
Il n'est plus là et pourtant il se voit. Il flotte au-dessus de son abri. Il monte et descend sur la houle qui respire. Maitenant, il ne se voit plus mais il se sent. Il ne voit pas le paysage, il le vit. Il s'est fondu dans un ailleurs, un autre moi, une enveloppe nouvelle, un univers illimité. Il ne comprend pas ce qui se passe mais il n'en est pas troublé. Il est au-dessus de lui, physiquement mais sans la sensation de son corps.
Il est bouleversé par la misère apparente de son état et par la précarité de son refuge mais l'espace est si beau et le souffle des montagnes en lui est si doux que la plénitude l'envahit. A chaque inspiration, il se liquéfie dans le manteau neigeux, il se solidifie dans le grain de la pierre, il s'évapore dans les nuées glacées. Il n'est plus là et pourtant il perçoit son corps avec une acuité extraordinaire.
Il est dans son corps qui est dans le corps de la montagne qui est lui...
Il entend des sons graves, très bas, presque indistincts, une espèce de murmure répétitif, une mélopée inconnue. Il n'essaie pas de comprendre avec des mots. Tout est déjà en lui. Il entend la Terre. Oui, c'est ça. Il entend la Terre et il la comprend. Il sent étrangement que c'est normal puisqu'il respire en elle, qu'il est dans son souffle et que l'air le nourrit. Il sait qu'il ne regarde pas le monde mais qu'il en fait partie. Il n'est pas lui, il est le monde et le monde se constitue aussi de lui, il n'est pas une particule séparée du reste, il est l'ensemble, l'ensemble n'est pas divisible et pourtant il sait qu'il est multiple...
Il n'a pas envie de redescendre. Il comprend tout ici mais ne pourrait rien en dire. Des galaxies entières s'engouffrent dans son être ouvert et rejoignent les particules étoilées qui le remplissent. Il perçoit l'énergie de ses cellules, électrisées par l'Univers qui le visite. Son étincelle n'a jamais été aussi lumineuse.
Tout en lui est dans le Tout. Et le constitue...
...
A la première tentative, les jambes ne se sont pas pliées. Pourtant, l'ordre était clairement énoncé dans sa tête. Au deuxième essai, le genou droit a cassé la gangue de glace qui le fige et a retrouvé, au plus profond de sa mémoire de genou, un mouvement de flexion. Il est très fier de cette victoire... Il en appelle au deuxième genou, lui expliquant qu'il ne peut pas rester ainsi à la traîne de son compagnon, que lui aussi doit montrer qu'il est capable de vaincre l'impossible, qu'il n'y a qu'un délai d'obtention, que la vie est la plus forte... Il sent des mots jaillir, une allégresse extraordinaire qui le bouleverse... D'où vient-elle cette force, que fait-elle encore là ? -
NOIRCEUR DES CIMES : Mourir à soi
- Par Thierry LEDRU
- Le 23/12/2009
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Etre là. Il sait que c’est sa seule chance. Le reste n’est que l’intrusion de la mort qui veille. Non. Il se corrige. La mort n’a aucune réalité. Elle n’en a pas car il est vivant. Là et maintenant. Et la mort est sans volonté, l’idée elle-même n’est qu’une invasion anarchique autorisée par un esprit volage. C’est lui qui créé l’idée de sa mort. Pour Axel, Tanguy et Etienne, la mort est une réalité mais pour lui, à l’instant, elle ne représente rien sauf s’il laisse ses pensées établir la domination de la peur. Il se demande immédiatement si les pensées n’entretiennent pas elles-mêmes cette peur mais il ne comprend pas les raisons de cette trahison. Il n’entrevoit comme explication que l’incomplétude des hommes, la tyrannie des conditionnements acceptés, par faiblesse, par lâcheté, par impotence. Nous sommes des invalides de l’esprit. La conclusion le révolte. Il ne veut plus baigner dans ces miasmes fangeux. Son chemin de croix est une délivrance. Si pour les gens communs sa situation est un cauchemar, il sait désormais que le cauchemar n’est pas là, que la vie des vallées est une bauge excrémentielle. Et qu’il n’en fait plus partie. Il saisit alors à quel point la vie protégée des hommes est une oppression, que l’humanité en arrachant les individus à la précarité des jours a privé chaque être de la quête intérieure, que la tranquillité quotidienne est un poison soporifique, une privation spirituelle et que l’apologie des sens est une arme de destruction massive au service des superviseurs cachés qui manipulent les foules extasiées. Il découvre, là, dans un désert minéral, toute l’ignominie des existences bafouées, toutes les dérives répétées par des milliards d’individus décérébrés, esclaves fidèles des plaisirs sensuels, des futilités érigées en objectifs planétaires, vassaux consentants de leurs maîtres extérieurs, sous les regards scrutateurs des suzerains déifiés, des pourvoyeurs de rêves, les fabricants de mirages, les manufacturiers d’idéaux, les gardiens des geôles spirituelles, les décorateurs de vitrines religieuses, les gourous cravatés des marchés financiers. C’est une immense colère qui l’envahit, nourrie par la lucidité, ciselée par la vision macroscopique qui l’élève au-dessus de la mêlée fangeuse, libérée des miasmes pestilentiels des esprits gangrenés. Encore une fois, il se demande s’il est raisonnable de descendre.
Il s’assoit dans la neige et réalise à ce moment qu’il s’est engagé sans y penser dans le manteau instable, qu’il n’a même pas cherché à établir un itinéraire sécurisé, que ses pensées l’ont arraché à la nécessité de se préserver. Et c’est aussitôt un tourbillon effréné qui l’emporte, une clairvoyance ultime qui l’inscrit dans la réalité. Nous ne nous appartenons pas, nous errons dans des univers anarchiques de pensées incontrôlées, toutes mêlées dans un cloaque agité de luttes internes. Education modélisée, histoire personnelle, conditionnements sociétaux, enseignements forcenés, culture aseptisée, médiatisation légiférée, nivellement organisé, objectifs imposés, adoration fanatique des idoles, épuration mentale des masses, embrigadement des enfants incrédules, rebelles pourchassés, enfermés, humiliés, contamination des peuples primitifs, glorification assidue des égos, célébration des apparences, panégyrique exalté des profits, mondialisation armée, planétarisation des idées, il ne veut plus parler de liberté. Pourquoi est-il là d’ailleurs ? Il aimerait le comprendre, dans sa plus parfaite vérité, hors des subterfuges futiles, hors des considérations narcissiques. Et il redoute aussitôt n’avoir en fait aucune autre raison…Il est enfermé dans des schémas de pensées intégrées dans son esprit, infiltrées par des années de soumission passive, enluminées par des activités négligeables mais socialement reconnues. Il ne parvient même pas à retrouver une seule période de sa vie durant laquelle il aurait essayé de progresser d’un point de vue spirituel, d’analyser clairement toutes les influences qui l’ont formaté. Sa colère étouffe le dégoût de lui-même.
Il entame une diagonale en visant une longue arête faite de brisures, de brèches, de névés et de chaos rocheux. Elle lui semble praticable et de toute façon plus sûre que ces pentes mouvantes, collées par des miracles fragiles. Le froid ne le lâche plus. Il ne parvient plus à s’en libérer. Il a dépassé le point ultime à partir duquel son organisme se détériore, sans relâche, sans rémission possible. Il connaît chacun des symptômes. Il se déplace plus lentement, comme si les courants intérieurs faiblissaient et ne permettaient plus la même vivacité, comme si les énergies coulant dans ses muscles se solidifiaient inexorablement et le condamnait à une prochaine fossilisation. Il imagine un court instant son corps dur comme la pierre, ancré à la montagne, serti dans un écrin granitique.
Il s’arrête sur un îlot rocheux. Il enlève son sac. Difficilement. Les gestes les plus simples deviennent pénibles. Les tensions musculaires engorgent les fibres de toxines corrosives. Il sort le thermos de thé et le paquet d’abricots secs. Sans l’abri du sac, la sueur gèle aussitôt dans son dos.
C’est la peur qui mène le monde. L’idée l’a frappé alors qu’il portait le gobelet à ses lèvres. Et c’est parce qu’il est libéré de la peur que son esprit est aussi vif. La peur. Quelle peur ? La peur de quoi ? Il suit le parcours de l’eau tiède dans son ventre vide et l’évidence s’impose. La peur de mourir. Toutes les dérives de l’humanité sont justifiées par cette angoisse primale. L’homme n’a rien pu faire contre cette issue. Le groupe humain a accumulé les progrès, s’est arraché par des efforts millénaires à sa condition précaire et de proie nue est devenu prédateur cuirassé. Mais il n’a rien pu faire contre la mort sinon tenter de l’oublier sous des subterfuges multipliés. Et cette amnésie fabriquée, alimentée, glorifiée, mondialisée est le point d’achoppement qui condamne l’humanité à une éternelle errance. La futilité guide nos pas. Et elle nous prive de la liberté. Nous sommes enfermés dans l’enceinte de notre peur. Ce refus de la lucidité, de la confrontation, de la vigilance, de la clairvoyance, cette frénésie quotidienne, ces priorités fabriquées, nos exigences matérielles, nos quêtes amoureuses, nos loisirs infantiles, tout est fait pour ne pas penser, tout est fait pour oublier, tout est fait pour maintenir en état les murs décorés de nos geôles, inventer sans cesse de nouvelles calligraphies adorées. Il se demande si finalement l’alpinisme n’est pas un bagne comme les autres, si la passion qui le dévore n’est pas aussi pernicieuse que toutes les autres dérives. Elle ne l’a jamais amené vers les territoires intérieurs. C’est la mort de Tanguy, d’Etienne et d’Axel qui a brisé les murs.
C’est la mort qui lui a permis de venir au monde. Et toutes les questions que sa présence a éveillées.
Vieillir n’est rien quand sur le chemin il s’agit de naître. Voilà la liberté. Il s’agit de l’acquérir. Elle ne nous est pas donnée à la naissance. Notre accession à la vie est un enfermement et sans la vigilance et la quête spirituelle nous ne sommes que des décorateurs mais nullement des architectes d’intérieur. L’insignifiance de nos priorités est un boulet que nous tirons, avec plus ou moins d’énergie, mais sans jamais nous attaquer à la chaîne. Elle n’est pourtant pas indestructible. La détermination et la constance, la clairvoyance et l’humilité sont des limes redoutablement efficaces. Il sait désormais ce qui lui reste à faire. Il va couper les passerelles qui relient son égo à son âme. Luc n’est rien, celui-là peut mourir, c’est un fantôme sans matière réelle, un ectoplasme trompeur. C’est l’esprit qu’il convient de libérer. Il réalise à quel point le savoir et la compréhension sont deux choses différentes. C’est la compréhension qui lui est proposée, le savoir n’est qu’une illusion entretenant l’hallucination collective, du vide jeté dans du néant, de la dispersion agitant le tourbillon des jours, un garnissage narcissique. Sandra n’est pas sur une voie lumineuse, elle est aveuglée par les néons multiples que l’humanité a allumé pour se rassurer dans les noirceurs qui l’effrayaient, pour éclairer faussement son parcours trompeur, l’entraîner vers des horizons séduisants, des chimères mirifiques, des labyrinthes infinis qui accroissent inlassablement son égarement. Il fallait accepter les luttes intérieures, ne pas refuser les combats. Il admet pourtant que la culture de Sandra ait pu lui dévoiler quelques horizons éblouissants à travers les brumes et que c’est lui qui n’en a pas voulu. Il cherche à retrouver dans sa mémoire appesantie par l’immense fatigue des paroles salvatrices. Elle en connaît tant et il s’est tellement enfermé dans ses croyances. Il a honte soudainement de son entêtement, de cette obstination maintenue, de cet obscurantisme insipide. Il se voit désormais comme un adepte de l’Inquisition, un bourreau aux oreilles obstruées, un tortionnaire infatué, destructeur des idées révélatrices, consolidateur infatigable des murailles carcérales. Il voudrait s’excuser, là, immédiatement et témoigner à Sandra de son affection, de sa reconnaissance pour cette énergie qu’elle a déployée pour lui pendant des jours et des nuits, de ce désir qu’elle avait de l’arracher aux miasmes léthargiques. S’excuser de tout le mal qu’il lui a fait. Il se promet de l’appeler quand il s’arrêtera pour la nuit. La prochaine nuit…L’échéance le terrorise et le fait se lever.
Descendre, descendre, il ne veut plus s’arrêter. Le repos, c’est la mort.
Rochers verglacés, vires étroites, névés fragiles, couloirs encombrés de blocs tremblants, il serpente consciencieusement, lentement aussi, ne relâchant pas son étreinte sur l’attention vitale. Il devine pourtant dans son esprit ankylosé des sentiers qui se dessinent, des itinéraires rayonnants qui l’appellent. Il sent s’installer de nouveau une distanciation entre la part de son esprit qui assure sa survie et celle qui lui parle de la vie. Les raideurs de son corps éreinté n’influent pas sur ses libertés intérieures.
Il n’y a de prisons que celles que l’on accepte et pire encore celles que l’on se fabrique.
A cette distinction entre son mental appliqué à ne pas commettre d’erreurs et cet esprit qui s’aventure dans les territoires flamboyants de l’accomplissement personnel vient s’ajouter l’entité capable d’observer ce phénomène étrange. Il s’aperçoit alors des limitations qu’il avait lui-même fabriquées et l’extraordinaire euphorie d’accéder enfin à la liberté le bouleverse.
Il repense à l’itinéraire qu’il a suivi depuis la disparition d’Axel. Il sent qu’il doit continuer à tirer vers l’est pour tenter de retrouver la descente originelle. Il ne sait pas ce qu’il va rencontrer plus bas et il ne croit pas qu’il lui soit possible d’atteindre la base de la montagne par une nouvelle voie. Tous les parcours ont été tentés et il n’a jamais entendu parler d’un autre trajet. L’inquiétude le taraude lorsqu’il laisse s’installer en lui l’image d’un obstacle insurmontable, la nécessité de remonter les pentes, de chercher pendant des heures un itinéraire praticable.
Il lève les yeux et s’aperçoit que la lumière s’est intensifiée. Les rayonnements solaires sont de plus en plus diffusés dans la masse fragilisée des nuages. C’est comme une épaisseur qui s’évapore, une marée qui se retire. Les brumes spectrales succombent graduellement sous l’ardeur de la lumière qui coule depuis la haute atmosphère. Il devine dans l’image des similitudes personnelles. Les conditions extérieures et ses luttes physiques ne sont que les reflets de sa décantation spirituelle. Ce monde est un miroir. Une étrange connivence l’envahit, comme une reconnaissance envers un ami qui vous soutient. Il ne voit plus dans cet univers minéral un adversaire inflexible mais un maître exigeant.
Les coups qu’il reçoit sont les gestes affinés d’un ciseleur adroit qui taille dans la masse brute de l’être pour atteindre le diamant caché, l’âme ignorée, le cœur spirituel. L’image l’a surpris comme un coup de tonnerre. Se pourrait-il que tout cela soit issu d’une volonté extérieure ? Est-il entre les mains d’une entité supérieure, un architecte consciencieux qui aurait décidé de sculpter le bloc informe qu’il était jusque là ? L’idée le dérange. Il ne serait donc pas libre. Il ne serait qu’une marionnette sur une scène épique, un pantin manipulé, un acteur dans une pièce tragique. Sa liberté se limiterait à sa capacité à répondre aux exigences du metteur en scène, à jouer son rôle comme si sa vie en dépendait. Et c’est justement le cas. Il est en sursis. Qu’il vienne à décevoir le concepteur de l’histoire et il pourrait être exclu du spectacle. Ce parcours terrestre ne serait dès lors qu’un théâtre intraitable, une arène sanglante où les combattants resteraient à la merci de l’empereur. Dans le scénario présent, il serait le seul rescapé.
Dieu.
Il n’a pas trouvé d’autre nom. Il n’a aucune connaissance dans le domaine sinon les quelques copeaux dérisoires des enseignements émétiques du catéchisme. Ses parents n’avaient eux-mêmes aucune conviction, rien à transmettre mais des soucis de reconnaissance sociale. Dans les petites vallées savoyardes, la participation à la vie religieuse cimente la communauté. Il s’en était retiré.
Et c’est un vide immense qui s’ouvre désormais sous son esprit démuni.
Il songe à Sandra. Ses études lui proposaient au moins des pistes de réflexions, des prolongements raisonnés, des comparaisons entre diverses versions. Il ne possédait aucune base sur laquelle fonder un début de construction, rien que du sable instable, le sol mouvant de ses ignorances. C’est sur le corps immense de la montagne qu’il a pu bâtir le socle favorable à son émancipation. Cette enceinte minérale a permis d’enclencher en lui le cisaillement de la chaîne qui limitait son envol. L’incarcération l’a privé de ses repères et simultanément elle a brisé le carcan de ses certitudes. Plongé dans un instant sans avenir il a découvert la force de la vie immédiate et cette énergie libérée lui a permis de se prolonger. Il lui reste à préserver cette dimension épurée, l’espace illimité du moment présent, la clarté indescriptible de la présence à soi. Même si le destin a une emprise réelle sur son parcours, il possède au moins la liberté de l’exploiter totalement, d’en saisir la quintessence, de ne rien manquer, d’engager son esprit dans cette soumission constructive. Est-il son propre maître ? A quel niveau se situe la liberté ? Il ne parvient pas à dénouer l’écheveau compliqué de ses interrogations puis il réalise que la liberté prend déjà forme dans les questionnements répétés, que ces doutes l’arrachent à l’insignifiance des jours frivoles, à l’étourdissement des actes futiles, à toutes les dérives qui comblent de leur fadeur anxiolytique les abîmes existentiels. Les prisons que l’on accepte…Nos conditionnements, l’éducation reçue, les traditions, l’Histoire familiale, la culture endoctrinée…Toutes les prisons. Et celles que l’on se fabrique…Sa passion pour la haute montagne, cet enfermement dans cet espace étroit dès lors que les objectifs ne sont pas accompagnés par la quête spirituelle, dès lors que l’obsession n’est qu’une limitation au lieu d’être un envol. Il a manqué l’essentiel, il s’est laissé aveugler, il s’est perdu en route…Et les sanctions sont tombées, il ne pouvait en être autrement et il est le seul responsable.
Il aimerait s’arrêter pour appeler Sandra. Il a entendu la radio biper dans son sac mais il n’a pas eu la force de répondre. Il sait qu’une cassure dans sa descente obstinée favoriserait l’intrusion sournoise des somnolences mortifères. Sa clairvoyance et l’effervescence de son esprit sont des déferlements émancipateurs et les seules chaleurs qui lui restent. Son corps est engagé dans un délabrement inéluctable mais son esprit, débarrassé des pesanteurs ancestrales, y puise la lucidité qui lui avait toujours échappé.
Mourir à soi-même pour renaître.
L’expression s’est imposée. Il l’accueille avec un sourire intérieur.
Il repense à Sandra et à sa capacité à vivre chaque instant de la journée comme un accomplissement personnel, à trouver dans chacun de ses actes des raisons à son bonheur. Elle lui avait expliqué qu’il ne dépendait que de lui de considérer la vie quotidienne comme la possibilité de progresser au lieu de souffrir à la répudier, comme l’opportunité d’appliquer des serments de clairvoyance, d’expériences appliquées, de présence perpétuelle. Rien n’était pénible dès lors que l’esprit s’engageait totalement dans l’exploitation de l’instant, qu’il s’impliquait sans relâchement à extraire de chaque situation la conscience épurée de celui qui vit. Aller chercher du pain lui permettait de marcher sur le trottoir en visualisant intérieurement son allure, à ressentir les fibres musculaires, les flux d’oxygène, la douceur de la lumière, à percevoir les horizons lointains au-dessus des toits, les visages multiples des gens affairés, d’écouter les voix, les bruits de la ville, d’absorber chaque ressenti et d’en constituer une collection inestimable, un trésor personnel qu’elle entretenait amoureusement. Elle était passionnée par la vie mais ce flamboiement ne la consumait pas. Il nourrissait son illumination. Il n’avait jamais su percevoir ce bonheur. La vie quotidienne l’emplissait d’un profond dégoût. Ou plutôt il avait constitué lui-même ce vomi infâme. Il était son propre virus, sa propre maladie. Il avait gâché tant de choses…L’humanité elle-même n’était pas cette tumeur maligne rongeant l’Univers du vivant. Là aussi, il s’était trompé. Il n’en avait perçu qu’une vision, celle qui le confortait dans son aversion, celle qui répondait à l’identification factuelle sur laquelle il s’était construit, celle qui l’avait enfermé dans ses propres dérives. Il s’était cru le rebelle quand il n’était que son propre geôlier. L’humanité n’était responsable de rien. Elle n’était que l’amalgame tentaculaire et anarchique des individus égarés, le miroir gigantesque des dérives solitaires. En limitant ses regards aux représentations multiples du Mal, il s’était fourvoyé dans une impasse, luttant constamment contre des murailles infranchissables en ignorant que des brèches étaient déjà constituées, que des individus obstinés, emplis de compassion, de solidarité, de respect, d’attention, de lucidité avaient déjà franchi les premières lignes et avançaient dans les territoires de l’âme en répandant sur leur passage un message d’amour qui convainquait immanquablement certains combattants à déposer les armes. L’égo, lui-même, entretenait les différentes factions, les mercenaires, les armées officielles, manipulant ces groupes soumis et trouvant dans cette perversion immonde sa propre identification. Ces luttes internes étouffaient sous des monceaux de cadavres l’âme épuisée par tant de massacres, tant de folie, tant de génocides. Seul, un regard chaleureux vers le Bien lui permettait de ne pas sombrer définitivement, de ne pas mourir sous les coups répétés.
Il avait enfin laissé la lumière s’infiltrer et les noirceurs des cimes avaient servi d’étincelle.
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Se libérer du connu.
- Par Thierry LEDRU
- Le 22/12/2009
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Ce titre d'un ouvrage de Krishnamurti m'a amené encore une fois à m'interroger sur les religions et l'emprise qu'elles exercent sur l'individu.
Existe t-il une voie d'Eveil passant par les religions ou sont-elles une entrave à l'élévation spirituelle qu'elles annoncent?
Pour Krishnamurti, les enseignements prodigués par Jésus ou Bouddha ont été interprétés puis dogmatisés par ceux-là mêmes qui voulaient transmettre l'enseignement et qui n'avaient sans doute pas atteint le même degré de spiritualité que ces Maîtres. Les messages éducatifs se sont alors transformés en doctrines et sont devenus aliénants, conditionnant pour l'homme au lieu de l'aider à progresser vers lui-même. Les enseignements spirituels expliquent pourtant que l'être humain doit renoncer à l'attachement et à l'identification, se libérer de l'égo pour atteindre une connaissance supérieure ne se trouvant pas dans les livres, une vérité qui est au-delà des mots et du savoir acquis, de la tradition, de la transmission elle-même. La connaissance de soi est une clé pour l'ouverture de l'être et elle peut se produire par l'attention, une lucidité de chaque instant. Les religions en oeuvrant pour elles-mêmes ne détournaient-elles pas les hommes de la voie réelle de l'Eveil ?
Comment cette démarche personnelle pourrait-elle prendre forme dès lors que l'individu situe sa démarche dans une doctrine qu'il n'a pas éprouvée intrinsèquement mais dont il a eu connaissance par un savoir transmis par les livres et les religieux ? Des Textes anciens peuvent-ils conduire à la connaissance de soi ou bien sont-ils un alourdissement de l'âme qui va s'évertuer à suivre des pratiques et des préceptes comme autant de balises ? Où est l'individu dans cet imbroglio émotionnel, liturgique, dogmatique ? N'y a-t-il pas davantage de risque de se perdre en "croyant" s'ouvrir à un état de plénitude ? Les Maîtres l'ont vécu parce qu'ils avaient oeuvré toute leur vie à cette élévation. Se peut-il que les religions dispensent cette connaissance de soi à travers de simples écritures alors que les Maîtres ont effectué un travail personnel gigantesque avant d'éprouver un changement de conscience ?
L'impression qu'on travaille à l'envers... Les religions, si elles ont quelque chose d'essentiel à dire, ne sont accessibles qu'à l'individu ayant déjà oeuvré pour l'élévation du niveau de sa conscience. Entamer une démarche spirituelle en adhérant précocement à une religion revient à mon sens à s'enfermer définitivement et à se priver de toute ascension. Comme un fardeau dont on se charge en pensant qu'il va nous alléger.
Je pense aujourd'hui que l'embrigadement dont les religions se nourrissent, que ce fonctionnement ritualisé, cette adhésion mirifique à des histoires détournées sont devenus des freins gigantesques. Elles ont perdu le Mystère en l'enfermant dans un coffre adoré.
Se libérer du connu, c'est donc également se libérer des religions.
Il est préférable de s'engager sur le chemin vierge de notre existence, de se réjouir des rencontres, de se sustenter prudemment, par petites bouchées de toutes les nourritures spirituelles proposées, que d'adhérer éperdument à un concept.
On ne prend pas le risque d'une errance. On réunit patiemment les pièces de notre propre puzzle. Comme un être divin qu'on inviterait timidement au lieu de se glorifier des fausses certitudes d'une rencontre organisée.
Mon souhait le plus profond est d'émouvoir Dieu, l'Un. Tout autant qu'il me bouleverse. Puisque la Vie diffusée par cette Unité ruisselant de toutes parts me fait pleurer de bonheur, je veux offrir à cette énergie créatrice l'hommage qui viendra de mon coeur, de mon âme et non des Textes sacrés. Je préfère rester libre et ne rien découvrir que d'aliéner mon âme dans l'attente d'une libération post-mortem.
Il ne m'intéresse pas de croire en Dieu. Il m'intéresse de le connaître. Les religions ne sont pas une voie de connaissance mais de croyances. Ca ne me suffit pas.
"Je crois en Dieu" est une phrase pleine de doutes. "Je crois que demain il pleuvra." On est dans le même registre.
Dieu me connaît. Il me reste à le connaître. Il m'a déjà séduit. Je veux en faire de même. A travers mes propres hommages. -
La spiritualité.
- Par Thierry LEDRU
- Le 22/12/2009
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Ce monde que nous croyons connaître.
La spiritualité est une découverte constante au coeur de la réalité. "L'homme n'est que l'ombre de l'Homme qui est l'ombre de Dieu." Et parce que la spiritualité exige de la part de l'individu une découverte et une élaboration totale, depuis la source, de la voie qui l'élève, il est actif et non "utilisé"...
L'absence de repères établis autorise l'individu à oeuvrer pour lui-même, non dans une voie reconnue et balisée, mais dans l'élaboration obstinée de ses propres horizons. "Voilà où je veux aller." Et non "je voudrais aller là où vous êtes." La spiritualité est un chemin solitaire. Les rencontres sont des apports et non des soumissions, elles enrichissent celui qui y perçoit le diamant qui lui convient et non celui que les instances dirigeantes lui ordonnent d'honorer.
La foi n'est pas là. Ce monde religieux n'est pas le monde spirituel. La spiritualité n'a pas de fil conducteur, elle n'a pas de Bible, aucun texte Sacré, elle ne réclame aucune fidélité, elle accepte les errances, les changements de voie, les recherches multiples, elle reconnaît que l'individu est une unité existentielle et qu'il possède ce droit essentiel du choix.
Le fonctionnement vis à vis de Dieu me semble être le même. Nous nous engorgeons de données liturgiques sans les comprendre autrement que par auto-persuasion, par goût de l'appropriation partagée, comme une nouvelle technologie ou une nourriture exotique. Nous en apprenons l'usage mais nous ne comprenons rien de son origine, de sa réalité, du mystère qui l'habite. Et croyant (justement) que ces religions nous élèvent, nous ignorons respectueusement que nous les servons. La tristesse inhérente à cette absence d'élévation malgré ce don de soi que nous maintenons à travers des pratiques ou des lectures, cette désillusion prolongée ne font que renforcer l'adhésion forcenée dans l'attente impatiente d'un "signe", d'un bonheur, d'une révélation, d'une protection accordée... On entre dans l'addiction. La lucidité est exclue.
L’homme moderne est ainsi un être qui “ne sait rien” au sujet du fonctionnement du monde, de l’économie, de ce qui fait son quotidien, de son corps, de sa vie. Ou, en tout cas, si information il y a, elle lui arrive depuis un extérieur spectaculaire envers lequel il reste passif et éloigné. En d’autres termes, nous sommes chaque jour plus informés des choses dont nous ne savons rien. La tristesse comme symptôme de l’impuissance est alors la conséquence de cette déréalisation du monde. » Miguel Benasayag
« Notre société est constituée d’utilisateurs, de consommateurs qui, le plus souvent, ignorent tout de la façon dont fonctionnent les appareils et mécanismes qui les entourent et qui constituent le monde dans lequel ils vivent. Ainsi, tout en croyant être utilisateurs, nous finissons par devenir nous mêmes “utiles” au service des différentes techniques. Cela vaut bien sûr en ce qui concerne les techniques plus ou moins sophistiquées qui composent le paysage quotidien, mais notre ignorance s’étend également aux domaines économique, politique, etc. -
Lutter contre le vent.
- Par Thierry LEDRU
- Le 22/12/2009
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Je me souviens que lorsque je roulais en vélo en Bretagne, je me retrouvais souvent face au vent et le vent en Bretagne, c'est un phénomène puissant...Alors, je rentrais dans une lutte redoutable, je m'imaginais le découper, le repousser, chercher à entrer dans sa masse invisible et le détourner de mon corps, je combattais de toutes mes forces, obstinément...Et je finissais toujours par m'épuiser...
J'ai découvert un jour que je pouvais au contraire me fondre en lui, glisser dans ses arabesques, jouer avec lui comme un avec un partenaire exigeant...Cette attitude me comblait de bonheur sans que je comprenne vraiment pourquoi. Je ne luttais plus, j'essayais d'être en osmose. C'était devenu un jeu...
En écrivant "Les Eveillés" et en analysant mon parcours de vie, j'ai réalisé que mes errances et mes douleurs relevaient davantage d'une lutte constante contre les tempêtes de l'existence que des conséquences réelles de ces tempêtes. Je m'appropriais ces difficultés et je m'identifiais à elles. Je n'étais jamais dans l'acceptation des choses mais dans un combat, spirituel, intellectuel et physique...J'y ai laissé une énergie considérable sans jamais trouver la sérénité de l'osmose. J'aurais dû me souvenir de ces expériences à vélo mais je préférais l'image du combattant infatigable. Mon égo me tenait.
Respecter la vie, c'est accepter ce qui est, donner à ce qui est l'image du vent qui souffle. Soit j'adapte mon allure et je me réjouis de l'instant, quelques soient les difficultés pour progresser, soit j'entre dans une lutte déraisonnée en croyant être le plus fort, en pensant que ma raison me sauve alors que c'est mon égo qui me domine. En ne me perdant pas dans une lutte sans issue, je préserve mon énergie pour la concentrer sur l'acte le plus adapté, je ne m'égare pas dans des tentatives et des intentions inaccessibles mais je reste à mon niveau, dans un état de plénitude favorable à une acceptation inconditionnelle de ce qui est. Dès lors, je glisse sans à coups et sans heurts dans la masse invisible de la vie."L'enfer est là parce que tu veux en sortir."
Karl Renz.
Il en est de même avec nos pensées. Ce ne sont pas nos pensées qui nous font souffrir mais notre attachement à nos pensées, comme si elles étaient nous-mêmes alors qu'elles ne sont qu'une version de la réalité qui est en nous. L'attachement à nos pensées vient de ce que nous les tenons pour vraies sans les avoir examinées avec la distance indispensable. Etre celui qui observe ce qu'il pense et dès lors se détacher de la pensée et ne pas la laisser nous saisir ou ne pas s'identifier à elle.
Nous vivons les pensées comme des croyances auxquelles nous adhérons sans les avoir autopsiées avec la raison nécessaire à l'éveil. Nous sommes "endormis" par les litanies de pensées tourbillonnantes, anesthésiantes ou énergisantes. Elle ne sont que des hallucinogènes et nous sommes des toxicomanes à l'attachement et à notre "sommeil."L'enfer, c'est nous.