Articles de la-haut
Seuil de pauvreté
Thierry Ledru
1 min ·
Nathalie après avoir travaillé 35 ans, avoir repris ses études pour obtenir un diplôme de psychologue clinicienne, BAC+5, et avoir assuré 13 ans d'activité de psychologue scolaire, est donc aujourd'hui, avec sa retraite sous le seuil de pauvreté. Juste un cas parmi des millions d'autres. Pour ma part, si je voulais tenter d'augmenter ma prochaine pension de retraité, il faudrait que je rempile pour trois ans, minimum, sans aucune certitude que les 180 euros que ça me donnerait en plus dans trois ans, n'auront pas été repoussés d'un ou deux ans quand j'arriverai au bout de ce surplus. Quant à la retraite des jeunes qui entrent aujourd'hui, sur le marché du travail, je n'ose même pas y penser. Je rappelle que la France est la 7ème puissance mondiale....Oui, je sais, c'est souvent bien pire ailleurs mais l'idée qu'on doive se contenter de ce qu'on a en regardant autour de soi, je ne la cautionne pas pour la simple raison que l'argent coule à flot mais vers le haut de la pyramide...Ça n'est pas une question de "misère économique" mais de répartition des richesses. Il ne s'agit pas d'ailleurs d'espérer la richesse mais simplement de vivre sereinement ses dernières années de vie....Et là, on en est très loin.......
LE NOMBRE IMPRESSIONNANT DE SENIORS QUI VIVENT QUASIMENT SANS RIEN
LISE GARNIER PUBLIÉ LE MIS À JOUR LE
Une étude révèle que les personnes de plus de 50 ans vivent souvent sans emploi, ni retraite…
Un tiers des seniors sans emploi, ni retraite, vivent en dessous du seuil de pauvreté. C’est le triste constat que tire ce mercredi une étude du service statistique du ministère de la Santé (Drees), révélée par Le Figaro. Selon le document, 1,4 million de Français, âgés de 53 à 69 ans, ne perçoivent ni revenu d'activités, ni pension de retraite. La pauvreté touche donc 11% des seniors. L’étude se penche sur les problématiques que traverse cette catégorie de la population.
Une majorité de femmes
Ces seniors sont majoritairement des femmes (pour deux sur trois), relève l’étude. Ils sont âgés en moyenne de 58 ans et sont en moins bonne santé que les retraités : "29 % se déclarent en mauvais ou très mauvais état de santé et 30 % ont une reconnaissance administrative de handicap, contre, dans les deux cas, 11 % de l'ensemble des seniors", précise le texte.
>> A lire aussi - A Loos, le maraîchage pour combattre le chômage de longue durée
De plus, la moitié d’entre eux n'a pas de diplôme ou juste le certificat d'études primaires (CEP), contre 27 % des seniors qui travaillent et 40 % des retraités. 13 % de ces seniors sont quant à eux au chômage : "Le sentiment d'éloignement du marché du travail et le découragement prédominent" chez ces personnes, constatent les auteurs de l'étude.
Un contraste frappant
Ces seniors sans travail ni retraite sont plus exposés à la pauvreté que les actifs ou retraités. En effet, un tiers d'entre eux vivent en dessous du seuil de pauvreté, c'est-à-dire avec moins de 1 265 euros par mois. Ces seniors sont également plus exposés à la précarité lorsqu'ils sont seuls ou que leur conjoint est dans la même situation, sans emploi ni retraite.
>> A lire aussi - Aux Etats-Unis, le nombre de travailleurs de plus de 85 ans grimpe en flèche
Seulement, l'étude nuance ce constat de pauvreté car un quart de ces seniors se situent parmi les 40 % des ménages les plus aisés : « Il s'agit en majorité de femmes en couple sans enfant à charge, âgées d'une soixantaine d'années et étant relativement diplômées », majoritairement propriétaires, et vivant en bonne santé, explique enfin l’étude du ministère de la Santé.
Vidéo animalière
Une merveille.
Cette vidéo animalière tournée près du lac du Der fait le buzz
Ces deux blaireaux font partie des nombreux animaux qui ont emprunté ce petit pont très fréquenté. / © Jean Chevallier
PARTAGES
Jean Chevallier, un amoureux de la nature, a posé pendant six mois ses pièges photographiques près d'un tronc, aux abords du lac du Der. Sa vidéo, publiée sur son compte facebook, a dépassé en quelques jours les 4 millions de vues.
Par Isabelle Griffon
Installé près du lac du Der, en Champagne, cet illustrateur naturaliste en a posé trois, d'avril à septembre, à cet endroit qu'il surnomme "le petit pont des bêtes". Cette séquence prouve la très grande diversité d'animaux qui vit aux abords du lac.
"Je ne m'attendais pas à un tel effet boule de neige (plus de 4 millions de vues sur facebook), alors que d'autres vidéos similaires que j'avais postées ne dépassaient pas les 6000 vues, s'étonne cet amoureux de la nature. C'est plutôt sympathique de voir que les gens sont encore sensibles à la nature. S'ils avaient une bande herbeuse ou une haie au fond de leur jardin, ils verraient aussi des petits animaux."
Plus d'informations sur le travail de Jean Chevallier sur son site internet.
Black out et voie lactée
Ce que je trouve consternant dans l'histoire racontée dans cette vidéo, c'est de constater à quel point l'homme "urbain" vit hors-sol, hors-ciel, hors-nature et à quel point également, le retour au monde réel peut générer d'inquiétudes dans des esprits "modernes"...
Les plus grosses pannes d’électricité de l’histoire
février 23, 2014
by Inmesol
Depuis l’invention de l’électricité, plusieurs pannes que l’on peut qualifer d’ «� historiques » se sont produites dans le monde. D’autres ont eu un fort impact sur l’économie et sur la vie quotidienne de ceux qui les ont subies, même si leurs conséquences ont été moindres.

New York pendant la panne de 2003 (Wikimedia Commons).
Les causes des coupures de courant
- Des équipements en mauvais état.
- Une surcharge du réseau.
- Des courts circuits.
- Des phénomènes météorologiques : séismes, ouragans, vagues de chaleur ou de froid extrême, raz-de-marée, inondations, etc.
- Des défaillances humaines.
- Des gestes intentionnés : par exemple les coupures mondiales de 5 minutes en 2007 et en 2009 en protestation contre le changement climatique.

Image de la Grande-Bretagne recouverte de neige en 2010 (NASA).
L’impact d’une coupure de courant électrique
Nombreux sont les services de base affectés par une coupure de courant, et leurs conséquences sont innombrables :
- Eau potable : elle n’arrive plus dans les bâtiments, puisque les pompes ont besoin d’énergie pour fonctionner.
- Le chaos dans la circulation, privée de feux de la circulation.
- Les ascenseurs.
- Certains moyens de transport en commun, comme les trains électriques.
- Préjudices économiques dans les commerces, les grandes surfaces, les restaurants et les hôtels (les réfrigérateurs ne marchent pas).
- La production du secteur industrielle est gravement touchée.
- Impossibilité d’utiliser les dispositifs informatiques, ce qui entraîne des pertes économiques pour les entreprises.
- La population est privée de chauffage ou de climatisation et, bien sûr, de tout appareil électrique.
- Pillages et violence.
Quelques pannes électriques « historiques »
Nord-est des États-Unis, 1965 (14 heures)
Le neuf novembre, la mise hors tension du réseau électrique unissant la côte entre les États-Unis et le Canada, suivie d’une défaillance des protections, entraîne un blackout qui touche 30 millions de personnes.
Argentine, 1976 (7 jours)
Le blackout de Ledesma du 20 juillet est provoqué par les militaires pour pouvoir arrêter des opposants au régime.
New York, 1977 (25 heures)
Un orage détruit un transformateur. 10 millions de personnes touchées. Une étude du Congrès a estimé que les dommages se sont élevés � 300 millions de dollars.

Santiago du Chili avant et après le blackout de 2010 (Wikimedia Commons).
Canada, 1989 (9 heures)
Un vent solaire provoque une coupure qui touche six millions de personnes.
Nouvelle-Zélande, 1998 (66 jours)
Les fils électriques souterrains, détériorés, cèdent.
États-Unis, 2003 (jusqu’à 24 heures)
Une surcharge du système entraîne la fermeture de 100 stations d’énergie électrique. 50 millions de personnes touchées.
Italie, 2003
Presque tout le pays, soit 57 millions de personnes, est touché par des dommages occasionnés par de fortes tempêtes qui font disjoncter les lignes de transit d’énergie de Suisse et de France.
Indonésie, 2005
100 millions de personnes sont privées d’électricité en raison de la panne d’une ligne de transit à Java.

Toronto plongée dans le noir à cause du blackout de 2003 (Wikimedia Commons).
Europe occidentale, 2006 (30 minutes)
En France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie, en Espagne, au Portugal, en Allemagne et en Autriche dix millions de personnes subissent pendant une demi-heure les conséquences d’une erreur commise par une entreprise d’énergie électrique allemande.
Colombie, 2007 (quelques heures)
25 millions de personnes sont privées de courant pendant plusieurs heures à cause d’une défaillance dans une sous-station.
Barcelone (Espagne), en 2007 (presque 3 jours)
L’incendie d’une sous-station prive 283 000 personnes d’électricité.
Brésil et Paraguay, 2009 (7 heures)
Cette panne touche 87 millions de personnes. Elle est due aux dommages produits par un orage dans la centrale Represa d’Itaipú.
Chine, 2008 (10 jours)
Quatre millions de personnes subissent les conséquences d’une coupure de courant provoquée par de forts orages.
Chili, 2010 (jusqu’à 2 semaines)
Le 27 février 2010 un fort séisme prive 80 % de la population (environ 13 millions de personnes) d’électricité.
Inde, 2012 (2 jours)
Le 31 juillet, l’Inde connaît l’un des pires blackout de l’histoire : 760 millions de personnes sont touchées.
Argentine, 2013-2014 (plusieurs jours)
Une forte vague de chaleur entraîne l’utilisation massive de l’air conditionné, qui entraîne à son tour de longues coupures de courant pendant les fêtes de Noël et du Nouvel An.
Lorsqu’une coupure ou une défaillance touche le réseau électrique, les groupes électrogènes de réserve jouent un rôle essentiel : en fournissant de l’électricité à toute sorte d’installations, ils permettent non seulement d’éviter l’inconfort et des pertes financières, mais ils sauvent aussi des vies dans des centres hospitaliers et dans des situations pour lesquelles l’éclairage est indispensable, comme les opérations de sauvetage, pour lesquelles on utilise des tours d’éclairage de secours.

Trois groupes de secours Inmesol dans des installations suédoises de protection civile, d’où les protocoles d’urgence sont gérés en cas de catastrophe.
Photos:
Before the Power Cut
URL:� http://commons.wikimedia.org/wiki/File%3ASantiago_sur_segundos_antes_del_apagon.jpg
Source:
By Ex-BGDA- (Own work) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) or CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons
After the Power Cut:
http://commons.wikimedia.org/wiki/File%3ASantiago_sur_a_oscuras.jpg
Source:
By Ex-BGDA- (Own work) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) or CC-BY-SA-3.0-2.5-2.0-1.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons.
New York 2003
Photo taken in� w:New York City during the� w:2003 North America blackout. Photographer:� w:User:Glitch010101 Originally from http://www.glitchnyc.com/photos/photo.php?apa_album_ID=52&apa_photo_ID=1385&apa_page=1 {{cc-by-sa-2.0}}
United Kingdom Covered in Snow
URL: http://commons.wikimedia.org/wiki/File%3AGreat_Britain_Snowy.jpg
Source:
By NASA image by Jeff Schmaltz, MODIS Rapid Response Team, Goddard Space Flight Center. [Public domain], via Wikimedia Commons.
Toronto
URL:� http://commons.wikimedia.org/wiki/File%3AToronto_ON_2003_Blackout.jpg
Source:
By Camerafiend at en.wikipedia [GFDL (www.gnu.org/copyleft/fdl.html) or CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)], from Wikimedia Commons
"La guerre des terres rares"
Mille fois d'accord avec lui.
Dépendance inévitablement dévastatrice envers la Chine.
Assumer l'exploitation des ressources naturelles avec le minimum d'impact écologique au lieu de se dédouaner sur les pays émergents.
Que ça soit pour les voitures électriques (nucléaires en fait) ou toute la technologie du numérique, il est clair que nous devons en assumer TOUTES les conséquences.
"Cette délocalisation des externalités négatives n’est pas tenable. Pour l’instant, notre rêve de respirer de l’air pur en Europe implique, dans les faits, une délocalisation de la pollution minière en Asie ou en Afrique. Relocaliser les mines chez nous serait la conséquence logique de notre volonté d’un monde plus vert, et tout esprit écologiste devrait en être conscient."........
"Pour rouler en voiture verte, il faut rouvrir nos mines"
- Guillaume Pitron
- Juriste, réalisateur
- Auteur
Les métaux rares sont au cœur de la transition énergétique et numérique (smartphone, voitures électriques, objets connectés, éoliennes,…). Guillaume Pitron, juriste, réalisateur et journaliste d’investigation, a consacré six années d’enquête, sur plusieurs continents, aux enjeux de cette industrie potentiellement plus dramatique que notre dépendance au pétrole. Il en a fait un livre* et bientôt un documentaire (avec Arte). Il invite à une prise de conscience des désastres écologiques et géopolitiques de ce nouvel or noir. Et plaide aussi pour une Europe qui atteindrait un jour sa pleine souveraineté minérale et qui paierait enfin le vrai prix de sa consommation.
Les métaux rares, destinés à nous émanciper des énergies fossiles, sont au cœur de la transition énergétique et numérique; de quoi parle-t-on?
Il y a, dans la nature, des métaux abondants (le fer, le zinc,…) et d’autres, les sous-métaux, qui leur sont associés de manière infime. Ce sont les métaux rares; leur concentration peut être jusqu’à 2.000 ou 3.000 fois moindre que le fer, par exemple.
Pour extraire un gramme de néodyme, il faut déployer le même effort que pour obtenir 1 kg de fer. Le ratio est donc très exactement de 1 à 1.250. Ces métaux ont en commun d’être extrêmement rares dans l’écorce terrestre, ce sont donc de petits marchés (10 à 20.000 fois moins que le cuivre); ils sont beaucoup plus chers(parfois jusqu’à 1.000 fois le prix du fer), et ils ont des propriétés catalytiques, optiques et magnétiques fabuleuses.
Un petit gramme de cette matière a des effets démultipliés, ce qui rend les technologies beaucoup plus efficaces pour des appareils d’une taille de plus en plus petite.
En quoi sont-ils sales et polluants? Vous parlez de "violence écologique"…
Prenons le lutécium qu’on utilise pour les IRM: pour en obtenir 1 kg, il faut extraire et purifier 1.250 tonnes de roches. Soit un ratio de 1 à 1.250.000.000! Le processus par lequel on sépare les métaux rares de la roche est très toxique. Les acides utilisés sont rejetés dans la nature avant d’être traités. Avec des impacts sanitaires colossaux. À côté, on peut se demander si le raffinage du pétrole n’est pas un procédé moins polluant! Dans les mines des provinces de Mongolie intérieure, on voit aux abords des usines des lacs de rejets toxiques à ciel ouvert, à perte de vue; on parle là-bas de "villages du cancer". Le contrôle environnemental et sanitaire est d’autant plus difficile que le marché noir des métaux rares représente 40% du marché. La Chine a d’ailleurs commencé à délocaliser sa production en Afrique.
Le produit fini, voiture électrique ou data center, est, lui aussi, très polluant?
Le numérique est intrinsèque à la transition énergétique. On croit que le numérique permettrait de dématérialiser les services, le transport, avec un impact positif sur les activités de l’homme et donc sur les écosystèmes. Or, derrière le numérique, il y a la matière première. Voilà le paradoxe: il faut beaucoup de matière pour créer l’immatériel! Rien de plus trompeur que le "cloud" qu’on s’imagine éthéré.
La toile internet mondiale – le Léviathan numérique – est très consommatrice. Si le cloud était un pays ce serait le cinquième plus gros consommateur d’énergie. L’ensemble des NTIC consomment 4% de l’électricité mondiale et rejettent deux fois plus de gaz à effet de serre que le secteur aérien civil mondial.
Et la croissance est exponentielle: songez que les Chinois, les Africains… veulent consommer comme les Européens. Quant à la voiture électrique, sur son cycle de vie totale – de la mine à la déchetterie – elle ne pollue que 25% en moins qu’une voiture thermique en se rechargeant à l’énergie issue de centrales thermiques. C’est mieux; mais qu’on ne parle pas de voiture propre.
Le développement du tout numérique conduit donc à une impasse?
Ces technologies ont en fait l’effet exactement inverse à celui recherché: on croit aller vers une plus grande sobriété de consommation mais en réalité, on consomme – et donc on pollue – davantage. C’est "l’effet rebond": comme c’est impalpable, on multiplie les mails, on développe le streaming. Il y a de quoi être inquiet quant au futur de ce monde dit plus "vert". En un mot: la transition énergétique et numérique n’est pas écologique.
"Les technologies ont l’effet inverse à celui recherché: on croit aller vers une plus grande sobriété de consommation mais en réalité, on consomme - et donc on pollue - davantage."
Voit-on venir des pénuries?
Certaines pénuries sont annoncées à un horizon de 10 ans… soit bien avant le pétrole! Mais on trouvera toujours de nouveaux gisements, au fond des océans ou sur les astéroïdes. Le problème, c’est le coût, qui sera de plus en plus élevé; ainsi que les coûts écologiques et sanitaires. De même que nous voulons un après-pétrole, il y aura un après métaux rares. Je pense que la transition énergétique est transitoire.
LIRE PLUS
- "Les dégâts environnementaux, c'est la faute d'un capitalisme idiot qui vit à crédit"
- "Pourquoi ne pas instaurer une consigne de 15 euros par smartphone?"
D’un point de vue géopolitique, la Chine domine amplement le marché de ces métaux; avec quels objectifs et quelles conséquences pour les Européens et les Américains?
L’objectif de Pékin est de devenir le principal producteur d’un nombre considérable de ces métaux et de rendre les pays clients – nous – totalement dépendants. Ensuite, cette production monopolistique leur permet de sécuriser prioritairement leur propre transition énergétique: ils assureront leurs besoins aux dépens des nôtres, si nécessaire.
Mais l’essentiel de leur stratégie est de maîtriser l’intégralité du processus, de l’extraction jusqu’au produit fini: ils attirent chez eux les Occidentaux, où les industries et les technologies se développent. Comme la Chine veut commercialiser le produit fini, il ne faut donc pas s’étonner que l’essentiel du marché des batteries électriques se trouve en Asie. C’est un énorme problème pour les constructeurs automobiles occidentaux qui sont essentiellement des assembleurs: dans ce modèle, c’est la Chine qui possède la valeur ajoutée. On est en plein transfert de technologies et de richesses vers l’Asie.
Face à cette domination, les Etats-Unis ont-ils la volonté de redevenir une puissance minière?
C’est annoncé par Trump, qui a mieux compris cette question qu’Obama ou d’autres avant lui. Trump est sensible aux "points individuels de défaillance". Dans l’armement notamment, il constate que les Etats-Unis n’ont pas de terres rares, qui relèvent de la sécurité nationale. Trump veut donc relancer la production de minerais critiques pour ne pas dépendre de la production chinoise. Mais il faudra une quinzaine d’années avant que les Etats-Unis retrouvent une souveraineté minérale.
Et qu’en est-il de l’Europe?
Le sol européen est riche de ces métaux. Des projets miniers sont en train de se relancer sur le continent. Je plaide pour la réouverture des mines françaises. Actuellement, concernant ces métaux, l’Europe dépend à 90% des importations. Or, il faudrait une souveraineté minérale européenne, bien sûr. Elle est possible mais on en est encore très loin.
Je rencontre pas mal d’hommes politiques qui comprennent l’importance géopolitique du sujet.
Mais ils ne saisissent pas l’urgence écologique à court terme car ils n’ont qu’une faible conscience des externalités négatives de cette industrie. Personne, même chez les écolos, ne réalise que, pour les 30 prochaines années, il faut extraire plus de minerais qu’on en a extraits depuis 70.000 ans.
Guillaume Pitron - Métaux rares: la face cachée de la transition énergétique
Rouvrir des mines en Europe suppose de modifier radicalement le modèle économique sous-jacent à la transition énergétique et numérique?
Cette délocalisation des externalités négatives n’est pas tenable. Pour l’instant, notre rêve de respirer de l’air pur en Europe implique, dans les faits, une délocalisation de la pollution minière en Asie ou en Afrique. Relocaliser les mines chez nous serait la conséquence logique de notre volonté d’un monde plus vert, et tout esprit écologiste devrait en être conscient.
Comme nous n’avons plus affaire qu’à des produits déjà transformés, nous avons perdu le sens et le prix de la matière première. Nous devons accepter que pour rouler en voiture "verte", il faut rouvrir nos mines. Elles ne seront pas "propres" (ça n’existe pas), mais on peut faire des mines responsables. C’est moins sale que de le faire n’importe comment ailleurs.
Mais cette relocalisation augmentera le prix de nos voitures et smartphones…
La recherche du moindre coût nous conduit à une sous-traitance injuste, socialement et écologiquement, des matières premières. Personne, ni le constructeur, ni le consommateur, ne veut payer le vrai prix des choses, et donc de notre mode de consommation. Mais si l’on veut échapper à notre dépendance à l’égard de la Chine et réaliser une transition plus propre, et donc rouvrir des mines responsables dans nos pays, la matière deviendra plus chère mais aussi plus équitable; car on la payera enfin à son juste prix, lequel inclut les coûts environnementaux et sanitaires sur les populations, et des salaires dans des conditions dignes.
Pour le capitalisme, c’est donc une vraie crise existentielle qui se prépare: comment maintenir son business model tout en intégrant le vrai coût de la matière – qui inclut les externalités négatives? Je ne suis pas du tout anticapitaliste. Mais pour l’heure, le capitalisme vert, c’est un oxymore total, un carré rond. Il est confronté à une crise majeure: comment persévérer compte tenu des problèmes qu’il génère? Et en même temps, jusqu’ici, la transition énergétique a renforcé le capitalisme parce qu’il s’est servi de l’imaginaire écologique pour son développement (voyez les pubs pour la voiture électrique).
Le capitalisme a réussi à récupérer à son profit les forces qui remettaient en cause son existence même. Mais ça reste un capitalisme du low-cost et du just-in-time qui donc, en réalité, n’a rien d’écologique du tout. La logique du bas coût est aux antipodes de la transition énergétique durable et réelle, elle rend impossible ce capitalisme vert. À l’heure écologique, cette logique rend visible la contradiction interne du capitalisme.
* "La guerre des métaux rares", Ed. Les Liens qui Libèrent, 2018.
De la pensée à l'écrit.
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J'ai créé ce blog en novembre 2009.
Je n'avais pas vraiment idée de ce que j'allais y écrire. Il s'agissait de poser mes pensées pour ne pas les perdre et pouvoir dès lors les approfondir, encore et encore. Et les partager.
L'envie de partage, d'où vient-elle ?
La recherche d'une certaine reconnaissance ?
Non, je ne l'imaginais aucunement.
Il s'agissait pour moi d'honorer l'écrit comme la trace ineffaçable de la capacité à analyser l'existence.
Il m'est toujours resté cette émotion étourdissante à la lecture de "Citadelle" de Saint-Exupéry, cette émotion qui m'enflammait, un brasier dont mon euphorie à vivre nourrissait mon adolescence.
Il fallait que j'inscrive tout ce qui vibrait en moi.
Les mots devenaient des graines que je devais planter, dont je devais suivre la croissance, que je devais protéger des aléas de l'existence.
J'ai écrit, énormément écrit.
Il y a sur ce blog des centaines d'articles, des milliers de lignes, des millions de mots.
Je m'apprête à poser les premières lignes de mon quatorzième roman.
Il est venu s'ajouter un élément important dans l'histoire de ce blog : c'est la reconnaissance que je porte aujourd'hui envers Anita Berchenko, fondatrice des éditions du 38.
Après avoir cherché pendant des années, une maison qui m'accompagnerait durablement, j'ai pleinement conscience du privilège dont je dispose aujourd'hui. Je n'ai pas pour autant réduit mes exigences dans mon travail en imaginant que le moindre de mes textes serait publié. Je sais juste que chacun de mes écrits sera lu, intégralement, et c'est loin d'être le cas quand on adresse un manuscrit à une maison d'édition... Je me dois donc, tout naturellement, d'utiliser mon blog comme une vitrine dans une rue commerçante.
Je suis heureux par conséquent en regardant le compteur du site de voir à quel point, le nombre de passants augmente, année après année, le nombre de pages lues, le nombre de commentaires, le nombre de partages sur la Toile. Il m'est arrivé en tapant un mot clé dans les moteurs de recherche d'être dirigé vers mon blog :) Et c'est quelque peu réjouissant.
Oui, bien évidemment que c'est délicieux pour mon ego. Je ne m'en cache pas et je l'accepte sans aucune honte, gêne ou fausse humilité.
C'est à mes yeux avant tout la reconnaissance de ces milliers d'heures à penser, à réfléchir, à mettre en forme.
L'écrit est une tâche ardue.
Il est agréable de réaliser que les mots ne tombent pas dans le vide. Comme un livre dont les lignes s'effaceraient avec le temps.
C'est un peu comme lorsque je poste des photographies de montagne. L'intention est de réjouir celui ou celle qui ouvre la page. Que l'émotion soit intense et peut-être même si forte que l'envie de venir les voir réellement jaillisse.
Si ce blog génère l'envie d'explorer l'âme humaine, si mes romans ouvrent des horizons à découvrir, si les mots que je dépose contribuent à entretenir le désir de progresser en soi, d'honorer la vie et de l'aimer, alors, je suis comblé.
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Histoire courte pour toute la vie.

" Un beau jour, devant un énorme mur, au fond d'un grand parc où se trouvait leur étang, des milliers de grenouilles se retrouvèrent.
Quelqu'un avait eu l'idée d'un défi. Grimper au sommet de cette immense muraille pour voir ce qu'il y avait de l'autre côté.
Plusieurs candidates se présentèrent et le jour du défi arriva.
La foule des grenouilles s'étaient installée dans l'herbe et plusieurs groupes s'étaient constitués pour supporter les différents favoris.
Une à une, les téméraires essayèrent de grimper, mais l'épreuve était de taille. Certaines zones offraient des prises mais à d'autres, il n'y avait rien. Les chutes se multiplièrent.
Au fur et à mesure, les grenouilles commencèrent à parler entre elles en disant qu'il était peut-être impossible de monter...
Des moqueries montèrent de la foule.
A chaque fois qu'une nouvelle grenouille se lançait dans l'ascension, toutes celles qui étaient retombées au sol répétaient qu'elle n'y arriverait pas, que c'était impossible...
Et il en fut ainsi...
Toutes les grenouilles tombèrent les unes après les autres...
Puis, une petite grenouille, qui avait longuement observé la scène, décida de tenter sa chance.
Au premier saut, toutes les grenouilles commencèrent à lui dire d'arrêter, qu'elle allait se faire mal, que c'était impossible, que toutes les autres grenouilles avaient déjà essayé en vain et qu'elle était bien trop petite pour réussir un tel défi.
Mais, la petite grenouille continua ses petits sauts, les uns après les autres, concentrée, adroite, lucide, déterminée.
Devant la masse incrédule, elle parvint au sommet de la muraille.
La petite grenouille observa les horizons. Emerveillée.
Puis, elle se pencha vers ses compagnes et vit que la foule l'applaudissait.
Elle n'entendit rien des cris d'admiration et des claquements de pattes.
Elle était sourde."
"VERTIGES"
Mon premier roman.
Lorsque je me suis décidé à envoyer le manuscrit à un éditeur, j'ai attendu avec impatience une réponse que j'imaginais positive.
Il y a eu en fait une dizaine de réponses négatives.
Je me suis entendu dire que ce milieu était impénétrable pour un inconnu, pour un "petit instituteur provincial" qui n'a aucune entrée dans la presse, aucun soutien, aucun mécène, que des milliers de manuscrits sont envoyés aux éditeurs et qu'une infime partie est retenue, que mes écrits n'avaient donc quasiment aucune chance d'être publiés.
J'ai arrêté d'écrire.
Pendant quelques années.
Puis, les épreuves de l'existence sont revenues me tourmenter.
Il a fallu que je pose mes pensées sur le papier.
C'est là que j'ai vraiment cessé d'écrire en pensant aux éditeurs et à tout ce que j'avais entendu et lu, à tout ce que je devais "imiter", reproduire, à tous les cadres, aux catégories, aux habitudes des lecteurs, aux attentes des maisons d'édition, aux grands auteurs...
J'ai écrit en pensant uniquement à ce que j'entendais dire en moi.
J'ai écrit pour écrire.
J'ai repris "VERTIGES", je l'ai réécrit et il a été publié.
Bien sûr que j'avais "grandi" entre la première écriture et sa deuxième mouture, bien sûr que j'avais appris mais encore fallait-il que le désir d'écrire soit plus puissant que toutes les forces contraires, encore fallait-il que je reste sourd aux bruits extérieurs pour entendre ce qui se racontait en moi et reprendre mon "ascension"..
Je n'avais pu retirer de toutes les lettres de refus des éditeurs aucun conseil, aucune piste, aucun cadre de travail. Juste des lettres impersonnelles.
Mais j'avais "grandi", un peu, et je savais désormais que pour grandir encore, je devais écrire. Pour moi.
Le sens de tout ça.
Ne rien écouter qui détourne de soi. Ne rien décider qui ne serait que l'effet d'une influence extérieure. Ne pas considérer que le parcours de vie des autres doit entraver le mien. Rejeter l'idée que la force d'inertie de la masse me condamne aux mêmes tourments.
C'est souvent difficile à réaliser.
Mais il faut au moins y penser et tenter de s'en nourrir.





Vœux de nouvelle année

C'est une tradition destinée à marquer notre amour envers nos proches mais elle contient dès lors une forte contradiction avec l'instant présent et la conscience que ce Temps n'existe pas fondamentalement.
L'année passée n'existe plus hormis dans les souvenirs que l'on cherche à préserver ou dans ceux qu'on voudrait effacer. Aucune réalité en dehors de cet écran intérieur. C'est juste un état émotionnel dont la maîtrise nous appartient.
L'année à venir n'existe pas davantage. Elle n'est qu'une extrapolation.
Il s'agirait donc aujourd'hui de souhaiter quelque chose de bon et joyeux dans une dimension qui ne peut rien recevoir puisqu'elle n'est que néant.
Je préfère dès lors souhaiter que chaque instant soit lumineux et qu'aucun espoir illusoire ou passé douloureux ne vienne alourdir cet instant unique. Et qu'une fois, cet instant passé, la conscience saisisse pleinement l'instant qui est là.
Il restera à la fin de l'année 2019 à faire le bilan des instants. Et à les déposer pour que la suite existe.
Etre là, maintenant, un cœur aimant, une âme sereine. D'instant en instant, pas à pas, intérieurement nu, débarrassé de toutes entraves temporelles.
L'essentiel à mes yeux est de ne plus rien attendre dès lors que tout ce qui est de ma responsabilité a été fait pour que le meilleur survienne. Le reste n'est pas de mon ressort. Sinon de comprendre qu'il serait inutile que je m'en préoccupe.
La tradition projette l'individu dans "un temps à venir" et c'est parfois si puissant que l'instant présent en est fortement impacté.
C'est là qu'il s'agit de différencier ce qui n'est pas de notre responsabilité de tout ce qui nous appartient.
L'amour de nos proches se vit dans l'instant. Tout autant que l'amour de la vie.
Le reste, c'est de l'habillage.
"Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l'être mais aussi la sagesse de distinguer l'un de l'autre."
Marc-Aurèle
Stanislas Petrov
© Pavel Golovkin
7 minutes de lecture
Luis Lema
Publié mardi 19 septembre 2017 à 20:58, modifié mardi 19 septembre 2017 à 20:58.
HISTOIRE
La nuit la plus longue de Stanislav Petrov
Il avait «sauvé le monde» pendant la Guerre froide en évitant une possible conflagration générale. La mort de Stanislav Petrov résonne d’une étrange actualité en ces jours de tensions nucléaires
Il était «l’homme qui a sauvé le monde», mais le monde ne s’est pas souvenu de lui. Stanislav Petrov est mort, en mai dernier, dans son taudis d’une ville délabrée, à la périphérie de Moscou. Il a fallu attendre ces derniers jours pour que sa disparition soit révélée par Karl Schumacher, un réalisateur allemand qui, le premier, avait raconté dans les années 90 son histoire. Début septembre, Schumacher a tenté d’appeler son vieil ami pour lui souhaiter un joyeux 78e anniversaire. Mais c’est son fils qui a répondu. L’homme était décédé depuis quatre mois, dans l’indifférence générale.
Escalade nucléaire
Stanislav Petrov? Alors que le monde se préoccupe aujourd’hui des velléités nucléaires de la Corée du Nord, alors qu’il frémit devant une possible spirale incontrôlable, ce nom était revenu ces dernières semaines comme un leitmotiv, comme le synonyme d’un antidote miraculeux. Nous sommes en septembre 1983, une époque où les agissements de Kim Jong-un auraient presque passé pour d’inoffensives facéties. Trois semaines plus tôt, les chasseurs de l’Union soviétique ont abattu un Boeing 747 sud-coréen, faisant 269 victimes, dont un membre du Congrès des Etats-Unis parmi 60 autres Américains. Le président Ronald Reagan n’en finit plus de parler de «l’empire du mal», donnant le sentiment que les Etats-Unis sont résolus à le terrasser pour de bon.
Les responsables américains de cette époque ont assuré, depuis lors, qu’il n’en était rien. La main sur le cœur, ils assurent que l’intention de Reagan n’a jamais été d’asséner le premier coup. «Les Etats-Unis ne font pas de Pearl Harbor», a expliqué Benjamin Fischer, historien de la CIA, en référence à l’attaque-surprise menée par les Japonais contre les Américains au début de la Deuxième Guerre mondiale. «Par conséquent, nous ne pouvions pas imaginer que les Soviétiques pensaient vraiment que nous serions capables de frapper les premiers.»
Et pourtant. A la tête d’une Union soviétique qui allait donner, quelques années plus tard, la preuve finale de sa décrépitude, Iouri Andropov guette les signes d’une possible attaque américaine. Les motifs d’inquiétude ne manquent pas, qui expliquent en partie la paranoïa du chef du Kremlin. Peu avant, Ronald Reagan a lancé son Initiative de défense stratégique (IDS), dite aussi «guerre des étoiles», censée protéger les Etats-Unis contre toute frappe nucléaire soviétique. Au même moment, l’OTAN prévoit d’installer en Allemagne des missiles Pershing II, qui placeraient Moscou à quelques minutes de leurs têtes nucléaires. Les Occidentaux n’en ont peut-être pas conscience mais au Kremlin, qualifié à l’époque de «pavillon gériatrique» en référence à l’âge de ses locataires, l’heure est pratiquement au compte à rebours, dans l’attente d’une guerre nucléaire jugée presque inéluctable.
Aux commandes à Serpukhov-15
Retour à Stanislav Petrov, lieutenant-colonel et fonctionnaire émérite de 44 ans. Au cœur de la tourmente, il est en charge du Serpukhov-15, ce centre niché dans les profondeurs d’une forêt proche de Moscou qui, dans l’Union soviétique de cette époque, apparaît comme le nec plus ultra de la technologie. Il est minuit passé de quelques minutes, ce 26 septembre 1983 lorsque des avertissements en lettres rouges commencent à clignoter sur les écrans et qu’une puissante sirène retentit dans toute la base militaire.
Selon les indications d’un satellite, un missile vient d’être lancé de la côte Ouest des Etats-Unis en direction de l’Union soviétique. Petrov connaît la procédure. Il demande la «confirmation visuelle» que doivent lui apporter, dans ce cas de figure, d’autres moyens de contrôle. Mais les nuages empêchent d’établir une telle preuve. Bientôt, ce n’est plus un missile mais deux, puis trois, puis cinq que le système a détectés, tous lancés dans la même direction. Les sirènes hurlent de plus belle.
Un jeu qui en vaut la chandelle
Stanislav Petrov le sait: il n’a que quelques minutes pour s’acquitter de la tâche qui lui échoit à son poste. Si la Troisième Guerre mondiale a effectivement commencé, il doit immédiatement en informer ses commandants, qui feront suivre l’information au sein du Kremlin. «Nous étions en état de choc. Je ne pouvais plus bouger de ma chaise. Nous nous demandions: et maintenant?», a-t-il raconté par la suite. Le système électronique est désormais convaincu qu’il s’agit d’une attaque de grande ampleur, et affiche le degré de certitude le plus haut. Un des collègues de Petrov lui crie à tue-tête au téléphone des phrases incompréhensibles pour l’enjoindre de rester calme et de ne pas paniquer.
Les premières minutes passent. Il n’en reste plus beaucoup. «J’étais celui qui avait l’information, et ma réaction déterminerait le cours de l’action.» Cerné par cinquante paires d’yeux terrifiés, Petrov essaie de faire le vide dans sa tête. Si le but des Etats-Unis était réellement d’en finir avec l’empire soviétique, raisonne-t-il, ce ne sont pas cinq missiles qu’ils auraient envoyés, mais des centaines. Il prend un pari fou, contraire à tout ce que lui disent les écrans et les machines, contraire aux ordres et contraire à ce que lui dictent ses sens: ces missiles n’existent pas. C’est le système d’alerte qui est défaillant. «J’avoue que j’étais effrayé. Je savais le degré de responsabilité que j’avais au bout de mes dix doigts.»
Défaillances en cascade
De fait, les vingt minutes qui suivent seront les plus longues de sa vie. Mais elles s’écoulent sans que survienne le cataclysme. Avant de se coucher, confiera Petrov, il videra une bouteille de vodka, puis il dormira vingt-huit heures d’affilée. A son retour à Serpukhov-15, deux jours plus tard, son équipe l’accueillera en héros. Elle lui offrira même un petit téléviseur noir et blanc en signe de reconnaissance.
L’enquête qu’ouvriront les militaires soviétiques sera pourtant moins élogieuse. Ce que le système d’alerte a pris pour des missiles n’étaient en réalité que des… rayons de lumière solaire reflétés par les nuages. Tout le processus a démontré des défaillances en cascade. Plutôt que de distinguer un héros, les supérieurs distribuent les blâmes. L’épisode restera classé top secret tant il jette une lumière peu reluisante sur tout le dispositif. Petrov, pour sa part, n’a pas rempli les formulaires adéquats et a oublié d’enregistrer ses conversations, établira l’enquête. L’homme partira bientôt à la retraite anticipée, avec une pension de misère.
Des détails qui font la différence
Il faudra attendre plusieurs années après l’effondrement de l’URSS pour que les événements de cette nuit commencent à être divulgués. Karl Schumacher retrouve Petrov en Russie et lui fait connaître une certaine notoriété en Allemagne, où il recevra des prix prestigieux. Puis un autre réalisateur, Peter Anthony, lui consacre un documentaire, «Guerre froide: l’homme qui sauva le monde», sorti en 2015 après dix ans de batailles livrées avec son bougon de protagoniste. Grâce au film, Petrov se fera connaître aux Etats-Unis, deviendra la coqueluche de Hollywood et sera même célébré aux Nations unies.
A l’inverse de ses collègues, tous issus des écoles militaires, Stanislav Petrov avait été formé dans le civil, ce qui le rendait un peu moins enclin à suivre aveuglément les ordres. Et, à l’inverse de son supérieur direct qui était ivre mort au moment des faits, le lieutenant-colonel avait toute sa tête. Que se serait-il passé s’il avait transmis l’information telle qu’elle se présentait sur les écrans qu’il avait devant les yeux? «Personne n’aurait osé remettre en cause mon jugement», estimait-il. Autrement dit: la réplique nucléaire de Iouri Andropov aurait sans doute été immédiate.
La suite du cauchemar
La fin d’un cauchemar? Pas si vite. Car, pas plus que le reste des Occidentaux, Ronald Reagan n’aura connaissance de ce qui s’est passé cette nuit-là à Serpukhov-15, quand le monde a frôlé l’abîme.
Le président américain poursuit donc sur sa lancée, lui qui a décidé de doubler le budget militaire américain et de déployer 3000 têtes nucléaires supplémentaires. Quelques semaines plus tard, début novembre, l’OTAN débutera ainsi l’exercice militaire Able Archer 83, simulant une guerre généralisée contre l’URSS, y compris l’utilisation d’armes nucléaires.
Une simulation à ce point convaincante que – les documents classifiés de l’époque l’ont démontré – les forces nucléaires soviétiques furent mises en état d’alerte maximum et à deux doigts d’être actionnées. «Si la guerre avait éclaté, les missiles soviétiques auraient détruit entièrement la Grande-Bretagne, au moins la moitié de l’Allemagne et de la France et les Etats-Unis auraient perdu 30% des villes et de l’infrastructure», selon Oleg Gordievsky, un officier du KGB passé peu après à l’Ouest.
Le cercle de la paranoïa
Ironie de l’histoire et de cette année 1983 qui se sera révélée comme l’une des plus dangereuses de l’histoire de l’humanité: c’est Leonard Perroots, un autre héros inconnu, Américain celui-là, qui tint alors le monde entre ses mains. Voyant que les Soviétiques montaient leur niveau d’alerte, celui qui était directeur de la Defense Intelligence Agency contrevint aux ordres et refusa d’en informer ses collègues, craignant une surréaction des forces de l’OTAN. Lui aussi avait brisé le cercle de la paranoïa et réussi à maintenir le calme, confirment les documents de l’époque.
Leonard Perroots est mort en janvier dernier, dans l’indifférence quasi absolue. A une petite demi-heure de là, à l’échelle d’un vol de missile balistique, Stanislav Petrov ne lui aura survécu que quelques semaines.
Reverdir les villes.
"On assiste ces dernières années à une intensification de cette stratégie des petits pas pour créer du collectif et agir en faveur de la transition écologique. »
A Montréal, face au réchauffement climatique, les habitants verdissent les rues
La ville, qui a connu des épisodes caniculaires récurrents, cherche à limiter le phénomène des îlots de chaleur, accentué par l’omniprésence des surfaces asphaltées.
Par Claire Legros Publié le 20 décembre 2018 à 02h47 - Mis à jour le 20 décembre 2018 à 10h00
Une ruelle verte « démineralisée » dans l’arrondissement Rosemont-La Petite-Patrie de Montréal, le 24 octobre. CLAIRE LEGROS / "LE MONDE"
C’est une rue étroite comme il en existe des milliers à Montréal. A peine trois cents mètres de long sur quatre de large, bordés de façades de brique au traditionnel escalier en métal. Un raccourci idéal en voiture quand on veut éviter le trafic des avenues adjacentes. Sauf que l’une des entrées est désormais plantée d’arbustes et de grimpantes qui s’enroulent sur un portique de bois. Sur les bas-côtés et au centre de la chaussée, l’asphalte a disparu, remplacé par de l’herbe ou des parterres un peu dégarnis en cette fin d’automne. Pour les automobilistes, le passage reste libre, mais sérieusement ralenti.
Luc Corbin, le président du comité de cette ruelle du quartier Rosemont-La Petite-Patrie, non loin du centre de Montréal, assure la visite : la marelle dessinée à la peinture, les trois ruches postées sur un toit, le mur blanc qui sert d’écran lors des soirées cinéma estivales… Pour ce jeune propriétaire et père de famille, il y a bien un avant et un après. « Notre vie a changé. On se parlait à peine, et la rue était régulièrement jonchée de poubelles. Aujourd’hui, les enfants peuvent jouer en sécurité, et on a retrouvé une vie de quartier. »
Luc Corbin et des voisins dans la « ruelle verte » située entre la 6e et la 7e avenue de l’arrondissement Rosemont-La Petite-Patrie, à Montréal. La végétalisation et la déminéralisation de la chaussée contribuent à lutter contre les îlots de chaleur pendant l’été. CLAIRE LEGROS / "LE MONDE"
Ilots de chaleur
Lorsque le programme « ruelles vertes » a été lancé à Montréal dans les années 2000, l’objectif était d’abord de « redonner du pouvoir aux citoyens, afin qu’ils puissent agir eux-mêmes sur leur environnement », note le maire de l’arrondissement, François Croteau.
Depuis, la métropole québécoise a été rattrapée elle aussi par le changement climatique. S’il fait froid à Montréal l’hiver, le thermomètre dépasse de plus en plus souvent les 30 degrés pendant les mois d’été. Et la ville, qui a connu ces dernières années des épisodes caniculaires récurrents, cherche à lutter contre le phénomène des îlots de chaleur, accentué par l’omniprésence des surfaces asphaltées.
La marelle et les bancs de bois de la ruelle verte située entre les 6e et 7e avenues de l’arrondissement Rosemont-La Petite-Patrie, à Montréal. CLAIRE LEGROS / "LE MONDE"
Or, rien de tel que l’ombre et l’humidité des végétaux pour apporter de la fraîcheur. La plantation d’une vigne vierge peut réduire de près de 20 degrés la température d’un mur exposé plein sud. En outre, la suppression d’une partie de l’asphalte favorise l’écoulement des eaux de pluie. En s’évaporant le matin, l’eau accumulée dans les sols participe au rafraîchissement de la ville.
Alors, ces dernières années, le programme s’est accéléré. Dans le seul arrondissement de Rosemont-La-Petite-Patrie (15,9 km2 de superficie pour 145 000 habitants) où habite Luc, l’équivalent de neuf terrains de football a été « déminéralisé », soit quelque 20 km linéaires de béton et d’asphalte remplacés par des végétaux. La municipalité apporte un soutien de 15 000 dollars canadiens (10 000 euros) par ruelle pour les travaux d’excavation, le mobilier urbain et les plantes. A charge pour les riverains de faire la preuve qu’au moins la moitié des habitants sont favorables au changement. Revers de la médaille, le prix des maisons augmente dans ce quartier populaire, où 72 % des habitants sont locataires et où le revenu moyen est le troisième plus bas à Montréal.
Une ruelle verte « démineralisée » dans l’arrondissement Rosemont-La Petite-Patrie de Montréal, le 24 octobre. CLAIRE LEGROS / "LE MONDE"
Expérience de ruelle « comestible »
Verdir la ville pour résister aux crises. En 1975 déjà, des jardins communautaires avaient été créés à Montréal après le premier choc pétrolier, pour « aider les populations de quartiers abandonnés à se nourrir », raconte Eric Duchemin, directeur scientifique du Laboratoire sur l’agriculture urbaine (AU/LAB). La ville compte aujourd’hui 97 de ces jardins partagés, divisés en 7 000 parcelles de 10 à 12 m2 attribuées chacune, gratuitement, à un jardinier amateur. « On y trouve une grande mixité, avec à la fois des personnes qui veulent montrer à leurs enfants comment poussent les légumes et d’autres qui ont besoin de ce coin de terre pour se nourrir », constate le chercheur.
Mais désormais, les plantes comestibles débordent des potagers pour conquérir les espaces publics. Autour du jardin communautaire Basile-Patenaude, cent cinquante arbustes fruitiers ont été plantés côté rue, le long du trottoir, ainsi que sur une friche mitoyenne, jouxtant un parking de supermarché réputé pour sa chaleur estivale. Les fruits sont à la disposition des passants, des tables ont été installées pour pique-niquer et une fermette accueille des poules en été. « Ce sont des habitants bénévoles qui ont la clef et se relaient pour récupérer les œufs, chacun peut s’inscrire », explique David-Alexandre Boutin, président du conseil d’administration du jardin, qui a voulu ainsi « ouvrir les barrières ». « Les listes d’attente pour obtenir une parcelle sont très longues. Il est temps de revoir ces programmes afin de pouvoir faire participer plus d’habitants. »
La mairie d’arrondissement et le laboratoire de M. Duchemin accompagnent cette expérience de « ruelle comestible ». Le scientifique a notamment réalisé une étude sur le risque de contamination aux métaux lourds présents dans la terre de cette ancienne parcelle industrielle. Les analyses sur les baies et les fruits récoltés sont rassurantes, et le chercheur en agriculture urbaine se réjouit de voir « les comestibles grignoter du terrain ».
Il n’est pas rare qu’aux beaux jours des plants de tomates ou des framboisiers s’épanouissent le long de la chaussée, sur la partie herbeuse des trottoirs des avenues ou au pied des arbres. Nul besoin d’autorisation. « Pour nous, l’espace public n’appartient pas à la ville mais aux citoyens », affirme François Croteau, dont les services municipaux ne tondent plus ces parcelles. Plus de 552 de ces mini-jardins citoyens ont été créés dans l’arrondissement.
A Montréal, dans l’arrondissement Rosemont-La Petite-Patrie, les riverains cultivent les espaces publics devant chez eux. Plus de 552 de ces mini-jardins citoyens ont été créés dans l’arrondissement. CLAIRE LEGROS / "LE MONDE"
Stratégie des petits pas
Laurence Bherer, professeure en sciences politiques qui étudie les mouvements citoyens à l’université de Montréal, voit dans ces initiatives un « engagement politique de la part d’habitants qui veulent changer les choses en commençant par leur mode de vie ». « On assiste ces dernières années à une intensification de cette stratégie des petits pas pour créer du collectif et agir en faveur de la transition écologique », ajoute la chercheuse.
Pour Mme Bherer, le verdissement des rues procède des mêmes motivations que le glanage des aliments dans les poubelles, un phénomène lui aussi en augmentation, notamment grâce aux réseaux sociaux qui « permettent facilement à des particuliers de se donner rendez-vous pour nettoyer et partager les invendus des commerçants ».
Gladys Liard, administratrice de Solon, collectif citoyen qui veut « agir collectivement pour réinventer nos milieux de vie », en est convaincue : « Il y a un effet boule de neige dans ces initiatives citoyennes. Les gens veulent agir, ils sont de moins en moins insensibles aux signaux d’alarme climatiques et s’engagent à leur tour quand ils voient que les projets fonctionnent. » Le collectif Solon a lancé un ambitieux chantier de chauffage collectif géothermique dans les ruelles, qui vise à remplacer le fuel et le gaz par de l’énergie renouvelable. Le montage financier est quasiment bouclé, avec à la fois des fonds privés et publics pour que « la transition se fasse à coût zéro pour les habitants ». Les travaux – des puits de 200 à 300 mètres de profondeur où puiser de l’air chaud l’hiver et l’y rejeter durant l’été – pourraient démarrer au printemps 2020.
Claire Legros
Vers une collapsologie heureuse...
"J'ai fait le deuil de mes vieux jours, annonce d'entrée Julien Wosnitza, 25 ans. Alors j'essaie de vivre le moment présent avec beaucoup plus de force."Ancien étudiant en école de commerce, il préparait une carrière dans la banque, avant de prendre "conscience des failles du système bancaire", explique-t-il à franceinfo. Julien a tout lâché il y a 4 ans. Aujourd'hui, il vit à bord du Kraken, le trois-mâts de son association Wings Of The Ocean. "C'est une coloc où on est entre 15 et 40, avec une seule chaudière pour tout le monde, c'est mixte, il y a des matelots professionnels, un ancien militaire, une administratrice, un jeune déscolarisé", décrit-il. Le Kraken doit quitter le port de Cherbourg début 2019 pour une mission de dépollution dans les Caraïbes.
Julien Wosnitza est aussi l'auteur de Pourquoi tout va s'effondrer, un court essai de "collapsologie", publié en 2018. "Toutes les publications scientifiques, toutes les observations concordent : notre civilisation court vers un effondrement global", écrit-il en introduction. Comme lui, d'autres collapsologues s'affairent à rassembler et croiser les travaux scientifiques disponibles pour le démontrer : "pic pétrolier", fonte des glaciers, accroissement des inégalités sociales, disparition des oiseaux et des insectes, failles du système bancaire international... le monde est menacé, et même déjà secoué, par "une mosaïque d'effondrements". Par un effet de domino, le monde capitaliste, la société de consommation, la civilisation industrielle, tels que nous les connaissons, sont amenés, selon eux, à disparaître, plus ou moins rapidement, dans les toutes prochaines années. Et ni la COP24, ni la "transition écologique" d'Emmanuel Macron n'y changeront quoi que ce soit.
Une obsession née d'un choc
Cette théorie de l'effondrement prend notamment ses racines dans un rapport intitulé "Les limites de la croissance" (en anglais), publié en 1972. Elle a trouvé, en France, un écho particulier depuis 2015 et la publication de Comment tout peut s'effondrer, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, vendu à 45 000 exemplaires, selon 20 Minutes et L'Obs. Ce livre s'adresse "aux générations présentes", car l'effondrement pourrait arriver entre 2020 et 2030. Attention, c'est "un sujet toxique qui vous atteint au plus profond de votre être", avertissent les auteurs. "C'est tellement plus simple d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme", renchérit Julien Wosnitza. Pour lui, en cas de véritable "fin du monde", il n'y a rien à faire, quand l'autre option force à "faire appel à son imagination".
"C'est une déflagration", confirme Hélène Roche à franceinfo. A 50 ans, cette employée du ministère des Finances se souvient du "choc" éprouvé, il y a une dizaine de mois. Militante de gauche depuis plusieurs années, elle découvre, sur YouTube, la chaîne Thinkerview, qui accorde une grande place aux tenants de la collapsologie. "D'abord, il y a eu une forme de frénésie, de boulimie de lecture, pour tout connaître, comprendre, maîtriser", se souvient-elle, en listant tous les podcasts, séries documentaires et vidéos de conférences à voir et écouter. Pendant des vacances en Andalousie, Hélène s'attelle à l'ouvrage de Servigne et Stevens. "Je devais le poser régulièrement pour reprendre mon souffle, c'était terrible", raconte-t-elle. Ce livre "bousculait tout, réveillait des peurs archaïques, des angoisses que je ne savais pas nommer".
J'ai ressenti un choc physique, jusqu'à la nausée.Hélène Rocheà franceinfo
"J'ai même culpabilisé d'avoir pris l'avion, assure Hélène Roche. Je me suis dit que c'était la dernière fois." Elle avait pourtant depuis longtemps une "intuition", qui la poussait à "un comportement un peu bobo", selon ses mots. "J'allais acheter des légumes en amap, parce que j'en avais les moyens, en me disant que c'était bon pour ma famille et la planète, mais je ne sentais pas le péril, c'était lointain, extérieur", explique Hélène.
Antoine* a mis le doigt dans le même engrenage, il y a 6 mois. "Un collègue m'a montré une vidéo de Jean-Marc Jancovici [polytechnicien et ingénieur français], qui évoquait les gaz à effets de serre, l'acidification des océans, en liant tout ça au système économique", raconte ce jeune ingénieur installé en région parisienne. "Ensuite, j'ai regardé plein de vidéos, et j'ai même acheté le dernier livre de Pablo Servigne, Une autre fin du monde est possible, alors que je n'aime pas trop lire", confie Antoine.
Faire le deuil du monde tel qu'on le connaît
"J'y pense tout le temps. Ce qui me mine le plus, c'est qu'il n'y a pas de solution", regrette Antoine. Si lui et Hélène "se posent des questions tous les jours", d'autres ont même craint pour leur vie, comme Vadim Turpyn, administrateur du groupe privé "La Collapso heureuse", sur Facebook. Ancien ingénieur dans la finance, ce "pur produit du système, éduqué à la télévision et à la méritocratie", qui "voulait faire du pognon", comme il le dit, change son rapport au monde radicalement, à partir de 2013. Il entame alors une phase de "déconsommation totale". "C'était extrême. Fin 2017, je ne me voyais pas passer l'hiver", glisse-t-il, sans plus de détail.
Les références à la "courbe de deuil", qui décrit les stades émotionnels par lesquels une personne peut passer, lors de la perte d'un être cher, sont récurrentes : déni, colère, dépression, acceptation… "On peut traverser ces mêmes étapes face à l'effondrement, mais rechuter quand on croit l'avoir accepté", estime Julien Wosnitza. Cécile Orliac, quadra parisienne installée depuis plus de 20 ans en Aveyron, cadre dans la fonction publique territoriale, raconte aussi à franceinfo "avoir entamé son deuil" en décembre 2016, en "découvrant les perspectives d'effondrement". Vadim décrit, lui, un constat "d'abord paralysant".
Lynda Le Tallec, 47 ans, inspectrice du fisc, a sauté ces étapes. "Je suis veuve et maman de quatre jeunes femmes", se présente-t-elle spontanément à franceinfo. C'est peut-être "parce que j'ai déjà vécu un deuil, que je ne suis pas repassée par là". Avec à la clé, l'adaptation au changement et une plus grande résistance : une capacité de "résilience", identifiée en psychologie humaine, mais aussi dans les écosystèmes.
Ni survivalistes, ni décroissants
"Il faut prendre du temps pour comprendre l'effondrement", explique Julien Wosnitza. Prendre le temps de dépasser "la tristesse" et les "sentiments négatifs" aussi. Vadim et Cécile redoutent d'ailleurs certains collapsologues, dont ils préfèrent taire le nom, "qui capitalisent sur la tristesse des autres". Dans le groupe Facebook "La Collapso heureuse", Lynda "essaie plutôt de rassurer et d'apaiser" celles et ceux qui découvrent la notion d'effondrement et déversent parfois des flots d'angoisse dans les commentaires : "On essaie d'être bienveillants, même si le mot est un peu galvaudé." La colère des "gilets jaunes" est d'ailleurs vue d'un œil compréhensif.
Tout le système repose sur l'énergie, le pétrole, et on demande aux gens de se débrouiller pour faire autrement.Vadim Turpynà franceinfo
"Après, la question c'est : 'Qu'est-ce que je fais de ça dans ma vie ?'" explique Lynda. "Depuis cinq ans, j'accueille chez moi temporairement des réfugiés qui attendent un jugement, j'ai un potager depuis une vingtaine d'années, j'ai élevé mes filles sans télé..." raconte la mère de famille. Mais "ce sont des filles de leur époque, elles ont des smartphones, achetés d'occasion, elles aiment les fringues, qu'elles chinent sur internet", décrit Lynda. Ni survivalistes, ni totalement décroissants, ils partagent l'idée qu'il vaut tout de même mieux être préparé à "l'effondrement du monde tel qu'on le connaît", pour "limiter la hauteur de la chute". Ils prônent notamment "la sobriété" et "l'autonomie". "Parce que le jour où les supermarchés, en ville, ne sont plus approvisionnés, comment on fait ?", interroge Vadim.
Adeptes de Spinoza
Cécile a ainsi réduit son temps de travail, changé son alimentation, lâché sa voiture. "En supprimant presque totalement la viande et le poisson et en mangeant bio, mon budget alimentaire est resté stable", affirme-t-elle. Celles et ceux qui peuvent se le permettre se préparent, comme Cécile, matériellement. Car, "pour avoir un petit lopin de terre, il faut un capital", dont Vadim ne dispose pas, pour le moment. Ce qui ne l'a pas empêché de se joindre à des collectifs comme les Incroyables comestibles, pour "faire pousser, collectivement, des patates sur des ronds-points".
"Passer à l'action, occuper ses mains, ça permet de trouver de la joie", insiste le jeune homme. "La quête de joie" occupe une grande place, dans la vie de Vadim, qui vit temporairement chez son père, à Antibes. Il la trouve notamment chez Spinoza, "le philosophe de la joie". "'Par réalité et perfection, j'entends la même chose', dit Spinoza", cite le jeune homme avec aisance. Mais encore ? "Pour moi, cela veut dire qu'aussi noires soient les projections sur l'avenir, il faut savoir se satisfaire de la réalité, des plaisirs simples de la vie et du quotidien", explique Vadim. Ainsi Cécile se dit "plus heureuse que les 20 dernières années, malgré toute l'inquiétude que j'ai pour mes enfants".
L'effondrement impose d'accepter de ne pas penser qu'à sa gueule. Pour certains, ça va être difficile.Lynda Le Tallecà franceinfo
La "quête de joie" et la nécessité de s'adapter pousse nombre d'entre eux à organiser un autre avenir, teinté d'"entraide" et de "collectif". Lynda va prendre une retraite anticipée et veut créer, dans le Morbihan, une "spinozad", annonce-t-elle, amusée par son jeu de mot qui propulse le philosophe au milieu d'une "zone à défendre" (ZAD) comme celle de Notre-Dame-des-Landes. Elle imagine "un lieu de vie collectif, autonome en alimentation et en énergie". Elle y installera aussi son père "qui ne veut pas aller en maison de retraite".
De la question de quitter les villes
Consciente que "'tout le monde n'a pas cette possibilité, financièrement", qu'il s'agit peut-être d'une "solution de bourgeois", Lynda considère pourtant qu'il serait "justement indécent" de ne pas "utiliser ses fonds pour qu'ils aient du sens". Hélène se dit, elle, "trop prisonnière de contraintes matérielles". "Avec trois enfants pas encore autonomes et un crédit sur la maison, je ne peux même pas me permettre d'y penser", estime-t-elle. "Mais il y a d'autres façons d'agir et de s'engager", selon cette militante, qui a en partie reporté son engagement politique vers le milieu associatif.
Quitter les villes ? Les personnes contactées par franceinfo y songent, à plus ou moins long terme. Antoine aussi "aimerait bien quitter la région parisienne, mais ça n'est pas possible pour le moment". Il a quand même planifié de quitter son job dans une société de conseil pour février 2020, pour "vivre avec le nécessaire et m'engager dans quelque chose qui ait du sens". Il reste sceptique sur l'habitat collectif qui fait rêver ses comparses : "J'ai l'impression qu'au-delà de 20 personnes, ça ne tient pas." Preuve que le chemin vers la collapsologie n'est ni facile ni confortable, Antoine "hésite encore à vraiment parler d'effondrement". "Simplement parce que je ne sais pas du tout ce qui va se passer", admet-il.
* Le prénom a été modifié
"Augmente ta lumière"
Bon, là, c'est magnifique...
Je sais ce que je vais en faire avec mes élèves...
Il faut absolument qu'ils lisent ça...Qu'ils se l'approprient... Et qu'ils le diffusent.
Faut que je fasse ça avant de partir. Qu'il reste quelque chose de bon, vrai et utile. Pas juste des moments agréables, joyeux, des choses épisodiques mais quelque chose de durable, quelque chose qui ne soit pas associé à la classe elle-même mais à la vie toute entière.

Quand quelqu'un t'insulte, te réduit à une chose,
Quand on te donne un conseil que tu n'as pas demandé,
Quand quelqu'un te rend responsable de sa douleur,
Quand quelqu'un ne t'écoute pas, et parle sans arrêt de lui-même,
Quand quelqu'un te compare aux autres,
Quand quelqu'un ignore, invalide, juge ou ridiculise tes pensées ou des sentiments...
Arrête-toi. Respire.
Reconnais que c'est leur douleur, non la tienne.
Reconnais qu'ils sont en train de rêver le seul rêve qu'ils peuvent rêver jusqu'à ce qu'ils s'éveillent.
Reconnais qu'ils ne te connaissent pas, mais seulement leur fantaisie.
Peut-être ont-ils du mal à s'aimer eux-mêmes.
Peut-être cherchent-ils leur valeur à l'extérieur.
Peut-être sont-ils déconnectés de leur respiration, de leur corps, de ce qui est vivant et précieux en eux, de leur véritable vocation.
Peut-être vivent-ils dans un monde dualiste de bon et mauvais, vrai et faux, succès et échec.
Peut-être ont-ils oublié la simple joie d'être.
Peut-être que tu comprends cela.
Peut-être as-tu été là où ils ont été .
Ne cherche pas à les changer maintenant.
Peut-être ne changeront-ils jamais.
Ne cherche pas à les corriger.
Ils n'ont pas demandé à être corrigés.
Plus tu pousses, plus ils te repousseront.
Ne te laisse pas prendre dans leur tissu de peines.
Vois clair, aie même de la compassion, mais ne pousse pas.
C'est OK qu'ils soient contrariés. Ça l'est vraiment.
Donne-leur l'espace pour être contrariés.
C'est OK qu'ils soient déçus par toi.
Donne-leur l'espace pour être déçus.
C'est OK qu'ils te jugent.
Fais de la place pour leurs jugements aussi.
Fais de la place pour tes propres pensées et sentiments !
Permets-toi de te sentir triste, en colère, coupable, d'avoir des doutes.
Laisse ces précieuses énergies être lavées à travers toi.
Elles ne te feront pas de mal si tu leur permets de bouger.
Oui, tu rencontreras beaucoup de gardiens dans ce voyage.
Continue ton chemin quand même et permets aux autres de poursuivre le leur.
Tu n'as pas besoin de justifier ton chemin ou de le défendre.
Reste proche de toi dans ces moments éprouvants.
Ne combat pas l'obscurité; de toute façon elle n'a pas de pouvoir.
Simplement augmente ta lumière."
Jeff FOSTER
"Le rat conteur d'histoires"
Un univers qui me plaît infiniment. Magique.
Jarwal dans les bois avec ses compagnons :)

Le rat à la plume - le rat conteur d'histoires
Création d'un livre d'histoires illustrées
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À propos du projet
« Le rat à la plume – Le rat conteur d’histoires » est un livre mêlant photos et histoires dans le monde féerique du petit peuple, à la rencontre des habitants de Bois-Profond. Mystères, secrets, féerie et poésie, laissez vous emporter par les écrits du vieux Rat !
Sculpteur sur polymère dans l'univers du petit peuple (elfes, lutins et autres trolls), j’ai pris petit à petit l’habitude de mettre en scène mes créations dans des décors et de raconter leurs histoires.
Passionné par les mystères de la féerie, amateur de contes et légendes, je propose ma vision du petit peuple un peu éloignée des fées en jupette courtes et aux personnages mielleux, mais au contraire des personnages espiègles, mystérieux, emplis de sagesse et vivant d'une façon différente de la nôtre, en retournant aux racines de la féeries.
Publié sur le net –via facebook et les blogs notamment- j’ai commencé à faire des décors et des mises en scènes de plus en plus abouties et l’envie m’est venue ainsi qu’à un bon nombre de personnes qui me suivent de faire un livre avec toute cette matière.
Me voici lancé dans l’aventure du financement participatif et j’ai besoin de vous !

Toutes les images du livre sont des photographiesde personnagescréés et réaliséspar mes soins, en alliant argile polymère et des matières tel que le cuir, le bois, le tissus et tout ce que nous offre la nature. L'idée est de rendre le plus vivant et le plus crédible ces figurines pour donner l'impression de les voir s'animer, de capturer un petit moment de vie.
Les petites histoires qui les accompagnent révèlent ma vision du personnage, mais le rattache aussi à toutes les légendes du monde. Symbolismes, jeux de langages, les histoires ont souvent un double sens qu'il revient au lecteur de chercher, puisant dans les croyances populaires et quelques secrets mystérieux.

Mais mon plus grand espoir est de donner l'envie aux lecteurs de retourner chaque petite feuille de la forêt pour y dénicher quelques trésors, et surtout l'emmener à respecter et faire attention au monde merveilleux qu'est la nature. Parce que l'imaginaire et la curiosité sont de grands pas vers la connaissance et le respect de ce qui nous entoure.

Mon travail tourne autour de la sculpture et de la photo. C'est donc tout naturellement que je vous propose en contrepartie des images tirées de mon travail ainsi que des figurines.
Pour les plus grosses contributions, je propose également des stages de sculpture !





A quoi va servir le financement ?
Le financement a plusieurs objectifs :
- Financer l'impression du livre. Le livre sera imprimé en format A4 paysage à la manière d'un grimoire de contes d'environ 70-80 pages.
- Permettre la création des contreparties : achat de matériel, impressions de cartes postales, frais d'envoi...
- Faciliter la diffusion : Déplacement dans les salons et festivals.
- Couvrir la part d'Ulule
Au cas magique où l'objectif serait dépassé, voici ce qui pourrait arriver :
- réalisations de décors supplémentaires, des goodies en plus ! cartes du monde, artefact...
- une qualité de papier encore meilleure, une reliure encore plus belle !
À propos du porteur de projet

Frédéric Mazingue :
Touche à tout, bricoleur, passionné par le petit peuple et ses mystères j’ai trouvé ma voie en sculptant de petits personnages en argile polymère. Porté par l’infinité des possibilités qu’offre cette « pâte à modeler », j’ai développé mon univers à travers mes personnages et mes histoires.
Grand adepte des contes et légendes, de la mythologie mais aussi de la BD, du cinéma et des jeux vidéo, je suis influencé par toute l'imagerie collective qui me permet de tracer mon chemin vers les racines de la féerie.
Grâce à internet, j’ai pu partager ma passion à travers les blogs et les réseaux sociaux. L’envie de surprendre et de faire rêver les personnes qui me suivent est un de mes plus grands moteurs.
Pour voir une partie de mon travail :
https://www.facebook.com/pages/Le-rat-%C3%A0-la-plume/150241531749760
http://leratalaplume.blogspot.fr/







L'image intérieure

Je faisais du rangement de papiers administratifs et je suis tombé sur deux documents très anciens.
Une première photographie de mon dossier scolaire de lycée. J'avais 16 ans.
Puis une deuxième sur laquelle j'ai 21 ans. Je venais de décrocher mon BAFA, perfectionnement montagne "premier de cordée".
Ce qui est étrange, c'est que l'image intérieure que j'ai de moi est celle de ces photographies de jeunesse. Lorsque quelqu'un me parle, c'est le jeune adulte qui écoute et non celui à qui cette personne s'adresse. Et je dois voir mon reflet dans un miroir ou une vitrine pour réaliser qu'il s'est passé quelque chose qui m'a échappé.
Les saisons sont passées. Et je porte leurs marques comme le fait le tronc d'un arbre. Qu'est-ce qui en moi est resté identique, figé, stable, constant ? D'où vient cette perception étrange d'un individu sur qui le Temps n'a pas d'emprise intérieure alors que son organisme en porte les stigmates ?
Est-ce qu'il s'agit d'un déni ?
Non. Je sais où j'en suis et mon corps me le rappelle régulièrement.
Est-ce qu'il s'agit d'un dédoublement de la personnalité, une déviance d'ordre psychiatrique, une sorte de "schizophrénie douce"..."?
Non. Car il ne s'agit que de l'image et aucunement d'une façon de vivre qui ne serait qu'une immaturité chronique. Je sais où j'en suis intérieurement, sur un plan existentiel et c'est loin de celui que j'étais à cette époque-là.
C'est juste l'image de moi qui n'est pas à jour.
Quelle explication en donner ?
Il me semble que je suis resté celui qui aimait la vie. Juste ça. Et que cette euphorie existentielle, physique et intellectuelle, elle est toujours là.
Je n'ai pas "vieilli" ; j'ai juste "grandi".
Je vais donc laisser en place l'absence de "mise à jour". Je n'ai rien d'autre à faire que de bénir le bonheur d'être là.


L'été dernier là-haut.
Le recyclage contre le gaspillage.
En Suède, plus on réparera, moins on paiera d’impôts !
Près de 190 millions de couronnes suédoises (environ 20 millions d’euros) seront consacrés au projet de réduction d’impôts, et 270 millions de couronnes seront déboursés pour la baisse de la TVA (près de 28 millions d’euros).

27 septembre 2018 - La Relève et La Peste
Le gâchis à grande échelle est démocratisé tandis que l’urgence environnementale ne cesse d’enflammer la polémique. Dissonante et trébuchante, la société devient schizophrène. Nous avançons à contre-courant de notre époque, pourtant si propice à une profonde remise en question. Nous achetons trop, nous consommons trop, et par conséquent, nous polluons beaucoup trop !
Quand un objet cesse de fonctionner, nous avons tendance à le remplacer, vite fait bien fait, par un nouveau modèle, flambant neuf. Cependant, les conséquences pour l’environnement sont désastreuses lorsqu’on sait que l’Amérique jette environ 130 000 ordinateurs et plus de 350 000 téléphones portables par jour.
Actuellement, le temps c’est de l’argent, et les industriels l’ont bien compris ! Nous assistons alors à l’avènement de la consommation par fainéantise : « Facilitez-vous donc la vie en achetant un nouvel aspirateur au lieu de vous embêter à le réparer ! »

Crédit Photo : Carl Young
De plus, le système est si bien fait (pour nous faire acheter) qu’il redouble d’ingéniosité pour nous rendre la tâche plus compliquée. La société de consommation a fait naître l’ennemi juré du zéro déchet : l’obsolescence programmée. Kesako ? C’est un gros mot qui fait froid dans le dos tant son illogisme frise l’indécence.
« L’obsolescence programmée est l’ensemble des techniques destinées à réduire la durée de vie ou d’utilisation d’un produit pour en augmenter le taux de remplacement. »
Pour faire simple, disons que les industriels sont les rois du « gâchis organisé ». Raymond Loewy, le célèbre designer industriel franco-américain du début du 20e siècle se retournerait dans sa tombe s’il savait qu’aujourd’hui nous négligeons nos objets au point de les rendre volontairement défectueux.

Crédit Photo : Carl Young
Malheureusement, nous constatons qu’il est souvent plus rentable de racheter que de faire réparer. Entre les frais à engager, la dimension chronophage que cela implique et les contraintes logistiques, il faut s’armer de courage et de détermination pour demeurer ou devenir un consommateur responsable.
De plus, Internet finit de nous mâcher le boulot quand on sait qu’en quelques clics on peut être livré à prix modique. Des objets de piètre qualité inondent le marché, mais demeurent les leaders des ventes, entretenant la fuite économique par la délocalisation et entretenant la main d’œuvre à bas coût.
Histoire de mettre un coup de pieds dans la fourmilière de la surconsommation, le gouvernement Suédois encourage une pratique ancestrale oubliée… le bricolage ! Désormais, les citoyens qui réparent (ou font réparer) leurs biens endommagés au lieu de courir les magasins seront récompensés par une baisse de leurs impôts.
Le 20 septembre dernier, le Parti Social Démocrate et le Parti Vert suédois ont proposé au parlement une nouvelle loi concernant la baisse des taxes sur les opérations de recyclage. Ainsi, la TVA sur les prix des réparations de vélos, de chaussures ou les reprises de vêtements devrait passer de 25 à 12 %.
En outre, les « consom’acteurs » qui choisissent l’option réparation pour soigner leurs appareils électroménagers pourront se faire rembourser, en partie, l’argent dépensé. « Nous pensons que cela pourrait diminuer les coûts et rendre la réparation plus rationnelle et économique. Il y a un changement qui s’opère à ce niveau en Suède actuellement, une prise de conscience du besoin de faire durer les objets plus longtemps pour réduire la consommation de matériaux » raconte le ministre des finances suédois Per Bolund. Et pour aller encore plus loin dans cette logique, la proposition de loi inclut aussi de nouvelles taxes sur les produits contenant des matériaux non recyclables ou difficilement réparables. Mises bout à bout, toutes ces mesures inversent la tendance du consumérisme irraisonné. Bientôt, il deviendra plus économique d’offrir une seconde jeunesse à nos produits, et à l’inverse, il deviendra plus onéreux d’acheter des objets qui ne sont pas fait pour durer.
Au total, tout cela représente une coquette somme pour le gouvernement Suédois. Près de 190 millions de couronnes suédoises (près de 20 millions d’euros) seront consacrés au projet de réduction d’impôts, et 270 millions de couronnes seront déboursés pour la baisse de la TVA (près de 28 millions d’euros). Mais au final, c’est un investissement prometteur pour l’avenir ! En effet, cette nouvelle loi encourage la réduction de la pollution et du gaspillage (qui coûtent très cher aux pouvoirs publics) mais surtout, elle relance tout un pan de l’économie basé sur la réparation, le recyclage et l’économie circulaire.
27 septembre 2018 - La Relève et La Peste
Le style.
Un écrivain à qui on demandait un jour si ce qu'il avait écrit était vrai a répondu: "Bien entendu que c'est vrai puisque je l'ai inventé."
Indispensable vie commune. Vivre réellement avec ses personnages jusqu'à ce qu'ils ne soient plus à soi mais à eux-mêmes. Devenir dès lors le simple transcripteur de leurs parcours. "Je" n'écris pas, "ça" écrit en moi. A partir de là, il me semble qu'on peut parler de livres émouvants. Que l'écrivain disparaisse. Ce n'est pas le style qui importe mais la vie qu'on trouve dans le livre. Et la vie ne peut pas être inventée. Si le style l'emporte sur la vie, c'est juste qu'un exercice de style alors que le roman est une forme écrite de la vie. Ce n'est pas le "style" qui donne vie à un livre. C'est le saisissement de la vie qui façonne le style.
Ce morceau sera pour moi celui de l'année, celui que j'aurai le plus écouté, celui sur lequel j'ai écrit des centaines d'heures. Il y a tout ce qui me ravit. La douceur, la tendresse, l'amour. C'est simultanément complexe et parfaitement reproductible en soi. C'est une musique qui m'imprègne, m'investit, physiquement. Parfois, je me concentre sur le piano, ou sur les violons, ou sur les notes répétitives du synthétiseur, parfois j'essaie de tout saisir à la fois.
Il arrive maintenant très vite ce moment où il n'y a plus rien que la musique et les mots qui s'inscrivent sur le clavier. Hors de tout. Dans le saisissement de cette vie en moi.
Jarwal, toujours lui.
Je viens de relire quelques pages du tome 4.
Je ne me souvenais plus vraiment de ce que j'ai écrit. Ni de quand ça date.
Une étrange impression. Cette conscience incertaine de ne pas avoir été là et que ces instants d'écriture ne sont pas inscrits dans ma mémoire.
L'amour, la préservation de la Terre, les âmes, la force des êtres unis...Un jour, il faudra que je prenne le temps de lister les thèmes récurrents de mes romans.
Les Sages les invitèrent à se regrouper au cœur du village, devant la hutte centrale où se tenaient les débats du clan.
Les travailleurs présents cessèrent leurs ouvrages, les enfants accoururent et les enlacèrent, des myriades de sourires, des florilèges de paroles aimantes.
« Vous reviendrez nous voir ? demanda une petite lutine.
-Quand j’aurai mille ans, j’irai dans votre monde, je serai un Sage, annonça un jeune lutin.
-C’est vrai que dans votre monde, les villes sont plus grandes que la forêt ?
-Et qu’il y a des gens qui tuent les autres ?
-Et que les animaux disparaissent ?
-C’est vrai que vous coupez les fleurs pour les faire mourir dans vos maisons ? Vous ne les entendez pas pleurer ? »
Un florilège de questions qui les étourdit, comme un condensé de folies humaines énoncé par des esprits effarés.
Ils réalisèrent tous ensembles que les images associés à leur monde témoignaient d’un désastre consommé. Comme une honte en eux.
Jarwal mit un terme aux embrassades.
« Allons-y les enfants. »
Derniers signes de la main, derniers regards vers la communauté et la forêt environnante.
Ils se glissèrent sous les frondaisons.
Les chants des oiseaux, les cris des singes, la luxuriance de la végétation, les herbivores qu’ils côtoyaient et caressaient doucement lorsqu’ils se trouvaient sur le sentier, la douceur de leurs yeux curieux, l’éblouissant foisonnement de cette vie magnifiée, l’incroyable sensation de liberté et de paix, comme si l’acceptation inconditionnelle du retour programmé dans le flux vital, de cette mort comme un renouvellement nécessaire, établissait en chaque être vivant un abandon de toute peur, juste une bénédiction quotidienne ; ils n’oublieraient rien. Être heureux d’être là et s’efforcer de ne rien changer à ce bonheur, n’ajouter aucun désir, ne fabriquer aucun manque, ne créer aucune douleur.
Les cinq enfants devinèrent en eux le travail immense. C’était ça que la Vie proposait dans leur Monde. Comprendre le bonheur et le préserver.
« Je dois vous dire quelque chose les enfants, » annonça Jarwal.
Ils s’approchèrent au plus près du lutin. Gwendoline marchait à ses côtés lorsque le sentier était assez large et Jarwal la laissait le devancer dans les étroitesses de la végétation.
« Nous arrivons à la plage, continua-t-il. On sera mieux devant l’Océan. »
Ils sentirent tous cette impatience dans la voix du lutin, comme une masse qui l’écrasait et qu’il devait déposer.
Ils sortirent du couvert des arbres et se figèrent devant l’étendue. Une plage de sable blond, plus fin que de la farine, aussi lisse qu’un drap tendu, et l’immensité du bleu, uni à l’horizon avec un ciel étiré par les vents marins, des filaments cotonneux zébrant l’azur et les peuples mouvants des vaguelettes frangées d’écume, la douceur de la lumière comme un regard aimant.
Rien, pas un mot, juste les yeux qui s’enivrent, les parfums qui embaument, le goût salé du vent marin sur leurs lèvres, la brise du large qui effleurait leur peau, un instant sacré.
Gwendoline s’approcha de Lou et lui prit la main. Elles se regardèrent en souriant.
« Tu es une belle âme, mon enfant, murmura la lutine. Tu ne le sais pas encore mais laisse la vie te l’apprendre, elle te donnera ce dont tu as besoin. »
Lou ne répondit rien. Elle baissa les yeux et pencha la tête, ce geste que Rémi adorait, quand les mots qui tournaient en elle semblaient tous peser du même côté.
« Il n’y a rien d’impensable, ajouta Gwendoline. Il n’y a que ce que tu ne comprends pas encore. Juste par manque d’expérience. Le tort des humains est de s’interdire d’explorer ce qui n’entre pas dans leurs habitudes. Explore, belle enfant, explore. »
L’assemblée suivit Kiak qui descendit de quelques pas sur le sable et s’assit à l’ombre protecteur d’un palmier gigantesque.
Rémi s’approcha de Lou. Elle lui prit la main et l’invita à s’asseoir. Elle lui sourit sans bouger les lèvres, sans le moindre mouvement du visage, elle lui sourit du plus profond de ses yeux et ce fut comme un univers de douceur qui coula en lui.
Il ne savait pas à quel point le bonheur est un pourvoyeur de larmes, il n’aurait jamais imaginé que des âmes puissent à ce point s’enlacer, il laissa ses yeux s’embuer et le sourire intérieur s’illumina, il sentit qu’il n’était plus là, qu’il ne restait de lui qu’une légèreté indicible, une absence de tout et le comblement du néant.
Jarwal ramassa une poignée de sable et s’appliqua à le laisser couler lentement, d’une main à l’autre.
Silence.
Tian regarda furtivement Kiak et fut fasciné par l’impassibilité de son visage et simultanément par l’incroyable bonté qui en émanait.
« Je devais vous prévenir que je ne reviendrai pas tout de suite dans votre monde les enfants. Je sais que vous l’espérez mais je veux rester ici, avec Gwendoline. »
Léo eut envie d’intervenir immédiatement et de proposer que Gwendoline l’accompagne.
« Je ne retournerai jamais là-bas, intervint la lutine, coupant court à ses pensées. Ce que j’y ai vécu ne me quittera jamais. »
Un silence lourd de paroles contenues, cette certitude que Gwendoline n’en dirait pas davantage, que la douleur dans ses yeux criait des infortunes voraces, des pensées insoumises qu’elle devait s’efforcer de taire pour ne pas entacher les jours de paix.
« Je ne te l’imposerai jamais, mon amour, » reprit Jarwal.
Des serments qu’aucun des cinq enfants n’auraient osé contester. Assis, côte à côte, les deux amoureux se tenaient la main mais bien plus qu’un simple geste habituel et un contact plaisant, ces doigts enlacés unifiaient des âmes serties dans le même écrin.
Rémi s’imagina assis auprès de Lou dans cinquante ans.
« Je vous promets, les enfants, que je convaincrai Jarwal de ne pas vous laisser attendre trop longtemps, » ajouta Gwendoline.
Un sourire qui illumina son regard, l’impression de voir ruisseler en poussières liquides des marées de larmes abandonnées, comme des flots néfastes qui ne devaient pas la noyer.
« On saura être patient, Jarwal, intervint Rémi. Rien n’est plus important pour nous cinq que de vous savoir réunis.
-Oui, je confirme, lança Léo, joyeusement. Et c’est bien pour ça que nous sommes venus jusqu’ici. Même si je ne comprends pas où on est, finit-il en riant.
-Tout est dit, enchaîna Marine. Il nous était insupportable après le compte-rendu de Léontine, de penser que vous risquiez tous les deux de ne pas pourvoir profiter de ce bonheur retrouvé. Il n’est pas question pour nous de vous en priver. »
Des sourires échangés, des regards qui coulaient en eux comme des rayons solaires, des chaleurs qui ne s’éteindraient jamais.
« Je ne tarderai pas certainement, reprit le lutin car je dois reprendre ma mission. D’autres compagnons sont des âmes en attente dans le Livre.
-Et de notre côté, nous continuerons la recherche de nouveaux Messagers, enchaîna Marine. Je suis convaincue maintenant que nous devons tout faire pour partager cette expérience extraordinaire et propager tous les savoirs que tu nous transmets, Jarwal. »
Le préparatif au voyage.
Ils en connaissaient le rituel.
Le cercle unifié, main dans la main.
À quelques mètres, Jarwal et Gwendoline observaient leurs amis en souriant.
« Nous nous reverrons les enfants. Je vous aime, lança le lutin.
-Nous aussi, » répondirent les enfants en chœur.
Le bourdonnement de Léontine, les mains serrées de chacun et chacune, l’énergie qui coule en eux et fusionne, les enlace et les emporte, fragmentation des corps, comme une eau qui bout et s’évapore.
Rémi aperçut dans les dernières secondes le regard éperdu de Lou, une tension intérieure qui la raidissait.
Montée verticale. Disparition.
Le voyage des âmes.
Fulgurance du transfert, des vitesses inconnues dans les cieux animés d’entités curieuses, des âmes suspendues qui les effleuraient.
Les corps se reconstituèrent dans le marais.
Restauration inversée, les visages en apesanteur et le tronc qui se forme, les membres qui croissent et les pieds qui s’ancrent sur la terre.
Rémi sentit ruisseler en lui la conscience des choses, comme une éponge qui absorberait les phénomènes environnants, une matière qui viendrait englober une âme incarnée. Cette pensée soudaine que la vie possédait une imagination sans limite et qu’il était insignifiant de la limiter aux apparences. L’essentiel était enfoui sous des images.
Il se tourna lorsque la maîtrise de son corps lui fut rendue et le vide à ses côtés faillit le terrasser.
Lou n’était pas là.
Il regarda, paniqué ses trois compagnons.
Il chercha aux alentours et cria, comme éventré, une lame déchirant ses chairs, un sabre tranchant le fil de sa vie.
« Lou !! »
Le cri prolongé glaça d’effroi les compagnons reconstitués, cette voix brisée qui trancha le silence, un éclair de terreur qui zébra leur conscience retrouvée.
« Léontine !! Où est Lou ? Léontine !! »
Rémi était sorti de la zone marécageuse et explorait en tous sens.
« Lou !! »
Entre les roseaux, dans les fourrés, derrière les troncs, il courait éperdument, comme s’il fuyait la mort, comme s’il cherchait sa vie.
« Léontine, où es-tu ?
-Je suis là, Marine. »
La mouche bleue se posa sur son épaule.
« Lou ne nous a pas suivie. Elle est toujours là-haut. »
La voix en eux, sombre et désemparée.
La stupéfaction des compagnons.
Léo jeta un regard épouvanté vers le ciel et sentit son cœur se fendre. Il regarda son frère qui revenait vers le groupe. Le visage décomposé.
« Léontine, il faut qu’on aille la chercher ! cria-t-il. Et c’était comme si sa vie ne tenait qu’à un fil, comme s’il allait tomber en morceaux sur le sol.
Léo vit les bras de son frère qui tremblaient.
« Pourquoi l’as-tu laissé faire ? lança le garçon, en colère.
-Je n’y suis pour rien Rémi. L’âme ne connaît pas l’obéissance, je n’ai aucun pouvoir sur celle de Lou, ni sur aucune d’entre vous. Je ne suis qu’un guide, pas un tyran. Lou a sûrement une bonne raison pour ne pas être restée avec nous. »
La douceur de la voix calma le garçon.
« Line ! s’exclama-t-il, soudainement.
-Qui ça ? demanda Tian.
-La sœur de Lou. »
Lui revint en mémoire le récit de leur amie. Sa sœur disparue, l’accident de voiture.
Les pensées qui s’entrechoquent. Une rencontre inattendue, des retrouvailles.
« Rappelez-vous ce qu’a dit le vieux sage de l’autre monde quand il est venue vers Lou.
« Oui, c’est elle, chère enfant, » se souvint Marine. Elle n’avait pas compris.
Personne n’avait traduit le mystère.
« Lou a retrouvé l’âme de sa sœur ? C’est ça Léontine ?
-Sans doute Rémi, on peut l’envisager en tout cas.
-Qu’est-ce qu’on va faire ? C’est une catastrophe Léontine. Qu’est-ce qu’on va dire à ses parents ? Il faut la récupérer.
-Je vais y retourner Rémi. En attendant, vous prenez le chemin les enfants, il faut que vous avanciez, vous n’avez pas beaucoup de temps. Je vous retrouverai plus bas. Je la ramènerai. »
La mouche bleue disparut dans un battement de paupières laissant les enfants figés par le drame.
Lou n’était pas revenue.
L’impensable rencontre.
Ils s’engagèrent sur le chemin dans un silence de tombes. Que pourraient-ils raconter ? Ils ne pouvaient pas mentir mais la vérité apparaîtrait comme un mensonge.
Ils espéraient tous que Léontine la retrouve et la persuade de revenir. Revenir sur Terre. Rien que l’expression hurlait à tue-tête l’impensable vérité.
Lou errait dans les cieux avec une âme aimée.
Ils approchèrent du village et le feu dans leurs entrailles les consumait sans pitié.
Marine avait l’impression que son crâne allait imploser, ce tourbillon de pensées en elle la broyait, elle était incapable de se libérer de l’épouvantable culpabilité d’avoir invité Lou à se joindre à eux. Aucune réflexion ne parvenait à échéance, chaque raisonnement se perdait immanquablement dans les affres brûlants de la honte, de l’horrible certitude d’avoir condamné son amie, de l’avoir ôté à la vie, elle l’imaginait condamnée à errer sans fin dans la masse éthérée des âmes en attente. Avait-elle choisi cette rupture, avait-elle été retenue par l’âme de sa sœur défunte, hurlait-elle dans les cieux, appelait-elle à l’aide, était-elle enchaînée aux nuages, cherchait-elle follement une issue de secours, des âmes rieuses dansaient-elles autour d’elle dans une ronde endiablée ?
« C’est impossible, on ne peut pas arriver comme ça et dire qu’on ne sait pas où est Lou. »
Rémi brisa le silence et sa voix éperdue les brisa tout autant. Léo n’avait jamais vu cette détresse dans les yeux de son frère. C’était comme si la mort coulait déjà en lui et affolait chaque fibre.
« Qu’est-ce que tu proposes, Rémi ?
-On s’assoit Tian et on attend jusqu’à la nuit si c’est nécessaire. Et on prie.
-Prier ? interrogea Léo. Mais prier qui ? Je n’ai jamais fait ça. Et si c’est à Dieu que tu penses, je n’en ai aucune image et je ne connais rien du bonhomme. Je ne vois pas pourquoi il m’écouterait.
-Les hommes qui prient un Dieu ont juste inventé une image parce qu’ils ne savent pas donner une image à l’amour, intervint Tian. C’est l’amour que tu pries car il est le fondement de tout. Et c’est notre amour de tous pour Lou qui doit guider nos pensées. Rémi a raison.»
Ils s’étaient arrêtés et tournaient en boucle dans leurs esprits torturés les paroles de Tian.
« Il faut juste projeter vers les cieux la force de notre amour pour Lou afin que son amour pour sa sœur ne la retienne plus. Je ne sais pas si elle a choisi de rester là-haut ou si quelque chose de plus fort qu’elle la retient mais nous devons nous unir pour briser ce sortilège, quel qu’il soit. »
Marine n’avait rien dit. Elle grimpa sur le talus et désigna un espace d’herbe au-delà d’une futaie. Ils quittèrent le sentier et se glissèrent sous les arbres.
Le parterre verdoyant était à l’abri des regards.
« Vous voulez prier chacun dans votre coin ou bien on se donne la main ? demanda Rémi.
-Je pense que nous devons être unis comme quand on fait le voyage de l’eau. Nos prières auront peut-être plus de force.
-Si c’est le cas Marine, ça veut dire que nos quatre prières séparées deviendront une cinquième prière en se rejoignant. Et je pense effectivement que c’est le cas.
-L’unité est plus puissante que des milliers de chiffres solitaires.
-Oui, Léo, c’est comme ça que je vois les choses et l’amour est nécessairement une unité des individualités. »
En cercle, les mains dans les mains.
Rémi ferma les yeux et tous l’imitèrent.
Ce besoin d’entrer en soi pour trouver les paroles.
Combien de temps ? Ils n’auraient su le dire.
Chacun dans le secret des pensées volages et de l’intention, dans l’assaut des peurs intérieures et de la concentration retrouvée.
Sauver Lou et abandonner toutes les autres pensées.
Marine s’imagina voler vers l’horizon des cieux, comme une flèche infatigable et simultanément, elle se vit jeter des regards incontrôlés vers les nuages, comme si son esprit lui échappait par intermittences, que des parasites perturbaient la communication. Elle s’en voulait d’avoir osé se penser coupable. Comme si son cas personnel était plus important que la disparition de Lou. Elle s’en voulait de tout ce qu’elle découvrait en elle. Alors elle s’oublia volontairement et pria de tout son amour.
Léo avait mal pour son frère et ça le déchirait. Vraiment. Il n’avait jamais vu Rémi dans un tel état. Son regard tout à l’heure, quand il cherchait Lou. Il ne pensait pas que son grand frère puisse avoir si peur pour quelqu’un d’autre. Comme si sa propre vie en dépendait.
C’était ça l’amour, peut-être.
Rémi sentit fondre peu à peu les pensées insoumises, comme si la puissance de son amour pour Lou parvenait à consumer les images inutiles, les ruptures dans le fil de sa volonté. Le rayonnement qui l’envahit le surprit, une chaleur qui monta de son ventre et s’étendit lentement dans son dos, il sentit la chaleur jusqu’au bout de ses doigts et les larmes jaillirent comme un flot libéré.
Une digue s’était rompue et l’amour coulait sur ses joues comme au plus profond de son être, un soleil en lui qui l’inondait, une pluie de particules caloriques, une myriade d’étoiles, des galaxies pétillantes. Comme si soudainement, cet amour en lui coulait de l’Univers.
Il devina les mots libérés s’élancer vers les cieux, une ligne de vie tendue vers l’azur, le lien indéfectible de l’amour par-delà les distances les plus inconcevables. Il n’aurait jamais pu imaginer à quel point Lou était en elle, comme un cœur scindé en deux et qui bat pour une entité unifié, deux individus englobés par une aura de tendresse, il aurait voulu crier de toutes ses forces et que son cri franchisse l’infini de l’Univers, il aurait voulu monter au ciel et chercher dans la multitude des âmes en attente celle de son aimée, l’arracher au néant d’une vie égarée.
Pas elle. L’impensable, l’inacceptable, comme si lui était retirée de son être, une part inconnue, quelque chose qu’il n’avait jamais identifiée, jamais ressentie.
Ils ouvrirent les yeux simultanément, comme des volets repoussés par une bourrasque intérieure.
« Vous avez entendu ? cria Rémi.
-Oui, c’est Léontine, elle a dit de descendre vers le lavoir, » répondit Marine.
Rémi s’était déjà levé et tentait de calmer les tremblements de son corps, de retrouver un semblant de forces dans ses jambes flageolantes.
« C’est loin ce lavoir ? interrogea Tian.
-Non, pas tellement, à dix minutes en descendant vers le village, » répondit Marine qui se dirigeait déjà vers la route.
Ils n’auraient pas pu se contenter de marcher. Une fureur dans leurs esprits, cet espoir immense qui nourrit les défis les plus fous. Ils coururent tous les quatre côte à côte, le souffle haletant, leurs cuisses emportées par la pente dans un déferlement de foulées immenses.
« Lou ! »
Elle était là, cent mètres devant eux, à la sortie d’un virage, elle montait tête baissée, les épaules en avant, une course effrénée, épuisante.
Elle leva les yeux.
« Rémi ! »
Les deux appels en écho, les deux voix qui lancent à tue-tête les cris du cœur.
Ils devinèrent avant de la rejoindre les cheveux mouillés qui tombaient sur ses épaules, les habits ruisselants, son visage où se mêlaient la stupeur et la joie, l’inquiétude et le ravissement, un mélange chaotique d’émotions ultimes.
Elle tomba dans les bras de Rémi. Sans aucune retenue. Il la serra avec la même ardeur.
« Je t’ai entendu, et toi aussi Léo et Marine et toi aussi Tian. Vous étiez là, près de moi et je sentais vos appels qui me tiraient vers vous. C’était comme si vous aviez tourné vers moi un aimant et qu’il m’arrachait à l’espace. »
Elle s’arrêta de parler, elle recula de quelques centimètres et les observa.
« Je ne suis pas folle mes amis, je vous le jure. J’ai retrouvé ma sœur. »
…
Rémi ne pouvait pas dormir.
Il regardait le plafond sans le voir, les regards intérieurs projetés sur le chemin du lavoir, les yeux de Lou plongeant dans son bonheur de l’avoir retrouvée. Cette impression inexplicable de ne plus pouvoir vivre sans elle et simultanément l’incroyable récit, tous les cinq assis au sommet du talus, dans un cercle de soleil, la nécessité pour Lou de sécher ses habits avant de rentrer.
Line. Une âme retrouvée. L’impensable.
Lou avait raconté le voyage aller vers l’Autre Monde, cette rencontre soudaine, une incompréhension totale, la peur de devenir folle et pourtant cette voix en elle, celle de sa sœur, Line, sa sœur jumelle, sa sœur perdue, la douleur insondable de sa vie, cette voix en elle et la vitesse stupéfiante du voyage à travers les cieux, la nécessité de suivre le groupe, l’impossibilité de s’arrêter.
Elle n’avait rien dit mais le Chaman avait vu en elle. Ils s’en souvenaient désormais.
« Oui, c’est bien elle, chère enfant. »
Ils n’avaient pas compris et Lou n’avait rien expliqué.
Elle avait attendu le voyage de retour avec une impatience insoumise, comme un cri retenu en elle, une douleur bienheureuse, une brûlure maintenue, elle était persuadée de la vérité de cette rencontre, elle ne pouvait pas s’être trompée, une telle certitude, cette voix qui résonnait au plus profond.
Line. Son âme. Une vie préservée au-delà de la raison, au-delà de toutes les tristesses accumulées, des paroles réconfortantes de ses parents et de leurs silences abattus.
Sitôt l’envol déclenché, Line était revenue. Lou l’avait suivie. Un voyage dans les confins de l’inconnu, elle avait l’impression d’avoir accompli cent fois le tour de la Terre, elle avait survolé les océans et les chaînes de montagnes, les forêts vierges comme des chevelures hirsutes, elle avait suivi les cours des grands fleuves, elle avait traversé des nuages d’orage et les crépitements de la foudre en attente l’avaient enveloppée, une course folle comme si les âmes retrouvées ne pouvaient pas assouvir leur bonheur autrement que dans l’euphorie de la vitesse, elle avait suivi Line sans un mot et sans jamais se taire, les pensées coulaient en elle sans aucun organe émetteur, un flot continu de paroles dans un silence d’altitude.
Incompréhension.
Elle se souvenait parfaitement avoir enlacé Line, avoir senti le parfum de sa peau, avoir plongé dans le bleu cristallin de ses yeux, elle avait senti la soie de ses cheveux, elle avait entendu ses rires, cette voix jamais disparue, elle avait découvert les gouffres éteints de sa mémoire et la lumière avait jailli.
Rémi avait écouté son récit, n’en avait rien oublié, plongé lui-même dans les yeux brillants de Lou, imaginant les confins du ciel comme il n’avait pu les voir.
L’aimantation.
Lou avait raconté. Encore et encore, un débit de paroles qu’ils ne lui avaient jamais connu, un bonheur étrange, comme s’il s’étendait dans les profondeurs les plus insondables et qu’ils n’en percevaient que les effluves les plus infimes, comme si Lou ne parvenait pas à traduire clairement ce qu’elle avait vécu.
« J’ai senti une force immense, irrésistible. Je savais que c’était vous. »
Il se souvenait parfaitement du regard que Lou lui avait lancé, une douceur infinie comme si elle voulait lui dire secrètement que son amour était bien plus fort encore, qu’elle l’avait ressenti jusqu’au fond de son cœur, dans les fibres les plus infimes, dans le courant de son sang.
« La vitesse s’est réduite puis Line s’est arrêtée. Nous étions suspendus dans un espace immobile, entourées par une lumière violette. Totalement seules. Je ne sais pas où étaient les autres âmes. Il n’y avait plus personne. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être qu’elles ne voulaient pas répondre à cet appel que vous me lanciez, qu’elles savaient que ça n’était pas pour elles, que cet amour ne leur était pas destiné, que ça n’était pas leur tour. Line m’a enlacée, je l’ai vue sourire. Et pourtant, il n’y avait rien de matériel, pas de corps, rien de connu. C’est comme si ma mémoire la reconstituait, comme si la présence de son âme redonnait vie à son enveloppe humaine – « Nous serons toujours réunies. » - Ce sont ses dernières paroles. Puis j’ai plongé sans pouvoir résister et je me suis retrouvée dans le lavoir. »
Léontine avait expliqué que c’était le moyen le plus rapide pour la réintégration. La mouche bleue avait ajouté qu’elle ne pouvait pas intervenir directement et qu’elle avait craint le pire. L’amour de Line et de Lou l’empêchait de se faire entendre, comme une muraille infranchissable et que c’était les prières du groupe qui avaient déclenché le retour.
C’est sur le chemin vers le village, juste avant les premières maisons que Lou avait révélé la raison cachée de ce survol frénétique de la Terre. Elle avait lâché ces dernières paroles comme on lâche un tison brûlant.
« La Terre souffre horriblement de la présence des hommes et tout ça va mal finir. La crise dont on entend parler depuis des années est bien plus qu’une simple crise. C’est une mutation, une transformation qui va engendrer une nouvelle Terre et une nouvelle Humanité. C’est Line qui me l’a expliqué. Ce sont ses mots exacts. Chaque être humain a désormais une mission. Un grand nombre d’âmes en attente sont déterminées. Personne n’a idée de ce qui va survenir.»
Ils n’avaient pas eu le temps d’approfondir. Chacun avait filé chez soi.
Célestin Freinet
1932, la « méthode Freinet » bouscule l'école – et suscite l’ire des conservateurs
le 14/12/2018 par Arnaud Pagès - modifié le 14/12/2018

L'instituteur Célestin Freinet donnant cours dans les années 1950 - source : Contretemps, Revue de critique communiste
Qualifié abusivement de « bolchévique », Célestin Freinet, un instituteur influencé par les théories de l'éducation nouvelle, est critiqué par la presse conservatrice nationale qui s'alarme de ses méthodes d'enseignement.
Ancien poilu blessé lors de la Grande Guerre, Célestin Freinet commence sa carrière d'instituteur en 1920 à Bar-sur-Loup, dans les Alpes Maritimes. Très vite, dès la rentrée scolaire de 1924, il met en place une pédagogie tout à fait nouvelle pour l'époque qu'il souhaite expérimenter auprès de ses élèves.
Il centre son enseignement autour de l'écriture et du dessin « libres », c’est-à-dire sans contrôle ni censure d'un adulte.
Son credo, proche de celui de la pédagogue italienne Maria Montessori, est de laisser une grande liberté aux enfants pour qu'ils puissent apprendre et découvrir par eux-mêmes. Selon lui, lorsque les élèves sont passionnés par ce qu'ils font, l'autorité du maître n'est plus nécessaire et l'enseignement se fait de façon « naturelle ».
Il accorde également une importance particulière à la pratique de la correspondance scolaire afin d’encourager ses élèves à s'exprimer sans contrainte.
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Dans un article publié en 1937, le journal alors progressiste L’Œuvre résume le but que s'est assigné Freinet, à savoir réconcilier ce qu’il appelle la vie naturelle de l'enfant avec la vie scolaire :
« – Huit heures ! disait Freinet.
Dans toutes les écoles de France, les enfants entrent en classe. La minute d'avant, dans la cour, les uns jouaient en se bousculant, d'autres lisaient un livre plus ou moins défendu ; d'autres caressaient au fond de la poche, un objet favori.
Quand la cloche sonne, toute cette vie-là cesse. C'est fini. Sauf en de rares occasions, l'école ne parvient pas à renouer avec la vie extérieure, les fils brisés...
L'école a voulu exprimer la pensée de l'adulte. En outre, elle n'a pas fait ce que font toutes les industries, toutes les usines : adapter le travail aux nécessités de l’heure. »
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Mais Célestin Freinet, depuis son petit village des Alpes Maritimes, dérange de plus en plus. Dans la France de l'entre-deux guerres, les nouvelles méthodes pédagogiques ne sont pas nécessairement du goût du rectorat ni du ministère de l’Instruction publique, qui cherchent à remettre l'instituteur dans le droit chemin en le sanctionnant.
Freinet est muté à Saint-Paul de Vence en 1932. Un incident va alors un peu plus attirer l'attention sur cet enseignant hors cadre.
Dans la nuit du 2 au 3 décembre, les opposants à Freinet placardent des affiches calomnieuses sur les murs du village. Elles attaquent directement l'instituteur et sa méthode, accusant celui-ci d'être sous la double influence de la psychanalyse freudienne et du communisme. Et de mettre ainsi en danger les enfants.
La presse nationale s'empare de cette affaire. Dans son édition du 8 janvier 1933, le journal conservateur Le Figaro porte une charge virulente et diffamatoire contre Freinet :
« Freinet joint au culte du bolchévisme le culte du freudisme.
On connaît la thèse du célèbre professeur viennois : la sexualité joue un rôle primordial dans l'activité de l'être humain ; celui-ci, sous l'influence de la morale traditionnelle, refoule les idées troubles qui lui viennent ; la nature se venge par les rêves et par les névroses ; aussi est-il préférable de laisser venir ces idées à la pleine clarté de la conscience, et de les analyser longuement, pour retrouver l'équilibre mental et physiologique.
Cette théorie a été l'objet, en France notamment, de critiques pénétrantes. On a remarqué, entre bien d'autres choses, que le fait d'analyser longuement de mauvaises pensées fugitives risquait fort de les développer. Car l'attention renforce les idées sur lesquelles elle se porte.
M. Freinet, lui, ne se soucie pas de cela.
Il traite ses élèves comme des cobayes ; il leur inocule en quelque sorte le virus freudien au risque de troubler à jamais leurs jeunes imaginations. »
D'abord jugé par le Conseil départemental de l'enseignement primaire qui lui interdit d'appliquer sa méthode, il est ensuite victime d'une pétition, émanant d'un groupe de parents d'élèves, qui reprochent à Freinet de faire « l’éloge de la révolution russe » et demandent à ce qu'il soit en conséquence exclu de l'instruction publique.
Cependant, Freinet est alors reconnu comme une référence en matière de pédagogie, notamment grâce aux très bons résultats obtenus avec ses élèves. L'instituteur se trouve donc des défenseurs, et sa méthode de nombreux soutiens.
Les Cahiers des droits de l'homme publient le 10 juillet une liste des communes se déclarant solidaires de l'instituteur :
« Freinet (Instituteur) : Barcelonette adresse l'assurance de son dévouement à l'instituteur Freinet, demande au comité central d'intervenir en sa faveur.
Bray-sur-Somme demande au comité central de prendre la défense de Freinet […]
Chateauneuf-de-Galaure adresse sa sympathie au citoyen Freinet […]
Pontarion envoie à l'instituteur Freinet l'expression de son admiration et l'assurance de sa sympathie […] »
Pourtant, les choses s'enveniment encore à la rentrée des vacances de Pâques 1933. Devant son école, Freinet est agressé physiquement et injurié en public. C'en est trop. Il demande alors un congé de longue durée et finit au bout de quelques mois par se mettre en retraite.
Il compte désormais, avec l'aide de sa femme Élise, monter sa propre école. Celle-ci sera privée, hors du champ de l'éducation nationale, condition sine qua none pour pouvoir enseigner la méthode Freinet.
Sa première école ouvrira le 1er octobre 1935 à Saint-Paul de Vence. Freinet y instaurera la « classe promenade » en pleine nature, l'expression libre par l'imprimerie, le journal mural, la coopération entre instituteurs, ou encore l'auto-correction des devoirs par les élèves.
Aujourd'hui, il existe 966 écoles se réclamant de la méthode Freinet en France. Un succès dû notamment à l'obstination de Célestin Freinet, disparu en 1966.
–
Pour en savoir plus :
François Jacquet-Francillon, « Le centenaire de Celestin Freinet [compte-rendu] », in: Spirale. Revue de recherches en éducation, 1999
Alain Vergnioux, « Le Texte libre dans la pédagogie Freinet », in: Repères, recherches en didactique du français langue maternelle, 2001
Sylvain Connac, « Freinet, Profit, Oury, Collot : quelles différences ? », in: Spirale. Revue de recherches en éducation, 2011
Que faire de Jarwal le lutin ?

Je suis tombé sur ce magnifique dessin. Toute l'ambiance que j'aime. J'ai réalisé alors qu'il n'y a pas assez d'animaux dans les quatre tomes déjà écrits. Je sais qu'un jour, je reprendrai tout ça. Pour en faire quoi ? Je n'en sais rien. Les éditeurs trouvent cela trop ardu et pas assez "ciblé". Quel âge ? Dix ans, douze, quinze ? Je n'en sais rien.
D'ailleurs, je lisais Jack London et Saint Exupéry en 5 ème, puis Camus en 4 eme, puis Sartre puis beaucoup d'autres. Mais en même temps, je lisais Lucky Luke, Astérix, Gaston Lagaffe et toutes les BD que je trouvais à l'époque. Et je lis toujours des BD et j'adore ça. J'ai eu un élève de CE2 (huit ans) qui lisait "La peste" à la récréation et qui me disait que Camus parlait de la guerre en fait et que la peste, c'était une image. Je ne l'ai jamais oublié ce garçon-là. Est-ce donc qu'il faut écrire pour un public ou laisser le public aller vers les auteurs ?
Je vais continuer à écrire Jarwal comme il vit en moi. Le reste, finalement, n'a pas d'importance puisque ça ne dépend pas de moi.
JARWAL LE LUTIN : tome 4
"Rentrons au camp, mes amis et nous parlerons jusqu’à votre départ, » proposa Jarwal.
Gwendoline prit la main de Lou.
« Ne t’inquiète pas jeune fille, tu auras toutes tes réponses. »
Un sourire espiègle dans les yeux sans âge. Lou essaya de comprendre l’allusion, l’intonation était curieuse, comme un secret préservé dont elle connaissait la teneur. Gwendoline savait-elle quelque chose ? Connaissait-elle l’impensable ?
Ils rejoignirent le camp. Ils l’observèrent plus précisément et virent plusieurs grands herbivores paître tranquillement à la lisière de la forêt, des espèces différentes qui se côtoyaient. Des volatiles aux couleurs chatoyantes picoraient des graines disséminés par des enfants rieurs. De grands potagers encadrés par des murets rectilignes regroupaient de nombreux travailleurs, beaucoup chantaient en maniant les outils, des rangées de tuteurs portaient de longues plantes alourdies par des légumes inconnus. De jeunes enfants saisirent leurs mains en leur souriant.
« Tu as vu la Vie dans l’Arbre ? demanda une fillette à Lou.
-Je ne sais pas ce que j’ai vu mais je m’en souviendrai toute ma vie.
-Tu ne sais pas ce que tu vois ? C’est étrange ça ?
-Si, je comprends d’habitude mais là, c’était tellement… Je ne sais pas comment le dire.
-Tu ne sais pas dire ce qui est en toi ? Mais comment sais-tu que c’est en toi si tu ne sais pas le dire ? Peut-être que ça n’est pas vraiment en toi et que ça tourne encore autour de ton âme. Tu n’es pas assez ouverte à la Vie, c’est pour ça, j’étais pareille quand j’étais toute petite, mais tu verras, ça viendra. »
Elle devait avoir cinq ou six ans. Mais Lou se souvenait que Jarwal avait des centaines d’années. Peut-être que cet enfant était bien plus âgée qu’elle-même. Elle rendit son sourire à la fillette qui courut vers Marine.
La troupe entra enfin dans la grande hutte. Les Sages distribuèrent des corbeilles remplies de fruits et des gobelets en bois avec une eau bien fraîche.
Tous assis en cercles.
« Vous ne comprenez pas ce que vous avez vécu, annonça Kiak. Nous le savons. Nous allons vous éclairer. Maintenant que vous avez ressenti avec votre corps, vous pouvez comprendre avec votre âme. C’est ainsi que nous enseignons à nos jeunes. Vivre d’abord et comprendre ensuite, sinon, il n’y a rien à comprendre, ce ne seraient que des concepts, des pensées mortes.
-Je n’ai pas l’impression d’avoir vécu quelque chose avec mon corps, intervint Léo qui s’en voulut aussitôt d’avoir coupé la parole au vieux Sage.
-C’est parce que vous avez été habitués à user de votre corps en vous agitant et là, vous êtes restés immobiles. Mais je peux t’assurer Léo que ton corps se souvient de tout. Chaque particule a gardé en mémoire votre voyage.
-Les particules ont une mémoire ? demanda Léo qui s’enhardissait.
-Ah, oui, c’est vrai que dans votre monde, vous croyez que la mémoire est dans votre cerveau. Eh bien, les enfants, sachez que même votre cœur a un cerveau et vos intestins aussi et ils ont une mémoire illimitée. Chaque particule de votre corps est un condensé de la Vie. Chaque millimètre a une vie propre tout en étant relié à la vie de l’ensemble. C’est cette cohésion qui aurait pu montrer aux humains que tout est relié. Du plus petit à l’immensité. Nous sommes des particules d’Univers et nous sommes donc aussi l’Univers.
-Kiak, j’ai une question à te poser.
-Oui Rémi, c’est préférable d’ailleurs que je réponde à vos interrogations avant d’aller plus loin.
-Je me souviens d’une voix qui parlait en moi, je me souviens d’images, j’ai même des sensations, comme des courants électriques, des fourmillements, mais je ne comprends rien à tout ça, tout est allé trop vite. Où est-ce qu’on est allé ?
-Vous n’êtes allés nulle part Rémi. Vous êtes restés là où vous êtes à chaque instant mais vous avez vécu pleinement chaque instant, comme si un rideau s’était ouvert et que vous aviez pu regarder de l’autre côté. »
Les cinq enfants n’intervinrent plus. Ils écoutèrent intensément chaque parole. Kiak expliqua chaque particularité de cet Autre Monde. Il n’y avait pas de reproduction sexuée, l’Arbre de Vie entretenait le flux, il gérait l’équilibre, les nouveaux arrivants étaient accueillis par le clan tout entier, les besoins étaient couverts par la communauté, il n’y avait pas d’attachement à une famille, l’absence de parents attitrés supprimait la peur de la mort, une osmose totale et inconditionnelle avec le flux vital, aucune scission avec l’unité originelle.
« Dans votre monde, lorsque vous naissez, vos parents ont peur pour vous et vous transmettent inconsciemment cette émotion profonde. C’est la peur de la mort et elle prend le pas sur l’amour de la vie. Vous allez apprendre avec cette peur et elle vous poussera inconsciemment à vous détacher de la Vie jusqu’à croire que vous êtes différents, meilleurs, insignifiants, bêtes, intelligents, paresseux, courageux, forte tête, soumis, rebelle, rêveur, que vous êtes votre nom, votre image, votre réputation. Tout cela peut exister effectivement mais tout cela vous éloigne de la source, tout le drame est là. La peur de la mort est causée par votre attachement à vous-même. Il vous suffirait d'honorer réellement la vie pour que cette peur disparaisse. Vos conditions de vie ne sont pas la Vie et dès que vous êtes coupés de cette Vie, vous vous contentez d’exister. Et c’est un effroyable gâchis. C’est comme si vous vous intéressiez à l’Océan en vous préoccupant uniquement d’une des gouttes d’eau qui le composent. Vous ne connaîtrez jamais l’Océan et vous n’aurez qu’une vue parcellaire de la Vie. Ce qui manque à votre Monde, c’est la capacité à vous élever.»
Ils écoutèrent encore, longtemps, très longtemps. Sans un mot, sans une question.
Il n’y avait pas de prédateurs. La peur de la mort n’existait pour personne. L’Arbre de Vie était le garant de l’équilibre de chaque espèce. Ces arbres existaient à plusieurs endroits du monde et dispensaient leur pouvoir avec la même intention : l’équilibre. L’existence pour tous démarrait à un âge suffisant pour ne pas être dépendant, chaque individu vieillissait suffisamment longtemps pour acquérir la sagesse de la plénitude jusqu’à ce qu’il ne soit plus capable d’être autonome. Alors, la Vie se chargeait de le réinsérer dans le flux. Un départ sans violence, sans souffrance, pendant une nuit, un sommeil profond et la fragmentation des particules, le retour dans le flux pour une réinitialisation du processus. Personne ne pleurait celui qui avait rejoint le flux originel, tout le monde savait que ça n’était qu’une étape. L’hommage envers la Vie restait identique.
« Le processus est le même dans votre monde. Rien ne se perd, tout se transforme. Vous êtes, vous cinq, de vieilles âmes et votre parcours ne cessera que lorsque vous deviendrez des Éveillés, c'est-à-dire des âmes qui n’auront plus besoin de réincarnation parce qu’elles auront atteint la plénitude absolue. Elles seront dans l’Esprit. »
Rien ne se perd, tout se transforme. Marine se souvenait d’un cours de sciences, le professeur avait utilisé cette formule, un certain Lavoisier. Le scientifique ne pensait sûrement pas qu’il en était de même avec les âmes. Le voyage de l’eau. Toutes ces âmes en attente. Un choix à faire pour continuer à progresser. Mais alors pourquoi certains individus œuvraient à l’extension du Mal ? Elle ne comprenait pas.
« La peur, Marine, juste la peur. Les individus qui font du Mal sont terrorisés par la peur de la mort mais ils l’ignorent ou s’obstinent à l’ignorer par des agitations issues de leur immaturité. De faire le Mal leur donne un sentiment de puissance qui les libère quelques temps. »
La voix de Léontine. La petite mouche bleue devait se trouver quelque part dans la hutte.
Marine la remercia intérieurement.
« La vie dans les océans est la même que sur les terres, continuait Kiak. Il n’y a pas d’arbres de vie mais des failles dans le fond océanique et c’est de là que la vie apparaît. Les poissons se nourrissent d’algues, il n’y a aucun prédateur, la peur de la mort sur ce Monde n’existe pas. Mais vous pourriez connaître la même plénitude dans votre monde.
-La mort des humains est parfois très dure à vivre.
-Tu as bien dit « à vivre », Rémi et c’est cela qu’il faut garder à l’esprit. Vous êtes en vie. Pour mourir, il faut donc au préalable avoir reçu ce don de la vie. Il est peut-être là le plus grand défi de votre Monde, que vous appreniez à mourir en continuant de bénir la Vie. »
Un silence prolongé, une révélation qui bouleversa Lou jusqu’aux larmes. Elle tenta de les essuyer discrètement mais Rémi remarqua son geste.
« Elle pense à sa sœur, je suis sûr que c’est ça. »
Il imagina la mort de sa sœur ou de son petit frère et se raidit de douleur, une respiration suspendue comme si son cœur lui-même s’arrêtait. Et pour une sœur jumelle ? Était-ce la disparition d’une partie de soi ? Comme l’effacement intérieur de sa propre image. Il réalisa que d’avoir conscience de la différence de l’autre renvoyait à l’image de soi, une comparaison qui dessinait sa propre cartographie. Mais si l’autre est comme moi, qui suis-je ? Et si l’autre disparaît, que reste-t-il de moi ? Il ne pouvait que tenter d’imaginer l’impensable et il devinait l’insuffisance.
« Pourquoi est-ce que la Vie propose-t-elle deux voies différentes ? Pourquoi n’établit-elle pas immédiatement la voie la plus juste ?
-Pour permettre à chacun de progresser, Tian. Il n’y a aucune fatalité mais un chemin à tracer. Dans notre Monde aussi, il nous a fallu lutter contre des dérives possibles. L’équilibre n’est jamais éternel, nous évoluons tous au bord du gouffre de nos errances. »
Jarwal, lui-même, s’était égaré, pensa Marine et l’idée l’effraya considérablement au regard de la sagesse du lutin.
Comment les humains pourraient-ils s’épargner les souffrances provoquées étant donné leur futilité chronique ? La tâche à mener lui paraissait inhumaine. Elle se souvint alors de Nasta, le Mamu des Kogis. Il avait dit que nous n’étions que des hommes et pas encore des êtres humains. Le mélange des termes était déconcertant mais elle devinait l’essentiel. Il fallait s’élever. Étions-nous capables d’y parvenir ? Et si cela s’avérait irréalisable, quelles conclusions la Vie en tirerait-elle ? Laisserait-elle la situation se dégrader ou reverrait-elle sa position ?
« La Vie a des ressources que tu ne soupçonnes pas, intervint Léontine. L’évolution des hommes n’a pas plus d’importance pour elle que celle des brins d’herbes. Et si l’évolution des hommes finit par porter atteinte à l’ensemble, la Vie s’en remettra. Sans les hommes s’ils commettent l’irréparable. »
Sans les hommes… Marine ne parvenait pas à imaginer que ça soit possible puis elle considéra qu’effectivement, au regard de la Vie, ça n’avait aucune importance. Les hommes auraient laissé passer leur chance. Et alors ? Il n’y a qu’eux qui pourraient s’en plaindre. Tentative avortée, réinitialisation du processus. La Vie continuerait sans eux.
Une terre sans hommes. Ce gâchis effroyable. Elle sentait le gouffre en elle. Elle aussi s’était perdue dans ce statut de chef qu’elle s’était attribuée, jusqu’à retarder l’intégration de nouveaux compagnons, jusqu’à ignorer le potentiel immense de ses deux frères.
Elle garda en elle l’émotion intraduisible de ce vide sans fond, une peur sourde, sans nom, un inconnu indescriptible.
Kiak proposa de sortir de la hutte et Marine s’en aperçut lorsqu’elle vit l’assemblée se lever. Elle aurait été incapable de répéter les dernières paroles de Kiak, comme si les révélations l’avaient isolée de tout. L’enchaînement des idées prenait une vitesse folle et elle songea que le Mal entretenu condamnait les hommes à la solitude, que le bonheur seul pouvait les unifier, que la lucidité nourrissait ce bonheur, que la vérité en était le socle.
« Ça va grande sœur ? demanda Léo, tu as l’air un peu paumée. C’est clair que c’est du lourd tout ça et je me demande parfois si je ne suis pas en train de rêver.
-Et moi, d’imaginer un cauchemar, répondit Marine.
-Un cauchemar ? Pourquoi ça ?
-Parce que je ne sais pas si le groupe humain a les capacités à trouver l’équilibre au bord du gouffre. »
Léo retourna la phrase intérieurement, la décortiqua et ressentit soudainement la projection qu’elle contenait.
« Jusqu’à courir le risque de disparaître ?
-Oui, exactement petit frère. »
Ils emboîtèrent le pas des compagnons. Visite des lieux. Kiak expliqua que l’exploitation des ressources naturelles se décidait communément, qu’aucune initiative personnelle contraire au clan ou à la nature n’était envisageable. Les travaux regroupaient l’ensemble de la population et rien n’appartenait à personne.
Les enfants songèrent à cet équilibre similaire des Kogis, les Peuples Premiers contre les Peuples primaires.
Ils traversèrent des zones potagères. Des claies de bois accueillaient des plantes grimpantes, des canaux dallés de pierres plates conduisaient l’eau de source vers les racines, des espaces découverts concentraient la taille des troncs pour les cadres et les charpentes des maisons, des enfants écorçaient des branches rectilignes pour les travaux des jardiniers, une cohésion rayonnante d’où émanait le bonheur du partage. Sans que la moindre intention individuelle ne prenne le pas sur l’unité du groupe. Un lutin offrit des fruits aux enfants, quelque chose qui ressemblait vaguement à des tomates. Elles étaient striées de jaune et d’orange et toutes bosselées mais leur goût était au-delà de tout ce qu’ils avaient mangé. L’impression de découvrir enfin la véritable saveur des aliments, comme si jusqu’ici, ils n’avaient eu à se nourrir que d’aliments factices.
« Il est temps de préparer votre retour, » les enfants, annonça intérieurement la voix de Léontine.
Une tristesse soudaine à l’idée de retourner là où régnait les dissensions, les jalousies, les rancœurs, la violence et la haine, les egos comme des armées solitaires, prêtes à s’unir contre d’autres groupes tout aussi égarés, sans que jamais ne transparaisse la moindre faille dans le processus d’autodestruction.
« Non, les enfants, continua Léontine, tout n’est pas aussi sombre. Pas encore. Et il ne vous sera d’aucune utilité de couvrir l’amour qui vibre en vous par des tristesses invalidantes. Vous devez rester libres d’être heureux. Vous devez trouver en vous le cheminement qui élève et ne pas créer de peurs qui figent. Si vous laissez la peur vous envahir et prendre forme, vous servez la peur et vous vous condamnez. »
Tellement de leçons à saisir, tellement de réflexions à prolonger, ils marchèrent en silence.
Reporterre : Jon Palais.
Jon Palais : « L’enjeu est la transformation collective, pas la transformation individuelle »
22 décembre 2018 / Entretien avec Jon Palais
"Je suis un citoyen au sens propre et le rôle des citoyens aujourd’hui est d’intervenir. On n’a pas le droit d’attendre que des représentants politiques, dont on sait qu’ils sont dans un système pétri de contradictions et de compromissions, trouvent la solution."

Comment mener la bataille du climat ? La non-violence est-elle la meilleure méthode ? Quand tout va basculer, parviendra-t-on à orienter les choses vers la solidarité plutôt que vers les barbelés ? Ce sont les questions que pose Jon Palais, militant d’Alternatiba et d’ANV COP 21. Un entretien tourné vers l’action.
• Reporterre poursuit une grande série d’entretiens de fond avec celles et ceux qui renouvellent la pensée écologique aujourd’hui. Parcours, analyse, action : comment voient-elles et comment voient-ils le monde d’aujourd’hui ? Aujourd’hui, Jon Palais, animateur d’ANV 21.
Reporterre - Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à l’écologie ?
Jon Palais - J’ai grandi à la campagne. Je me suis toujours senti bien au contact de la nature. A l’école primaire, j’avais le cahier Panini du WWF, avec des autocollants d’animaux : les mammifères, les oiseaux... et les animaux disparus, comme le dodo. C’est la première fois où je me suis dit qu’on faisait disparaître des espèces animales.
Il y a aussi eu Tchernobyl, en 1986. J’avais sept ans. Ma mère m’a dit que ce jour-là, je me promenais tout nu sur la plage. Personne n’avait été informé que le nuage radioactif passait. Dès les années 1980, les alertes étaient très fortes, même si l’écologie était marginalisée. On parlait du trou dans la couche d’ozone, de la déforestation, de pollutions toxiques, des signaux largement suffisants pour interroger notre mode de vie et la trajectoire qu’on prenait.

- « j’avais le sentiment de quelque chose d’irrémédiable. J’ai toujours eu un sentiment de gravité. »
Ces informations sur les destructions en cours, les entendiez-vous à l’école, en famille ?
A l’école, pas tellement. En famille, je n’ai pas de souvenir particulier. C’est venu par les médias. Quand on est sensible à cette question, il suffit d’avoir une alerte pour la prendre au sérieux. J’ai toujours eu un sentiment de gravité prononcé. Dès le départ, j’avais le sentiment de quelque chose d’irrémédiable. Une forêt millénaire qu’on coupe, les disparitions d’espèces, c’est irrémédiable.
Votre entourage partageait-il ce sentiment de gravité ?
Non. L’écologie apparaissait comme quelque chose de marginal. Pour moi, une des premières images de l’alerte écologique est Greenpeace. Dans les années 1990, les écolos de Greenpeace étaient marginalisés.
Comment cette imprégnation est-elle devenue une préoccupation concrète ?
En vivant en ville, à Bordeaux et à Marseille, pour mes études puis pour travailler. Au départ, je travaillais dans l’audiovisuel, un métier qui nécessite d’être en ville. Mais c’était une souffrance pour moi d’y aller. J’avais toujours l’idée de revenir à la campagne.
Comment avez-vous choisi vos études ? Aviez-vous l’idée de travailler dans l’environnement ?
Quand j’étais tout petit, oui. Après, je n’ai pas tellement anticipé. J’aimais bien le dessin, j’ai donc fait du dessin. Et à partir des arts plastiques, je suis arrivé au cinéma, puis à l’audiovisuel. C’est une série de hasards. Deux événements à peu près simultanés ont créé un déclic. En 2006, j’ai croisé un recruteur de Greenpeace dans la rue et j’ai décidé d’adhérer. J’avais environ vingt-cinq ans, lu des livres et mieux décrypté le problème. Avoir une opinion ne suffisait plus. Greenpeace symbolisait pour moi une forme de radicalité : des actions directes non violentes, où l’on s’interpose, où l’on est directement à l’endroit du problème.
Au même moment, j’ai vu le film de Richard Attenborough sur Gandhi. Ce fut pour moi le premier choc de compréhension de ce qu’est l’action non-violente. J’étais allé à Greenpeace sans savoir qu’ils sont non-violents. C’est après que j’ai découvert à quel point c’est une valeur fondamentale chez eux. A Greenpeace, j’ai participé à beaucoup d’actions qui m’ont permis d’acquérir des expériences de non-violence.
Quel type d’actions ?
Bloquer des trains de déchets radioactifs, entrer dans des centrales nucléaires… Une action qui m’a marqué a été le déversement de charbon devant le ministère. C’était en 2008, Jean-Louis Borloo était ministre de l’Écologie. On a déversé du charbon devant l’entrée et on s’est mis sur le tas avec des systèmes de blocage. Quand les policiers sont arrivés, il y a eu un long face-à-face. Nous étions une dizaine en ligne sur notre tas de charbon. Les policiers étaient en rang.

- « Quand les policiers sont arrivés, il y a eu un long face-à-face. »
On portait des masques à poussière, pour mettre en scène le fait que le charbon est sale. Ça a eu un effet imprévu. Le face-à-face s’est transformé en combat de regards. Normalement, dans ce type d’action, quand on ne peut pas parler aux gens à qui on fait face, on essaie d’avoir un contact visuel. Mais avec le masque, c’était compliqué parce que mon visage était coupé en deux. J’en voyais un ricaner, chuchoter à son collègue. On sentait qu’ils se disaient : « Ils vont voir ce qu’ils vont voir ».
Pourquoi essayiez-vous d’établir un dialogue avec eux ?
Cette action n’était pas contre les policiers. Ils ne sont pas le problème. Par contre, on va être en confrontation avec eux vu que leur boulot est de rétablir l’ordre qu’on perturbe. Nous devons désamorcer ça, décaler les choses pour qu’ils ne nous perçoivent pas comme LE problème.
Quand ils ont reçu l’ordre de nous sortir, ils nous ont couru dessus alors qu’ils étaient à cinq mètres. Ils se sont cassés la figure sur nous parce que les bouts de charbon étaient ronds et qu’ils étaient arrivés en tenue anti-émeute alors que nous étions attachés ! Ça m’a fait glisser en arrière, ça devenait dangereux parce que j’avais les bras coincés dans les tubes en métal. J’ai dit : « Attention à nos bras, on est attachés, vous risquez de nous blesser. » L’un d’eux a éclaté de rire et a dit un truc du style, « c’est le pompon ». Globalement, l’idée c’était : « Déjà qu’ils bloquent et en plus il faudrait faire attention à eux ! » Alors que si, bien sûr ! Ce n’est pas parce que on désobéit qu’on n’a plus aucun droit !
On a continué de parler avec eux. Au début, ils ne nous écoutaient pas. Ils essayaient d’enlever nos bras. Ils ont vu qu’ils ne comprenaient pas le système, ils ont fini par écouter ce qu’on leur disait. On leur a expliqué qu’on ne leur dirait pas le système de blocage, parce qu’on voulait rester là le plus longtemps possible, tant qu’on n’avait pas de réponse du ministère. Une sorte de dialogue s’est installé. Ils ne l’ont pas mal pris, du moment qu’on expliquait ce qu’on faisait sans agressivité à leur égard.
Comme les tubes en métal étaient trop compliqués à défaire pour eux, ils ont voulu nous porter tous en même temps jusqu’au bus de police. Leur chef faisait super attention à nous, il n’arrêtait pas de dire « attention, lui, son bras plus haut, ne leur faites pas mal ». Il y avait eu un retournement de situation : ils étaient arrivés en nous voyant comme leurs ennemis et ça s’est terminé par une forme de coopération. On n’allait pas les aider à nous déloger, mais on n’allait pas non plus se débattre, on n’allait pas les taper. Une fois qu’ils ont compris ça, ils se sont donnés pour objectif de ne pas nous blesser.

- « Le climat conditionne tellement les autres batailles qu’il s’agit d’un axe central. Pas plus important, mais central et global. »
Comment êtes-vous passé de Greenpeace à Alternatiba ?
Je déménageais souvent. Quand je suis retourné vivre au sud des Landes, à la frontière du Pays basque, début 2011, il n’y avait pas de groupe local de Greenpeace. J’ai découvert Bizi sur internet, c’était l’association qui ressemblait le plus à Greenpeace. Je l’ai donc rejointe. A Greenpeace, je voyais le climat comme une campagne comme les autres. A Bizi, le sentiment d’urgence est beaucoup plus vif. L’ADN de Bizi, c’est l’écologie et la justice sociale, et le lien entre le local et le global. J’y ai pris conscience que le climat conditionne tellement les autres batailles qu’il s’agit d’un axe central. Pas plus important, mais central et global. A travers le climat, on peut militer sur plein d’autres choses.
A ce moment, il n’y avait plus de mobilisation citoyenne pour le climat. Elle était retombée après la conférence sur le climat de Copenhague en 2009. Bizi est né de la mobilisation à Copenhague, dans l’optique de traduire ce message global sur des chantiers locaux. Par exemple, à travers une politique de transports collectifs, de pistes cyclables, de monnaie locale. Dans une logique altermondialiste où l’on fait partie d’un mouvement global. Sauf qu’en 2012, il n’y avait plus de mouvement global ! Réussir la transition au Pays basque, si elle n’est pas réussie ailleurs, n’avait aucun sens.
On s’est dit qu’il manquait une stratégie globale. On a posé la question aux Amis de la Terre, à Attac, au Réseau action climat, à Greenpeace. Ils ont répondu que non, il n’y avait pas de stratégie (rires).
Il fallait construire quelque chose qui continuerait quels que soient les résultats de la COP de 2015 à Paris. Il y avait quelque chose à rectifier par rapport à Copenhague, où l’idée dominante avait été de manifester et de s’en remettre à la décision des politique. Ce qui explique l’énorme déception après. Alternatiba est né de cette réflexion. Le village des alternatives a été conçu comme un déclencheur de ce mouvement. Et ça a fonctionné. Je me suis occupé de ce village des alternatives avec d’autres personnes. Puis trois, quatre, cinq groupes ont commencé à organiser leurs propres villages des alternatives à Nantes, Lille, Bordeaux. Un réseau était en train de naître.
Comment s’est passée la bascule de Greenpeace, où vous faisiez des actions de dénonciation, à Alternatiba qui met en avant des alternatives ?
Concernant Greenpeace, il faut nuancer : leur slogan était déjà « les solutions existent ». A chaque fois qu’ils dénoncent, ils ont une expertise et une contre-proposition. Mais il est vrai qu’historiquement, ils se sont construits sur l’alerte. Alternatiba a répondu à une attente très forte. Les gens étaient tétanisés, rongés par les mauvaises nouvelles. Alternatiba leur a porté un message extrêmement positif qui a permis à beaucoup de commencer à s’engager. Mais moi, je n’avais connu aucun changement intérieur. C’étaient des choix stratégiques. Je choisis mes cibles en fonction de critères stratégiques, pas par passion.
Quels soubassements intellectuels, quels livres ont nourri votre réflexion ?
C’est en agissant avec Greenpeace que j’ai commencé à me poser des questions de stratégie. A Greenpeace, un gros travail d’expertise sur les campagnes est mené, mais aussi un travail de stratégie. Il y a des actions que l’on peut réussir d’un point de vue technique, et qui n’ont pas d’effet politique. Par exemple, un jour, on a bloqué le chantier de l’EPR de Flamanville. Juste après le début du blocage, une nouvelle est tombée : la mort de Ben Laden. Notre action ne servait à rien ! Pourtant, on avait réussi à tout bloquer. Certes, c’est le genre d’événements qu’on ne peut pas anticiper. Mais une action menée le mauvais jour n’est pas stratégique.
Exemple inverse : on voulait bloquer des trains de déchets nucléaires à la frontière belgo-néerlandaise. Mais les policiers étaient au courant, il y en avait partout, et on n’avait pas eu le temps de se verrouiller qu’ils nous embarquaient déjà. Les trains de déchets nucléaires sont passés tranquillement. Sauf qu’on a eu écho médiatique très important et très favorable en Belgique. Voilà donc une action ratée qui, stratégiquement, avait réussi.
Comme on n’est qu’une poignée d’activistes et que la nature est attaquée de partout, il faut viser juste. On ne peut pas se permettre de faire des actions qui ratent, ou de mettre vachement d’énergie sur des objectifs qui ne sont pas les bons.
J’ai étudié Gandhi, Martin Luther King et Srdja Popovic. Il y a un site internet, Canvasopedia, plein de ressources sur la stratégie non-violente. J’ai aussi été inspiré par le mouvement des étudiants serbes Otpor, l’étincelle qui a conduit à l’arrestation de Slobodan Milosevic. Ils ont appliqué les théories de Gene Sharp, qui a beaucoup théorisé la stratégie non violente et écarte de son analyse les arguments moraux – à la différence de Gandhi ou Martin Luther King. Otpor les a appliqués avec succès et reformulés sous la forme d’un manuel, La lutte non-violente en cinquante points.
Pourquoi avez-vous lancé ANV-COP21 ?

D’abord, pourquoi Alternatiba ? Beaucoup de militants écolos avaient arrêté de mobiliser sur le climat, parce qu’ils étaient arrivés au diagnostic que c’est un problème abstrait, global, technique, qui semble impalpable par les gens. En plus, c’est tellement angoissant que ça tétanise ceux à qui on arrive à l’expliquer. Donc on n’activait que des leviers de paralysie.
Il fallait remédier à ces obstacles. Plutôt que de parler du climat d’une manière abstraite et négative, le faire d’une manière positive et concrète. Transformer le centre-ville en village des alternatives au changement climatique permettait de dire aux gens que le climat, c’est l’agriculture à travers la nourriture qu’ils mangent, le vélo, l’énergie, la réparation, la relocalisation... Et les aider à avoir prise sur le problème par l’angle positif des solutions.
Mais à l’approche de la COP21, on ne pouvait pas rester seulement sur un message positif. D’où ce qu’on a théorisé, qu’il faut marcher sur deux jambes, les alternatives et la résistance. Le débat au sein d’Alternatiba a duré deux ans, pour que les gens voient la complémentarité des actions d’opposition et des actions d’alternatives, et non les contradictions.
ANV-COP21 est donc né d’une discussion interne à Alternatiba.
Au printemps 2015, on voyait s’approcher la COP et on s’est dit que le débat ne se conclurait pas avant. C’est pour cela qu’on a lancé un autre mouvement, ANV-COP21, pour mener des actions. Puis Alternatiba a décidé de mener aussi des actions non-violentes. Comme on avait beaucoup de militants en commun, on a jumelé les deux mouvements en 2016 pour ne pas faire double emploi.
Pourquoi le choix stratégique de la non-violence ?
Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise stratégie en soi, ça dépend de l’objectif. Qu’est-ce qui est le plus efficace entre une scie et une casserole ? Ça dépend si on veut couper du bois ou faire chauffer de l’eau.
Notre diagnostic est qu’il faut un changement complet du système. Il y a deux raisons que cela se fasse par un mouvement de masse : pour le rapport de force et pour la justice sociale. Ce ne sont pas seulement des intellectuels qui doivent le théoriser, des politiques qui doivent prendre des mesures courageuses, des multinationales qui doivent ajuster des trucs ; on doit changer de mode de vie.
La stratégie non-violente nous semble la plus adaptée pour favoriser l’émergence d’un mouvement de masse. Parce que nos sociétés condamnent la violence. Tout le monde est offusqué par la violence, des hommes sur les femmes, des riches sur les pauvres, des humains sur les animaux, etc. Donc la non-violence est une garantie de légitimité aux yeux de la majorité de la population.
Si la violence sert à exercer un rapport de domination, la non-violence signifie-t-elle le refus d’exercer un rapport de domination ?
J’essaie d’éviter d’expliquer ce qu’il y a de contre-productif dans la violence parce que ça agace toujours des gens, et que je ne veux pas les contrarier ou expliquer ce qu’il ne faut pas faire. Mais on voit avec quelle facilité un gouvernement instrumentalise la violence, ou la contre-violence. Quand on mène des actions violentes, il est facile pour le gouvernement d’occulter le message politique des actions, de le réduire à leur caractère violent et de criminaliser le mouvement. Le gouvernement a beaucoup plus de moyens de violence que nous. Si l’on va sur ce terrain, s’ils ont envie de t’arrêter ils t’arrêtent, s’ils ont envie d’infliger trois mois de prison ferme, ils les mettent, s’ils ont envie de perquisitionner, ils perquisitionnent !
Dans la stratégie non-violente, tu essaies que ce soit toi qui pièges ton adversaire, que la bataille se déroule sur un terrain que tu maîtrise mieux. Par ailleurs, la non-violence permet à plein de gens d’entrer dans la lutte. Agir de manière violente est intimidant pour la plupart des gens. La non-violence est plus accessible.

- « Même si l’on arrive à manier la violence à son avantage, on conforte la logique de la violence. »
Enfin, Gandhi disait que la fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la semence. Si l’objectif est de former une culture de non-violence, cela ne se construit pas avec des actions violentes. Même si l’on arrive à manier la violence à son avantage, on conforte la logique de la violence. Qui est une logique de négation de l’humanité de l’autre, de domination, d’oppression.
Il faudrait réduire les émissions de gaz à effet de serre de 3 % par an au niveau mondial pour être en 2050 à moins de 1,5 °C de réchauffement par rapport à l’ère pré-industrielle. En 2018, comme en 2017, on est à + 2 %. Comment faire face à un système qui continue avec toute sa puissance dans la destruction de l’environnement ?
Le système n’est pas durable. Il dysfonctionne de tous les côtés. On pollue tout, les injustices se creusent, les démocraties sont en crise, on commence à être impactés par les catastrophes écologiques, la finance part en vrille et une nouvelle crise économique se prépare. Donc une chose est certaine, ça ne va pas rester comme ça.
La déstabilisation croissante du monde va-t-elle favoriser la solidarité ou les barbelés ? Comment fera-t-on quand le jeu sera renversé sur la table, pour arriver à ce que les choses se reconstruisent de manière écologique et solidaire et pas avec plus d’extrême-droite, de néolibéralisme et d’oligarchie ?
Là, on est à 1,1 °C de réchauffement. D’après ce que j’ai étudié, en coupant les robinets des émissions de gaz à effet de serre tout de suite, avec l’inertie, on sera à 1,4 °C. Ce qui veut dire que géophysiquement on peut rester sous 1,5°C ! C’est d’une énorme complexité d’un point de vue socio-économique et politique. Mais ce n’est pas impossible.
Le dérèglement climatique est déjà dramatique et tout seuil d’aggravation sera dramatique. 1,5°C sera bien pire que 1,1°C, 2°C sera pire mais 1,6°C, 1,7°C, 1,8°C aussi. On vit avec l’idée que chaque dixième de degré compte et que chaque action, chaque effort qu’on fait, chaque limitation même insuffisante, a du poids. Quand on empêche une centrale à charbon, un projet de gaz de schiste, qu’on maintient dans le sol des énergies fossiles, on participe à la limitation. Insuffisante, mais est-ce que c’est parce que c’est insuffisant qu’il ne faut plus le faire ? Non !
Ces questions nous travaillent énormément. Ce qui nous fait tenir, c’est qu’on n’est jamais seul. Alternatiba et ANV ont des formes très horizontales où l’on développe beaucoup les polyvalences. Les gens changent souvent de rôle, ils vont faire de la communication, de la logistique, de la stratégie, ils participent aux décisions politiques. Le sentiment collectif est très fort. On n’est pas les mêmes quand on vit collectivement l’urgence, la gravité, la répression que quand on les vit tout seul.
Il est très important de comprendre ça, parce qu’affronter tous les jours le problème de la fin du monde, c’est horrible. Nous-mêmes, quand on fait des conférences, des formations, on est toujours autant ébranlé par ce qu’on dit. C’est tellement inhumain, le moment est tellement extraordinaire à l’échelle de l’histoire de l’humanité que c’est quasiment impossible à intégrer. C’est une énorme violence et c’est la force collective qui permet de vivre avec ça. Sinon, on s’effondre.
Comment cette préoccupation pour l’avenir se traduit-elle dans votre vie quotidienne ?
Depuis quelques années, le militantisme prend tout dans ma vie. Je ne pense pas que ce soit possible très longtemps. Mais ça a été possible beaucoup plus longtemps que ce que je pensais au départ. J’ai toujours cru que j’allais pouvoir me reposer dans six mois. Depuis cinq ans... (rires).
Il y a plein de contradictions. C’est comme faire des actions pour la réduction du temps de travail : il faut que tu travailles plus pour faire passer le message politique qu’il faut travailler moins. C’est ça, le militantisme. On est pour un mode de vie où les gens peuvent prendre le temps de vivre et on ne le fait pas (rires). Ça fait longtemps que je suis végétarien, j’achète mon électricité à Enercoop, les légumes sont produits localement, le compte bancaire est à la Nef, etc. J’essaie d’être au maximum en cohérence.
Mais il y a des choses sur lesquelles c’est plus compliqué. J’habite à la campagne, j’ai une voiture, ça pollue. Pour faire l’entretien d’aujourd’hui, j’ai pris la voiture pour aller à la gare. Je viens à Paris pour participer à des réunions dont j’espère qu’elles vont faire bouger les choses. J’espère que ce qu’on fait va permettre de réduire davantage les émissions de gaz à effet de serre que ce qu’on émet pour le faire. Parce que tout a une empreinte écologique. On est souvent l’objet des procès de gens qui nous disent « Vous nous demandez d’être écolo mais vous avez une voiture, votre truc est en plastique », etc. Comme si l’on venait d’une autre planète !
Mais qu’est-ce que ça change à la trajectoire du monde que je réduise encore plus mon empreinte carbone ? Le plus important dans notre mode de vie, c’est notre engagement politique. L’enjeu est dans la transformation collective, pas dans la transformation individuelle ni la somme des transformations individuelles. On a un changement d’échelle à faire. Donc il faut trouver des effets de levier, il faut changer les choses en masse. Les efforts personnels ne pèseront rien dans la balance dans quinze ans par rapport à ce qu’on aura réussi à infléchir ou pas dans les politiques nationale, internationales.

- « Je suis un citoyen au sens propre et le rôle des citoyens aujourd’hui est d’intervenir. »
Les militants d’aujourd’hui, on devrait juste les appeler des citoyens. Au sens premier du terme, le citoyen est la personne qui s’implique dans la vie de la cité. Aujourd’hui, le mot est dénaturé parce qu’on a l’impression qu’on parle d’un usager de la démocratie. Comme si la démocratie était un fonctionnement établi une fois pour toutes dont nous serions des sortes de consommateurs. On a des droits, comme celui de voter, qui est quelque part le contraire de la démocratie parce qu’au lieu d’exercer le pouvoir on le délègue ! Sans moyen de contrôle, de révocation. On a tiré tellement loin ce système démocratique qu’il en devient quasiment le contraire de son idéal.
Je suis un citoyen au sens propre et le rôle des citoyens aujourd’hui est d’intervenir. On n’a pas le droit d’attendre que des représentants politiques dont on sait qu’ils sont dans un système pétri de contradictions et de compromissions qu’ils trouvent la solution.
- Propos recueillis par Hervé Kempf et Émilie Massemin
Une autre voix.
ou une autre voie. Peu importe. Ce qui compte, c'est l'engagement.
PARTAGES
Lors de la remise des diplômes fin novembre à Centrale Nantes, Clément Choisne, l'un des ingénieurs fraîchement diplômé, a surpris par son discours pour le moins non conforme.
Par Fabienne Béranger
Cette citation peut paraître pessimiste, le discours de Clément ne l'est pas.
D'un ton calme et posé, le jeune homme, qui a intégré Centrale de Nantes en 2014, se souvient "avec amusement" du discours d'entrée du directeur de l'école, "il nous invitait à prendre la parole, à donner un rôle, un vrai, à l'ingénieur dans notre société, à faire entendre notre voix".
"Je la prends aujourd'hui la parole pour vous dire que je pense que vous vous trompez sur la vision que vous avez sur la transition écologique et les moyens que vous y attribuez", lance le jeune homme invité à la tribune pour se voir remettre son diplôme.
Discours Clément ChoisneQuinze jours après ce moment largement partagé sur les réseaux sociaux, 43 000 vues sur Facebook depuis mardi, Clément revient sur son discours, sa vision de l'avenir, son parcours...
"Ça été très bien reçu par la salle", explique Clément Choisne, "après la cérémonie de nombreux élèves et parents sont venus me voir pour me féliciter et me remercier de cette prise de parole.".
Car si Clément a fait ce discours c'est parce qu'"il y a des choses qui ne sont jamais remises en cause dans nos études d'ingénieur",explique le jeune diplômé originaire du Mans, "notamment la remise en cause d'un modèle qui crée des élites qui devront trouver des solutions sans jamais se demander si les solutions que l'on trouve sont pérennes, durables et égalitaires pour la société".
Clément reconnaît cependant que Centrale Nantes agit dans le domaine "du développement durable ou de la transition énergétique" comme l'éolien offshore.
"Car une énergie, aussi renouvelable qu’elle vous soit présentée, ne le sera plus si elle doit compenser l’intégralité des besoins qui reposent aujourd’hui sur les énergies fossiles. Il faut avant toute chose penser à la réduction drastique de notre demande énergétique (sobriété énérgétique) et je n’ai que trop peu entendu ce message dans le cadre de ma formation".C'est bien de trouver des solutions techniques mais, sur un problème, comme l'énergie, si on ne se questionne pas sur la sobriété énergétique on arrivera jamais à résoudre le problème.
"L'école m'a permis de me poser un certain nombre de questions"
Parallèlement, à "cette voie royale qu'on nous présente quand on est enfants", "il y a des remises en question, la situation de notre société et les impasses dans lesquelles on nous met par rapport à notre métier d'ingénieur", poursuit Clément.
"L'école m'a permis de me poser un certain nombre de questions, d'aller voir par moi-même, d'avoir des expériences dans le monde du travail et notamment dans le développement durable"
Les possibilités qui s'offrent aujourd'hui à Clément, comme celle d'intégrer une grande entreprise et d'en tirer d"'importantes rémunérations" ne le satisfont pas "parce qu'elles sont pour moi décorrélées des actions à mener pour résoudre les problèmes qui se posent aujourd’hui"
"Je ne pense pas que le changement puisse venir de l'intérieur de ce système d'entreprises qui ont des modèles d'affaire fortement carbonés", explique Clément Choisne, "il y a toute une société alternative qui est en train de se monter par des solutions qui ont un sens", "avec des initiatives locales"."A toujours être dans le compromis, on renie ses idées, ses valeurs."
"De votre fournisseur d’énergie à la manière dont vous vous déplacez ou encore la manière dont vous faites vos courses, tout est à repenser et des structures implémentent d’ores et déjà des solutions comme la Tricyclerie, O’bocal ou encore Biocoop et des milliers d’autres au niveau national"
"Prêts à questionner notre zone de confort pour que la société change profondément"
Et Clément n'est pas seul à vouloir faire bouger les lignes. Ils sont près de 30 000 étudiants d'écoles et grandes écoles à avoir signé un manifeste "pour un réveil écologique" dans lequel ils s'alarment de voir que "nos sociétés continuent leur trajectoire vers une catastrophe environnementale et humaine".
Dans ce manifeste, les étudiants se disent "prêts à questionner (leur) zone de confort pour que la société change profondément", "à s'engager pour ne pas aller travailler dans ces entreprises qui nous étaient promises, ces grands postes", explique le jeune diplômé.
Il se verrait bien à présent embrasser une carrière dans les médias ou encore la politique "à l'échelle locale", "mais c'est encore très flou".
En attendant, Clément a trouvé un poste de professeur contractuel de physique-chimie dans un lycée nantais.









