Articles de la-haut
La déception.
La déception.
Une réflexion suite à une discussion sur un forum que j’apprécie particulièrement.
Dans le concept du "dé-penser," que j’ai déjà développé, je me demande s'il n'est pas nécessaire d'abandonner toute idée de volonté étant donné que l'individu se soumet dès lors à la désillusion d'une volonté insuffisante...
La volonté implique encore une fois une projection temporelle. Lorsque je grimpe un col à vélo, si je me place dans la situation de volonté, je cours le risque de considérer que cette volonté soit un espoir : "Pourvu que j'ai la volonté d'aller jusqu'en haut..." Il convient dès lors que cette volonté reste impliquée dans l'instant présent, qu'elle ne soit même pas le moteur de ma progression dès lors qu'elle prendrait la place de la mise en action de mes forces physiques. L'état de conscience se doit de rester ancré dans ce potentiel physique et ne pas être "alourdi" par des pensées illusoires.
Ca n'est pas la "volonté pensée" qui peut me permettre d'arriver en haut mais la "volonté active".
J'en ai subi souvent des "décrochages" physiques dans des montées interminables et lorsque j'essayais d'observer ce qui s'était passé, je réalisais que ma "volonté pensée" avait pris le pas sur la lucidité afférente à mes ressources physiques, comme si cette pensée était venue "enivrer" la réalité de mon corps. Lorsque cette "pensée volonté" finit par lâcher prise, la chute est particulièrement violente, comme un élastique qui lâche...
Le "dé-penser" n'est absolument pas un abandon mais une exploitation constante de la réalité. Je ne suis que ce que mon corps produit et non ce que mon mental voudrait produire.
Walter Bonatti dans l'ascension des Drus en solo parle "d'état de grâce". Je me demande si cet état de grâce n'est pas justement un état de "dé-penser" qui permet d'explorer et d'exploiter la quintessence de l'individu. Il n'y a pas d'autre objectif que le pas que je fais. Même pas celui que je vais faire. Juste celui que je fais.
Est-ce que j’aurais raison d’être déçu par le fait que les médias ne s’intéressent pas à mes écrits et que dès lors, les lecteurs éventuels n’en entendent jamais parler ? Absurde.
J'écris pour moi avant tout, pour comprendre, aller au plus profond parce que la pensée est volage et que l'écrit propose au contraire une analyse approfondie, une autopsie du corps spirituel, un arrachement des vieilles peaux. Des éditeurs m’ont reproché d’être un "donneur de leçon". « Ca énerve le lecteur et il préfère aller voir ailleurs »...
Chose curieuse, les enfants qui lisent "Jarwal le lutin" ne me renvoient pas cette conclusion. Ils prennent tout simplement, sans se sentir "attaqués" ou pris en défaut. Il y a là quelque chose qui m'échappe...
Je n’ai aucun espoir par rapport à Jarwal, ni envers mes autres livres. Je ne dis pas que l'espoir est à bannir mais qu'il s'agit de l'identifier, d'analyser son apparition et de comprendre la menace qu'il fait peser sur l'individu. Si l'individu laisse l'espoir le guider, il ne peut pas ensuite se plaindre de la déception qui survient. Il est le seul responsable alors qu'il cherchera bien souvent des "coupables extérieurs"...
La vie n'a aucun espoir mais les pensées de l'individu en fabriquent un. Les pensées commentent la vie en lui donnant un apparat alors qu'elle n'en a aucun besoin.
L'espoir, j'ai laissé tomber depuis un moment, je sais que ça n'est qu'une illusion, tout comme le fait d'être déçu. Il s’agit du même fonctionnement.
Pour Jarwal le lutin, si je me dis que ça va être le succès et que c'est un gros plantage, je serai le seul responsable de ma désillusion. J'ai écrit une histoire, j'ai fait ce que je pouvais pour la promo, le reste ça ne m'appartient pas. Même pas la peine que je m'en préoccupe. L'espoir, dans ce sens là, ça n'est que le ferment du malheur.
Ca ne m'empêche pas de me lancer dans des travaux, des projets, j'écris par exemple le tome 3 de Jarwal. Mais ce qui m'importe, c'est justement de me détacher totalement de toute forme d'espoir pour être pleinement investi dans ce que je fais et non dans ce que je pourrais espérer de ce que je fais. C'est l'acte qui m'importe et non ses conséquences.
On ne peut être déçu que de ce qu'on a espéré. C'est pour ça que je n'espère rien. Espérer, pour moi, ça n'est pas vivre mais espérer vivre. Etre déçu n'est que le résultat et c'est tout aussi faux que l'espoir. La vie ne peut pas être déçue mais je peux me décevoir de ce que je fais de la vie. Alors je m'en tiens à la vie en moi.
Cette attitude est perçue parfois comme une absence de sentiments et d’émotions. Les sentiments ne peuvent-ils exister que dans l'accomplissement d'un objectif ?
Si j'entre dans cette démarche, j'en oublie le sentiment généré par l'acte lui-même et c'est là, à mon sens, que se trouve l'erreur. Mes sentiments, je les éprouve dans l'acte lui-même et non dans ce qu'il contient. Prenons encore le cas du vélo. Si je me mets en tête d'atteindre un col et que mon bonheur ne peut exister que dans cet objectif, je me prive de tout ce que cette ascension contient, comme si la vie ne pouvait être vécue que dans la projection temporelle : "Je serai heureux quand je serai en haut. " Et bien non, je suis heureux de chaque effort et il m'arrive d'en rire tout seul ! Cette vie en moi, je la reçois avec une conscience infinie, parce que chaque instant est un bonheur. Le sommet n'est qu'un point géographique qui sert à atteindre cette plénitude. Juste un prétexte mais qui ne représente en aucun cas une pression que je m'impose. On n'a pas fait notre traversée du Jura à vélo par exemple. Je n'en suis pas déçu pour autant parce que chaque instant vécu contenait tout ce que je pouvais saisir. Et ce qu'on a vécu regorge de bonheurs assouvis. On n'a pas fait la traversée en entier ! Et alors ? Où est le problème ? On a pédalé, on a ri ensemble, on a partagé des moments remplis de bonheurs tout simples. Si on considérait cet objectif tronqué comme une déception, c'est nous et nous seuls qui fabriquerions notre déception. Ca n'est pas cette expérience qui serait un "échec" mais juste le commentaire intérieur qu'on élaborerait. Et cette déception nous empêcherait de garder en nous cette joie saisie au vol. C'est elle qui poserait un voile sombre sur cette expérience.
Lorsque j'écris par exemple, je ne le fais pas avec l'objectif d'être lu par des millions de lecteurs ! Ca serait absurde et cette pression me priverait de ce bonheur de construire une phrase, un chapitre, une histoire. Mon seul objectif est de mettre en forme ce que je porte. Et je suis immensément heureux de sentir parfois cette fluidité de mon raisonnement, ce flot continu des mots qui s'enchaînent.
Est-ce que l'amour que j'ai fait pour ma femme et mes enfants par exemple devraient porter un objectif autre que ce bonheur constant à saisir ? Est-ce qu'il y a une intention secrète, quelque chose que je chercherais à obtenir en retour ou est-ce qu'il s'agit juste d'honorer, à chaque instant, cette chance immense de pouvoir donner cet amour que je porte ?
Je suis rempli d'émotions, j'en suis gavé jusqu'à plus soif mais il n'y a aucune intention derrière tout ça, je ne suis pas déçu de ce que je pouvais espérer parce que je n'espère rien justement. Je vis.
Si je considérais que la vie se doit de répondre à des espoirs, cela signifierait que la vie elle-même a un espoir autre que la vie elle-même, comme si la création n'était pas achevée et qu'il faudrait atteindre un autre niveau. Je pense au contraire que de vouloir autre chose que ce que la vie apporte est le meilleur moyen pour ne pas être en vie mais de rêver de l'être.
Le rêveur est un être endormi. Et quand il se réveille, il sombre dans le cauchemar qu'il a lui-même fabriqué en voilant la vie des illusions de son sommeil.
Le désir a une intention et le sentiment est son parfum. Lorsqu'on aime la réalité de l'instant, il n'y a aucun désir puisque la projection temporelle a pris fin. Dès lors, les sentiments ne sont plus asservis à ce désir carcéral. Il ne reste qu'une infinie liberté. Et l'émotion est ineffable.
La déception est dès lors inconcevable.
On the road again.
Dans deux jours, deux mois de vacances s'ouvrent.
Retour fin août.
Une belle vidéo pour vous souhaiter un bél été.
http://www.youtube.com/watch?v=_VMoQnHWAZs&feature=related
En route pour les montagnes et l'altitude.
Contre pouvoir culturel.
Etant donné qu'il ne faut surtout pas tenter de comprendre le monde actuel à travers les médias officiels, il convient de chercher ces sites qu'on peut qualifier de "contre pouvoir culturel."
https://sites.google.com/site/glasnostsurfukushima/
A partager bien entendu.
Terrorisme gouvernemental
On n'en parle plus mais je me souviens très bien de cet article...
Ce qui est certain, c'est qu'ils vont bien la toucher leur prime. Le nombre de suppressions de postes est effarant. Instituteur, professeurs en collèges, au lycée, à la FAC, psychologues scolaires, maîtresses E, rééducateurs (il n'y en a quasiment plus et la formation n'existe plus), conseillers pédagogiques, infirmières, responsables de CDI, surveillants, toute l'Education nationale se vide comme une outre percée.
Depuis cinq ans, j'ai 30 élèves de CM2 en moyenne. Quand ils sont tous en classe, ils restent très peu de place pour circuler...
Les petites écoles de montagne ferment les unes après les autres.
Descendons la pyramide hiérarchique pour voir ce que ça donne. Et bien, les Inspecteurs de circonscription subissent une pression énorme. Certains s'en contentent et approuvent et mettent une pression énorme sur les enseignants. D'autres tentent de soutenir les enseignants et connaissent la réalité du terrain... Ceux-là ne sont pas bien nombreux.
Les paperasses en tous genres donnent à l'école française une allure d'administration à la Kafka... Projets d'école, statistiques, progressions, enquêtes, graphiques, pourcentages, évaluations nationales, tableaux de présence, programmations, multiplication des enseignements, réunions, réunions, réunions...
"Il faut rendre ce dossier pour hier au plus tard..."
Pour les élèves, la situation est tout aussi catastrophique. Les dégâts collatéraux sont importants. Difficultés à se concentrer dans des classes surchargées, impossibilité d'établir des échanges oraux, programmes à finir, conflits incessants, difficultés relationnelles, décalage complet de l'école et du monde extérieur, programmes à finir, pression des inspecteurs, conflits relationnels, chahut, stress, conflits, programmes à finir, pas le temps de discuter, pas de psychologue ou alors un secteur gigantesque, des horaires d'usine, programmes à finir, inspection à venir, projets d'école à refaire, quinze enfants en souffrance psychologique, comportements difficiles, pas le temps, programmes à finir,des sanctions qui renforcent les conflits, pas le temps de discuter, programmes à finir...
Des parents qui font au mieux ou au pire. Le Centre médico psychopédagogique a fermé, il faut aller à la ville voisine mais il n'y a pas de place avant trois mois. Pas d'assistante sociale non plus. Pas d'éducateurs de rues. Il y a bien le foyer pour jeunes mais un animateur pour une ville, c'est peu...
Des charges émotionnelles qui gonflent, des bombes à retardement, des jeunes qui vont à l'école avec le noeud au ventre, ou la haine, ou la peur, la rage, violences verbales, violences physiques...On va embaucher au collège des surveillants mal payés. Non, ils n'auront pas le temps de discuter et d'ailleurs, on ne le leur demande pas. Juste des sanctions ou rien. Le réglement, le réglement... On peut même envoyer l'armée, pourquoi pas. Des bérets verst dans les couloirs, mais non , ça n'est pas choquant, c'est l'époque qui veut ça...
Et puis, on mettra aussi des policiers dans les rues. Y'en a plein les rues aux USA et tout va bien là-bas...
Ah, j'oubliais les profs qui n'ont plus d'enveloppe budgétaire pour le soutien aux enfants en difficulté. On supprimera des heures à la rentrée mais on dira que le dispositif est toujours en place.
Non, il est impossible de changer les ordinateurs du collège. Windows 95, ça marche très bien.
Non, il n'y a pas de budget pour le renouvellement des livres du CDI. On va scotcher les couvertures de La Contesse de Ségur, ça ira bien...
Et les profs ont leur programme à finir avec trente élèves dont certains sont des bombes à retardement...
Et puis, un jour, à la sortie du collège, il y a une bombe qui explose...
Terrorisme gouvernemental. Je travaille pour des terroristes. Mais, moi, je n'ai pas le droit d'allumer une mèche. Devoir de réserve.
Si ce blog disparaît dans quelques jours, vous saurez pourquoi.
Les moteurs de recherche trouvent très rapidement le mot "terrorisme". Associé au mot "gouvernemental", on peut appeler ça une mèche courte (Pour ceux et celles qui connaissent la réplique culte de James Cobburn, dans "Il était une fois la Révolution)."
Culture et Internet.
Une lettre ouverte personnelle sur "FRENCHWRITERS".
http://www.frenchwritersworldwide.com/author-s-open-letter/culture-et-internet
Le contre pouvoir médiatique d'Internet...
Lynchage médiatique
Voilà le courrier que j'envoie mardi à diverses personnalités parisiennes...
"Monsieur.
Je vous adresse ces trois exemplaires de mes romans car je revendique le droit au lynchage médiatique. En effet, je ne suis qu’un instituteur perdu dans une petite vallée des Alpes, je ne connais personne dans le gotha des people, je n’ai pas accès aux médias et, comme de surcroît, je suis pétri de principes moraux, je suis condamné à rester incognito et à continuer à vendre mes écrits dans des volumes misérables.
Je réclame par conséquent le droit à bénéficier de ce lynchage médiatique si puissant pour les ventes, cette reconnaissance de tous, cette mise en lumière, l’intégration à cette masse frénétique des stars conspuées mais rentables.
Je n’ai pas de femme de ménage à disposition et même si c’était le cas, une agression sexuelle proférée par un instituteur n’intéresserait personne d’autre que le correspondant local du journal régional. Insuffisant pour doper les ventes de mes romans. Je pourrais à la rigueur agresser la dame qui fait le ménage dans ma classe le soir, quand l’école est déserte et qu’elle manie avec dextérité le manche…à balai. Je pourrais facilement la menacer de la faire renvoyer si elle venait à se plaindre. Je lui suis supérieur tout de même. Mais voilà, j’ai des principes moraux intangibles et je n’arrive pas non plus à me faire à cette idée d’une quelconque supériorité sociale. C’est tellement stupide.
Bon, alors, je pourrais m’en prendre à mes élèves et pratiquer des attouchements sexuels. Jamais, ils ne se plaindraient, ils auraient trop peur. Mais rien que d’avoir écrit ça, j’ai envie de vomir. Et je n’ai même pas d’histoire de pédophilie à dénoncer, ni actuelle, ni ancienne. Et d’ailleurs, si jamais, je venais à être informé de quoique ce soit de ce genre, je déclencherais aussitôt un tsunami policier et judiciaire. Ça me semble tellement évident.
Toujours ces principes moraux qui me condamnent à rester incognito.
Je pourrais peut-être proférer des paroles racistes envers les enfants maghrébins de ma classe mais, moi, je ne suis pas un politicien et je serais certainement condamné, je perdrais mon poste et je ne pourrais plus subvenir aux besoins de ma famille. De toute façon, je respecte ces enfants tout autant que les autres.
Je pourrais éventuellement entrer en string dans un magasin et brailler comme un goret dans un mégaphone ou encore mieux pendant la montée des marches au festival de Cannes, là où je serais filmé mais c’est tout simplement ridicule et c’est une des grossières erreurs de l’évolution des espèces de n’être pas parvenu à tuer tous ceux qui postulent volontairement au ridicule et à l’outrage. Le problème de la surpopulation aurait été réglé.
Je pourrais aussi raconter dans mes romans mes turpitudes adultères et révéler au grand jour, la vie privée de mes amantes mais je n’en ai pas étant donné que j’aime infiniment la femme qui partage mes jours et que je me satisfais de contempler la beauté ineffable de la gente féminine. Et d’ailleurs, il aurait fallu que je sois déjà un célèbre ex présentateur du journal de TF1 pour que ça ait une incidence réelle sur la vente de mes romans.
Voilà d’ailleurs, le fond du problème. Pour exploser les scores des écrits, aussi insignifiants soient-ils, il faut déjà être célèbre. Je n’ose imaginer les ventes des prochains livres de tous les protagonistes de ces différentes affaires. Leurs ignominies sont si bien mises en scène.
Alors que moi, simple instituteur, ma vie ne sera jamais étalée au grand jour, c’est trop insignifiant. Je n’aurai jamais l’aura de ces puissants, je n’aurai jamais cette couverture médiatique.
Et mes principes moraux me condamnent à l’anonymat.
Je pourrais essayer de passer dans une télé réalité mais je ne suis pas une blonde à forte poitrine, ni un ancien sportif, ni un éphèbe, ni un macho décérébré, ni un border line, ni un acteur délaissé, enfin rien de tout ce qui remplit les castings. Juste un instituteur totalement basique.
C’est pour toutes ces raisons que je réclame votre indulgence et souhaite par-là bénéficier de toutes les critiques les plus virulentes, que mes écrits soient vilipendés, qu’ils soient jetés en pâture dans les griffes les plus acérées de vos chroniqueurs les plus acerbes, qu’ils abandonnent toute retenue et profitent de cette opportunité pour mettre en lumière leurs talents. Je suis tout disposé à subir les pires outrages et à en remercier les auteurs.
Je ne cherche pas la reconnaissance du milieu littéraire mais juste l’étalage au grand jour de mes insuffisances d’écrivain. Ce lynchage médiatique sera pour moi un fabuleux tremplin. Comme pour tous les autres.
Mes principes moraux m’interdisent toute autre voie.
Je compte sur votre rage.
Recevez Monsieur l’assurance de mes sincères salutations.
Luc Ferry
Rien de mieux à dire.
http://www.dailymotion.com/video/xj7rqv_ferme-ta-gueule-luc-ferry_fun
Il y a des intelligences qui ne sont que l'emballage vaniteux de la connerie.
Jarwal le lutin : la peur
Finalement, nous sommes exactement dans cette situation...Figés par le passé, parce que nous cherchons des solutions aux problèmes en usant d'un système de pensées qui les a lui-même générés...On tourne en rond et on s'enfonce, comme un trou qu'on agrandirait incessamment sous nos pieds...
"Kalén se leva, prit une mochilla et la remplit d’aruaca. Une outre avec de l’eau en bandoulière et un bâton de marche. Il salua l’assemblée et sortit. Les regards des Anciens se gravèrent en lui.
Un feu de camp au bout de l’allée des huttes, trois silhouettes assises près du foyer. Elles lui tournaient le dos. Il se glissa sans bruit dans l’ombre des murs. Bien plus facile que ce qu’il craignait. Il s’attendait à entendre un cri dans son dos, une alerte, une poursuite, une mort certaine mais il continua à se glisser dans la nuit et il disparut. Un choc en lui alors qu’il s’éloignait. Sa peur n’était que le fruit de son imagination. Une révélation soudaine. L’abattement de son clan n’était pas dû réellement au danger mais à ce qu’il imaginait du danger. Il avait suffi aux Espagnols de se montrer intraitable pour créer la peur de ce qui pourrait advenir de pire. Sans que ça ne soit une réalité. Le clan s’interdisait lui-même toute tentative d’évasion, figée par une imagination trompeuse, des visions de massacre quand il pouvait tout autant s’agir de liberté acquise. Il fallait qu’il parle de sa découverte aux Mamus et qu’ils revoient leur position. Cette situation n’était pas nécessairement une condamnation définitive.
Un trouble immense dans l’esprit de Kalén, comme une brèche dans le mur de ses certitudes et de toutes les connaissances transmises. Le clan oeuvrait à la maîtrise des pensées et des émotions, à la compréhension du passé et à son exploitation, à l’exploration constante et approfondie des âmes et pourtant, il venait de découvrir, en se glissant plus silencieusement qu’une ombre, que les capacités des individus pouvaient dépasser les décisions communes, que la liberté à prendre ne devait pas s’arrêter aux peurs éprouvées ni encore moins aux drames fictifs, aux catastrophes imaginées lorsqu’elles n’étaient que des pensées collectives. C’est l’absence de repères conférés par le passé du clan qui figeait les Anciens. Aucune expérience ne leur permettait d’opter pour une voie ou son contraire. Ils n’avaient pas réellement décidé de rester inertes. L’inertie s’était imposée à eux. Il fallait désormais abandonner le fardeau de ce passé sans réponse et œuvrer à la création d’un avenir. En s’engageant dans l’instant présent avec toute l’énergie du clan.
Il est impossible d’améliorer une situation précise en usant des systèmes de pensées qui l’ont générée. Il faut irrémédiablement explorer un nouvel espace spirituel, s’engager dans la conquête de nouveaux horizons au risque de continuer à errer sur les anciens champs de bataille.
Le clan participait lui-même à son enfermement. Les Conquistadors l’avaient compris et ne se souciaient guère de surveiller des êtres inertes.
Un trouble immense dans l’âme de Kalén, une colère contre les Anciens, des pensées rebelles dont il ne savait que faire, comme une rupture et pourtant ce respect immense pour le savoir ancestral, une attitude apprise qui déclenchait en lui des tiraillements douloureux."
Albert Einstein.
“N’essayez pas de devenir un homme qui a du succès. Essayez de devenir un homme qui a de la valeur.”
Un petit extrait du livre « Comment je vois le monde » de Albert Einstein :
Ma condition humaine me fascine. Je sais mon existence limitée et j’ignore pourquoi je suis sur cette terre, mais parfois je le pressens. Par l’expérience quotidienne, concrète et intuitive, je me découvre vivant pour certains autres, parce que leur sourire et leur bonheur me conditionnent entièrement, mais aussi pour d’autres hommes dont, par hasard, j’ai découvert les émotions semblables aux miennes.
Et chaque jour, mille fois, je ressens ma vie, corps et âme, intégralement tributaire du travail des vivants et des morts. Je voudrais donner autant que je reçois mais je ne cesse de recevoir. Puis j’éprouve le sentiment satisfait de ma solitude et j’ai presque mauvaise conscience à exiger d’autrui encore quelque chose. Je vois les hommes se différencier par les classes sociales et, je le sais, rien ne les justifie si ce n’est la violence. J’imagine accessible et souhaitable pour tous, en leur corps et en leur esprit, une vie simple et naturelle.
Je me refuse à croire en la liberté et en ce concept philosophique. Je ne suis pas libre, mais tantôt contraint par des pressions étrangères à moi ou tantôt par des convictions intimes. Jeune, j’ai été frappé par la maxime de Schopenhauer : « L’homme peut certes faire ce qu’il veut, mais il ne peut pas vouloir ce qu’il veut » ; et aujourd’hui face au terrifiant spectacle des injustices humaines, cette morale m’apaise et m’éduque. J’apprends à tolérer ce qui me fait souffrir. Je supporte alors mieux mon sentiment de responsabilité. Je n’en suis plus écrasé et je cesse de prendre moi ou les autres au sérieux. Alors je vois le monde avec humour. Je ne puis me préoccuper du sens ou du but de ma propre existence ou de celle des autres, parce que, d’un point de vue strictement objectif, c’est absurde. Et pourtant, en tant qu’homme, certains idéaux dirigent mes actions et orientent mes jugements. Car je n’ai jamais considéré le plaisir et le bonheur comme une fin en soi et j’abandonne ce type de jouissance aux individus réduits à des instincts de groupe.
En revanche, des idéaux ont suscité mes efforts et m’ont permis de vivre. Ils s’appellent le bien, le beau, le vrai. Si je ne me ressens pas en sympathie avec d’autres sensibilités semblables à la mienne, et si je ne m’obstine pas inlassablement à poursuivre cet idéal éternellement inaccessible en art et en science, la vie n’a aucun sens pour moi. Or l’humanité se passionne pour des buts dérisoires. Ils s’appellent la richesse, la gloire, le luxe. Déjà jeune je les méprisais.
J’ai un amour fort pour la justice, pour l’engagement social. Mais je m’intègre très difficilement aux hommes et à leurs communautés. Je n’en éprouve pas le besoin parce que je suis profondément un solitaire. Je me sens lié réellement à l’État, à la patrie, à mes amis, à ma famille au sens complet du terme. Mais mon coeur ressent face à ces liens un curieux sentiment d’étrangeté, d’éloignement et l’âge accentue encore cette distance. Je connais lucidement et sans arrière-pensée les frontières de la communication et de l’harmonie entre moi et les autre hommes. J’ai perdu ainsi de la naïveté ou de l’innocence mais j’ai gagné mon indépendance. Je ne fonde plus une opinion, une habitude ou un jugement sur autrui. J’ai expérimenté l’homme. Il est inconsistant.
La vertu républicaine correspond à mon idéal politique. Chaque vie incarne la dignité de la personne humaine, et aucun destin ne justifierai une quelconque exaltation de quiconque. Or le hasard s’amuse de moi. Car les hommes me témoignent un invraisemblable et excessive admiration et vénération. Je ne veux ni ne mérite rien. J’imagine la cause profonde mais chimérique de leur passion. Ils veulent comprendre les quelques idées que j’ai découvertes. Mais j’y ai consacré ma vie, toute ma vie d’un effort ininterrompu.
Albert Einstein – Comment je vois le monde – Edition Flammarion – 1979
« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. »
“Placez votre main sur un poêle une minute et ça vous semble durer une heure. Asseyez vous auprès d’une jolie fille une heure et ça vous semble durer une minute. C’est ça la relativité.”
“La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre.”
“J’ignore la nature des armes qu’on utilisera pour la prochaine guerre mondiale. Mais pour la quatrième, on se battra à coup de pierres.”
“Définissez-moi d’abord ce que vous entendez par Dieu et je vous dirai si j’y crois.”
Un long chemin.
Ecrivain savoyard, passionné de montagne, Thierry Ledru a publié en novembre 2007 « Noirceur des Cimes » aux éditions Altal, une quête initiatique sur fond de hauts sommets
Comment avez-vous attrapé le virus de l’écriture ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter des histoires ?
Thierry Ledru : Lorsque j’avais seize ans, mon grand frère Christian qui en avait dix-neuf a eu un accident de voiture. La gendarmerie a appelé mes parents. C’était la nuit. On a foncé à l’hôpital. Quand on est arrivé, un interne nous a dit : « Il est cliniquement mort. » Je suis rentré dans la chambre. Je n’ai pas reconnu mon frère. Et j’ai dit : « Je sortirai de cette chambre avec Christian et il sera vivant. » J’ai passé trois mois dans cette chambre. Jours et nuit. C’était pendant l’été. J’ai manqué la rentrée des classes. Pas question de le laisser. J’ai écrit chaque évènement dans un cahier, mes pensées, mes détresses, l’évolution de mon frère, la mort, Dieu, l’amour, la peur, la souffrance. Mon frère s’en est sorti. Pour la médecine, il représentait une énigme. Il n’avait plus de boîte crânienne au niveau du front. Ils ont mis une prothèse. C’était une première médicale.
Je me suis occupé de mon frère pendant deux ans. C’était très difficile pour lui. Un œil mort, une cheville bloquée, il pesait quarante-sept kilos pour 1m96 en sortant de l’hôpital…Il a fallu tout reprendre jusqu’à ce qu’il puisse reprendre l’escalade avec moi. Une passion commune. Il avait déchiré le cahier de l’hôpital sans le lire. Une déchirure pour moi aussi. Tout ça est très complexe. Un déni de l’évidence pour sa part. La charge de ce qu’il avait perdu avec l’incapacité de comprendre ce qu’il avait vécu. Une blessure spirituelle pour moi. J’étais le témoin de sa guerre. Je ne pensais pas pouvoir retrouver ce que j’avais écrit dans cette chambre. Mais j’avais découvert la force incommensurable de l’écrit. Cette acuité, cette autopsie des pensées. Je ne pouvais plus m’en passer.
Au lycée, je me suis mis à écrire comme un forcené, comme un écorché. Un prof de français et un prof de philo m’ont dit qu’un jour je serais édité. Que mes mots étaient des « scalpels. » Bien choisis, n’est-ce pas ?…Tout avait commencé au milieu des scalpels. Je ne choisissais rien en fait. L’écriture s’imposait à moi parce qu’elle était vitale. J’adorais la philosophie. J’aurais aimé être professeur mais je voulais devenir indépendant financièrement et soulager mes parents qui continuaient à subvenir aux besoins de mon frère. Comme j’aimais beaucoup les enfants, j’ai décidé de devenir instituteur. La formation était payée et moins longue que celle de professeur. Je ne le regrette nullement.
Je vivais déjà une passion exclusive pour l’escalade et l’alpinisme. J’espérais devenir guide de haute montagne. Mais à vingt-quatre ans, j’ai eu une première hernie discale. L’opération a été un échec. Et on ne devient pas guide de haute montagne avec un dos détruit. Dépression. Lourde, très lourde. Et encore les mots pour me sauver.
En quelques mois, j’ai écrit « Vertiges », mon premier roman. L’histoire d’un alpiniste qui redescend son compagnon sur son dos, comme un fardeau à rendre aux hommes. Je ne comprenais pas encore le symbolisme de l’histoire entre mon frère et moi.Ca viendrait plus tard.
Voilà pour mes débuts dans l’écriture. Rien de bien joyeux. C’était une thérapie, une nécessité surtout, une bouée de sauvetage.
Parlez-nous de cette quête intérieure que vous poursuivez en écrivant ?
Thierry Ledru : L’écriture de « Vertiges » a été un déclic. J’ai d’abord pris conscience de l’importance de la nature dans ma vie, de tout ce qu’elle m’apportait, de la sérénité et de « l’éveil » que j’y trouvais. La haute montagne surtout. Parce qu’elle m’offrait la possibilité de me découvrir, d’explorer mon potentiel. Simultanément à ces défis physiques que je multipliais à mon niveau, j’accompagnais cette démarche d’une réflexion constante. Les relations humaines, l’amitié, l’amour, la mort, le sens de l’existence, cette nécessité de « pousser la machine, » de ne pas accepter les limites. Mais cette opération manquée sur ma colonne vertébrale continuait à me faire souffrir…Je devais m’en accommoder mais c’était une souffrance morale plus encore que physique. Je courais malgré tout, des marathons et des virées à vélo. J’en suis à quatre fois le tour de la Terre.
L’écriture continuait à m’offrir un baume salvateur, un cataplasme sur mes douleurs existentielles.
J’ai écrit « Jusqu’au bout. » Un retour analytique sur mes expériences de vie. J’avais besoin de comprendre, un besoin viscéral et je savais que l’écriture avait cette force que les échanges humains ne m’apportaient pas. Les pensées sont trop éphémères alors que les écrits sont des cheminements infinis de taupe…Allez toujours plus bas dans les profondeurs, avec acharnement.
Puis ce fut « Là-Haut. » La mort encore, la souffrance, Dieu, le Bien, le Mal, des questions existentielles qui me torturaient sans relâche. J’aurais bien eu besoin d’une psychothérapie. Je préférais écrire. Lorsque j’écris, il m’arrive de ne plus être « là », de ne plus être un mari, un père, un instituteur…J’entre dans une dimension d’une profondeur inouïe et en même temps dans des horizons inaccessibles dans le cadre de la vie sociale. Rien n’existe autour de moi, le monde a disparu, les êtres ont disparu, le jour a disparu, le temps n’est plus. C’est comme un puits au fond duquel scintille une lumière inconnue. Comme si la noirceur était lumineuse…
« Noirceur des cimes » viendrait plus tard, c’était inéluctable.
J’ai quitté la Bretagne pour venir m’installer dans les Alpes, en Haute Savoie. J’avais absolument besoin du spectacle des montagnes. J’ai rencontré Nathalie. Nous vivons ensemble depuis. Nous avons trois enfants.
Mon frère est mort à trente-neuf ans d’une rupture d’anévrisme. Un choc effroyable, destructeur. Je ne l’avais pas revu depuis plus d’un an. Je l’ai retrouvé dans la salle de la morgue. Une énorme culpabilité. Mes parents n’étaient pas là et injoignables. Je suis allé en Bretagne pour m’occuper de son corps, de l’administration, de préparer la crémation, prévenir la famille…J’ai enfin réussi à contacter mes parents pour leur dire : « Maman, Papa, Christian est mort. ».
Je ne pouvais pas échapper à la quête spirituelle. C’est mon chemin de vie, je devais l’accepter.
A trente-neuf ans, cette hernie discale mal opérée et qui me faisait souffrir s’est réveillée avec une violence inimaginable. Je « portais » toujours mon frère et mon dos n’en pouvait plus mais je ne l’avais pas encore compris.
Personne ne voulait m’opérer. Les risques étaient énormes. Mais j’allais perdre ma jambe gauche. Un chirurgien s’est lancé et ça a marché. Du moins, c’est ce que tout le monde a cru pendant quelques années. Mais ce travail en moi n’était toujours pas fait. Je continuais à écrire. Je retravaillais « Jusqu’au bout » et « Là-Haut » dont aucun éditeur ne voulait. « Trop dur, trop complexe, trop long, trop exigeant… »
D’autres histoires aussi. « Jarwal », un petit lutin auquel j’avais donné vie et dont je racontais les histoires à mes enfants quand nous allions marcher en montagne. Sur mon blog « là-haut », je travaillais sur des textes « philosophiques », des réflexions qui me concernaient. L’être réel, le moi, le Soi, le mental, le temps psychologique, la mort, la douleur, la peur, l’intention, le désir, l’imagination, l’amitié, les autres, l’âme…
Et puis, à quarante deux ans, trois hernies discales d’un coup. Mon médecin n’avait jamais vu ça. C’est toujours là, en moi, cette douleur effroyable. Cette destruction psychologique…
Personne ne pouvait rien. Je faisais des rêves étranges, apaisants, comme des messages d’anges au milieu de cauchemars hallucinants… Des auras bleutées qui me parlaient : « Laisse la vie te vivre, elle sait où elle va. » Une totale incompréhension…
J’allais mourir. Vessie bloquée, les reins en danger, paralysie de la jambe, douze kilos perdus, des cauchemars infinis au milieu des larmes, ma femme et mes enfants effondrés. Un calvaire.
Une opération de la dernière chance : sortir les intestins, visser une plaque sur la colonne, ouvrir le dos, visser une autre plaque et boulonner les deux. 50% de risque pour le fauteuil roulant, 25% paralysie de la jambe gauche, 25% je remarche à peu près. J’ai refusé. Prolongement du calvaire. Et puis la rencontre avec Hélène, une médium magnétiseuse. La première séance, quatre heures dans un espace inconnu, une dimension spirituelle dont je n’imaginais pas l’immensité…. Je suis sorti en marchant. Trois mois après je reprenais le ski.
A mon tour, je devenais une énigme pour la science.
J’ai écrit « Les Eveillés » pour essayer de comprendre…
Je ne pouvais pas échapper à cette quête spirituelle. Tout ça n’était qu’un chemin à prendre. Ca ne dépendait pas de moi.
Comment est née l’idée de « Noirceur des cimes » ? L’intrigue se passe en montagne. C’est un cadre idéal selon vous pour révéler les êtres et plus particulièrement votre personnage de Sandra ? Comment la voyez-vous ? Comment pourriez-vous la décrire ? Pour un amoureux de la montagne, que représente le K2 ? Qu’est-ce que la noirceur des cimes ?
Thierry Ledru : Tout ce que j’avais vécu avait eu des conséquences multiples. J’avais besoin de transposer tous ces ressentis dans le cadre de la montagne.
Dans « Noirceur des cimes », la montagne n’est qu’un prétexte. L’histoire aurait pu se dérouler dans d’autres endroits mais la montagne a cette force de révéler les âmes. Et c’est un milieu que je connais très bien. Je ne suis jamais allé en Himalaya mais toutes mes lectures me donnaient les informations dont j’avais besoin. Le K2 est un sommet mythique que tous les alpinistes connaissent. Je voulais une montagne à la mesure des « révélations intimes que les protagonistes allaient éprouver. Un tuteur redoutable.
« Noirceur des cimes » n’est pas uniquement un livre d’alpinisme mais également un livre à visées philosophiques. Le mental et ses pensées anarchiques, le poids du passé, les traumatismes refoulés, les situations amoureuses lorsqu’elles sont chargées d’intentions, la quête spirituelle, la découverte de l’être réel, la divulgation de l’être social, les imbrications relationnelles qui conduisent l’individu à vivre des situations qui ne lui correspondent pas…
Le drame, à mon sens, peut devenir un tremplin. Il s’agit d’y chercher ce qui peut permettre à l’individu de s’extraire de ses conditionnements sociétaux, historiques, éducatifs. Le drame a ce pouvoir de tout briser, de pulvériser les repères, les habitudes lorsque ces comportements irréfléchis sont des enfermements, des aveuglements, des anesthésiants. L’enjeu, c’est l’accession à la conscience. Un état d’éveil.
De toute façon, l’individu concerné n’a pas le choix. Soit il sombre, soit il s’élève et use de cette situation pour entrer dans une autre dimension, un autre regard, une autre « réalité ».
D’un point de vue littéraire, il est extrêmement important pour moi que le lecteur soit totalement plongé dans l’ambiance, qu’il se sente impliqué, qu’il puisse vivre à la place des personnages, ressentir en lui les émotions, que les descriptions réveillent en lui des échos personnels, qu’il se sente concerné, proche, attaché. Que la vie des protagonistes fasse partie de la sienne. J’essaie dès lors d’avoir une écriture cinématographique dans laquelle je travaille sur les cinq sens mais également sur l’intuition, l’indiscernable, ce qui n’est pas identifiable, qu’on ne peut nommer mais que l’on connaît tous. Les ressentis qui sont au-delà des choses connues, au-delà de la raison, au-delà du mental.
En installant cette histoire à 8000 m d’altitude, j’espérais créer également un cadre oppressant, stimuler l’imagination des lecteurs qui ne connaissent pas ce milieu et en même temps rester crédible envers les alpinistes.
Ce travail d’écriture m’a permis d’approfondir et de clarifier ce que j’ai vécu et d’en retirer l’essentiel. Les mots sont des scalpels qui permettent d’autopsier l’âme, d’en arracher les vieilles peaux, d’exciser les tumeurs. A mes yeux, rien ne peut avoir cette force. Et ce que je vis aujourd’hui est le résultat de cette démarche. Je l’entretiens désormais parce qu’elle est vitale. L’enjeu c’est la conscience, la lucidité, la vigilance
« Noirceur des cimes » est aussi un livre sur l’Amour. L’Amour entre les individus et l’Amour pour la Nature. Mais de quel Amour s’agit-il ? L’Amour inconditionnel ou l’Amour intentionnel ? L’amour intentionnel est issu du mental et il est au service de l’égo. Il souffre de tous les fonctionnements instaurés par l’histoire temporelle de l’individu, ses refoulements, ses traumatismes, ses éducations modélisées. L’Amour inconditionnel est un état constant, une vibration initiée par une conscience libérée du Temps psychologique.
L’amour intentionnel est le reflet des tourments de l’égo qui se projette dans un avenir illusoire à travers des espoirs, des attentes, des projets, un futur idéalisé et illusoire ou établit un ancrage invalidant sur un passé disparu. Cet amour-là n’est que le reflet de notre incapacité à vivre l’instant présent dans un état de clairvoyance. Il est le symbole même de l’anarchie de nos pensées, du capharnaüm psychologique qui caractérise l’égo. L’amour intentionnel se construit sur nos identifications, l’assemblage hétéroclite de nos rôles sociaux. Ceux-ci correspondent à nos traumatismes enfouis, à notre histoire personnelle, nos conditionnements sociétaux. Il n’y a aucune liberté dans cet état de « sommeil éveillé ». Il n’y a pas de conscience mais un état hallucinatoire.
Il ne s’agit donc pas d’Amour mais d’une construction mentalisée qui nous offre une continuité rassurante dans nos schémas de pensées. L’égo créé les problèmes et s’efforce ensuite de les résoudre et par ce subterfuge assure son propre maintien.
Il y a les prisons que l’on accepte mais pire encore celle que l’on se fabrique. L’amour mentalisé est une prison aux murs gigantesques. Seul l’individu ayant accompli une quête intérieure, une épuration spirituelle, qui sait ce qu’il est en dehors de tous conditionnements, qui a conscience des manipulations de l’égo, seul celui-là a la capacité de faire de l’Amour véritable un espace à découvrir et non des murailles à constituer.
Luc et Sandra sont amenés à détruire jour après jour leurs propres geôles, à autopsier avec lucidité leurs propres errances. Ils n’ont pas le choix. Ca ne leur appartient pas. Les évènements imposent ce cheminement intérieur.
« Il faut briser la coquille pour atteindre le noyau » a écrit Maître Eckart.
C’est un livre sur l’accession à la liberté et donc sur la possibilité de vivre totalement l’Amour, à être dans une dimension de conscience qui permet l’acceptation, l’agir dans le non agir.
Les deux protagonistes vont être dépouillés de leurs carapaces par l’exigence et la rudesse de leurs conditions de vie et dans cette situation douloureuse, ils vont réaliser que les conditions de vie ne sont pas la vie, que l’importance des regards n’est pas la vie mais juste une interprétation. La conscience de la vie est bien plus profonde. Les pensées ne font pas la vie, elles ne font que la commenter. La noirceur des cimes est là pour illuminer les tréfonds ignorés. Quand on perd ses repères dans l’obscurité opaque des conditions de vie, il existe l’opportunité de passer à un autre état. C’est une chance à saisir. Il faut mourir pour renaître.
C’est aussi un livre sur la solitude et tout ce qu’elle apporte. Les regards, les attentions ou l’indifférence qui jalonnent l’existence sociale contribue à l’identification dont l’égo se remplit. Les rôles que nous tenons apparaissent comme des piliers alors qu’ils ne sont que des paravents. Ils cachent l’être réel, celui qui que nous sommes quand il ne reste que le Soi qui n’est pas le moi. Le moi, c’est l’égo qui se couvre d’oripeaux. Le Soi, c’est l’esprit libre de toutes entraves. Et dans cette liberté peut prendre forme la conscience réelle de la vie, de notre connivence cellulaire avec l’Univers du Vivant. C’est la vibration essentielle, celle qui nous fait ressentir la vie en dehors des conditions de vie. L’individu entre dans une dimension spirituelle détachée de la dimension sensorielle dont l’égo se sert pour se préserver.
La solitude devient dès lors un cheminement possible vers l’être intime. Lorsque s’ajoute à cette situation particulière l’usage immodéré des forces physiques, il se créé un état de plénitude parce que les résistances sont liquéfiées par l’épuisement. L’individu entre dans une sorte de béatitude qui ouvre les portes de l’esprit. Les émotions prennent le pas sur les ressentis. Les ressentis sont issus des cinq sens alors que les émotions émergent d’une zone plus profonde mais elles sont encore sous le joug de l’égo. Il faut briser les carapaces pour parvenir à une dimension spirituelle. C’est un autre espace intérieur illimité et d’une acuité extraordinaire.
Il est malheureusement consternant de constater que l’homme a besoin d’être confronté à une situation dramatique pour parvenir à s’engager dans une démarche spirituelle. Quand il est inscrit dans un fonctionnement routinier, l’expression elle-même l’amuse, il s’en moque ou bien elle lui fait peur. Cette réaction cache évidemment une introspection qu’il refuse, qu’il juge inutile. Il est plus simple de continuer à rester « endormi ». Sandra, l’universitaire, vit dans cet état léthargique en usant de son intellect. Elle est performante dans son domaine mais elle n’a rien acquis de l’essentiel.
La vie sociale dans le foisonnement d’idées anarchiques et superficielles qui la caractérisent ressemble à un état de sommeil dans le sens où même si nous maîtrisons nos actes nous n’avons pas su développer une conscience du jeu d’influences que nous subissons et qui conditionnent ces actes. Nous ne nous offrons pas assez de recul, de temps d’observation, nous rejetons l’élévation. C’est pour cela que le drame devient inévitable.
Il survient lorsque l’enfermement dans nos conditionnements est si étouffant que l’être réel succombe et se doit de se révolter pour survivre. Il ne s’agit pas de hasard mais d’une nécessité que nous créons par notre aveuglement, les conséquences des dysfonctionnements liés à ce mental auquel nous nous soumettons.
« Nous sommes comme des noix. Pour être découverts, nous avons besoin d’être brisés. » Khalil Gibran.
Il est possible de scinder l’individu en trois entités distinctes. « Le corps physique » est fait de matière dense et il réagit à la conscience sensorielle. Ce corps physique est celui que nous éprouvons constamment et dont il est difficile de s’extraire dans des conditions de vie habituelles. Ce corps physique représente l’enveloppe du « corps mental », la deuxième entité.
Il s’agit cette fois d’une entité faite de pensées et d’émotions. Luc, le héros de l’histoire, lorsqu’il souffre de la morsure du froid (sensation du corps physique) éprouve la peur (émotion du corps mental) des doigts gelés. Ces deux entités sont indissociables et s’entretiennent. Le troisième corps est la manifestation spirituelle de l’être, le Soi. C’est « le corps spirituel. »
Il n’est pas enfermé dans le corps physique mais connecté avec le Tout. Le corps physique n’est qu’un abri occasionnel. Le « corps spirituel » ne meurt pas. Il baigne dans une félicité éternelle. Il n’est pas possible de l’identifier en usant des critères inhérents aux deux autres corps. Ce Soi se situe au-delà même du plan de l’inconscient. Il n’appartient pas à l’être mais au Tout, à l’Univers du Vivant, et lorsque les barrières du mental sont brisées par les conditions extérieures de vie et que l’ego perd tous ses repères, cette dimension ouvre ses portes.
Luc et Sandra vivent ce voyage intérieur et cette osmose avec la Vie.
C’était le but essentiel de ce livre.
Le Soi.
Vous avez reçu le prix Plume de l’espoir et le prix du roman au festival du livre du Queyras pour votre premier roman « Vertiges ». Comment avez-vous vécu cette première reconnaissance ? Comme un vrai bonheur ou une pression supplémentaire pour faire aussi bien ensuite ?
Thierry Ledru : J’écris dans le cadre d’une démarche personnelle. Par conséquent la plus belle récompense, c’est de parvenir à transcrire ce que je porte et à l’éclairer à la lumière des mots.
Ces deux récompenses, je les ai donc reçues comme un « supplément », la prise de conscience aussi que mes textes pouvaient émouvoir les lecteurs, qu’ils n’étaient pas qu’une introspection opaque mais qu’ils pouvaient éveiller des ressentis similaires. Ce fut un grand bonheur, tout simple, l’occasion de rencontrer des lecteurs.
Je ne me suis pas mis pour autant en tête de devoir faire aussi bien, avec un objectif de « récompense. »
Je devais écrire « Noirceur des cimes » parce que c’était nécessaire. Comme des balises à poser sur mon chemin. Je n’ai jamais cherché à écrire avec une intention dirigée vers les lecteurs. Ne pas se trahir, ça me paraît indispensable. »
C’était en Mai 2009.
Beaucoup de choses intérieures depuis, un parcours personnel qui m’a poussé à me lancer pleinement dans l’écriture de « Jarwal le lutin ». Toutes ces histoires que j’ai racontées à mes enfants, ces messages que je transmettais dans un conte sans fin, ces réflexions spirituelles, existentielles, philosophiques, tout ce que j’essaie désormais de transmettre à mes élèves, je devais les écrire. C’était aussi une promesse faite à mes enfants.
Il faut toujours tenir ses promesses.
Merveilleux !
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Mongolie 2
Des nouvelles de Rémi dans son périple en Mongolie. Dix-huit jours sans nouvelles et puis aujourd'hui, une connexion et des photos ^^Il va bien et vit son projet à fond. Neige, rivières et lacs gelés, solitude, espaces immenses, pistes infinies de cailloux, de sable, de pierres, de terre, d'herbe, des kilomètres avalés, des rencontres, des échanges, du cheval dans la steppe et tout ce qu'il vit intérieurement et qui n'est pas racontable...
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LES ÉGARÉS (roman) 6
LES ÉGARÉS
EXTRAIT
Il pleure et les paysages fragmentés par les larmes embuant ses rétines sont des kaléidoscopes féeriques qui le ravissent, tout cet amour coulant de l’Univers, toute cette vie qui l’entoure, toute cette vie qui l’anime, cette connivence qu’il a découverte, il aurait pu tout perdre mais cette vibration insoumise qu’il percevait parfois, noyau vital résistant aux assauts incessants de la douleur barbare, cette palpitation comme un cœur d’étoile, il ne pouvait l’abandonner, il était impossible de l’ignorer, de la laisser couler dans le néant putride de la mort souveraine. Quand Leslie, le matin, ouvrait les volets et qu’il découvrait le ciel du fond de son lit il pleurait les espaces perdus. Mais cette simple fissure dans le mur compact de ses souffrances érigées suffisait à insuffler le germe d’un sursis, l’esquisse d’un bourgeon de vie et les heures de tourmente, les tortures ressassées ne ravageaient jamais complètement cette terre fertile, cet espace d’amour qui le sauvait.
L’amour. Il sait ce qu’il lui doit. L’amour pour Leslie, l’amour pour les enfants, l’amour pour la Terre, l’amour pour ses parents.
Ses parents. Ils avaient déjà tellement souffert. Il les imaginait rongés de détresse à mille kilomètres de son supplice, ce désespoir dans leurs voix éteintes lorsqu’ils appelaient au téléphone, cet abattement gorgé de larmes, cette incompréhension désespérante devant cet acharnement de la vie à violenter leur amour parental. Ils avaient déjà tellement souffert. Leur deuxième fils en sursis. Leslie tentait de les rassurer.
Les nuits sans sommeil, quelques cessez-le-feu épisodiques, l’observation inquiète des horizons éteints, les embrasements suspendus, les odeurs âcres des sueurs, des morves séchées, des peaux talées, les cheveux collés … Juste un répit. Il tentait de récupérer, se laisser porter par l’épuisement, flotter entre la surface lumineuse et les fonds obscurs, les yeux clos, le corps immobile, essayer de relâcher les résistances, les nœuds enflammés par les heures de lutte, respirer profondément et que l’air absorbé liquéfie les crampes, emporte les acides, purifie les tranchées ravinées, les artères souillées, les muscles brisés, arracher de son corps la boue solidifiée des douleurs.
Remonter à la source du conflit, identifier les forces en présence, analyser les raisons du désastre. Comprendre, chercher une issue, ailleurs que dans les réseaux médicaux, on voulait l’éventrer, en période de guerre, les chirurgiens ne font pas de détails.
Il était en guerre.
« A 50%, le risque c’est le fauteuil roulant, à 25% la paralysie de la jambe gauche, il reste 25% de chances que l’opération réussisse. »
Leslie lui avait fait part de ce commentaire du chirurgien dans le couloir, il ne considérait finalement que l’opération et pas l’individu, le geste chirurgical était évalué en pourcentage. Pas la vie de l’homme.
Il n’irait pas.
Plutôt mourir.
Le rêve. Une voix qui lui parle. Au cœur d’un halo bleuté.
« Ce que tu vois n’est pas la vérité. Ca n’est qu’une image. Ton âme sait où elle va. »
Il n’en parlait pas.
Peut-être la morphine et pourtant cet amour ineffable, incommensurable. La lumière l’aimait, des auras bleues qui dansaient devant ses yeux émerveillés. La notice du médicament, les effets secondaires, une liste redoutable mais pas d’hallucinations. Une incompréhension totale. Habituellement, ses rêves disparaissaient au réveil. Rien, aucun souvenir. Celui-là perdurait et l’enlaçait de douceur. Comme un baume d’amour.
Une caresse d’ange.
Et puis.
L’apparition d’Hélène.
Un conseil d’une amie, une médium magnétiseuse, Leslie avait pris rendez-vous. Il avait étouffé les douleurs en triplant les doses de morphine. Se lever, marcher en traînant la jambe gauche, elle ne réagissait plus. Elle l’avait soutenu jusqu’à la voiture. Plus rien à perdre.
Une petite maison dans la montagne, un jardin très soigné, des volets et un portail violets.
Hélène en haut de l’escalier. Ce premier regard. Inoubliable. Tellement de force et tellement d’amour. Elle avait demandé à Leslie de les laisser. Elle lui téléphonerait quand ça serait fini. Il s’était effondré sur une banquette moelleuse. Les effets de la morphine qui s’estompaient, la terreur des douleurs à venir, tous ces efforts qu’il allait devoir payer. Une petite pièce lambrissée, aménagée pour la clientèle, des bougies parfumées, quelques livres. Ils avaient discuté, quelques minutes, tant qu’il pouvait retenir ses larmes puis elle l’avait aidé à se déshabiller.
« Je vais te masser pour commencer. Tu as besoin d’énergie. »
Il s’était allongé en slip sur une table de kiné.
Les mains d’Hélène. Une telle chaleur.
Elle parlait sans cesse. D’elle, de ses expériences, de ses patients, elle l’interrogeait aussi puis elle reprenait ses anecdotes, des instants de vie.
« Tu veux te faire opérer ?
- Non.
- Alors, il faut que tu lâches tout ce que tu portes. »
Il n’avait pas compris.
Elle avait repris son monologue, son enfance, ses clients, ses enfants, son mari, son auberge autrefois, maintenant la retraite, quelques voyages. Et tous ces clients. De France, de Suisse, de Belgique, de la Réunion … Elle n’avait rien cherché de ses talents. Ils étaient apparus lorsqu’elle avait huit ans, une totale incompréhension, des auras qui lui faisaient peur et puis elle avait fini par comprendre, nourrie par des révélations incessantes descendues en elle comme dans un puits ouvert.
Des auras … Les rêves qui habitaient ses nuits. Interrogations. Lui aussi ?
Les mains d’Hélène, sa voix, la chaleur dans son corps, ce ruissellement calorique. L’abandon, l’impression de sombrer, aucune peur, une confiance absolue, un tel bien-être, des nœuds qui se délient, son dos qui se libère, comme des bulles de douleurs qui éclatent et s’évaporent, une chaleur délicieuse, des déversements purificateurs, un nettoyage intérieur, l’arrachement des souffrances enkystées, l’effacement des mémoires corporelles, les tensions qui succombent sous les massages appliqués et la voix d’Hélène.
« Tu sais que tu n’es pas seul ?
- Oui, je sais, tu es là.
- Non, je ne parle pas de moi. Il y a quelqu’un d’autre. Quelqu’un que tu portes et tu en as plein le dos. Il va falloir que tu le libères. Lui aussi, il souffre. Vous êtes enchaînés.»
Il n’avait pas encore parlé de Christian.
Les mains d’Hélène, comme des transmetteurs, une vie insérée, les mots comme dans une caisse de résonance, des rebonds infinis dans l’antre insondable de son esprit, une évidence qui s’impose comme une source révélée, l’épuration de l’eau troublée, les mots comme des nettoyeurs, une sensation d’énergie retrouvée, très profonde, aucun désir physique mais une clairvoyance lumineuse, l’impression d’ouvrir les yeux, à l’intérieur, la voix qui s’efface, un éloignement vers des horizons flamboyants, il vole, il n’a plus de masse, enfin libéré, enfin soulagé, effacement des douleurs, un bain de jouvence, un espace inconnu, comme une bulle d’apesanteur, un vide émotionnel, une autre dimension, les mains d’Hélène qui disparaissent, comme avalées doucement par le néant de son corps, il flotte sans savoir ce qu’il est, une vapeur, plus de contact, plus de pression, même sa joue sur le coussin, tout a disparu, il n’entend plus rien, il ne retrouve même pas le battement dans sa poitrine, une appréhension qui s’évanouit, l’abandon, l’acceptation de tout dans ce rien où il se disperse, le silence, un silence inconnu, pas une absence de bruit mais une absence de tout, plus de peur, plus de douleur, plus de mort, plus de temps, plus d’espace, aucune pensée et pourtant cette conscience qui navigue, cet esprit qui surnage, comme le dernier élément, l’ultime molécule vivante, la vibration ultime, la vie, il ne sait plus ce qu’il est, une voix en lui ou lui-même cette voix, la réalité n’est pas de ce monde, il est ailleurs, il ne sait plus rien, un océan blanc dans lequel il flotte mais il n’est rien ou peut-être cet océan et la voix est la rumeur de la houle, l’impression d’un placenta, il n’est qu’une cellule, oui c’est ça, la première cellule, le premier instant, cette unité de temps pendant laquelle la vie s’est unifiée, condensée, un courant, une énergie, un fluide, un rayonnement, une vision macroscopique au cœur de l’unité la plus infime, des molécules qui dansent.
Où est-il ?
Fin du Temps, même le présent, comme une illusion envolée, un mental dissous dans l’apesanteur, ce noir lumineux, pétillant, cette brillance éteinte comme un univers en attente, concentration d’énergie si intense qu’elle embrase le fond d’Univers qui l’aspire, la vitesse blanche, la fixité noire, la vitesse blanche, la fixité noire, le Temps englouti dans un néant chargé de vie, une vie qui ruisselle dans ses fibres, des pléiades d’étoiles qui cascadent, des myriades d’étincelles comme des galaxies nourricières dans son sang qui pétille.
Il est sorti en marchant.
Que s’est-il passé ?
Aucune réponse.
Il ne sait rien.
Il se souvient d’Hélène qui l’embrasse sur le front alors qu’il est encore allongé. Il n’arrive pas à ouvrir les yeux. Comme l’abandon refusé d’un espace scintillant et la plongée douloureuse dans la lumière sombre de sa vie réintégrée.
Il aurait préféré ne jamais revenir.
Un filet d’eau qui sourd entre deux roches. Il remplit la gourde.
Il n’a jamais compris. Aucune explication rationnelle. Hélène n’en donnait pas.
« Moi, je n’ai rien fait, disait-elle avec son habituel sourire. Juste un transfert d’énergie mais cette énergie, c’est toi qui t’en sers ou qui la rejettes. Je n’ai fait qu’initier la guérison que tu portais. Tu étais au bout du rouleau, tu n’avais pas le choix, il fallait bien que tu comprennes.
- Mais comprendre quoi Hélène ? Je ne comprends rien.
-Ton mental ne comprend rien mais celui-là on s’en moque. C’est l’être réel qui importe. Et celui-là a tout compris ou ton âme si tu préfères. Laisse ton mental régler les problèmes quotidiens, c’est son travail. Mais pour le reste, c’est une question d’âme. »
Rien de plus.
Son médecin parlait de « chance. » La même incompréhension. Dans le cabinet médical. Il observait une nouvelle fois les radios, les hernies aussi visibles qu’une tumeur, « des œufs de moineau, » avait-il dit, le nerf sciatique englobé dans une fibrose solidifiée, l’inévitable opération et pourtant la disparition des symptômes.
Il était venu à pied, un besoin irrépressible de marcher.
« Ça vaudrait le coup que tu repasses un scanner Yoann, pour voir où sont passées ces trois hernies.
- Ca ne m’intéresse pas, elles ne sont plus là, c’est tout, je le sens bien, je n’ai pas envie de concentrer mes pensées sur elles. Je m’en suis libéré, inutile de les rappeler.
- Mais tu sais aussi bien que moi que c’est impossible. Quand elles sont aussi installées, rien ne peut les faire rentrer dans leur logement, c’est écrasé et c’est tout, il faut les enlever.
- Ça, c’est le point de vue de la médecine, pas celle de mon corps, ni de mon esprit. Je ne sais pas ce qu’Hélène a réussi à faire mais en tout cas, ces hernies ne sont plus là. C’est tout ce qui compte.
- Je n’y comprends rien. Jamais vu ça.
- Y’a rien à comprendre. Ca obligerait à y penser et c’est du passé. Là, maintenant, je marche. C’est ça qui m’importe. »
Quatre rechutes. Violentes. Des crises qui le laissaient hagard mais une étrange compassion envers son corps. Il n’était plus un ennemi mais juste le porteur d’une douleur. Il n’y était pour rien, la source était ailleurs. Il n’était pas sa douleur, il ne s’identifiait plus à elle, il savait qu’elle n’était qu’une intruse à laquelle il avait ouvert la porte et que si elle était parvenue à entrer, il existait nécessairement la possibilité qu’elle s’en aille.
Qu’il lui donne l’autorisation de le quitter.
Il n’avait plus besoin d’elle pour exister.
L’impression d’entendre tomber autour de lui les murs ébranlés de sa geôle. Bloc après bloc, des coups de bélier répétés, les horizons qui s’ouvrent.
Hélène. Trois autres visites. Des heures entre ses mains, des plongées intérieures, des flux d’énergie, des mots comme des scalpels, tranchant les vieilles écorces, les armures invalidantes, des paroles chirurgicales, affûtées, une précision infaillible, il ne résistait plus, une évidence. La vérité.
« Comment veux-tu que ton dos vous porte tous les deux ? Il ne peut pas supporter un tel fardeau. Il faut que tu le poses. Christian aussi en sera libéré. Il ne peut pas partir puisque tu le retiens. Il n’a pas décidé d’être là, c’est toi qui l’emprisonnes avec tes regrets, ta culpabilité, ton identification. Tu n’existes qu’à travers cette histoire et profondément, là où ton mental se perd, tu crois que tu ne peux pas vivre sans ce passé. Tu t’y accroches comme une huître à son rocher. C’est inconscient bien entendu mais les dégâts sont gigantesques. Tu n’es pas là, dans l’instant, tu vis ailleurs, dans une dimension psychologique et ton corps n’en peut plus. »
Il écoutait sans aucun refus, sans aucune résistance, c’était impossible de ne pas admettre la vérité.
« La première fois que tu es entré, Christian était là, je le voyais, tu le portais, une âme violette, alourdie elle aussi, vieillie par ta propre souffrance, vous êtes tous les deux des victimes et il n’y a que toi qui puisses vous libérer. Christian attend que tu l’autorises à partir en abandonnant la culpabilité que tu traînes et qui le rattache à toi. Il a besoin que tu t’éveilles, il sait que tu souffres et il s’en veut. Son âme est emprisonnée dans ton histoire. »
Il n’en avait rien dit à Leslie, ça n’était pas racontable.
Un regret. Ca n’est pas elle qui ne pouvait pas comprendre mais lui qui ne savait pas en parler. Comme une honte aussi. Tout ce gâchis.
« Inutile de regretter. »
Hélène.
« Tu ne pouvais rien prévoir. Ca ne t’appartenait pas. C’est le chemin que tu as choisi. Il y a longtemps. Cette vie est nécessaire pour ton évolution. Elle n’appartient pas à ton mental mais à ton âme. »
Impossible à comprendre. Et il ne fallait pas chercher à comprendre. Pas avec le mental.
« Les choix de l’âme peuvent paraître redoutables mais elle sait où elle va, elle sait ce dont elle a besoin. Laisse faire. »
Laisser faire. Il s’y était attaché. Lâcher les résistances. Cette impression d’être conditionné, influencé, manipulé, il avait essayé d’admettre l’idée que c’était nécessaire, qu’il était inutile de lutter, que tout avait un sens. Même s’il ne le comprenait pas, que ça finirait par le mener quelque part, qu’un nouvel espace s’ouvrirait un jour. C’était peut-être déjà le cas avec cette guérison miraculeuse. L’âme en avait besoin même si le mental en souffrait. Et qu’il trouvait dans cette souffrance une identification qui le servait.
Des jours et des nuits de pensées ressassées, un chaos étrange, comme si dans ce fatras existait une volonté cachée, un cheminement désiré. Christian, l’hôpital, la douleur, les hernies, le goût de la mort. Aucun hasard là-dedans, un chemin de croix pour grandir. Le choix de l’âme à laquelle il appartenait.
Accepter, laisser faire.
« Quand tu les comprends, les choses sont ce qu’elles sont. Quand tu ne les comprends pas, les choses sont ce qu’elles sont. »
Hélène. Elle devait apparaître, c’était nécessaire et déjà établi.
Un plan minutieusement élaboré.
Ces marches la nuit, ce magma de forces en lui, impossible de dormir, une lampe frontale lorsque la nuit était trop sombre, des marées de questions sur le rythme de ses pas. Dieu. Il n’aimait pas le nom, les hommes l’avaient tellement souillé.
L’Un.
Etait-ce lui qui avait programmé un chemin aussi douloureux ? Connaissait-il déjà l’issue ? Hélène avait-elle été le fil conducteur de ses intentions ? Un canal d’énergie. C’était au-delà de la raison. Personne ne comprenait cette rémission. Cette magie des pas qui se succèdent, ce sourire intérieur qui ne le quittait plus, cette joie incompressible, inaltérable, cette chaleur dans son corps, comme un noyau en fusion. Un flux vital libéré, comme si la raison éteinte ne pouvait plus maintenir enfermée la conscience du lien. Une connexion indescriptible.
La vie pouvait-elle souffrir des errances du mental au point de se détruire ? N’était-ce pas son amour retrouvé de cette vie qui avait permis la guérison ? Cette épuration de son mental, l’éveil de sa conscience, l’abandon, l’acceptation, tout ce qu’il avait découvert. La vie pouvait-elle se guérir ? Aucune intervention divine. Juste le flux vital qui se nourrit de l’amour qu’on lui porte.
Et ce rêve. Sans que le mot ne convienne, il aurait fallu un autre terme, une rencontre, un message, un contact, une bénédiction, un médecin aurait parlé de rêve, un psychiatre aurait dit hallucination ou délire, il n’en parlait pas, c’était inutile.
Des bulles bleues, phosphorescentes, il flottait dans un océan de plénitude, aucun mouvement, juste les arabesques lentes de ces entités lumineuses. Des voix qui résonnaient en lui, des murmures susurrés doucement dans son âme, il ne se voyait pas mais il était là, c’était lui, une présence, et des myriades d’esprits qui l’enlaçaient, il savait bien que ça n’était pas que des bulles, c’était vivant, animé, un rayonnement d’amour, des auras câlines.
« Tu n’es pas au fil des âges un amalgame de verbes d’actions conjugués à tous les temps humains mais juste le verbe être nourri par la vie divine de l’instant présent. »
La phrase inlassablement répétée, comme glissée en lui, coulant dans son âme comme une délivrance, une certitude, une naissance, oui, c’est ça, une naissance.
Il sort de ses pensées. Le col au fond de la vallée étroite, une crête au vent, une herbe rase, quelques rochers, une heure de montée.
La pensée émotionnelle
« Vérifie toujours que tes pensées, tes choix, tes décisions et tes actes, sont à l’image de la personne que tu es et que tu veux être. »
Une réflexion en classe sur cette attitude qui consiste à trouver en soi ce « maître intérieur », à ne pas se contenter d’une surveillance extérieure, celle de l’adulte qui installe et impose des barrières qu’on ne saisit pas réellement.
Une réflexion sur cette pensée qui précède tout le reste et cette émotion qui suit la pensée, qui n’existe que dans l’ombre de cette pensée, qui se nourrit d’elle et est dès lors corrompue…
De très nombreuses situations identifiées par les enfants dans leur vie quotidienne. Des pensées qui les assaillent et déclenchent des émotions très puissantes, l’abandon de l’individu à ces émotions comme si elles devenaient le maître d’équipage, plus aucune observation de soi, une dérive, une acceptation de ce bouillonnement intérieur qui amène à prendre un choix, à s’en tenir à une décision, à produire un acte. Et ensuite, parfois, à le regretter. Une extension de la discussion sur cette fameuse « conscience morale » qui n’a pas pu rester prioritaire parce que la « pensée émotionnelle » a été plus puissante ou parce que l’individu a décidé, inconsciemment, de s’y soumettre.
La « pensée émotionnelle » est un assemblage de deux entités : la pensée et l’émotion qu’elle génère. Et dès lors que cette émotion vient se greffer, la pensée n’est plus maîtrisée, elle n’est plus observée, elle est prise dans un tourbillon de colère, de frustration, d’envie, de jalousie, d’euphorie, d’espoir, d’attente, d’illusion…Ca n’est plus la réalité mais l’interprétation de la réalité par une pensée et l’émotion qu’elle génère. Le risque, évidemment, c’est que cette réalité finisse par revenir en force, dès lors que cette « pensée émotionnelle » a interdit tout discernement, toute objectivité et que l’hallucination s’efface soudainement parce que la réalité reste la même…
Si je me mets à penser à la sortie très proche d'un roman et que j’ajoute à cette pensée une émotion euphorique, liée à l’idée que ça va être un succès national, international, planétaire, universel… Je m’abandonne à cette joie intérieure, j’efface volontairement toute objectivité, je plonge dans une irréalité qui me convient, une projection temporelle qui n’a aucune autre existence que celle que ma pensée lui donne et aucune autre énergie que celle de mes émotions…
La pensée est le moteur, l’émotion est le carburant…
Je deviens dès lors un véhicule sans conducteur, le « maître intérieur » s’est endormi et tout ça va finir la tête dans le mur…Et ensuite, mes pensées reviendront, elles diront que la réalité est vraiment trop dure, les émotions sombres nourriront ces pensées et je repartirai pour un autre tour.
L’individu a beau se prendre le mur à longueur de vie, il remonte toujours à bord et repart pied au plancher…
Stop !!
La pensée n’est pas la réalité, elle n’en est qu’une interprétation. L’émotion n’a rien à y faire et si l’individu décide de la laisser s’étendre, il doit garder à l’esprit que tout ça est un jeu dangereux. Une observation constante des phénomènes intérieurs.
Un exemple très simple : une partie de tennis.
Dès lors qu’un des deux joueurs s’approche du point final, de cette victoire espérée, si la pensée temporelle prend le pas sur l’instant présent, si des images de coupe brandie, de photographes, d’applaudissements, de reconnaissance, prennent le pas et que des émotions euphoriques viennent nourrir simultanément ces pensées, la maîtrise du geste va voler en éclat…Un point,deux points, une montée au filet catastrophique et l’euphorie va changer de camp…L’individu n’est plus là, il n’est plus dans la réalité mais dans une irréalité temporelle, générée par des pensées émotionnelles. Il peut y avoir au contraire de cette illusion de la victoire, la peur de gagner…Une autre pensée émotionnelle mais négative dans sa projection. Au lieu de continuer à produire le jeu qui lui a permis de prendre le match en main, le joueur va imaginer qu’il pourrait ne pas réussir à maintenir cette pression sur son adversaire. Et cette peur va le figer.
On est toujours dans le même phénomène. La pensée n’est pas la réalité. La réalité se vit, la pensée la commente. Ou mieux encore, elle se tait.
C’est finalement la source de cette plénitude procurée par la marche ou l’effort long que j'aime infiniment.
Il y a parfois des « émotions spontanées », des bouffées de bonheur « dé-pensées », rien ne les a déclenchées, aucune pensée, aucune réflexion, aucune interprétation de cette réalité, c’est une bourrasque qui passe, balaie d’un coup tous les résidus de pensées qui cherchent à survivre, c’est un vide immense qui se révèle, un horizon vierge de tout et dans cette épuration mentale, cette bourrasque qui survient, je sais ce qu’elle est. C’est la vie.
Montagne
Et bien voilà, les vacances sont finies. Notre petit camping-car nous a emmenés dans le Vercors et en Chartreuse. De longues et belles randonnées dans le silence et la solitude des montagnes. Très peu de personnes sur les sommets. De moins en moins, même, il me semble...
En tout cas, toujours ce même bonheur de l'altitude, de cette lumière, de ce silence, des horizons étendus, des couleurs, des surprises, de la recherche d'un itinéraire, de l'abandon des pensées disparates pour entrer dans la mécanique isolante des pas, le silence intérieur et cette "présence" de la vie qui vibre et se réjouit de l'attention qu'on lui porte.
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Mongolie.
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Rémi au départ de Oulan bator.
Il roule depuis hier matin.
Attention et concentration.
« Si vous faites attention, vous ne pouvez pas être concentrés. »
Un travail en classe sur cette idée que l’attention est une nécessité.
« Fais attention quand tu écris, quand tu calcules, quand tu apprends ta leçon…! »
Et bien non justement. L’attention est source de dispersion et elle est très représentative du fonctionnement actuel de ce monde « moderne. »
Lorsque nous faisons attention, nous sommes à l’écoute de tout ce qui nous environne, dans un florilège de perceptions liées à nos sens, attentifs justement à ne rien laisser passer, une discussion, un bruit, un mouvement, tout ce qui peut nous remplir de cette activité ambiante, une espèce de « caméra sensorielle », capable de distinguer le moindre déplacement, le moindre son, la moindre odeur, le moindre frôlement. Il faut imaginer un réseau routier sur lequel notre attention bifurquerait anarchiquement. Il est très long et ardu d'apprendre à "conduire".
La concentration implique au contraire l’établissement d’un horizon limité, une interdiction de changer de chemin, comme si une voie unique était tracée et qu’elle devait être empruntée sans aucune interférence, dans le refus de toutes perceptions étrangères, une lobotomie sensorielle, uniquement attachée à la validation du travail entamé. Il n’y a qu’un objectif et rien ne doit s’y greffer.
Le silence et la solitude sont des alliés de choix. On peut dès lors se demander comment 30 enfants dans une classe peuvent y parvenir…Quand je vois d’ailleurs la difficulté pour un groupe d’adultes à rester « concentré », il y a une certaine aberration à en attendre davantage d’un groupe d’enfants.
Il me semble que cette fameuse attention est très représentative de cette dispersion ambiante. Les marchands, les médias, les autres, les contraintes sociétales, sont des éléments perturbateurs.
Les marchands sont d’ailleurs passés maîtres dans l’art d’entretenir l’attention.
« Attention, ce nouveau smartphone va révolutionner votre vie, attention cette nouvelle voiture sera une compagne fidèle, attention cette nouvelle série télé est un évènement, cette télé réalité va vous bouleverser, attention, attention, attention, ne manquez pas tout cela, vous le regretteriez. Soyez dans le coup !»
Et les consommateurs ne cessent de faire attention sans jamais se concentrer.
L’attention est un phénomène tourné vers l’extérieur quand la concentration est une plongée intérieure. Dès lors, elle est un ennemi de la consommation.
Un ermite silencieux est un citoyen économiquement sans intérêt…
La concentration implique une observation de soi afin de ne pas quitter la voie intérieure. Alors que ce monde moderne est une ouverture constante sur l’extérieur.
Bien sûr qu’il est profitable de faire attention lorsqu’on marche en forêt. Il n’est pas question de le nier ou de rejeter ces bonheurs multiples. On peut par contre y adjoindre une certaine concentration dans la plénitude qu’on y trouve. Comme si la nature ramenait immanquablement l’individu vers soi. Une boucle en quelque sorte. Marcher en montagne est autant une ouverture aux sens qu’un état de méditation dans l’intériorisation que l’activité déclenche. Encore faut-il aller marcher avec des personnes oeuvrant à l’exploration intérieure et non aux commentaires des dernières nouveautés technologiques ou de la campagne présidentielle…Il y a des sujets de discussion qui sont des insultes aux arbres.
Quand j’entends mes élèves discuter du dernier jeu vidéo à la mode, alors qu’ils marchent en montagne, sous les frondaisons des arbres, au bord d’un torrent, je me dis que le travail à faire est gigantesque avant de les amener au silence…De l’attention à la concentration, le chemin est long et parsemé de pièges de toutes sortes.
Cette attention pourrait être visualisée sur un plan horizontal, une espèce d'extension destinée à capter tous les éléments générés par les esprits engagés dans le même fonctionnement.
La concentration implique un mouvement vers le centre. Une plongée verticale déclenchant simultanément une élévation du même ordre. Les perceptions environnementales ne sont plus des interférences dispersives mais des phénomènes aléatoires qui s'estompent naturellement.
Juste des risées sur l'Océan intérieur.
L'école.
Tout ce qu'il conviendrait de faire. Et il y a urgence...
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DEI-France
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LETTRE OUVERTE
A Monsieur Eric DEBARBIEUX
Saint-Denis, le 22 avril 2011
Objet : Assises nationales sur le harcèlement à l’Ecole / 2 et 3 mai 2011
Monsieur,
DEI-France est une association – section française de l’ONG Défense des enfants International, habilitée auprès des Nations Unies – qui promeut la Convention internationale relative aux droits de l’enfant et milite donc de façon globale et pluridisciplinaire pour le respect des droits des enfants à être protégés – contre toute violence notamment – en même temps que pour leurs droits à participer à leur éducation et à exercer progressivement leurs libertés, qui sont des gages évidents d’une meilleure protection. C’est dans cet état d’esprit que deux de nos membres ont été signataires de la « lettre ouverte » qui a été adressée au ministre de l’Education nationale en janvier sur le sujet, et que nous participerons aux prochaines Assises sur le harcèlement à l’Ecole.
Nous avons pris connaissance avec intérêt de l’étude de victimation que vous avez réalisée avec Georges FOTINOS à la demande d’UNICEF-France sur les violences dans les écoles primaires. Nous sommes heureux qu’enfin une étude sociologique donne directement la parole aux enfants pour recueillir leur « expertise » sur ce qu’ils vivent au quotidien. Nous apprécions également qu’une étude similaire ait été lancée par le ministre dans les collèges dont nous pensons qu’ils cristallisent plus encore que l’école primaire ces phénomènes de violences et de harcèlement.
Dans la perspective de la mise en débat, à l’occasion des prochaines Assises des 2 et 3 mai sous votre caution scientifique, de propositions pour lutter contre les phénomènes de harcèlement entre pairs dans l’institution scolaire, nous souhaitons attirer votre attention sur les écueils suivants :
- S’il est indispensable de trouver des solutions pour prévenir et lutter contre les phénomènes de harcèlement entre pairs, il ne faut pas oublier pour autant toutes les autres formes de violences auxquelles sont confrontés les élèves, parfois même du fait de l’organisation de l’institution scolaire, dont les acteurs soulignent de plus en plus les tensions professionnelles et les déficits de formation auxquels ils sont eux-mêmes exposés.
- Il y a lieu de ne pas se désintéresser non plus des situations où des élèves - en l’absence de tout comportement violent apparent - retournent contre eux-mêmes la violence qu’ils ressentent, et l’expriment par des comportements d’autoagressivité voire d’autodestruction ou encore de désinvestissement, d’évitement et de repli. Moins perturbateurs pour la communauté scolaire, ces enfants n’en sont pas moins, eux aussi, en réel danger.
- Enfin et surtout, s’il faut viser à repérer, pour mieux les accompagner, les victimes et les auteurs potentiels de ces violences, il ne faut pas en rester, dans la recherche des causes comme des solutions, à une approche strictement individuelle : il y a lieu bien sûr de faire prendre conscience aux élèves de leur responsabilité individuelle, y compris au sein de groupes, mais il n’en reste pas moins vrai que les causes essentielles de ces phénomènes de harcèlement sont collectives, comme les solutions d’ailleurs.
A ce sujet, nous tenons à vous signaler les solutions originales que DEI-France promeut depuis longtemps mais pour lesquelles nous n’avons pas trouvé une oreille attentive de la part des prédécesseurs de Monsieur Luc Chatel[1]. Elles peuvent être résumées dans les quelques items qui suivent :
- Approche et enseignement des fondements du droit dès l’école primaire et, au collège, un enseignement plus poussé de l’organisation de notre système judiciaire et des notions de droit civil et pénal utiles à tout citoyen.
- Une approche et un enseignement particulier aux droits de l’homme, à commencer par les droits de l’enfant, non seulement à être protégé mais aussi à être acteur de son éducation et à exercer progressivement ses libertés – d’expression, d’information, de conscience – aussi bien dans la famille que dans l’école ou dans la cité.
- Sensibilisation des élèves aux phénomènes de groupe, à la gestion des conflits, à la relation à l’autre, à « l’apprivoisement » des différences (handicap, âge, sexe, etc.). Une approche sous des formes actives - théatre forum, expressions artistiques ou autres - permet ainsi des apports plus théoriques comportant, adaptées aux contextes, des notions de philosophie, d’anthropologie, de sociologie, de psychologie, d’éducation sexuelle, à la santé, à la gestion des conflits, etc.
- Une organisation des établissements scolaires – en matière de locaux, de groupes classes, de rythmes scolaires, de vie scolaire, de présence de permanences médicales et sociales, - qui mette en œuvre concrètement les droits de l’enfant à être protégé dans son intimité, sa santé, contre toute forme de violence ou de négligence, mais aussi ses droits à être écouté, pris au sérieux, à avoir un pouvoir sur sa vie en participant, avec l’accompagnement des adultes, aux décisions qui le concernent.
- En matière de discipline, l’élaboration avec les élèves et tous les acteurs de l’établissement de règles de vie connues et valables pour tous mais tenant compte de la « spécificité d’enfant » des élèves[2] ; l’utilisation de sanctions restauratrices plutôt que la mise à l’écart ; le développement et la formation des élèves aux pratiques de médiation entre pairs et une présence d’adultes disponibles et en nombre suffisant, plutôt que le recours à des systèmes de surveillance désincarnés dont on connaît bien les limites.
- S’agissant des méthodes pédagogiques, le développement de méthodes actives et coopératives, du « faire ensemble » aussi bien entre élèves qu’entre élèves et adultes ; la valorisation du travail de l’élève plutôt que de la seule parole de l’enseignant.
- Quant à l’évaluation, l’abandon du système actuel construit sur les notes[3], le classement, le tri entre bons et mauvais, ceux qui réussissent et ceux qui échouent, pour retenir comme objectif principal du nouvel outil d’évaluation l’utilité pour l’enfant de mesurer ses progrès et de lui donner, ainsi qu’à sa famille, les éléments lui permettant de s’orienter au mieux pour la poursuite de ses études et pour sa formation professionnelle.
- La formation de tous les personnels scolaires au développement d’une nouvelle forme d’autorité fondée non pas sur une différence de statut adulte-enfant ou enseignant-enseigné mais sur la capacité de cette autorité à autoriser et pas seulement à interdire, à protéger les élèves, à faire de l’Ecole un lieu « secure » tout en les aidant progressivement à grandir intellectuellement, à s’ouvrir à d’autres cultures que familiale et à acquérir leur autonomie en les accompagnant dans une prise de risque maîtrisée.
- Plus fondamentalement une affirmation forte dans les objectifs de l’école obligatoire, et localement dans les projets d’école et d’établissement, de la volonté de réconcilier « réussite » individuelle et apprentissage du vivre en société, d’éduquer aux notions de bien collectif, de travail en équipe et de promouvoir les valeurs de solidarité [4].
- Une formation indispensable des personnels aux implications éducatives de leur mission de service public, au delà de leur fonction d’enseignant, d’ATSEM, d’ATOS ou de personnel de direction ; et un minimum de connaissance de psychologie des enfants, des situations de handicap, des droits de l’enfant et du rôle des autres acteurs publics de l’enfance et de la famille.
- L’ouverture de l’Ecole sur l’environnement par l’implication des personnels, des enfants et des familles dans l’élaboration d’un projet éducatif territorial et global permettant d’articuler de façon cohérente tous les espaces-temps de l’enfant [5].
Si ces propositions peuvent paraître très générales et parfois éloignées du seul problème des violences et harcèlements entre pairs, elles nous semblent pour autant essentielles : nous sommes convaincus que ces violences et harcèlements trouvent en large partie leur source dans le fonctionnement actuel de l’institution scolaire qui engendre lui-même de la souffrance, de l’exclusion[6] et donc de la négligence et de la violence. Elles sont aussi la reproduction par les enfants de replis identitaires ou de mise à l’écart de la différence dans notre société qui tend à une normalisation de plus en plus forte, quand elle ne disqualifie pas purement et simplement toute une partie de la population qui ne peut avoir accès aux conditions quotidiennes d’une sécurité de base..
Nous espérons vivement que, sous votre caution scientifique, les Assises organisées par le ministre de l’Education nationale sauront éviter les écueils d’une réduction de la violence à l’Ecole aux seuls phénomènes visibles de harcèlement entre pairs et d’un oubli des responsabilités collectives et institutionnelles en la matière ; qu’elles déboucheront aussi sur des propositions de solution qui, loin des systèmes de surveillance déshumanisés, et bien au delà des seuls dispositifs de repérage individuel des auteurs ou victimes de harcèlement, sauront s’attaquer aux causes profondes et collectives de ces violences que malheureusement les orientations du gouvernement ces dernières années, en termes d’effectifs et de formation des personnels, de scolarisation des 2-3 ans, de modification des textes sur la discipline, de responsabilisation à outrance des parents ou les discours nostalgiques sur une autorité à l’ancienne n’ont fait qu’accroître.
En vous remerciant de l’attention que vous voudrez bien porter à cette lettre, je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de ma haute considération
Jean-Pierre ROSENCZVEIG,
Président
Copie à : M. Georges FOTINOS et M. Jacques HINTZY, président d’UNICEF-France
[1] Nous avons rencontré un conseiller du Ministre Xavier DARCOS en février 2008 : cf lettre adressée le 10 mars 2008:
http://www.dei-france.org/DEI-communiques-commentaires/2008/Lettre_MEN_13-03-2008.pdf
Voir aussi les recommandations de notre rapport alternatif au Comité des droits de l’enfant au chapitre éducation loisir et culture :
http://www.dei-france.org/rapports/2008/index_rapport2008.html
[2] Comme il en existe déjà dans certaines écoles primaires, par exemple l’école Marie Curie à Bobigny.
[3] Cf la proposition de L’AFEV et d’autres associations dans le domaine scolaire :
[4] Voir l’Appel de Bobigny signé par plus de 40 organisations : syndicats, réseaux de villes, associations complémentaires de l’Education Nationale et d’éducation populaire, associations de parents…
[5] Cf la proposition n°10 de l’appel de Bobigny
[6] Voir les conclusions de la journée du refus de l’échec scolaire 2010 organisée par l’Association de la fondation étudiante pour la ville : http://www.afev.fr/communication/Bilan_jres_2010_AFEV_web.pdf
L'inquiétude.
Rémi, notre garçon (20 ans dans 7 jours) est parti pour un raid à vélo pendant trois mois, tout seul.
Départ Genève, passage par Moscou, Transsibérien pendant 5000 kilomètres, Transmongolien jusqu’à Oulan Bator puis départ pour les steppes.
Une continuité finalement si on pense à tout ce qu’on a fait avec nos trois enfants. Sauf que Rémi franchit une étape élevée d’un coup…
D’où le sujet du jour : l’inquiétude.
Imaginons que j'ai montré à Rémi que j'étais inquiet. S'il se retrouve dans une grosse galère, cette peur qui m'appartient s'est ancrée en lui et elle va rajouter une pression alors qu'à ce moment précis, il a besoin de tout son potentiel et de sa lucidité. C'est ma peur qui l'alourdit, comme un fardeau.
Cette inquiétude est totalement inutile pour moi, elle crée une pression pénible mais je l’entretiens malgré tout, comme si je me devais d’être inquiet, un bon père qui a peur pour son fils, une bonne conscience que je me donne. C’est totalement absurde. Cette inquiétude n'aidera pas non plus Rémi. Elle va même avoir un effet particulièrement néfaste. Il aura peur, non pas pour lui mais pour moi et ça le figera dans l’expectative et le doute alors qu’il aura besoin de réagir rapidement.
Si par contre, j'ai transmis à Rémi ma confiance, si j'ai su l'accompagner dans sa préparation et qu'on est assuré d'avoir fait tout ce qu'on pouvait, qu'on a parlé de tout ce qui pouvait lui arriver et que je lui montre que je n'ai aucun doute sur sa capacité à gérer l'urgence, j'ai ancré en lui une force supplémentaire, celle de cette confiance.
Pour moi, cette confiance ne servira à rien sinon d’éviter à l’inquiétude de refaire surface. Mais pour Rémi, elle peut être utile.
En définitive, toutes mes émotions actuelles n'ont aucune importance. Mais celles qui se sont produites avant peuvent avoir un rôle à jouer.
C'est l'expérience du canyonning qui me l'a montré. C'est ma peur pour Léo qui ne savait pas si on était vivant, c'est d'imaginer son inquiétude qui nous a fait, ma femme et moi, perdre cette lucidité qui nous aurait permis de continuer à descendre la gorge au lieu de remonter la falaise. Comble de la situation, cette inquiétude partagée nous a doublement égarés.
Dans le cas de Rémi, c’est finalement notre propre bien-être qu’on chercherait à préserver en transmettant cette inquiétude. Une tentative pour mettre un terme ou un frein à une aventure qui dépasse nos capacités. Mais ça n’est pas à Rémi qu’on penserait dans cette pression. Juste un apaisement qui conviendrait à notre vie sédentaire. Il y a dans l’idée du voyage une peur viscérale, une perte de nos repères, de nos murailles, celles de la maison qui nous abrite et celles de nos habitudes qui nous rassurent. Partir, c’est faire voler en éclat tout ce qui correspond à cette vie ancrée.
On peut aussi, de façon irrationnelle, imaginer que Rémi perçoit nos émotions, malgré les distances et qu'il a davantage besoin de notre soutien que de nos peurs. Après tout, on n’en sait rien alors dans le doute, il vaut bien mieux opter pour le positif.
Par conséquent, le choix est fait.