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Thierry LEDRU
Le 04/08/2021
Je ne m'intéresse pas exclusivement aux phénomènes actuels.
Je lis et je regarde tout autant les événements passés. Particulièrement, les écrits ou les documents qui cherchaient à anticiper, à prédire, à prévoir, à alerter.
Le problème des medias, c'est cette course à l'événement, à l'état des lieux, et bien souvent à une course à l'audimat, dont nous sommes les victimes dès lors que nous ne faisons plus l'effort d'en sortir.
Les inondations en Allemagne, par exemple. Plus personne n'en parle aujourd'hui. Pourtant, les gens là-bas n'en sont toujours pas remis. Et plus personne ne parle des causes, des raisons, des explications et de tout ce que ça pourrait engendrer comme réflexions au regard des catastrophes à venir. Car bien évidemment, il y en aura d'autres.
Il n'est plus temps de se contenter d'établir un état des lieux. Il est temps de sauver ce qui peut l'être. Et pour cela, c'est un changement radical de mode de pensées qui est nécessaire. Car le mode de pensées engendre le mode d'actions.
Mais pour identifier le mode de pensées qui nous gouverne, il faut parvenir à prendre du recul. Et le fonctionnement des medias va à l'encontre de cette prise de recul. Les medias sont des acteurs du chaos. Elles s'en servent et au final, elles le nourrissent.
Il faut se retirer de la cacophonie du monde pour entendre ce que nous n'entendons plus. Les scientifiques qui parlent dans le vide depuis des décennies sont des victimes collatérales du chaos médiatique. Pour autant, il ne faut pas nier le fait que nous sommes des victimes consentantes. Ce chaos nous convient et nous le trouvons "normal" puisqu'il est le mode de vie général.
Quand je pense à la façon dont j'ai vécu pendant quarante ans, je suis consterné.
Je vais avoir 59 ans dans quelques jours. Je sens parfois peser sur moi ces quarante années d'égarement, cette participation folle à cette dévastation planétaire. Il m'arrive d'en avoir mal au ventre, de ne pas pouvoir m'endormir. Je relis mon passé.
C'est là que je prends conscience de la puissance phénoménale du formatage sociétal et de l'immense difficulté d'en sortir. On ne peut comprendre ce que l'on vit qu'à travers le plongeon abyssal dans les noirceurs, qu'à travers le refus des flash aveuglants des projecteurs médiatiques.
Il faut tout fermer autour de soi, se couper du présent, ressortir les vieux livres, consulter les archives, de soi et du monde, arracher les vieilles peaux et chercher le noyau.
"La crise est un piège politique" : Etienne Chouard
Par
Thierry LEDRU
Le 04/08/2021
Une vidéo qui date de 2015.
Le piège est toujours le même sauf que la dette a considérablement augmenté. Bien avant le Covid. Il faudrait savoir ce qu'il en est aujourd'hui de cette dette.
Les chiffres nous donneraient le tournis.
Il arrivera un moment où ça ne fonctionnera plus. Quand ? Est-ce que quelqu'un le sait ? Pour l'instant, les marchés financiers savent qu'ils ne peuvent pus faire demi-tour sans déclencher un cataclysme économique. Donc, ils continuent à creuser.
"Jusqu'ici, tout va bien".
On peut imaginer que c'est leur repère, leur leit-motiv.
C'est effrayant et la crise sanitaire, c'est un épiphénomène au regard de la gravité de cet état de fait.
Oui, je sais, il y a des miliiers de morts à travers le monde avec la pandémie actuelle.
Il faut juste imaginer le chaos que représenterait une crise systémique financière à l'échelle de la planète. Peu de personnes dans le "grand public" ont conscience de ce que ça donnerait.
Nous avons laissé faire et tout ça date de l'après-guerre. Nous sommes donc conditionnés, persuadés que rien d'autre n'est possible et c'est pour cette raison que nous allons droit dans le mur.
Assurance et menaces climatiques
Par
Thierry LEDRU
Le 02/08/2021
Il faut toujours avoir en tête que les marchés financiers anticipent. C'est même sur ce principe qu'ils construsient leurs fortunes ou leurs faillites...J'avais déjà parlé ici du fait que l'eau est désormais côtée à Wall Street. Pour quelles raisons ? C'est très simple/Les marchés financiers anticipent le fait que l'eau va se raréfier.
On a ici un autre exemple de ce système qui se construit sur l'anticipation : les assureurs au regard des menaces climatiques. Qu'est-ce que ça signifie ? Que les sociétés d'assurance disposent des données scientifiques que nous ne prenons pas le temps de lire ou auxquelles nous ne croyons pas et qu'elles décident d'agir avant que la menace ne devienne une réalité trop lourde pour elles.
Que peut-on en déduire pour l'avenir ? Que les maraîchers, les agriculteurs, les viticulteurs, les éleveurs vont payer de plus en plus cher la protection de leurs productions, que nous allons payer de plus en cher la protection de nos véhicules et de nos habitations, que des constructions bâties sur des zones inondables ne seront plus assurées, que toutes les zones urbaines côtières verront leurs tarifs grimper année après année.
Tout ça ne se fera pas en une année. Je parle d'anticipation et par conséquent des décennies à venir. On peut donc ne pas s'en faire si on a le projet de mourir avant...On peut aussi se demander si l'héritage que recevront nos descendants est un cadeau ou une malédiction.
RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE : UN MONDE À +2°C N’EST DÉJÀ PLUS ASSURABLE
Notre monde subit un réchauffement de +1,2 °C et déjà, des assureurs se désengagent de certaines zones qu’ils considèrent trop à risques. En Floride, région particulièrement touchée par les catastrophes climatiques, certains particuliers ne trouvent ainsi plus d’assureurs privés. En Allemagne, après les inondations historiques, les assureurs ont prévenu : si rien n’est fait pour limiter un réchauffement à +2 °C, l’assurance ne sera plus possible.

La Californie a compté 9600 incendies en 2020, selon Munich Re.
@DavidMcnew/GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
C’était à la veille de la COP21 en 2015. Henri de Castries alors président d’Axa, premier assureur mondial, expliquait qu’un "monde à +2 °C pourrait encore être assurable, un monde à 4 °C ne le serait certainement plus". Cette déclaration, qui a eu un fort retentissement à l’époque, était-elle trop optimiste ? Alors que le monde enregistre déjà un réchauffement de 1,2 °C par rapport à 1900 et que la barre des + 1,5 °C pourrait être franchie d’ici trois ans, les assureurs commencent déjà à se désengager de certaines zones particulièrement à risque.
Il y a un mois, dans la ville de Surfside en Floride, l’effondrement spectaculaire d’un immeuble résidentiel a tué une centaine de personnes, provoquant une vive émotion. Si l’enquête est toujours en cours pour trouver l’origine de cet effondrement, la piste de mauvais entretiens et d’une structure détériorée sont en cause. Mais cette région, particulièrement sous pression du changement climatique, est de plus en plus fragile. Depuis les années quatre-vingt, date de construction de l’immeuble, le niveau de la mer a augmenté de plus de 20 centimètres dans le sud de la Floride.
En accélérant la dégradation des bâtiments, la crise climatique fait fuir les assureurs. "Quelques jours après l'effondrement, les compagnies d'assurance ont envoyé des lettres menaçant de ne plus couvrir les vieux bâtiments qui n'avaient pas passé les inspections de sécurité obligatoires. En Californie, les assureurs ont commencé à fuir les zones exposées aux incendies ; dans d'autres régions de l'Ouest, les responsables disent qu'ils reçoivent des rapports similaires d'assureurs refusant de renouveler les polices", rapporte ainsi le New York Times. Avec des incendies de plus en plus fréquents et intenses, des ouragans dont Irma en 2017 et Michael en 2018, les compagnies d’assurance accusent des pertes sans précédent. À tel point que certains particuliers ne peuvent même plus renouveler leur assurance. Et cette situation n’est pas isolée.
Une explosion des primes d'assurance
En Allemagne, le secteur a déjà prévenu : "Si rien n’est fait pour maintenir le réchauffement en dessous de 2 °C, nous devrons arrêter l’assurance contre les risques de catastrophe naturelle". Les assureurs affirment que 2021 pourrait être une des années les plus importantes en termes de pertes financières alors que le pays a subi des inondations historiques à la mi-juillet. Et la France n’est pas épargnée. 200 millions d’euros pour la tempête Alex qui a dévasté la vallée de la Roya, un milliard d’euros de dommages en raison des épisodes de gel dans les vignes, 550 millions d’euros concernant les inondations dans plusieurs départements en juin... Au total, la facture des sinistres climatiques a triplé depuis les années quatre-vingt, passée de 1,2 milliard d'euros par an à 3,6 milliards.
Face à la hausse des impacts du changement climatique, le monde de l’assurance appelle tous les acteurs à ne plus négliger "l’adaptation". En attendant, le secteur ne peut plus supporter seul le surcoût de la crise climatique. Même les réassureurs sont de plus en plus frileux de sorte que'ils cherchent de nouveaux outils de financement et certains font appel au marché des "cat bond", des "obligations catastrophe".
Concrètement, ces instruments financiers permettent de faire supporter le risque d’indemnisation des désastres naturels aux marchés financiers. Reste que les surcoûts liés au changement climatique vont inévitablement se répercuter sur les primes d’assurances. L’Autorité de contrôle prudentiel et de supervision (ACPR), qui dépend de la Banque de France, prévoit une explosion des primes de 130 à 200 % sur trente ans.
Marina Fabre, @fabre_marina
Par
Thierry LEDRU
Le 01/08/2021
ÉCOEFFICIENCE
L'écoefficience est l’équation entre la valeur d'un produit ou d'un service et son impact sur l'environnement. Par exemple, les lampes fluo compactes sont plus éco-efficientes que les lampes à incandescence, car elles consomment moins d'énergie pour fournir la même lumière.
Pour s’inscrire dans une logique de développement durable, l’écoefficience doit répondre à un certain nombre de critères :
La dématérialisation des produits
La réduction de l’intensité énergétique des biens et des services
La diminution des rejets « toxiques » en milieu naturel
L’utilisation restreinte de territoires biologiquement productifs
Prédilection pour les modes et moyens les moins polluants
L’augmentation de la recyclabilité des matériaux
La maximisation de l’usage durable des ressources renouvelables
L’extension de la viabilité des produits
L’écoefficience est définie par le World Business Council for Sustainable Development (WBCSD) comme «la production de produits et services à des prix concurrentiels qui satisfont les besoins humains et procurent une qualité de vie, tout en réduisant progressivement les conséquences écologiques et le recours à de nombreuses ressources pendant le cycle de vie, à un niveau équivalent au moins à celui de la capacité estimée de la planète».
En 1996, Schaltegger fait évoluer la définition de l’écoefficience en distinguant deux sous-ensembles : l’écoefficience « produit » et l’écoefficience « fonction ». Distinction importante puisqu’à travers une vision plus élargie, on se focalise sur la fonction qui remplit la demande. Par exemple, une voiture peut être éco-efficiente en tant que produit, mais le sera beaucoup moins qu’un vélo si on s’attache à une fonction spécifique comme transporter une personne sur 3 kilomètres.
Un article qui date de 2003...Il est clair que l'idée que nous sommes dans une situation d'urgence est loin d'être adoptée...
Absurdité du productivisme et des gaspillages
Pour une société de décroissance
Mot d’ordre des gouvernements de gauche comme de droite, objectif affiché de la plupart des mouvements altermondialistes, la croissance constitue-t-elle un piège ? Fondée sur l’accumulation des richesses, elle est destructrice de la nature et génératrice d’inégalités sociales. « Durable » ou « soutenable », elle demeure dévoreuse du bien-être. C’est donc à la décroissance qu’il faut travailler : à une société fondée sur la qualité plutôt que sur la quantité, sur la coopération plutôt que la compétition, à une humanité libérée de l’économisme se donnant la justice sociale comme objectif.
par Serge Latouche Professeur émérite d’économie à l’université d’Orsay, objecteur de croissance.
« Car ce sera une satisfaction parfaitement positive que de manger des aliments sains, d’avoir moins de bruit, d’être dans un environnement équilibré, de ne plus subir de contraintes de circulation, etc. »
Jacques Ellul (1).
Le 14 février 2002, à Silver Spring, devant les responsables américains de la météorologie, M. George W. Bush déclarait : « Parce qu’elle est la clef du progrès environnemental, parce qu’elle fournit les ressources permettant d’investir dans les technologies propres, la croissance est la solution, non le problème. (2) » Dans le fond, cette position est largement partagée par la gauche, y compris par de nombreux altermondialistes qui considèrent que la croissance est aussi la solution du problème social en créant des emplois et en favorisant une répartition plus équitable.
Ainsi, par exemple, Fabrice Nicolino, chroniqueur écologique de l’hebdomadaire parisien Politis, proche de la mouvance altermondialiste, a récemment quitté ce journal au terme d’un conflit interne provoqué par... la réforme des retraites. Le débat qui s’en est suivi est révélateur du malaise de la gauche (3). La raison du conflit, estime un lecteur, est sans doute d’« oser aller à l’encontre d’une sorte de pensée unique, commune à presque toute la classe politique française, qui affirme que notre bonheur doit impérativement passer par plus de croissance, plus de productivité, plus de pouvoir d’achat, et donc plus de consommation (4) ».
Après quelques décennies de gaspillage frénétique, il semble que nous soyons entrés dans la zone des tempêtes au propre et au figuré... Le dérèglement climatique s’accompagne des guerres du pétrole, qui seront suivis de guerres de l’eau (5), mais aussi de possibles pandémies, de disparitions d’espèces végétales et animales essentielles du fait de catastrophes biogénétiques prévisibles.
Dans ces conditions, la société de croissance n’est ni soutenable ni souhaitable. Il est donc urgent de penser une société de « décroissance » si possible sereine et conviviale.
La société de croissance peut être définie comme une société dominée par une économie de croissance, précisément, et qui tend à s’y laisser absorber. La croissance pour la croissance devient ainsi l’objectif primordial, sinon le seul, de la vie. Une telle société n’est pas soutenable parce qu’elle se heurte aux limites de la biosphère. Si l’on prend comme indice du « poids » environnemental de notre mode de vie l’« empreinte » écologique de celui-ci en superficie terrestre nécessaire, on obtient des résultats insoutenables tant du point de vue de l’équité dans les droits de tirage sur la nature que du point de vue de la capacité de régénération de la biosphère. Un citoyen des Etats-Unis consomme en moyenne 9,6 hectares, un Canadien 7,2, un Européen moyen 4,5. On est donc très loin de l’égalité planétaire, et plus encore d’un mode de civilisation durable qui nécessiterait de se limiter à 1,4 hectare, en admettant que la population actuelle reste stable (6).
Pour concilier les deux impératifs contradictoires de la croissance et du respect de l’environnement, les experts pensent trouver la potion magique dans l’écoefficience, pièce centrale et à vrai dire seule base sérieuse du « développement durable ». Il s’agit de réduire progressivement l’impact écologique et l’intensité du prélèvement des ressources naturelles pour atteindre un niveau compatible avec la capacité reconnue de charge de la planète (7).
Que l’efficience écologique se soit accrue de manière notable est incontestable, mais dans le même temps la perpétuation de la croissance forcenée entraîne une dégradation globale. Les baisses d’impact et de pollution par unité de marchandise produite se trouvent systématiquement anéanties par la multiplication du nombre d’unités vendues (phénomène auquel on a donné le nom d’« effet rebond »). La « nouvelle économie » est certes relativement immatérielle ou moins matérielle, mais elle remplace moins l’ancienne qu’elle ne la complète. Au final, tous les indices montrent que les prélèvements continuent de croître (8).
Enfin, il faut la foi inébranlable des économistes orthodoxes pour penser que la science de l’avenir résoudra tous les problèmes et que la substituabilité illimitée de la nature par l’artifice est concevable.
Si l’on suit Ivan Illich, la disparition programmée de la société de croissance n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. « La bonne nouvelle est que ce n’est pas d’abord pour éviter les effets secondaires négatifs d’une chose qui serait bonne en soi qu’il nous faut renoncer à notre mode de vie — comme si nous avions à arbitrer entre le plaisir d’un mets exquis et les risques afférents. Non, c’est que le mets est intrinsèquement mauvais, et que nous serions bien plus heureux à nous détourner de lui. Vivre autrement pour vivre mieux (9). »
La société de croissance n’est pas souhaitable pour au moins trois raisons : elle engendre une montée des inégalités et des injustices, elle crée un bien-être largement illusoire ; elle ne suscite pas pour les « nantis » eux-mêmes une société conviviale, mais une anti-société malade de sa richesse.
L’élévation du niveau de vie dont pensent bénéficier la plupart des citoyens du Nord est de plus en plus une illusion. Ils dépensent certes plus en termes d’achat de biens et services marchands, mais ils oublient d’en déduire l’élévation supérieure des coûts. Celle-ci prend des formes diverses, marchandes et non marchandes : dégradation de la qualité de vie non quantifiée mais subie (air, eau, environnement), dépenses de « compensation » et de réparation (médicaments, transports, loisirs) rendues nécessaires par la vie moderne, élévation des prix des denrées raréfiées (eau en bouteilles, énergie, espaces verts...).
Herman Daly a mis sur pied un indice synthétique, le Genuine Progress Indicator, indicateur de progrès authentique (IPA), qui corrige ainsi le produit intérieur brut (PIB) des pertes dues à la pollution et à la dégradation de l’environnement. A partir des années 1970, pour les Etats-Unis, cet indicateur stagne et même régresse, tandis que celui du PIB ne cesse d’augmenter (10). Il est regrettable que personne en France ne se soit encore chargé de faire ces calculs. On a toutes les raisons de penser que le résultat serait comparable. Autant dire que, dans ces conditions, la croissance est un mythe, même à l’intérieur de l’imaginaire de l’économie de bien-être, sinon de la société de consommation ! Car ce qui croît d’un côté décroît plus fortement de l’autre.
Tout cela ne suffit malheureusement pas pour nous amener à quitter le bolide qui nous mène droit dans le mur et à embarquer dans la direction opposée.
Entendons-nous bien. La décroissance est une nécessité ; ce n’est pas au départ un idéal, ni l’unique objectif d’une société de l’après-développement et d’un autre monde possible. Mais faisons de nécessité vertu, et concevons, pour les sociétés du Nord, la décroissance comme un objectif dont on peut tirer des avantages (11). Le mot d’ordre de décroissance a surtout pour objet de marquer fortement l’abandon de l’objectif insensé de la croissance pour la croissance. En particulier, la décroissance n’est pas la croissance négative, expression antinomique et absurde qui voudrait dire à la lettre : « avancer en reculant ». La difficulté où l’on se trouve de traduire « décroissance » en anglais est très révélatrice de cette domination mentale de l’économisme, et symétrique en quelque sorte de l’impossibilité de traduire croissance ou développement (mais aussi, naturellement, décroissance...) dans les langues africaines.
On sait que le simple ralentissement de la croissance plonge nos sociétés dans le désarroi en raison du chômage et de l’abandon des programmes sociaux, culturels et environnementaux, qui assurent un minimum de qualité de vie. On peut imaginer quelle catastrophe serait un taux de croissance négatif ! De même qu’il n’y a rien de pire qu’une société du travail sans travail, il n’y a rien de pire qu’une société de croissance sans croissance. C’est ce qui condamne la gauche institutionnelle, faute d’oser la décolonisation de l’imaginaire, au social-libéralisme. La décroissance n’est donc envisageable que dans une « société de décroissance » dont il convient de préciser les contours.
Une politique de décroissance pourrait consister d’abord à réduire voire à supprimer le poids sur l’environnement des charges qui n’apportent aucune satisfaction. La remise en question du volume considérable des déplacements d’hommes et de marchandises sur la planète, avec l’impact négatif correspondant (donc une « relocalisation » de l’économie) ; celle non moins considérable de la publicité tapageuse et souvent néfaste ; celle enfin de l’obsolescence accélérée des produits et des appareils jetables sans autre justification que de faire tourner toujours plus vite la mégamachine infernale : autant de réserves importantes de décroissance dans la consommation matérielle.
Ainsi comprise, la décroissance ne signifie pas nécessairement une régression de bien-être. En 1848, pour Karl Marx, les temps étaient venus de la révolution sociale et le système était mûr pour le passage à la société communiste d’abondance. L’incroyable surproduction matérielle de cotonnades et de biens manufacturés lui semblait plus que suffisante, une fois aboli le monopole du capital, pour nourrir, loger et vêtir correctement la population (au moins occidentale). Et pourtant, la « richesse » matérielle était infiniment moins grande qu’aujourd’hui. Il n’y avait ni voitures, ni avions, ni plastique, ni machines à laver, ni réfrigérateur, ni ordinateur, ni biotechnologies, pas plus que les pesticides, les engrais chimiques ou l’énergie atomique ! En dépit des bouleversements inouïs de l’industrialisation, les besoins restaient encore modestes et leur satisfaction possible. Le bonheur, quant à sa base matérielle, semblait à portée de la main.
Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder, il faut littéralement sortir de l’économie. Cela signifie remettre en cause sa domination sur le reste de la vie, en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes. Une réduction massive du temps de travail imposé pour assurer à tous un emploi satisfaisant est une condition préalable. En 1981 déjà, Jacques Ellul, l’un des premiers penseurs d’une société de décroissance, fixait comme objectif pour le travail pas plus de deux heures par jour (12). On peut, s’inspirant de la charte « consommations et styles de vie » proposée au Forum des organisations non gouvernementales (ONG) de Rio lors de la conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement de 1992, synthétiser tout cela dans un programme en six « r » : réévaluer, restructurer, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler. Ces six objectifs interdépendants enclenchent un cercle vertueux de décroissance sereine, conviviale et soutenable. On pourrait même allonger la liste des « r » avec : rééduquer, reconvertir, redéfinir, remodeler, repenser, etc., et bien sûr relocaliser, mais tous ces « r » sont plus ou moins inclus dans les six premiers.
On voit tout de suite quelles sont les valeurs qu’il faut mettre en avant et qui devraient prendre le dessus par rapport aux valeurs dominantes actuelles. L’altruisme devrait prendre le pas sur l’égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, le plaisir du loisir sur l’obsession du travail, l’importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le goût de la belle ouvrage sur l’efficience productiviste, le raisonnable sur le rationnel, etc. Le problème, c’est que les valeurs actuelles sont systémiques : elles sont suscitées et stimulées par le système et, en retour, elles contribuent à le renforcer. Certes, le choix d’une éthique personnelle différente, comme la simplicité volontaire, peut infléchir la tendance et saper les bases imaginaires du système, mais, sans une remise en cause radicale de celui-ci, le changement risque d’être limité.
Vaste et utopique programme, dira-t-on ? La transition est-elle possible sans révolution violente, ou, plus exactement, la révolution mentale nécessaire peut-elle se faire sans violence sociale ? La limitation drastique des atteintes à l’environnement, et donc de la production de valeurs d’échange incorporées dans des supports matériels physiques, n’implique pas nécessairement une limitation de la production de valeurs d’usage à travers des produits immatériels. Ceux-ci, au moins pour partie, peuvent conserver une forme marchande.
Toutefois, si le marché et le profit peuvent persister comme incitateurs, ils ne peuvent plus être les fondements du système. On peut concevoir des mesures progressives constituant des étapes, mais il est impossible de dire si elles seront acceptées passivement par les « privilégiés » qui en seraient victimes, ni par les actuelles victimes du système, qui sont mentalement ou physiquement droguées par lui. Cependant, l’inquiétante canicule de 2003 en Europe du Sud-Ouest a fait beaucoup plus que tous nos arguments pour convaincre de la nécessité de s’orienter vers une société de décroissance. Ainsi, pour réaliser la nécessaire décolonisation de l’imaginaire, on peut à l’avenir très largement compter sur la pédagogie des catastrophes.
Serge Latouche
Professeur émérite d’économie à l’université d’Orsay, objecteur de croissance.
(1) Entretiens avec Jacques Ellul, Patrick Chastenet, La Table ronde, Paris, 1994, page 342.
(2) Le Monde, 16 février 2002.
(3) Fabrice Nicolino, « Retraite ou déroute ? », Politis, 8 mai 2003. La crise a en fait été déclenchée par des formules contestables de Fabrice Nicolino qualifiant le mouvement social de « festival de criailleries corporatistes », ou évoquant « le monsieur qui veut continuer à partir à 50 ans à la retraite — pardi, il conduit des trains, c’est la mine, c’estGerminal ! ».
(4) Politis n° 755,12 juin 2003.
(5) Vandana Shiva, La Guerre de l’eau, Parangon, Paris, 2003.
(6) Gianfranco Bologna (sous la direction de), Italia capace di futur, WWF-EMI, Bologne, 2001, pp. 86-88.
(7) The Business Case for Sustanable Development, document du World Business Council for Sustanable Development diffusé au Sommet de la terre de Johannesburg (août-septembre 2002).
(8) Mauro Bonaiuti, « Nicholas Georgescu-Roegen. Bioeconomia. Verso un’altra economia ecologicamente e socialmente sostenible », Bollati Boringhieri, Torino, 2003. En particulier pp. 38-40.
(9) Le Monde, 27 décembre 2002.
(10) C. Cobb, T. Halstead, J. Rowe, « The Genuine Progress Indicator : Summary of Data and Methodology, Redefining Progress », 1995, et des mêmes, « If the GDP is Up, Why is America Down ? », in Atlantic Monthly, n° 276, San Francisco, octobre 1995.
(11) En ce qui concerne les sociétés du Sud, cet objectif n’est pas vraiment à l’ordre du jour : même si elles sont traversées par l’idéologie de la croissance, ce ne sont pas vraiment pour la plupart des « sociétés de croissance ».
(12) Voir « Changer de révolution », cité par Jean-Luc Porquet in Ellul, l’homme qui avait (presque) tout prévu, Le Cherche-Midi, 2003, pp. 212 -213.
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Développement ne rime pas forcément avec croissance
Le temps précieux de la maturité
Par
Thierry LEDRU
Le 27/07/2021
LE TEMPS PRÉCIEUX DE LA MATURITÉ
"J’ai compté mes années et j'ai découvert qu’à partir de maintenant, j’ai moins de temps à vivre que ce que j’ai vécu jusqu’à présent…
Je me sens comme ce petit garçon qui a gagné un paquet de friandises: la première il la mangea avec plaisir, mais quand il s’aperçut qu’il lui en restait peu, il commença réellement à les savourer profondément.
Je n’ai plus de temps pour des réunions sans fin où nous discutons de lois, des règles, des procédures et des règlements, en sachant que cela n’aboutira à rien.
Je n’ai plus de temps pour supporter des gens stupides qui, malgré leur âge chronologique n’ont pas grandi.
Je n’ai plus de temps pour faire face à la médiocrité.
Je ne veux plus assister à des réunions où défilent des égos démesurés.
Je ne tolère plus les manipulateurs et opportunistes.
Je suis mal à l´aise avec les jaloux, qui cherchent à nuire aux plus capables, d’usurper leurs places, leurs talents et leurs réalisations.
Je déteste assister aux effets pervers qu’engendre la lutte pour un poste de haut rang.
Les gens ne discutent pas du contenu, seulement les titres.
Moi, mon temps est trop précieux pour discuter des titres.
Je veux l’essentiel, mon âme est dans l’urgence… il y a de moins en moins de friandises dans le paquet…
Je veux vivre à côté de gens humains, très humains, qui savent rire de leurs erreurs, qui ne se gonflent pas de leurs triomphes, qui ne se sentent pas élu avant l’heure, qui ne fuient pas leurs responsabilités, qui défendent la dignité humaine, et qui veulent marcher à côté de la vérité et l’honnêteté.
L’essentiel est ce que tu fais pour que la vie en vaille la peine.
Je veux m'entourer de gens qui peuvent toucher le cœur des autres… des gens à qui les coups durs de la vie leurs ont appris à grandir avec de la douceur dans l’âme.
Oui… je suis pressé de vivre avec l’intensité que la maturité peut m'apporter.
J’ai l’intention de ne pas perdre une seule partie des friandises qu´il me reste…
Je suis sûr qu’elles seront plus exquises que toutes celles que j´ai mangées jusqu’à présent.
Mon objectif est d’être enfin satisfait et en paix avec mes proches et ma conscience.
J’espère que la vôtre sera la même, parce que de toute façon, vous y arriverez…"
Mário Raul de Morais Andrade
(1893 – 1945) Poète, Romancier, Musicologue Brésilien.
Par
Thierry LEDRU
Le 24/07/2021
L'Histoire contient toutes les leçons de vie. Surtout celles que nous avons oubliées.
« Je pense depuis longtemps que si un jour les méthodes de destruction de plus en plus efficaces finissent par rayer notre espèce de la planète, ce ne sera pas la cruauté qui sera la cause de notre extinction, et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’éveille la cruauté, ni même les représailles et la vengeance qu’elle s’attire, mais la docilité, l’absence de responsabilité de l’homme moderne, son acceptation vile et servile du moindre décret public.
Les horreurs auxquelles nous avons assisté, les horreurs encore plus abominables auxquelles nous allons maintenant assister, ne signalent pas que les rebelles, les insubordonnés, les réfractaires sont de plus en plus nombreux dans le monde, mais plutôt qu’il y a de plus en plus d’hommes obéissants et dociles. »
Georges BERNANOS.
Le rôle de la finance dans le désastre écologique
Par
Thierry LEDRU
Le 23/07/2021
« Nous avons besoin de rien de moins que du démantèlement complet de la société industrielle mondialisée, de l’État, du capitalisme. Nous avons besoin d’une décroissance radicale, d’une dissolution de la société de masse au profit d’une multitude de sociétés véritablement démocratiques – fondées, donc, sur des technologies démocratiques. Ce que ni l’État ni son système judiciaire ne permettront ni n’encourageront jamais. Il va falloir se battre. »
"FAIRE SAUTER LA BANQUE " - JÉRÉMY DÉSIR-WEBER
Le rôle de la finance dans le désastre écologique
paru dans lundimatin#256, le 29 septembre 2020
Après dix années passées entre grandes écoles et trading à haute fréquence, Jérémy Désir-Weber démissionne avec fracas de son poste de cadre, dans le département des risques du marché, au siège mondiale de HSBC, au coeur de la City de Londres. Il livre son témoignage pour raconter la « genèse d’une révolte », son parcours, sa prise de conscience graduelle, notamment écologique, à notre époque « où s’abstenir de choisir, c’est encore choisir ». Il refuse désormais de contribuer à « ce que Riesel et Semprun appelaient l’administration du désastre et la soumission durable ». Radicalement. [1]
[1] Cette note de lecture nous a été transmise par la...
Il vient d’avoir 15 ans, en septembre 2008, lors de la faillite de Lehman Brothers. Ses amitiés suscitent « cette critique paradigmatique qui manque tant » à ses camarades de prépa, en « Maths sup », « futures élites scientifiques du pays dont les ébauches de conscience politique semblent sévèrement atrophiées », au point de projeter d’infiltrer la finance pour opérer un changement de l’intérieur, l’améliorer, l’humaniser.
Après le lycée Massena de Nice, il intègre l’École des Mines de Saint-Etienne, puis l’Impérial College de Londres, avec un premier stage à la Direction des risques du Crédit Mutuel, puis un second dans la filiale européenne de Tudor Investment Corporation, un Master de Probabilités et Finances et un premier poste d’analyste quantitatif pour la supervision des modèles de trading algorithmique au siège londonien d’HSBC de Canary Wharf.
Son récit personnel s’inscrit dans une série d’analyses, techniques mais parfaitement accessibles, de la crise grecque, du scandale des subprime, de l’affaire Kerviel, de celle des SwissLeaks qui met en lumière le financement du terrorisme par les clients saoudiens de HSBC, celle des Panama Papers avec la révélation de 11,5 millions de documents confidentiels…
Ses explications sont souvent glaçantes et justifient amplement sa révolte. L’argent de la City a financé l’expansion coloniale du Royaume Uni, ses guerres contre Napoléon et sa révolution industrielle. Les anciens « confettis » de l’Empire (Bahamas, Gibraltar, Jersey et Guernesey, îles Vierges britanniques et Caïman) sont devenus des paradis fiscaux, qui pratiquent l’évasion et la fraude fiscales en quantité industrielle, grâce à une large « cécité complaisante ».
Une loi sur la « séparation et la régulation des activités bancaires » a été adoptée en France en 2013, guère contraignante, d’autant qu’une part non négligeable des décrets d’application n’est toujours pas publiée.
La Hong Kong and Shanghai Banking Corporation (HSBC) est née il y a plus de 150 ans, lorsque les colons anglais choisirent le port de Hong Kong comme base pour conquérir le marché chinois. Ils se lancèrent dans le commerce de l’opium, déclenchant une guerre que les Britanniques remportèrent, obtenant la possession de la ville pour 99 ans. La banque fut créée par des commerçants impliqués dans le trafic de drogue. Elle aurait du fermer en 2012, suite aux révélations sur son implication dans le blanchiment d’argent des cartels mexicains et colombiens, mais s’en sortira avec une amende de 2 milliards de dollars, l’équivalent d’un mois de profit, inaugurant l’ère des entreprises « too big to jail » (trop grosses pour aller en prison), c’est-à-dire, au-dessus des lois.
Gérant 3 000 milliards de dollars, elle serait la cinquième puissance économique mondiale si elle était un pays. En 1997, alors que la Grande Bretagne restitue Hong Kong à la Chine, la banque déménage son siège à Londres mais décide de jouer sur les deux tableaux, en conservant le siège de ses affaires en Asie.
Jérémy Désir-Weber détaille les limites des contrôles mis en place sur le trading haute fréquence. Il faut vingt pages de descriptions à un enquêteur de l’AMF, « le gendarme de la bourse », pour décrire 20 millisecondes d’échanges et son tableur Excel est limité à un million de lignes alors qu’il doit gérer un milliard et demi d’ordres. Le droit suisse limite les amendes pour blanchiment à 5 millions de francs suisses.
« Les autorités délèguent aux banques le pouvoir de se contrôler toutes seules. »
Lors de son intégration chez HSBC, il est surtout invité « à surveiller toute attitude suspecte d’un potentiel lanceur d’alerte ! » Chargé de vérifier un algorithme avant sa mise sur le marché, il signale un nombre important de problèmes graves, un score prédictif si bas que jeter une pièce en l’air aurait été plus sûr, et refuse de donner un accord favorable. Cependant, sa hiérarchie l’obligera à modifier son rapport et d’affirmer que l’algorithme a besoin d’être en conditions réelles pour s’améliorer.
En clair, les banques sont trop grandes pour être contrôlées.
La découverte de son inutilité face à l’inertie et à l’impunité, s’effectue alors que démarre, fin 2018, le mouvement des Gilets jaunes, au départ mobilisés contre une taxe carbone qui se révélera avoir été conçue pour compenser l’allègement des cotisations patronales, et la campagne de Greta Thunberg, puis les actions du mouvement Extinction Rebellion en avril 2019, qui alimenteront sa prise de conscience écologique.
Participant, avec sa compagne, au blocage de Parliament Square, il entend pour la première fois parler du GIEC et découvre la gravité de la situation climatique. Il s’engage dans des associations désireuses « d’exploiter la puissance des données au service de l’humanité », puis décide de décortiquer toute la documentation disponible chez HSBC relative à ses engagements en matière de sustainable finance, la finance soutenable, ou finance verte, afin de rédiger un rapport, d’une cinquantaine de pages, à destination de sa hiérarchie, dont il livre ici une longue synthèse qui mérite amplement qu’on s’y attarde.
Il rappelle tout d’abord les multiples effets destructeurs de notre civilisation industrielle basée sur la croissance et les nombreuses mises en garde à ce sujet depuis le rapport Meadows en 1972, l’immense part de responsabilité des énergies d’origine fossile dans le dérèglement climatique et leur corrélation inévitable à la croissance, même lorsque celle-ci est (prétendument) verte.
Sur la base des objectifs de l’accord de Paris de la COP21, il prévient qu’un désinvestissement rapide et coordonné dans les énergies fossiles de la part des banques, s’accompagnerait d’une croissance faible, voire négative, à laquelle finance n’est pas du tout préparée, entrainant des faillites bancaires à moyen terme. L’inaction et la poursuite d’une croissance économique rapide jusqu’à l’épuisement des réserves actuelles, alors que les premiers impacts d’un pic pétroliers pourraient se faire sentir dès 2025, feraient courir le risque d’un effondrement systémique qui emporterait, à plus long terme, le secteur financier dans son ensemble.
« L’industrie financière navigue à l’aveugle concernant la crise climatique, l’intégralité de ses produits et instruments ayant été structurés sans prendre en compte leur influence sur un facteur conditionnant pourtant leur propre viabilité et, plus largement, celle des organisations économiques et sociales. »
Il démontre à ses supérieurs pourquoi les engagements de HSBC en matière de finance durable sont fragiles et comment leurs obligations vertes peuvent financer des énergies fossiles, listant les multiples faiblesses des contraintes, des évaluations, de l’ensemble des indicateurs et des méthodologies dans ce domaine.
Suite au rapport Charney, commandé par le gouvernement du président Jimmy Carter en 1979, qui confirmait le scénario du réchauffement climatique, la communauté internationale parvint, à la fin des années 1980, à un accord contraignant pour les États, contrairement à l’accord de Paris, afin de geler les émissions mondiales de GES au niveau de 1990, suivi d’une réduction de 20% en 2005, malgré les tentatives de blocage de l’industrie des combustibles fossiles. Ronald Reagan annonça ensuite un changement de paradigme et les lobbies industriels s’organisèrent contre le mouvement écologiste et la réglementation environnementale, mettant en doute la science et finançant les lobbies climatosceptiques.
Pourtant, depuis quarante ans, rien n’est venu contredire ces conclusions. Pour finir, il suggère aux dirigeants d’HSBC la mise en place d’une formation pour tous les employés sur ces sujets, la prise en compte systématique du coût énergétique à tous niveaux, esquisser des stratégies coopératives totales pour appliquer des politiques radicales de décroissance à l’échelle des groupes bancaires systémiques.
Face à l’absence de réaction de sa hiérarchie, il décide de donner sa démission et, espérant en amplifier l’écho, de la rendre public dans une lettre ouverte qui commence par ces mots : « Le capitalisme est mort. Et bien que ces terres encore vierges sur le point d’être broyées, que ces vies encore fragiles sur le point d’être noyées, ne verront peut-être jamais éclore leur lendemain, le capitalisme est bel et bien mort dans son essence, en tant que concept et force structurante de nos affects. Plus vite nous rendrons les armes avec humilité devant cette incontournable réalité, plus la vie dans sa diversité aura de chances de se régénérer. »
Seul un site internet acceptera de la publier. De désillusion en désillusion, il poursuit sa conscientisation. Si son rapport, puisqu’il espérait réformer le système, s’inscrit dans la tendance de plus en plus populaire de la colapsologie, il découvre sur le site animé par Nicolas Cazeaux, Le Partage, un article de celui-ci qui lui permet de comprendre que la catastrophe est la civilisation industrielle, que son effondrement constituerait la fin du désastre : « La collapsologie renforce l’identification toxique de la plupart des gens qui vivent au sein de la civilisation industrielle à cette culture mortifère, au lieu d’encourager leur identification au monde naturel. » Il regrette de n’avoir pas suffisamment insisté sur les énergies dites « renouvelables » qui ne font qu’alimenter la fuite en avant, ouvrant surtout de nouveaux marchés pour alimenter la croissance, et sont inefficaces à stopper le ravage.
Il comprend également le rôle central de l’État, avec ses lectures de oeuvres de James C. Scott, Marshall Sahlins et David Graeber, ainsi que d’un livre signé Désobéissance Écologie Paris, Écologie sans transition, dans lequel il lit que « L’écologie ne peut pas être un ensemble de mesures que l’on exige de l’État, puisque celui-ci a pour fonction de garantir une économie de croissance : il ne peut rien pour nous, mais peut tout contre nous. »
Dans un autre article à propos de L’Affaire du siècle, un procès climatique contre l’État, Nicolas Cazeaux explique : « Nous avons besoin de rien de moins que du démantèlement complet de la société industrielle mondialisée, de l’État, du capitalisme. Nous avons besoin d’une décroissance radicale, d’une dissolution de la société de masse au profit d’une multitude de sociétés véritablement démocratiques – fondées, donc, sur des technologies démocratiques. Ce que ni l’État ni son système judiciaire ne permettront ni n’encourageront jamais. Il va falloir se battre. »
Toujours animé par sa volonté réformiste, il rencontre, avec d’autres anciens élèves, la direction de l’École des Mines de Saint-Etienne et participe pendant un an à l’élaboration d’un module qui sera finalement rejeté. Puis il accepte de comparaitre comme expert au procès d’une douzaine d’activistes suisses poursuivis pour avoir occupé les locaux du Crédit Suisse dans le cadre d’une manifestation non-violente et festive. Une fois déconstruits les éléments de langage de la banque, il affirme que l’action directe et la désobéissance civile sont les seules solutions pour alerter l’opinion publique et que la seule façon pour les banques d’infléchir positivement leur politique écologique serait « un auto-démantèlement ».
Le juge acquittera les activistes, considérant que leur action se justifiait au vue de l’urgence climatique, invoquant l’état de « nécessité licite ».
En conclusion, il invite à « se réapproprier les conditions de sa propre subsistance en réunissant les savoir-faire permettant de s’émanciper de ce système », « d’intensifier et relier entre elles les alternatives citoyennes et réseaux d’entraides », « adopter, développer, enrichir, en complément, une approche offensive, en s’attaquant au coeur du système », « identifier les fragilités des institutions et infrastructures – énergétiques, industrielles, pétrochimiques, financières, etc – responsables du désastre écologique et humain en cours, impossibles à réformer, puis encourager, voire participer à leur démantèlement ».
Évidement son cheminement intellectuel est un peu plus complexe et s’il nous en livre toutes les étapes, nous n’avons pu les rapporter en détail. Nous espérons toutefois être parvenu à en restituer les grandes lignes sans trop les dénaturer.
Jérémy Désir-Weber réalise une excellente synthèse des enjeux écologiques actuelles, ainsi qu’un brillant et glaçant exposé sur l’emprise des institutions financières sur notre système économique et industriel, vulgarisant des mécanismes financiers particulièrement complexes. Tout est dit. Ce livre aidera les personnes « souffrant de dissonance cognitive entre leur travail et leurs valeurs » à « résister aux fausses solutions ».
« Que ce soit par la parole, par l’écrit, par le blocage, par l’autonomie, par l’entraide, par la démission, par le sabotage : faisons sauter la banque. »
FAIRE SAUTER LA BANQUE
Le rôle de la finance dans le désastre écologique
Jérémy Désir-Weber
250 pages – 15 euros
Éditions Divergences – Paris – Septembre 2020
www.editionsdivergences.com
Jérémy Désir-Weber a aussi fondé, avec sa compagne Mathilde, l’association « Vous n’êtes pas seul », pour conseiller et soutenir toutes celles et ceux qui souhaiteraient « participer à l’offensive écologique depuis leur position professionnelle ».
[1] Cette note de lecture nous a été transmise par la Bibliothèque Fahrenheit 451.
Intelligence artificielle : l'illusion d'un monde meilleur
Par
Thierry LEDRU
Le 23/07/2021
Vraiment pour moi, cet article est une merveille. J'y retrouve beaucoup des thèmes que j'ai évoqués ici au sujet de l'écomodernisme mais dans cette interview, on y trouve des exemples concrets, vécus par une personne qui y a cru et qui en est sorti. Qui en est sorti pour se servir de ces compétences dans une lutte indispensable.
Remarquable.
« Pour constater que l’Intelligence Artificielle est très dangereuse, il suffit de regarder dans le passé »
En 2019 et 2020, on a été amené à entrainer des modèles de détection d'occupation illégales des sols à partir d'images satellites pour des collectivités territoriales puis l’État. Ce qui pourrait typiquement servir à détecter et traquer par exemple des ZAD pour les évacuer... Entre la surveillance et la rationalisation j'ai perdu la foi dans l'utilisation de mes connaissances scientifiques pour l'amélioration des services publics. On peut penser que cela concerne des politiques récentes, la vérité c'est qu’on utilise rarement la technique pour faire plaisir au « bas peuple ».

7 avril 2021 - Matthieu Delaunay

Envie d’une vraie déconnexion ? Évadez-vous avec notre bande dessinée !
- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France
Après 3 ans de missions dans l’énergie et le secteur public, Romain Boucher, ingénieur, mathématicien et statisticien a démissionné de son poste très bien rémunéré de Data Scientist dans une entreprise de conseil, pour alerter sur les ravages écologiques et sociaux des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle. Diplômé de l’École des Mines et d’un master en maths appliquées et statistiques, il est devenu membre de la jeune association « Vous n’êtes pas seuls » afin d’accompagner les lanceurs d’alerte et prévenir la population sur la façon dont la technologie est utilisée pour traquer les citoyens et réduire les moyens du Service public. Aujourd’hui, il nous explique son parcours, de la fast Track du Consulting for good aux potagers corses. Propos recueillis par Matthieu Delaunay.
LR&LP : Qu’est-ce qui vous a amené à exercer le métier de data scientist, « job le plus sexy du 21ème siècle » d’après l’illustre Harvard Business Review ?
Comme j’étais bon étudiant en mathématiques, après une classe préparatoire à Louis le Grand, je suis rentré à l’école des Mines de Saint-Étienne où j’ai fait une spécialisation en maths appliquées et en statistiques et sciences des données. Toutes les branches de l’industrie sont de plus en plus demandeuses de data scientists pour implémenter des modèles statistiques et rationaliser.
J’étais emballé par cette possibilité d’utiliser les maths pour prévoir ce qui va se passer dans l’avenir, détecter automatiquement des évènements etc. Pour un étudiant qui a toujours vu les maths de façon abstraite, lui dire que son métier sera utile pour améliorer des choses dans le secteur public, servir l’intérêt général et autre, c’est séduisant.
Ce mythe était déjà bien installé à mon arrivée en école d’ingénieur et je n’avais pas le recul que j’ai aujourd’hui sur la publicité qui est faite autour de la réappropriation de la technique. Après un Master pour approfondir le côté maths et statistiques dont je suis sorti en 2017, j’ai foncé vers le métier de consultant, comme beaucoup d’autres étudiants avec moi.

Romain Boucher
LR&LP : Qui recrute des ingénieurs mathématiciens et statisticiens ?
Je ne voulais pas m’enfermer dans un secteur en particulier, ni aller dans un grand groupe, ni faire de l’argent dans la finance ou l’assurance qui proposent des salaires exorbitants en 3-4 ans.
Je voulais faire des choses techniquement satisfaisantes et qui amélioraient les transports, la santé, le monde de l’énergie via les smart grids (réseau électrique intelligent pour améliorer la consommation et la production électrique, ndlr) …
Je suis donc allé chez Sia Partners, un cabinet de conseil à l’organisation matricielle comprenant différentes unités de compétences avec parmi elles des consultants data scientists. Après 18 mois dans l’énergie et la distribution d’électricité, je me suis tourné vers l’administration publique qui commençait à lancer des appels d’offres très techniques pour mettre en place des modèles écologiques, de transport, de détection des fraudes, etc.
En quelques mois, je suis devenu un des responsables pour répondre aux appels d’offres de data sciences dans le secteur public et mener à bien les missions gagnées. Techniquement, c’était à la pointe, donc c’était très satisfaisant. Nous travaillions à « l’état de l’art », c’est-à-dire qu’on utilisait les modèles les plus performants d’après le consensus scientifique.
LR&LP : Qui vous fournit ces modèles ? Pouvez-vous nous dire un mot sur votre métier ?
Un consultant data scientist passe 50 % de son temps à « mettre les mains » dans le code et l’autre 50 % à l’expliquer au client. Pour résumer : tous les mois, un nouveau modèle est mis au point par la recherche, publique ou privée.
Le data scientist a pour rôle de faire de la veille sur ces nouveaux modèles établis par la recherche, notamment par les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Apple, Microsoft, ndlr). Ensuite, il décortique ces modèles dont il utilise le canevas.
Une fois le modèle choisi et agencé, il récupère les données du client, les nettoie, les traite et les utilise pour ré-entrainer le modèle. Si le modèle du client est de détecter des chats siamois en France alors que le modèle de Google que le consultant a identifié a été entrainé pour détecter des rottweilers aux États-Unis, il va falloir le refaçonner.
LR&LP : Donc vous voilà un ingénieur heureux, qui fait des choses très gratifiantes intellectuellement, mais aussi financièrement. Quels sont les salaires dans ce milieu ?
C’est très bien payé. Je suis rentré à 44 000 € la première année et au bout de trois ans je gagnais 60 000 €. Dans la finance, au bout de trois ou quatre ans, un analyste quantitatif peut même toucher jusqu’à 200 000 € par an.
LR&LP : Que s’est-il passé ensuite ?
J’ai réalisé différentes missions passionnantes intellectuellement. Pour le compte de la DGCCRF (Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes, NDLR). Nous avons élaboré un modèle de détection des faux avis sur le web.
Je pensais que la DGCCRF avait l’objectif de montrer que les GAFAM ne faisaient pas bien leur travail de surveillance afin de leur infliger une amende, mais non : c’était simplement pour dire qu’ils faisaient de la détection de fraude.
Au bout d’un moment on se rend compte que les types de mission qui reviennent sont des missions de surveillance et de rationalisation d’effectifs.
Pour l’Agence française de la biodiversité, dont une des fonctions est de contrôler les cours d’eaux, 2 000 agents sont sur le terrain pour faire des contrôles. Comme l’Agence trouvait que, 2 000, c’était trop, elle a lancé un appel d’offre pour un modèle statistique destiné à mieux cibler ces contrôles.
Le modèle n’était pas là pour dépolluer plus ou éviter des pollutions, il avait juste vocation à rationaliser l’effectif ! L’objectif n’était pas de trouver plus de pollution, mais autant, avec moins d’inspections !
Ma conscience commençait à s’éveiller. Même quand on pense mettre la technique au profit de ce qui nous tient à cœur, on voit que, derrière, se cache souvent quelque chose d’ignoble. Et ça se répète. La moitié des missions sont à l’avenant.
La plus technique que j’ai faite était pour un organisme de la Sécurité sociale qui a des téléconseillers qui répondent tous les jours au téléphone à des associations. La Sécurité sociale souhaitait qu’on entraine leur propre modèle de reconnaissance vocale et de compréhension des intentions au téléphone.
En d’autres termes, concevoir un robot qui répondra aux questions de bénévoles, souvent âgés, qui appellent pour demander une aide ou un renseignement. On nous a demandé de tout faire en open source, donc c’était très technique et intéressant.
On a réussi, et avons créé ce robot répondant aux questions les plus récurrentes pour soulager les pics d’appels de janvier et septembre pendant lesquels la Sécurité sociale faisait habituellement appel à des CDD de 3 mois.
LR&LP : Est-ce que vos missions coûtent cher ?
De façon générale, un consultant coûte environ 1000 € la journée. Pour le secteur public, les missions sont peu chères, mais pour les cabinets qui les réalisent, c’est une image de marque incroyable. Donc indirectement c’est très rentable.
Nous ne sommes pas dans les ordres de grandeurs scandaleux de missions comme celle de McKinsey qui a organisé la campagne de vaccination. Les enveloppes excédant rarement 100 000 €, c’est vite rentable pour l’Administration publique. La Direction de la Transformation Publique fait des appels à projets dans de nombreuses administrations, qui en retour proposent des idées, que la Direction sélectionne ou pas.
Globalement, ce sont souvent les projets de rationalisation qui sont retenus et financés, ce qui permet de préparer le terrain des coupes budgétaires. Techniquement, c’est passionnant, et j’étais bluffé de ce qu’on arrivait à faire, mais en voyant le résultat on se rend compte que ça supprime avant tout les moyens du Service public.
On nous demandait de réaliser de belles présentations pour montrer à la Transformation publique combien on économisait. La logique d’amélioration du service public n’existait plus.
Et puis, en 2019 et 2020, on a été amené à entrainer des modèles de détection d’occupation illégales des sols à partir d’images satellites pour des collectivités territoriales puis l’État. Ce qui pourrait typiquement servir à détecter et traquer par exemple des ZAD pour les évacuer…
Entre la surveillance et la rationalisation j’ai perdu la foi dans l’utilisation de mes connaissances scientifiques pour l’amélioration des services publics. On peut penser que cela concerne des politiques récentes, la vérité c’est qu’on utilise rarement la technique pour faire plaisir au « bas peuple ».
LR&LP : Et puis vous vous retrouvez en septembre 2019, sur une île de Venise privatisée pour un séminaire qui regroupe tous les consultants du monde. Là on vous fait une annonce importante…
Ça a été la goutte de trop. Le PDG, Matthieu Courtecuisse, libéral jusqu’au bout des ongles, nous a annoncé qu’après avoir pensé uniquement au profit pendant 20 ans, l’heure était venue d’avoir un but et une nouvelle campagne marketing autour du concept du Consulting for good.
1 500 personnes sortent enthousiasmées de ce séminaire, ravis à l’idée de faire du green washing. Je me doute que ça va être du vent jusqu’à ce qu’on trouve de quoi remplir cette coquille vide, mais au bout de quatre mois, il n’y avait toujours rien. Pourtant les signatures, la charte graphique et les présentations avaient été modifiées pour valoriser cette nouvelle démarche. J’étais sidéré.
Des collègues commençaient à être convaincus eux même : « De l’argent va pouvoir se faire sur la transition écologique, il va nous falloir prendre une part du gâteau, autant que ce soit nous plutôt que les autres… »
À cette époque, je travaillais beaucoup avec le Directeur général adjoint, David Martineau, et ne manquais pas de lui parler de mes doutes. Il me répondait : « Je sais qu’il n’y a rien, mais on a besoin de gens comme toi, rebelles et proactifs, pour que cette démarche porte ses fruits. ».
Concrètement, Consulting for good, c’est faire des bilans carbones, pousser le chemin vers l’hydrogène et les voitures électriques, un point c’est tout. Donc rien de radical pour lutter contre la crise écologique ! Quelques-uns se sont fait avoir, la plupart sont partis en silence.

An open pit lithium mine – Credit: UNC Chapel Hill
Lire aussi : Le plus vieux désert du monde meurt pour les batteries de nos voitures « vertes »
LR&LP : Vous décidez de partir en alertant davantage, c’est d’ailleurs l’objet du rapport que vous rendez public.
Je ne voulais pas rester plus de trois ans, sinon la machine aurait été inarrêtable. Très vite on peut gagner 100 000 € et ne plus toucher le sol. J’avais beaucoup d’argent de côté et aucune raison d’en vouloir plus.
Je voulais écrire une longue lettre à tous les gens de Sia Partners pour qu’ils comprennent pourquoi ce départ, assez inopiné pour quelqu’un en fast track, sur la voie royale pour monter très haut, très vite.
Quand, en janvier 2020, j’ai annoncé ma démission à David Martineau, celui-ci a d’ailleurs cru à une plaisanterie, ne voulant pas y croire. Et puis, on a parlé de l’hypocrisie du consulting for good et du fait que je ne voulais plus être en désaccord avec mes valeurs.
Je n’ai finalement pas écrit cette lettre, car le temps m’a manqué avant de quitter mon poste en mars, mais me suis remis à lire beaucoup et ce projet de lettre est devenu un début de rapport.
J’en ai achevé la rédaction fin 2020, après avoir pris quelques mois de vacances et passé notamment plusieurs semaines en Corse dans une ferme pour mettre les mains dans la terre. J’ai découvert là un autre rythme de vie qui m’a fait beaucoup de bien.
LR&LP : Comment expliquez-vous la fascination qu’exerce vos métiers, la technique et la technologie sur le public en général ?
Qui est encore fasciné et qui commence à ne plus l’être ? Les gens d’une vingtaine d’années qui se posent des questions sur ce qui se passe sur le plan écologique commencent à comprendre que le confort ne va pas aller en s’augmentant.
Quant à ceux qui ne sont pas politisés, ils vont le devenir par la force des choses. Pour répondre à votre question, il y a ce matraquage depuis l’enfance, cette propagande qui nous dit que « le progrès, c’est bon parce que ça permet de lutter contre la mort ».
C’est l’argument numéro 1 qui ne remet jamais en question ce que le progrès technique génère comme syndromes, comme maladies de civilisation (cancer, stress et dépression, pollution). On dit toujours qu’avec le Progrès, on sauve plus de vies qu’on en supprime, comme Amazon qui est supposé créer plus d’emplois qu’il n’en détruit. Sauf qu’il faudrait commencer par mesurer tout ça !
Cette propagande marche bien, tout simplement parce qu’elle est au service des intérêts financiers. Même par rapport aux enjeux écologiques, on arrive à faire passer le message que c’est avec plus de technologie qu’on va résoudre le problème.
Les puissances d’argent n’ont donc aucun souci à se faire ! Sauf que cet horizon dessiné par la technique se fissure lentement. Les 15-20-25 ans commencent à le comprendre.
LR&LP : Vous semblez très optimiste sur cette politisation des masses.
Il faut qu’il y ait des conséquences concrètes sur la vie des gens pour que cette politisation accélérée se produise. Or, je pense que c’est ce qui va arriver. On le voit au niveau mondial : il y a rarement eu autant d’insurrections simultanément, je pense par exemple aux mouvements sociaux actuels en Inde, dont l’ampleur semble inégalée.
En France, beaucoup d’étudiant.es n’ont plus à manger, et ne peuvent pas retrouver de travail. Certain.es se jettent par les fenêtres… Ce qu’on vit est impensable ! Dès qu’il y aura de nouveau des espaces de régénérescence de la puissance collective, cette bouffée d’oxygène que le gouvernement fait en sorte de retarder au maximum, les gens vont se politiser.
La crise actuelle va laisser évidemment des séquelles. L’espoir, il n’y a guère de raisons d’en avoir sur quoi que ce soit. Je pense que nous sommes de plus en plus nombreux à avoir conscience que ce qui est arrivé avec le COVID-19 n’est pas grand-chose par rapport à ce qui aurait pu se passer, et ce qui risque de se passer dans un avenir proche.
La tournure que prennent les choses sur le plan sécuritaire et autoritaire n’est pas réjouissante. Et puis avec les élections qui vont arriver en 2022 en France, le gouvernement a tout intérêt à garder « ça » le plus calme possible, même si ça va être très difficile pour lui.
Pour revenir sur la politisation accélérée, l’exemple des Gilets Jaunes a été ahurissant. Voilà des centaines de milliers de personnes désabusées qui ont en quelques semaines, pris à bras-le corps leur destin politique.
LR&LP : Puisque vous parlez politique, pensez-vous que le monde politique et scientifique soit volontairement aveugle ?
Pour les scientifiques, je pense que c’est partagé car j’en ai vu de différentes sortes. Ce qui est sûr, c’est qu’on peut arriver à haut niveau sans nécessairement remettre les méfaits de la technique en question.
Des pontes de l’IA dans les instituts de recherches sont convaincus de l’intérêt qu’elle représente. Sont-ce des partisans du Trans humanisme ou du progrès technique à l’infini pour autant, je ne le pense pas. Ils ne prennent pas de recul car ils sont les meilleurs dans ce qu’ils font et donc n’ont pas besoin de remettre ça en question.
Pour les responsables politiques, je pense que cette cécité est volontaire. Ils savent ce qui se passe depuis des années.
Emmanuel Macron qui dit qu’on a besoin « de jeunes qui veulent devenir milliardaires », sert tout ce qui a de plus capitaliste dans l’État. C’est ce qui lui a permis d’arriver là où il est semble-t-il.
Est-ce que, quand il se couche, il se dit que le projet de croissance verte est une belle manœuvre ou en est-il convaincu ? Au fond, la différence importe peu puisque les faits, dramatiques, sont là.
LR&LP : Peut-on réellement changer le système de l’intérieur ?
Il y a ce discours récurrent, et que j’ai pu tenir un temps : « Si je n’y vais pas, quelqu’un d’autre va y aller, et je sais que je vais faire mieux car, moi, je suis de gauche ». Je me suis confronté aux limites du réel, et ce que j’essaie de dire dans ce rapport c’est que, malgré toute la bonne volonté qu’on y met, structurellement, ça ne changera pas.
Ce n’est ni un problème d’idées ni d’individus, puisqu’il y a des limites structurelles à ce qu’on peut faire à l’intérieur d’un système comme le capitalisme.
Je n’ai pas eu la démarche de faire monter le rapport en interne (contrairement à Jérémy Désir qui a démissionné de HSBC) parce que je voulais démissionner rapidement et aussi parce que Sia Partners n’est pas une entreprise d’importance systémique qu’il faut absolument pointer du doigt, même si elle grossit de plus en plus.
Ce que je montre, c’est l’envers du solutionnisme technologique et le fonctionnement des cabinets de conseil. Dans les deux cas, nous voulions montrer que ce n’est pas en restant indéfiniment à son poste qu’on peut faire changer les choses.

Lire aussi : « La démission publique d’un cadre d’HSBC expliquée dans une lettre ouverte à l’humanité »
LR&LP : Puisqu’on ne peut rester à l’intérieur pour avoir une vie décente et changer le système, et que dehors le chômage gronde, que fait-on ?
Il y a l’association VPNS, Vous n’êtes pas seul (rires, ndlr) ! Plus prosaïquement, on peut aussi trainer des pieds et garder son salaire sans travailler. Ce n’est pas facile à faire mais c’est possible. Un ami l’a fait dans une grande banque et a négocié finalement une rupture conventionnelle.
Chez VNPS nous souhaitons utiliser la situation professionnelle d’une personne, qui pensait pouvoir changer le système mais qui s’est heurtée à un plafond de verre, pour lui dire de faire imploser les choses par une démarche de lanceur d’alerte.
Pour l’heure, nous touchons des salariés de grands groupes, des consultants comme des personnes en ONG. Si demain quelqu’un nous contacte parce qu’il travaille dans une usine de LBD, on va réfléchir à ce qui peut être fait sans mettre la personne en danger.
Mais on ne va pas se battre qu’avec des idées, il nous faut passer à des stratégies structurelles plus importantes. Je ne crois pas non plus qu’il faille sortir du système pour le détruire. À mon sens, il faut rester dans l’adhérence pour attirer des éléments du système et construire des choses qui vont le corroder.
La question qui se pose, c’est combien de personnes, et comment ? Nous poussons un mode d’organisation basé sur l’« archipélisation », comptant sur l’entraide pour faire avancer les luttes que nous portons avec nos proches. On réfléchit en faisant et on fait en réfléchissant. La question d’échelle sera fondamentale.
LR&LP : 1,4 milliards de smartphones sont vendus chaque année. Que dire à une personne qui pense, et je caricature volontairement, qu’on va planter des arbres grâce à des applis ?
Puisqu’on les gave avec la « décarbonation » et « la lutte contre le réchauffement », notions parfaitement intégrées dans la démarche néolibérale, les gens n’ont pas conscience que les ravages écologiques sont déjà derrière nous.
En intégrant ça, on comprend que ces catastrophes sont concomitantes avec l’essor des sociétés industrielles et la complexification des sociétés dites développées. On a beau dire que la technique nous fait vivre un peu plus longtemps en bonne santé, on ne se penche pas sur les conséquences que cette technique et cette technologie produisent au niveau écologique.
L’artificialisation des sols, l’extractivisme, l’exploitation du vivant et des populations humaines n’ont été possibles que par une chose : le développement et l’utilisation de la technique.
Nous avons construit des sociétés hiérarchisées, verticales et complexes techniquement. On n’a plus besoin de la prospective pour dire que la technologie, l’Intelligence Artificielle, tout cela est très dangereux : il suffit juste de regarder dans le passé. Tout simplement.
LR&LP : Comment démystifier les promesses technologiques, par exemple sur le volet médical, agricole et en termes de transport ?
On nous dit que la médecine nous permet de vivre un peu mieux, un peu plus longtemps. Mais vivons-nous plus heureux ? La question mérite d’être posée. Il y a 10 000 ans, il y avait certes beaucoup de mort-nés, mais ceux qui survivaient à la deuxième année vivaient au-delà de 60 ans d’après les récentes recherches anthropologiques.
Ils avaient sans doute moins de culture et de bijoux technologiques mais n’ont pas développé d’outils leur permettant de détruire le vivant comme nous le faisons. Je suis convaincu qu’il y a davantage d’entraide que de compétition pour la survie de l’espèce. C’est d’ailleurs tout l’objet du livre de Pierre Kropotkine.
Sur un plan agricole, avec l’IA, les OGM ou autre, le fantasme de faire émerger une technologie qui nous permettra de toujours trouver des moyens de nous alimenter, passe moins bien il me semble.
Alors bien sûr, une start up qui fait des steaks d’insectes, a levé 300 millions d’euros récemment. Les gens sont contents, puisque ça va rapporter beaucoup d’argent, mais ça ne me semble pas toucher la personne moyenne qui volontairement choisirait de s’alimenter avec des produits ultra transformés et technicisés plutôt que naturels.
Et puis il y a le forçage génétique, qui est le fait d’imposer des gênes dominantes chez certaines espèces de butineurs et autres, mais dont les gens ignorent tout, alors que cela me paraît effrayant.
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On ne fera pas mieux que ce qui existe déjà. Le vivant a des centaines de millions d’années d’évolution. Un système ultra rationalisé balisé par l’être humain ne pourra le dépasser.
Quant à l’argument des 8 milliards d’humains qui ne peuvent être nourris que grâce aux OGM, à l’IA et au forçage génétique, même si nous sommes une espèce extrêmement invasive – avec quelques-uns plus destructeurs que d’autres -, il est aujourd’hui reconnu qu’une agriculture raisonnée permettrait de nourrir ces personnes.
On nous promet une agriculture 4.0 avec des drones pour nous dire où arroser, récolter ou soigner, mais la plus efficace, c’est la plus petite parcelle sans monoculture et qui se rapproche le plus du milieu naturel.
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Enfin, concernant le transports et l’énergie, quelle est la question ? Est-ce qu’on a envie de continuer à se déplacer autant ? D’avoir des avions, des TGV, d’aller à l’autre bout du monde en aussi peu de temps ?
Les gens vont sans doute dire oui, parce que ça aura fait partie du confort qu’on aura eu pendant une brève période de l’humanité, de la même façon qu’avoir accès à internet a été fabuleux.
Mais je crois qu’il faut se rendre compte que certaines choses ne sont pas durables et qu’il vaut mieux réagir maintenant. Sinon, je pense envisageable que cette prise de conscience se fasse suite à des drames humains indicibles.
La période me semble donc propice pour tirer à l’échelle locale les conséquences d’une fausse croyance : celle d’avoir cru pendant des siècles que le temps, c’était la technique.
Propos recueillis par Matthieu Delaunay. Journaliste, auteur, voyageur au long cours, Matthieu Delaunay contribue régulièrement à La Relève et La Peste à travers des entretiens passionnants, vous pourrez le retrouver ici.
7 avril 2021 - Matthieu Delaunay
