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  • Jarwal le lutin (tome 1, chapitre 1).

    CHAPITRE 1

     

    Jarwal savait que les trois enfants allaient monter vers le Lac Vert. Il connaissait tout de leurs vies. C’était le grand jour. Sa mission allait prendre son envol. Tous ses compagnons disparus vivaient en lui et il devait trouver des esprits attentifs qui écouteraient l’épopée du Petit Peuple. Il sentait battre son cœur avec une énergie folle, comme si l’importance du jour avait trouvé en lui un réceptacle sans fond et que l’écho y rebondissait inlassablement. Malgré sa sagesse et son grand âge, malgré toutes ses expériences et ses aventures, malgré cette maîtrise des phénomènes intérieurs, l’échéance du jour l’emplissait de flots d’émotions chaotiques. L’impatience joyeuse et l’inquiétude sourde, l’euphorie lumineuse et le doute versatile. 

    Il s’installa au pied d’un rocher erratique, ajusta son large chapeau de lutin et ferma les yeux. Entrer dans le calme, laisser tomber dans les tréfonds intérieurs tous les tourments fabriqués et laisser la vie se faire.

    Confiance, patience et sérénité.

     

     

     

    Les trois enfants s’enfoncèrent dans la forêt. Le silence les couvrit mais Léo, le plus jeune ne restait guère longtemps sans parler.

    « Marine, on peut aller jusqu’au sommet cette fois ?

    -Oui, aujourd’hui, on y va, j’ai préparé à manger. On rentrera ce soir.

    -Tu vois Léo, je t’avais dit ! s’enthousiasma Rémi. Avec Marine, on peut aller au bout du monde. C’est ça une vraie grande sœur. »

    Les jeux habituels se mirent vite en place sous la houlette de Marine,  organisatrice et chef incontesté du trio. Elle était leur guide, celle qui connaissait tous les mystères de la forêt, les lieux enchantés, les chemins secrets, celle qui savait reconnaître les êtres magiques et communiquer avec eux dans des langues inconnues. Sa chambre regorgeait de livres, elle dévorait tout ce qui avait jailli depuis la nuit des Temps dans les esprits enflammés des conteurs de légendes.

     

    « Venez ici, lança-t-elle à ses frères qui couraient entre les arbres. J’ai entendu une drôle de musique, là, vers ce gros chêne. »

    Les deux garçons, immédiatement calmés, rejoignirent Marine qui se dirigeait vers un bloc solitaire, couvert de mousse.

    « C’est peut-être les restes d’un ancien pilier du temple qui avait été construit ici par les Darmiens.

    -Et c’était où la musique que tu as entendue ? murmura Rémi.

    -Je ne sais pas, faisons le tour, » répondit-elle en posant délicatement une main sur la roche anguleuse. 

    Les deux garçons se calèrent dans les pas de Marine qui scrutait le sol. Un peu inquiet, Léo, discrètement, demanda à son grand frère.

    « C’était qui les Darmiens ?

    -J’en sais rien moi, c’est Marine qui sait ça.

    -Et où qu’ils sont ?

    -Mais je n’en sais rien, je te dis !

    -Chut, taisez-vous, coupa Marine, j’entends quelque chose. »

    Elle se baissa, avança accroupie et parmi les herbes grasses, glissa les mains. Elle en ressortit un superbe escargot.

    « Voilà notre musicien ! » annonça-t-elle rayonnante.

    Léo dont les yeux en amande illuminaient son visage d’un sourire perpétuel ouvrit des billes grosses comme des calots et s’exclama :

    « Mais c’est pas un musicien, c’est un escargot !

    -Mon pauvre Léo, tu as encore beaucoup de choses à apprendre, soupira Marine en dodelinant de la tête. Tu as devant toi un des musiciens du temple des Darmiens. Et cette superbe coquille est également une conque, c’est elle que j’ai entendue tout à l’heure.

    -C’est quoi une conque ? interrogea Rémi qui grattait sa tignasse hirsute d’un air éberlué.

    -Un coquillage. Les Darmiens étaient un peuple de marins et ils utilisaient de très gros coquillages pour s’envoyer des messages ou pour égayer les fêtes.

    -Des marins, ici, sur la Grande Montagne, dans les Alpes ? Qu’est-ce qu’ils faisaient là ?

    -Mon cher petit frère, si tu lisais davantage, tu saurais qu’il y a des millions d’années, la Terre était pratiquement recouverte par les Océans. Tous les continents n’étaient pas encore apparus. Les Darmiens naviguaient déjà à cette époque et ils ont aperçu un jour le sommet de la Grande Montagne qui dépassait des eaux. Il y avait très peu de terres émergées et les marins les exploraient toutes systématiquement. Ils ont accosté et ils ont fondé une ville. Ce bloc n’est pas qu’un simple rocher, c’est sans doute un morceau de temple ou de rempart.

    -Et qui c’est lui ? s’enquit Léo en s’approchant de l’escargot musicien.

    -Ah, c’est une histoire terrible. Un jour, un autre navire est arrivé, un peuple que les Darmiens n’avaient jamais rencontré. Les Froggs. La peau de ces marins était jaune. Ils ont demandé aux Darmiens s’ils pouvaient accoster pour réparer leur navire qui prenait l’eau, ils avaient essuyé une tempête effroyable, plusieurs marins étaient tombés à la mer, ils étaient épuisés. Mais les Darmiens ont eu peur que ces marins inconnus ne veuillent ensuite les voler ou même les chasser de la Grande Montagne. Ils étaient nombreux. Alors le chef des Darmiens, Daegon, a donné l’ordre de les repousser. Le combat a été vite achevé. Les Froggs n’étaient pas en état de lutter. Ils se sont enfuis et à quelques encablures leur chaman ou leur sorcier si vous préférez s’est juché sur la proue et a hurlé :

    « Moi, Daryabakir, grand chaman du peuple des Froggs, je vous maudis. Que les forces des ténèbres fassent de vous un peuple rampant. »

    Le navire s’éloigna et sombra sûrement quelques jours plus tard car on n’entendit plus jamais parler d’eux. Quant aux Darmiens, pendant des siècles et des siècles, générations après générations, ils se sont transformés jusqu’à devenir ceci. »

    Marine tendit sa main sur laquelle l’escargot tentait une fuite timide.

    « Un peuple rampant, voilà les Darmiens d’aujourd’hui. Et tous les vers de terre, limaces et escargots qu’on pourrait trouver par ici appartiennent sans doute à ce peuple maudit.

    -Mais comment tu fais pour les reconnaître, interrogea Rémi, estomaqué par les connaissances de sa sœur.

    -Je t’ai déjà dit Rémi qu’il faut lire tous les jours si tu veux apprendre mais pas tes bandes dessinées ridicules, sacré bon sang, des vrais livres, des grimoires, des légendes, des épopées, des quêtes magiques ! Ces livres-là contiennent beaucoup plus de choses que ce qu’on croit. Il faut savoir écouter entre les lignes. Tous ces personnages mythiques sont éternels et leurs esprits virevoltent au cœur des mots. Ça se lit avec le cœur et pas qu’avec la tête.

    -Je comprends rien, murmura Léo.

    -Moi, non plus, avoua son grand frère.

    -Pfff, vous me faites pitié, tiens, on dirait vraiment deux ignares. J’essaie de

    vous faire comprendre que certains livres se lisent avec de l’amour. C’est comme ça que les personnages vous racontent bien plus de choses que ce que l’écrivain a bien voulu vous dire dans son histoire.

    -Ouais, tu imagines quoi !

    -N’importe quoi Rémi, je n’imagine pas, contesta vivement Marine, j’ai longtemps travaillé pour arriver à ça et si tu lisais au moins l’Odyssée d’Ulysse, tu verrais que tout ce que je dis est exact. Autrefois, les sorciers, les druides, et tous les magiciens pouvaient changer des hommes en pierre, en statue, ou en cochon !

    -Ah, ah, en cochon, s’esclaffa Léo.

    -Oui, parfaitement, repris Marine excédée par les doutes de ses frères. Tout ça est vrai et authentifié par les plus grands spécialistes. Et moi, un jour, je serai la plus grande spécialiste du monde.

    -Ouah, la plus grande spécialiste du monde, dis donc, tu vas être vachement célèbre alors ! s’exclama Rémi.

    -Ben, oui, bien sûr, qu’est-ce que tu crois, c’est sérieux tout ça, ajouta Marine, dédaigneuse. Je ne fais pas ça pour m’amuser, c’est du travail toutes ces recherches.

    -Oui, bon, ça va, ne t’énerve pas. Nous aussi, on veut bien apprendre. Mais, bon, c’est mieux si tu nous racontes.

    -Et bien, commencez déjà par arrêter d’être sceptiques. Sinon, c’est certain que les esprits des livres ne vous enseigneront jamais rien.

    -Je veux bien moi, mais je ne sais pas qui c’est ces tiques, avoua Léo, piteusement.

    -Sceptiques, bougre d’ignorant. Ça veut dire que tu ne veux pas croire ce que je te raconte.

    -Ah, ben, si moi je veux bien, elles sont chouettes tes histoires.

    -Et bien, depuis que je vous en raconte, il serait temps que vous compreniez que c’est du sérieux.

    -Bon et tu peux nous dire pourquoi cet escargot Darmien joue de la musique ? demanda Rémi.

    -C’est une complainte qui doit raconter la tragédie de ce peuple et la nostalgie du temps passé.

    -Ben, en même temps, ils n’avaient qu’à accueillir les Froggs aussi et ça ne serait pas arrivé.

    -Et oui mais la peur fait commettre bien des bêtises. Et quand on s’intéresse un peu à l’histoire de l’humanité, c’est pas les exemples qui manquent.

    -Ah oui alors, ils sont forts les adultes pour se taper dessus dès qu’ils ont peur. A l’école, on a travaillé sur les deux guerres mondiales. Quelle boucherie.

    -Tu me raconteras Rémi ? demanda Léo, intéressé. On en a causé aussi à l’école et ça m’intéresse.

    -Ouais, si tu veux mais c’est pas joli, joli.

    -Sûr que mes histoires sont moins terribles que celle-là, finit Marine en reposant l’escargot dans l’herbe. Allez, en route, faut qu’on avance si on veut arriver au sommet. J’ai dit à maman qu’on rentrerait en fin d’après-midi. »

     

    Ils reprirent le chemin.  

     

    A travers les dentelles des résineux impassibles, des coulées de soleil tombaient en rayons flamboyants. Ils s’amusaient à courir de l’un à l’autre en imaginant qu’ils ne devaient pas rester trop longtemps dans l’ombre dévoreuse. La lumière les sauvait des noirceurs cannibales. Rémi disait que des monstres anthropophages les guettaient dans les replis des pénombres. Seule la lumière céleste dispensait les refuges salvateurs. Marine ajoutait, en grande scientifique, que la vie végétale montait vers l’astre pour montrer aux humains la voie à suivre. La Terre était l’ancrage, le Ciel était l’aimant. On ne pouvait échapper à l’attraction de la Terre, on se devait d’apprendre à vivre avec elle, à la connaître, la comprendre, la respecter mais le Ciel, pour sa part, créait une attirance, un désir d’éveil, une évolution spirituelle. C’est pour ça qu’ils aimaient tant monter vers les sommets. Les montagnes établissaient un point de jonction. Les pieds au sol, la tête en haut.

     

    Ils s’arrêtèrent à l’orée d’une clairière.  

    « Bon, voilà, vous connaissez la méthode. Cherchons chacun une pierre plate. »

     

    La trouée de verdure était un passage obligé mais dès leur première venue en ce lieu gorgé de soleil, Marine avait imposé une traversée toute particulière. Les garçons se souvenaient bien de ses explications.

     

    « Il y a trop de lumière pour nous ici, les rayons solaires sont trop éblouissants, on n’a pas encore la capacité à en supporter autant. Il n’y a que les Anciens Sages qui savent en user. Nous, on risque d’en ressortir aveuglés. C’est trop puissant, vous comprenez. La lumière peut aussi être un danger quand on ne sait pas la recevoir. Certains se sont crus prêts et sont devenus fous. Il faut qu’on trouve chacun une pierre plate et qu’on la tienne au-dessus de notre tête et qu’on traverse en courant. Mais il faut attendre aussi un signal de départ.

    -C’est quoi ce signal déjà ? demanda Léo, attentif.

    -On doit attendre de voir un insecte s’engager dans le pré. C’est le signe que les rayons sont supportables sur une courte durée. Les animaux le savent, ils le sentent.»

     

    Ils avaient franchi deux fois ce gué vers les hauteurs. Un jeu très sérieux que les garçons n’auraient jamais contesté. 

     

    À cet instant, l’étendue, saturée de lumière, somnolait dans l’apathie des chaleurs écrasantes. Nul insecte, aucune brise, pas un mouvement d’herbe. 

     

    Ils s’engagèrent sous les frondaisons et fouillèrent sous les mousses épaisses, au pied des talus, entre les arabesques des racines.

    « J’en ai une, annonça Léo. »

    Il la déposa au seuil de l’ombre et retourna aider son grand frère.

    « Moi aussi, dit Marine, une bien belle en plus. »

    Elle ajouta son bouclier improvisé aux côtés de celui de Léo et reprit ses recherches. Elle suivit le liseré d’ombre et de lumière et pensa secrètement à ce jour béni où elle aurait en elle assez de sagesse pour entrer librement au cœur des lumières les plus vives. Elle savait qu’elle y parviendrait. Elle pensa avec amour à ses parents qui lui avaient lu des milliers de livres et à son père qui lui avait raconté des milliers d’histoires, et à tous ces ouvrages savants qu’elle dévorait depuis qu’elle avait compris le langage des lettres. Elle n’aimait pas vraiment l’école et tout ce temps perdu. L’essentiel n’était pas dans les livres de classe. Ceux-là ne parlaient que rarement de la vie. Il n’y avait que les sciences qu’elle aimait passionnément. Elle voulait tout savoir. Même les livres de français avaient fini par la lasser. Toujours de la technique, de la technique, des exercices et encore des exercices…Comme s’il suffisait d’apprendre à un jardinier à se servir d’une bêche pour savoir cultiver. C’est l’amour qu’il faut saisir avant tout et elle aimait les livres sans avoir besoin d’en connaître les techniques d’écriture. Et c’est en aimant les histoires qu’elle avait fini par savoir les créer. Ça s’était fait tout seul parce qu’en elle, les mots se savaient accueillis avec amour. Pas comme de simples outils. Mais comme des êtres à comprendre.

    Elle s’accrochait pourtant aux leçons de géographie même si elle savait très bien que les voyages étaient la seule possibilité de connaître la Terre. Les livres n’étaient que des produits de substitution nécessairement insuffisants. Juste des pistes pour plus tard.

    Les romans n’entraient pas dans cet espace de travail. Elle les lisait comme autant de rencontres avec des compagnons de vie. C’était un cadeau immense. Inestimable.   

     

    « J’en ai un ! » cria Rémi.

    Elle sortit de ses pensées et rejoignit ses frères.

    Debout, à la frontière des arbres, ils observèrent la clairière et le chemin qui la traversait en ligne droite, comme un fil conducteur. Le peuple des résineux et des quelques feuillus épars formaient une parade respectueuse, des élancées de branches, comme des parasols aventureux, avançaient prudemment dans le champ de lumière, les aiguilles assommées de chaleurs tenaces réclamaient certainement des quantités précieuses de résine, des flux obstinés sous le flot ardent. A leurs côtés, le tronc immense d’un hêtre séculaire dressait vers les azurs des houles de verdure figée. Marine sourit en observant Léo qui caressait machinalement l’écorce. Elle était si heureuse de sentir gonfler dans l’esprit de ses deux frères adorés cet amour de la vie, tout ce qui vibrait en elle depuis si longtemps.

    « Faut qu’on voit un animal traverser alors, c’est ça Marine ? demanda Léo, les yeux aux aguets.

    -Oui, c’est ça, et un papillon, ça serait l’idéal.

    -Pourquoi ça ? interrogea Rémi immédiatement.

    - Les papillons sont des animaux très sages. Chez les Grecs autrefois, le papillon symbolisait l’immortalité de l’âme. J’aime bien l’idée surtout que la chenille sait en elle qu’elle doit se couper de la vie rampante pour devenir un esprit ailé.

    -C’est quoi l’âme ? demanda Léo.

    -L’immortalité en tout cas, je sais ce que c’est, annonça Rémi fièrement. C’est quand on ne meurt jamais.

    -Et bien l’âme, continua Marine, c’est peut-être ce qui ne meurt jamais. Dans tout ce qui vit. Mais je dois lire encore pour en savoir davantage.

    -Tu nous diras après alors ?

    -Vous pouvez lire aussi les garçons. Faudrait peut-être commencer à ne plus compter que sur moi pour découvrir ce qui vous attire.

    -Ben, on lit, dis donc. Y’a pas que toi, s’insurgea Rémi. J’ai fini « Sa majesté des mouches », cette nuit.

    -Ah, une très bonne lecture ça, félicitations petit frère.

    -Ça parle de la reine des mouches ? demanda Léo.

    -Mais non, c’est une bande d’enfants qui se retrouvent sur une île, tous les adultes sont morts quand le bateau a coulé alors ils doivent s’organiser mais il y a des disputes.

    -Et ça finit comment ?

    -Ah, ben si je te le dis, c’est nul. Je te le passerai et tu verras bien. 

    -Chut, » ordonna Marine.

     

    Une brise légère murmurait aux branches des parfums d’altitude. Une caresse invisible et délicate, une haleine aux couleurs de nuages.

    Ils entendaient frissonner les arbres.

     

    « Là, cria Marine, un papillon ! »

    Ils saisirent chacun leur pierre et les posèrent au-dessus de leur tête. Marine s’élança sur le chemin. Les garçons la suivirent de près. Rémi fermait la course folle. Ils n’avaient même pas vu le papillon mais accordait une confiance absolue à leur grande sœur. Ils couraient éperdument dans ses pas. Léo gardant à l’esprit la peur de l’aveuglement. Et au creux de son ventre le plaisir ineffable de sentir bouillir dans ses entrailles la force de son courage. « Plus fort que la peur », c’était sa devise.

    Courir avec les bras levés tenant une pierre n’était pas chose aisée. Ils parvinrent de l’autre côté de la clairière les poumons en feu. Ils cachèrent précieusement leur bouclier en reprenant leur souffle.

    « Comment tu savais qu’un papillon allait arriver Marine ?  Tu nous as dit « chut » et juste après il est arrivé. Comment tu fais ça ?

    -Il y avait un peu de vent. Je me doutais qu’un insecte allait en profiter pour traverser le champ. Il faut toujours écouter la nature. C’est elle qui dirige. Il y a toujours des signes quand on fait attention. Mais pour écouter la Nature, il faut se taire dans sa tête et arrêtez de penser en homme. Il faut devenir papillon par exemple.

    -Et ben, c’est pas à l’école qu’on va apprendre ça, se plaignit Léo.

    -A l’école, on désapprend principalement ce qui fait de nous des êtres de nature, pour finir par nous convaincre qu’on vaut bien mieux qu’elle et qu’on doit la dominer absolument, et même jusqu’à la détruire. Il y a des jours où j’aurais aimé naître dans la jungle amazonienne ou chez les Aborigènes. Pour moi, l’école, il faut surtout apprendre à lutter contre elle et pourtant on doit y passer. C’est comme si on tombait dans une moulinette et qu’on devait s’efforcer d’arriver entier de l’autre côté.

    -Franchement, le nombre de fois où je me demande ce que je fais dans la classe, ajouta Rémi. Je regarde les forêts par la fenêtre et je pense à tout ce que je pourrais faire là-bas. Et au lieu de ça, j’apprends l’histoire de France ou les fractions ou les conjonctions de coordination, ça me saoule.

    -On n’a pas le choix Rémi, tu le sais bien. Faut essayer de retirer le bon de tout ça, faut faire du tri, apprendre tes leçons pour qu’on te fiche la paix. Essayer de ne pas laisser passer les choses les plus intéressantes, faut pas s’enfermer dans la colère, sinon, c’est comme si tu avais les oreilles bouchées. Un jour, ça s’arrêtera et on pourra commencer à vivre vraiment. Disons que l’école nous donne la possibilité d’être un jour autonome, qu’on puisse se débrouiller, avoir un métier. Mais le plus important pour l’instant, c’est quand même d’apprendre, juste pour savoir. Et puis parfois, y’a des profs chouettes au collège, ils sont rares, c’est certain mais c’est important de ne pas briser leur passion.

    -Ouais, faut des diplômes et tout le tralala, je connais la rengaine. Mais, bon, en attendant, c’est quand même sacrément long.

    -Et moi, si je veux être aventurier ou alpiniste, j’ai pas besoin de diplômes, contesta Léo. Je peux bien arrêter si c’est que pour ça. J’apprendrai plus de chose en courant en montagne.

    -Et avec quoi, tu vas gagner des sous pour voyager ? rétorqua Marine, en grande sœur inquiète.

    -Ouais, des sous, toujours des sous…Ça aussi, ça me saoule, répliqua Rémi.

    - Bon, allez les garçons, on monte, on a encore du chemin. On parlera de ça une autre fois.

    -Oui, ben, moi il faut que je boive un coup d’abord, ça m’a donné soif cette course, annonça Rémi.

    -Oui, d’accord, de toute façon il y a le torrent du Bens plus haut, on remplira les gourdes. »

     

    Marcher droit dans la pente lorsque le chemin oubliait de tracer des diagonales, enjamber des troncs couchés, se glisser sous les frondaisons basses des feuillus échevelés, des buissons enlacés, le chemin devenait sentier puis une sente discrète, juste marqué par les pas appliqués des chevreuils et des biches, des cerfs et des sangliers.

    « On n’est plus très loin des alpages, hein Marine ?

    -Non, on arrive bientôt. »

     

    Ils étaient souvent venus sur la Grande Montagne. En toutes saisons et même en hiver avec les raquettes à neige. Mais lorsque les parents les guidaient, ils n’attachaient pas vraiment d’importance au cheminement et aux distances. C’est depuis qu’ils avaient l’autorisation de monter eux trois vers les hauteurs qu’ils avaient pris conscience des distances incroyables qu’ils avaient pu parcourir depuis qu’ils savaient marcher.

    Ils avaient sans doute passé davantage de temps dehors qu’à l’intérieur d’une habitation et ils en étaient immensément heureux.

    Léo avait quatre ans quand il avait atteint le sommet de l’Arclusaz, les derniers mètres en escalade, avec son frère et sa sœur, encordés comme de vrais alpinistes entre les deux parents. Des adultes les avaient félicités tous les trois. Ils avaient fait une sieste à la descente, à l’ombre d’un hêtre. Sept heures aller-retour. C’était le début d’une éblouissante aventure sur les pentes. Ils avaient tant de souvenirs épiques en mémoire ! Le ski de fond sur les grands plateaux du Vercors, leur père les tirait avec une corde  quand ils étaient fatigués, ils devenaient mushers et lui Torok, le bon husky, les raquettes à neige en Chartreuse, dans les forêts de résineux, ils se glissaient sous les parures enneigées et suivaient les traces des animaux, l’escalade au soleil et les sommets qui s’égrenaient comme autant de tremplins à leurs envols, toujours cette nature à étreindre pour apprendre à ouvrir ses bras, tout son corps, et son cœur, et son âme. Le nombre de fois où ils s’étaient perdus, leurs parents étaient très forts pour ça, quelles rigolades ça donnait ! Ils se retrouvaient dans des pentes ravinées où il fallait sortir la corde, ils suivaient des pistes de chevreuils ou de chamois, discutaient sur une direction à prendre, découvraient par hasard un ruisseau perdu, une grotte, un torrent, une doline moussue où ils faisaient la sieste, un chaos rocheux où ils s’amusaient à grimper, ils étaient surpris parfois par des averses soudaines, cette sortie en Chartreuse où l’eau de pluie leur sortait par les chaussures et où ils avaient eu le droit de sauter à pieds joints dans toutes les flaques, trempés jusqu’au slip, quelle rigolade, des balades de six heures quand ils partaient pour une promenade tranquille, ils se méfiaient des « promenades tranquilles » des parents, elles devenaient bien souvent des galères épiques qui les remplissaient de souvenirs inoubliables, même s’ils rejoignaient la voiture les pieds en feu, les cuisses carbonisées, les dos fourbus. Toutes ces heures merveilleuses là-haut. La tête en altitude.

     

    Depuis qu’ils avaient le droit de monter seuls, ils usaient de tout le savoir transmis. Avec une infinie reconnaissance pour leurs parents.

     

    Ils y pensaient immanquablement, chacun dans le secret de leur mémoire enflammée, dès qu’ils s’engageaient en forêt. Leur père disait que les arbres  gardaient dans le frémissement de leurs feuillages, sous les écorces tendues, dans les racines opiniâtres, dans les flux obstinés de résine, toutes les histoires du Petit Peuple. Toutes ces aventures que leur père avait racontées à chaque sortie. Il disait n’entendre parler en lui les êtres magiques qu’en altitude. Alors, personne ne rechignait à se lever au petit matin. Dès les premiers pas sur le chemin, ils attendaient la première phrase avec une impatience fébrile.

    « Il était une fois… »

    Et la journée entière s’égrenait au fil des mots. Il y avait bien entendu des pauses pour se désaltérer, des jeux, des silences attentifs à la recherche d’un chevreuil au cœur d’un sous-bois, l’étude de la carte, l’observation prolongée d’une fourmilière, un écureuil bondissant, une sieste dans le babillage hypnotique d’un ruisseau glougloutant, un feu de camp, le bonheur des flammes dans le creuset des pierres en rond, l’odeur entêtante d’une vieille cabane, le bois chargé du parfum des saisons, l’exhalaison pénétrante d’un marais, le frissonnement des feuilles sèches sous les pas, un bout de pain avec un saucisson sec coupé en rondelles, des noisettes, une barre de chocolat, le thé chaud, des bonheurs en chapelets interminables. L’histoire, elle, ne s’égarait jamais en cours de route.

     

    « C’est pas ici qu’on avait fait une bataille de pommes de pin ? demanda Léo.

    -Oui, je crois bien, quel fou rire, confirma Rémi. Et un peu plus loin, il y a une vieille cabane. On avait mangé là, l’hiver dernier.

    -Oui, oui, c’était génial, on avait pris les luges pelles pour la descente !

    -Oh, moi, je trouve que la plus belle descente en luge, c’est celle du Champet.

    -Tu te souviens du vol plané que tu as fait Marine ?

    -Tu parles que je m’en souviens, j’ai décollé sur le talus et je me suis écrabouillée trois mètres plus loin.

    -Je me souviendrai toujours de ta tête quand tu étais en l’air !

    -Tiens, l’hiver prochain, on remontera ici en raquettes et on fera la descente en luge. Maintenant, on connaît le chemin.

    -Yeahh ! trop chouette ça !! lança Léo, enthousiaste.

     

    Ils montèrent encore sans jamais éprouver la moindre lassitude, ils gardaient en tête l’objectif du jour. La Grande Montagne. C’est pour l’atteindre qu’ils étaient partis au petit matin. Un périple réservé aux vrais marcheurs. Pas ceux qui se plaignent de la pente ou que c’est trop long ou qu’il fait trop chaud ou trop froid ou trop tiède. Eux, ils savaient marcher sans s’arrêter dans leur tête à la première plainte. C’est leur corps qui commandait, c’est lui qui les entraînait en altitude. Un bonheur physique, un besoin irrépressible, une nourriture indispensable.

     

    Depuis qu’il avait appris à skier, Rémi rêvait de longues courbes dans des neiges pulvérulentes. Depuis qu’il avait appris l’escalade, Léo rêvait de piliers granitiques montant jusqu’au ciel. Depuis qu’elle avait senti vibrer en elle une vie insatiable, Marine rêvait d’en connaître tous les mystères. Monter vers les airs purifiés insufflait en eux les ferments nécessaires. Leurs muscles s’étaient forgés dans les désirs d’horizons, leurs forces s’étaient sustentées dans les levers du soleil, dans les trains de nuages courant sur les crêtes, la rosée du matin perlant les champs d’herbes, les ronflements du vent sur les arêtes, les offrandes infinies de cette nature adorée.

     

    Ils approchèrent des alpages. Les arbres se dispersaient comme des éclaireurs en mission. Des trouées d’herbes drues parsemaient leurs tapis verdoyants. Des peuples de pierres enchâssés dans la terre observaient ce mélange des genres avec un détachement millénaire. Léo s’amusa à grimper sur les blocs imposants. Sentir sous ses doigts les grains rugueux, deviner les mouvements, équilibrer son corps, se hisser posément, se dresser fièrement, des bonheurs à saisir, sans chercher à les expliquer, juste aimer cette joie toute simple d’un corps qui s’enflamme.

     

    « Dis donc Marine, pourquoi quand on est au soleil ici, on ne risque rien avec la lumière ? Alors qu’en bas, tout à l’heure, tu as dit qu’on devait se protéger. Papa a toujours dit quand on montait qu’on devait mettre des lunettes de soleil.

    -Ça n’est pas la même lumière, Rémi. Moi, je parle de la lumière de la sagesse. Ici, on est en altitude. C’est une lumière totalement pure. En bas, c’est pollué par les pensées des hommes. C’est pour ça que les Sages vivaient souvent sur des montagnes. Ils montaient pour apprendre et quand ils étaient prêts, ils pouvaient redescendre parmi les hommes sans risquer d’être intoxiqués.

    -Il n’y en a plus des Sages ?

    -Si, sûrement mais ils ne redescendent plus, ça ne sert à rien, plus personne ne les écoute.

    -Pourquoi ? demanda Léo.

    -Les gens sont aveuglés. Ils croient que leur progrès est une lumière favorable. Ils n’ont pas su apprendre l’essentiel. C’est pas parce que les villes sont éclairées la nuit que les gens y voient clair. Tout ça, c’est de l’orgueil. Les êtres humains sont des prétentieux.

    -C’est triste quand même, ajouta Rémi.

    -Surtout que c’est une prétention destructrice. C’est ça le pire. J’ai lu un livre sur les forêts tropicales. C’est un massacre. Des arbres coupés, des animaux tués, tout leur territoire qui est saccagé. C’est épouvantable.  Ça m’a fait pleurer. Il y avait la photo d’un gorille et dans ses yeux, c’était plein de tristesse. Les animaux ne peuvent pas comprendre ce qui se passe et ils ne peuvent rien faire.

    -Pfou, c’est des salauds ces hommes-là, lança Rémi furieusement.

    - Des aveuglés, rectifia Marine. Trop de lumière d’un coup. Des lumières artificielles.

    -C’est pour ça qu’on est toujours tout seul par ici ? interrogea Léo.

    -Oui, Léo, c’est un peu comme si certains êtres humains étaient devenus des évadés. C’est pour ça qu’il faut monter en altitude. Il faut apprendre la vraie lumière.

    -C’est quoi ?

    - Pour moi, c’est l’amour de la vie. Je veux comprendre la vie.

    - Je ne comprends rien, dit Léo piteusement.

    -Mais si Léo, tu comprends avec ton corps, c’est pour ça que tu es ici. C’est ça que papa et maman nous ont appris. C’est notre corps qui peut nous sauver, sentir vibrer la vie et aimer ce qui est réel en abandonnant les valeurs artificielles. Tu verras, ça va s’éclaircir avec le temps. Comme pour moi. »

     

    Monter vers les hauteurs. La Grande Montagne au-dessus de leurs corps obstinés. Le chemin comme une ligne de vie, serpentant entre les pierres, cette pureté indéfinissable de la lumière d’en haut, des nuages chatoyants punaisés sur la toile cirée du bleu du ciel, les yeux courant sur les pentes, les cris aigus d’une buse, une goutte de sueur perlant au bout du nez, les rires, boire au torrent une eau cristalline, surprendre la course pataude d’une marmotte prudente, s’éblouir des rubans de neige étincelants dans les couloirs encaissés, saisir au vol les parfums libérés, écouter parfois dans un silence respectueux le tournoiement de la Terre.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Comités de lecture

    Editeurs cherchent chefs-d'oeuvre désespérément

    Par , publié le

    Que deviennent les milliers de manuscrits envoyés aux maisons d'édition chaque année? Enquête au coeur du système éditorial. 

    Editeurs cherchent chefs-d'oeuvre désespérément

    Avant de devenir une des romancières les plus vendues en France, Anna Gavalda connut les échecs et les refus de manuscrits.

    T. Dudoit pour L'Express

    C'est bien connu, tous les Français ou presque sont des écrivains en puissance ! Mais il ne suffit pas de taquiner la muse pour être publié, loin de là : en moyenne, 1 seul manuscrit l'est, sur 6 000 envoyés par la poste aux éditeurs. "Le système de l'édition française fonctionne suffisamment bien", constate Philippe Demanet, secrétaire littéraire du service des manuscrits de Gallimard. "Grâce à un effet de nasse entre éditeurs, il n'y a pas de chef-d'oeuvre oublié dans un placard..." La preuve par le prix Goncourt 2011, L'Art de la guerre, d'Alexis Jenni, un premier roman aussitôt "flairé" par Philippe Demanet : "Pour moi, c'était évident."  

    Tous les manuscrits sont-ils lus ?

    "Oui, assure Louis Gardel, président du comité de lecture du Seuil depuis dix ans. Au bout de trois pages, on a une première idée de la qualité. Et on décèle aussitôt un ton nouveau." Justine Lévy, lectrice à mi-temps chez Stock, cherche, elle aussi, la perle rare. Cela n'a pas toujours été le cas. Elle a raconté dans Rien de grave (Le Livre de poche), paru en 2004, ses premiers pas dans le métier et son coup de folie en apprenant que son jeune mari, Raphaël Enthoven, alias Adrien, la quittait pour Carla Bruni, alias Paula la tueuse. Bilan : des dizaines de manuscrits intacts directement jetés à la poubelle ! Cette confession a quelque peu fait grincer des dents à Saint-Germain-des-Prés. Le manuscrit, c'est sacré.  

    "Chez Grasset, ils sont tous lus", témoigne Bruno Migdal, 53 ans, un scientifique de formation qui a repris des études de lettres sur le tard et qui vient de publier Petits Bonheurs de l'édition (la Différence), récit bref et vif de ses trois mois de stage au service des manuscrits de la Rue des Saint-Pères, en 2004. De Gallimard à Albin Michel, en passant par JC Lattès, les grandes maisons disposent toutes d'un tel service, qui réceptionne les textes non adressés personnellement à un éditeur. "J'ouvre chaque paquet, assure Denis Gombert, de Robert Laffont. Je les fais ensuite indexer - titre, nom, prénom, adresse, date de réception, etc. Mon travail consiste à évaluer rapidement chaque manuscrit : sa valeur et son adéquation à la maison. Dans l'affirmative, je le confie à l'un de nos sept lecteurs. Soit, en fin de compte, 15 à 20 % des manuscrits reçus. Car trop de gens confondent l'expression et l'écriture." 

    Qui sont les lecteurs ?

    "L'unique lecteur des éditions POL s'appelle... Paul Otchakovsky-Laurens !" indique Jean-Paul Hirsch, bras droit du patron. Non content d'ouvrir lui-même les paquets chaque matin, l'éditeur d'Emmanuel Carrère lit tous les manuscrits. Cette assiduité lui a permis de repérer illico Truismes, premier roman (1998) et best-seller de Marie Darrieussecq. "Paul décide seul de la publication, même s'il lui arrive de me demander mon sentiment. Ses choix sont délibérés et il assume parfaitement le refus d'un texte qui connaîtra le succès ailleurs", précise Jean-Paul Hirsch. Les autres éditeurs sollicitent l'avis de toutes sortes de lecteurs, pour certains rétribués assez chichement - à partir de 30 euros chaque fiche de lecture chez Fayard, entre 50 et 90 euros chez Grasset ou Robert Laffont. "Nos lecteurs ont des profils très variés, souligne Denis Gombert : une mère de famille de trois enfants, un écrivain, une prof de khâgne..." Elisabeth Samama, responsable de la fiction française chez Fayard, attend d'abord un point de vue. Si son lecteur déteste radicalement un manuscrit, cela peut même lui donner envie de le lire. Bruno Migdal, l'ex-stagiaire de Grasset, déplore pour sa part qu'aucun des deux seuls manuscrits qui lui avaient paru intéressants en trois mois n'ait été publié : "Lorsque la lecture n'est pas suivie d'effet, la motivation s'effrite vite", regrette-t-il.  

    Les comités de lecture

    Boutade de Gilles Cohen-Solal, cofondateur des éditions EHO avec sa femme, Héloïse d'Ormesson : "Notre comité de lecture se passe souvent au lit !" Reste que cette instance rythme la vie de nombreuses maisons, à commencer par le comité de Gallimard, dont le fonctionnement, réglé comme du papier à musique, remonte aux années 1920. Composé de 17 membres, des Richard Millet à Pierre Nora, de Chantal Thomas à Jean-Bertrand Pontalis, il se réunit sous la présidence d'Antoine Gallimard une fois par mois. Comme chez Robert Laffont. Grasset et Le Seuil ont opté pour le rythme hebdomadaire. Mais, partout, la partition se joue selon un scénario identique : les éditeurs arrivent au comité avec leurs fiches de lecture, chacun défend ses manuscrits et les fait éventuellement passer. "La décision finale est assez collective, on peut faire des erreurs à plusieurs, estime Louis Gardel. Lorsque la maison résiste, on envoie le manuscrit à un confrère. Jadis, Roger Grenier me signalait les ouvrages refusés par Gallimard. L'édition n'est pas un milieu si méchant..." Voire. Dans le tome IV de son Journal, feu l'écrivain Jacques Brenner rappelle que, vers les années 1970, Grasset avait créé un faux comité de lecture mensuel à l'intention de l'écrivain Pierre-Jean Launay, membre du jury Interallié et donc "utile", mais dont on ne souhaitait pas la présence dans le vrai comité... Les huiles de la Rue des Saint-Pères - de Claude Durand à Yves Berger - jouaient la comédie de bon coeur. Au comité du Seuil et à celui de Grasset, les discussions sont très animées et le ton monte facilement. Question de tempérament. Ainsi, avec ce grand timide de Patrick Modiano, membre éphémère du comité Gallimard, ce fut "un désastre, parce qu'il ne voulait jamais se prononcer !" révèle un texte de Robert Gallimard dans le récent Cahier Modiano (l'Herne).  

    Les "ratages"

    Bon livre et succès de librairie : tous les éditeurs en rêvent. D'où le dépit d'Elisabeth Samama en apprenant que sa maison, Fayard, avait raté HHhH, de Laurent Binet, récupéré par Grasset avant d'obtenir le prix Goncourt du premier roman 2010 et de s'écouler à quelque 200 000 exemplaires, selon Edistat. "Nous étions débordés, c'est une stagiaire qui a eu le manuscrit entre les mains et l'a laissé filer", regrette l'éditrice. Depuis ce raté, Fayard a mis au point un système de filtre plus précis, plus rigoureux, où chaque éditeur regarde systématiquement tous les manuscrits de son département. La même mésaventure était arrivée à Olivier Cohen, directeur des éditions de L'Olivier, à qui Anna Gavalda avait envoyé le manuscrit de son premier livre, un recueil de nouvelles qui a fini par être publié au Dilettante en 1999. Lauréat du grand prix RTL-Lire l'année suivante, Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part est devenu un immense best-seller, vendu à des millions d'exemplaires... Louis Gardel admet pour sa part qu'il a refusé Ce qu'il advint du sauvage blanc, premier - et formidable - roman de François Garde, récemment paru chez Gallimard. Anne Carrière, elle, se rend un jour dans un Salon où le jeune Joël Egloff dédicace son premier roman drolatique, Edmond Ganglion & fils, paru en 1999 et applaudi par beaucoup. Elle achète un exemplaire. En guise de signature, le jeune homme écrit : "Pour l'éditrice chez qui j'aurais aimé être publié..." Etonnement de l'intéressée, ignorant que Joël Egloff lui avait adressé son manuscrit. Elle a retrouvé le compte rendu de lecture indiquant un "roman mortifère", au prétexte qu'il y est question d'une entreprise de pompes funèbres... 

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  • No limit

    "Pourquoi dit-on d'un imbécile qu'il est borné et simultanément que la bêtise est sans limites?"
    Anonyme.
    Je répondrai que ça s'explique par le fait que la dimension de la bêtise est tellement vaste et ses bornes tellement lointaines qu'il est impossible pour quelqu'un de censé d'en avoir une perspective précise...

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  • "En-saignants" du Primaire.

    13.11.2012
    5 réactions

    Enseignants du primaire : qui sont les Dindons de l'éducation ? Interview

    Se sen­tant exclus des débats sur la refon­da­tion de l'école, des ensei­gnants du pri­maire se sont regrou­pés dans un col­lec­tif bap­tisé les Dindons de l'éducation. Ils espèrent ainsi se faire mieux entendre du gou­ver­ne­ment. Vousnousils les a interrogés.
    http://www.vousnousils.fr/2012/11/13/enseignants-du-primaire-lexpression-dindons-de-la-farce-nous-colle-a-la-peau-537230

    Dindons de l'éducationQui est à l'origine de la créa­tion du col­lec­tif des Dindons de l'éducation et dans quel but ce col­lec­tif a-t-il été constitué ?

    A l'origine, nous sommes quelques ensei­gnants du pri­maire, un peu par­tout en France, dis­cu­tant par le biais de forums. Chacun dans notre coin, nous nous deman­dions à quelle sauce nous allions être man­gés, en voyant les ministres et les réformes se suc­cé­der. Le gou­ver­ne­ment Hollande a annoncé une véri­table refon­da­tion, et nous avons voulu mon­trer que nous étions atten­tifs à ces chan­ge­ments, sou­hai­tant que M. Peillon ne passe pas à côté de cette refon­da­tion. Le but de notre col­lec­tif est avant tout de don­ner la parole aux ensei­gnants du pri­maire qui se sentent les grands oubliés de cette réforme. Et de trou­ver des espaces de dis­cus­sions à ce sujet, éven­tuel­le­ment avec les autres acteurs concernés.

    C'est pour­quoi nous avons créé ce ras­sem­ble­ment d'enseignants par le biais d'une page Facebook et d'un blog qu'une dizaine de rédac­teurs ali­mentent de réflexion sur les chan­ge­ments, sur les dys­fonc­tion­ne­ments de notre métier et sur les manques. Aujourd'hui, la page Facebook réunit 2 300 fans. La péti­tion que nous avons lan­cée en début de semaine compte quant à elle plus de 4 500 signatures.

    Nous tenons à pré­ci­ser que nous sommes non syn­di­qués, non poli­ti­sés. Nous ne sou­hai­tons ni prendre la place des syn­di­cats, qui dis­cutent pour nous des mesures à prendre avec le gou­ver­ne­ment, ni leur faire de l'ombre.

    Pourquoi avoir choisi ce nom de Dindons ?

    "Etre le din­don de la farce", une expres­sion fran­çaise qui nous colle à la peau tel un maillot de corps du début du siècle der­nier, nous, ensei­gnants du pri­maire, mis soi­gneu­se­ment à l'écart de ces soi-disant concer­ta­tions, de ces pseudo-débats média­tiques, et qui, une fois n'est pas cou­tume, allons encore lais­ser des réfor­mettes rui­ner l'école de nos élèves...

    Alors, non ! Cette fois-ci, le din­don ouvre son bec, redresse fiè­re­ment sa queue, secoue effron­té­ment sa caron­cule et sort de sa basse-cour pour glou­glou­ter haut et fort qu'il ne lais­sera pas l'école de ses enfants par­tir en miettes !

    Quelle est votre posi­tion sur le retour de la semaine de 4,5 jours dès 2013, défendu par Peillon ?

    Pour nous la ques­tion n'est pas aussi simple! Un chan­ge­ment de rythmes sco­laires, quel qu'il soit, nous semble pré­ci­pité pour la ren­trée 2013.

    L'Association des maires de France l'a elle-même annoncé : ils ne seront pas en mesure d'organiser cor­rec­te­ment ce chan­ge­ment de rythme à la ren­trée pro­chaine. Il y a une réflexion en pro­fon­deur à mener en ce qui concerne les rythmes sco­laires qui sont cen­sés abou­tir à une amé­lio­ra­tion du niveau des élèves, et ce avec tous les acteurs concer­nés (élèves, ensei­gnants, col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales, asso­cia­tions spor­tives et cultu­relles, parents...). Or il nous semble que les pre­mières mesures annon­cées ne répondent pas à cet objec­tif et risquent d'être des mesu­rettes adop­tées à la va-vite sans réelle mesure des consé­quences pour cha­cun des acteurs.

    Le ministre a affirmé que les ensei­gnants, dans l'intérêt géné­ral, « accep­te­ront, sans doute, de tra­vailler une demi-journée sup­plé­men­taire sans être payés davan­tage ». Etes-vous d'accord avec ses propos ?

    Quel employé accep­te­rait de tra­vailler plus pour gagner moins (car il faut quand même poin­ter qu'un jour de tra­vail de plus non payé aura un coût en charge pour nous, et les col­lec­ti­vi­tés territoriales) ?

    Le fait d'être fonc­tion­naire implique-t-il d'être cor­véable à merci? A chaque réforme, notre métier se modi­fie, et nous l'acceptons sans bron­cher, nous nous met­tons à niveau sur notre temps libre, nous com­blons les manque du sys­tème par notre bonne volonté...

    La phrase de M. Peillon sug­gère que, pour les beaux yeux de nos élèves et sur­tout leur bien-être, nous ne pour­rons qu'accepter ce tra­vail en plus (et ces frais en plus!) au nom du ser­vice public dû aux petits Français. Si nous refu­sons, c'est nous qui ne sommes pas com­pré­hen­sifs des dif­fi­cul­tés écono­miques du pays, et qui ne vou­lons pas faire d'efforts pour l'ensemble de la popu­la­tion. Nous ne vou­lons pas nous lais­ser faire à ce niveau. Soit la demi-journée mise en place s'équilibre avec un vrai allè­ge­ment des 4 autres jour­nées pour les élèves, mais égale­ment pour nous, soit une contre­par­tie sala­riale doit avoir lieu.

    Quels sont les autres thèmes de reven­di­ca­tion des Dindons ?

    Nous pen­sons que les prio­ri­tés de la refon­da­tion ne sont pas abor­dées dans le bon ordre.

    Nous deman­dons l'abandon immé­diat de la remise en ques­tion des rythmes sco­laires, abso­lu­ment pas prio­ri­taire à nos yeux, tant que d'autres points fon­da­men­taux n'ont pas été revus.

    Les prio­ri­tés de cette refon­da­tion doivent être l'allègement des pro­grammes sco­laires du pri­maire, la baisse des effec­tifs par classe, la remise en place des RASED (qui ont été détruits ces der­nières années) et la prise en charge des élèves por­teurs de handicap.

    Nous deman­dons aussi la reva­lo­ri­sa­tion du sta­tut de Professeur des écoles, des jour­nées de décharge pour tous les direc­teurs et la péren­ni­sa­tion des postes d'aide à la direc­tion (EVS).
    Mais nous ne vou­lons pas for­cé­ment à tout prix faire des éclats de notre action. Nous sommes en train de réflé­chir actuel­le­ment à des ini­tia­tives, ori­gi­nales si pos­sibles, qui nous feraient connaitre davantage.

    Propos recueillis par Elsa Doladille

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    Vos réactions :

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    marie
    le 13 novembre 2012

    Je ne com­prends pas votre reven­di­ca­tion concer­nant la rému­né­ra­tion des ensei­gnants si l'obligation des heures de cours repasse à 26 ou 27 heures : je suis ensei­gnante dans le pre­mier degré depuis 1981 et donc j'ai ensei­gné 27 heures ( le samedi matin à l'époque...) pen­dant de nom­breuses années. Je ne crois pas que ce genre de consi­dé­ra­tion soit à mettre en lien avec le sens de notre métier : faire réus­sir nos élèves au mieux. Et puis, bien sûr beau­coup de choses sont à revoir (pro­gramme, rased...) mais les rythmes sco­laires aussi et enfin un ministre s'y met... Il était temps non ? Je ne crois pas que nous puis­sions refu­ser de les modi­fier pour mieux les adap­ter au rythme des enfants d'abord...
    Comment avons-nous pu ne pas refu­ser et nous mobi­li­ser pour que les enfants les plus en dif­fi­culté aient des jour­nées plus longues avec le sou­tien sco­laire ( sou­vent inutile...) ; eux qui déjà n'aiment pas l'école, sans par­ler du fait qu'ils avaient encore les devoirs à faire en ren­trant le soir... Alors, mobilisons-nous, oui mais en pen­sant d'abord aux enfants.

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    Fanny
    le 14 novembre 2012

    Marie,
    Comment peut-on encore com­pa­rer notre métier actuel à celui de 1981 ?? Les choses ont changé. A l'époque, les pro­grammes n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui, les élèves non plus d'ailleurs. Et un ins­tit en 1981 gagnait bien sa vie, ce qui n'est plus du tout le cas aujourd'hui...

    Bravo Elsa pour toutes ces réponses. Je m'y retrouve complètement !

    Fanny

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    Boulu
    le 14 novembre 2012

    Si nous res­tons à 26 heures d'enseignement heb­do­ma­daire com­pre­nant les 2 heures d'aide indi­vi­dua­li­sée aux élèves en dif­fi­culté, ne comp­tez pas sur moi pour mani­fes­ter contre la semaine de 4 jours et demi. L’intérêt des élèves d'abord.

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    Bravo les dindons
    le 14 novembre 2012

    Je suis d'accord: il faut revoir le nombre d'enfants par classe et les pro­grammes. Les rythmes pour­ront être revus cor­rec­te­ment quand le gou­ver­ne­ment pourra y accor­der les moyens finan­ciers néces­saires car en fai­sant les choses à moi­tié on voit ce que ça donne (cf le pas­sage à 4 jours en 2008 qui a été fait sans concer­ta­tion et qu'on remet déjà en cause!)

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    Coco
    le 14 novembre 2012

    Oui les din­dons c'est bien nous !!
    Dans mon école on assure l'aide per­son­na­li­sée déjà le mer­credi matin... pour le bien être des enfants !! C'est mieux de tra­vailler le matin, reposé !
    Mais halte ! Arrêtez Mr le ministre de nous prendre pour des din­dons, de dire sur les ondes que l'on ne fai­sait pas ce tra­vail pour l'argent !!! Les prix sont les mêmes pour tous ! Notre pou­voir d'achat ne cesse de bais­ser, on est les O.S de l'Europe !
    Faire les devoirs à 25 ? Est-ce bien sérieux ?
    Encore de grandes messes pour accou­cher de pauvres sou­ris ! 32 ans d'ancienneté et tou­jours les mêmes pos­tu­lats...
    Vivement la retraite !

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  • Les Aventuriers

    Où sont les Aventuriers ?

    Question ironique en fait. Il y en a de plus en plus mais on ne les voit plus au point qu'on pourrait penser qu'ils ont disparu et que la vie moderne les a "exterminés".

    C'est le départ du "Vendée Globe" qui m'a fait repenser à mon enfance et à mon adolescence. Je connaissais et j'admirais quelques aventuriers, mes quelques copains en faisaient de même. Walter Bonatti, Eric Tabarly, Joshua Slocum, Vito Dumas, Bernard Moitessier et puis plus tard Eric Escoffier, Patrick Edlinger, Jean Marc Boivin, Catherine Destivelle, Hélène Mac Arthur, Laurence de la Ferrière, Jean Louis Etienne, Olivier de Kersauson, Alain Gauthier, il y en a tellement...
    Est-ce que quelqu'un aujourd’hui sait qu'un homme a traversé l'Océan Atlantique à la nage en tirant un radeau derrière lui pour la nuit? Pas de bateau accompagnateur... Il s’appelait Guy Delage.

    Rémi Bricka a traversé l’Atlantique en « marchant » sur des skis flottants…

    Qui a entendu parler de Mike Horn, premier homme à faire le tour du monde en suivant l'Equateur sans assistance, en autonomie totale?

    Il y en a tellement.

    Pourquoi ont-ils disparu de l'univers du grand public, pourquoi les enfants ne les connaissent plus et surtout, bien plus importants que tout, pourquoi ces hommes et ces femmes ne représentent-ils plus rien, ne sont plus porteurs de rien? Qu'est-ce qui fait qu'ils ont disparu alors qu'ils sont beaucoup plus nombreux qu'il y a vingt ans? Par qui ont-ils été remplacés et pourquoi?

    Pourquoi les marins du Vendée Globe laissent-ils autant de monde indifférent?...Sur le journal « L’équipe », un sondage disait que 35% des Français suivraient le Vendée Globe...

     


    Quand j'avais quinze ans, il y avait une émission à la télé, "Les carnets de l'aventure", c'était géant, magnifique. Supprimé sur l'autel de l'audimat. Quand Arte a passé un film sur les frères Hubber, j'ai obtenu auprès de la chaîne les statistiques sur l'audimat et c'était désastreux. Ces deux gars ont pourtant un charisme fabuleux, une histoire incroyable, une osmose extraordinaire... Je ne pense pas que la télé soit entièrement responsable de cette disparition des aventuriers. Il faut plutôt voir un désintérêt de la part du public. Pas d'audimat, plus d'émission, c'est simple...



    Je suis étonné de voir sur un forum littéraire principalement occupé par des jeunes (15-25 ans) une absence de discussions sur les aventuriers. Je ne m'attendais pas à voir des échanges là-dessus toutes les semaines mais depuis mon inscription, je n'en ai jamais vus. Dans cette littérature là, il y a pourtant eu des livres magnifiques qui ont marqué des générations: "A mes montagnes" de Walter Bonatti ou "La longue route" de Bernard Moitessier. Une vraie littérature, une vraie qualité, pas juste un compte-rendu d'expé ou d'exploit. Des pages d'une force inouïe.
    Que s'est-il passé?


    Je fais une distinction importante entre le monde des aventuriers et celui des sportifs. Leurs intentions, leurs raisons, leurs objectifs, leurs rêves ne sont pas les mêmes. Le Vendée Globe est évidemment une compétition mais elle garde une part d'aventure . Gerry Roufs ou Nigel Burgess n’en sont pas revenus… Tony Bullimore, Thierry Dubois, Raphael Dinelli, s’en sortis d’extrême justesse.


    Quand Raphaella le Gouvellou traverse le pacifique en planche à voile, elle est seule. Ça reste un exploit personnel, pas une compétition. Elle n'a quasiment pas de sponsor, aucune couverture médiatique. Elle n'est pas dans un espace sportif comme on le vit avec les médias.

    Gérard d'Aboville a vendu sa maison pour pouvoir payer l'embarcation qui lui a permis de traverser l'Atlantique à la rame. Les droits d'auteur de son livre lui ont permis de repartir pour la traversée du Pacifique et ce livre-là est grandiose ! (cette traversée n'a jamais été refaite depuis.)
     

    Un engagement énorme, la "gratuité" de l'acte, juste une passion exclusive, une façon de concevoir l'existence. Bien sûr que chaque génération a ses aventuriers mais l'acte lui-même ne change pas. La technologie a évolué mais l'homme est le même. Aujourd'hui, certains font un 8000 mètres en 2 jours quand il en fallait 20 il y a trente ans. La préparation est beaucoup plus affinée, le matériel, les repérages, la phase préparatoire, la connaissance physiologique, psychologique, la connaissance du terrain, de la météo etc...Ça n'empêche pas les aventuriers de connaître des échecs et parfois de ne pas revenir.
    En fait, je pense qu'il y a une très grande méconnaissance de beaucoup de monde sur ce milieu-là. Sur les gens qui y vivent et y trouvent leur bonheur. Les repères qui sont les leurs ne sont pas ceux qui ont cours.
    Quand j'entends mes élèves demander : "Mais combien il gagne de sous celui qui gagne le Vendée Globe?", ça donne une idée du problème...

    Le sport ultra médiatisé impose des repères matérialistes. Les garçons ne rêvent pas de jouer au foot, ils rêvent d’être millionnaires en jouant au foot.

    Pourquoi les médias et le public vont-ils s'intéresser au derby OM/PSG, en parler trois semaines à l'avance et trois semaines après le match et ignorer ceux qui sortent du "cadre"?...
    Lorsque Tabarly gagne la transat anglaise en 1966 je crois bien, il descend les Champs Elysées encadré par une foule gigantesque. L'impact état énorme.

    Cet engouement n'existe plus.

    Il y a bien un public et ils sont bien souvent d'ardents défenseurs de la cause existentielle des aventuriers mais ce public est relativement âgé. Ne s'y trouve pas la jeune génération à quelques exceptions près, heureusement.

    Il suffit d'aller dans un collège demander aux élèves de citer le nom des marins du Vendée Globe. 

    Combien parmi eux sauront qu'aujourd'hui vient de disparaître Patrick Edlinger...

    Un homme que j'ai rencontré une fois, à Buoux, une immense gentillesse, une très grande humilité.Il a "révolutionné" l'image grand public de l'escalade. Patrick Berhault était très souvent encordé avec lui. Qui se souvient de Patrick Berhault disparu dans les Alpes ?

    On les prend pour des fous parce que leurs défis sont personnels, qu’ils ne s’enrichissent pas, qu’ils risquent de mourir. Dans la logique actuelle, on a à faire à ce genre de raisonnements : à quoi ça sert ?

    Et en effet, prendre le temps d'être seul, de se retrouver face au monde, et de se contenter d'atteindre un objectif, plus pour le chemin que pour la destination, c'est une vie décalée.

    Les critères de réussite sociale ont toujours fait des véritables aventuriers des fous. On les appelait "Les conquérants de l'inutile" mais Lionel Terray qui utilisait l'expression pour un de ses livres, était imensément connu en France.

    Qui aujourd'hui a entendu parler de Lionel Daudet ? Sa "voie intérieure" est pourtant si belle.

     

    L'affection que je porte à certains aventuriers vient du fait que ce sont des individus qui portent une vision de la vie que j'aime particulièrement. Je sais ce qu'ils m'ont apporté. Ça a la même importance que certains écrivains. Je pense que pour les enfants, les ados et même les adultes cet engagement dans une voie personnelle, hors de toute limite, a une force immense. Et qu'elle manque dans ce monde agité. Je le vois en permanence avec les enfants que je côtoie.

    Alessandro di Benedetto, marin italien. Il participe au Vendée Globe mais il a déjà fait le tour sur un voilier de 6m50...Hallucinant...

    Les garçons de ma classe connaissent les footbaleurs italiens parce qu'ils en entendent parler et qu'ils gagnent des millions. L'argent est devenu l'objectif, le moyen est secondaire.

    L'identification des garçons est trouvée.

    Pour les filles, il s'agira des chanteuses et des people.

    C'est caricatural mais malheureusement général.

    Pour les filles, il ne s'agit pourtant pas de manque d'exemples. Florence Arthaud, Peggy Bouchet, Priscilla Telmon, Isabelle Autissier, Catherine Destivelle, Helen Mc Arthur, Raphaelle le Gouvenou, Samantha Davies... Elles existent ces femmes.

    Bon, une pensée pour les marins du Vendée Globe, avec un aperçu de ce qu'ils vont connaître dans le Grand Sud...

     

     

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  • Une bougie à la main.

    J'utilise parfois une métaphore pour montrer aux enfants le chemin qu'ils parcourent dans les apprentissages cognitifs. Il s'agit des lampadaires. Sur le chemin de la connaissance, ils vont rencontrer un lampadaire qu'il s'agit d'allumer. C'est le travail qu'ils vont fournir qui va alimenter en énergie la colonne jusqu'à atteindre l'ampoule d'où jaillira la lumière. Cette lumière va éclairer le chemin qui se présente devant eux et ils devineront dans l'obscurité la silhouette du lampadaire suivant. Il faudra qu'ils s'aventurent sur le chemin en profitant de la lumière du lampadaire qu'ils viennent d'allumer, ils devront accepter de progresser dans une semi-obscurité, des zones d'ombres, ils devront éviter les pièges sur le chemin, des trous, des ornières, les fossés du bas-côté. Si l'exploration se révèle trop pénible, ils pourront toujours venir se ressourcer à la lumière du lampadaire allumé. Il n'y a aucun échec dans ce repos nécessaire, juste une accumulation des nourritures indispensables pour se projeter de nouveau sur la route. Avancer en terrain inconnu dans un état de stress, de peur, de tension, n'est nullement favorable. Les émotions génèrent des obstacles illusoires, comme des fardeaux qui viennent compliquer davantage la tâche.

    On peut utiliser également la progression des alpinistes sur une montagne himalayenne. Ils partent du camp de base, ils vont se charger de tout le matériel nécessaire pour aller installer le premier camp. Ils vont monter lentement pour que leur organisme s'habitue à la pression de l'environnement. Quand ils atteindront un replat favorable à l'installation du camp, ils s'accorderont un repos prolongé afin que leur organisme récupère des efforts produits et accumulent les forces nécessaires pour la suite. Ils repartiront lorsque le cheminement aura été minutieusement observé aux jumelles, discuté, préparé, que chacun connaîtra sa tâche, que le matériel indispensable aura été réparti dans les sacs. Il est possible que la montée vers le camp 2 n'aboutisse pas au premier essai. Trop difficile. Ils poseront le matériel et redescendront au camp 1 reprendre des forces. Aucun échec dans cette décision mais l'acceptation des délais, la reconnaissance en eux de leurs faiblesses. Ils doivent s'accorder ce repos, peut-être même redescendre jusqu'au camp de base pour que ce repos soit encore plus bénéfique.
    Le cheminement se répètera jusqu'au sommet.


    Cette validation des connaissances, ce repli vers des territoires connus, ce repos nécessaire avant une nouvelle exploration, une nouvelle avancée en terrain inconnu, les enfants le vivent continuellement. Il est indispensable de leur faire comprendre qu'il n'y a aucun échec dès lors que l'individu reste engagé dans le cheminement à venir. Avancer coûte que coûte est un risque inutile et dangereux. C'est soit une prétention exacerbée, soit une inconscience. Nullement une sagesse.



    Qu'en est-il au regard de l'apprentissage existentiel ? La différence essentielle, à mes yeux, se trouve sur l'absence de balisage. Dans l'aprentissage cognitif, chaque étape à venir est connue, répertoriée, cadrée, préparée. L'enfant avance dans un terrain qui lui est inconnu mais l'enseignant en connaît chaque étape.

    Dans l'apprentissage existentiel ou spirituel, chaque individu avance dans un territoire qui a certainement été parcouru par d'autres explorateurs mais leur expérience ne peut pas l'aider. Il n'y a pas de chemin commun. Dans les apprentissages cognitifs, les routes sont partagées par des millions de voyageurs. Seul, le temps nécessaire à chacun variera. Quelles que soient les routes choisies, elles ont déjà été parcourues et les balisages installés.

    Dans le domaine spirituel, je ne pense pas que les routes empruntées par les prédécesseurs puissent permettre une avancée certaine. Il ne s'agirait que d'une illusion. Le fait de connaître un peu les écrits de Krishnamurti ne me fait pas progresser sur le chemin que cet homme a emprunté. Je reste immanquablement sur un chemin personnel. Sans doute que les réflexions qui me sont proposées participeront à l'accumulation de l'énergie interne indispensable à l'éclairage de mes lampadaires mais ça ne sera jamais les lumières des autres explorateurs.

    Le marcheur spirituel est seul sur son chemin. C'est peut-être cette solitude qui rebute tant les humains.

    L'accumulation des savoirs cognitifs favorise les rencontres et surtout les comparaisons entre individus, ce qui contribue à l'image de l'ego. Il s'agit d'une connaissance partagée mais la compréhension de soi reste bannie dès lors que la connaissance devient le seul enjeu.

    Dans l'exploration spirituelle, il n'y a aucun palier identifiable, aucun diplôme, aucune étape commune. Et par conséquent aucune comparaison possible.

    "Ah, je suis plus éveillé que toi ! "

    Absurdité totale qui confère à son propriétaire la nécessité de retourner au premier lampadaire...Il n' a rien compris. D'un point de vue spirituel.


    Je vis finalement la même chose lorsque j'écris. Depuis bien longtemps, je n'ai lu un roman. Aucun bonheur à le faire. Il ne s'agit pas d'un rejet critique ou d'une prétention absurde mais bien la nécessité d'avancer sur mon chemin, sans croire que je pourrai user des énergies déployées par d'autres. Si je cherchais à m'attribuer la lumière d'un autre pour parvenir à avancer, je ne ferai que m'égarer, je ne marquerai pas mon propre chemin, je marcherai dans des traces déjà inscrites. Je provoquerai moi-même l'égarement et je me plaindrai immanquablement un jour de ce manque de soutien, de cette absence de solidarité qui me condamne à errer dans les noirceurs. 

    J'écris avec une bougie à la main. Les ombres sont chancelantes, instables, le moindre souffle fait vaciller la flamme, mais je sais que derrière moi, les refuges sont ancrés, je sais où je peux me reposer et attendre l'épuisement des tempêtes. J'ai appris la patience. Vingt ans que j'écris. Chose surprenante, la cire de la bougie diminue au fil du temps, les années ruissellent, mais la lumière s'amplifie, insensiblement. Il m'arrive parfois de me projeter vers ce jour où la mèche de la bougie trempera dans un calice infime de cire et j'imagine la clarté. Se consumer pour rayonner au plus loin des horizons offerts.

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  • L'humilité

    Écrire, écrire, écrire. Le silence des mots dans le foisonnement des idées que je porte est redoutable, je voudrais les arracher à ce chaos intérieur, qu'ils soient immédiatement accessibles, qu'ils jaillissent à l'instant même où ils deviennent indispensables...

    Mais je n'en suis pas là alors, je cherche, je cherche, j'écris, j'efface, je recommence, j'écris, j'efface, je recommence, j'écris, j'efface, je recommence... Levé à quatre heures... Et au bout de deux heures, j'ai fini dix lignes que je recommencerai demain.

    La douleur et la patience.
    Je sais aujourd'hui que je n'ai aucun talent, que rien ne me sera jamais facile, que je devrai travailler, travailler, sans relâche. Le talent n'a pas besoin d'être travaillé, il est là, il est constant, immuable, ineffaçable. 
    Je ne me libèrerai pas de cette douleur de l'enfantement des mots.
    Mais j'apprends, peu à peu, la patience.
    Je n'ai plus de colère contre moi-même.
     
    J'ai même appris à pleurer de bonheur quand parfois les mots me viennent, se découvrent et que jaillit cette chaleur intérieure qui me bouleverse. J'ai appris à laisser les larmes couler, à me fondre dans cette émotion suprême de la création qui me transporte. J'ai appris à n'avoir aucune prétention envers ce bout de phrase qui s'offre à moi, je sais que je n'y suis pour rien, que je n'ai rien trouvé, que tout est là, autour de moi, dans l'espace, tous les mots, toutes les émotions et qu'il s'agit juste d'apprendre à s'ouvrir, à recevoir.
    Je ne crée rien de personnel, sinon cette brèche dans la muraille de mes intentions.
    Je n'ai réussi à écrire que lorsque je n'ai plus voulu le faire.
    C'est comme un chat sauvage qu'on voudrait apprivoiser. L'intention est un repoussoir. Il faut juste s'asseoir, ne rien dire, ne rien tenter et le laisser se mouvoir. Peut-être, qu'un jour, il s'approchera, peut-être qu'un jour, il acceptera de sentir la main tendue. Mais si je m'approche de lui, je sais qu'il partira.
    Les mots sont des chats sauvages.
    La douleur de ne pas parvenir à les caresser à l'envie est une douleur fabriquée.
    La patience est le remède.
    Alors, je me lève la nuit, je m'assois, je m'immobilise, je ferme les yeux et j'entre dans cet espace intérieur où la volonté n'est pas de mise. Et parfois, parfois, les mots s'approchent...
    Souvent, je me suis laissé prendre par l'euphorie et j'ai tendu brutalement une main avide, j'ai voulu accélerer le mouvement, imposer mes désirs, je suis retombé dans les travers prétentieux de l'homme qui se croit écrivain. Et tout disparaissait.
    J'en voulais aux mots, je les maudissais, cette envie furieuse de les abandonner. Vaste supercherie. Ils n'ont pas besoin de moi.
    Plus tard, inévitablement, je revenais m'asseoir puisque moi, j'ai besoin d'eux. J'acceptais qu'ils soient les Maîtres. C'est le chat qui décide d'aller vers la main tendue.  
    Patience, patience, immobilité intérieure, ne rien vouloir, ne rien attendre, être dans l'absence pour être présent.
     
    J'ai connu, parfois, des frôlements, des contacts furtifs, des effleurements infimes, j'ai connu des nuits d'ivresse aussi, des étreintes enflammées.
    Je sais maintenant que rien n'est durable.
    Les mots ne seront jamais apprivoisés. Ils reprennent leurs distances comme bon leur semble. Et si la colère m'envahit, si je la laisse m'emporter, ils s'éloigneront davantage.
    L'humilité. C'est sans doute ce que j'aurai mis le plus de temps à comprendre, à apprendre, à garder.
     
    L'humilité.