Blog

  • Sur la souffrance : Krishnamurti

    "Lorsque vous souffrez, lorsque vous avez une douleur, quel sens cela a-t-il ? Je ne pense pas que votre question se rapporte à la douleur physique, mais à la souffrance et à la douleur psychologiques, qui ont des sens différents, à différents niveaux de la conscience. Quel est le sens de la souffrance ? Pourquoi voulez-vous qu'elle ait un sens ? Non point qu'elle n'en ait pas: nous allons chercher à le savoir. Mais pourquoi voulez-vous le savoir ? Pourquoi voulez-vous savoir "pourquoi" vous souffrez ? Lorsque vous vous posez cette question "pourquoi est-ce que je souffre ?" et que vous cherchez la cause de la souffrance, n'êtes-vous pas en train de fuir la souffrance, d'essayer de vous évader ? Le fait est celui-ci : je souffre ; mais dès l'instant que je fais intervenir ma pensée pour agir sur ma souffrance en demandant "pourquoi ?" j'en ai déjà atténué l'intensité. En d'autres termes nous voulons que la souffrance soit diluée, allégée, écartée par des explications. Mais cela ne peut certes pas nous donner une compréhension de la douleur. Si je suis affranchi de ce désir de la fuir, je peux alors comprendre le "contenu" de la souffrance.

    Qu'est-ce que la souffrance ? Une perturbation à différents niveaux, depuis le niveau physique jusqu'aux différentes couches du subconscient. C'est une forme aiguë de perturbation, qui m'est pénible. Mon fils est mort ; j'avais construit autour de lui tous mes espoirs (ou autour de ma fille, ou de mon mari, prenez n'importe quel exemple). J'en avais fait mon idole, à l'image de tout ce que je désirais. Et c'était mon compagnon, etc..., vous savez tout ce qu'on dit. Or, soudain, il n'est plus là. C'est une grave perturbation, n'est-ce pas ? Et cette perturbation, je l'appelle souffrance. Si je n'aime pas cette souffrance, je me dis: "Pourquoi est-ce que je souffre ?" "Je l'aimais tellement." "Il était ceci." J'essaye, ainsi que le font la plupart des personnes, de fuir dans des mots, qui agissent comme des narcotiques. Si je ne fais pas cela, qu'arrive-t-il ? Il arrive que je suis complètement conscient de la souffrance. Je ne la condamne pas, je ne la justifie pas, je souffre et c'est tout. Mais alors, je peux suivre son mouvement, je peux suivre tout ce contenu de sa signification ; le "suivre" dans le sens d'essayer de le comprendre.

    Que veut dire souffrir ? Qu'est-ce qui souffre ? Je ne me demande pas "pourquoi" il y a souffrance, ni quelle est la "cause" de la souffrance, mais "que se passe-t-il en fait" ? Je ne sais pas si vous voyez la différence : je suis simplement dans l'état où la souffrance se perçoit ; elle n'est pas distincte de moi à la façon dont un objet est séparé de l'observateur ; elle est partie intégrante de moi-même, tout moi souffre. Dès lors, je peux suivre son mouvement, voir où elle me mène. Et ainsi elle se révèle et je vois que j'ai donné de l'importance à moi-même et non à la personne que j'aimais. Celle-ci avait comme rôle de me cacher ma misère, ma solitude, mon infortune. J'espérais qu'elle aurait pu accomplir tout ce que "moi" je n'avais pas pu être. Mais elle n'est plus là, je suis abandonné, seul, perdu. Sans elle, je ne suis rien. Alors je pleure. Non parce qu'elle est partie, mais parce que je demeure. Je suis seul.

    Parvenir à ce point est très difficile. Il est difficile de simplement admettre, "je suis seul", de ne pas ajouter : "comment me débarrasser de cette solitude ?" ce qui serait une évasion. Il est difficile d'être parfaitement conscient de cet état et d'y demeurer, de voir son mouvement. Graduellement, si je lui permets de se révéler, de s'ouvrir à moi, je vois que je souffre parce que je suis perdu ; mon attention se trouve malgré moi attirée vers quelque chose que je n'ai pas envie de regarder ; quelque chose m'est imposé qu'il me déplaît de voir et de comprendre. Et d'innombrables personnes sont là pour m'aider à m'évader : des milliers de personnes soi-disant religieuses, avec leurs croyances, leurs dogmes, leurs espoirs et leurs fantaisies: "c'est votre karma", "c'est la volonté de Dieu" ... vous connaissez toutes ces voies d'évasion. Mais si je peux demeurer avec cette souffrance, ne pas l'éloigner de moi, et ne pas essayer de la circonscrire ou de la nier, qu'arrivera-t-il ? Quel est l'état de mon esprit, lorsqu'il suit ainsi le mouvement de la souffrance ?

    La souffrance n'est-elle qu'un mot, ou est-ce un fait ? Si c'est un fait, le mot, au point où j'en suis, n'a plus de sens ; il n'y a en moi que la perception d'une intense douleur. Une douleur par rapport à quoi ? Par rapport à une image, à une expérience, à quelque chose que je n'ai pas (lorsque je l'avais, je l'appelais plaisir). La douleur, la peine, est par rapport à quelque chose. Ce "quelque chose", n'est-ce qu'une représentation de mon esprit ou est-ce une réalité ? Si la souffrance n'existe que par rapport à quelque chose, il est important de savoir ce qu'est ce "quelque chose". De même que la peur n'existe pas "en soi" mais est toujours la peur de quelque chose, la souffrance est toujours en relation avec un individu, un incident, un sentiment. Me voici maintenant pleinement conscient de la souffrance. Est-elle distincte de moi, ne suis-je que l'observateur qui la perçoit, ou est-elle "moi" ? Lorsqu'il n'y a pas un "observateur" qui souffre, la souffrance est-elle autre chose que moi-même ? Je "suis" elle. Et alors que se passe-t-il ? Il n'y a pas de mot, pas d'étiquette qui vienne écarter cette douleur en lui donnant un nom. Je ne suis que cela, cette souffrance, ce sentiment d'agonie. Et lorsque je ne suis que cela, que se produit-il ? Lorsque je ne la nomme pas, lorsqu'il n'y a pas de peur suscitée par elle, est-ce qu'il existe une relation entre cette souffrance et le moi en tant que centre de conscience ? Si ce centre est en état de relation avec cette souffrance, il en a peur. Mais s'il "est" cette souffrance même, que peut-on faire ? Il n'y a rien que l'on puisse faire. On "est" cela, on ne peut ni l'accepter ni le refuser, ni lui donner un nom. Si vous "êtes" cela, qu'arrive-t-il ? Pouvez-vous encore dire que "vous" souffrez ? Mais déjà une transformation fondamentale s'est produite. Il n'y a plus le "je" souffre, parce qu'il n'y a pas de centre pour souffrir. Le centre ne souffre que parce que nous n'avons pas examiné ce qu'est ce centre. Nous ne vivons qu'en passant d'un mot à un autre mot, d'une réaction à une autre réaction. Nous ne disons jamais: "voyons ce qu'est cette chose qui souffre".

    Et on ne peut pas la voir en se forçant, en se disciplinant. Il faut regarder avec intérêt, avec une compréhension spontanée. Et alors on s'aperçoit que ce que nous appelions souffrance, douleur, et que nous cherchions à éviter ou à discipliner, que tout ce processus a disparu. Tant que je ne suis pas en relation avec cette souffrance comme si elle était extérieure à moi, le problème n'existe pas. Dès que j'établis un rapport entre elle et moi, comme si elle m'était extérieure, le problème existe. Tant que je considère ma douleur comme une chose extérieure - "je souffre parce que j'ai perdu mon frère, parce que je n'ai pas d'argent, à cause de ceci ou cela" - j'établis une relation entre elle et moi et cette relation est fictive. Mais si je "suis" elle, si je vois ce fait, tout est transformé, tout a un autre sens. Car je suis dans un état d'attention totale, d'attention intégrée et ce qui est complètement considéré est complètement compris et dissous. Alors il n'y a pas de peur et, par conséquent, le mot "affliction" n'existe pas."


    Jiddu Krishnamurti.

  • Le regard des autres.

    Merci à Claude-Alain Luthi, ami précieux.
    Suis-je ce que je vois dans le regard des autres ?

    Non. Tout d’abord, ce qu’on CROIT voir dans le regard des autres, c’est ce qu’on y projette : c’est ce qu’on croit être. C’est un reflet de l’image qu’on a de soi, terni par ses doutes, ses craintes et ses complexes.

    Le timide croit être ce qu’il voit dans le regard des autres. Et comme il n’a pas confiance en lui, il y voit quelque chose d’imparfait, d’inadéquat et dont il a honte.

    La réponse est à chercher ailleurs.

    Ce que je montre ?

    Suis-je ce que je vois en me regardant dans un miroir, en m’écoutant parler ?
    Non. Parce que croire que l’on est ce que l’on montre, revient à dire que ce que l’on ne montre pas n’existe pas, ou nous est étranger.

    Ca revient à nier toute vie intérieure, toute profondeur.

    Le narcissique qui mise tout sur son apparence, jusqu’à être fasciné par son image, n’est finalement qu’un névrosé soumis au regard des autres et à leur approbation - un timide extraverti, parce qu’il ignore tout de qui il est : il a besoin du regard des autres pour se sentir visible, il ne se comprend qu’à travers le regard des autres.

    Ce qu’on me dit que je suis ?

    Ça … ça dépend de vous : si vous êtes un mouton, alors oui, vous êtes ce que le troupeau vous dit que vous êtes. Un mouton.

    Certaines personnes, désespérées par leur désir de trouver leur place, leur besoin de reconnaissance et d’approbation, passent leur vie à essayer de se conformer aux attentes des autres. Pour faire plaisir, pour ne pas avoir d’emmerdes, pour ne pas sentir le poids de la pression sociale, qui fait peur et pousse à regarder en soi.

    Ces personnes, encore une fois, croient être ce que leur renvoie le regard des autres, parce qu’elles ignorent où regarder pour se voir réellement et comprendre qui elles sont réellement - ou alors, parce que ça ne les intéresse pas, et qu’elles veulent simplement une vie peinarde et sans histoires.
    Vous, je sais pas, mais pour moi, une vie sans histoires c’est pas la vie.

    On est ce qu’on veut être ?

    Non.

    Si on était ce qu’on veut être, je serais une rock star.

    Bon, assez de taquinerie. La réponse est finalement simple.

    On est ce qu’on OSE être (et dans une certaine mesure, ce qu’on pense être).
    Sans vouloir faire dans le dramatique, prenez 5 minutes pour réfléchir à ça et à ce qui suit.

    On est ce qu’on ose être

    C’est ce que tu oses faire dans / de ta vie qui définit les contours de celle-ci.
    Ta personnalité est délimitée par l’image que tu as de toi : ce que tu crois être, ce dont tu es fier en toi, ce dont tu as honte, tes croyances limitantes (”Je suis un looser”), tes complexes… Ta personnalité va s’épanouir à l’intérieur de ces limites.

    … sachant que c’est l’image que tu as de toi et la richesse / solidité de ta personnalité qui conditionnent ta propension (ta tendance et ta capacité) à prendre des risques et à oser aller de l’avant pour affronter l’inconnu et avancer / évoluer dans ta vie.

    En fait :

    1. On est ce qu’on ose faire et être

    2. On ose faire et être ce qu’on pense AVOIR LE DROIT et ÊTRE CAPABLE d’oser faire et être.
    Un timide qui pense qu’il ne vaut rien, ou que tout est compliqué et que de toute façon, c’est un looser, aura du mal à développer une personnalité riche et équilibrée, et aura du mal à vivre une vie passionnante.

    Une personne qui pense que le monde l’attend, et qu’il lui suffit d’aller chercher ce que la vie a à lui offrir aura une vie bien plus intéressante. Chaque vie se vaut, nous sommes d’accord, mais à choisir, je prends celle-là et pas celle du timide.

    Une autre façon de se définir est de dire qu’on est la somme de ses expériences et de ses rencontres. Oui, c’est vrai - mais finalement, la somme de ses expériences et rencontres, c’est tout ce qu’on a osé faire et être dans sa vie.

    Si les seules limites dans la vie à ce qu’on peut accomplir, construire et conquérir, c’est ce qu’on pense avoir le droit et être capable d’oser faire et être (hormis le facteur « difficulté technique / physique, qui se travaille malgré tout), alors travailler sur ses croyances limitantes et sa perception de soi et du monde ouvre des perspectives quasi illimitées à celui qui veut réussir sa vie.

    Et là, comme toujours, tout est question de courage intellectuel et de volonté.
    A vous de voir :-))

    Pour finir, une réflexion intéressante, lue sur le net en réponse à quelqu’un qui posait la question “est-on ce qu’on veut être” :

    Nietzsche a dit : “Deviens ce que tu es.”
    Pour lui, chaque homme fabrique deux représentations de lui même : ce qu’il est d’une part et ce qu’il voudrait être d’autre part. Pour l’homme qui agit (et cela répond grandement à ta question, à savoir l’acte qui est la mise en œuvre de notre volonté de devenir “ce qu’on veut être”) pour atteindre son idéal, la différence s’estompe et ne reste réelle que dans la représentation que nous avons de nous même. Ainsi, d’une certaine façon, nous nous efforçons à devenir ce que nous sommes déjà en un sens : devenons ce que nous sommes."

    Lire la suite

  • L'Amour véritable

    L'amour.
    Faut-il le confondre avec le désir ? L’amour se réduit-il au désir et à la recherche du plaisir ? Le désir engendre l’attachement qui, pour la plupart d’entre nous, est effectivement confondu avec l’amour. On dit que l’on aime quelqu’un tant qu’il répond à notre demande affective, notre demande de sécurité : quand il nous appartient. Au moment où il se détourne de nous, apparaît la jalousie, le mépris et la haine. L’attachement tisse des liens serrés qui étouffent et emprisonne. Il ligote l’un et l’autre, il interdit l’amour. Il interdit la liberté de l’autre, aussi est-il perpétuellement remis en cause. L’attachement engendre l’amour passionnel et l’amour passionnel se mue en haine passionnelle. Ce nous disons en fait, c’est : « Tant que vous m’appartenez, je vous aime, dès l’instant où vous ne m’appartenez plus je vous hais » ! ! L’attachement est possessif, il est aussi prédateur que le désir dont il est la manifestation directe. Est-ce cela l’amour ? Si nous aimions vraiment, nous saurions laisser l’autre libre « lorsque l’on aime, il faut être libre, non seulement de l’autre personne, mais par rapport à soi ».

    Faut-il faire de l’amour un devoir ? Lorsque l’on agit par devoir, y a-t-il de l’amour ? Ce qui est fait par devoir n’est pas fait avec le cœur. L’amour n’est pas comme le respect moral, il ne se commande pas. Tant que l’on s’oblige à agir par devoir, on n’aime pas ce que l’on fait. Inversement, quand l’amour est réellement présent, il y a aussi le respect, car il l'enveloppe. Quand on aime, on respecte celui que l’on aime dans la chaleur de l’affection.

    Cela ne veut pas dire pour autant que l’amour soit émotionnel, au sens d’une réaction sentimentale, telles que les larmes du chagrin. Par exemple, quand nous perdons un être aimé, nous pleurons. Mais pour qui pleurons-nous ? Est-ce sur nous-mêmes, parce que nous sommes privés de l’autre en qui nous avions investi une affection ? Mais se prendre soi-même en pitié et pleurer sur soi n’est pas de l’amour. « Lorsque vous pleurez votre frère mort, que ce soit donc pour lui. Il vous est facile de pleurer pour vous en pensant qu’il est parti. En apparence, vous pleurez parce que votre cœur est blessé, mais ce n’est pas pour votre frère que vous souffrez, c’est pour vous, car vous vous prenez en pitié et cette pitié vous endurcit, vous replie sur vous—mêmes, vous rend terne et stupide ». Le déballage de sentimentalisme émotionnel, quand il n’a d’objet que l’ego, n’est pas de l’amour.

    Si nous pouvons voir toutes ces confusions et laver en quelque sorte notre compréhension de l’amour que reste-t-il ? Sûrement pas une discipline que nous devrions cultiver. Ce qui peut-être cultivé, c’est la politesse, la gentillesse, le respect. L’amour se donne comme sentiment, il ne se cultive pas comme une vertu. L’amour est le don du soi du cœur qui n’attend pas de retour, qui n’exige pas la réciprocité, le don qui trouve sa joie dans le seul fait de se donner. Il est exprimé dans la pensée : « je vous aime, mais cela ne vous regarde pas » : je ne trafique pas des sentiments, je n’attends rien de vous, je n’impose rien. L’amour se répand comme un fleuve qui suit son cours. « l’amour ne peut prendre naissance que dans un total abandon de soi ». La fleur qui offre son parfum le fait sans calcul et sans intention, elle ne cherche pas à profiter du regard que l’on pose sur elle, elle rayonne ce qu’elle est, libre à vous de respirer son parfum et de jouir de sa beauté ou de vous en détourner. La rose donne de sa beauté sans raison, comme l’amour donne sans attendre. Malheureusement, nos relations sont si intéressées, si égocentriques, que nous raisonnons au sujet de l’amour comme nous le faisons avec les valeurs en bourse. Nous « plaçons » de l’affection et nous exigeons que celle-ci « rapporte », nous voulons « profiter » des autres. Si l’autre se détourne, s’il ne répond pas à notre demande, nous éprouvons de l’amertume, de la jalousie, de la haine. Notre interprétation de l’amour est si sensuelle et si personnelle qu’elle exclue par avance le don de soi. Et il n’y a pas d’amour sans don de soi. Le don de soi n’a pas de limite fixe. L’amour est à la fois personnel et impersonnel, il peut sans contradiction aller vers un seul ou le grand nombre.

    L’amour véritable est union et émerveillement, joie du don et de la présence (texte). Le désir ne cesse de demander, l’amour ne cesse de se répandre. L’amour ne saurait être un marchandage avec l’autre afin de lui soutirer de l’affection. C’est pourquoi l’amour peut laisser libre, entourer de soin, aider l’enfant à grandir. L’amour ouvre les yeux, permet de comprendre au lieu de juger. Il révèle en l’autre ce qu’il a de meilleur. Mieux : quand on aime « l’autre » disparaît, il s'efface au sens de la dualité conflictuelle, du face à face. L’amour met l’unité là où d’ordinaire règne la dualité, il nous fait traverser la souffrance de la séparation en donnant l’unité du sentiment.

    Extrait du site Philosophie et Spiritualité
    lien :
     
    Dans le désir il y a une intention, celle de l'accomplissement de ce désir et dès lors il y a une pression qui est exercée sur celui ou celle vers qui se tourne ce désir . Peut-on considérer qu'il y a amour lorsque s'exerce une pression, une attente, une intention ? Ne court-on pas le risque d'être déçu, désillusionné et dès lors faire porter cette déception sur celui ou celle qu'on disait "aimer"?
    Ce que j'aime dans la femme que j'aime c'est sa façon d'aimer la vie. Ce n'est pas le fait que son amour se porte vers moi. Si cet amour se porte vers moi c'est que je réponds à sa vision de l'amour, c'est ce qui m'importe. Dès lors cette osmose dans la conception même de l'amour permet le désir sans qu'il n'y aucune intention. Ca n'est qu'un supplément, pas un objectif ou une fin en soi. C'est la plénitude de l'unité qui porte en elle la source du désir et non le désir qui favorise pour sa part la remontée vers la source.

  • LES ÉGARÉS (roman) 3

     LES ÉGARÉS 

     

    Il écoute le silence de la nuit. Et rêve d’un silence intérieur aussi apaisant. Il s’est réveillé et sans même le vouloir, sans aucun désir, sans aucune volonté, les idées tourmentées ont jailli comme une bourrasque. Cette impression de gâchis qui ne le quitte pas. Cet aveuglement constitué par un amour sans parole. Tous ces non-dits étouffés par des attitudes irréfléchies, des étreintes anxiolytiques, des câlins entretenant les somnolences spirituelles. Ca n’était pas de l’amour. Le mot ne convient plus, il ne veut plus le salir, le couvrir des gravats sombres et froids de son histoire, l’entacher d’intentions secrètes. Il ne veut plus user de cet amour machinal pour cautériser les plaies ardentes. C’est un détournement qui le révolte désormais. L’amour n’a pas de projet, il n’a même pas de désir. Il est là, juste là, dans un don immédiat, une énergie constante qui ne cherche rien. C’est le mental de l’homme incomplet qui l’alourdit, l’asphyxie, le ceint d’armures invalidantes. Il n’avait rien compris. Il devine dans la lente exploration de son inconscient défriché des révélations saisissantes, des découvertes inespérées. Mais il doit accepter la moiteur étouffante des airs viciés par les souvenirs purulents, supporter les dards empoisonnés des cauchemars réactivés, les poisons mielleux des enlacements passionnés. Le mental est une jungle indomptée, un inextricable foisonnement de plantes carnivores se dévorant sans cesse les unes les autres, se nourrissant des cadavres putréfiés, se hissant impitoyablement sur les corps écrasés des idées anciennes, pompant dans le terreau inépuisable des refoulements archaïques les sucs névrotiques, les sèves acides des pensées corrompues.

    Il doit labourer cette terre souillée par les charognes immondes de ses traumatismes. Rien de lumineux ne pourra pousser dans cette mélasse excrémentielle, ces vases putrides, ces mémoires enkystées.

    Le sillon qu’il doit tracer. Il n’a pas le choix. Rien ne pourra guérir tant qu’il refusera de creuser cette tranchée dans la terre brûlée par les anciens incendies, de revivre les drames étouffés par les cendres fossilisées de sa mémoire anesthésiée.

    Il sort du duvet. Il fait nuit. Cinq heures trente-deux. Il allume le réchaud. Un café. Un dernier sursis. Il devine déjà les nausées à venir. Il les connaît si bien. Des années de résistance acharnée. L’armée ennemie lui est aussi familière que ses propres forces.

    Assis en tailleur, il fixe les flammes bleues et cloisonne son esprit dans le ronronnement régulier du gaz. Il parcourt en pensée le labyrinthe de ses muscles. Les épaules talées par les sangles. Les mollets durcis par les longues remontées. Tout va se mettre en place. Il suffit d’être patient. L’expérience a l’avantage de cloîtrer les inquiétudes vivaces dans des écrins de certitudes. Une journée de marche et les douleurs disparaîtront. Mettre un pas devant l’autre ne signifie pas que l’on sait marcher. L’accomplissement ne survient qu’au-delà des contractures lorsque le corps a réussi à trouver le rythme et les nourritures nécessaires pour épurer les muscles engourdis. Il faut puiser dans les sources les plus profondes. Il doit franchir un seuil, dépasser la lassitude, ignorer les fibres plaintives. La vie horizontale n’autorise pas les dépassements. Elle limite l’individu à des mécaniques anxiolytiques. Il a toujours détesté cette insignifiante platitude, cette absence de vie, ce sommeil paralytique. Les défis physiques qu’il s’est imposé devaient prolonger ses éveils, favoriser les envols. L’impression de mort prématurée à travers les jours glauques de la vie quotidienne le dégoûtait, cette léthargie avilissante le révoltait. Cette nausée comateuse insufflait à l’existence des relents de pourriture, il imaginait son corps se délabrer insidieusement, les tissus se flétrir, les chairs se racornir, la mort l’envahir. Il devait lutter pour rester en vie, c’était la seule issue. Il percevait tous les gens rencontrés au fil du hasard comme des vampires assoiffés de vigueur, des monstres camouflés sous des parures sociales, des costumes fabriqués, des masques trompeurs. Pour combler l’horreur de leur néant intérieur, ces zombies voraces multipliaient les rencontres comme autant de festins à prendre. Il les fuyait et calcinait son écoeurement dans des incendies corporels. Toujours des défenses, des protections outrancières. Un mal ancré.

    Des chapelets de bulles remontent du fond de la gamelle. La chaleur insuffle dans le liquide translucide des agitations bénéfiques. Il imagine son esprit clairvoyant animé de pensées lumineuses, des lucidités réveillées par sa vigilance. Le magma de ses traumatismes enfouis bouillonne et cherche une faille. Il ne veut plus cimenter les fissures. Les défis physiques ne doivent plus servir à épuiser les flots révélateurs.

    Il verse l’eau sur le café soluble, ajoute du lait concentré, coupe une tranche de pain, étale de la confiture. 

    Il voudrait dire à Leslie ce qu’il ressent. Les enceintes se craquellent et il s’en réjouit. La peur s’étiole. Une onde de chaleur le parcourt, une vibration qui l’illumine. Il s’abandonne au sourire qui se dessine.

    Il sait qu’il va avancer.

     

    Des embryons de clartés pâles gonflent le tissu opaque du ciel quand il charge le sac sur son dos. Douleurs des épaules. Il s’applique à placer correctement les sangles, il vérifie le laçage des chaussures, la hauteur des bâtons de randonnée, regarde machinalement la carte et lance le premier pas. Des étoiles de rosée gorgées de lumières lunaires parsèment de brillances les tapis d’herbes impassibles. Rien ne bruit.

    Leslie. Une immense bouffée d’amour. Un sourire ébloui. Un bain pétillant de jouvence. Immédiatement s’éveille la certitude qu’il ne peut retourner vers elle que dans l’épuration de son âme, le cisèlement affiné de ses excroissances morbides. Retrouver le diamant pur. Eclater toutes les cristallisations fossilisées au fil du temps et qui l’alourdissent, l’enlaidissent, l’isolent dans une gangue néfaste. Il reconnaît aussitôt que ce polissage le concerne intimement et que vouloir l’entamer pour Leslie est une erreur. Ca ne serait qu’un enfermement supplémentaire, une projection mentalisée, une supplique existentielle, le désir d’une reconnaissance. Il sait que Leslie l’accueillera s’il parvient enfin à être ce qu’il porte, à se libérer de ses fardeaux. Il doit exister pour lui au lieu de vouloir vivre à travers les regards des autres. Et même ceux de Leslie.

  • Edgar Morin

    "L'orientation développement/envelop-pement signifie que l'objectif n'est plus fondamentalement le développement des biens matériels, de l'efficacité, de la rentabilité, du calculable, il est aussi le retour de chacun sur ses besoins intérieurs, le grand retour à la vie intérieure et au primat de la compréhension d'autrui, de l'amour et de l'amitié."

     

     

    http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/01/09/eloge-de-la-metamorphose-par-edgar-morin_1289625_3232.html

     

    N'oubliez pas la deuxième page.

     

     

    Lire la suite

  • Apprendre à aimer

     

    Un meurtrier ne tue pas par méchanceté mais parce qu’il aime les impulsivités qui le domine, parce qu’il aime les actes dans lesquels il se retrouve, dans lesquels il se sent exister. Sa victime n’est pas un ennemi mais l’opportunité de s’aimer davantage.

    Un militaire peut tuer par amour pour sa patrie, par amour pour les ordres, par amour pour les armes, par amour pour les idées qui le conditionnent.

    Les marins d’un baleinier tuent par amour pour l’argent.

    Les politiciens mentent par amour du pouvoir.

    Les dictateurs tuent par amour d’eux-mêmes.

     

     

    Nos actes sont en grande partie générés par cet amour que nous nous portons. Amour pour nos idées, nos passions, nos obsessions, nos certitudes, amour de la confrontation, toujours ce désir de convaincre… Tout est porté par cet amour pour nous-mêmes.

     

    Lorsque nous aimons une autre personne, ne cherchons-nous pas en priorité à recevoir ce qui nous conforte dans cet amour narcissique ? Que l’autre en vienne à ne plus apporter cette nourriture égotique et nous le repousserons. Et si l'amour est vraiment là et qu'il reste à s'en réjouir, il convient d'accepter l'idée que même celui qui aime l'autre, aime ce qu'il fait et s'aime à travers cet amour qu'il donne. Il ne s'agit nullement d'une critique ou d'une présentation qui se voudrait cynique et désabusée. Pour moi, il n'y a rien de néfaste dans cet état de fait. C'est juste une réalité.

     

    Nous sommes des toxicomanes de l’amour propre. Cet amour qui nous forme, qui nous identifie, qui nous remplit, qui nous conditionne. Personne d’autre que nous n’en est responsable. Personne d'autre que nous n'est à même de travailler sur cette affliction... Encore faut-il l'admettre. 

     

    L’état de la planète, l’état de l’humanité ne sont-ils pas les reflets de cet amour personnifié, individualisé, détourné ?

    Nous avons appris à aimer ce que nous portons, appris à respecter les valeurs que nous avons reçues. Il ne s’agit que d’amour et nous aimons ce fonctionnement.

     

    Ne devrions-nous pas apprendre à ne plus aimer ?

    Cet ego qui fait qu’un industriel n’ira jamais contre son amour et sa fascination pour l’argent, le pouvoir, sa capacité à transformer la matière en valeur ajoutée, sans aucune considération pour l’équilibre ou le respect de la vie, cet amour qu’il porte et qui détruit, la solution ne serait-il pas de l’en priver ?

    Mais c’est évidemment impossible… Le mal est fait et c’est pour son bien. Pourquoi s’en priverait-il ?

    Alors ne devrions-nous pas apprendre à nos enfants à ne pas aimer ?

    L’expression est trop effroyable…

     

    Alors c’est qu’il faut aimer autrement.

    Ou commencer à aimer vraiment.

    Il ne s’agit pas de s’aimer soi mais d’aimer ce qui vit en soi. Et dès lors, cet amour devient universel puisque ce qui vit en soi vit de la même façon où que je sois.

    L’industriel ne pourrait plus détruire ce qui est en lui.

    L’enfant ne pourrait plus détruire gratuitement la vie de cette plante qu’il arrache.

    L’agriculteur ne disperserait plus d’engrais chimiques au cœur de la vie qui est en lui.

    Les Amérindiens connaissaient cet amour. Nous n’y avons vu que des « sauvages. » Les Aborigènes, les Inuits, les Tchouktches, les Lapons, les Mentawais, les Kogis… Nous les exterminons à travers la mondialisation car ils sont les images maintenues de notre violence et c’est insupportable à contempler.

     

    Nous ne sommes que des images multiples de la vie. Nous n’existons pas individuellement autrement que sous la forme d’images. La source est commune, les gouttelettes sont innombrables.

    Nous avons appris à aimer les gouttelettes jusqu’à oublier l’océan. Et chaque gouttelette, lorsqu’elle en vient à n’aimer qu’elle, porte en elle la destruction de l’océan, son assèchement.

     

    Nous ne savons pas aimer parce que nous sommes enfermés dans notre amour pour nous-mêmes.

    Beaucoup pensent qu'il s'agit de liberté.

     

    "La vie en société me permet de vivre comme je l'entends, dans le respect des lois et ça me convient."

     

    Mais il n'y a pas eu de choix. Le lieu de naissance ne nous appartient pas. Tout ce que nous connaissons dans notre début d'existence conditionne la suite, c'est inévitable. Nous nous adaptons à notre geôle originelle. Et il arrivera même un moment de l'existence où la personne sera en mesure, si tout se passe pour le mieux, de quitter ce lieu, d'aller chercher une autre terre, voir si c'est plus vert ailleurs. C'est une liberté que certains n'ont même pas. A moins de risquer sa vie.

    Nous sommes donc libres, selon la majorité. 

    Nous sommes libres par exemple de prendre l'avion pour aller passer les fêtes de fin d'année dans un pays exotique. Juste un exemple de tout ce que notre liberté nous autorise. Et tout est pour le mieux puisque j'en suis heureux. Cela signifie donc que notre liberté de nous comporter comme bon nous semble, dans la limite des lois, n'induit aucune restriction quand il est pourtant évident que cela porte atteinte à tous, c'est à dire à la Terre et au clan.

     

    "Les Kogis ne prennent pas l'avion.

    -Oui, mais ce sont des sauvages qui se contentent de leurs montagnes. Ils ne voient pas l'intérêt de voyager. 

    -Si, ils voyagent, ils se déplacent même beaucoup, mais à pied.

    -Ils vont à pied parce qu'ils n'ont pas les moyens de prendre l'avion. Ils ne sont pas libres de faire tout ce que nous on peut faire.

    -Ils sont libres autrement."

    Etc etc etc... Discussion sans fin.

     

     

    Un iceberg fondu n’a pas disparu, il a juste réintégré la source.

    C’est cette disparition qui nourrit notre peur. On apprend aux enfants à se lancer dans le monde comme autant de gouttelettes uniques. L’erreur est effroyable et il y a parmi eux les futurs industriels, les futurs baleiniers, les futurs financiers, les futurs politiciens, les futurs assassins, tous ceux qui vivront dans l’hallucination de leur amour pour eux-mêmes.

     

    L’humanité ne connaîtra l’amour que lorsqu’elle aura disparu dans l’océan d’amour pour la vie.

    Ça prendra le temps qu’il faudra. Et si l’humanité n’y parvient pas et se condamne, ça n’a aucune importance pour l’océan de vie. Son imagination est sans limite.

    Il ne s'agit donc pas de ne pas s'aimer mais d'aimer ce qui vit en tout.
    Dès lors il est possible et même sain de nous aimer puisque cette vie a jugé bon et sain de vivre en nous.
    Au lieu d'être le point central de notre amour nous en devenons l'élément secondaire mais pourtant indispensable.
     
    Aimer l'océan avant d'aimer la gouttelette. 
     

     

  • La légèreté.

    "Puisqu'on ne peut être universel et savoir tout ce qui se peut savoir sur tou, il faut savoir peu de tout.
    Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d'une chose; cette universalité est la plus belle."
    Blaise Pascal.
    J'aime dans ce texte l'idée que l'individu gagne sa liberté en s'ouvrant à tous les savoirs dans la mesure du possible plutôt que de voir l'individu courir le risque de s'enfermer dans un savoir limité par l'horizon qu'il propose.
    Cette recherche et cette ouverture vers d'autres horizons, cette interdiction que je m'impose à refuser ce qui n'entre pas dans le cadre de mon éducation, je la vois comme la possibilité pour l'égo de ne pas établir sa préséence sur un piédestal mais bien plutôt pour l'égo la nécessaire extension depuis une base sans cesse rejointe. On pourrait y voir une certaine similitude avec le Sysiphe de Camus sauf que le rocher, c'est ce savoir qui redescend sans cesse au pied de la montagne. Il faut à mon sens lâcher ses certitudes et s'astreindre à se charger de nouveaux fardeaux.
    Peut-être qu'à force de me charger ainsi je finirai par découvrir la légèreté.

    Lire la suite

  • Les Amérindiens.

    Le destin des Indiens d'Amérique annonçait celui de l'ensemble des habitants de la planète qui assistent impuissants à la destruction de leur environnement, après la confiscation de leur espace et de leurs ressources.

    Le message des Indiens est aussi une source de sagesse, fondée sur le respect de la nature et la compréhension de "l'Esprit qui est en toute chose"...

     

     

    "Mes jeunes gens ne travailleront jamais.
    Les hommes qui travaillent ne peuvent rêver. Et la sagesse nous vient des rêves."

    Smohalla, chef indien Sokulls

     
    "Le Grand Esprit nous a donné une vaste terre pour y vivre, et des bisons, des daims, des antilopes et autres gibier. Mais vous êtes venus et vous m'avez volé ma terre. Vous tuez mon gibier. Il devient dur alors pour nous de vivre.
    Maintenant vous nous dites que pour vivre, il faut travailler. Or le Grand Esprit ne nous a pas fait pour travailler, mais pour vivre de la chasse.

    Vous autres, hommes blancs, vous pouvez travailler si vous le voulez. Nous ne vous gênons nullement. Mais à nouveau vous nous dites « pourquoi ne devenez-vous pas civilisés? » Nous ne voulons pas de votre civilisation ! Nous voulons vivre comme le faisaient nos pères et leurs pères avant eux."

    Crazy Horse, grand chef Sioux du clan Oglalas

     
    "Vous êtes déjà si misérables que vous ne pouvez le devenir plus. Quels genre d'homme doivent être les Européens? Quelle espèce de créature choisissent-ils d'être, forcés de faire le bien et n'ayant pour éviter le mal d'autre inspiration que la peur de la punition? (...) L'homme n'est pas seulement celui qui marche debout sur ses jambes, qui sait la lecture et l'écriture et montrer mille exemples de son industrie...

    En vérité mon cher frère, je te plains du plus profond de mon âme. Suis mon conseil et devient Huron. Je vois clairement la profonde différence entre ma condition et la tienne. Je suis le maître de ma condition. Je suis le maître de mon corps, j'ai l'entière disposition de moi-même, je fais ce qui me plaît, je suis le premier et le dernier de ma nation, je ne crains absolument aucun homme, je dépends seulement du Grand Esprit.

    Il n'en est pas de même pour toi. Ton corps aussi bien que ton âme sont condamnés à dépendre de ton grand capitaine, ton vice-roi dispose de toi. Tu n'as pas la liberté de faire ce que tu as dans l'esprit. Tu as peur des voleurs, des assassins, des faux-témoins, etc. Et tu dépends d'une infinité de personne dont la place est située au-dessus de la tienne. N'est-ce pas vrai ?"

    Kondiarionk, chef Huron, s'adressant au baron de Lahontan, lieutenant français en Terre-Neuve

     

    "Les hommes blancs annonçaient bien haut que leurs lois étaient faites pour tout le monde, mais il devint tout de suite clair que, tout en espérant nous les faire adopter, ils ne se gênaient pas pour les briser eux-mêmes.

    Leurs sages nous conseillaient d'adopter leur religion mais nous découvrîmes vite qu'il en existant un grand nombre. Nous ne pouvions les comprendre, et deux hommes blancs étaient rarement d'accord sur celle qu'il fallait prendre. Cela nous gêna beaucoup jusqu'au jour où nous comprîmes que l'homme blanc ne prenait pas plus sa religion au sérieux que ses lois. Ils les gardait à portée de la main, comme des instruments, pour les employer à sa guise dans ses rapports avec les étrangers."

    Pachgantschilhilas, chef des Delawares

     
    "Chaque année notre envahisseur blanc devient plus avide, exigeant, oppressif et autoritaire... La misère et l'oppression, tel est le lot qui nous échoit... Ne sommes-nous pas dépouillés jour après jour du peu de liberté qui nous reste ?

    A moins que les tribus ne se liguent unanimement pour modérer les ambitions et l'avidité des Blancs, ils nous auront bientôt tous conquis et désunis, nous serons chassés de notre pays natal et éparpillés comme les feuilles d'automne par le vent."

    Tecumseh, chef Shawnee, en 1812

     
    "Nous ne voulons pas des chariots de feu qui font du bruit (trains à vapeur) sur les terrains de chasse au bisons. Si les Visages Pâles s'avancent encore sur nos terres, les scalps de vos frères seront dans les wigwams des Cheyennes. J'ai dit !"

    Roman Nose, chef-guerrier des Cheyennes, s'adressant au général Palmer en 1866 dans le Kansas

     

    "Regardez mes frères, le printemps est venu, la terre a reçu les baisers du soleil et nous verrons bientôt les fruits de cet amour. Chaque graine est éveillée, et de même, tout animal est en vie. C'est à ce pouvoir mystérieux que nous devons nous aussi notre existence. C'est pourquoi nous concédons à nos voisins, même nos voisins animaux, autant de droit qu'à nous d'habiter cette terre.

    Cependant écoutez-moi mes frères, nous devons maintenant compter avec une autre race, petite et faible quand nos pères l'ont rencontrée pour la première fois, mais aujourd'hui, elle est devenue tyrannique. Fort étrangement, ils ont dans l'esprit la volonté de cultiver le sol, et l'amour de posséder est chez eux une maladie. Ce peuple a fait des lois que les riches peuvent briser mais non les pauvres. Ils prélèvent des taxes sur les pauvres et les faibles pour entretenir les riches qui gouvernent. Ils revendiquent notre mère à tous, la terre, pour eux seuls et ils se barricadent contre leurs voisins. Ils défigurent la terre avec leurs constructions et leurs rebuts. Cette nation est comme le torrent de neige fondue qui sort de son lit et détruit tout sur son passage."

    Tatanka Yotanka, ou Sitting Bull, grand chef Sioux

     
    "Frère, notre territoire était grand et le vôtre était petit. Vous êtes maintenant devenus un grand peuple, et il nous reste à peine l'espace pour étendre nos couvertures. Vous avez notre pays, mais cela ne vous suffit pas. Vous voulez nous forcer à épouser votre religion.

    Frère, continue à écouter. Tu te dis envoyé ici pour nous apprendre à rendre le culte au Grand Esprit d'une manière qui lui soit agréable. Et tu prétends que si nous n'adoptons pas la religion que vous les Blancs vous prêchez, nous seront malheureux ici-bas. Tu dis être dans le vrai et que nous sommes perdus. Comment pourrions-nous vérifier la vérité de tes paroles? (...)

    Frère, tu dis qu'il n'y a qu'une seule façon d'adorer et de servir le Grand Esprit. Si il n'y a qu'une religion, pourquoi le peuple blanc est-il si partagé à ce sujet? Nous savons que votre religion est écrite dans un livre. Pourquoi n'êtes-vous pas tous d'accord, si vous pouvez tous lire le livre?

    Frère, nous ne comprenons pas ces choses. On nous dit que ta religion a été donnée à tes ancêtres, et s'est transmise de père en fils. Nous aussi nous avons une religion que nos ancêtres ont reçue et nous ont transmise, à nous, leurs enfants. Nous rendons le culte de cette manière. Il nous apprend à être reconnaissants pour toutes les faveurs que nous recevons, à nous aimer les uns les autres et à être unis. Nous ne nous querellons jamais à propos de religion parce que c'est un sujet qui concerne chaque homme devant le Grand Esprit."

    Sa-go-ye-wat-ha, ou Red Jacket, chef Seneca (Iroquois) et grand orateur des Six Nations