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Erri de Lucca : "Impossible"
- Par Thierry LEDRU
- Le 02/09/2020
Extrait :
Je vais en montagne parce que c’est là-haut qu’est arrivé le bord de la terre. Sa frontière avec le ciel et l’univers se trouve là-haut, et alors en grimpant je peux aller jusqu’au point où il n’y a plus rien à escalader. Je suis la terre jusqu’à l’endroit où elle s’est élevée et continue encore à s’élever. Car les montagnes grandissent.
J’y vais par admiration pour les forces qui dépensent leur énergie démesurée là-haut. Cette année, j’ai traversé des avalanches qui ont effacé des routes, des forêts abattues par le vent, des versants tombés au fond de la vallée. Et, au milieu de ces effondrements, la vie animale existe et se reproduit. (Impossible, page 28)
"
Le romancier italien Erri de Luca (Francesca Mantovani / Editiions Gallimard) Avec Impossible, Erri de Luca dessine un personnage qui compte avec lui-même de nombreux points communs. Dans un dialogue entre un juge d'instruction et un homme soupçonné de meurtre et placé en garde à vue après la mort accidentelle d'un autre en montagne, l'auteur de Montedidio met en scène tous les grands thèmes qui lui sont chers : la justice, la liberté, le combat politique, la trahison, l'amour et la montagne... Tout ça dans une forme quasi platonicienne.
L'histoire : ce jour-là, il s'est levé tôt, répète l'homme. Il raconte comment il a décidé d'aller escalader une montagne, comme il le fait souvent, en choisissant "des endroits difficiles, pour me sentir à l'écart du monde", précise-t-il. "Ce jour-là, j'ai choisi la vire du Banddiarac, en Val Badia. C'est un endroit escarpé et dangereux", poursuit-il posément. Sur le sentier, il a aperçu un autre marcheur qui grimpait devant lui, et l'a laissé partir devant, sans presser le pas. Deux heures plus tard, il a revu l'homme, qui se hâtait, pendant que lui-même poursuivait son ascension à son rythme, sans s'en préoccuper. "Le passage sur cette vire exige de la concentration, de regarder fixement par terre, un pas après l'autre", explique-t-il.
Un peu plus tard, il a dû stopper son ascension à cause d'un éboulement, et d'une crevasse. C'est à ce moment-là qu'il a vu "quelque chose au fond", "des vêtements au milieu des rochers". Il a alors appelé le 112, et attendu l'arrivée des secours. "Ensuite je suis revenu sur mes pas. Et maintenant, depuis quelques jours, je répète cette journée pour la troisième fois"…
Tête à tête
Les pages de ce nouveau roman d'Erri de Luca sont en forme de procès-verbal. Questions/réponses, typographie de machine à écrire. Nous sommes dans l'intimité d'une garde à vue. Quand nous entrons dans l'échange, l'interrogatoire est largement engagé. L'homme a déjà livré sa version des faits plusieurs fois. Mais le juge insiste, tente de confondre le prévenu, repose encore et encore les mêmes questions.
Comment s'est déroulée sa journée le jour de l'accident ? Que faisait-il dans la montagne juste derrière celui qui a péri ? L'homme avait-il revu la victime, qu'il connaissait, puisqu'ils faisaient partie tous les deux dans leur jeunesse du groupuscule révolutionnaire ? A-t-il poussé dans le gouffre ce "traître", ce presque frère qui livra autrefois tous ses camarades à la police en échange de la liberté? La présence des deux hommes ce jour-là au même moment au même endroit est-elle le fruit du hasard, une coïncidence ? C'est "impossible", le juge en est convaincu.
"Le point du terrain le plus éloigné du joueur adverse"
L'interrogatoire prend très vite une tournure inhabituelle. Un dialogue s'installe. D'un côté, un homme d'un certain âge, sa riche vie pour l'essentiel derrière lui, faite de combats collectifs et de quêtes intérieures, un homme bien campé, que les nuits en prison et l'acharnement du juge n'effraient pas. En face de lui un magistrat, la moitié de son âge, qui cherche à confondre son interlocuteur, mais qui bientôt le questionne comme un disciple, cherchant à éclairer une vérité bien au-delà des faits.
La salle d'interrogatoire se transforme en agora, ou dans une joute verbale les deux protagonistes débattent de toutes sortes de questions, chères à l'écrivain italien : l'engagement politique, la justice, la liberté, de l'amitié, la montagne, la nature, sa puissance et ce qu'elle exige de nous. Erri de Luca nous offre également de très belles pages, et c'est plus inattendu, sur le tennis, comme une allégorie du dialogue.
Pourquoi j’aime le tennis : je me le suis demandé. Pour la géométrie plane des trajectoires qui cherchent le point du terrain le plus éloigné du joueur adverse. La raquette utilisée comme une massue et comme une caresse. Le bruit des coups qui varie du claquement de doigts au bruissement d’une poignée de main. Le rebond de la balle fait le bruit de la goutte perdue par le robinet."Impossible", page 101
"Ammoremio"
Ce dialogue en accueille un autre. A sens unique celui-là : des lettres adressées à la femme aimée, qu'il appelle "ammoremio", écrites depuis la prison, dont la typographie en italiques et le style moelleux jouent en contraste avec l'aridité de l'interrogatoire. D'un côté la raison, le maniement des idées, des concepts régissant une conduite de vie, l'ascèse de la montagne et aussi un certain constat de jours qui filent et des combats qui s'étiolent dans un monde qui change. De l'autre l'amour, qui prend ici la forme d'un compagnonnage, d'un partage joyeux et apaisé, se déployant dans un festin de nourritures terrestres.
De cette forme dialoguée surgit non pas "la" vérité, mais une vérité, celle d'un homme engagé et d'un écrivain, qui nous offre une lecture de l'histoire de la fin du XXe siècle, de ses idéologies défendues dans la radicalité, d'une certaine idée de l'engagement dans les luttes collectives, au monde d'aujourd'hui, où elles ont presque totalement disparu. Une vaste histoire qui fait échos à celle de l'homme, de sa jeunesse intransigeante et révolutionnaire, à la maturité apaisée, mais toujours convaincue. Un roman magistral.
Couverture de "Impossible", de Erri de Luca (GALLIMARD) Impossible, d'Erri de Luca, traduit de l'Italien par Daniele Valin (Gallimard – 176 pages – 16,50 €)
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Hannelore Cayre : "Richesse oblige"
- Par Thierry LEDRU
- Le 31/08/2020
Comme je n'écris plus, j'ai beaucoup de temps pour lire. Et je tombe parfois sur des livres qui me plaisent beaucoup. Celui-ci en fait partie. La partie historique sur la guerre de 1870, sur le fait que les gens fortunés se faisaient remplacer au front par des jeunes hommes pauvres qu'ils payaient. Sur le fait que la Commune est un moment de notre Histoire que tous aujourd'hui devraient connaître. Bien évidemment que rien n'a changé et que les fortunés continuent de mener le monde et que les miséreux continuent de crever.
EAN : 9791022610216
Éditeur : EDITIONS MÉTAILIÉ (05/03/2020)
Note moyenne : 3.5/5 (sur 136 notes)Résumé :
Comment élaguer, sans soulever de soupçons, toutes les branches d'un arbre généalogique pour arriver à un héritage. Un roman noir sarcastique avec des justicières pleines d'humour et de mauvais esprit qu'on n'a pas envie de condamner. Au XIXe siècle, les riches créaient des fortunes et achetaient des remplaçants pour que leurs enfants ne partent pas à la guerre. Aujourd'hui, ils ont des héritiers très riches et des descendants inconnus mais qui peuvent légitimement hériter !
En 1870, l'un des fils d'une grande famille d'industriels a été un utopiste généreux et a reconnu un enfant illégitime. En 2016, Blanche, la non-conformiste aux béquilles, entend parler des deuils qui frappent cette famille sans scrupules et découvre qu'elle pourrait très bien elle aussi accéder à cette fortune. Devant le cynisme affairiste, elle va faire justice en se servant de tout ce que la modernité met à notre portée.
Une incroyable galerie de personnages : des méchants imbuvables, de riches inconscients, des idéalistes, une île où règne le matriarcat, des femmes admirables, avec en toile de fond une évocation magistrale de Paris assiégée par les Prussiens et le déménagement du Palais de Justice aux Batignolles."Je suis tombée sur une phrase de Flaubert aussi méprisante que pertinente : “Le peuple accepte tous les tyrans pourvu qu’on lui laisse le museau dans la gamelle.” Chaque fois qu’on la lui retire, sa gamelle, au peuple, il gueule et descend dans les rues manifester alors que les ressources se raréfient, qu’il n’y a plus d’animaux, que les saisons se déglinguent et que la mer est pleine de plastique. On n’ira nulle part comme ça. Alors l’idée m’est venue de faire en sorte qu’il la trouve tellement dégueulasse, sa gamelle, qu’il finisse par s’en détourner ou la renverser avec son museau. Parce qu’elle l’est vraiment, dégueulasse, sauf que personne n’a envie de s’en rendre compte vu que c’est bien trop inconfortable de changer de mode de vie."
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Tristan Egolf : "Le seigneur des porcheries"
- Par Thierry LEDRU
- Le 31/08/2020
Tristan Egolf est le fils de Brad Evans, journaliste à la National Review, et d'une mère peintre1. Après le divorce de ses parents, il prend le nom de famille de son beau-père, Gary Egolf. Il a une sœur actrice, Gretchen Egolf. Il grandit à Washington, dans le Kentucky, puis en Pennsylvanie où il fait son lycée et un bref passage à l'université de Philadelphie (Temple University).
Son premier roman, Le Seigneur des porcheries, est refusé par plus de soixante-dix maisons d'éditions américaines.
Egolf s'installe alors à Paris, où il vit de théâtre, de peinture et de musique. Un jour de 1996, il est repéré par Marie Modiano, fille de Patrick Modiano, qui l'héberge et présente son roman aux éditions Gallimard. Le Seigneur des porcheries est publié en 1998 en traduction française. Son succès est immédiat auprès du grand public. La critique enthousiaste compare l'auteur à John Steinbeck, William Faulkner et John Kennedy Toole.
Tristan Egolf publie en 2002 un deuxième roman, Jupons et Violons, puis un troisième, Kornwolf, qui paraît de manière posthume en 2006.
Tristan Egolf s'est suicidé au moyen d'une arme à feu, en , à l'âge de trente-trois ans1,2.
Le Seigneur des porcheries
https://www.babelio.com/livres/Egolf-Le-Seigneur-des-porcheries/4749
Tristan Egolf
Rémy Lambrechts (Traducteur)EAN : 9782070414734
608 pages
Éditeur : GALLIMARD (18/10/2000)
Note moyenne : 4.34/5 (sur 635 notes)Résumé :
Ce premier roman singulier commence avec la mort d'un mammouth à l'ère glaciaire et finit par une burlesque chasse au porc lors d'un enterrement dans le Midwest d'aujourd'hui. Entre-temps, on aura assisté à deux inondations, à quatorze bagarres, à trois incendies criminels, à une émeute dans une mairie, à une tornade dévastatrice et à l'invasion de méthodistes déchaînés ; on aura suivi la révolte d'une équipe d'éboueurs et vu comment un match de basket se transforme en cataclysme.
Tout se passe dans la petite ville de Baker, sinistre bourgade du Midwest ravagée par l'inceste, l'alcoolisme, la violence aveugle, le racisme et la bigoterie. Au centre des événements, John Kaltenbrunner, un enfant du pays, en butte à toutes les vexations, animé par une juste rancoeur. Comment John se vengera-t-il de la communauté qui l'a exclu ? Jusqu'où des années de désespoir silencieux peuvent-elles conduire un être en apparence raisonnable ? -
Patchwork de l'été
- Par Thierry LEDRU
- Le 25/08/2020
La richesse des montagnes : sommets, pentes, crêtes, arêtes, torrents, lacs et baignade, forêts, chemins abandonnés, neige, arbres, silence, ciel et nuages...



























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Commentaires à visées commerciales
- Par Thierry LEDRU
- Le 25/08/2020
Une chose étonnante qui se répète depuis quelques semaines : des commentaires dans lesquels sont systématiquement ajoutés des liens vers des sites marchands.
Je ne me suis pas méfié au début étant donné que ça avait bien un rapport avec l'article initial MAIS le fait que ça se répète me déplaît foncièrement et j'ai décidé de tous les supprimer et je n'en validerai plus un seul.
Ce blog est gratuit et il n'est pas question qu'il devienne une vitrine commerciale pour les marchands.
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La vie au soleil : Interview
- Par Thierry LEDRU
- Le 20/08/2020

Interview de Thierry Ledru pour La Vie au Soleil
Franck dit Bart
LVS : Bonjour Thierry, peux-tu te présenter en quelques mots ?
Thierry Ledru : J'ai 57 ans, je suis né en Bretagne (Quimper). A 25 ans, après quelques années comme instituteur en Bretagne, j'ai obtenu mon changement de département. Haute Savoie. Le rêve prenait forme. Je partais vivre Là-haut. Un mois après mon installation dans une petite école de montagne je rencontrais Nathalie. Une certitude. Elle était la femme de ma vie. Nous avons eu trois enfants. Ils sont adultes aujourd'hui et tous les trois amoureux des montagnes. Les deux garçons sont adeptes de ski-alpinisme, des pentes à 50 degrés, virages sautés. Concentration totale. Le droit à l'erreur n'est pas de mise. Nous vivons actuellement en Savoie. Nous sommes tous les deux à la retraite après toute notre carrière dans l'éducation nationale, institutrice puis psychologue scolaire pour Nathalie, instituteur pour ma part. De 19 à 57 ans.
LVS : Comment as-tu découvert le naturisme dans ton enfance et adolescence ?
Thierry Ledru : Il faudrait que j'analyse l'évolution sur mes 40 ans de vie, depuis la découverte avec mes parents jusqu'à aujourd'hui. Lorsque j'étais enfant, je n'avais aucune conscience de ce privilège. J'étais juste tout nu, comme mes parents, uniquement sur des plages naturistes. Nous n'allions pas dans des centres ou camping naturistes. A l'adolescence, c'était une forme de rébellion, une marginalisation envers les jeunes de mon âge. Ils parlaient de « boum » et de coucheries mais se dénuder sur une plage, il n'en était pas question...Ils m'appelaient « maverick » (jeune veau qui quitte sa mère et le troupeau quand il est sevré). Je faisais de la planche à voile à l'époque. Je partais au large, nu, et je rentrais à la nuit. J'avais découvert des tas de falaises dans des coins perdus, des blocs, des murs, des parois et je grimpais, nu parfois, des journées entières. Le naturisme n'était pas une quête hédoniste, même si ça en faisait partie, la libido et la sexualité, à cet âge, sont des moteurs surpuissants. Le naturisme, c'était un besoin vital d'éprouver mon corps, de me sentir vivant, d'absorber le plus fortement possible tout ce que la vie avait de plus réjouissant. Ré-jouir.
LVS : En tant qu’adulte, qu’est-ce que représente le naturisme pour toi ?
Thierry Ledru : Aujourd'hui, cette pratique du naturisme est totalement délivrée de toutes les épreuves passées et de leurs charges. Il s'agit de simplicité volontaire, un dépouillement corporel mais bien plus encore philosophique. Il s'agit d'éprouver l'osmose avec la nature la plus grande possible, la plus libre, la plus sereine. Il s'agit d'être nu comme le sont les arbres, les fleurs, les animaux, un état originel complet, hors de toutes présences humaines, hors de toutes contraintes, de toutes règles morales, de toutes atteintes à cette liberté d'être. Marcher nu sur une arête, une crête, un plateau, au bord d'un torrent de montagne, s'y baigner, s'allonger sur des roches chaudes, dans l'herbe grasse, sous un arbre séculaire, dans le silence, loin de toutes traces humaines, c'est cela que j'aime vivre. J'ai bien conscience que ma vision du naturisme est particulière. La solitude, l'isolement social, l'éloignement, une certaine recherche de retraite, tout cela ne relève pas de la philosophie de vie commune prônée par le naturisme. Je ne sais quel terme conviendrait à mon expérience. Nudisme ou naturisme ou épicurisme ou spiritualisme dénudé. Je ne m'en soucie pas d'ailleurs. Je me contente de le vivre au mieux.
LVS : Tu es un auteur confirmé qui a déjà publié plusieurs ouvrages chez la même éditrice. Quel a été ton déclic qui a déclenché ton envie d’écrire et d’être lu ?
Thierry Ledru : Cela provient d’une longue histoire avec mon frère, cliniquement mort, après un accident de voiture, et que j'ai veillé, nuits et jours, pendant deux mois et demi dans sa chambre d'hôpital. J'aurais eu besoin d'une psychothérapie lorsque nous sommes sortis, tous les deux... L'écriture s'en chargerait. J'avais lutté pour mon frère pendant des semaines, avec la présence de la mort jusqu'à ressentir sa présence en moi. Il fallait que je trouve à lui opposer toutes les forces de vie disponibles en moi. Jouir de la vie. Être nu, dehors, au soleil ou sous la pluie, dans le vent, dans la mer, sur le sable, dans les falaises, c'était être vivant. J'ai tenu un cahier, dès les premiers jours. C'est là que j'ai vraiment réalisé que les mots constituaient un support, un tuteur, un soutien, une aide inestimable. Il fallait que je pose mes idées, mes pensées, mes réflexions, mes détresses, mes interrogations. Je lisais beaucoup à l'époque. J'adorais la philosophie. Mais c'était les pensées des autres et les miennes, je les perdais dans le chaos des jours. Écrire, c'est s'ancrer, graver, inscrire, ce qui ne s'effacera plus jamais et qui restera disponible pour y revenir. J'ai éprouvé des moments de paix inespérée dans ces moments d'écriture. La nuit, surtout.
En revanche, je conteste ton affirmation, je ne suis nullement un auteur « confirmé » à mes yeux. J'ai écrit 13 romans, 7 sont édités. Je n'en vis aucunement. Et je n'espère aucunement que ça arrive un jour. D'ailleurs, il ne faut pas écrire avec l'intention d'en vivre, matériellement, mais uniquement spirituellement.
LVS : Comment as-tu découvert ton éditrice Anita Berchenko et comment travaillez-vous de concert ?
Thierry Ledru : J'ai croisé la route d'Anita Berchenko lorsqu'elle a créé sa propre maison d'édition. Elle avait lu « Jusqu'au bout ». Elle a toujours cru en mon potentiel, dès le début. J'ai eu une chance immense de la rencontrer. En plus de trente ans d'écriture, j'ai souvent entendu les éditeurs dire que mon écriture était trop « exigeante » ou avec un caractère philosophique trop ardu pour le lectorat « lambda »...
Anita me laisse une complète liberté d'écriture. Elle prend mes manuscrits et me propose des « arrangements » si c'est nécessaire à ses yeux. Je dois dire, avec plaisir, que c'est extrêmement rare. Je suis très exigeant avec moi-même...Je tiens absolument à proposer un texte abouti. Je n'attends pas de l'éditeur qu'il m'apporte une aide technique. Bien entendu que je suis tout disposé à retravailler un écrit mais mon objectif, c'est que ça ne soit pas nécessaire.
LVS : Qui sont tes lectrices et lecteurs et qu’attendent-ils de tes romans ?
Thierry Ledru : C'est une question à laquelle je suis incapable de répondre avec certitude. Je n'ai pas suffisamment de retour de leur part pour pouvoir identifier les éléments prédominants qui répondraient à leurs attentes. Je peux malgré tout avancer le fait que la quête spirituelle qui se retrouve dans chacun de mes romans est l'élément le plus recherché par les lecteurs et lectrices. Tout ce que la « crise existentielle » contient de révélations, dès lors qu'on en accepte les bouleversements.
Sans doute aussi que j'écris ce que je souhaite trouver dans un roman. J'ai écrit pour moi avant d'envisager bien plus tard de le proposer à d'autres. Les lecteurs et lectrices qui suivent mes publications et tous ceux qui lisent mon blog doivent trouver ce qui les touche au plus profond, ce qui les plonge dans cette dimension existentielle incontournable à mes yeux. J'ai reçu des commentaires allant dans ce sens. L'un d'entre eux venait d'un homme qui disait à quel point la lecture de « Là-Haut » l'avait transformé au point de concevoir désormais son existence dans cette dimension intérieure, dans cette pleine conscience des pensées et des actes, dans une démarche philosophique alors qu'il n'avait jusque-là éprouvé l'existence qu'avec une sorte de nausée...Rien ne peut me motiver davantage.
LVS : Tes personnages, tes héros femmes et hommes sont des athlètes qui adorent se surpasser et défier le vide. Quels rapports entretiennent-ils avec l’altitude qui les grise et la mort qui les guette en embuscade ?
Thierry Ledru : Tout cela relève de mon parcours de vie. J'ai énormément appris sur moi par la pratique de l'alpinisme. La haute montagne est un espace particulièrement exigeant. Ça n'est pas un terrain de jeu. Ou alors, il faudrait admettre que c'est un jeu dont l'issue peut se révéler fatale. A mes yeux, c'est une école de vie. Le sport d'endurance est également une épreuve salutaire. Explorer son potentiel au-delà du connu, au-delà des limites mentales. Il est nécessaire pour moi d'arracher la chair pour découvrir le noyau. L'alpinisme était donc une épreuve qui ne pouvait se cantonner à une exploitation du physique. Il fallait sonder les ressources mentales. Il fallait forer dans les strates les plus inconnues. La confrontation avec la mort est une école de vie. La mise en danger volontaire réclame une implication totale. La naissance de notre premier enfant a marqué l'arrêt de cet engagement. Il n'était plus question pour moi de risquer ma vie alors que j'avais décidé de la partager. L'altitude, la beauté des montagnes, l'effort long, la contemplation des horizons gagnés, rien de tout ça n'a disparu. Il me restait à transcrire ce vécu dans les romans pour en explorer moi-même ce que j'y avais appris.
LVS : Le personnage de Pierre, l’instit subversif à souhait remet en question sa hiérarchie et le mammouth de l’éducation nationale. Est-ce ton sosie ? Quel instit étais-tu ?
Je n’ai tué personne en tout cas ! Mais effectivement, j’ai été de plus en plus en décalage au fil de ma carrière, jusqu’à refuser d’obéir, lors de la réforme de Peillon. J’ai quitté mon poste et je suis passé en « désobéissance civique ». Trois ans de lutte administrative. Une période très dure sur un plan émotionnel… Mais j’ai tenu jusqu’au bout…Il y a beaucoup de moi chez Pierre, c’est évident. Les convictions, l’engagement, la détermination. Le plus difficile a été d’admettre que l’institution de l’éducation nationale au sein de laquelle j’avais passé toute ma vie professionnelle n’œuvrait plus pour le bien des enfants. Clair et net. Et c’était comme une trahison. J’ai été convoqué huit fois en hôpital psychiatrique, sommé de suivre une thérapie, j’ai perdu mon poste dont j’étais titulaire...
LVS : Dans ce contexte particulier, quels souvenirs gardes-tu des enfants ?
Il me reste de ma carrière des milliers de souvenirs merveilleux avec les enfants. De mon premier poste dans une classe unique jusqu’à la dernière année, plus de mille enfants rencontrés. Certains m’écrivent encore. Ils sont mariés, ils ont des enfants. On a fait de la voile en Bretagne ou sur le lac du Bourget, de l’escalade à Pen Hir ou à Chamonix, de la marche sur glacier, de la randonnée à VTT, des balades dans les bois en partant de l’école, hors sentier, au plus profond des coins perdus, on écoutait les oiseaux, on construisait des cabanes, on étudiait les traces, on traversait des torrents... Et puis une fois revenu en classe, on écrivait tout ça, on dessinait, on inventait des chansons, on lisait énormément. L’enseignement se nourrit des émotions. Sans émotion, rien ne se fixe. Sinon, sous la contrainte. Moi, je voulais de la joie, je voulais de la vie.
LVS : Comment définirai-tu ton travail d’écrivain ?
Thierry Ledru : À mon sens, il ne faut pas écrire avec un objectif, un espoir, une attente. Il faut écrire juste parce que ça répond à un besoin vital. Une nourriture spirituelle. En sachant que les lois du marché imposeront une réalité qui sera peut-être très douloureuse. Ne pas avoir de projet, ne pas tirer de plans sur la comète, permet de se protéger, de ne pas subir la menace de la désillusion. Je ne pense absolument pas en termes de catégorie, de style, de marché, d'édition, j'écris comme je le ressens. L’essentiel, à mon sens, est de ne pas se trahir.
LVS : Quelle relation intime entretiens-tu avec tes personnages ?
Thierry Ledru : Travailler quotidiennement. C'est une nécessité. Pour entrer dans son histoire, vivre avec ses personnages, les connaître, s'émouvoir avec eux, les accompagner, le plus beau cadeau étant de rêver d'eux la nuit, de les voir, de les entendre. De ressentir leurs peines et leurs joies.
Pendant l'écriture de "Noirceur des cimes", le personnage principal m'a appelé une nuit, dans un rêve, un appel déchirant, il allait mourir, il fallait que je vienne le sauver. Je me suis levé, j'ai allumé l'ordinateur, je lui ai dit que j'arrivais. Une situation d'urgence. Un écrivain à qui on demandait un jour si ce qu'il avait écrit était vrai a répondu: "Bien entendu que c'est vrai puisque je l'ai inventé." Indispensable vie commune.
LVS : Quelle place occupent-ils dans ta vie ?
Thierry Ledru : Vivre réellement avec ses personnages jusqu'à ce qu'ils ne soient plus à soi mais à eux-mêmes. Devenir dès lors le simple transcripteur de leurs parcours. "Je" n'écris pas, "ça" écrit en moi. A partir de là, il me semble qu'on peut parler de livres émouvants. Que l'écrivain disparaisse. Ce n'est pas le style qui importe mais la vie qu'on trouve dans le livre. Et la vie ne peut pas être inventée. Si le style l'emporte sur la vie, c'est juste qu'un exercice de style alors que le roman est une forme écrite de la vie.
Je me suis longtemps écouté parler dans mes écrits, par prétention, en pensant que c'était suffisant pour écrire quelque chose d'intéressant. Je n'avais rien compris. J'écris pour honorer la Vie, pas ma vie. J'écris par respect. Plus par prétention. Le chemin a été long. Mais ça en valait la peine.
LVS : Tu publies des pavés de plus de 400 pages. Les lectrices et lecteurs en général préfèrent lire des histoires courtes et faciles à lire. Qu’est-ce que tu réponds à leurs arguments ?
Thierry Ledru : « Kundalini » et « Jusqu’au bout » sont effectivement des romans volumineux mais les autres le sont moins. « Les héros sont tous morts » se lit facilement dans la journée. C’est un polar violent, tendu, sec… Pour ce qui est des deux premiers, il était considérablement important pour moi d’être crédible et au regard de l’évolution des personnages, il ne pouvait y avoir de simplifications pour réduire le volume. On ne passe pas de « justicier exécutant » à un « amour inconditionnel » en quelques pages… C’est long, chaotique, incertain. De la même façon, on ne passe pas du statut de femme abandonnée et en détresse à une femme épanouie, explorant la pleine conscience du Soi… Je ne voulais pas de ces raccourcis qui répondent aux exigences du marché ou aux habitudes des lecteurs. C’est sans doute mon intransigeance chronique ou l’attachement à mes convictions...Il s’agissait d’un défi également : écrire un texte nécessairement long mais parvenir à tenir l’attention, le rythme, l’intérêt.
LVS : Pari gagné ! Comment surgit dans ton esprit, l’idée, la thématique d’un roman ?
Thierry Ledru : C’est lié à mon vécu, à mes réflexions, à mes lectures. L’actualité également dès lors que je lui trouve un intérêt. « A cœur ouvert » (dernier roman publié cette année) est parti de la mise au point du premier cœur artificiel par la société Carmat. Comment vit-on avec un cœur artificiel ? Quels sont les effets d’une telle opération ? Beaucoup d’éléments m’intéressaient. J’ai démarré également une trilogie il y a quatre ans maintenant. Le survivalisme en est le nœud, la crise planétaire, écologique, financière, sanitaire, le pic pétrolier, la disparition des structures étatiques. « Les héros sont tous morts » en est le premier tome : un polar qui bascule dans le thriller au tome 2 puis dans l’anticipation au tome 3. Vu l’actualité du moment, je dois dire qu’à cette allure, ça finira par devenir une trilogie historique. Il faudrait que j’écrive plus vite que l’actualité…Le tome 3 est en cours.
LVS : En tant qu’écrivain hors normes qu’on ne peut pas ranger dans un genre littéraire précis, comment vis-tu cette position qui pourrait être considéré par certains comme particulièrement inconfortable ?
Thierry Ledru : L’éditrice de « Noirceur des cimes » avait dit que j’écrivais des romans « à visées philosophiques ». J’aimais bien l’expression. L’éditrice de « Kundalini » a dit de ce roman que c’était un « ovni littéraire ». Tout ça me réjouit et correspond à ce que je cherche à produire. Il est certain que pour une maison d’édition, le risque est grand car ça ne répond pas aux demandes les plus fortes. Personnellement je sais que je ne vivrai pas de mes écrits, donc je ne vis pas cette situation comme inconfortable. Bien évidemment que je serais très heureux d’être lu par cent mille personnes, je ne vais pas dire le contraire, mais que ça soit en écrivant ce qui ne me correspond pas, c’est impossible.
LVS : Toi qui adore les grands espaces naturels, comment vis-tu le confinement actuel ?
Thierry Ledru : On a un jardin, on est à cent mètres des chemins dans les bois, on marche tous les jours. Il n’y a personne ici. Plus question de monter en altitude, on respecte les consignes. Depuis la terrasse, on regarde la neige qui fond et les forêts verdir. On attend « la réouverture des portes. » On s’occupe du potager, je prépare le bois de chauffage pour le prochain hiver, j’entretiens notre fourgon aménagé pour les prochaines virées. On sait qu’on est des privilégiés en comparaison de tous ceux qui vivent en ville. On vit en confinement volontaire depuis bien longtemps. Notre quotidien n’est aucunement bouleversé.
LVS : Je te sais un farouche partisan de la simplicité volontaire et de la décroissance qui s’y rattache comme Sat ton héros. Mais toi dans ton quotidien, en quoi ça consiste l’application concrète de ces préceptes et cette philosophie de vie ?
Thierry Ledru : On vise l’autonomie alimentaire, Nathalie passe beaucoup de temps dans le potager, je m‘occupe des gros travaux, pelle et pioche mais elle gère les plantations, une main verte merveilleuse. On n’achète rien de neuf si c’est évitable, aucun vêtement, rien que du recyclé, on ne « sort pas en ville » (ce qui pour nous s’apparente non pas à une sortie mais à un enfermement), on vit dans un grand isolement, un choix délibéré. Pas de cinéma, pas de restaurant, pas d‘invitations chez des amis, pas de shopping, pas de voyages à l’étranger (refus de l’avion). Nos déplacements, c’est uniquement dans les montagnes. Pourquoi aller chercher à des milliers de kilomètres, le bonheur que l’on trouve ici. Beaucoup de lectures, du yoga, de la marche, du vélo, du ski de randonnée, du ski de fond, des raquettes à neige, des baignades dans les lacs de montagne, contemplation, méditation… « Je suis riche des biens dont je sais me passer » Louis Vigée. Une phrase qui nous sert beaucoup.
LVS : Dans ta maison d’amour7 pour paraphraser ce cher et regretté Pierre Vassiliu : quelle place y aurait le naturisme ?
Pour ce qui est du naturisme, la maison que nous cherchons sera notre lieu de nudité. Être nu, dans notre lieu de vie, pour ressentir la vie autour de nous et qu’elle se diffuse en nous, que nous soyons le plus proche de la terre, du ciel, de l’eau, de l’air, des animaux, des plantes, de notre potager. Nous souhaitons une nudité qui correspondra à la simplicité vers laquelle nous tendons depuis des années. Il ne s’agira plus de chercher épisodiquement un lieu isolé pour pouvoir goûter au bonheur de la nudité dans une nature protégée, il s’agira de vivre nu sur notre lieu de vie. Le naturisme est une philosophie de vie intégrale, corps et esprit. Il ne suffit pas de se dénuder dans un camp pour être naturiste. Alimentation, yoga, méditation, réflexions, communication, pensées, écriture, sport, contemplation... Agir selon une pleine conscience de la nature en soi et non seulement autour de soi.
LVS : Quels conseils donnerais-tu à une lectrice ou un lecteur de la Vie au Soleil qui voudrait se lancer dans l’écriture en vue d’être publié ?
Thierry Ledru : Lire, lire, lire, lire… Chercher dans ces milliers de lectures, celles qui vous touchent le plus, celles qui vous bouleversent, celles qui vous éveillent, celles qui vous placent au-dessus de vous-même, dans une sorte de vue macroscopique. Cette lecture sera celle qu’il vous faudra écrire.
On ne peut écrire de beau que ce qui vous fait grandir. Le reste, c’est inutile d’y consacrer son énergie. Pour écrire, il faut aimer les mots, aimer les ajuster, aimer ce qu’ils produisent en vous, aimer la musique qu’ils composent. Il faut être prêt à s’isoler, à entrer en soi, jour et nuit parfois, il faut être certain aussi que personne n’en souffrira autour de soi. L’écrivain est seul, dans un monde à part, une bulle infranchissable. Il faut travailler, travailler encore et encore, sans autre désir que cette musique personnelle que vous voulez atteindre. Il ne faut pas écrire en imaginant être publié. C’est la porte ouverte à des désillusions redoutables. Et c’est un manque de respect envers les mots eux-mêmes. Un écrivain écrit, un musicien joue, un sculpteur sculpte, un peintre peint, un danseur danse, un chanteur chante … C’est l’art qu’il faut créer, c’est pour cette création que chacun travaille et c’est dans cette création que se trouve le bonheur.
LVS : Pour finir, s’il y a un domaine qu’on n’a pas abordé et qui te tient à cœur, à toi la parole
Thierry Ledru : Merci Franck pour ton interview. Je finirai par une phrase prononcée par un de mes personnages de romans : « Si tu n’apprends rien de tes tourments, c’est que tu ne méritais pas qu’ils prennent soin de toi. »
Quelques liens concernant l’auteur :
http://la-haut.e-monsite.com/pages/kundalini.html (page vers le roman)
http://la-haut.e-monsite.com/pages/jusqu-au-bout.html (page vers le roman)
https://www.editionsdu38.com/les-auteurs/thierry-ledru/
(Interview réalisée en avril 2020)
Quelques propositions concrètes pour réunir des écrivain(e)s naturistes et leur permettre de se rencontrer et partager leur chaleur humaine à travers leurs œuvres à cœur ouvert entre eux et avec le public.
A l’heure où j’écris ces lignes, le coronavirus en plus des victimes humaines a mis à mal moult petites structures éditoriales, qui ne se redresseront sans doute jamais sans des aides ! Cette situation difficile accroit la difficulté pour les auteur(e) naturistes de trouver une maison d’éditions qui leur correspondent et tuent dans l’œuf l’espoir de certain(e)s. D’où aussi ces quelques propositions concrètes pour rassembler par des actions ou manifestations les auteur(e)s qui se réclament du naturisme (littéraires, sciences humaines et autres). Quel que soit leur mode d’édition, afin de les rendre solidaires les un(e)s des autres et plus indifférent(e)s comme c’était trop souvent le cas auparavant.
Ecrire c’est un acte solitaire face à soi-même et son écran ou son outil scripteur et sa feuille de papier blanche. Les trois auteur(e)s naturistes de ce dossier mais aussi tous les autres connaissent cette complication existentielle et passionnelle qui leur accapare de très longs moments de recherches et de créations.Quand ils ont la chance qu’une éditrice ou un éditeur s’intéresse à leur travail, les soutienne au point de les publier en leur offrant leur confiance, c’est Byzance ! Encore faut-il que l’éditrice ou l’éditeur soit professionnel(le) au niveau de son service de presse et sa distribution, afin de donner connaissance de l’existence des ouvrages de ses auteur(e)s au plus grand nombre.
A part les médias spécialisés naturistes format papier ou sur la toile, les médias généralistes ne s’intéressent pas ou guère au naturisme. Il faut aussi compter sur les blogs, sites, forums naturistes pour avoir un espoir de toucher un public en principe intéressé, puisque partageant des valeurs proches des auteur(e)s. Mais ne soyons pas naifs. La part belle donnée à la culture en général pour s’enrichir l’esprit sur ces sites naturistes est par trop souvent exsangue des préoccupations des colistières et colistiers. Car lire représente un certain effort à accomplir et c’est fatiguant. Se muscler les doigts des mains sur son téléphone, smartphone ou tablette, représente une activité bien plus féconde et tactile.
Un ouvrage qui ne circule pas ou dont on ne parle pas est un ouvrage voué à la mort. C’est un coup supplémentaire asséné à son auteur(e) qui éprouvera un embarras à s’en dépêtrer. Comme une écharde à perpétuité plantée dans le pied. Elle rendra sa création boiteuse. Elle ne le poussera plus à vouloir continuer d’écrire une œuvre et la publier.
Déjà que les auteur(s) naturistes édité(e)s à compte d’éditeurs sont très peu nombreux et ou inconnu(e) les uns des autres.
Pour rassembler les auteur(e)s épars(e)s, il n’existe pas à ma connaissance de groupes de discussion naturiste sur la toile, où des conseils, échanges fructueux et constructifs sont partagés entre les participant(e)s. Voir également des textes mis en lecture comme au temps du gueuloir de Flaubert. Où des auteur(e)s se réunissaient pour parler de leurs œuvres en cours et les partager à haute et intelligible voix. Les passer au crible de la critique de ses pairs afin de recueillir en retour des conseils pour les améliorer entre gens du métier.
Malgré tout, des solutions pour briser cette insoutenable solitude créatrice se profilent à l’horizon.
Outre la création d’un groupe de discussions entre auteur(e)s déjà mentionné.
On aurait pu penser que la FFN (fédération française de naturisme), qui est censée rassembler tous les naturistes, s’intéresserait à cette forme de communication active par les livres. D’autant que pour redorer son blason, elle tente de réobtenir son statut d’antan perdu, d’association reconnue d’utilité publique au titre de l’éducation populaire insufflée dès le départ par son concepteur : Albert Lecocq. Sauf erreur de ma part, l’éducation libre et indépendante passe par les livres pour se cultiver et frayer avec d’autres univers indépendants des aléas de notre vie quotidienne. Par ses invitations aux voyages à tous les étages pour atteindre la voute étoilée et se pâmer à ciel ouvert.
Je sais qu’à son siège, elle reçoit parfois des auteur(e)s trié(e)s sur le volet pour une séance de dédicaces. C’est une intention louable qui devrait être ouverte à tous les auteur(e)s sans exception !
Son site pourrait être le réceptacle en écho de manifestations consacrées aux livres naturistes et en premier lieu, la vitrine du naturisme par les livres. Où tous les auteur(e)s quel que soit leur pedigree éditorial, auraient leur place. Une librairie naturiste en ligne ou des ouvrages pourraient être mis en vente et gérés par les auteur(e)s eux-mêmes qui s’occuperaient de la communication autour de leurs livre et la distribution pour celles et ceux qui sont autoédités. Pour les autres ce serai leur maison d’éditions qui s’adresserait à la FFN comme à une librairie.
Les articles et les liens concernant les ouvrages en ligne seraient consultables par tous.
Pour compléter le tableau pour l’instant virtuel et impersonnel derrière son écran, il pourrait y avoir une phase vivante autour des auteur(e)s en chair et en os qui pourrait être proposée à travers des salons du livre naturistes dans les centres ou associations naturistes, qui regrouperaient plusieurs écrivain(e)s et permettraient les rencontres entre auteur(e)s mais aussi avec leur public.
Salon du livre itinérant par exemple en été où les auteur(e)s seraient logés pour la nuit et leur trajet remboursé en favorisant le co-voiturage pour raison économique et écologique entre les auteur(e)s.
Et pour ne pas être considéré comme « du bétail » qu’on dévisage de façon étrange lors de salons consacrés aux livres, les auteur(e)s mis en relation pourraient établir des affinités électives en connaissance de cause des ouvrages lus et appréciés de leurs pairs. Ainsi des duos pourraient se former que l’on appellera A et B. A et B s’apprécient à travers leurs œuvres et veulent en rendre en compte. Ils lisent et partagent leurs œuvres. Ils établissent des fiches de lecture l’un(e) pour l’autre. Et au lieu d’être passifs chacun(e) le cul sur sa chaise à attendre ses lectrices et lecteurs pour dédicacer. Des moments privilégiés d’échanges entre auteur(e)s en binôme et le public pourraient prendre la forme d’échanges gratifiants où seraient abordés les modes de fonctionnement des écrivain(e)s, leurs thèmes favoris ainsi que leur rapport au naturisme… Puis la parole serait donnée au public, avec comme modérateurs les deux auteur(e)s.
Des fiches de lecture seraient affichées avec la photo de l’auteur(e), afin de briser l’anonymat, ce qui permettrait de les reconnaitre immédiatement.
Les séances de lecture / débat entre les A et B pourraient être filmées et retransmises sur la toile.
En résuméLe siège de la FFN serait une librairie virtuelle et factuelle où par écran interposé on pourrait découvrir tous les ouvrages publiés par les naturistes, mais aussi venir les consulter sur place ou les acquérir depuis chez soi.
La FFN organiserait une veille documentaire concernant ces ouvrages et leurs couvertures médiatiques Elle serait autogérée par les auteur(e)s eux-mêmes, afin de ne pas donner de travail supplémentaire aux deux secrétaires.
La FFN organiserait via des clubs, associations naturistes des salons du livre naturiste fixes ou itinérants. En proposant à des duos d’auteurs de lire les ouvrages de leur coéquipière ou coéquipier et les défendre devant le public et en débat fraternel et respectueux avec lui.
Bien entendu, comme ces propositions émanent de ma part, je les assume et serais heureux de les défendre au sein d’un comité d’auteur(e)s intéressé(e)s pour se regrouper et partager leur travail autour de la création littéraire. Ce qui aurait pour effet immédiat de briser leur solitude et les ouvrir à un vaste public naturiste.
A suivre ! J’espère qu’elles recevront l’accueil nécessaire et vaincront les écueils des préjugés puisqu’elles s’adressent à des esprits ouverts, afin qu’un vecteur de communication naturiste à travers les livres prenne son essor entre tous les publics et les auteurs, qui se réclament de cette littérature précisément et de ce mode de vie.
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La vie au soleil : "Enlivrez-vous".
- Par Thierry LEDRU
- Le 20/08/2020
Comme je l'avais précisé il y a quelques temps, Franck dit Bart a lu deux de mes romans : "Jusqu'au bout" et "Kundalini".
Il m'a contacté avec l'envie d'écrire un article sur ces deux romans puis de faire une interview.
L'ensemble de ce travail est paru dans le dernier numéro de la revue "La vie au soleil" .
Franck m'a prévenu qu'au regard de la taille de l'article, tout ne serait pas publié. Je poste ici l'ensemble de cet article. Et je le remercie une nouvelle fois ainsi que la directrice de publication. Je sais combien c'est rare d'obtenir une telle "vitrine".

Thierry Ledru, c’est du lourd et du tangible au fil des pages de ses deux invitations aux voyages, à travers ses deux romans « Jusqu’au bout » et « Kundalini ». Où les personnages se dépassent se surpassent jusqu’à atteindre d’une certaine façon l’extase de la petite mort en embuscade et embrasser les cimes. L’indifférence ne peut être de mise. Ça passe ou ça casse, histoire de prendre de la hauteur avec humilité et maturité, les corps en émoi et l’esprit éveillé à d’autres cieux plus cléments.
« Vous n’aurez pas ma fleur
Celle qui me pousse à l’intérieur
Fleur cérébrale et fleur de cœur
Ma fleur
Vous êtes les plus forts
Mais tous vous êtes morts
Et je vous emmerde »
« Vous n’aurez pas ma fleur » de François Béranger (extraits)1
A présent, intéressons-nous à deux romans de Thierry Ledru, un écrivain accompli, suivi, soutenu et encouragé par une éditrice attentive et complice de son travail d’écriture hors norme, depuis déjà sept publications aux éditions du 38. Saluons au passage, le courage de son éditrice, qui de son propre aveu, a toujours considéré le roman « Kundalini » comme « un ovni littéraire ».
Il anime un blog : http://la-haut.e-monsite.com/ depuis 2009. Il aime prendre de la hauteur, retracer son ressenti autour de l’actualité présente et de ses romans. Ses sujets d’intérêts sont multiples et sans œillères comme son œuvre littéraire. Il n’écrit pas au départ pour plaire2.
En ce qui concerne les deux romans qui nous occupent, il s’agit de deux pavés d’environ 450 pages chacun format livre, qui prouvent que l’auteur aime filer doux l’éloge de la lenteur à travers ses héros. Ils ne sont jamais pressés de s’accomplir mais s’alanguissent au rayonnement lumineux de la nature qui les accompagne et les éclaire. Thierry se fiche des catégories littéraires et chérit les mélanges des genres sans être bridé dans aucun carcan. Il écrit comme il respire, car pour lui : « ça répond à un besoin vital. Une nourriture spirituelle. (…) L’essentiel c’est de ne pas se trahir ». (in son interview)
Le naturisme ne représente pas l’élément principal mais y a sa place malgré tout. Ne vous attendez pas à croiser Thierry Ledru gambiller au sein de vos villégiatures naturistes préférées. Il est foncièrement allergique à la foule et aux lieux organisés dédiés au nu collectif. Il leur préfère les étendues sauvages en solitude et altitude mais pas seulement. A tel point d’ailleurs qu’il éprouve quelques difficultés à définir le naturisme qu’il conçoit et pratique « Je ne sais pas quel terme conviendrait à mon expérience. Nudisme ou naturisme ou spiritualisme dénudé ». (in son interview)
Une fois posée la quadrature de son univers, on comprend mieux que sa littérature ne s’alimente pas au simple acte gratuit de se nudifier pour s’exposer et y éprouver un certain plaisir.
De l’aveu même de Thierry lors de nos échanges féconds, il avoue que « Dans (son roman) « Jusqu’au bout », le personnage principal trouve dans un rapport à la nudité l’apaisement provisoire de ses douleurs existentielles ». Adios nos amis les Bisounours naturistes précédents, dignes et bons enfants. Entrons dans les arcanes de la dure réalité qui nous bouscule dans nos retranchements. « C’est une histoire pleine de violence et de moments de paix. La violence parmi les hommes et la paix dans la nature ». Un éditeur dépité par sa prose en longueur s’est écrié : « sexe, drogue, meurtre et philosophie, où voulez-vous que je range ça ? ». J’en conviens, cet auteur est inclassable, c’est tout son charme.
Même si les héros se fatiguent vite au contact des autres personnages sans importance. Néanmoins, ils se grandissent aussi au sein de relations qui les confondent à leur propre néant et leur enveloppe corporelle aux avants postes des merveilles salutaires. Ainsi : « Une rencontre lumineuse avec deux jeunes hollandaises vers Arnouatchot. Mais la force de sa quête reprend le dessus et le pousse à aller jusqu’au bout ».
Quand en plus Thierry choisit un personnage qu’il connait en long, en large de travers, puisque récemment il a pris sa retraite de l’éducation nationale.
Pierre l’instit, son jeune héros hérite d’un premier poste en classe unique sur les Côtes d’Armor. On se situe dans les années 80. Pour celles et ceux qui connaissent la rudesse de nos campagnes et des préjugés que l’on crache à la gueule d’un « estranger » (avec l’accent et l’orthographe du sud !) qui vient s’installer au pays. La Bretagne n’est hélas pas exsangue parfois à ce phénomène de renoncement à s’ouvrir à l’autre. Même si comme le souligne avec justesse ce cher Gilles Servat pour contrebalancer sa « Blanche hermine » récupérée par les fachos. La Bretagne est la seule région qui a élu en son sein un maire noir3. De plus, c’est l’une des contrées qui a le plus résisté au nucléaire. A Plogoff, lieu mythique où le héros va découvrir les vaillants bretons en action.
Avec les enfants ça se passe très bien. Les parents, pour la pluspart mais heureusement pas tous, se contrefichent de lui et de son rôle d’instit. Bien vite Pierre déchante concernant la caste des instits, ses collègues qui se reluisent dans le moule. « Ils sont très doués pour suivre des programmes, es progressions, des emplois du temps, des livres du maître, car eux-mêmes n’ont rien à donner. Ce sont des enveloppes vides que l’éducation nationale s’empresse de remplir avec des dogmes, des règles et une morale. Et durant toute leur carrière, ils recevront du ministère des directives qu’ils mettront un point d’honneur à appliquer à la lettre. Ils seront bien notés par un inspecteur, petit soldat gradé, devant lequel ils trembleront jusqu’à la fin de leur soumission ». (p 48) Je me retrouve totalement dans cette description du corps enseignant du premier degré, sans, pour la grande majorité, afficher une personnalité affirmée et l’esprit critique par trop souvent barré en trompe l’œil. C’est tellement véridique ce corps mort enseignant parfois incapable de penser par lui-même et se remettre en question à force d’être materné. C’est d’autant plus rare de lire dans un roman qui éructe cette vérité criante vue de l’intérieur. Ce système carcéral qui musèle plus qu’il n’épanouit. En plus, cette gent chérit de se reproduire et se fréquenter en dehors des pupitres. Pierre sort avec une instit coincée à tous les sens du terme.
Il s’affronte à Miossec, père d’élève agressif qui a la faculté de réunir derrière lui les autres darons : ses moutons. Il pige niet à la pédagogie de Pierre qui me rappelle en bien des points celle de Célestin Freinet. Basée sur le développement des enfants et leur épanouissement personnel à leur propre rythme, sans chercher à atteindre aucune performance, mais au contraire entrer dans un processus de coopération collective et formatrice, en créant des interactions entre les enfants et la cité, la campagne, la vraie réalité à la porte ouverte de l’école de la liberté et de la citoyenneté.
De toutes ses tensions existentielles, Pierre tente de s’en extraire en lisant Saint-Exupéry. Mais sa violence contenue l’emporte bien vite de l’autre côté du miroir. En défenseur de la nature et en orateur de sa haine ordinaire envers la foule, il s’improvise tueur à gages bénévole et sauveteur éprouvé de la terre. Ce sentiment qui le grignote de l’intérieur l’incite à passer à l’action directe.
Pierre se cherche aussi sexuellement et tâte du masculin. Dans son fourgon aménagé, il sillonne la Bretagne durant ses vacances et tombe un temps entre les filets d’une activiste bretonne. Il se découvre aussi des passions physiques et certaines aptitudes pour l’effort où il ressent la plénitude et parvient enfin à relâcher sa garde. Presque en apnée, il lèche l’écume des vagues, crapahutant de falaises en falaises. Pierre se prend à niquer les dangers, au point de lui enlever l’envie de s’évader en fumettes. Ce corps à corps avec lui-même pour se surpasser et chasser ses chimères lui irradie sa conscience à découvert et ses dérives amères. Il entrevoit enfin l’extase et l’équilibre d’un « Love Suprem » à la John Coltrane auprès de deux jeunes hollandaises, qui cultivent la nudité et la liberté à fleur de peau mutine, sensuellement votre sur la côte Atlantique. Il est submergé par le Tao qui remet en question tous ses repères et préjugés au sujet de l’adéquation corps esprit.
« C’est donner du bonheur à l’autre avant de prendre pour soi, c’est souvent avec le Tao la femme a plusieurs orgasmes et l’homme apprend à garder son plaisir, à garder son orgasme pour le faire grandir. C’est pas nécessaire que le garçon donne son sperme pour avoir beaucoup de plaisir ». (p. 339)
Birgitt et Yolanda représentent désormais la panacée des corps en osmose et dépassent l’orgasme habituel, qui devient trivial du fait de sa mécanique physique des fluides quantiques occidentaux, trépassés avant même d’être nés.
Le roman aurait pu s’achever sur une note optimiste. Mais c’est méconnaitre l’esprit torturé de l’auteur qui aime replonger son lectorat dans la torpeur d’une apothéose de la nature humaine en jachère. Quand le héros enlève ses élèves pour les sauver de l’école traditionnelle ! Tel un avion sans aile, il saute du 7ème ciel sans parachute. Plus dure sera la chute !
Thierry Ledru : « Jusqu’au bout », Les Editions du 38, 2019, 454 pages, 22 euros
« Si tu mourais, tu m'appellerais
Je suis la vie pour toi, et la peine
Et la joie, et la Mort
Je meurs dans toi, et nos morts
Rassemblées feront une nouvelle vie
Unique, comme si deux étoiles se rencontraient
Comme si elles devaient le faire de toute éternité
Comme si elles se collaient pour jouir à jamais
Ce que tu fais, c'est bien, puisque tu m'aimes
Ce que je fais, c'est bien, puisque je t'aime
À ce jour, à cette heure, à toujours
Mon Amour, mon Amour »« La lettre » de Léo Ferré (extraits)
En entamant le roman « Kundalini », quand on a déjà lu Thierry Ledru, on aborde des rives qui ne nous sont pas totalement inconnues. Puisque, c’est en quelque sorte une épopée marquante qui nous conte l’exploration de la décroissance, la simplicité volontaire, la nudité et la sexualité sacrée du Tantrisme, qui viendraient en écho de « Jusqu’au bout ».
Cette fois l’héroïne (Maud) est une femme mariée de cinquante-deux ans. Elle est professeure de yoga et vit une certaine harmonie entre son corps et son esprit. « Aucune violence dans cette histoire sinon parfois la violence psychologique entre deux êtres. Ici les deux personnages sont rarement habillés. C’est la montagne qui les protège de l’agressivité du monde ».
Le point de départ concerne la rupture entre Maud et son mari qui l‘a quittée pour un autre homme. Sans qu’elle n’ait décelé aucun signe de sa part annonçant son départ précipité. C’est pour elle une rupture destructrice inexpliquée qui la ronge de l’intérieur. Elle s’interroge sur son passé, sa vie commune avec cet homme durant vingt-cinq ans. Qu’elle a aimé d’une passion amoureuse dévorante mais qui se révèle être finalement un étranger. Elle ressasse cette blessure durant des mois et ne parvient pas en faire son deuil. Elle est entrée dans la spirale sans le savoir du « Nouveau désordre amoureux4 » de la fin des années 70 remis au goût du jour actuel. « On ne passe pas du statut de femme abandonnée et en détresse à une femme épanouie, explorant sa pleine conscience de soi ». (in son interview)
Pour se ressourcer, elle décide de passer quelques vacances en montagne dans les Alpes et séjourner dans un petit lieu naturiste chaleureux.
Elle ne s’est jamais trop intéressée aux pratiques spirituelles associées au yoga, comme par défi, elle décide de rattraper le temps perdu sans se plomber la présence d’un Swan à la Marcel Prout !
« Nue. Fermer les yeux. Ne plus penser. Entrer dans le silence. Respiration, visualisation. Méditation ». (page 27) Elle part vite, elle déménage de la pensée vitesse grand V, se chausse les quinquets d’une double vue et perçoit alors un homme jeune. « Elle a vu son visage. Un homme aux muscles saillants, la peau tannée, de longs cheveux noirs tombant sur ses épaules. Le corps sec et vigoureux, des fibres tendues comme des cordes d’arc, des stries sur son torse, des cuisses massives, des bras noueux. Un regard d’argile, jaune deux fentes étroites ». (page 28).
Non, ce n’était pas « Mon légionnaire » de la chanson reprise avec brio par Gainsbourg, mais Sat, un jeune homme d’origine indienne ! La vision de cet homme-là trouble et l’expose à la transe. Du rêve à la réalité, il n’y a qu’une montagne qui sépare. Grimper toujours plus haut à mains nues. Se grimer l’esprit dans l’espoir de se sortir de sa torpeur. Toucher boire à la source comme ressource et renaissance des sens par l’estime de soi. Cet homme jeune et vigoureux va lui permettre d’opérer sa métamorphose durant son initiation, selon un rituel inscrit dans les préceptes et symboles orientaux. Il va devenir, son guide consenti du vertige, son dépassement de ses potentialités sensuelles, son appui solide sur qui se reposer avant de prendre son propre envol hors de son existence sclérosée après les ablutions salutaires.
Petit à petit, Sat lui dévoile le protocole de travail visuel, les respirations accompagnées de mantras, la détente de tous les muscles de son corps, la régénération de tout son être, le grand nettoyage de son énergie cosmique, la visitation de tous les pores de sa couenne, de l’intime à l’ultime jusqu’à l’estime de soi.
Elle comprend alors que le naturisme intégral auquel elle s’adonnait, il n’y a encore pas très longtemps, demeurait un acte factice artificiel sans portée personnelle.
« Elle n’aurait jamais pensé que le naturisme puisse être finalement aussi dérisoire au regard de la nudité intérieure. Il était si facile de retirer des vêtements. Mais comprendre ce qui se tenait caché à l’intérieur de l’enveloppe, parvenir à retirer toute les épaisseurs de pensée fossilisées, d’émotions enkystées, les portes des passés gangrénés, c’était autre chose qu’un simple déshabillage. Combien d’humains parvenaient à une réelle nudité, à une connaissance intégrale, l’effeuillage achevé des couvertures artificielles, des épaisseurs accumulées comme autant de protections illusoires. L’objectif ultime d’une vie n’était-il pas de mourir aussi nu qu’au premier jour ? Vierge de tout. S’envoler dans une nudité achevée. Libre comme l’air. L’âme légère ». (p. 238)
A méditer !
Au fur et à mesure de sa progression, Maud se surpasse avec le dévoilement qui s’accomplit de sa sexualité rayonnante, comme geste énergétique pour entrer dans l’amour de soi en soi. Elle s’ouvre aux mystères du tantrisme qui lui tisse l’esprit et le corps à dépasser les registres de la Raison pure et de sa propre personnalité féminine. Au fur et à mesure de sa métamorphose, quand Sat la sent fin prête, il décide de lui dévoiler les secrets du Kundalini.
« La Shakti5 représente l’énergie féminine créatrice, la Mère divine, source de toute vie. Shiva est le principe masculin. Dans le tantrisme, la Shakti est identifiée à la Kundalini. Shiva représente la pure lumière de la conscience et Shakti l’énergie de cette conscience lorsqu’elle s’éveille à sa propre réalité. Shiva assume la dimension statique de la conscience et Shakti porte en elle la dimension dynamique de la création ». (page 371)
Je vous rassure, tous ces concepts, pas toujours aisés à appréhender en tant qu’occidentaux matérialistes que nous sommes, soutiennent l’édifice et prennent sens tout au long des pages du roman. Des discussions, des études de textes, des analyses et des pratiques tantriques entre les deux amoureux illustrent et lustrent le miroir de leurs connaissances en effervescence.
Même un zigue comme moi, pas trop au fait de la littérature spiritualiste, je ne m’y suis pas perdu en chemin. De cette sexualité vers le couple divin, de l’illumination à l’ultime révélation, tout un corpus en chemin accompagne nos deux personnages sous notre regard ébahi entre les pages, par tant de découvertes insoupçonnées.
Eveilleur de la conscience des sens, ce roman inqualifiable qui touche à tous les domaines de l’essai philosophique et spirituel, intemporel nous ouvre les voies de la sagesse et des émotions à l’état pur.
Sans oublier également la dimension de la simplicité volontaire très présente et évoquée par le mode de vie même de Sat, qui s’est détaché en conscience des biens de consommation courant, pour épurer son existence et revenir à l’essentiel vital. Rien de plus. Tout est lié en fait ! De l’aveu même de Thierry Ledru et qui coule de source pour lui : « Pourquoi aller chercher à des milliers de kilomètres le bonheur que l’on peut trouver ici (dans ses montagnes) ? ». (in son interview)
Encore un roman de Thierry Ledru à fleur de peau sensitive qui nous captive et nous ouvre de nouveaux horizons à creuser et à s’élever à notre tour, pour parer à notre traintrain quotidien si banal et bancal.
Cette faculté de s’éprouver corps et âme dans l’extrême est une constance qui relie les deux romans dans la quête harmonieuse des héros féminins / masculins à recouvrer l’essence de la nature, sa seconde nature.
A croire que cet auteur est un athlète qui touche avec passion à différentes disciplines sportives de l’extrême. C’est un esthète qui rejette la compétition entre les êtres. Comme ses personnages, il recherche une forme d’harmonie dans sa quête « Pour atteindre l’inaccessible étoile » à la manière d’un Jacques Brel6. Tous ses héros entretiennent à leurs risques et périls une « confrontation avec la mort perpétuellement, (ce qui) est une école de vie. La mise en danger volontaire réclame une implication totale ». (in interview de l’auteur)
Si les héros qui ont la faculté de s’analyser pour évoluer au fil des chapitres, vous semblent relever de l’épitre ou du pitre, les romans de Thierry Ledru ne sont pas pour vous. Si on contraire vous vous intéressez à des personnages hors les normes qui ne pensent ni n’agissent comme vous dans des contextes qui vous sont assez étrangers. Alors foncez. Ecoutez votre cœur et votre curiosité de bon aloi. Si vous voulez comprendre le mode de fonctionnement de ses héros, les imaginer dans tous leurs corps à corps multidimensionnels, vous insinuer dans les recoins sinueux de leur inconscient en dent de scie. Toujours prêts à basculer dans le vide pour émerger à nouveau dans un état de pré-conscience. Larguez les amarres. Mettez les voiles, grand largue ! Lisez les romans de Thierry Ledru et évadez-vous en sa compagnie. Gagnez en hauteur vis-à-vis de votre existence de vos connaissances passées. Lâchez prise.
C’est aussi la force de la littérature : nous secouer les tripes dans nos certitudes et nous apprendre à nous surpasser au-delà de nos carcans institués et distribués à grands coups de massue depuis l’école. J’avoue que c’est loin d’être facile comme démarche. C’est surtout inconfortable mais tellement respectable et enrichissant.
Thierry Ledru nous accompagne et nous permet d’y parvenir avec brio dans un style accessible, entre les paroles de ses héros des deux sexes, sans retrancher une virgule ni sauter une page. Gage s’il en est de la qualité littéraire de cet auteur hors pair. Son éditrice ne s’y est pas trompée !
Thierry Ledru : « Kundalini », Les éditions du 38, 2018, 435 pages, 22 euros
1Cet extrait d’une chanson et pas n’importe laquelle de François Béranger n’est pas du tout le fruit du hasard. Thierry Ledru, comme il nous l’indique dans son interview, a noirci des cahiers durant des semaines en soutien à son frère. Comme pour échapper à une psychothérapie dont il aurait eu grand besoin. François Béranger exprime les mêmes sentiments à ses débuts et effectue une comparaison judicieuse avec l’acte de créer en tant qu’écrivain. « La chanson a été aussi pour moi, au début, une sorte de psychothérapie, un moyen d’exprimer des idées et de projeter des passions générales ou personnelles à l’extérieur de moi. La démarche doit être identique pour les écrivains : ils ont des éléments qui les gênent et ils les éjectent à l’extérieur ». (in autoportrait : Béranger par lui-même, ed Seghers, François Béranger par Pierre Guinchat, collection poésies et chansons, 1976, p. 44)
2Clin d’œil encore à François Béranger et à la liberté de l’artiste d’interpréter les chansons qui lui plaisent à lui d’abord avant son public.
« J’ai des chansons qui marchent bien dans le public, et je les connais, d’autres qui ne marchent pas du tout et que je chante quand même car elles me plaisent à moi et peu m’importe que les gens applaudissent ou pas, car ces chansons-là sont « moi » aussi. Il y n’y a aucune raison de vouloir plaire à tout pris aux gens : je suis tel que je suis et je ne vois pas pourquoi je sélectionnerai en fonction de tel ou tel public ». (in autoportrait : Béranger par lui-même, ed Seghers, François Béranger par Pierre Guinchat, collection poésies et chansons, 1976, p 50 / 51)
3« Touche pas à la blanche Hermine » de Gilles Servat : « Quant à la Bretagne profonde, elle a voté pour un maire noir à saint Coulitz », il s’agit de Kofi Yamgnane lors de sa mandature qui dura 25 ans.
4« Car vivre à deux est un drame dont les données sont inconnues : autrefois symbole de permanence dans un monde tourmenté, le foyer s’est découvert tout récemment la vocation de l’incertitude » (page 114) in « Le nouveau désordre amoureux » de Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut (1977)
5Shakti Yoni (Doux Vagin) était le surnom donné à la musicienne auteure compositrice à la voix éthérée et aux synthés envolés du groupe Gong, en la personne de Gilli Smyth, qui fut la compagne de Daevid Allen, tous deux créateurs et concepteur de cet univers déjanté aux confins du rock-jazz planant.
6« La quête » de Jacques Brel : « Se damner / Pour l'or d'un mot d'amour /Je ne sais si je serai ce héros /
Mais mon cœur serait tranquille / Et les villes s'éclabousseraient de bleu / Parce qu'un malheureux /
Brûle encore, bien qu'ayant tout brûlé / Brûle encore, même trop, même mal / Pour atteindre à s'en écarteler /Pour atteindre l'inaccessible étoile ».7
« Je veux qu'on boive un coup et qu'on fasse des fredaines
Et puis que nos enfants se moquent de nos bedaines
Puis je veux que nos femmes nous fassent encore le coup
De l'amour-amitié, du baiser dans le cou
Avant que les huissiers survolent comme des vautours
Notre maison, fermons nos portes à double tour
J'aimerais cette nuit pour attendre le jour
Qu'on ferme encore les yeux... et qu'on fasse l'amour »« Dans ma maison d’amour » de Pierre Vassiliu (extraits)
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"Le gardien des livres"
- Par Thierry LEDRU
- Le 07/08/2020
J'avais écrit une nouvelle pour Anita Berchenko, fondatrice des éditions du 38. Un projet commun avec les compagnons et compagnes de plume de cette maison. Un hommage.
Ces textes sont disponibles aujourd'hui en téléchargement gratuit sur le site.
Il s'agit de donner à découvrir la diversité de cette maison d'édition dont le catalogue couvre un large éventail de la littérature et de promouvoir la lecture numérique.
Le gardien des livres - Thierry Ledru
Nos vies antérieures...

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On les avait mises en ligne pour vous aider à mieux supporter le confinement, et puis on a décidé de les laisser définitivement, pour vous permettre de tranquillement découvrir nos auteurs avec des textes courts, des nouvelles de genre, le tout gratuitement, par téléchargement direct sur notre site.
Une belle occasion de se détendre le temps d'une lecture détente.
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