JUSQU'AU BOUT

429352lumiereboutchemin

 

Pierre Cobane est un jeune instituteur nommé dans une classe unique dans le centre des Côtes d'Armor, en Bretagne. C'est son premier poste. Il a la charge de huit enfants d'âges différents. Il s'engage dans cette tâche avec une énergie totale. C'est un individu tourmenté qui cherche à donner un sens à sa vie.
Cette relation privilégiée avec ces huit enfants le stimule mais une angoisse tenace le submerge rapidement. Il prend conscience que les programmes scolaires sont une dictature permanente qui le prive trop souvent d'un lien affectif essentiel. Le contenant lui importe davantage que le contenu.

Ses méthodes d'enseignement l’amènent à entrer en conflit avec Robert Miossec, le père de David et d'Olivier. Tous les autres parents, sauf ceux de Léo, sont sous l'emprise de cet homme violent et autoritaire.

Pierre est enfermé dans une relation pesante avec Anne, institutrice. Elle voudrait l'entraîner dans sa vie frivole de citadine mais il est avant tout amoureux de la nature et seuls quelques lieux sauvages sont capables de l'apaiser.
Il voudrait mettre un terme à cette histoire mais il n'y parvient pas.

Les périodes d'angoisse devant les responsabilités de son métier, ses difficultés à respecter ses certitudes, le harcèlement d'Anne et son incapacité à se libérer d'elle, ses difficultés relationnelles avec les parents, sa dépendance au cannabis, tout cela le ronge. Il pense souvent à Marc, un ancien compagnon homosexuel avec lequel il a vécu.

Les quelques moments de bonheur avec les enfants ne parviennent pas à adoucir la misère affective dans laquelle il sombre.

Il se sent investi d'une mission et il s'interdit de trahir ses serments ou de se montrer faible. Cette exigence absolue dans laquelle il trouve un puissant soutien va l'amener à prendre des décisions dramatiques.

Brohou, directeur d'école, chasseur, alcoolique, va être sa première victime.

D'autres suivront...

 


 

                                                                                           JUSQU’AU BOUT

Écraser les pédales, pousser la machine dans ses derniers retranchements, jusqu’à l’extase de l’épuisement, appuyer toujours plus fort, sans répit, vider la nausée des jours, s’étourdir et ne plus penser, s’enfuir.

Pierre longeait la côte au milieu de la lande. Un sentier étroit qui dominait des falaises. Le vent charriait des nuées salées. Le ronronnement des vagues diffusait dans l’air une symphonie exaltée. La vitesse ajoutait à ce chant épique un souffle rageur. Quelquefois des descentes escarpées débouchaient sur une plage, des criques serties dans des écrins de rochers. L’océan agité se dentelait d’écume, des flocons duveteux arrachés par les vents du large.

Écraser les pédales. La bave aux lèvres, les battements cardiaques comme des percussions déchaînées, un tempo assourdissant, le courant de son sang, l’énergie arrachée des enceintes musculaires, tout le corps en action, les yeux exorbités sur les pièges du chemin, l’équilibre maintenu sur le fil du rasoir, cette impression de voler, cette force magnifiée, la vie comme un rêve, s’extraire de la fange, briser le flux continu des pensées, entrer dans l’absence, plonger en soi comme dans un gouffre lumineux.

Un raidillon escarpé, des cailloux, une ornière, les doigts crochetés sur le guidon, deviner l’itinéraire, écraser les pédales, ne rien lâcher, maintenir la tension, calciner les forces, exploiter les résidus, cracher les cendres dans des flots de sueur, descendre encore, descendre encore dans les profondeurs des fibres, explorer les filons dans les moindres recoins, arracher l’énergie, parcourir les galeries, ne rien oublier, ne rien oublier, écraser les pédales.

 

Il passa le haut de la bosse.

À cent mètres, devant lui, un tracteur. Une remorque. Une silhouette dressée.

Une cassure dans l’absence.

Garder la vitesse.   

Il s’approcha.

Un homme. Il tenait une pelle. Des gravats qui volaient.

Mauvaise intuition. La colère qui montait. Il devinait déjà.

Il ralentit. Calmer son souffle, récupérer un peu. Il connaissait la suite.

L’homme l’entendit, il tourna la tête et reprit sa tâche. Un sac de toile qu’il vidait, des déchets épars, des plastiques que le vent emportait.

La remorque surplombait le vide. Un chemin venant de la route conduisait à la falaise.

 

Dérapage. Il avala sa salive.

Un regard sur le chargement. Des briquettes rouges en miettes, du placoplâtre, polystyrène, plastique, fils électriques, tuyaux…Un artisan. Bleu de travail, une carrure de poids lourd.

Le dégoût.

 

« Bonjour, pourquoi vous balancez tout ça ici ? »

La colère dans la voix. Impossible de se retenir.

Un regard interrogateur du bonhomme. Plein de mépris. La remorque comme le piédestal de sa connerie. Il se redressa, prit appui sur le manche de la pelle.

« Eh, oh, t’es qui toi ? T’es pas d’ici alors t’as rien à dire. Je travaille moi. »

La honte d’être surpris. Des yeux mauvais, le teint rougeaud, la moustache en bataille, la casquette vissée comme une appartenance, un signe de reconnaissance.

« Putain, mais c’est dégueulasse.

- À la première tempête, y’aura plus rien alors tu m’emmerdes pas. »

Un con. Un de plus. Il en a tellement vus.

Le dégoût.

« Ça va juste partir un peu plus loin, ça sera éparpillé mais ça ne disparaîtra pas. Y’en a partout des saloperies.

- Putain, mais fous-moi la paix. Je paie mes impôts ici alors je fais ce que je veux. »

La pelle qui reprenait sa tâche. Indifférence totale.

 

« J’en ai marre de tous ces cons dans votre genre qui salopent la nature, j’en ai marre des gens qui se croient tout permis. Et si j’allais vous dénoncer aux flics du coin ?»

Les jambes tremblotantes, les mains moites, l’envie de frapper, de le jeter dans le vide, qu’il s’écrase au milieu de sa merde, que la haine nourrisse ses forces, qu’elle soit son arme.

La pelle qui s’arrête. Le visage qui se tourne.

« Et si je te foutais ma pelle dans la gueule ? Ça te dirait ça ? Allez, casse-toi et laisse-moi bosser, j’ai pas que ça à foutre.

- Comment vous vous appelez ?

- Mais t’es vraiment con toi hein ? T’as pas compris ce que j’ai dit !! Casse-toi !! Mon beau-frère, il est chez les flics, t’imagine même pas comment il va te recevoir !! »

Un éclat de rire. Son pus cérébral jeté à la figure.

 

Il ne pouvait rien. Le dégoût.

Il contourna la remorque.

Nouvelle pelletée.

Une arme à feu. Lui exploser le crâne, regarder gicler en l’air la viande putride de ce cerveau infâme.

« Sale con. »

Ecraser les pédales.

« Casse-toi, pauvre pédé !! »

L’insulte suprême. Il l’a tellement entendue. À croire que seuls les pédés sont capables de respecter la nature.

 

 

 

 

 

 

8 votes. Moyenne 5.00 sur 5.

Commentaires (2)

Serge Rubinstein
  • 1. Serge Rubinstein | 18/05/2016

Bonjour,

Je suis Serge, d'Amsterdam. J'ai lu des passages de votre roman "Jusqu'au bout" Vous y faites le portrait de deux jeunes compatriotes. Je reconnais bien la liberté et la spontanéité des filles de ce pays. Avez-vous réellement connu ces deux jeunes filles ?

Thierry
  • 2. Thierry | 18/05/2016

Bonjour Serge
Ce que je retiens de votre commentaire, c'est que mon désir de donner vie à ces deux jeunes femmes est atteint. Le reste n'a aucune importance en fait. Qu'y a-t-il de "vrai" dans un roman ? Tout, puisque l'auteur qui le crée le vit intégralement. C'est en tout cas ainsi que je vois le travail d'écriture. Birgitt et Yolanda existent donc, en moi, dans ce livre, et un peu en vous désormais :)
Bien cordialement
Thierry

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau