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  • A l'école de la compassion. (école)

     

     

    http://www.inrees.com/articles/La-compassion-sur-les-bancs-de-l-ecole/

     

    La compassion sur les bancs de l’école

    « Il ne faut pas se demander seulement quelle planète nous laisserons à nos enfants, mais quels enfants on laissera à la planète ! » plaide le philosophe Edgar Morin. Dans un monde qui fait de moins en moins sens, par trop de divisions, de repli et d’indifférence, remettre la compassion au cœur de l’éducation devient fondamental. Comment procéder ? Focus sur quelques initiatives clés.
    © Mission Rosalie Cadron
    Sur le terrain, les actions d’ouverture à la citoyenneté se multiplient : par ici, des jeux coopératifs destinés à favoriser l’écoute et le respect ; par là, des projets d’éducation à la philanthropie, afin d’éveiller les plus jeunes aux défis sociaux et au bien commun...
    En mai prochain, l’Ecole des Possibles débarquera également en France. Déjà implantée dans 35 pays, auprès de 25 millions d’enfants de 8 à 13 ans, cette initiative les invite « à observer le monde autour d’eux, y repérer un problème qui les touche, puis imaginer une solution à leur échelle et travailler par petits groupes à sa réalisation », explique Florence Rizzo, cofondatrice de SynLab, structure porteuse du projet.
    Objectif : développer chez les écoliers le sens de l’empathie et de l’engagement, au service de leur communauté. « Leur travail est ensuite partagé avec les gens du quartier, afin de propager l’idée que chacun peut être acteur du changement, quel que soit son âge, ses compétences ou son milieu », précise Florence Rizzo. En France, l’Ecole des Possibles sera ainsi lancée en ville, en zone rurale, en ZUP et dans un centre éducatif fermé.

    Suffisant pour ancrer une culture de la compassion ? Pour beaucoup, cela passe surtout par l’acquisition d’un réflexe d’ouverture et de questionnement.

     

    Enraciner le questionnement


    Pendant des années, l’école primaire de Tursac, en Dordogne, a proposé à ses élèves des ateliers d’apprentissage des valeurs humaines. Qu’est-ce que le bonheur ? Peut-on vivre sans les autres ? A quoi servent les punitions ? Comment vivre avec nos ressemblances et nos différences ? « Pour apprendre aux enfants à mûrir et exprimer leur réflexion personnelle au contact des autres, explique l’un des instituteurs. Un exercice essentiel pour lutter contre l’individualisme et favoriser le vivre ensemble. »
    Après une minute de silence – pratiquée après chaque récréation « pour se concentrer et se remettre dans un état d’esprit favorable » – la discussion commence. L’enseignant rappelle les objectifs : argumenter pour construire collectivement un point de vue plus valable. À tour de rôle, les écoliers se lancent, réagissent, avancent timidement un élément nouveau. Les laissant progresser par eux-mêmes, les adultes n’interviennent que pour clarifier, recentrer, inciter chacun à tirer le fil de sa pensée. « Ne vous laissez pas séduire par une idée, ne vous enfermez pas dans un raisonnement absurde, simplement pour avoir raison. Restez au niveau de l’expérience ! »
    Efficace ? « Il faut sans cesse se répéter, leur rappeler de prendre conscience de ce qu’ils sont en train de faire, de revenir à l’écoute, à l’attention. Mais un jour, ils feront le lien. »

    Expérimenté depuis 1998 en Inde, au Mexique, au Guatemala, en Chine et en Angleterre, le modèle éducatif du CIDEL (centre d’investigation pour un développement éthique) va un cran plus loin. Conçu en priorité pour des enfants de 4 à 6 ans, il vise à ancrer en eux une conscience de l’intersubjectivité et de l’interdépendance. Deux heures par semaine, pendant trois ans.
    Rien à voir avec une leçon de morale : l’approche est empirique. « La première étape est d’amener les enfants à expérimenter leur intériorité, via des exercices de concentration et d’observation », explique Isabelle Combes, directrice de l’école Arborescences (seule en France pour l’instant à suivre le programme). Regarder la flamme d’une bougie, suivre le flux de ses pensées, goûter des aliments ou écouter des sons les yeux bandés, exécuter tous ensemble des mouvements de tai-chi…
    Une fois acquise cette connexion à eux-mêmes, cap sur la découverte de la subjectivité. « Prenons une tasse. Je la pose, sans la nommer. Je demande aux enfants de la regarder puis je l’enlève. Par le questionnement, je les amène à réaliser que selon leur angle de vue et leur histoire personnelle, tous n’en font pas surgir la même pensée. » Touchant ainsi du doigt « que de tout ce que nous vivons, nous créons un objet mental qui nous est propre, et qu’il est impossible de connaître celui du voisin si on ne lui demande pas ».

    Apprentissage suivant : l’interdépendance, « en commençant par interroger les causes et les conditions d’existence d’un phénomène ». Exemple : « qu’a-t-il fallu pour que ce paquet de mouchoirs se trouve sur ma table ? » Quelqu’un pour l’amener, un autre pour l’acheter, le distribuer, le fabriquer… Jusqu’à se rendre compte que tout est lié. « Grosso modo, il a fallu que le soleil brille pour qu’il atterrisse là ! »
    Ensuite, les enfants travaillent sur la co-création d’une œuvre, et la perception – via des discussions ou des mises en situation basées sur des cas concrets, « comme une dispute avec un frère ou une sœur » – que leur comportement impacte celui des autres ; qu’auraient-ils pu faire pour que l’histoire se termine autrement ? En dernière année, les écoliers testent même leurs capacités à un niveau plus large, via des simulateurs qui les amènent à réagir face à des problèmes écologiques, sociaux ou idéologiques.
    Et ça marche. « Chez les élèves de 5 à 7 ans, ce sens de l’intersubjectivité et de l’éthique devient véritablement un réflexe », se félicite Isabelle Combes.

     

    Repenser la relation


    Enthousiasmant… Mais possible uniquement si l’adulte, lui aussi, bouscule ses pratiques. « J’ai la chance de compter sur des instituteurs qui se disent que si les élèves bloquent, c’est qu’ils n’ont pas la bonne méthode, témoigne Isabelle Combes. La bienveillance induit cette capacité à se remettre constamment en question. »
    Et à s’impliquer dans la relation. « Amener un enfant à retrouver son lien à lui et aux autres est une connaissance, non un savoir, indique Anne Bordage, thérapeute spécialisée. Tout éducateur, au sens le plus large, devrait se demander s’il réalise en lui-même, et dans sa vie, ce qu’il enseigne. » Quel être est-on ? De quelle intelligence de vie rayonne-t-on ? La compassion commence là, dans cette connexion de personne à personne, cette considération positive qui s’émancipe des postures et des préjugés pour porter une écoute attentive à l’enfant et à ses besoins profonds (pas juste ses envies de consommation) – sans perdre sa place d’adulte référent, chargé de fournir le cadre, la sécurité et l’accompagnement nécessaires pour qu’il puisse mobiliser ses ressources, se construire et s’épanouir.

    Dans les ateliers qu’elles mènent à Beauvais avec des enfants de 6 à 11 ans souffrant de difficultés relationnelles, Anne Bordage et Michèle Bannay (psychologue scolaire) incarnent cette justesse de positionnement. « Le premier matin, nous passons du temps sur les prénoms, car ils ne se donnent pas souvent la peine de les retenir, alors que c’est le premier signe de reconnaissance de l’autre », racontent-elles.
    Puis, d’exercices à exercices, elles donnent du sens, observent, expliquent, participent, adaptent le contenu de l’atelier au gré des attentes identifiées. Présentes à 100%, elles profitent de toutes les occasions pour inciter les enfants à se relier, à eux-mêmes et aux autres.

     

    Tirer le fil


    Ouvrir les enfants à la compassion n’est donc pas juste une histoire de contenu, mais de manière de faire.
    « Si la pratique des arts ou des langues est un moyen d’ouvrir l’enfant à d’autres dimensions, les savoirs classiques, eux aussi, peuvent être porteurs de valeurs. Tout dépend comment on les considère : simples devoirs scolaires ou outils qui nous relient au monde ? interroge Michèle Bannay. C’est tout ce sens qu’il faut retrouver et valoriser. »

    En prenant aussi conscience que les méthodes classiques ne sont pas toujours adaptées. « Les enfants ne constituent pas un bloc monolithique sur lesquels il suffit de déverser un savoir », souligne François Muller, membre du Département Recherche-Développement, Innovation et Expérimentation du ministère de l’Education nationale, mais des individualités dont il faut trouver la clé, et face auxquelles il faut savoir parfois activer d’autres vecteurs d’apprentissage – heuristiques, kinesthésiques…
    C’est ainsi qu’un professeur de lycée hôtelier, confronté à la difficulté de ses élèves à apprendre par cœur de longues listes de vins et de fromages, a eu l’idée de leur faire écrire et jouer en petits groupes des saynètes mettant en scène le contenu de ces listes. L’activité est ludique, créative, elle fait appel à une façon d’apprendre plus vivante, coopérative et visuelle. Bingo : les lycéens se prennent au jeu, retiennent les noms, cartonnent à leurs examens, sont recrutés dans les plus grands établissements.

    « L’empathie dont a fait preuve cet enseignant à l’égard de ses élèves montre l’importance de cette notion dans l’éducation », poursuit François Muller. Dans cette perspective, tout compte : le cadre de travail, la manière dont le professeur se place dans la salle, la posture qu’il adopte pour regarder, écouter et échanger avec ses élèves…
    Autre facteur clé : favoriser la coopération plutôt que la compétition. « Celle-ci a un intérêt, mais pas tant que l’enfant n’est pas construit », estime Isabelle Combes. De plus en plus d’enseignants favorisent donc le travail en petits groupes et la co-évaluation. « On apprend avec, par et pour les autres, explique François Muller. Plus la relation dans le collectif sera riche est variée, plus le résultat sera bon. »
    Jusqu’à s’engager vers une nouvelle définition de la réussite, « non plus basée sur la comparaison par rapport aux autres, mais sur le principe de faire toujours du mieux qu’on peut, au profit du plus de bien possible », souligne Bill Drayton, fondateur de l’association internationale Ashoka, qui œuvre pour que l’empathie soit reconnue comme l’une des compétences fondamentales à acquérir à l’école.

    Reste à soutenir et diffuser ces initiatives : épauler les professeurs, leur permettre de s’exprimer et de se former, sensibiliser et impliquer les cadres de l’Education, intégrer ces nouvelles approches dans le référentiel national, en tenir compte dans les critères d’évaluation des enseignants, intégrer au cursus des futurs maîtres des cours de pédagogie empathique…
    Et après ? « Je fais confiance aux enfants, conclut Isabelle Combes. La graine plantée dans leur esprit fera son chemin. Je crois sincèrement qu’un être capable de se mettre à la place de l’autre saura se sortir de situations délicates » et agir dans le bon sens, pour lui et pour le monde.

    SynLab (Ecole des Possibles)
    Enfants d’aujourd’hui (Anne Bordage et Michèle Bannay)
    CIDEL
    Arborescences
    Catalogue d’expérimentation de l’Education nationale

  • Etat des lieux

    "L'éducation est une chose admirable mais il faudrait parfois se rappeler que rien de ce qui vaut la peine d'être connu ne peut s'enseigner. " Oscar WILDE


    Et bien, l'état des lieux après trente dans l'enseignement est sans appel pour ma part.

    Je m'imagine en Don Quichotte mais les moulins sont des citadelles indestructibles. Et je m'épuise pour rien.

    Vols, mensonges, insultes, coups, menaces, intimidations, incitations à la violence et au rejet par des groupes envers un enfant et ce même enfant qui intègre plus tard le même groupe pour se retourner contre un autre, compétition, humiliation, racisme, rejet...etc...etc...

    Le monde adulte a un impact considérablement destructeur sur les enfants et je n'y peux plus rien. Ou je ne ne sais pas m'y prendre. Mais le résultat est le même.

      Huit mois à répéter les mêmes paroles, à tenter de constituer un groupe qui fonctionne de façon respectueuse, solidaire, bienveillante.

    Et c'est un échec.

    Des années que ça dure, des années que je lutte contre ça mais je n'imaginais pas que ça puisse atteindre cette ampleur.

    Rien de ce qui vaut la peine d'être connu ne peut s'enseigner. Il va bien falloir que je finisse par l'admettre.

    Question : Qu'est-ce que je peux faire d'autre que d'enseigner à des enfants ?

    Il est temps que j'y réfléchisse sérieusement...

    J'ai demandé un poste d'instituteur pour adultes en milieu carcéral mais il faut un diplôme supplémentaire. Ma candidature sera sans doute rejetée. Bon, et quoi d'autre ?

    Directeur de publication chez un éditeur dans le registre "Romans à visées philosophiques".

    Ca existe au Pôle Emploi des annonces comme celle-là ?...

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  • Le sens du Sacré (5)

    La connaissance de soi consiste à se libérer du connu, comme le disait Krishnamurti. Le mental est cet espace connu dans lequel nous errons sans y connaître autre chose que les données extérieures qui s’y sont incrustées. Si le regard ne se tourne pas vers le contenant- l’humain-, il ne s’agit que d’un contenu, périssable, superficiel mais terriblement carcéral.

    Je vois dans le cheminement intérieur la nécessité d'affronter "notre pulsion de mort. » Celle-ci consiste à errer dans les conditionnements auxquels nous nous sommes identifiés. Mais celui-là est "mort" qui n'existe que dans l'hébétude de ses certitudes. « La pulsion de mort » cimente l’individu dans un caveau de choses connues, rapportées, enseignées, infligées. Car le regard intérieur n’est pas la finalité. Il s’agit juste d’absorber.

    "La pulsion de vie" impose au contraire de s'extraire de cette routine érigée en réussite parce qu'elle annihile, en les analysant, les inquiétudes et les tourments. Bien entendu, on ne voit souvent l'étreinte consciente des traumatismes que comme une auto-flagellation, un goût pervers pour la souffrance, une exacerbation narcissique de l'égo qui se complait dans le malheur ressassé. S'il ne s'agit effectivement que d'une exploitation malsaine du statut de victime afin d'amener vers soi la compassion, la plainte et l'identification à ce rôle adoré, il n'y a dans cette dérive qu'un enfoncement néfaste dans le bourbier des douleurs irrésolues. Il s’agit également d’un inconscient collectif extrêmement puissant qui rejette l’individu qui explore parce qu’il pose devant tous l’image de l’inertie. Le rebelle devient donc un marginal et un exclu. Protection du groupe humain contre les intrusions dérangeantes. « La pulsion de mort » est un tombeau encombré d’esprits reliés par des chaînes séculaires, génération après génération.

    La pulsion de vie n'est pas cela. Elle demande à explorer l'inconnu en nous, cet inconnu qui nous terrorise et que nous ne voulons pas affronter parce qu'il porte tous les stigmates des coups reçus, les souffrances enkystées, les malheurs fossilisés. En nous accrochant désespérément à nos habitudes, à nos croyances, à nos chimères, nos sempiternelles répétitions, en vissant nos yeux aux veilleuses qui repoussent les noirceurs, nous restons figés dans la pulsion de mort. Rien n'est possible et nous irons ainsi jusqu'à la mort réelle. Hallucinés de certitudes et de mensonges maintenus. Bien sûr que l'existence nous aura paru aussi douce que possible, tant que nous serons parvenus à résister aux assauts de l'inconscient. Encore faudra-t-il que notre enveloppe corporelle parvienne à échapper aux somatisations de toutes sortes...Ça n'est pas gagné...Cette pulsion de mort n'est par conséquent qu'une errance enluminée. Il n'y a aucun éveil mais un cinéma hollywoodien. C'est le mental le metteur en scène et l’inconscient collectif le producteur. Il défend ses possessions jusqu’à déposséder les individus de leur conscience.

    Mais c'est le chaos des étoiles qui créé la splendeur de l'Univers. La pulsion de vie qui détruit les dogmes personnifiés nous pousse vers le chaos en nous-mêmes. C'est un chemin de clarté et une épreuve. Il ne s'agit pas de dolorisme mais une quête de lucidité. Rien n'empêchera d'admirer le cosmos dans les nuits calmes.

    Refuser la pulsion de mort, celle qui maintient l'individu dans le carcan de ses traumatismes, par peur, par déni, par accoutumance, c'est se nourrir de l'élan vital qui veut que la vie soit une évolution verticale et non l'extension horizontale de l'individu.

    De toute façon, il suffit de regarder autour de nous, nos proches, quelques connaissances, pour réaliser que si ce travail n'est pas entamé, consciemment, maintenu, préservé, encouragé, les dégâts collatéraux finissent la plupart du temps par jaillir comme si l'âme étouffée gangrénait l'enveloppe qui la porte. Je l'ai vécu. J'en suis sorti. La médecine ne l'explique pas. Nous sommes nombreux dans ce cas.

    La connaissance de soi peut se présenter comme une tentative de l'individu à ramener l'inconscient à la conscience ou à ouvrir le conscient à l'inconscient. De nombreuses pratiques sont envisageables. L'écriture m'a servi de support. La Nature est un écrin fidèle.

    Je suis sorti en vélo ce matin. Soixante-dix kilomètres à fond et toujours ce bonheur immense de la désintégration des forces, cette certitude que le corps va finir par lâcher et pourtant cette insistance à appuyer sur les pédales qui ne se dément pas, ce goût de la force qui ruisselle. Cette énergie inconnue que les scientifiques attribuent à notre organisme, elle est bien au-delà de l’exploitation des glucides et de ce mécanisme fabuleux du corps en action. Il faut déchirer ce rideau. Il faut quitter les connaissances apprises pour accéder au Sacré. La pulsion de vie s’y trouve cachée.

    Alors, j’ai appuyé, appuyé, j’ai refusé d’écouter les brûlures des cuisses et je me suis concentré, comme à chaque fois, sur ce ruissellement qui survient, immanquablement, quand la chair n’en peut plus.

    « Crève, charogne », me suis-je dit en souriant.

    Un final très montant. Une bosse de six kilomètres que j'ai tenté de franchir sans jamais relâcher la pression, la bave aux lèvres, les tympans saturés par la force de mes souffles, la brûlure constante des cuisses. Je savais, avec l'expérience, qu'il ne fallait pas lever la tête, ne jamais regarder en avant, ne jamais subir cette vision destructrice de la pente, rester appliqué sur la poussée des jambes, juste le mètre en cours, le ruban de goudron qui défile sous mes yeux, inséré dans l'instant, ne pas espérer la fin de la montée au risque de voir fondre l’énergie, comme avalée par cet espoir néfaste. J'ai franchi le sommet et j'ai basculé aussitôt dans la pente, grand plateau, cinquante kilomètres à l'heure, l'enchaînement des virages, une euphorie bienheureuse, aucune envie de récupérer mais bien au contraire de continuer à puiser dans le creuset bouillant. Un long faux plat montant et puis une nouvelle bosse de trois kilomètres.

    Toujours à fond.

    C'est là que j'ai senti qu'il n'y avait plus rien, plus aucune pensée, plus aucune attention forcée, aucune concentration sur le geste mais pour le ressentir, il a fallu que je prenne conscience de mon absence. Un retour éphémère de la pensée et puis son effacement quasi immédiat, comme si cette pensée n'avait plus de raison d'être, qu'elle n'était qu'une intruse inutile, totalement déplacée, une excroissance qui s'était vidée de toute son énergie. Je voyais ruisseler devant moi des filets de sueur, je sentais autour de moi cette odeur particulière du corps, ce parfum âcre, entêtant, lorsque l'effort impose d'aller chercher dans les abysses les forces disponibles, comme si ces forces agglutinées dans les tréfonds possédaient une odeur de cave. Je sais quand cette odeur survient que je ne suis pas loin du point de rupture et que le chant du cygne va survenir. 

    Je ne savais pas où j'étais dans la montée, je n'avais plus de lien réel avec le monde environnant. Et les frissons sont apparus, comme une bourrasque, des cascades caloriques déboulant du crâne jusqu'aux orteils, rebondissant dans les recoins, saturant de jouissance chaque cellule. J'ai éclaté de rire et mon rire m'a surpris.

    J'ai vu sur le compteur que la vitesse augmentait et j'ai appuyé encore plus fort, j'ai laissé couler de ma gorge les râles et la mélodie des souffles, un leitmotiv calé sur le mouvement de mes jambes. Rien, aucune douleur, aucune brûlure, une montée verticale dans les gouffres intérieurs. Des flashs de pensées zébrant l'euphorie comme des éclairs disparates, incontrôlés et ne laissant aucun souvenir.

    Je suis arrivé au sommet de la bosse. Et tout s'est effondré.

    Il restait trois kilomètres. Je les ai parcourus comme un moribond. Comme un voyageur revenant d'un séjour étrange, une terre inconnue et redécouvrant, misérablement, sa condition humaine.

    Mais l'écho du rire est toujours là. Et les frissons. Rien ne meurt quand la pensée n'est plus là.  

    Le Sacré est tapi dans le silence intérieur.  

  • Enseigner

     

    "Incarne ce que tu enseignes".

    Je ne conçois pas ce métier autrement. Comment pourrais-je me présenter devant des enfants de dix ans sans être moi-même intégralement, viscéralement, existentiellement incarné dans ce partage, cette vie commune, ce cheminement qu'ils doivent tracer et sur lequel ils ont besoin de balises ? Il s'agit de respect. Pour eux, parce qu'ils attendent de moi le meilleur, le bonheur, le rire et la connaissance, ils attendent que je les propulse un peu plus haut. De respect pour moi parce que je n'ai jamais conçu une autre voie, je n'ai jamais vraiment imaginé qu'autre chose serait possible. Ne pas rester pleinement investi reviendrait à me trahir. Et donc à porter atteinte aux enfants puisque je ne serai plus le même, puisque j'aurai perdu l'enthousiasme et la joie d'être avec eux. Ils me nourissent et je sème en eux, autant que possible, les graines qui germent en moi à leurs contacts.

      "N'enseigne que ce que tu incarnes".

    Qu'est-ce que j'incarne ? Pas les programmes officiels de l'éducation nationale en tout cas. Ils ne sont qu'un support et ne représentent en rien une finalité. Juste un moyen. Celui de tendre vers un individu qui explore son potentiel et cherche à en user au mieux. Je pense que c'est ça la source de mon engagement. J'ai toujours cherché à aller au bout du bout. Jusqu'à découvrir les horizons dont j'ignorais même l'existence.

    Tout apprentissage théorique ou pratique met en avant le fait qu'un savoir n'est pas un système clos et fini mais juste une opportunité de développement et que la "crise" que cet apprentissage génère est une exploration intérieure à mener. L'acquisition de ce savoir s'il doit être prolongé dans le temps ne contient aucune sanction, aucune pénitence, aucun jugement. Ce cheminement chaotique est une expérience en lui-même, non pas le savoir contenu mais ce que le contenant va apprendre de lui.

    Je ne veux incarner que ce regard intérieur et le monde extérieur, comme une masse rocheuse inexpugnable, ne sert qu'à me renvoyer l'écho de mes peurs, de mes craintes, de mes illusions, de mes espoirs, de mes errances, de mes détresses, jusqu'à ce que cette réception volontaire et l'observation qui en résulte me propulse au-dessus de la masse rocheuse.

    Je ne souhaite rien d'autre aux enfants que je côtoie et je veux leur montrer de moi cet individu qui apprend de lui-même ce qu'il est à travers les savoirs, les expériences, les confrontations, les rencontres, les amours, les contemplations et ce bonheur constant d'être projeté vers "là-haut."

     

    "L'expérience, ce n'est pas ce qui arrive à un homme, c'est ce qu'un homme fait avec ce qui lui arrive. " Aldous HUXLEY

     

    C'est dans ce travail intérieur que se trouve "l'incarnation".

  • La tempête

    Une discussion très intéressante aujourd'hui en classe.

    J'ai posé une question de mathématiques à une élève qui a beaucoup de mal à gérer les émotions qui surviennent dès qu'elle est sous le "feu des projecteurs."

    Elle ne trouvait pas la réponse alors que je savais qu'elle en était parfaitement capable. J'ai stoppé sa réflexion et je lui ai demandé "d'observer" ce qui se passait en elle...Moment de silence et puis elle dit, tout doucement,

    "Ca me fait chaud...

    -Qu'est-ce qui te fait chaud ?

    -C'est quand je ne trouve pas la réponse.

    -Oui, ça je le sais mais qu'est-ce qui déclenche, intérieurement, cette sensation de chaleur ?

    -C'est parce que j'ai honte de ne pas trouver la réponse et je vois que les autres qui lèvent le doigt ont déjà trouvé, alors ça m'énerve contre moi.

    -Oui et bien c'est tout simplement de la peur et tout ce qu'elle déclenche."

    Silence.

    Je voulais leur donner à tous une image pour expliquer le phénomène.

    "Imaginez une personne qui décide d'aller balayer les feuilles des arbres qui couvrent sa terrasse. Le vent souffle par rafales et à chaque fois qu'il arrive à former un petit tas de feuilles, il y a une bourrasque très forte qui éparpille toutes les feuilles. Et bien, dans votre tempête, c'est la même chose. C'est la tempête. Les feuilles qui tourbillonnent dans tous les sens sans que vous puissiez les attarper, ce sont vos connaissances, tout ce que vous avez appris, qui est en vous mais tout vole de façon anarchique et vous ne pouvez rien en faire. Il faut calmer la tempête pour que les feuilles se reposent au sol et que vous puissiez les saisir et vous en servir. Sur une des feuilles, il y a la réponse à la question qui est écrite."

    Plusieurs enfants interviennent.

    "Moi j'ai toujours la même phrase qui tourne dans la tête : mais pourquoi est-ce que je ne trouve pas la réponse."

    -Et tu penses que cette phrase peut t'aider ?

    -Oh, ben non, ça ne sert à rien.

    -Et qui a fabriqué cette phrase dans ta tête ?

    -ben, c'est moi.

    -Alors, il n'y a que toi qui peut la faire disparaître. C'est pour ça que je vous dis tout le temps qu'il faut vous observer intérieurement. Cette peur, elle n'est pas tombée en toi du plafond, elle ne passait par là par hasard et elle se serait dit : tiens, je vais aller embêter cette petite fille. Moi, quand j'étais petit et que j'avais envie d'aller faire pipi la nuit, j'étais terrorisé par le noir dans le couloir et je ne devais pas allumer la lumière pour ne pas réveiller mon frère. Alors, je longeais le mur en collant mon dos pour que personne ne m'attaque par derrière...Qui avait inventé cette peur ? C'est moi, bien sûr. On a tous des peurs imaginaires. Il faut les regarder et discuter avec elles et donc avec soi."

    On a continué la discussion pendant un moment et j'ai repensé à cette réflexion des enfants qui lèvent le doigt pour donner la réponse qu'ils pensent détenir. Cette honte, ce stress, cette peur que ces doigts levés génèrent ne sont absolument pas favorables à l'enfant qui a été interrogé. L'objectif pour moi est de voir si d'autres enfants suivent, réflechissent, souhaitent participer mais par la même occasion, je déstabilise un enfant. C'est moi qui créé cette situation de stress.

    La question est donc de savoir si je ne devrais pas interdire aux enfants de lever la main tant que le premier enfant interrogé réfléchit et dire que je peux interroger n'importe qui d'autre dans un moment si je pense que le premier enfant ne trouvera pas.

    De plus, il est fort probable que ceux ou celles qui ne cherchent plus parce qu'ils voient des doigts levés se sentiront sous la "menace" d'être désignés et par conséquent, ils continueront à chercher la réponse.

    L'objectif de la participation de tous serait atteint et le premier enfant serait "libéré" de cette pression du groupe.

    Ce qui est évident en tout cas, c'est que la gestion des émotions est un objectif prioritaire de la classe. Et il faut garder à l'esprit que la pression de la classe est néfaste. Le travail en groupe a cette capacité à libérer les enfants les plus émotifs et c'est donc une pratique très positive.

    L'analyse de la pratique...L'essentiel du travail à mener sur soi.

  • Déprime totale...

    On pourrait y voir un message "comique" mais c'est en fait très révélateur de l'ambiance...Il serait très facile de faire le même message de la part des parents envers les enseignants...

    Un conflit perpétuel qui ne mène à rien.

    Mais ce qui est clair en tout cas, c'est que l'ampleur des problèmes que j'ai à régler avec des enfants de dix ans est absolument effarante... Respect de l'autre, respect du corps de l'autre, de son intégrité, la puissance destructrice des menaces, le racket, la "sexualisation" des jeunes enfants, leur rapport avec la violence...

    Ils sont combien aujourd'hui les enfants qui ne sont pas encore déphasés par ce monde adulte ?...

    Un putain de coup de déprime...Un coup de massue. Juste envie de prendre mon vélo, d'accrocher les sacoches et de partir, loin, très loin avec la femme que j'aime et nos trois ados...Et tout oublier. Ce monde n'est pas le mien.

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  • Ecosystème spirituel (2)

    Thierry : Je vous rejoins totalement dans ce principe de causalité mais pour avoir pu en juger de par mon parcours, dans le domaine de la médecine, la causalité reste au niveau organique et ne prend pas suffisamment en compte, à mes yeux, la part spirituelle de l’individu. Comme si la mécanique n’avait pas de conducteur, ni même de concepteur, ce qui est encore plus grave…Yvan Amar écrivait : « Si un médecin me guérit de mon mal, il ne doit pas oublier d’évoquer ce que mal cherchait à me faire comprendre, sinon il me prive d’une avancée spirituelle en limitant mon individu à une mécanique. »
    On peut estimer que cela ne relève pas du médecin. Mais alors, dans ce cas-là, si le médecin doit rester un « mécanicien », l’éducation spirituelle doit être mise en avant afin que l’individu cherche en lui-même l’intention de cette douleur. Le corps est un révélateur des maux de l’âme. C’est ainsi que j’ai vécu mon parcours en tout cas.
    On peut d’ailleurs étendre cette attitude « mécaniste » à bien d’autres domaines que celui de la médecine. Cette fameuse causalité apparaît dans l’esprit occidental comme une finitude alors qu’elle n’en est que le seuil. C’est l’horizon qu’elle propose qui devrait être exploré.
    Le problème vient du fait que c’est un horizon auquel on tourne le dos. L’éducation nous a enseigné que celui qui avance regarde en avant. Je pense que dans ce cas-là, l’individu sait peut-être où il va mais il ne connaît pas, fondamentalement, celui qui y va. Il marche avec un inconnu en lui. Et le nombre d’inconnus augmente au fil du temps, au gré des dérives de l’ego. Ils sont innombrables ceux qui vivent avec plusieurs entités disparates en eux.

    Qu’en est-il par exemple de l’affectivité ? On peut, assez facilement, identifier les causes d’une émotion (ou alors c’est que le travail spirituel à entamer est immense) mais ce qui importe à mon sens, c’est bien davantage le travail de conscientisation qu’elle propose. Si je m’arrête à la causalité de l’affectivité, je ne suis pas un explorateur mais un scribe…
    La conscience est-elle soumise à l’affectivité ? Si je suis heureux ou triste, ma conscience en subit-elle les effets ou est-ce uniquement ma perception de l’existence à travers mon affectivité ? Lorsque nous alternons entre les moments euphoriques et les moments de détresse, est-ce que notre conscience est touchée ou reste-t-elle dans une dimension parallèle ? A-t-elle la capacité à identifier les causes de ces fluctuations et à les analyser ou est-elle saisie elle-même par les effets épisodiques de nos conditions de vie ? Prendre conscience, c’est se donner les moyens d’observer tout en ayant conscience d’être l’observateur. Un détachement qui permet de ne pas être totalement saisi par les émotions générées par cette observation mais de rester lucide. Il ne s’agit pas non plus de rester inerte mais d’être capable de cerner les raisons profondes des émotions. Être emporté par une bouffée de bonheur ou de colère n’implique pas nécessairement une perte de contrôle tant que l’individu parvient à observer cette émotion exacerbée en lui-même. La perte de contrôle survient dès lors que les émotions ne sont plus regardées par cette conscience macroscopique et que le mental se soumet à ce flot de perceptions. Il suffit de penser à la peur pour en prendre conscience…Si j’observe ma peur, je m’offre un point de contrôle. C’est la conscience qui dépasse l’affectivité, qui la surplombe ou l’englobe. Je vais pouvoir me servir de cette peur pour exploiter les poussées d’adrénaline, je vais même pouvoir l’entretenir parce qu’elle m’offre des capacités physiques insoupçonnées. Sans l’adrénaline, les hommes préhistoriques auraient succombé aux prédateurs. Moi aussi d’ailleurs… La peur est un carburant, une source de forces, une énergie redoutablement efficace. Mais elle l’est encore plus lorsque la conscience reste le chef d’orchestre.
    Un homme préhistorique poursuivi par un prédateur connaissait parfaitement les causes de sa terreur mais en l’observant intérieurement, il se donnait les moyens d’user de cette énergie au lieu de succomber à une stupéfaction fatale…On court vite quand on se sert de sa peur. À l’inverse, la peur qui n’est pas conscientisée paralyse.

     

    L’étude des catastrophes naturelles ou autres contient un nombre incalculable de ces individus qui sont morts de peur avant de mourir pour de bon.
    Il ne s’agit pas de rejeter l’affectivité mais de prendre conscience du potentiel qu’elle propose. Lorsque j’écris avec une musique que j’aime, il m’arrive de voir les mots débouler en cascades, des flots d’émotions surpuissants, une osmose avec ce que je porte, c’est une affectivité que j’entretiens, je ne cherche pas à l’effacer, je la laisse m’emporter et en même temps, je l’observe, je la nourris, je l’honore et la vénère, j’ai pleinement conscience de sa présence, du « jeu » que j’instaure et des règles à suivre. Cette affectivité ne dépend pas de moi à la source mais la conscience que j’en ai sait l’entretenir. De la même façon, un sportif saura avec l’expérience faire monter l’adrénaline, la tension, le stress, avant une épreuve mais en apprenant à l’observer et à en avoir pleinement conscience, il parviendra à l’entretenir, à s’en servir, alors que si l’absence de conscience l’emporte, cette adrénaline l’enverra au décor. Le fil du rasoir est très affûté. Il faut l’effleurer, jouer avec la lame avec délicatesse sans appuyer comme une brute. On pourrait à travers cette description assimiler la conscience avec la raison. Et c’est là que je me heurte à une problématique qui me tracasse. Je ne vois pas la raison comme une entité observant l’observateur mais comme une entité œuvrant à la neutralité. La raison est déterminée à ne pas laisser les émotions se développer. Elle est davantage éducative, formative, un conditionnement qui agit comme un étouffoir. Elle va chercher à convaincre l’individu que sa peur est injustifiée ou que ce bonheur ne durera pas. Elle n’existe que dans le maintien du contrôle et dans les conditionnements qui l’ont nourrie. Elle est le piédestal du « raisonnable », du cognitif et du mental. Je ne la vois que comme une incapacité à recevoir les émotions en toute conscience. Cette conscience qui est au contraire de la raison capable d’assumer pleinement les élans émotionnels, à s’en servir pour la création artistique par exemple. Si je m’interdisais d’être bouleversé par une musique, je n’ouvrirais pas en moi les horizons littéraires et si je laissais de la même façon, les émotions m’emporter, je ne parviendrais pas à écrire une seule phrase. La conscience devient dès lors le trait d’union entre la raison qui me sert de transcripteur des émotions pendant que ma conscience observe l’ensemble. C’est en cela que je vois la conscience comme « englobante ».

    Elle est le placenta qui permet le lien.
    Les causes sont du domaine de la raison. L’Eveil va plus loin et se sert de la Conscience.
    C’est sans doute dans cette osmose qu’apparaît l’individu unifié.

    Pierre : Tout à fait d’accord pour la causalité à étudier dans le domaine de la part spirituelle de l’individu : c’est l’un des points essentiels que j’essaie de développer, à savoir la connaissance de la trame causale qui gère notre esprit, notre âme. Étudions-la avec autant de sérieux qu’on étudie la causalité dans la science matérielle et on arrivera à des résultats ! D’accord pour ne pas s’arrêter à la causalité de l’affectivité : une fois trouvée, ou qu’une hypothèse est posée, tout dépend de ce qu’on en fait. Cette part de connaissance, de compréhension, cette « prise de conscience » dont vous parlez est pour moi aussi essentielle et elle est indissociable d’une pratique. La raison est un potentiel qui s’éduque, je ne parle pas seulement de la raison au sens du QI et des capacités intellectuelles strictement – qui est reste très utile, d’autant plus utile qu’elle est développée – mais aussi de cette part de la raison qui devient capable de s’intéresser aux vérités spirituelles, à l’existence de l’âme et à son devenir, à la bonne gestion de nos émotions justement, pour qu’elles concourent à notre perfectionnement et non à notre avilissement. En lien avec la foi, la conscience, etc…

    Pierre : Vous avez écrit : «  …cette part de la raison qui devient capable de s’intéresser aux vérités spirituelles, à l’existence de l’âme et à son devenir… »
    Et là, je ne parviens pas à « croire » ^^ que la raison puisse explorer certains espaces inconnus…

     

    « Du jour au lendemain. »

    Un film avec Benoit Poelvoorde.

    Totalement désespérant…L’histoire d’un homme qui « du jour au lendemain » va voir sa vie passer d’un long marasme quotidien, avec une rupture sentimentale, une situation professionnelle humiliante et de multiples désagréments quotidiens à un bonheur parfait, sans aucune explication, sans avoir changé quoique ce soit en lui, une transformation totalement irrationnelle. Et cette absence d’explication va rendre pour lui ce bonheur totalement insupportable, il ne va pas s’y retrouver, l’image à laquelle il est attachée, dans laquelle il se reconnaît s’est effacée, les autres, ses proches, ne le voient plus de la même façon, tout ce qu’il vit est empli d’un bonheur immédiat, sans qu’il élabore le moindre projet, sans qu’il intervienne le moins du monde dans cette accumulation de situations positives. On sent alors, au fil des jours, que cette situation l’angoisse, qu’il semble attendre, guetter sans cesse l’instant où tout va s’arrêter, que ça ne peut pas continuer ainsi alors que rien ne l’explique…Cette disparition de ce qu’il était va le conduire à la folie…Alors que sa femme est revenue à ses côtés et qu’elle attend un bébé, il est interné en hôpital psychiatrique.

    C’est un homme inapte au bonheur et qui sombre.
    Le médecin explique à sa femme que seul un évènement déclencheur pourrait le ramener à la vie.
    C’est la cafetière qui va s’en charger, cette cafetière, qui au lieu de dysfonctionner chaque matin s’était mise à faire normalement du café, de façon irrationnelle, alors qu’il n’avait nullement cherché à la réparer, cet engin anodin va de nouveau s’emballer. Ce retour à une vie passée, celle qu’il voulait retrouver, celle qui correspond à ce rôle de « perdant », va le sortir de sa torpeur et le ramener à la vie…Mais quelle vie ?…Celle d’un homme qui n’a pas su saisir ce que la vie réelle lui proposait, celle d’un homme qui préfère rester enfermé dans ses conditionnements, sa « raison », son histoire…Il préfère être ce qu’il a toujours été que d’accepter cette irrationalité, ces phénomènes inexpliqués, qui n’ont aucune « logique » pour lui…

    « Mais qu’est-ce que vous avez tous avec votre amour? »

    Tout le problème est là. Cet homme ne peut pas être aimé, pas de façon aussi universelle, la vie ne peut pas être aussi belle, pas avec son histoire… 

    « Se libérer du connu. » Voilà ce qui aurait pu le sauver.
    Et c’est là que ce film passe, à mes yeux, de la comédie, ou satire sociale à une vision désespérante de l’humain.

    Cet enfermement « rationnel » est avant tout éducatif et social. L’identification de cet homme à son histoire, une histoire qu’il a lui-même fabriquée par une attitude constamment négative, va l’emporter sur le changement « irrationnel » qui lui est proposé par la vie elle-même. Il ne s’agit pas de « chance », de « destin », mais de l’opportunité d’appréhender la vie d’une autre façon. Mais la peur va être la plus forte, la peur de ne plus exister dans un rôle, la peur de ce changement considérable d’existence. Il faudrait pouvoir effacer la mémoire et tous les acquis inconscients qu’elle porte et qui empoisonne. Celui qui ne change pas est avant tout un être qui a peur, ça n’est pas une question d’incapacité mais d’interdiction. C’est en cela que le conditionnement est une enceinte, un carcan, une geôle adorée. Se plaindre de cet enfermement est plus rassurant que d’en sortir…C’est effrayant…

    J’ai longtemps eu peur, après la rémission inexpliquée de mes trois dernières hernies discales, que le mal me retombe dessus. Ça n’était pas rationnel, les médecins n’y comprenaient rien ET DONC moi non plus. Je savais bien que j’avais vécu une situation incompréhensible, que j’avais basculé à un moment dans une dimension inconnue mais cette absence d’explication était une torture. J’avais peur. Ça ne pouvait pas durer cette rémission, ça allait me retomber dessus sans prévenir, revenir aussi brutalement que ça avait disparu. Certains médecins me le prédisaient déjà…Ancrage pervers des liens imbriqués. Ces médecins ne pouvaient laisser ainsi vaquer tranquillement celui qu’ils considéraient comme un cas désespéré. Bouleversement insupportable.

    Ce bonheur n’était pas pour moi…L’identification…Je devais me libérer du connu, de ce passé morbide, de cette détresse à laquelle je m’étais attaché parce qu’elle m’offrait un rôle en « or »…La victime, le malheureux, le supplicié…C’est là que j’ai compris que je devais écrire, aller chercher au plus profond de mes traumatismes les plus anciens la source de cette inaptitude à être heureux…Comprendre aussi que le seul instant réel, c’est celui dans lequel j’existe, que je n’avais aucune réalité dans ce passé assassin, que je n’étais rien dans cet avenir incertain, mais que le fait de me lever librement de ma chaise, sans tituber, sans canne, de pouvoir marcher, puis courir, puis skier était la seule réalité, la seule vie réelle.
    J’ai enfin appris à vivre. Ça m’aura pris quarante-deux ans. Huit ans que je vis pleinement, librement. Libre de moi-même, de l’autre, celui qui est mort lorsque je suis né. Et ça n’est pas à la raison que je dois tout ça. C’est à elle par contre que je devais l’épaisseur de ma geôle.  

    Pierre : Le rapport entre spiritualité et rationalité est des plus intéressants. Et des plus surs, quand on voit la nuée de pseudo-spiritualités et divers mouvements qui surfent sur la vague de recherche de vérité des hommes et qui au final les trompent et profitent d’eux …

    Si un peu de raison était présente, le risque de se faire berner par des mirages conceptuels et contes féériques serait moins important.
    En réalité, quand je lis votre histoire, votre analyse de vous-mêmes par vous-mêmes (vos émotions, pensées, parcours, vie intérieure), la description de votre processus de pensée, la manière dont il a évolué, la critique ciblée de votre vie « d’avant », les conclusions très hiérarchisées que vous avancez : et bien j’y vois une part énorme de … raison ! Dans la mesure où tout ce processus, même s’il est médité par votre vie spirituelle intérieure, par des expériences qui sont inexplicables rationnellement, par votre foi, par votre amour inextinguible pour une transcendance, ou autre domaine de pensée ou de conscience qui ne soit pas traditionnellement attribué à la raison, et dont on a aussi absolument besoin : si vous le vivez et le partagez, et bien c’est parce que votre raison l’accepte, accepte qu’il y ait des choses qu’elle ne peut pas comprendre, accepte la logique de croire en quelque chose que l’on ne voit pas mais parce qu’elle valide les effets qu’elle a perçus au travers de nombreuses expériences et de votre état actuel … Alors que d’autres personnes, vous leur racontez votre expérience, leur faites part de l’idée d’une part spirituelle en l’homme, vous leur donnez vos conclusions et l’idée que vous vous faites du divin, pour eux, et même s’ils ont des capacités intellectuelles très élevées, peuvent très bien rire doucement et vous dire que tout ceci n’a ni queue ni tête, n’est pas « rationnel » … Ils sont effectivement peut être emmurés par leur « raison-QI » ou leur manque de « raison disons spirituelle » dans la geôle dont vous parlez … Donc la raison-QI stérile qui emmure, non. Celle qui s’allie à l’intelligence-QI habituelle pour ouvrir l’esprit en restant garante d’une progression sure, acceptant ce qui dépasse sa compréhension parce qu’elle a senti et constaté les effets de quelque chose qui la dépasse et qu’elle va essayer de comprendre, oui. Développer cette attitude pour moi s’apparente, à l’inverse de m’enfoncer dans ma geôle, à justement ne pas rester figé, ne pas abdiquer ma raison face aux questions spirituelles : réfléchir, chercher, ne pas avoir l’esprit fermé et borné, accepter de me remettre en question, avoir un avis objectif sur des parcours spirituels que j’estime dangereux pour la santé de mon âme … Je pense que vous faites exactement la même chose.

    Thierry : Si tout ce que j’ai connu et ce que je vis a bien un rapport avec la raison, au-delà du travail de mise en forme écrite, et bien j’en serais le premier ravi car cela signifie que c’est accessible à n’importe qui et qu’il ne s’agit pas d’une rupture incompréhensible et limitée à « une mystique sauvage ». Effectivement, je rencontre des individus qui rejettent furieusement tout ce cheminement spirituel et qui ne voit dans mes propos qu’un délire mystico-religieux-affabulatoire. Je m’y suis habitué depuis le temps…Si ma raison accepte ce cheminement, je pense que c’est justement parce qu’elle a repris sa juste place et qu’elle n’est plus ce costume de capitaine de vaisseau dont elle s’était affublée et qui est trop grand pour elle.
    C’est là que j’entrevois ce travail sur l’écosystème spirituel.

    Il n’y a rien à renier, aucune méfiance à avoir envers l’ego, le mental, les pensées, les émotions, aucun espoir à entretenir en vue d’une possible illumination. Il n’y a rien à vouloir.

    Tout est déjà là. Mais ce tout n’est réellement productif qu’avec un équilibre parfait entre chaque intervenant constituant l’individu. Conscience, inconscience, mental, ego, âme, esprit, corps, pensées, émotions, raison, contemplation et action. Rien n’est séparé parce que tout ça n’est qu’une seule entité et que c’est la fragmentation apprise qui génère les conflits.

    Il nous faut redevenir ce que nous sommes.

     

    Je suis persuadé aujourd'hui que l'absence quasi totale d'enseignement de la conscience aux enfants explique l'état de l'humanité. Si un individu n'est pas amené, instruit, sollicité à effectuer ce travail d'observation du monde intérieur, il errera inévitablement, sentira ce gouffre de l'absurde, la peur de la mort, l'angoisse du néant et il sombrera dans les hallucinogènes du monde moderne, le matérialisme, la compétition, l'argent, la technologie, les medias, la politique etc etc etc...Toutes les activités extérieures sont des palliatifs au néant intérieur.

    L'écosystème spirituel consiste à préserver la biodiversité interne, à ne pas s'abandonner aux conflits. Ils dévorent l'énergie et l'individu cherchera des dopants superficiels. Chaque évènement qui n'est pas analysé par cette conscience est une source de dérives. Si les enfants ne sont pas éclairés et s'ils ne sont pas entraînés à découvrir cette "Présence", ils viendront gonfler un jour le contingent des âmes perdues.

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