Blog
-
Ecosystème spirituel
- Par Thierry LEDRU
- Le 29/03/2013
Thierry :Ce que je trouve un peu désolant, c’est que tous les jours, nous sommes des survivants, tous les jours, nous sommes dans cette situation de « miraculés », mais nous prenons tous ces jours qui défilent comme des évidences, comme des dus, des propriétés, des choses éternelles. C’est absurde. Tous les jours, nous sommes ces survivants et tous les jours, à chaque instant, cette vie en nous se doit d’être bénie, honorée, pleinement absorbée. Il faut vivre comme des affamés et non comme des repus apathiques ou des angoissés du lendemain. Demain n’existe que dans notre imagination, il n’a aucune réalité... Ne pas attendre cet instant de rupture dans notre endormissement mais rogner chaque instant, non pas seulement dans les actes, mais dans la dimension spirituelle.
Pierre : Je partage assez ces idées qui décrivent bien nos tendances. Je suis sensible aussi à ce côté pratique que vous proposez, empli de gratitude d’une part, et de décision pleine et entière de se mettre au travail d’autre part. Qu’entendez-vous par « rogner chaque instant, non pas seulement dans les actes, mais dans la dimension spirituelle » ?
Thierry : Henry David Thoreau disait qu’il s’agit de « vivre profondément et sucer toute la moelle de la vie ». Bien plus encore que de rogner l’os, il faut explorer jusqu’aux fibres qui constituent l’os, percevoir l’énergie qui crée la structure. C’est cela « l’Illumination ». Être capable d’expérimenter la réalité telle qu’elle est, sans interférence, sans distorsion, sans apport personnel, dans une complète acceptation, sans projection, sans peur, sans attente, sans espoir, c’est un état d’illumination. Cela revient à déposer ses charges, ses fardeaux, son passé et toutes les identifications qui s’y sont greffées. Il s’agit des fardeaux d’ordre mental. Ils peuvent bien entendu avoir des répercussions sur le physique. Cette conscience temporelle dont nous disposons peut se retourner contre notre plénitude. Elle installe une charge émotionnelle, majoritairement inconsciente. Pour entrer dans cette acceptation libératrice il est indispensable d’établir la liste de ces fardeaux, de les identifier et de prendre conscience qu’ils ne sont pas ce que nous sommes. Ils sont l’image que nous avons donnée de la vie mais ils ne sont pas la vie. Les pensées commentent la vie et si nous n’y prêtons pas attention, nous finissons par considérer que ce commentaire est la vie elle-même. La vie n’est rien d’autre que l’énergie qui vibre en chacun de nous. Elle ne doit pas être salie, alourdie, morcelée par cette vision temporelle à laquelle nous nous attachons. Les pensées que nous avons établies comme l’étendard de notre puissance est un mal qui nous ronge. L’égo y prend forme et se détache dès lors de la conscience de la vie. L’individu se couvre d’oripeaux comme autant de titres suprêmes. Ça n’est que souffrance et dans la reconnaissance que nous y puisons nous créons des murailles carcérales. L’illumination consiste à briser ce carcan. L’individu n’en a pas toujours la force, il manque de lucidité, d’observation, il est perdu dans le florilège d’imbrications sociales, familiales, amoureuses, professionnelles. Il se fie à son mental nourri inlassablement par les hordes de pensées. Survient alors, parfois, le drame. L’évènement qui fait voler en éclat les certitudes, les attachements, les conditionnements. La douleur physique se lie à la souffrance morale. Les repères sont abolis, les références sont bannies. L’individu sombre dans une détresse sans fond, il en appelle à l’aide, il cherche des solutions extérieures, condamne, maudit, répudie, nie, rejette, conspue, insulte le sort qui s’acharne sur lui alors qu’il est lui-même le bourreau, le virus, le mal incarné. Il a construit consciencieusement les murs de sa geôle et jure qu’il n’est pour rien. Dieu, lui-même, peut devenir l’ennemi juré alors qu’il avait jusque là été totalement ignoré. Tout est bon pour nourrir la révolte.
S’installe alors peu à peu l’épuisement. Le dégoût de tout devant tant de douleur. Ça n’est qu’une autre forme de pensée, une autre déviance, une résistance derrière laquelle se cache l’attente d’une délivrance, un espoir qui se tait, qui n’ose pas se dire. Une superstition qu’il ne faut pas dévoiler. La colère puis le dégoût, des alternances hallucinantes, des pensées qui s’entrechoquent, des rémissions suivies d’effondrements, rien ne change, aucune évolution spirituelle, juste le délabrement continu des citadelles. Cette impression désespérante, destructrice de tout perdre, de voir s’étendre jour après jour l’étendue des ruines.
Il ne reste que l’illumination. Elle est la seule issue. Car lorsqu’il ne reste rien de l’individu conditionné, lorsque tout a été ravagé jusqu’aux fondations, lorsque le mental n’est plus qu’un mourant qui implore la sentence, lorsque le corps n’a plus aucune résistance, qu’il goûte avec délectation quelques secondes d’absence, cette petite mort pendant laquelle les terminaisons nerveuses s’éteignent, comme par magie, comme si le cerveau lui-même n’en pouvait plus, c’est là que les pensées ne sont plus rien, que le silence intérieur dévoile des horizons ignorés.
Révélation. Illumination.
Je ne suis pas ma douleur, je ne suis rien de ce que je veux sauver. Je ne suis rien de ce que j’ai été.
Je suis la vie en moi. Je suis l’énergie, la beauté de l’ineffable.
Pierre : J’ai l’impression d’avoir déjà entrevu ce type de descente aux enfers …
Ce qui m’a permis de, finalement, surnager, est ce socle de valeurs éternelles, indissociables, tout en haut, du divin. Pour moi ce « rapport conscient au divin » a une grande importance dans une pratique quotidienne de valeurs humaines. Mais cette illumination, je l’ai ressentie plus comme un présent que comme le résultat d’un effort de ma part. Je me suis tournée dans la bonne direction certainement, sincèrement probablement, mais c’est tout. La suite, je l’ai reçue comme un cadeau. Même si je reste persuadée que ce petit effort, il fallait tout de même le faire.Thierry : Pour ma part, le « choc », je l’ai reçue sans en être l’instigateur. C’est à une médium magnétiseuse que je dois une guérison, jugée comme « miraculeuse » par le corps médical. Trois nouvelles hernies discales (deux déjà opérées), paralysie totale de la jambe gauche, une opération envisagée mais qui comportait comme probabilité le fauteuil roulant. Je l’ai refusée. J’ai eu la « chance » alors de croiser la route d’Hélène. Une séance de quatre heures, un « au-delà » dont j’ignorais l’existence, la rupture totale de toute résistance. Trois mois après je reprenais le ski et la haute montagne. Une incompréhension absolue et puis un long cheminement intérieur qui m’a mené vers cette absorption complète de la Vie, non pas d’un point de vue intellectuel mais dans un domaine spirituel, c’est à dire à mon sens, une compréhension qui va bien au-delà du mental. Le « rapport conscient au Divin » que vous évoquez.
Pierre : Expérience intéressante qui me fait réfléchir un peu plus à cette idée de causalité, qui me travaille … Quand il s’agit de guérison inexpliquée, ou de guérison explicable d’ailleurs, quels sont les chemins causaux qui ont été empruntés et, si on remonte ces causes, de cause en cause, dans quelle mesure l’impact d’une « cause des causes » s’est révélé déterminant de manière directe ?
Thierry : Oui, c’est un exercice que je trouve passionnant, remonter la trame de la causalité ! Dans un but de compréhension, de ce qui nous entoure, comme de nous-mêmes.
Dans un but d’accomplissement, en mettant en œuvre les causes appropriées pour les effets recherchés.Pierre : Par rapport à une cause des causes et à son impact plus ou moins direct dans notre vie de tous les jours : je ne pense pas que Dieu, ou une Source, le divin, ou autre appellation de cette entité qui serait une Cause Première, agisse directement dans la chute d’un objet qu’on lâche et qui tombe et se brise… En revanche nous sommes dans le réseau de cette trame causale qui fonctionne très bien, avec ses lois, et tous les jours nous l’expérimentons dans tous les domaines de notre vie … Cette trame causale pourrait être en elle-même le fruit de cette cause initiale, qui la permet, la pense, la perpétue et la maintient en place. Histoire de causalités primaire et secondaire, ou de Cause Première et de causes secondaires …
Thierry : Pour ma part, j’ai écrit, écrit, écrit pendant des mois afin d’essayer d’éclairer ce cheminement et de remonter à « la » cause initiale. Le problème, ou la nécessité, c’est qu’il a fallu que je sépare ce que mon mental apportait comme réponse (et qui en soi n’en est pas une) et essayer d’envisager ou d’identifier ce que mon âme avait choisi comme chemin. Prajnanpad disait que le mental créait une multitude de problèmes et s’efforçait ensuite de les résoudre. Juste un fonctionnement qui lui donne un rôle adoré, même s’il s’agit d’une accumulation de tourments jusqu’à la destruction. Il s’agit pour lui de rester le Maître. Mais il est l’ouvrier et pas l’architecte. Et il est très rapidement dépassé par les actes anarchiques qu’il occasionne. Il faut le faire taire tout en usant de sa maîtrise dans le domaine du langage. Il faut se « dé-penser ». C’est là que l’activité physique dans l’effort long est un épurateur formidable. Ça n’est pas la performance qui importe mais l’ouverture spirituelle que l’effort long procure.
La vie, prioritairement, ne se commente pas, elle s’éprouve.
Et c’est dans cette mise au silence du mental que la lucidité s’éveille.
La connaissance de soi consiste à se libérer du connu, comme le disait Krishnamurti. Le mental est cet espace connu dans lequel nous errons. Je vois dans l’expression de Krishnamurti la nécessité d’affronter « une pulsion de mort » qui consiste à survivre dans les conditionnements auxquels nous nous sommes identifiés. Celui-là est « mort » qui n’existe que dans l’hébétude et la futilité. « La pulsion de vie » impose au contraire de s’extraire de cette routine érigée en réussite parce qu’elle annihile en les analysant les inquiétudes et les tourments. Bien entendu, on ne voit souvent l’étreinte consciente des traumatismes que comme une auto flagellation, un goût pervers pour la souffrance, une exacerbation narcissique de l’égo qui se complait dans le malheur ressassé. S’il ne s’agit effectivement que d’une exploitation malsaine du statut de victime afin d’amener vers soi la compassion, la plainte et l’identification à ce rôle adoré, il n’y a dans cette dérive qu’un enfoncement néfaste dans le bourbier des douleurs irrésolues. La pulsion de vie n’est pas cela. Elle demande à explorer l’inconnu en nous, cet inconnu qui nous terrorise et que nous ne voulons pas affronter parce qu’il porte tous les stigmates des coups reçus, les souffrances enkystées, les malheurs fossilisés. En nous accrochant désespérément à nos habitudes, à nos croyances, à nos chimères, nos sempiternelles répétitions, en vissant nos yeux aux veilleuses qui repoussent les noirceurs, nous restons figés dans la pulsion de mort. Rien n’est possible et nous irons ainsi jusqu’à la mort réelle. Hallucinés de certitudes et de mensonges maintenus. Bien sûr que l’existence nous aura paru aussi douce que possible, tant que nous serons parvenus à résister aux assauts de l’inconscient. Encore faudra-t-il que notre enveloppe corporelle parvienne à échapper aux somatisations de toutes sortes…Ça n’est pas gagné…Cette pulsion de mort n’est par conséquent qu’une errance enluminée. Il n’y a aucun éveil mais un cinéma hollywoodien. C’est le mental le metteur en scène. Mais il a une vision étriquée de la pièce.C’est le chaos des étoiles qui créé la splendeur de l’Univers. La pulsion de vie qui détruit les dogmes personnifiés nous pousse vers le chaos en nous-mêmes. C’est un chemin de clarté et une épreuve. Il ne s’agit pas de dolorisme mais une quête de lucidité. Rien n’empêchera d’admirer le cosmos dans les nuits calmes. Refuser la pulsion de mort, celle qui maintient l’individu dans le carcan de ses traumatismes, par peur, par déni, par accoutumance, c’est refuser de se nourrir de l’élan vital qui veut que la vie soit une évolution verticale et non l’extension horizontale de l’individu. De toute façon, il suffit de regarder autour de nous, nos proches, quelques connaissances, pour réaliser que si ce travail n’est pas entamé, consciemment, maintenu, préservé, encouragé, les dégâts collatéraux finissent la plupart du temps par jaillir comme si l’âme étouffée gangrenait l’enveloppe qui la porte. Je l’ai vécu. J’en suis sorti. La médecine ne l’explique pas. Nous sommes très nombreux dans ce cas. Bien plus que ce que la pudeur ou la peur de la moquerie laissent filtrer… La connaissance de soi peut se présenter comme une tentative de l’individu à ramener l’inconscient à la conscience ou à ouvrir le conscient à l’inconscient. De nombreuses pratiques sont envisageables. L’écriture m’a servi de support. La haute montagne est un écrin.
Ça n’était donc plus « LA » cause qui m’importait mais l’intention qui s’y trouve.
Lorsque j’ai faim, je sais que la cause de cette sensation est la dissolution aboutie des éléments nutritifs dans mon organisme. Il faut donc que j’apporte de nouveaux éléments.Mais c’est l’intention qui importe. Continuer à fonctionner organiquement.
Dans le domaine spirituel, les tourments du mental ont une cause. Mais l’essentiel du travail associé à la résolution de cette énigme n’est pas d’identifier simplement ces causes mais de comprendre l’intention de l’âme derrière tout ce fatras. Où doit-elle aller ? Quel est son chemin de vie ? Et ça n’est pas le mental qui peut répondre à cette interrogation. Il n’est pas l’architecte.
Pierre : Concernant l’idée de la causalité, pour moi la recherche d’une cause n’est effectivement pas un but en soi. Elle doit s’intégrer de manière naturelle dans une démarche de médecine de l’âme. L’analogie avec la médecine du corps fonctionne très bien. On ne fait pas des découvertes sur les causes des maladies, juste pour les découvrir, l’idée est de comprendre pour mieux cerner les conditions d’une bonne santé comme celles de l’émergence de telles maladies, et dans ce dernier cas pour les traiter. Je vous rejoins assez quand vous dites : « Mais l’essentiel du travail associé à la résolution de cette énigme n’est pas d’identifier simplement ces causes mais de comprendre l’intention de l’âme derrière tout ce fatras » : l’identification d’une cause n’a pas de valeur en soi si c’est juste pour cocher une case et l’archiver. Il faut que ce soit suivi d’une décision qui traite justement la cause. Ou qui utilise cette compréhension d’une relation cause-effet pour un autre traitement. Je pense en revanche que l’identification d’une cause ne se fait pas « comme ça » mais qu’elle est le fruit d’un travail de connaissance sur soi acharné. D’une démarche de recherche et d’identification des dysfonctionnements voire des maladies de notre âme.
« Où doit-elle aller ? Quel est son chemin de vie ? Et ça n’est pas le mental qui peut répondre à cette interrogation. Il n’est pas l’architecte. » : Je vous rejoins, toute cette démarche reste indissociable d’une idée précise de la finalité de notre création. -
Le théorème du singe
- Par Thierry LEDRU
- Le 27/03/2013
Une vingtaine de chimpanzés est isolée dans une pièce où est accrochée au plafond une banane, et seule une échelle permet d'y accéder. La pièce est également dotée d'un système qui permet de faire couler de l'eau glacée dans la chambre dès qu'un singe tente d'escalader l'échelle.
Rapidement, les chimpanzés apprennent qu'ils ne doivent pas escalader l'échelle. Le système d'aspersion d'eau glacée est ensuite rendu inactif, mais les chimpanzés conservent l'expérience acquise et ne tentent pas d'approcher de l'échelle.
Un des singes est remplacé par un nouveau. Lorsque ce dernier tente d'attraper la banane en gravissant l'échelle, les autres singes l'agressent violemment et le repoussent. Lorsqu'un second chimpanzé est remplacé, lui aussi se fait agresser en tentant d'escalader l'échelle, y compris par le premier singe remplaçant.
L'expérience est poursuivie jusqu'à ce que la totalité des premiers chimpanzés qui avaient effectivement eu à subir les douches froides soient tous remplacés. Pourtant, les singes ne tentent plus d'escalader l'échelle pour atteindre la banane. Et si l'un d'entre eux s'y essaye néanmoins, il est puni par les autres, sans savoir pourquoi cela est interdit et en n'ayant jamais subi de douche glacée.
Je pensais à ça tout à l'heure, à vélo.
"L'impuissance apprise" est dans la même veine...
L'impuissance apprise (impuissance acquise ou résignation acquise) est un terme désignant une condition dans laquelle un individu ou un animal a fait l'expérience d'un comportement rapproché du désespoir, du renoncement et de la dépression1.
L'impuissance apprise a été proposée en 1975 par Martin Seligman, professeur de psychologie expérimentale sous le terme de théorie de l'impuissance apprise et a été, par la suite, reformulée avec l'aide d'Abraham et de Teasdale en 1978 sous le terme d' « attribution et impuissance apprise »2. Cette théorie a finalement été révisée et complétée par Abramson, Metalsky et Alloy, en 1989, sous le terme de « théorie de manque d'espoir ou de désespoir »2.
Définition
Il s'agit d'un état psychologique, résultat d'un apprentissage dans lequel le sujet fait l'expérience de son absence de contrôle sur les évènements survenant dans son environnement (peu importe la valence positive ou négative de l'évènement). Cette expérience, tendrait à l'adoption par le sujet, animal ou humain, d'une attitude résignée ou passive. Cette impuissance est « apprise » car elle se généralise même aux classes de situations dans lesquelles l'action du sujet aurait pu être efficace.
Expérimentations
Seligman a travaillé à partir du modèle du conditionnement opérant de Skinner. Il réinterprète ces résultats expérimentaux en introduisant la probabilité perçue par le sujet que son comportement entraîne un renforcement positif.
Dans la 1re partie de l'expérimentation de Steve Maier, trois groupes de chiens sont attachés à un harnais. Dans le premier groupe, les chiens sont simplement attachés à leur harnais durant une courte période et ensuite libérés. Les groupes 2 et 3 restent attachés. Le groupe 2 subit intentionnellement un choc électrique, que les chiens peuvent arrêter en pressant un levier. Chaque chien du groupe 3 est attaché en parallèle à un chien du groupe 2, subissant un choc de la même intensité et de la même durée, mais ceux du groupe 3 n'ont pas la possibilité d'arrêter le choc. Le seul moyen pour un chien du groupe 3 d'échapper au choc est qu'un chien du groupe 2 actionne son levier. Les chiens du groupe 3 ne peuvent donc pas agir par eux-même pour échapper au choc. Au bout du compte, les chiens des groupes 1 et 2 se sont rétablis rapidement de leur expérience, tandis que les chiens du groupe 3 ont appris à être impuissants et ont montré des symptômes similaires à la dépression chronique.
Dans la 2e partie de Seligman et Maier, ces trois groupes de chiens ont été mis dans un nouveau dispositif avec un petit muret qu'il suffit de sauter pour éviter le choc. Pour une très grande partie du parcours, les chiens du groupe 3, qui avaient précédemment appris que rien ne pouvait arrêter les chocs, restaient passivement immobiles et gémissaient. Bien qu'ils aient pu s'échapper facilement des chocs, les chiens n'ont pas essayé.
Ainsi lorsqu'un animal est soumis à des « stimulations nociceptives inévitables, celui-ci renonce à tout comportement d'évitement [il se résigne à] l'immobilité. Ce comportement persiste même lorsque les stimulations nociceptives sont évitables. »3. Toutefois si l'expérimentateur intervient auprès des chiens devenus apathiques pour les tirer lors de l'envoi du choc électrique de l'autre côté du muret, il sort de cet état d'impuissance apprise.
Seligman en tire quelques conclusions : le traumatisme réduit la motivation à répondre, les expériences traumatiques interdiraient l'apprentissage de nouvelles réponses. Cet état serait un des facteurs de la dépression et/ ou de l'anxiété.
Impacts
Peu importe leurs origines, les individus faisant l'expérience d'événements dits incontrôlables souffrent de problèmes émotionnels, d'un comportement agressif, de troubles physiologiques et ont du mal à résoudre leurs problèmes4,5. Ces expériences d'impuissance peuvent s'associer à une cognition faible, passive ou incontrôlables chez les individus, menaçant ainsi leur santé mentale et physique.
Santé physique
L'impuissance acquise peut contribuer à une faible santé suite à l'image que se donne les individus sur eux-mêmes. Cette dégradation de la santé peut inclure une négligence nutritionnelle, du sport et des traitements médicaux car les individus croient qu'ils n'ont aucune possibilité de changer. Plus les individus perçoivent des événements incontrôlables et imprévisible, plus le stress est intense, et moins l'espérance de changer quelque chose à leur vie peut être perçue6,7.
Les jeunes adultes et adultes moyennement âgés avec un comportement pessimiste font le plus souvent l'expérience d'une dépression8. Les individus souffrant d'une attitude pessimiste peinent à résoudre leurs problèmes, souffrent d'une faible restructuration cognitive et démontrent une faible satisfaction au travail et durant leur relation interpersonnelle6,9. Ces individus possèdent également un système immunitaire affaibli, engendrant des vulnérabilités mineures (ex., fièvre) et des maladies majeures (ex., crises cardiaques, cancers), mais ils ont également du mal à recouvrer de leurs problèmes de santé10.
Santé psychologique
L'impuissance acquise peut également causer des problèmes de motivation.
"L'enseignement des stratégies aux sujets en difficulté scolaire a fait apparaître que certains ne percevaient pas l'utilité des procédures car ils ne concevaient pas que leur succès ou leur échec pût être dû à leur propre effort (cf. Folds, Footo, Guttentag & Ornstein, 1990 ; Palmer & Goetz, 1988) ;ce que Charlier et Lautrey (1992) traduisent par «sentiment acquis d'impuissance" (à partir de la notion introduite par Seligman, 1975). Plusieurs travaux ont confirmé l’impact de ce que l'on dénomme les « attributions internes vs externes ».(Revue Française de Pédagogie, n° 106, janvier-février-mars 1994 p.96-97) Les individus ayant fait l'expérience d'échecs dans leur antécédent se disent à tort qu'ils ne peuvent améliorer leurs performances11. Les enfants souffrant d'impuissance acquise échouent durant leur scolarité, et sont beaucoup moins motivés que les autres. Des études ont démontré que les individus seraient plus motivés à agir seulement si une récompense peut être obtenue par la suite4.
Impact social
La maltraitance sur mineur par négligence peut être une manifestation de l'impuissance acquise : lorsque les parents pensent être incapables d'arrêter de faire pleurer leur enfant, ils abandonnent toute action le concernant12.
D'autres exemples d'impuissance apprise dans les évènements sociaux impliquent la solitude et la timidité. Les individus extrêmement timides, passifs, anxieux et dépressifs peuvent souffrir d'impuissance et de situations sociales déplaisantes pour eux. Cependant, Gotlib et Beatty (1985) découvrent que les individus citant l'impuissance dans les situations sociales sont négativement perçus. L'âge, comme troisième exemple, implique l'impuissance acquise du fait que les seniors ne peuvent contrôler le fait de perdre leurs amis, membres de famille, leur travail et revenus, la vieillesse, la faiblesse, etc13.
Les difficultés sociales suite à une impuissance apprise semblent inévitables ; cependant, l'effet s'estompe avec le temps14. Néanmoins, l'impuissance apprise peut être minimisée à l'aide d'une thérapie comportementale. A l'aide de leur expérience positive, les personnes peuvent aussi faire face à des situations, qui leur semblaient incontrôlables15.
Si on étend cette attitude au groupe humain, il me semble que cet état est très fréquent.
La vie familiale va jouer un rôle considérable.
L'école, pour sa part, est un des lieux d'apprentissage les plus bénéfiques ou dangereux qui soient, selon que les enfants rencontreront des enseignants bienveillants ou humiliants.
La suite de leur parcours de vie sera immanquablement alourdie par l'expérience ou bien celle-ci servira de tremplin.
TOUS les enseignants devraient en être conscients.
TOUS les enfants devraient en être informés, tous les enfants devraient être portés à analyser ce parcours de vie, dès qu'ils en ont le potentiel. Ce retour sur soi qui permet de comprendre au lieu de seulement subir.
-
Le Sens du Sacré (4)
- Par Thierry LEDRU
- Le 24/03/2013
L’esprit n’est pas le centre de l’intelligence. L’être humain ne se limite pas à un corps et une âme.
Cette conception est le prolongement des visions « intuitives » de Descartes. Son doute radical l’amène à la certitude d’être constitué d’un corps matériel, observable et divisible et d’une âme consciente d’elle-même, indivisible et immatérielle. Cette vision étriquée de l’homme fait de son corps la partie physiologique de l’individu et de l’âme ses qualités spirituelles. Corps et âme sont séparés mais l’étude du corps ouvre la voie à l’âme.
L’idée de perfection qu’il attribue à Dieu prend la forme de l’Esprit mais elle reste propre à Dieu.
L’intuition…Je vois dans cet éclair de « lucidité déraisonnée » la porte vers l’Esprit. Tout ce qui n’entre pas dans le domaine du visible, ni même dans celui du reproductible, du quantifiable, de l’analysable. L’être humain est tripartite. Son « Dieu » peut correspondre à l’énergie vitale animant l’ensemble corps/âme, les liant, les imbriquant, les nourrissant.
L’amalgame entre l’âme et l’esprit est un raccourci dualiste et cartésien. Descartes finira même par associer la pensée à l’Esprit : » Je ne considère pas l’esprit comme une partie de l’âme mais comme cette âme toute entière qui pense. »
Cet affadissement de l’esprit est un désastre qui nous a privés de la part intuitive qui nous rattachait à la Nature. Car c’est elle qui détient la voie d’accès à l’esprit.
Le Sens du Sacré. J’y reviens immanquablement.
La principale conséquence du dualisme cartésien est une mondialisation de la fragmentation entre l’homme et le monde.
Cette fragmentation nourrit la réalité mais elle n’est pas le réel.
La réalité correspond à l’émergence et au développement d’un système de représentation du vivant.
Le réel est au-dessus puisqu’il s’établit dans une recherche spirituelle dans laquelle l’Esprit est le courant fondateur de l’existence.
L’âme est l’entité intérieure qui a la possibilité de se « tourner » vers l’Esprit, de s’en illuminer
La dimension spirituelle est quasiment inexistante et notre éducation tout comme notre enseignement en sont responsables. L’éducation est dans une large part une simple et unique reproduction des mouvements de pensées qui animent le monde moderne. L’errance, le rejet, l’abattement, la détresse, la compétition et ses effets dévastateurs, une course à l’ego, une individualisation outrancière, le « moi je » comme étendard… Et cette effroyable rupture entre la Nature et la dimension contemplative et sereine qu’elle procure.
Combien d’enfants vont marcher dans les bois ? Combien d’enfants construisent encore des cabanes, suivent une trace d’animaux, écoutent le vent dans les arbres, combien d’enfants parviennent à préserver en eux la magie du monde et ce sentiment ineffable d’en faire partie ?
A quoi les adolescents se réfèrent-ils ? Quels sont leurs modèles humains ? Quels sont leurs projets ?
Henri David Thoreau, qui le connaît encore chez les jeunes ? Qui va le leur faire découvrir ? Qui osera encore défendre sa vision de l’Homme ?
Qu’est devenu le Sens du Sacré ? Vers quoi ce Sacré a-t-il été détourné ?
Sans même essayer d’identifier tous les phénomènes qui se sont imposés à nous, que nous avons laissés s’étendre comme s’ils allaient pouvoir répondre aux questions existentielles, sans même chercher à remonter à la source, le simple regard sur l’état des lieux est déjà absolument indispensable, vital même.
Ensuite, nous pourrons tenter de tracer une autre voie.
Mais qui en a réellement envie ?
-
Le Sens du Sacré (3)
- Par Thierry LEDRU
- Le 18/03/2013
Le psychiatre R.D. Laing pense que ce sont nos conditionnements sociaux et les mémoires psychiques et psycho-génétiques qui sont la cause de notre division intérieure et de notre souffrance.
« Les êtres humains semblent avoir une capacité presque illimitée de se duper eux-mêmes et de prendre leurs propres mensonges pour la vérité. Par cette mystification, nous accomplissons et consolidons notre adaptation, notre socialisation mais le résultat de cette adaptation à notre société est que, ayant été abusés et nous étant abusés nous-mêmes, nous avons en même temps été enfermés dans l’illusion que nous sommes des « moi » séparés. Ayant à la fois perdu notre vraie personnalité et acquis l’illusion que nous sommes des egos autonomes, on attend de nous que nous nous pliions aux contraintes extérieures et ce dans une mesure presque incroyable. Le corps, l’esprit et l’âme déchirés par des contradictions intérieures, écartelé en tous sens, l’homme est coupé à la fois de son esprit et de son corps. Ce n’est plus qu’une créature à demi démente dans un monde qui l’est tout à fait. »
C’est pour cela que je cherche à retrouver le sens du Sacré. Quelle est la part en moi qui ne soit pas issue de cette ingérence environnementale ? Quelle est l’entité qui a grandi hors de toutes influences ? Est-ce que c’est possible ? Quelle est sinon la part qui n’a pas été souillée, où est le cœur, la source, l’entité originelle ?
C’est dans l’enfance que se trouve le Sacré. C’est là que le germe a goûté à la lumière ou aux noirceurs, c’est là que la sève s’est chargée de toxines ou a su rester limpide.
Je sais que ce rapport que j’entretenais avec la Nature a constitué le ciment entre mon corps, mon âme et l’esprit.
L'âme fait partie intégrante du corps mais elle est aussi le lieu de l'esprit... Le mot âme vient du latin "anima" qui signifie le principe pensant mais surtout "animer". L'âme est ce qui anime le corps et ce qui pense en nous-mêmes.
L'âme, c'est aussi la "psukhê" grecque signifiant l'idée d'un miroir pivotant permettant de se regarder dans toutes les directions et de s'observer complètement.
Elle est à la fois le lieu de la pensée, de l'animation du corps, mais aussi le lieu d'où l'on peut apercevoir, si on "oriente" le miroir, la lumière de l'esprit...
L'âme est donc l'entité servant de point de jonction entre le corps et l'esprit, pouvant éclairer à la fois l'un et l'autre.
L'esprit peut être compris dans son sens latin "spiritus" qui signifie souffle. Il est ce qui donne la vie à l'âme et donc au corps, le souffle de vie qui, lorsqu'il quitte le corps, fait que l'homme meurt. L'esprit est ce qui rattache l'homme à quelque chose de plus "haut" en l'homme et non au-dessus de lui.J’ai vécu mon enfance dans une proximité constante avec la Nature. J’y entendais l’esprit, sans le savoir, sans en avoir conscience, je l’entendais au plus profond, je le percevais, j’ai toujours été fasciné par cette énergie en moi, cette force immense qui n’apparaissait que dans certaines situations. Des défis physiques que je ne comprenais pas à l’époque. Tout ça relevait d’un désir d’exister au regard des autres, de mes parents, des autres individus de mon âge, des adultes avec lesquels je faisais du vélo, avec lesquels je grimpais…J’étais la « mascotte » et je m’en glorifiais.
J’étais très loin de comprendre l’essentiel.
Mais je sais que toutes ces expériences ont contribué à découvrir peu à peu cette dimension existentielle. Je n’ai rien appris auprès de la plupart de mes semblables. D’autres ont eu un rôle considérable et je les bénis. Monsieur Leroux, Monsieur Navellou et Monsieur Quéré, trois instituteurs, du CE2 au CM2. Une chance extraordinaire pour l’époque. Le métier était majoritairement occupé par des femmes. Moi, j’avais besoin de « pères ».
Je me souviens d’un été où mon père m’a demandé si j’étais capable d’utiliser mon matériel d’escalade pour aller tailler le haut des arbres du jardin. J’avais quatorze ans.
J’ai tout mis en bas dans le week-end. Je me souviens de son regard. Il était fier de moi.
J’avais besoin de cet amour. Lui-même ne l’avait pas connu. Un père violent, alcoolique et qui a abandonné sa famille.
Je ne lui ai jamais rien reproché. Il faisait comme il pouvait.
Mes trois instituteurs ont donc tenu une place immense. Cette bienveillance, cette patience, l’humour, le rire, la tendresse pour leurs élèves et cette rigueur qui nous tiraient vers le haut. Vers Là-Haut…
Je savais à la fin de mon CM2 que je serai instituteur.
Monsieur Pichon, Madame Daéron, Monsieur Roux, Madame Sotirakis, Monsieur Ollier. Des professeurs de collège ou de lycée.
L’importance considérable de cette partie de notre vie. Un peu de chance ou un désastre interminable. Nous en sortons tous marqués, soit par le dégout, soit par le bonheur.
J’ai eu des bonheurs.
Monsieur Kernaïs, prof de math qui me détestait autant que je détestais ses cours. Monsieur Le Goff, prof de math que j’adorais autant que ses cours. La matière n’a rien à voir avec ce qui se passe dans une classe. Il suffit que le professeur voit dans sa mission l’accès au Sacré. L’enseignement est sacré. Certains le savent, d’autres le découvriront, certains partiront à la retraite sans avoir jamais rien compris et en ayant passé leur carrière à vouloir enseigner…
On ne peut pas apprendre une matière, à qui que ce soit, tant qu’on ne se connaît pas soi-même. Tant qu’on n’essaie pas au moins de s’approcher de la source, de ressentir le Sacré... Aucun diplôme ne donnera le mode d’emploi.
J’ai connu quelques personnes en dehors du milieu scolaire. François, ancien Poilu, qui vivait au fond des bois, dans une petite maison que la mairie lui avait octroyée. Ils étaient partis à cinq camarades. Lui seul était revenu. Il vivait seul avec les morts à ses côtés. Il m’a appris à reconnaître les oiseaux, à sentir la pluie qui arrive, à marcher en silence sur des feuilles sèches, à construire des cabanes, à sculpter un morceau de bois, il m’a appris à aimer les arbres.
Luc, le moniteur de ski de fond à Mouthe.
Jean-Paul, le guide du Mont-Blanc.
Charlotte, l’infirmière de nuit qui m’aidait à tenir auprès de mon frère, à l’hôpital. La première fois que je ressentais du désir pour une femme. Elle ne l’a jamais su. J’aurais aimé poser ma tête contre sa poitrine, rien d’autre. Un refuge.
Denis, le compagnon de cordée. On grimpait à Pen-Hir ensemble. On a grimpé ensemble dans les Alpes. Il a disparu de ma vie le jour où j’ai rencontré Nathalie. Peut-être qu’il m’aimait. Je ne sais pas. Peut-être aussi, tout simplement, qu’il a compris que je ne serais plus disponible, que ma vie prenait une autre voie. Je n’étais plus « intéressant. »
Il a été mon dernier ami.
L’amitié est Sacrée.
L’Amour est le Sacre suprême.
L’Amour de la Vie est l’Amour suprême.
C’est à l’hôpital que je l’ai découvert. Mais je l’ai compris bien plus tard. La Mort est la dernière chance, la dernière possibilité de briser le carcan de l’ego, l’opportunité de basculer dans cette dimension intérieure qui contient l’essentiel. « Quant tu te lèves le matin, remercie pour le bonheur de vivre. » Tecumseh.
C’est effrayant de devoir attendre d’être confronté à la Mort pour entamer cette bénédiction.
Sans doute faut-il avoir ressenti cette Vie autrement que par les cinq sens ou à travers la raison. Ces perceptions-là sont insuffisantes et cette compréhension-là n’est que le mental qui se glorifie de son pouvoir…
La Vie n’est pas là ou alors ça reviendrait à se contenter de regarder le rideau qui cache la scène.
Il faut tout arracher. Et c’est un effort incommensurable parce que les conditionnements sont là. La boucle est bouclée. Personne ne nous a appris à saisir la Vie. Nous errons seulement dans nos existences. C’est de ça dont il faut s’extraire. S’arracher à la boue de « l’habitus » et entrer dans le Sacré.
-
Le Sens du Sacré (2)
- Par Thierry LEDRU
- Le 15/03/2013
J'avais dix-sept ans. Camping des Bossons, vallée de Chamonix. Seul dans ma petite tente.
Mes parents m'avaient déposé et étaient repartis. Ma mère ne supportait pas l'oppression des montagnes. Ils m'avaient laissé assez d'argent pour tenir trois semaines et payer un guide pour l'ascension du Mont-Blanc. J'avais demandé au gérant du camping de garder l'enveloppe contenant l'argent.
J'ai regardé le coucher du soleil sur les aiguilles de Chamonix, sur le Mont-blanc. J'ai cherché les voies aux jumelles, les passages à franchir, je me suis imaginé là-haut.
Trois ans que j'attendais cet instant. Trois ans que je m'entraînais à escalader les falaises de Bretagne, à courir, pédaler, nager, former mon corps aux épreuves les plus dures. J'avais lu tout ce qui a été écrit sur l'histoire de l'alpinisme. Les Bonatti, Desmaison, Terray, Livanos, Cassin... Je les admirais. Je connaissais l'histoire de toutes les grandes faces. Les drames, les exploits, les miracles.
Avant que mes parents ne me laissent, on était passé à la maison des guides et j'avais rencontré Jean-Paul Balmat, un Grand Guide, Première ascension du Mont Maudit par la face nord. Je le savais, je n'ai rien dit.
Il m'avait demandé ce que je savais faire, quel niveau j'avais en escalade. On avait mis au point une liste de courses destinées à me préparer à l'ascension du Mont-Blanc. J'avais été frappé par la force qui émanait de cet homme, par sa sérénité, la douceur de sa voix, la fluidité de ses gestes.
J'avais peu dormi. L'impatience. Je l'avais retrouvé à la télécabine de la Flégère. Première benne, cinq heures trente du matin. J'étais allé à pied jusque-là, avec mon sac sur le dos. Une énergie folle qui m'enflammait. J'étais déjà là-haut. Là-Haut. Deux mots qui allaient devenir la ligne continue de ma vie.
"On va faire la Chapelle de la Glière".
Rien d'autre. Il était aussi silencieux que moi. Je me suis calé dans ses pas. J'étais surpris par la régularité avec laquelle il progressait, cette impression qu'il ne se heurtait à aucun obstacle, que la pente n'existait pas. J'ai mis des années à savoir marcher comme lui.
Trois cents mètres d'escalade.
"Tu te débrouilles bien."
Rien d'autre. On était assis au sommet.
"Demain, on fait plus difficile. Avec une approche sur une pente de neige. On mettra les crampons.
-Je n'ai jamais marché avec des crampons.
-Tu apprendras."
On s'est retrouvé comme ça quatre jours de suite. Rien ne m'arrêtait. Je ne demandais qu'à apprendre, j'imitais chacun de ses gestes, je l'observais avec une attention constante, j'écoutais chacun de ses conseils.
"C'est bien avec toi, pas besoin de parler. Tu sais regarder."
On était assis au sommet de l'Aiguille de l'M. On regardait l'enfilade de sommets, les Grandes Jorasses qui se dressaient comme une étrave de navire au-dessus de la mer de glace. L'Aiguille Verte, le Moine, Le Grépon.
"Tu connais bien la vallée dis donc pour quelqu'un qui n'y a jamais mis les pieds.
-Trois ans que j'apprends les cartes par coeur, les altitudes, les voies, les histoires. Je peux vous donner toutes les dates des premières, les noms des alpinistes, les noms des voies.
-C'est bien, mon gars, tu seras un alpiniste. Tu as ça en toi."
Je n'ai jamais oublié cette phrase.
J'aurais voulu que mon père l'entende...Une douleur tenace. Il ne m'avait pas vu grandir, il n'avait pas vu l'homme qui pointait sur la route.
Je m'étais occupé de mon frère à l'hôpital, avec une rage que mes parents n'auraient jamais imaginée. Un défi pour que leurs regards sur moi changent. J'ai mis longtemps à admettre que ça n'était pas vraiment pour mon frère. Je cherchais leur reconnaissance. J'avais accompagné mon frère dans sa rééducation, c'est avec moi qu'il avait repris le vélo. Il pesait quarante-sept kilos quand il était sorti de l'hôpital. Pour un mètre quatre-vingt dix-sept. Un si long chemin.
Première sortie. Le cuissard flottait sur ses cuisses. Les premiers coups de pédale, la cheville bloquée qui brûlait.
Je m'étais mis devant pour lui couper le vent. Des regards attentifs pour m’assurer qu’il suivait. On était allé voir la mer. Des sourires, une bouffée de bonheur, des larmes retenues. Mon grand frère devant moi, debout sur le sable, face aux vagues, mon grand frère, vivant, un revenant, l’envie de crier aux passants.
« Si vous saviez d’où il vient ! Regardez ! Il a vaincu la Mort ! Regardez ! Il l’a fait ! C’est mon frère ! »
Les jambes molles, les larmes dans la gorge.
« Il a vaincu la Mort ! »
Ça n’était qu’un répit.
Et puis, je l'avais entraîné dans les falaises, il avait appris l'escalade. Mais cette cheville bloquée limitait ses déplacements et les douleurs se lisaient sur son visage. il ne serait pas le second de cordée dont j'avais besoin pour gravir les sommets des Alpes. Je savais qu'un jour, je le quitterai.
Je n'aurais jamais imaginé que c'est la mort qui s'en chargerait.
Le Mont-Blanc. Premier jour, la montée au refuge du Goûter. Un pilier interminable sur lequel on avait doublé plusieurs cordées. Le soir, au refuge, j'avais écouté les discussions, j'avais observé tous ces visages, certains avaient la peau tannée, les Anciens. J'écoutais, j'écoutais.
"Tu n'es pas un bavard, toi. J'étais comme toi, à ton âge. Pour apprendre, il vaut mieux se taire. Quand on parle, on n'écoute pas. "
Je n'ai rien oublié. Il avait eu un regard affectueux.
Pendant la nuit, je m'étais souvenu de ce moniteur de ski de fond. Mouthe, petit village glacial dans le Jura. Mes parents m'avaient offert une semaine de ski de fond. Un voyage organisé avec le Foyer léo Lagrange de Quimper. Voyage en car.
Je tournais sans arrêt, après le repas du soir, je reprenais mes skis et je skiais, je skiais, ma lampe frontale traçait un chemin étroit sur le tapis des cristaux. La mélodie de mes souffles dans le silence, le froid qui givrait ma bave aux lèvres.
Le moniteur avait une barbe de bûcheron canadien. Une force de la nature, des mains aussi larges que des pieds, des cuisses comme des troncs d'arbres. J'avais vite appris. Ca l'amusait de voir l'énergie que je dépensais pour le suivre. Déjà, cette fluidité dans les gestes, celle des guides, celle qui n'appartient qu'à ceux qui ne luttent pas pour avancer. J'étais fasciné.
Les adolescents avec qui j'avais fait le voyage passaient leurs nuits à coucher d'une chambre à l'autre, baisodrome continuel et gueule de bois au matin. Je les ignorais.
Un matin, on avait eu une tempête dantesque, la neige qui tombait à l'horizontal dans un vent à décorner les vaches. Le moniteur m'avait proposé une sortie en raquettes. Inoubliable, un bonheur à pleurer, juste moi dans ses traces, de la neige jusqu'aux genoux, un cheminement sous les arbres qui vacillaient sous les bourrasques, des avalanches continuelles qui tombaient des frondaisons, pas une âme dehors. Le paradis sur terre.
Refuge du Goûter. Lever à minuit. Se forcer à avaler un petit-déjeuner, shabiller, trier le matériel, serrer les crampons, allumer la lampe frontale et sortir dans la nuit. Le Mont-Blanc. Dans cinq heures, six peut-être. Et peut-être pas du tout. Le guide décidera et je l'écouterai.
Sur les pentes s'alignaient déjà une ribambelle de lampes, flux dérisoires dans l'immensité de la nuit, le craquement de la neige givrée, des voix qui s'appelaient. Se rassurer en échangeant son euphorie et cacher les inquiétudes. Pas un souffle d'air, un plafond d'étoiles comme des spectateurs curieux. J'ai emboîté le pas de mon guide et je suis entré dans son rythme. Ne pas penser, ne pas se projeter plus loin que le pas à faire, ne pas laisser l'impatience consommer l'énergie, rester appliqué dans l'instant.
Je n'avais pas conscience de cet état de plénitude, de cet apprentissage de l'instant Sacré. Je n'avais pas conscience de grand-chose de toute façon, à cette époque. Je découvrais, j'explorais, je m'enflammais.
L'analyse viendrait beaucoup plus tard, beaucoup, beaucoup plus tard.
Avant le passage de l'arête des Bosses, le vent s'est levé et une marée de nuages est remontée depuis le versant italien. Plusieurs cordées ont fait demi-tour. J'ai vu un alpiniste qui vomissait.
Je suivais mon guide, sans voir son visage, aucun ralentissement dans son pas, la corde entre nous comme un lien indestructible.
On a traversé le plafond nuageux et on s'est retrouvé sur le fil de l'arête au-dessus de l'océan cotonneux. Les gouffres de chaque côté. J'ai levé la tête et j'ai cru voir le sommet. J'ai rejeté l'euphorie et je me suis concentré sur mes pas, cette nécessité de poser mes pieds exactement à l'emplacement de mon guide, l'impérieux défi de ne pas le décevoir, je n'avais aucune inquiétude sur ma capacité à tenir jusqu'en haut mais je ne savais rien de l'évolution possible du temps. Je m'en suis remis à celui qui savait.
"Tu seras un alpiniste, tu as ça en toi. "
Ne pas le décevoir. Monter là-haut et garder chaque seconde en moi.
Je n'ai rien oublié.
L'arrrivée. Quatre ou cinq cordées. Dernière bosse et cette surprise de la pente qui s'inverse. Mon guide qui s'arrête et se retourne vers moi. Il me tend la main.
"Bravo, mon gars. Je le savais.
-Quoi ?
-Que tu irais en haut."
J'ai regardé autour de moi. Cet horizon qui cascadait dans mes fibres, cette impression folle que le paysage s'ancrait dans ma peau, derrière mes rétines, au plus profond de mon coeur.
Je sais que j'ai pleuré. Derrière mes lunettes de soleil.
Là-Haut.
Je n'ai rien oublié.
Un instant Sacré.
-
Le Sens du Sacré (1)
- Par Thierry LEDRU
- Le 13/03/2013
LE SENS DU SACRÉ
J’avais onze ans. Je vivais en Bretagne. Mes parents avaient fait construire une maison près des bois. Avec mon vélo, il me fallait vingt minutes pour arriver à la plage. Mon vélo, c’était le Solex de ma grand-mère, le moteur avait fini sa carrière et je l’avais entièrement démonté à grands coups de burin…Je me levais à sept heures les jours de congé, je me préparais un copieux petit-déjeuner, j’enfilais « mes habits des bois » et je partais pour la journée avec un bout de pain, une tranche de jambon, une pomme, une gourde.
J’aimais tellement le silence du matin. J’aimais la lumière, le vent, la pluie, le soleil. J’aimais par-dessus tout être dehors. Libre. Un sourire perpétuel, l’envie de rire parfois, tout seul, juste comme ça, pour le bonheur de la vie en moi, la force de mes muscles, ma respiration quand j’appuyais comme un mort de faim sur les pédales.
J’étais seul, très souvent. Mon grand-frère ne venait pas avec moi. Très peu de complicité entre nous…Olivier était mon seul ami. Les autres n’étaient que des connaissances épisodiques, des « camarades » de classe, mais rien ne nous unissait. Olivier, par contre, était comme moi. Il aimait la Nature, il aimait la mer, le silence, c’était un « taiseux », comme moi. On pouvait marcher ou rouler pendant des heures sans se dire grand-chose, juste des regards échangés ou une proposition de balade, des rochers à escalader, une cabane à construire, un nouveau lance-pierres qu’on coupait dans une fourche de sapins, un bâton de marche qu’on sculptait, assis sur un rocher, face à la mer. Parfois, on se lançait des défis : nager en hiver pour aller planter un bâton le plus loin possible au fond de la mer, trois, quatre mètres de profondeur, on restait habillé et après on se faisait sécher en allumant un feu sur la plage, avec le bois flotté. On escaladait des falaises qui tombaient dans la mer et quand on se loupait, on finissait à l’eau…On aimait bien aussi installer une rampe de tremplin au bout d’une jetée, une vieille porte qu’on cachait dans un buisson, on glissait une pierre dessous et on prenait notre élan à vélo de tout au bout de la jetée, on décollait, on sautait en l’air, on lâchait le vélo et on tombait à l’eau. On remontait le vélo avec une corde qu’on accrochait sur le tube de selle. On réparait nos vélos en allant dans les décharges sauvages, on trouvait toujours ce qui nous manquait.
J’ai passé des milliers d’heures à marcher dans les bois, à écouter le vent, le chant des oiseaux, à jouer au bord d’un ruisseau, à sculpter des bouts de bois, j’avais un joli couteau de poche, j’étais comme un trappeur, je lisais Jack London parfois, le dos appuyé à un tronc d’arbre et puis quand je sentais bouillir l’énergie en moi, je reprenais mon avancée. J’étendais inlassablement les horizons.
Je n’avais pas conscience de l’importance du Sacré. Je vivais l’instant. La joie de partager ma vie avec le monde. Il y avait bien ces moments de contemplation immobile, les yeux rivés sur la houle du large ou le balancement hypnotique des grands arbres. Une absence totale de pensées. Une plénitude qui ne portait pas de nom. Je me souviens avoir pleuré parfois. Sans savoir pourquoi.
Le Sacré.
J’ai mis longtemps à comprendre.
Je n’avais pas d’ordinateur, la télévision était rarement allumée, j’avais le droit de regarder « Histoires sans paroles » et « La piste aux étoiles. ». J’attendrais quelques temps encore pour avoir le droit de regarder les films du soir. J’aimais beaucoup le cinéma. « Ben Hur », « Les révoltés du Bounty », « Vingt mille lieues sous les mers ». Quelques films comme ceux-là qui ont marqué mon adolescence.
Je n’avais pas de PlayStation, ni de Wii, ni de jeux vidéo, bien évidemment. Ma chambre était garnie de romans et de livres sur la nature. Je lisais sous ma couette avec une lampe de poche après que ma mère soit venue éteindre. J’apprenais les noms des animaux, les pays, les forêts, les grands fleuves et les Peuples Premiers, je lisais les aventures des grands explorateurs, les marins ou les marcheurs. « Bornéo » de Douchan Gersi, « Seul à travers l'Atlantique » d'Alain Gerbault, « Hymne à la mer » de Henry de Monfreid etc... et puis j’ai découvert un livre de montagnes à la bibliothèque du village où je passais beaucoup de temps : « Les conquérants de l’inutile » de Lionel Terray. Un choc immense, cet engagement physique et cette force morale m’enthousiasmaient, je sentais qu’il y avait dans les ascensions l’opportunité de se grandir…
Mais je vivais en Bretagne et je devais attendre. Alors, je continuais à courir dans les bois et à enfiler les kilomètres à vélo. Toujours dehors. Avec mes habits des bois que ma mère n’avait pas le droit de laver.
« Mais maman, les animaux me sentent arriver sinon, il faut que je sente la terre, les feuilles, la mer, il faut que je sente la Nature sinon ils s’enfuient. »
Parfois, elle craquait et fourrait le tout dans la machine à laver. À la première sortie, je me roulais dans les feuilles et dans la terre, je m’en couvrais, j’accrochais du lierre dans mes cheveux et je m’amusais à me glisser sous les frondaisons sans un bruit.
J’avais une vie très simple, construite sur un cadre immuable. L’école, des Maîtres que j'aimais, la Nature, le sport, les livres et un peu de télévision.
C’est le livre de Jack London, « L’amour de la vie » qui a été le véritable déclencheur. Le sens du Sacré. Le sens de la Vie.
Je réalise aujourd’hui que je ne me souviens quasiment plus des visages des gens que j’ai connus à cette époque. Tout s'efface. Mais je me souviens très bien des lieux, le petit pont, le moulin, la digue, le bois des marais, les rochers de Saint Guénolé, toutes les routes que j'ai parcourues...Je me souviens de la Terre. Je me souviens bien d’Olivier, un des seuls. Une tête ronde, des yeux rieurs, des bras de bûcheron. Il voulait être marin pêcheur. Il détestait l’école. Il a fait une formation d’apprenti à seize ans sur un chalutier et il a peu à peu disparu de ma vie.
Olivier est mort d’une rupture d’anévrisme l’année de ses vingt ans. Son grand-frère est mort de la même façon deux ans plus tard. Une malformation génétique qui n’avait jamais été décelée…
La mort. J’allais souvent la croiser. La souffrance, la douleur, la détresse, la lutte pour survivre, pour sauver ceux qu’on aime. Un très long apprentissage.
Le sens du Sacré. Je ne pouvais pas y échapper.
Mes parents travaillaient très dur pour qu’on ne manque de rien. Et ils me manquaient finalement. J’aurais aimé que mon père fasse du vélo avec moi, qu’ils viennent se promener avec moi. Ils n’avaient pas le temps. Ils étaient souvent fatigués ou ils étaient trop occupés, l’entretien de la maison et du jardin, des invitations chez des amis et des invitations à rendre.
Je n’aimais pas ces repas, ces visiteurs qui m’obligeaient à rester enfermé. Je n’aimais pas les repas du dimanche. Tout ça était si dérisoire à mes yeux.
Je savais déjà ce dont je ne voulais pas.
Je serai instituteur et mes élèves seront heureux. Je les aimerai comme nous aimait M Quéré, mon Maître de CM2. C’est dans sa classe que j’ai décidé que je serai instituteur. Je n’ai jamais changé d’avis. Il est la première personne que je suis allé voir quand j’ai eu mon diplôme. Il m’a pris dans ses bras. Il était mon père spirituel.
J’aurai une femme et trois enfants, je les aimerai infiniment et je passerai tout mon temps libre avec eux. Je leur apprendrai la Nature. Je leur apprendrai le Sacre de la Vie.
Et puis je les laisserai grandir en les accompagnant au mieux.
J'avais seize ans. Mon grand-frère a eu un accident de voiture. Cliniquement mort. J'ai passé trois mois à ses côtés, nuits et jours. Il est sorti vivant. Une énigme médicale. Roger, un ami d'école, avait été admis dans le même service. Cliniquement mort. J'allais lui lire un livre de Saint-Exupéry toutes les nuits, "Citadelle". Et puis, une fois, je n'y suis pas allé, j'étais trop fatigué. Et Roger est mort cette nuit-là. On ne peut pas vivre sereinement avec ça en soi quand on a seize ans.
Le sens du Sacré. Le devoir. L'engagement. Ne jamais lâcher. Vérifier à chaque instant que les pensées, les décisions et les actes sont à l'image de la personne qu'on veut être.
Dix-huit ans. Lorsque j’ai passé mon permis, j’ai tout de suite travaillé. Éducateur sportif pendant neuf mois puis j'ai passé le concours pour devenir instituteur. Reçu.
Autonome. À vingt ans, j’ai acheté un fourgon et je l’ai aménagé. J’ai vécu pendant un an et demi dedans. Pas d’adresse fixe. J’étais instituteur remplaçant, j’allais dormir à la plage ou dans les bois, là où j’avais été nommé, je bougeais tout le temps. Marcher la nuit, j’adorais ça, me baigner sous les étoiles, courir avec une lampe frontale. Parler avec mes élèves, leur enseigner l'Amour de la Vie.
Je passais tous mes congés à escalader les falaises de Pen Hir sur la presqu’île de Camaret. Je savais que le moment où je partirais en montagne approchait à grands pas.
L’escalade. Un défi puissant. Grimper en tête dans des falaises sans équipement fixe, poser ses protections, assurer son compagnon, apprendre le contrôle, la peur, l’euphorie, la puissance, cette énergie folle qui m’enflammait parfois, cette impression d’être plus que moi…
Je courais beaucoup aussi, vingt, trente, quarante kilomètres, dans les bois, sur la route, toujours ce désir de pousser le plus loin possible, d’entrer dans cet espace intérieur où tout se révèle, où l’insignifiant s’efface, où apparaît parfois ce qui n’est pas connu, l’invisible, l’insondable, l’insaisissable, des perceptions que je cherchais à prolonger, une fois allongé sur mon lit et que la pesanteur de mon corps disparaissait dans une évanescence délicieuse. Le vélo sur des distances de plus en plus importantes. Trois cent soixante-quinze kilomètres une fois. Je me souviens qu’au retour, je ne reconnaissais pas le paysage, les maisons, les villages et puis j’ai eu l’impression de me voir par-dessus, de très haut, un cycliste minuscule dans un espace immense, tout petit être agité sur la Terre, comme un insecte sur un animal gigantesque.
Je me souviens de galaxies d’étoiles, des lumières intérieures qui scintillaient, des pulsations de soleils, comme des chaleurs en moi, un cœur bien plus grand que l’organe.
J’avais une planche à voile et je partais parfois, droit vers le large, juste un petit sac sur le dos avec de l’eau et une pomme, je naviguais pendant des heures, sans aucun objectif sinon celui d’aller le plus loin possible. Plus d’une fois, je ne suis rentré qu’à la nuit en utilisant le phare de Bénodet qui m’indiquait la direction. Naviguer, debout sur ma planche, dans le silence immense de la nuit, la phosphorescence de l’eau sous les étoiles.
Mes parents ne savaient rien de ce que je faisais.
Ce qui était sacré pour moi leur était inaccessible, nous n’évoluions pas dans la même dimension. Mais je les aimais et je les aime toujours. Je sais aussi la vie qu’ils ont eue...De leur enfance, de la guerre, de la misère, l’Algérie pour mon père, les fins de mois sans un sou, travailler, travailler, enchaîner les heures, accepter les humiliations, gravir peu à peu les échelons, obtenir un poste un peu plus important et subir une pression encore plus forte…Ils se sont usés au travail.
En moi vibre toujours l’enfant qui pédalait sur les chemins de Bretagne, l’enfant qui courait sur le sable, grimpait sur les rochers, contemplait les vagues, construisait des cabanes, écoutait les oiseaux, dormait sur un tapis de feuilles, grillait des châtaignes et cuisait des pommes dans les braises, l’enfant qui aimait l’odeur du feu sur lui, l’enfant qui rentrait boueux, crotté, en sueur et heureux.
Rien de tout ça n'a disparu. J'ai toujours une tenue des bois et j'aime toujours autant sentir la terre sous la pluie et ruisseler de sueur quand le soleil inonde les montagnes.
Je vieillis mais je mourrai enfant.
-
Vivre sans peur (spiritualité)
- Par Thierry LEDRU
- Le 13/03/2013
Exactement la discussion que nous avons eue hier en classe. La peur est un phénomène qui les concerne au plus haut point et c'est en l'observant qu'ils apprennent à se "connêtre"
Vivre sans peur
Vivre sans peur, dans le contexte socio-économique actuel ? Un doux rêve, pensez-vous. C’est pourtant ce que nous enseigne Brenda Shoshanna dans son livre intitulé "Vivre sans peur". Voici un avant-goût de cette lecture. Suivez le guide.
Se sentir en sécurité
Bien souvent, notre besoin de sécurité, affective ou financière, ne nous permet pas de quitter une relation amoureuse ou un emploi qui ne nous conviennent plus. Car rien n’est plus rassurant que ce que l’on connaît déjà, quitte à devoir y laisser quelques plumes. Ce qui nous terrifie, c’est l’inconnu, le changement. Ils représentent une menace et nous figent. Lorsqu’une personne ou une situation s’éloigne, nous paniquons et tentons de nous accrocher, souvent en vain. Mais que cache cette soi-disant sécurité ? Vous demandez-vous à quoi vous vous cramponnez désespérément ? A contrario, qu’est-ce que vous tenez à distance ? Cela vous permet-il de vous sentir en sécurité et d’être heureux ? Que seriez-vous prêt à perdre sans en souffrir ? Pour vous, qu’est-ce qu’une vie réussie ? Toutes ces questions vous feront prendre conscience de vos vrais besoins.
Identifier ses peurs
Dès notre enfance, la peur s’immisce dans notre vie et ne nous quitte plus. Il faut avoir de bonnes notes à l’école. Puis, il nous faut réussir notre vie personnelle, et surtout professionnelle. Il faut gagner notre vie, épargner pour la retraite, souscrire à de multiples assurances-vie, maladie, décès, accidents de voiture, incendie, inondation, cambriolage, attentat... Les pires catastrophes nous attendent ! Et il suffit de regarder le journal télévisé pour s’en convaincre ! Pourtant, comme le disait l’ancien président américain Franklin Roosevelt : « La seule chose dont nous devons avoir peur, c’est de la peur elle-même. » Car elle nous paralyse et nous empêche de nous réaliser. Parfois, elle dirige même notre vie au point de nous faire prendre des décisions allant à l’encontre de ce que nous sommes. Avez-vous conscience de l’incidence de la peur dans votre vie ? Savez-vous de quoi vous avez le plus peur ? De manquer ? De ne pas être heureux ? D’aimer ? De perdre l’autre ? De ne pas réussir dans la vie ? Pour certains, c’est au contraire la peur de réussir qui les conduit à l’échec. En identifiant vos peurs, vous allez pouvoir repérer à quels moments elles se manifestent et reprendre du pouvoir pour les affronter et même les dépasser.
Prendre des risques
Avant de vous fixer de nouveaux objectifs, il est nécessaire de vous demander ce à quoi vous êtes prêt à renoncer pour avancer. Car vouloir réaliser ses rêves implique souvent de prendre quelques risques : financiers, professionnels, personnels. En prenant conscience que le changement fait partie du flux de la vie, vous éloignez la peur et la souffrance. Méfiez-vous des choix en apparence les plus sûrs, qui finalement conduisent à des impasses. Changez votre regard sur le risque. En se préparant, ces risques peuvent s’anticiper, dans une certaine mesure… On ne peut connaître le futur, on ne peut que se connaître soi-même. Une fois que vous êtes prêt, il ne vous reste désormais plus qu’à agir ! Et comme le disait Sénèque : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que l’on n’ose pas… c’est parce que l’on n’ose pas que les choses sont difficiles. » L’action ici et maintenant est un antidote à la peur. Agissez ! Choisissez une démarche que la peur vous incite à ne pas réaliser et lancez-vous ! Arrêtez de vous poser des dizaines de questions et foncez ! Etape après étape, avancez.
Définir ses rêves
Enfant, nous avons plein de beaux rêves en tête. Et puis, en devenant adulte, nous nous confrontons à la réalité et les abandonnons au profit de notre besoin de sécurité. La vie suit son cours et pour certains, un accident grave, une maladie ou le bilan de la quarantaine, fait voler en éclats nos croyances et nous renvoie parfois violemment à ces rêves d’autrefois, non réalisés. Faut-il attendre ces moments douloureux pour nous réveiller ? Pourquoi ne suivons-nous pas nos aspirations profondes ? Comme le dit un dicton zen : « C’est notre vision de nous-mêmes plutôt que notre véritable personnalité qui constitue les barreaux de notre propre prison. » Vous êtes-vous déjà demandé ce que vous feriez là tout de suite, si vous n’aviez plus peur de rien ? Pourquoi ne le faites-vous pas ? Quelles sont les solutions aux freins qui vous empêchent d’agir ? Comment pourriez-vous vous organiser ?
Apprendre à dire non
Pourquoi ces trois petites lettres sont-elles si difficiles à prononcer ? C’est souvent la peur qui nous empêche de dire non, la peur de décevoir, d’être jugé, rejeté, la culpabilité de ne pas répondre aux attentes des autres. Brenda Shoshanna insiste : « Vous ne pouvez pas dire oui si vous êtes incapable de dire non ! » Pour elle, apprendre à dire non est l’un des remèdes les plus puissants contre la peur. Dire non, c’est s’affirmer, se respecter et se rapprocher de sa véritable nature. Faites l’expérience, dites non à une chose que vous savez néfaste pour vous. Et observez. Est-ce que l’on vous tient rigueur de votre décision ? Est-ce que votre entourage vous tourne le dos ? Ou est-ce que, finalement, il ne passe rien ? Comment vous sentez-vous ? Soulagé ? Alors continuez ! Plus vous serez capable de dire non à ce qui est mauvais pour vous, plus vous pourrez dire oui à ce qui est positif.
Donner aux autres
Lorsque vous donnez aux autres, vous dissipez non seulement la peur, mais également tous les autres sentiments négatifs. « L’humanité toute entière est une famille, un peuple », enseignait Mahomet. En manifestant de l’attention aux autres, vous vous renforcez vous-même. Un sourire, un geste amical, une parole, une visite, sont autant de gestes qui enrichissent la vie. Cela suppose de faire attention à ceux qui vous entourent, de ne pas vous laisser aller à vos colères ni à vos peurs justement. L’autre vous rappelle que chaque minute vous pouvez agir en ce monde. Pour le psychanalyste Erich Fromm : « Le bonheur c’est d’aimer, non d’être aimé. En privilégiant l’amour plutôt que la haine, non seulement vous guérissez votre vie, mais vous guérissez le monde » souligne Brenda Shoshanna.
Apprécier ses erreurs
La peur nous conseille de ne pas agir. Elle suggère que nous ne sommes pas prêts, que nous allons commettre des erreurs et qu’il vaut mieux attendre, remettre à plus tard quand toutes les conditions favorables seront réunies. Ce moment n’arrivera jamais. La vraie question à se poser est la suivante : quel mal y a-t-il à se tromper ? N’est-ce pas des erreurs commises que nous tirons les plus grandes leçons ? La peur de l’échec conduit à l’immobilisme. Il est alors impossible de progresser. Un grand maître Dôgen disait : « La vie n’est qu’une suite d’erreurs. » Lorsque vous commettez une erreur, réjouissez-vous ! Cela veut dire que vous avez osé prendre un risque en dépit de la peur. Souvenez-vous : la dernière fois que vous avez commis une erreur, que s’est-il passé ? Était-ce la fin du monde ? Avez-vous appris quelque chose ? Brenda Shoshanna nous conseille de ne pas nous concentrer sur les résultats mais sur l’action en elle-même.