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Obsolescence programmée

Par Le 23/04/2013

Obsolescence programmée

 

La célèbre Ford T, fiable, solide, durable et accessible à l'Américain moyen, a très peu évolué durant ses 19 ans de production (1908 – 1927). Elle n'a finalement pas pu faire face à la concurrence de General Motors qui a établi sa stratégie sur la production régulière de nouveaux modèles démodant les séries précédentes1. C'est un des exemples proposés d'obsolescence programmée, par le design et la mode entretenue par la publicité.

L'obsolescence programmée (aussi appelée « désuétude planifiée ») est l'ensemble des techniques visant à réduire la durée de vie ou d'utilisation d'un produit afin d'en augmenter le taux de remplacement1. Ce concept est dénoncé de nos jours, notamment par les mouvements écologistes23 ou en faveur de la décroissance, ainsi que par certaines organisations de défense du consommateur4.

L'obsolescence programmée s'inscrit dans une démarche critique vis-à-vis de la société de consommation. Dans cette optique elle est vue comme résultant du comportement des entreprises pour maximiser leur profit et expliquerait certains cas de cartels. Le secteur bénéficierait alors d'une production plus importante, stimulant les gains de productivité (économies d'échelle) et le progrès technique (qui accélère l'obsolescence des produits antérieurs)1. Cette stratégie ne serait pas sans risques : elle impliquerait un effort de recherche et développement, n'allant pas toujours dans le sens d'une amélioration du produit. De plus, elle ferait courir un risque à la réputation du fabricant (son image de marque) ; enfin, elle implique un pari sur les parts de marché futures de la firme (sur les produits de remplacement).

Cette stratégie a également un impact écologique direct. L'obsolescence programmée visant la surconsommation, elle est la cause d'un surplus de déchets, indépendamment de l'état de fonctionnement effectif des produits techniques mis au rebut ou de l'état d'usure des objets d'usage. Les circuits de recyclage ou de conditionnement des matières plastiques et des métaux, en particulier, ne prennent pas en charge le stockage des déchets informatiques, malgré l'abondance de matières premières de valeur qu'ils peuvent contenir (fer, aluminium, mais aussi tantale pour les condensateurs et métaux rares, etc.)1. L'exportation en masse de déchets des pays de grande consommation vers des zones géographiques où le stockage est négociable à moindre coût est d'autant plus problématique et expose classiquement les pays receveurs à des pollutions spécifiques sur les sites de décharge de grande envergure1.

Cependant, pour Philippe Frémeaux, d'Alternatives économiques, la situation serait plus complexe : d'une part l'optimisation des processus de production a poussé ces temps derniers à limiter la consommation de matières premières et d'énergie2. Par ailleurs, les voitures actuelles sont plus fiables et durables que les anciens modèles2. Enfin, la durée de vie d'un bien ne peut pas être dissociée de son coût. Par exemple si les camions durent plus de temps que les voitures leur coût est aussi proportionnellement plus élevé. Pour cet auteur, « certes, tout ne fonctionne pas toujours comme cela devrait, mais l'idée même d'obsolescence programmée apparaît comme une insulte au travail des millions d'ingénieurs, techniciens et ouvriers qui s'efforcent chaque jour d'atteindre le zéro défaut, la qualité totale, tout en offrant le meilleur rapport qualité-prix »2.

Sommaire

Définitions

Obsolescence et durée de fonctionnement

Il convient de distinguer les significations des termes « obsolescence » et « durée de vie fonctionnelle ». Selon le dictionnaire Larousse, l'obsolescence, au sens précis du terme, signifie la « dépréciation d'un matériel ou d'un équipement avant son usure matérielle »5. Ainsi, un produit obsolète fonctionne encore, mais son usage a perdu de son intérêt : par exemple, un moulin à café manuel en parfait état de fonctionnement.

Un produit peut devenir obsolète pour plusieurs causes : parce que de nouveaux produits sont plus efficaces ou plus rentables, parce que la mode a changé6, ou encore parce qu'il n'existe plus de pièces de rechange ou que le produit n'est plus compatible avec son environnement (cas d'un ordinateur).

Par contre, il découle de la définition citée plus haut, que ne plus utiliser un produit parce qu'il est hors d'usage ne correspond pas au sens du mot obsolescence employé seul.

Évolution de la signification

Bernard London, qui a inventé la notion d'obsolence programmée (planned obsolescence), regrette, en 1932, que les consommateurs aient pris l'habitude, à cause de la crise, d'utiliser un produit jusqu'à ce qu'il soit hors d'usage7. Il pense que le gouvernement devrait obliger les consommateurs à rendre un produit avant qu'il soit usé8 afin de mieux faire fonctionner l'économie.

Dans les années cinquante, le designer Brooks Stevens popularise la notion en la modifiant9: il propose un modèle selon lequel une entreprise augmentera ses profits en provoquant volontairement l'obsolescence d'un produit, non pas en fabriquant un produit de mauvaise qualité, mais en faisant en sorte qu'il soit passé de mode rapidement. Ici, c'est l'entreprise qui stimule l'obsolescence. On voit que chez ces deux auteurs l'obsolescence programmée se distingue d'une limitation de la durée technique de fonctionnement.

Mais dans les débats actuels on désigne aussi par ce terme la volonté réelle ou supposée pour une entreprise de réduire la durée de vie en introduisant volontairement des défectuosités, des fragilités, voire un arrêt programmé10. Et ceci indépendamment des choix technico-économiques habituels qui consistent à arbitrer entre coût de fabrication, efficacité et durée de fonctionnalité. Il ne faut pas confondre en effet cet arbitrage avec l'obsolescence programmée, comme on le voit dans le faux exemple de l'ampoule à incandescence 11. Un fabricant doit en effet toujours arbitrer entre coût de fabrication, efficacité, rendement et durée de vie 12 13.

Souvent ce sont les clients qui arbitrent eux-mêmes entre un produit bon marché mais fragile et un produit fiable mais plus cher14. Mais lorsqu'un fabricant réduit sciemment, toutes choses égales par ailleurs (coût, efficacité) la durée de vie 15, cela s'apparente bien à de l'obsolescence programmée, car il s'agit de brider volontairement la durée d'utilisation en agissant sur la robustesse du produit en dehors de toute contrainte technique.

Voilà sans doute pourquoi dans ce débat on confond souvent ces deux notions : réduction volontaire de la durée de fonctionnement (technique) et réduction de la durée d'usage par obsolescence provoquée (subjectif). Manifestement, l'intention est semblable, mais les moyens diffèrent. Faut-il alors, dans l'expression « obsolescence programmée », ne conserver que le sens strict d'obsolescence ou au contraire élargir sa signification à la notion de limitation technique  ?

Définition de l'Ademe

En 2012, l'Ademe donne sa réponse à cette question dans un rapport sur la durée de vie des équipements électriques et électroniques16. Elle donne plusieurs définitions de l'obsolescence et de l'obsolescence programmée :

  • Obsolescence : l'ademe reprend la définition du Larousse donnée plus haut. Elle en distingue deux types :
    • Obsolescence fonctionnelle : « correspond au fait qu’un produit ne réponde plus aux nouveaux usages attendus, pour des raisons techniques (exemple incompatibilité avec de nouveaux équipements), règlementaires et/ou économiques17 »
    • Obsolescence d'évolution : « correspond au fait qu’un produit ne réponde plus aux envies des utilisateurs qui souhaitent acquérir un nouveau modèle du fait d’une évolution de fonctionnalité ou de design18 »
  • Obsolescence programmée. Elle cite plusieurs définitions avant de donner la sienne :
    • Le sénat belge : « le fait de développer puis de commercialiser un produit en déterminant à l'avance le moment de sa péremption. »19
    • The Economist : « l’obsolescence programmée est une stratégie d’entreprise dans laquelle l’obsolescence des produits est programmée depuis leur conception. Cela est fait de telle manière que le consommateur ressent le besoin d’acheter de nouveaux produits et services que les fabricants proposent pour remplacer les anciens »20
    • L'Ademe, après débat du comité de pilotage : « la notion d’« obsolescence programmée » dénonce un stratagème par lequel un bien verrait sa durée normative sciemment réduite dès sa conception, limitant ainsi sa durée d’usage pour des raisons de modèle économique. »21 Précisons que la durée normative est définie dans le même rapport comme la durée de fonctionnement moyen mesurée dans des conditions normatives de test.

La définition de l'Ademe tranche avec les définitions originelles, avec celle du Sénat Belge ainsi qu'avec celle de The Economist, ou même avec la définition du mot obsolescence employé seul, puisqu'elle associe exclusivement l'obsolescence programmée à une limitation technique objective, et renvoie l'aspect subjectif (phénomène de mode, goûts) hors du champ de la définition : « Il a ainsi été décidé, dans le cadre de cette étude, de limiter l’obsolescence programmée à des raisons techniques objectives pour en exclure la dimension subjective liée aux choix de consommation »22. En clair, l'obsolescence programmée est pour l'Ademe la limitation technique provoquée sciemment par le fabriquant : par exemple en introduisant une fragilité, une limitation technique, l'impossibilité de réparer ou la non compatibilité du produit.

Historique

Bernard London (1932) Ending the depression through planned obsolescence

Comme cela a été vu dans la rubrique Définition, l'expression (planned obsolescence en anglais) remonterait à un chapitre rédigé par un Américain courtier en immobilier, Bernard London, en 1932 en pleine crise économique : Ending the Depression Through Planned Obsolescence (« Mettre fin à la crise au moyen de l'obsolescence programmée ») dans son ouvrage The New Prosperity23. Il y faisait le constat que, sous l'effet de la crise économique, les Américains avaient rompu avec leur habitude de se débarrasser de leurs biens avant qu'ils ne soient usagés et qu'ils s'étaient mis à conserver leur voiture, leurs pneus, leur poste de radio, leurs vêtements plus longtemps que ne l'avaient prévu les statisticiens, allant ainsi à l'encontre de la « loi de l'obsolescence »24.

L'expression aurait été popularisée ensuite au milieu des années 1950. Elle fait l'objet de débats dans les colonnes de la revue Industrial Design et sera popularisée par le designer industriel Brooks Stevens. Comme ses prédécesseurs, il souhaite non pas faire des produits de mauvaise qualité, mais les renouveler tous les ans via la mode. Il produit de nombreux objets (voitures, motos, tondeuses, aspirateurs25 et autres articles ménagers) dont les modèles sont sans cesse renouvelés. Selon B. Stevens, il faut « inculquer à l'acheteur le désir de posséder quelque chose d'un peu plus récent, un peu meilleur et un peu plus tôt que ce qui est nécessaire26 ». Il crée une société de design Brooks Stevens Design Associates et se fait le chantre de cette approche, parcourant l'Amérique pour en faire la promotion au moyen de nombreux enseignements, articles et conférences.

Dans les années 1960, l'expression devient courante. Le constructeur automobile Volkswagen lance même une campagne de publicité sur ce thème27.

L'expression a connu un regain d'intérêt en France ces dernières années, probablement à la suite de la diffusion d'un documentaire sur Arte Prêt à jeter en 2010. La candidate écologiste Eva Joly, lors de la campagne présidentielle de 2012, a proposé d'interdire cette pratique28.

L'association environnementale Les amis de la Terre a publié avec le CNIID un rapport sur la question en 201029. Elle souligne dans un nouveau rapport sur les produits high-tech que le problème est palpable en particulier pour ces produits30. Une proposition de loi contre l'obsolescence programmée est en cours d'élaboration chez le groupe Europe Écologie Les Verts, et le sujet sera débattu au parlement en 2013 dans le cadre du projet de loi "consommation"31.

L'Ademe a publié en juillet 2012 une "Étude sur la durée de vie des équipements électriques et électroniques"32, dans laquelle elle précise la notion d'obsolescence programmée.

Pendant ce temps la réalité de cette pratique fait débat chez les économistes. Serge Latouche affirme sa réalité et la dénonce dans son livre "Bon pour la casse ! Les déraisons de l'obsolescence programmée"33, tandis que Philippe Frémeaux dans Alternatives économiques34, ou Alexandre Delaigue dans Le Figaro35, la considèrent comme une "idée" sans véritable réalité pour le premier, ou même comme un "mythe" pour le second.

Modèle économique

Microéconomie

La mise en œuvre d'un programme d'obsolescence programmée suppose que le fabricant soit sûr que l'achat de remplacement sera fait chez lui, ce qui implique deux conditions :

  • Une situation dominante, voire de cartel, monopole ou d'oligopole. En effet, lorsque le marché est dynamique et réellement concurrentiel, il est difficile d'imposer aux consommateurs des produits ayant une durée de vie limitée.
  • La durée de vie programmée de l'objet doit rester secrète, sans quoi le consommateur aurait l'impression de se faire tromper et s'adresserait à un autre fabriquant avec une meilleure réputation. C'est ce qui distingue le modèle de l'obsolescence programmée de celui du produit jetable ou plus généralement dont il est clair pour le consommateur que sa durée de vie est limitée (produit de saison comme un sapin de Noël par exemple), même si les logiques à l'œuvre sont proches (réduction des coûts, augmentation du rythme de renouvellement).

Ces conditions sont drastiques et c'est ce qui rend le concept d'obsolescence programmée si critiqué. En effet, si un fabricant (ou un groupe) dispose d'une situation dominante, il a d'autres choix que d'essayer d'augmenter son marché futur par une réduction de la qualité de son produit (au risque de sa réputation) ; à commencer par le plus profitable à court terme, simplement augmenter ses prix. [réf. nécessaire]

Macroéconomie

À l'époque de la Grande Dépression, Bernard London a soutenu qu'il serait bon pour l'économie de rendre l'obsolescence programmée obligatoire, non pas en produisant des produits manufacturés de mauvaise qualité, mais en leur imposant une date limite légale, après laquelle les consommateurs devraient obligatoirement les renvoyer à un organisme ad hoc, de manière à entretenir un flux éternel de produits manufacturés36.

Ce genre de réflexion, selon laquelle une destruction est favorable aux affaires, correspond au sophisme de la vitre cassée décrit par l'économiste Frédéric Bastiat en 1850.

Cependant, certains estiment que la péremption rapide des produits est le pendant de l'industrie de masse, une conséquence inévitable du progrès technologique tel qu'il est conçu actuellement. Pour l'historien et critique social Christopher Lasch par exemple « la production […] est dirigée par des stratégies marketing reposant sur la technique bien connue de l'obsolescence programmée » et « l'idéal de la publicité est un univers de biens jetables, où l'on se débarrasse de choses dès qu'elles ont perdu leur attrait initial. Que quoi que ce soit doit être réparé, rénové ou remplacé est une notion étrangère à l'éthique publicitaire. »37.

Différents types d'obsolescence programmée

Il existe différentes variantes d'obsolescence programmée. Certaines impliquent d'ajouter sciemment des défauts de conception au produit vendu (il ne s'agit pas alors à proprement parler d'obsolescence, mais de défectuosité) ; d'autres formes plus psychologiques tentent plutôt de dévaloriser l'image du produit auprès des consommateurs. Voici un tour d'horizon non exhaustif des mécanismes attribués aux industriels.

Défauts fonctionnels

Lorsqu'une pièce ne fonctionne plus, l'ensemble du produit devient inutilisable. À ce moment-là, si le prix d'un appareil neuf est inférieur à celui de la réparation et de l'amortissement de l'appareil ancien, alors le neuf revient moins cher.

Le coût de réparation est constitué du prix de la pièce de rechange, du coût de la main-d'œuvre locale, des frais de transport et de logistique. Le fabricant peut influencer le coût de la main-d'œuvre en concevant des objets plus ou moins faciles à réparer. Néanmoins, les contraintes de production, d'ergonomie et de fiabilité du produit fini peuvent également conduire à compliquer les réparations. C'est le cas par exemple de produit non démontable et de pièces scellées : circuit imprimé de téléviseur, pièces scellées de matériel électroménager, etc. [réf. nécessaire]

Obsolescence par péremption

Certains produits possèdent une date de péremption à partir de laquelle ils sont annoncés comme « périmés ». Cela s'applique principalement aux aliments et aux boissons, qui ont une date limite de consommation ou une date limite d'utilisation optimale, ainsi qu'aux produits cosmétiques, pharmaceutiques et chimiques. Cependant, dans certains cas, les produits restent utilisables après cette date. Par exemple, un aliment ayant une date limite d'utilisation optimale risque de voir ses qualités organoleptiques diminuées au-delà de la date indiquée, tout en restant consommable sans risque pour la santé. Une date limite de consommation est par contre plus stricte, car elle indique un risque pour la santé du consommateur s'il utilise le produit au-delà.

L'ignorance de la différence entre date limite d'utilisation optimale et date limite de consommation peut entraîner le consommateur à des mises à la poubelle prématurées, ou à des prises de risques inconsidérées.

Une forme courante d'obsolescence par péremption concerne les logiciels dont l'éditeur annonce la fin du support à une certaine date, contraignant les utilisateurs à acheter une version supérieure dont ils n'ont pas forcément besoin et qui si elle n'est pas compatible avec le matériel de l'utilisateur entraîne alors obsolescence de celui-ci.[réf. nécessaire]

Obsolescence indirecte

Télé cathodique mise aux déchets avec le carton de la télé LCD qui l'a remplacée.

Certains produits deviennent obsolètes alors qu'ils sont totalement fonctionnels de par le fait que les produits associés ne sont pas ou plus disponibles sur le marché. C'est le type d'obsolescence programmée le plus courant en ce qui concerne les téléphones mobiles : un téléphone en parfait état devient inutilisable lorsque sa batterie ou son chargeur ne sont plus offerts sur le marché, ou simplement parce que racheter une batterie neuve serait économiquement non rentable. Certains fabricants vont jusqu'à souder la batterie des appareils électroniques pour pousser au renouvellement de l'équipement quand la batterie ne fonctionne plus38. De la même façon certaines imprimantes deviennent de facto obsolètes lorsque le fabricant cesse de produire les cartouches d'encre spécifiques à ces modèles. On peut également citer l'exemple d'un moteur de voiture rendu inutilisable du simple fait qu'il est impossible de trouver des pièces de rechange. Autre exemple, les traceurs à plumes, dont la plupart fonctionnent encore parfaitement, mais dont les outils de traçage ne sont plus fabriqués.

L'arrêt de la production de pièces détachées est un levier puissant à la disposition des industriels. Le choix d'abandonner la production ou la commercialisation des produits annexes (cartouches, pièces détachées, batteries, etc.) complique la tâche de maintenance et de réparation, jusqu'à la rendre impossible.

Cette pratique ne se limite pas aux produits consommables et aux pièces dérivées. Le même mécanisme d'obsolescence indirecte est possible également pour l'industrie des services et des logiciels. Par exemple, en juillet 2006, Microsoft abandonne le service d'après-vente et de maintenance corrective pour les logiciels Windows 98 et Millenium39. Cette décision implique que, depuis cette date, les bogues et les failles de sécurité ne sont plus corrigés par Microsoft40. Effet secondaire : les consommateurs vont se débarrasser du vieux matériel incapable de faire tourner les versions récentes de Windows (quantité de mémoire vive insuffisante, etc.).

Le fait que les spécifications ne soient pas toutes communiquées, ainsi que les brevets, empêchant des tiers de satisfaire la même demande41, représentent une pression supplémentaire.

Obsolescence par notification

Proche de l'obsolescence indirecte, l'obsolescence par notification est une forme évoluée d'« auto-péremption ». Elle consiste à concevoir un produit de sorte qu'il puisse signaler à l'utilisateur qu'il est nécessaire de réparer ou de remplacer, en tout ou en partie, l'appareil. On peut citer l'exemple des imprimantes qui avertissent l'utilisateur lorsque les cartouches d'encre sont vides. En soi ce mécanisme n'est pas un mécanisme d'obsolescence. Cependant si les cartouches ne sont pas complètement vides lorsque le signal est émis, il s'agit bel et bien d'une obsolescence programmée de la cartouche.

L'aspect insidieux de ce type de péremption forcée réside dans l'interaction entre deux produits : dans l'exemple de l'imprimante, un produit « consommable » (la cartouche) est déclaré obsolète par un autre produit (l'imprimante elle-même). Cette technique est plus efficace lorsque le constructeur produit à la fois la machine et les recharges.

On peut aussi noter le cas des imprimantes affichant un message d'erreur bloquant leur fonctionnement normal (« réservoir d'encre usagée plein ») et où le fabricant n'assure aucun service et invite à renouveler le matériel. L'utilisateur se retrouve avec une imprimante qui ne fonctionne plus et il ne peut aller au-delà de ce message. L'imprimante s'est ainsi rendue inutilisable elle-même et l'utilisateur est contraint de renouveler son matériel ou de nettoyer son imprimante et d'utiliser un logiciel permettant de remettre le compteur d'impressions à zéro.

La Communauté européenne a en revanche interdit désormais la commercialisation de cartouches d'encre à puce électronique refusant tout service après un certain nombre de pages (même après remplissage d'encre), n'y voyant pas d'intérêt pour le consommateur et moins encore pour l'écologie des pays.

NOTA : Cette obsolescence peut s'avérer nécessaire si elle vise à garantir une sécurité des utilisateurs. Par exemple une pièce « fusible » d'un avion, d'un bateau, d'un ascenseur cassant avant même la rupture de pièces liées à la sécurité indiquerait aux utilisateurs de passer par une case maintenance obligatoire.[réf. nécessaire]

Obsolescence par incompatibilité

Principalement observée dans le secteur de l'informatique, cette technique vise à rendre un produit inutile par le fait qu'il n'est plus compatible avec les versions ultérieures. Dans le cas d'un logiciel, le changement de format de fichier entre deux versions successives d'un même programme suffira à rendre les anciennes versions obsolètes puisque non compatibles avec le nouveau standard.

Les changements de formats ou de standards sont souvent nécessaires pour prendre en compte les innovations d'un produit. Cependant ils peuvent aussi être provoqués artificiellement.

On retrouve encore une fois ce type d'obsolescence dans les imprimantes, dans lesquelles les cartouches qui ne sont pas ou plus produites par le fabricant ne peuvent être remplacées efficacement. La raison en est que les cartouches fournies par le fabricant disposent d'un circuit d'identification indiquant à l'imprimante que c'est bien une cartouche officielle. Si ce n'est pas le cas, l'imprimante refusera d'imprimer ou imprimera avec une qualité moindre. Pour parer à cela, il existe des logiciels permettant de passer outre cette protection de l'industriel et permettre l'usage de cartouches reconditionnées (à la maison, ou par des professionnels). À noter que certains vendeurs fournissent directement des cartouches génériques reprogrammées pour simuler une cartouche officielle à moindre coût pour l'utilisateur final.

Du côté d'Apple, le même phénomène se produit. En effet, en 2011, le nouveau système d'exploitation Lion n'intègre plus de module Rosetta qui permettait d'exécuter les programmes compilés pour un processeur PowerPC sur un Mac équipé d'un processeur Intel. Ceci se traduit par une incompatibilité des programmes compilés avant 2006. Par ailleurs, la période de 2006 à 2011 est appelée période de transition car les développeurs ont été encouragés à abandonner le PowerPC pour l'Intel. Cependant, tous n'ont pas fait ce pas et des programmes datant de cette période ne peuvent être exécutés sur Lion42. L'abandon de Rosetta est contesté car lors du passage de Snow Leopard à Lion, les programmes PowerPC devinrent inutilisables. De plus, bien que les programmes les plus populaires aient été convertis, il reste une importante ludothèque, inutilisable aujourd'hui.[citation nécessaire]

Obsolescence esthétique

Certains produits (notamment les chaussures et les vêtements) subissent une obsolescence subjective. Les modes vestimentaires et les critères d'élégance évoluent rapidement et les vêtements perdent leur valeur simplement parce qu'ils ne sont plus « à la mode ».

Certains fabricants exploitent ce principe en lançant des opérations marketing et des campagnes publicitaires dont le but est de créer des modes et d'en discréditer d'autres. À noter tout de même l'effet « boomerang » de l'obsolescence esthétique : un objet qualifié de démodé pourrait très bien revenir au goût du jour quelques années plus tard. [réf. nécessaire]

Exemples

Quelques exemples sont cités par Cosima Dannoritzer dans son documentaire Prêt à jeter de 2010 :

  • L'ampoule électrique à incandescence : sa durée de vie a été « harmonisée » et maintenue par les industriels (cartel Phœbus) à 1 000 heures, dans le monde entier. Le documentaire en fait un argument majeur et affirme que des technologies 10 fois plus durables à performances égales (éclairage, consommation, prix) ont été refusées par les fabricants. Toutefois après recherche, on n'a pas trouvé la source de cet argument. Pourtant il est repris depuis tel quel dans de nombreux de sites. Le reportage présente également une ampoule de 1901, qui brille sans interruption depuis plus d'un siècle. Mais la validité de cet exemple est contestable car l'augmentation de la durée de vie se fait au détriment de la consommation. En réalité l'optimum entre durée de vie et consommation serait de 5000 heures selon un calcul mathématique entre durée de vie, luminosité et consommation43. D'ailleurs des techniques existent pour augmenter la durée de vie d'une ampoule tungstène et ont bel et bien été commercialisées : filament à double spirale, bulbe rempli de néon, krypton ou ampoule dite halogène. À chaque fois, un compromis est fait entre consommation et durée de vie. Dans les années 50 la commission de la concurrence britannique a certes condamné le cartel Phoebus pour entente sur les prix, mais a reconnu que le standard des 1000 heures représentait un bon compromis, au bénéfice des consommateurs 44. Il s'agirait ici d'un mauvais exemple et le documentaire semble sur ce point erroné. Voir Lampe à incandescence classique.
  • L'automobile : pour concurrencer Henry Ford et sa Ford T volontairement vendue comme modèle unique, à portée du consommateur moyen, fiable, facile à réparer et très robuste, Alfred P. Sloan a inventé pour General Motors une Chevrolet conçue avec un châssis et un moteur uniques, mais selon le concept du changement de gamme à raison de trois nouveaux modèles de carrosserie, formes, couleurs et accessoires par an. En démodant rapidement les produits par la publicité, il pousse l'automobiliste à sans cesse abandonner son véhicule « démodé » au profit d'un modèle plus à la mode. C'est ainsi que General Motors a forcé Ford à changer de stratégie pour se lancer dans la course aux nouveaux modèles.
    Il semble qu'il s'agisse-là du début du modèle d'« obsolescence programmée par l'esthétique et le design »
    1.
  • Le bas nylon : mis sur le marché par DuPont dans les années 1940, il était si résistant que les ventes s'effondrèrent, faute de besoin de renouvellement. En modifiant la formulation (notamment en r&ea

Etat des lieux

Par Le 20/04/2013

"L'éducation est une chose admirable mais il faudrait parfois se rappeler que rien de ce qui vaut la peine d'être connu ne peut s'enseigner. " Oscar WILDE


Et bien, l'état des lieux après trente dans l'enseignement est sans appel pour ma part.

Je m'imagine en Don Quichotte mais les moulins sont des citadelles indestructibles. Et je m'épuise pour rien.

Vols, mensonges, insultes, coups, menaces, intimidations, incitations à la violence et au rejet par des groupes envers un enfant et ce même enfant qui intègre plus tard le même groupe pour se retourner contre un autre, compétition, humiliation, racisme, rejet...etc...etc...

Le monde adulte a un impact considérablement destructeur sur les enfants et je n'y peux plus rien. Ou je ne ne sais pas m'y prendre. Mais le résultat est le même.

  Huit mois à répéter les mêmes paroles, à tenter de constituer un groupe qui fonctionne de façon respectueuse, solidaire, bienveillante.

Et c'est un échec.

Des années que ça dure, des années que je lutte contre ça mais je n'imaginais pas que ça puisse atteindre cette ampleur.

Rien de ce qui vaut la peine d'être connu ne peut s'enseigner. Il va bien falloir que je finisse par l'admettre.

Question : Qu'est-ce que je peux faire d'autre que d'enseigner à des enfants ?

Il est temps que j'y réfléchisse sérieusement...

J'ai demandé un poste d'instituteur pour adultes en milieu carcéral mais il faut un diplôme supplémentaire. Ma candidature sera sans doute rejetée. Bon, et quoi d'autre ?

Directeur de publication chez un éditeur dans le registre "Romans à visées philosophiques".

Ca existe au Pôle Emploi des annonces comme celle-là ?...

Le sens du Sacré (5)

Par Le 17/04/2013

La connaissance de soi consiste à se libérer du connu, comme le disait Krishnamurti. Le mental est cet espace connu dans lequel nous errons sans y connaître autre chose que les données extérieures qui s’y sont incrustées. Si le regard ne se tourne pas vers le contenant- l’humain-, il ne s’agit que d’un contenu, périssable, superficiel mais terriblement carcéral.

Je vois dans le cheminement intérieur la nécessité d'affronter "notre pulsion de mort. » Celle-ci consiste à errer dans les conditionnements auxquels nous nous sommes identifiés. Mais celui-là est "mort" qui n'existe que dans l'hébétude de ses certitudes. « La pulsion de mort » cimente l’individu dans un caveau de choses connues, rapportées, enseignées, infligées. Car le regard intérieur n’est pas la finalité. Il s’agit juste d’absorber.

"La pulsion de vie" impose au contraire de s'extraire de cette routine érigée en réussite parce qu'elle annihile, en les analysant, les inquiétudes et les tourments. Bien entendu, on ne voit souvent l'étreinte consciente des traumatismes que comme une auto-flagellation, un goût pervers pour la souffrance, une exacerbation narcissique de l'égo qui se complait dans le malheur ressassé. S'il ne s'agit effectivement que d'une exploitation malsaine du statut de victime afin d'amener vers soi la compassion, la plainte et l'identification à ce rôle adoré, il n'y a dans cette dérive qu'un enfoncement néfaste dans le bourbier des douleurs irrésolues. Il s’agit également d’un inconscient collectif extrêmement puissant qui rejette l’individu qui explore parce qu’il pose devant tous l’image de l’inertie. Le rebelle devient donc un marginal et un exclu. Protection du groupe humain contre les intrusions dérangeantes. « La pulsion de mort » est un tombeau encombré d’esprits reliés par des chaînes séculaires, génération après génération.

La pulsion de vie n'est pas cela. Elle demande à explorer l'inconnu en nous, cet inconnu qui nous terrorise et que nous ne voulons pas affronter parce qu'il porte tous les stigmates des coups reçus, les souffrances enkystées, les malheurs fossilisés. En nous accrochant désespérément à nos habitudes, à nos croyances, à nos chimères, nos sempiternelles répétitions, en vissant nos yeux aux veilleuses qui repoussent les noirceurs, nous restons figés dans la pulsion de mort. Rien n'est possible et nous irons ainsi jusqu'à la mort réelle. Hallucinés de certitudes et de mensonges maintenus. Bien sûr que l'existence nous aura paru aussi douce que possible, tant que nous serons parvenus à résister aux assauts de l'inconscient. Encore faudra-t-il que notre enveloppe corporelle parvienne à échapper aux somatisations de toutes sortes...Ça n'est pas gagné...Cette pulsion de mort n'est par conséquent qu'une errance enluminée. Il n'y a aucun éveil mais un cinéma hollywoodien. C'est le mental le metteur en scène et l’inconscient collectif le producteur. Il défend ses possessions jusqu’à déposséder les individus de leur conscience.

Mais c'est le chaos des étoiles qui créé la splendeur de l'Univers. La pulsion de vie qui détruit les dogmes personnifiés nous pousse vers le chaos en nous-mêmes. C'est un chemin de clarté et une épreuve. Il ne s'agit pas de dolorisme mais une quête de lucidité. Rien n'empêchera d'admirer le cosmos dans les nuits calmes.

Refuser la pulsion de mort, celle qui maintient l'individu dans le carcan de ses traumatismes, par peur, par déni, par accoutumance, c'est se nourrir de l'élan vital qui veut que la vie soit une évolution verticale et non l'extension horizontale de l'individu.

De toute façon, il suffit de regarder autour de nous, nos proches, quelques connaissances, pour réaliser que si ce travail n'est pas entamé, consciemment, maintenu, préservé, encouragé, les dégâts collatéraux finissent la plupart du temps par jaillir comme si l'âme étouffée gangrénait l'enveloppe qui la porte. Je l'ai vécu. J'en suis sorti. La médecine ne l'explique pas. Nous sommes nombreux dans ce cas.

La connaissance de soi peut se présenter comme une tentative de l'individu à ramener l'inconscient à la conscience ou à ouvrir le conscient à l'inconscient. De nombreuses pratiques sont envisageables. L'écriture m'a servi de support. La Nature est un écrin fidèle.

Je suis sorti en vélo ce matin. Soixante-dix kilomètres à fond et toujours ce bonheur immense de la désintégration des forces, cette certitude que le corps va finir par lâcher et pourtant cette insistance à appuyer sur les pédales qui ne se dément pas, ce goût de la force qui ruisselle. Cette énergie inconnue que les scientifiques attribuent à notre organisme, elle est bien au-delà de l’exploitation des glucides et de ce mécanisme fabuleux du corps en action. Il faut déchirer ce rideau. Il faut quitter les connaissances apprises pour accéder au Sacré. La pulsion de vie s’y trouve cachée.

Alors, j’ai appuyé, appuyé, j’ai refusé d’écouter les brûlures des cuisses et je me suis concentré, comme à chaque fois, sur ce ruissellement qui survient, immanquablement, quand la chair n’en peut plus.

« Crève, charogne », me suis-je dit en souriant.

Un final très montant. Une bosse de six kilomètres que j'ai tenté de franchir sans jamais relâcher la pression, la bave aux lèvres, les tympans saturés par la force de mes souffles, la brûlure constante des cuisses. Je savais, avec l'expérience, qu'il ne fallait pas lever la tête, ne jamais regarder en avant, ne jamais subir cette vision destructrice de la pente, rester appliqué sur la poussée des jambes, juste le mètre en cours, le ruban de goudron qui défile sous mes yeux, inséré dans l'instant, ne pas espérer la fin de la montée au risque de voir fondre l’énergie, comme avalée par cet espoir néfaste. J'ai franchi le sommet et j'ai basculé aussitôt dans la pente, grand plateau, cinquante kilomètres à l'heure, l'enchaînement des virages, une euphorie bienheureuse, aucune envie de récupérer mais bien au contraire de continuer à puiser dans le creuset bouillant. Un long faux plat montant et puis une nouvelle bosse de trois kilomètres.

Toujours à fond.

C'est là que j'ai senti qu'il n'y avait plus rien, plus aucune pensée, plus aucune attention forcée, aucune concentration sur le geste mais pour le ressentir, il a fallu que je prenne conscience de mon absence. Un retour éphémère de la pensée et puis son effacement quasi immédiat, comme si cette pensée n'avait plus de raison d'être, qu'elle n'était qu'une intruse inutile, totalement déplacée, une excroissance qui s'était vidée de toute son énergie. Je voyais ruisseler devant moi des filets de sueur, je sentais autour de moi cette odeur particulière du corps, ce parfum âcre, entêtant, lorsque l'effort impose d'aller chercher dans les abysses les forces disponibles, comme si ces forces agglutinées dans les tréfonds possédaient une odeur de cave. Je sais quand cette odeur survient que je ne suis pas loin du point de rupture et que le chant du cygne va survenir. 

Je ne savais pas où j'étais dans la montée, je n'avais plus de lien réel avec le monde environnant. Et les frissons sont apparus, comme une bourrasque, des cascades caloriques déboulant du crâne jusqu'aux orteils, rebondissant dans les recoins, saturant de jouissance chaque cellule. J'ai éclaté de rire et mon rire m'a surpris.

J'ai vu sur le compteur que la vitesse augmentait et j'ai appuyé encore plus fort, j'ai laissé couler de ma gorge les râles et la mélodie des souffles, un leitmotiv calé sur le mouvement de mes jambes. Rien, aucune douleur, aucune brûlure, une montée verticale dans les gouffres intérieurs. Des flashs de pensées zébrant l'euphorie comme des éclairs disparates, incontrôlés et ne laissant aucun souvenir.

Je suis arrivé au sommet de la bosse. Et tout s'est effondré.

Il restait trois kilomètres. Je les ai parcourus comme un moribond. Comme un voyageur revenant d'un séjour étrange, une terre inconnue et redécouvrant, misérablement, sa condition humaine.

Mais l'écho du rire est toujours là. Et les frissons. Rien ne meurt quand la pensée n'est plus là.  

Le Sacré est tapi dans le silence intérieur.  

Enseigner

Par Le 12/04/2013

 

"Incarne ce que tu enseignes".

Je ne conçois pas ce métier autrement. Comment pourrais-je me présenter devant des enfants de dix ans sans être moi-même intégralement, viscéralement, existentiellement incarné dans ce partage, cette vie commune, ce cheminement qu'ils doivent tracer et sur lequel ils ont besoin de balises ? Il s'agit de respect. Pour eux, parce qu'ils attendent de moi le meilleur, le bonheur, le rire et la connaissance, ils attendent que je les propulse un peu plus haut. De respect pour moi parce que je n'ai jamais conçu une autre voie, je n'ai jamais vraiment imaginé qu'autre chose serait possible. Ne pas rester pleinement investi reviendrait à me trahir. Et donc à porter atteinte aux enfants puisque je ne serai plus le même, puisque j'aurai perdu l'enthousiasme et la joie d'être avec eux. Ils me nourissent et je sème en eux, autant que possible, les graines qui germent en moi à leurs contacts.

  "N'enseigne que ce que tu incarnes".

Qu'est-ce que j'incarne ? Pas les programmes officiels de l'éducation nationale en tout cas. Ils ne sont qu'un support et ne représentent en rien une finalité. Juste un moyen. Celui de tendre vers un individu qui explore son potentiel et cherche à en user au mieux. Je pense que c'est ça la source de mon engagement. J'ai toujours cherché à aller au bout du bout. Jusqu'à découvrir les horizons dont j'ignorais même l'existence.

Tout apprentissage théorique ou pratique met en avant le fait qu'un savoir n'est pas un système clos et fini mais juste une opportunité de développement et que la "crise" que cet apprentissage génère est une exploration intérieure à mener. L'acquisition de ce savoir s'il doit être prolongé dans le temps ne contient aucune sanction, aucune pénitence, aucun jugement. Ce cheminement chaotique est une expérience en lui-même, non pas le savoir contenu mais ce que le contenant va apprendre de lui.

Je ne veux incarner que ce regard intérieur et le monde extérieur, comme une masse rocheuse inexpugnable, ne sert qu'à me renvoyer l'écho de mes peurs, de mes craintes, de mes illusions, de mes espoirs, de mes errances, de mes détresses, jusqu'à ce que cette réception volontaire et l'observation qui en résulte me propulse au-dessus de la masse rocheuse.

Je ne souhaite rien d'autre aux enfants que je côtoie et je veux leur montrer de moi cet individu qui apprend de lui-même ce qu'il est à travers les savoirs, les expériences, les confrontations, les rencontres, les amours, les contemplations et ce bonheur constant d'être projeté vers "là-haut."

 

"L'expérience, ce n'est pas ce qui arrive à un homme, c'est ce qu'un homme fait avec ce qui lui arrive. " Aldous HUXLEY

 

C'est dans ce travail intérieur que se trouve "l'incarnation".

La tempête

Par Le 09/04/2013

Une discussion très intéressante aujourd'hui en classe.

J'ai posé une question de mathématiques à une élève qui a beaucoup de mal à gérer les émotions qui surviennent dès qu'elle est sous le "feu des projecteurs."

Elle ne trouvait pas la réponse alors que je savais qu'elle en était parfaitement capable. J'ai stoppé sa réflexion et je lui ai demandé "d'observer" ce qui se passait en elle...Moment de silence et puis elle dit, tout doucement,

"Ca me fait chaud...

-Qu'est-ce qui te fait chaud ?

-C'est quand je ne trouve pas la réponse.

-Oui, ça je le sais mais qu'est-ce qui déclenche, intérieurement, cette sensation de chaleur ?

-C'est parce que j'ai honte de ne pas trouver la réponse et je vois que les autres qui lèvent le doigt ont déjà trouvé, alors ça m'énerve contre moi.

-Oui et bien c'est tout simplement de la peur et tout ce qu'elle déclenche."

Silence.

Je voulais leur donner à tous une image pour expliquer le phénomène.

"Imaginez une personne qui décide d'aller balayer les feuilles des arbres qui couvrent sa terrasse. Le vent souffle par rafales et à chaque fois qu'il arrive à former un petit tas de feuilles, il y a une bourrasque très forte qui éparpille toutes les feuilles. Et bien, dans votre tempête, c'est la même chose. C'est la tempête. Les feuilles qui tourbillonnent dans tous les sens sans que vous puissiez les attarper, ce sont vos connaissances, tout ce que vous avez appris, qui est en vous mais tout vole de façon anarchique et vous ne pouvez rien en faire. Il faut calmer la tempête pour que les feuilles se reposent au sol et que vous puissiez les saisir et vous en servir. Sur une des feuilles, il y a la réponse à la question qui est écrite."

Plusieurs enfants interviennent.

"Moi j'ai toujours la même phrase qui tourne dans la tête : mais pourquoi est-ce que je ne trouve pas la réponse."

-Et tu penses que cette phrase peut t'aider ?

-Oh, ben non, ça ne sert à rien.

-Et qui a fabriqué cette phrase dans ta tête ?

-ben, c'est moi.

-Alors, il n'y a que toi qui peut la faire disparaître. C'est pour ça que je vous dis tout le temps qu'il faut vous observer intérieurement. Cette peur, elle n'est pas tombée en toi du plafond, elle ne passait par là par hasard et elle se serait dit : tiens, je vais aller embêter cette petite fille. Moi, quand j'étais petit et que j'avais envie d'aller faire pipi la nuit, j'étais terrorisé par le noir dans le couloir et je ne devais pas allumer la lumière pour ne pas réveiller mon frère. Alors, je longeais le mur en collant mon dos pour que personne ne m'attaque par derrière...Qui avait inventé cette peur ? C'est moi, bien sûr. On a tous des peurs imaginaires. Il faut les regarder et discuter avec elles et donc avec soi."

On a continué la discussion pendant un moment et j'ai repensé à cette réflexion des enfants qui lèvent le doigt pour donner la réponse qu'ils pensent détenir. Cette honte, ce stress, cette peur que ces doigts levés génèrent ne sont absolument pas favorables à l'enfant qui a été interrogé. L'objectif pour moi est de voir si d'autres enfants suivent, réflechissent, souhaitent participer mais par la même occasion, je déstabilise un enfant. C'est moi qui créé cette situation de stress.

La question est donc de savoir si je ne devrais pas interdire aux enfants de lever la main tant que le premier enfant interrogé réfléchit et dire que je peux interroger n'importe qui d'autre dans un moment si je pense que le premier enfant ne trouvera pas.

De plus, il est fort probable que ceux ou celles qui ne cherchent plus parce qu'ils voient des doigts levés se sentiront sous la "menace" d'être désignés et par conséquent, ils continueront à chercher la réponse.

L'objectif de la participation de tous serait atteint et le premier enfant serait "libéré" de cette pression du groupe.

Ce qui est évident en tout cas, c'est que la gestion des émotions est un objectif prioritaire de la classe. Et il faut garder à l'esprit que la pression de la classe est néfaste. Le travail en groupe a cette capacité à libérer les enfants les plus émotifs et c'est donc une pratique très positive.

L'analyse de la pratique...L'essentiel du travail à mener sur soi.

Déprime totale...

Par Le 04/04/2013

On pourrait y voir un message "comique" mais c'est en fait très révélateur de l'ambiance...Il serait très facile de faire le même message de la part des parents envers les enseignants...

Un conflit perpétuel qui ne mène à rien.

Mais ce qui est clair en tout cas, c'est que l'ampleur des problèmes que j'ai à régler avec des enfants de dix ans est absolument effarante... Respect de l'autre, respect du corps de l'autre, de son intégrité, la puissance destructrice des menaces, le racket, la "sexualisation" des jeunes enfants, leur rapport avec la violence...

Ils sont combien aujourd'hui les enfants qui ne sont pas encore déphasés par ce monde adulte ?...

Un putain de coup de déprime...Un coup de massue. Juste envie de prendre mon vélo, d'accrocher les sacoches et de partir, loin, très loin avec la femme que j'aime et nos trois ados...Et tout oublier. Ce monde n'est pas le mien.

Ecosystème spirituel (2)

Par Le 30/03/2013

Thierry : Je vous rejoins totalement dans ce principe de causalité mais pour avoir pu en juger de par mon parcours, dans le domaine de la médecine, la causalité reste au niveau organique et ne prend pas suffisamment en compte, à mes yeux, la part spirituelle de l’individu. Comme si la mécanique n’avait pas de conducteur, ni même de concepteur, ce qui est encore plus grave…Yvan Amar écrivait : « Si un médecin me guérit de mon mal, il ne doit pas oublier d’évoquer ce que mal cherchait à me faire comprendre, sinon il me prive d’une avancée spirituelle en limitant mon individu à une mécanique. »
On peut estimer que cela ne relève pas du médecin. Mais alors, dans ce cas-là, si le médecin doit rester un « mécanicien », l’éducation spirituelle doit être mise en avant afin que l’individu cherche en lui-même l’intention de cette douleur. Le corps est un révélateur des maux de l’âme. C’est ainsi que j’ai vécu mon parcours en tout cas.
On peut d’ailleurs étendre cette attitude « mécaniste » à bien d’autres domaines que celui de la médecine. Cette fameuse causalité apparaît dans l’esprit occidental comme une finitude alors qu’elle n’en est que le seuil. C’est l’horizon qu’elle propose qui devrait être exploré.
Le problème vient du fait que c’est un horizon auquel on tourne le dos. L’éducation nous a enseigné que celui qui avance regarde en avant. Je pense que dans ce cas-là, l’individu sait peut-être où il va mais il ne connaît pas, fondamentalement, celui qui y va. Il marche avec un inconnu en lui. Et le nombre d’inconnus augmente au fil du temps, au gré des dérives de l’ego. Ils sont innombrables ceux qui vivent avec plusieurs entités disparates en eux.

Qu’en est-il par exemple de l’affectivité ? On peut, assez facilement, identifier les causes d’une émotion (ou alors c’est que le travail spirituel à entamer est immense) mais ce qui importe à mon sens, c’est bien davantage le travail de conscientisation qu’elle propose. Si je m’arrête à la causalité de l’affectivité, je ne suis pas un explorateur mais un scribe…
La conscience est-elle soumise à l’affectivité ? Si je suis heureux ou triste, ma conscience en subit-elle les effets ou est-ce uniquement ma perception de l’existence à travers mon affectivité ? Lorsque nous alternons entre les moments euphoriques et les moments de détresse, est-ce que notre conscience est touchée ou reste-t-elle dans une dimension parallèle ? A-t-elle la capacité à identifier les causes de ces fluctuations et à les analyser ou est-elle saisie elle-même par les effets épisodiques de nos conditions de vie ? Prendre conscience, c’est se donner les moyens d’observer tout en ayant conscience d’être l’observateur. Un détachement qui permet de ne pas être totalement saisi par les émotions générées par cette observation mais de rester lucide. Il ne s’agit pas non plus de rester inerte mais d’être capable de cerner les raisons profondes des émotions. Être emporté par une bouffée de bonheur ou de colère n’implique pas nécessairement une perte de contrôle tant que l’individu parvient à observer cette émotion exacerbée en lui-même. La perte de contrôle survient dès lors que les émotions ne sont plus regardées par cette conscience macroscopique et que le mental se soumet à ce flot de perceptions. Il suffit de penser à la peur pour en prendre conscience…Si j’observe ma peur, je m’offre un point de contrôle. C’est la conscience qui dépasse l’affectivité, qui la surplombe ou l’englobe. Je vais pouvoir me servir de cette peur pour exploiter les poussées d’adrénaline, je vais même pouvoir l’entretenir parce qu’elle m’offre des capacités physiques insoupçonnées. Sans l’adrénaline, les hommes préhistoriques auraient succombé aux prédateurs. Moi aussi d’ailleurs… La peur est un carburant, une source de forces, une énergie redoutablement efficace. Mais elle l’est encore plus lorsque la conscience reste le chef d’orchestre.
Un homme préhistorique poursuivi par un prédateur connaissait parfaitement les causes de sa terreur mais en l’observant intérieurement, il se donnait les moyens d’user de cette énergie au lieu de succomber à une stupéfaction fatale…On court vite quand on se sert de sa peur. À l’inverse, la peur qui n’est pas conscientisée paralyse.

 

L’étude des catastrophes naturelles ou autres contient un nombre incalculable de ces individus qui sont morts de peur avant de mourir pour de bon.
Il ne s’agit pas de rejeter l’affectivité mais de prendre conscience du potentiel qu’elle propose. Lorsque j’écris avec une musique que j’aime, il m’arrive de voir les mots débouler en cascades, des flots d’émotions surpuissants, une osmose avec ce que je porte, c’est une affectivité que j’entretiens, je ne cherche pas à l’effacer, je la laisse m’emporter et en même temps, je l’observe, je la nourris, je l’honore et la vénère, j’ai pleinement conscience de sa présence, du « jeu » que j’instaure et des règles à suivre. Cette affectivité ne dépend pas de moi à la source mais la conscience que j’en ai sait l’entretenir. De la même façon, un sportif saura avec l’expérience faire monter l’adrénaline, la tension, le stress, avant une épreuve mais en apprenant à l’observer et à en avoir pleinement conscience, il parviendra à l’entretenir, à s’en servir, alors que si l’absence de conscience l’emporte, cette adrénaline l’enverra au décor. Le fil du rasoir est très affûté. Il faut l’effleurer, jouer avec la lame avec délicatesse sans appuyer comme une brute. On pourrait à travers cette description assimiler la conscience avec la raison. Et c’est là que je me heurte à une problématique qui me tracasse. Je ne vois pas la raison comme une entité observant l’observateur mais comme une entité œuvrant à la neutralité. La raison est déterminée à ne pas laisser les émotions se développer. Elle est davantage éducative, formative, un conditionnement qui agit comme un étouffoir. Elle va chercher à convaincre l’individu que sa peur est injustifiée ou que ce bonheur ne durera pas. Elle n’existe que dans le maintien du contrôle et dans les conditionnements qui l’ont nourrie. Elle est le piédestal du « raisonnable », du cognitif et du mental. Je ne la vois que comme une incapacité à recevoir les émotions en toute conscience. Cette conscience qui est au contraire de la raison capable d’assumer pleinement les élans émotionnels, à s’en servir pour la création artistique par exemple. Si je m’interdisais d’être bouleversé par une musique, je n’ouvrirais pas en moi les horizons littéraires et si je laissais de la même façon, les émotions m’emporter, je ne parviendrais pas à écrire une seule phrase. La conscience devient dès lors le trait d’union entre la raison qui me sert de transcripteur des émotions pendant que ma conscience observe l’ensemble. C’est en cela que je vois la conscience comme « englobante ».

Elle est le placenta qui permet le lien.
Les causes sont du domaine de la raison. L’Eveil va plus loin et se sert de la Conscience.
C’est sans doute dans cette osmose qu’apparaît l’individu unifié.

Pierre : Tout à fait d’accord pour la causalité à étudier dans le domaine de la part spirituelle de l’individu : c’est l’un des points essentiels que j’essaie de développer, à savoir la connaissance de la trame causale qui gère notre esprit, notre âme. Étudions-la avec autant de sérieux qu’on étudie la causalité dans la science matérielle et on arrivera à des résultats ! D’accord pour ne pas s’arrêter à la causalité de l’affectivité : une fois trouvée, ou qu’une hypothèse est posée, tout dépend de ce qu’on en fait. Cette part de connaissance, de compréhension, cette « prise de conscience » dont vous parlez est pour moi aussi essentielle et elle est indissociable d’une pratique. La raison est un potentiel qui s’éduque, je ne parle pas seulement de la raison au sens du QI et des capacités intellectuelles strictement – qui est reste très utile, d’autant plus utile qu’elle est développée – mais aussi de cette part de la raison qui devient capable de s’intéresser aux vérités spirituelles, à l’existence de l’âme et à son devenir, à la bonne gestion de nos émotions justement, pour qu’elles concourent à notre perfectionnement et non à notre avilissement. En lien avec la foi, la conscience, etc…

Pierre : Vous avez écrit : «  …cette part de la raison qui devient capable de s’intéresser aux vérités spirituelles, à l’existence de l’âme et à son devenir… »
Et là, je ne parviens pas à « croire » ^^ que la raison puisse explorer certains espaces inconnus…

 

« Du jour au lendemain. »

Un film avec Benoit Poelvoorde.

Totalement désespérant…L’histoire d’un homme qui « du jour au lendemain » va voir sa vie passer d’un long marasme quotidien, avec une rupture sentimentale, une situation professionnelle humiliante et de multiples désagréments quotidiens à un bonheur parfait, sans aucune explication, sans avoir changé quoique ce soit en lui, une transformation totalement irrationnelle. Et cette absence d’explication va rendre pour lui ce bonheur totalement insupportable, il ne va pas s’y retrouver, l’image à laquelle il est attachée, dans laquelle il se reconnaît s’est effacée, les autres, ses proches, ne le voient plus de la même façon, tout ce qu’il vit est empli d’un bonheur immédiat, sans qu’il élabore le moindre projet, sans qu’il intervienne le moins du monde dans cette accumulation de situations positives. On sent alors, au fil des jours, que cette situation l’angoisse, qu’il semble attendre, guetter sans cesse l’instant où tout va s’arrêter, que ça ne peut pas continuer ainsi alors que rien ne l’explique…Cette disparition de ce qu’il était va le conduire à la folie…Alors que sa femme est revenue à ses côtés et qu’elle attend un bébé, il est interné en hôpital psychiatrique.

C’est un homme inapte au bonheur et qui sombre.
Le médecin explique à sa femme que seul un évènement déclencheur pourrait le ramener à la vie.
C’est la cafetière qui va s’en charger, cette cafetière, qui au lieu de dysfonctionner chaque matin s’était mise à faire normalement du café, de façon irrationnelle, alors qu’il n’avait nullement cherché à la réparer, cet engin anodin va de nouveau s’emballer. Ce retour à une vie passée, celle qu’il voulait retrouver, celle qui correspond à ce rôle de « perdant », va le sortir de sa torpeur et le ramener à la vie…Mais quelle vie ?…Celle d’un homme qui n’a pas su saisir ce que la vie réelle lui proposait, celle d’un homme qui préfère rester enfermé dans ses conditionnements, sa « raison », son histoire…Il préfère être ce qu’il a toujours été que d’accepter cette irrationalité, ces phénomènes inexpliqués, qui n’ont aucune « logique » pour lui…

« Mais qu’est-ce que vous avez tous avec votre amour? »

Tout le problème est là. Cet homme ne peut pas être aimé, pas de façon aussi universelle, la vie ne peut pas être aussi belle, pas avec son histoire… 

« Se libérer du connu. » Voilà ce qui aurait pu le sauver.
Et c’est là que ce film passe, à mes yeux, de la comédie, ou satire sociale à une vision désespérante de l’humain.

Cet enfermement « rationnel » est avant tout éducatif et social. L’identification de cet homme à son histoire, une histoire qu’il a lui-même fabriquée par une attitude constamment négative, va l’emporter sur le changement « irrationnel » qui lui est proposé par la vie elle-même. Il ne s’agit pas de « chance », de « destin », mais de l’opportunité d’appréhender la vie d’une autre façon. Mais la peur va être la plus forte, la peur de ne plus exister dans un rôle, la peur de ce changement considérable d’existence. Il faudrait pouvoir effacer la mémoire et tous les acquis inconscients qu’elle porte et qui empoisonne. Celui qui ne change pas est avant tout un être qui a peur, ça n’est pas une question d’incapacité mais d’interdiction. C’est en cela que le conditionnement est une enceinte, un carcan, une geôle adorée. Se plaindre de cet enfermement est plus rassurant que d’en sortir…C’est effrayant…

J’ai longtemps eu peur, après la rémission inexpliquée de mes trois dernières hernies discales, que le mal me retombe dessus. Ça n’était pas rationnel, les médecins n’y comprenaient rien ET DONC moi non plus. Je savais bien que j’avais vécu une situation incompréhensible, que j’avais basculé à un moment dans une dimension inconnue mais cette absence d’explication était une torture. J’avais peur. Ça ne pouvait pas durer cette rémission, ça allait me retomber dessus sans prévenir, revenir aussi brutalement que ça avait disparu. Certains médecins me le prédisaient déjà…Ancrage pervers des liens imbriqués. Ces médecins ne pouvaient laisser ainsi vaquer tranquillement celui qu’ils considéraient comme un cas désespéré. Bouleversement insupportable.

Ce bonheur n’était pas pour moi…L’identification…Je devais me libérer du connu, de ce passé morbide, de cette détresse à laquelle je m’étais attaché parce qu’elle m’offrait un rôle en « or »…La victime, le malheureux, le supplicié…C’est là que j’ai compris que je devais écrire, aller chercher au plus profond de mes traumatismes les plus anciens la source de cette inaptitude à être heureux…Comprendre aussi que le seul instant réel, c’est celui dans lequel j’existe, que je n’avais aucune réalité dans ce passé assassin, que je n’étais rien dans cet avenir incertain, mais que le fait de me lever librement de ma chaise, sans tituber, sans canne, de pouvoir marcher, puis courir, puis skier était la seule réalité, la seule vie réelle.
J’ai enfin appris à vivre. Ça m’aura pris quarante-deux ans. Huit ans que je vis pleinement, librement. Libre de moi-même, de l’autre, celui qui est mort lorsque je suis né. Et ça n’est pas à la raison que je dois tout ça. C’est à elle par contre que je devais l’épaisseur de ma geôle.  

Pierre : Le rapport entre spiritualité et rationalité est des plus intéressants. Et des plus surs, quand on voit la nuée de pseudo-spiritualités et divers mouvements qui surfent sur la vague de recherche de vérité des hommes et qui au final les trompent et profitent d’eux …

Si un peu de raison était présente, le risque de se faire berner par des mirages conceptuels et contes féériques serait moins important.
En réalité, quand je lis votre histoire, votre analyse de vous-mêmes par vous-mêmes (vos émotions, pensées, parcours, vie intérieure), la description de votre processus de pensée, la manière dont il a évolué, la critique ciblée de votre vie « d’avant », les conclusions très hiérarchisées que vous avancez : et bien j’y vois une part énorme de … raison ! Dans la mesure où tout ce processus, même s’il est médité par votre vie spirituelle intérieure, par des expériences qui sont inexplicables rationnellement, par votre foi, par votre amour inextinguible pour une transcendance, ou autre domaine de pensée ou de conscience qui ne soit pas traditionnellement attribué à la raison, et dont on a aussi absolument besoin : si vous le vivez et le partagez, et bien c’est parce que votre raison l’accepte, accepte qu’il y ait des choses qu’elle ne peut pas comprendre, accepte la logique de croire en quelque chose que l’on ne voit pas mais parce qu’elle valide les effets qu’elle a perçus au travers de nombreuses expériences et de votre état actuel … Alors que d’autres personnes, vous leur racontez votre expérience, leur faites part de l’idée d’une part spirituelle en l’homme, vous leur donnez vos conclusions et l’idée que vous vous faites du divin, pour eux, et même s’ils ont des capacités intellectuelles très élevées, peuvent très bien rire doucement et vous dire que tout ceci n’a ni queue ni tête, n’est pas « rationnel » … Ils sont effectivement peut être emmurés par leur « raison-QI » ou leur manque de « raison disons spirituelle » dans la geôle dont vous parlez … Donc la raison-QI stérile qui emmure, non. Celle qui s’allie à l’intelligence-QI habituelle pour ouvrir l’esprit en restant garante d’une progression sure, acceptant ce qui dépasse sa compréhension parce qu’elle a senti et constaté les effets de quelque chose qui la dépasse et qu’elle va essayer de comprendre, oui. Développer cette attitude pour moi s’apparente, à l’inverse de m’enfoncer dans ma geôle, à justement ne pas rester figé, ne pas abdiquer ma raison face aux questions spirituelles : réfléchir, chercher, ne pas avoir l’esprit fermé et borné, accepter de me remettre en question, avoir un avis objectif sur des parcours spirituels que j’estime dangereux pour la santé de mon âme … Je pense que vous faites exactement la même chose.

Thierry : Si tout ce que j’ai connu et ce que je vis a bien un rapport avec la raison, au-delà du travail de mise en forme écrite, et bien j’en serais le premier ravi car cela signifie que c’est accessible à n’importe qui et qu’il ne s’agit pas d’une rupture incompréhensible et limitée à « une mystique sauvage ». Effectivement, je rencontre des individus qui rejettent furieusement tout ce cheminement spirituel et qui ne voit dans mes propos qu’un délire mystico-religieux-affabulatoire. Je m’y suis habitué depuis le temps…Si ma raison accepte ce cheminement, je pense que c’est justement parce qu’elle a repris sa juste place et qu’elle n’est plus ce costume de capitaine de vaisseau dont elle s’était affublée et qui est trop grand pour elle.
C’est là que j’entrevois ce travail sur l’écosystème spirituel.

Il n’y a rien à renier, aucune méfiance à avoir envers l’ego, le mental, les pensées, les émotions, aucun espoir à entretenir en vue d’une possible illumination. Il n’y a rien à vouloir.

Tout est déjà là. Mais ce tout n’est réellement productif qu’avec un équilibre parfait entre chaque intervenant constituant l’individu. Conscience, inconscience, mental, ego, âme, esprit, corps, pensées, émotions, raison, contemplation et action. Rien n’est séparé parce que tout ça n’est qu’une seule entité et que c’est la fragmentation apprise qui génère les conflits.

Il nous faut redevenir ce que nous sommes.

 

Je suis persuadé aujourd'hui que l'absence quasi totale d'enseignement de la conscience aux enfants explique l'état de l'humanité. Si un individu n'est pas amené, instruit, sollicité à effectuer ce travail d'observation du monde intérieur, il errera inévitablement, sentira ce gouffre de l'absurde, la peur de la mort, l'angoisse du néant et il sombrera dans les hallucinogènes du monde moderne, le matérialisme, la compétition, l'argent, la technologie, les medias, la politique etc etc etc...Toutes les activités extérieures sont des palliatifs au néant intérieur.

L'écosystème spirituel consiste à préserver la biodiversité interne, à ne pas s'abandonner aux conflits. Ils dévorent l'énergie et l'individu cherchera des dopants superficiels. Chaque évènement qui n'est pas analysé par cette conscience est une source de dérives. Si les enfants ne sont pas éclairés et s'ils ne sont pas entraînés à découvrir cette "Présence", ils viendront gonfler un jour le contingent des âmes perdues.

Ecosystème spirituel

Par Le 29/03/2013

Thierry :Ce que je trouve un peu désolant, c’est que tous les jours, nous sommes des survivants, tous les jours, nous sommes dans cette situation de « miraculés », mais nous prenons tous ces jours qui défilent comme des évidences, comme des dus, des propriétés, des choses éternelles. C’est absurde. Tous les jours, nous sommes ces survivants et tous les jours, à chaque instant, cette vie en nous se doit d’être bénie, honorée, pleinement absorbée. Il faut vivre comme des affamés et non comme des repus apathiques ou des angoissés du lendemain. Demain n’existe que dans notre imagination, il n’a aucune réalité... Ne pas attendre cet instant de rupture dans notre endormissement mais rogner chaque instant, non pas seulement dans les actes, mais dans la dimension spirituelle.

Pierre : Je partage assez ces idées qui décrivent bien nos tendances. Je suis sensible aussi à ce côté pratique que vous proposez, empli de gratitude d’une part, et de décision pleine et entière de se mettre au travail d’autre part. Qu’entendez-vous par « rogner chaque instant, non pas seulement dans les actes, mais dans la dimension spirituelle » ?

Thierry : Henry David Thoreau disait qu’il s’agit de « vivre profondément et sucer toute la moelle de la vie ». Bien plus encore que de rogner l’os, il faut explorer jusqu’aux fibres qui constituent l’os, percevoir l’énergie qui crée la structure. C’est cela « l’Illumination ». Être capable d’expérimenter la réalité telle qu’elle est, sans interférence, sans distorsion, sans apport personnel, dans une complète acceptation, sans projection, sans peur, sans attente, sans espoir, c’est un état d’illumination. Cela revient à déposer ses charges, ses fardeaux, son passé et toutes les identifications qui s’y sont greffées. Il s’agit des fardeaux d’ordre mental. Ils peuvent bien entendu avoir des répercussions sur le physique. Cette conscience temporelle dont nous disposons peut se retourner contre notre plénitude. Elle installe une charge émotionnelle, majoritairement inconsciente. Pour entrer dans cette acceptation libératrice il est indispensable d’établir la liste de ces fardeaux, de les identifier et de prendre conscience qu’ils ne sont pas ce que nous sommes. Ils sont l’image que nous avons donnée de la vie mais ils ne sont pas la vie. Les pensées commentent la vie et si nous n’y prêtons pas attention, nous finissons par considérer que ce commentaire est la vie elle-même. La vie n’est rien d’autre que l’énergie qui vibre en chacun de nous. Elle ne doit pas être salie, alourdie, morcelée par cette vision temporelle à laquelle nous nous attachons. Les pensées que nous avons établies comme l’étendard de notre puissance est un mal qui nous ronge. L’égo y prend forme et se détache dès lors de la conscience de la vie. L’individu se couvre d’oripeaux comme autant de titres suprêmes. Ça n’est que souffrance et dans la reconnaissance que nous y puisons nous créons des murailles carcérales. L’illumination consiste à briser ce carcan. L’individu n’en a pas toujours la force, il manque de lucidité, d’observation, il est perdu dans le florilège d’imbrications sociales, familiales, amoureuses, professionnelles. Il se fie à son mental nourri inlassablement par les hordes de pensées. Survient alors, parfois, le drame. L’évènement qui fait voler en éclat les certitudes, les attachements, les conditionnements. La douleur physique se lie à la souffrance morale. Les repères sont abolis, les références sont bannies. L’individu sombre dans une détresse sans fond, il en appelle à l’aide, il cherche des solutions extérieures, condamne, maudit, répudie, nie, rejette, conspue, insulte le sort qui s’acharne sur lui alors qu’il est lui-même le bourreau, le virus, le mal incarné. Il a construit consciencieusement les murs de sa geôle et jure qu’il n’est pour rien. Dieu, lui-même, peut devenir l’ennemi juré alors qu’il avait jusque là été totalement ignoré. Tout est bon pour nourrir la révolte.

S’installe alors peu à peu l’épuisement. Le dégoût de tout devant tant de douleur. Ça n’est qu’une autre forme de pensée, une autre déviance, une résistance derrière laquelle se cache l’attente d’une délivrance, un espoir qui se tait, qui n’ose pas se dire. Une superstition qu’il ne faut pas dévoiler. La colère puis le dégoût, des alternances hallucinantes, des pensées qui s’entrechoquent, des rémissions suivies d’effondrements, rien ne change, aucune évolution spirituelle, juste le délabrement continu des citadelles. Cette impression désespérante, destructrice de tout perdre, de voir s’étendre jour après jour l’étendue des ruines.

Il ne reste que l’illumination. Elle est la seule issue. Car lorsqu’il ne reste rien de l’individu conditionné, lorsque tout a été ravagé jusqu’aux fondations, lorsque le mental n’est plus qu’un mourant qui implore la sentence, lorsque le corps n’a plus aucune résistance, qu’il goûte avec délectation quelques secondes d’absence, cette petite mort pendant laquelle les terminaisons nerveuses s’éteignent, comme par magie, comme si le cerveau lui-même n’en pouvait plus, c’est là que les pensées ne sont plus rien, que le silence intérieur dévoile des horizons ignorés.

Révélation. Illumination.

Je ne suis pas ma douleur, je ne suis rien de ce que je veux sauver. Je ne suis rien de ce que j’ai été.

Je suis la vie en moi. Je suis l’énergie, la beauté de l’ineffable.

Pierre : J’ai l’impression d’avoir déjà entrevu ce type de descente aux enfers …
Ce qui m’a permis de, finalement, surnager, est ce socle de valeurs éternelles, indissociables, tout en haut, du divin. Pour moi ce « rapport conscient au divin » a une grande importance dans une pratique quotidienne de valeurs humaines. Mais cette illumination, je l’ai ressentie plus comme un présent que comme le résultat d’un effort de ma part. Je me suis tournée dans la bonne direction certainement, sincèrement probablement, mais c’est tout. La suite, je l’ai reçue comme un cadeau. Même si je reste persuadée que ce petit effort, il fallait tout de même le faire.

Thierry : Pour ma part, le « choc », je l’ai reçue sans en être l’instigateur. C’est à une médium magnétiseuse que je dois une guérison, jugée comme « miraculeuse » par le corps médical. Trois nouvelles hernies discales (deux déjà opérées), paralysie totale de la jambe gauche, une opération envisagée mais qui comportait comme probabilité le fauteuil roulant. Je l’ai refusée. J’ai eu la « chance » alors de croiser la route d’Hélène. Une séance de quatre heures, un « au-delà » dont j’ignorais l’existence, la rupture totale de toute résistance. Trois mois après je reprenais le ski et la haute montagne. Une incompréhension absolue et puis un long cheminement intérieur qui m’a mené vers cette absorption complète de la Vie, non pas d’un point de vue intellectuel mais dans un domaine spirituel, c’est à dire à mon sens, une compréhension qui va bien au-delà du mental. Le « rapport conscient au Divin » que vous évoquez.

Pierre : Expérience intéressante qui me fait réfléchir un peu plus à cette idée de causalité, qui me travaille … Quand il s’agit de guérison inexpliquée, ou de guérison explicable d’ailleurs, quels sont les chemins causaux qui ont été empruntés et, si on remonte ces causes, de cause en cause, dans quelle mesure l’impact d’une « cause des causes » s’est révélé déterminant de manière directe ?

Thierry : Oui, c’est un exercice que je trouve passionnant, remonter la trame de la causalité ! Dans un but de compréhension, de ce qui nous entoure, comme de nous-mêmes.
Dans un but d’accomplissement, en mettant en œuvre les causes appropriées pour les effets recherchés.

Pierre : Par rapport à une cause des causes et à son impact plus ou moins direct dans notre vie de tous les jours : je ne pense pas que Dieu, ou une Source, le divin, ou autre appellation de cette entité qui serait une Cause Première, agisse directement dans la chute d’un objet qu’on lâche et qui tombe et se brise… En revanche nous sommes dans le réseau de cette trame causale qui fonctionne très bien, avec ses lois, et tous les jours nous l’expérimentons dans tous les domaines de notre vie … Cette trame causale pourrait être en elle-même le fruit de cette cause initiale, qui la permet, la pense, la perpétue et la maintient en place. Histoire de causalités primaire et secondaire, ou de Cause Première et de causes secondaires …

Thierry : Pour ma part, j’ai écrit, écrit, écrit pendant des mois afin d’essayer d’éclairer ce cheminement et de remonter à « la » cause initiale. Le problème, ou la nécessité, c’est qu’il a fallu que je sépare ce que mon mental apportait comme réponse (et qui en soi n’en est pas une) et essayer d’envisager ou d’identifier ce que mon âme avait choisi comme chemin. Prajnanpad disait que le mental créait une multitude de problèmes et s’efforçait ensuite de les résoudre. Juste un fonctionnement qui lui donne un rôle adoré, même s’il s’agit d’une accumulation de tourments jusqu’à la destruction. Il s’agit pour lui de rester le Maître. Mais il est l’ouvrier et pas l’architecte. Et il est très rapidement dépassé par les actes anarchiques qu’il occasionne. Il faut le faire taire tout en usant de sa maîtrise dans le domaine du langage. Il faut se « dé-penser ». C’est là que l’activité physique dans l’effort long est un épurateur formidable. Ça n’est pas la performance qui importe mais l’ouverture spirituelle que l’effort long procure.

La vie, prioritairement, ne se commente pas, elle s’éprouve.

Et c’est dans cette mise au silence du mental que la lucidité s’éveille.
La connaissance de soi consiste à se libérer du connu, comme le disait Krishnamurti. Le mental est cet espace connu dans lequel nous errons. Je vois dans l’expression de Krishnamurti la nécessité d’affronter « une pulsion de mort » qui consiste à survivre dans les conditionnements auxquels nous nous sommes identifiés. Celui-là est « mort » qui n’existe que dans l’hébétude et la futilité. « La pulsion de vie » impose au contraire de s’extraire de cette routine érigée en réussite parce qu’elle annihile en les analysant les inquiétudes et les tourments. Bien entendu, on ne voit souvent l’étreinte consciente des traumatismes que comme une auto flagellation, un goût pervers pour la souffrance, une exacerbation narcissique de l’égo qui se complait dans le malheur ressassé. S’il ne s’agit effectivement que d’une exploitation malsaine du statut de victime afin d’amener vers soi la compassion, la plainte et l’identification à ce rôle adoré, il n’y a dans cette dérive qu’un enfoncement néfaste dans le bourbier des douleurs irrésolues. La pulsion de vie n’est pas cela. Elle demande à explorer l’inconnu en nous, cet inconnu qui nous terrorise et que nous ne voulons pas affronter parce qu’il porte tous les stigmates des coups reçus, les souffrances enkystées, les malheurs fossilisés. En nous accrochant désespérément à nos habitudes, à nos croyances, à nos chimères, nos sempiternelles répétitions, en vissant nos yeux aux veilleuses qui repoussent les noirceurs, nous restons figés dans la pulsion de mort. Rien n’est possible et nous irons ainsi jusqu’à la mort réelle. Hallucinés de certitudes et de mensonges maintenus. Bien sûr que l’existence nous aura paru aussi douce que possible, tant que nous serons parvenus à résister aux assauts de l’inconscient. Encore faudra-t-il que notre enveloppe corporelle parvienne à échapper aux somatisations de toutes sortes…Ça n’est pas gagné…Cette pulsion de mort n’est par conséquent qu’une errance enluminée. Il n’y a aucun éveil mais un cinéma hollywoodien. C’est le mental le metteur en scène. Mais il a une vision étriquée de la pièce.

C’est le chaos des étoiles qui créé la splendeur de l’Univers. La pulsion de vie qui détruit les dogmes personnifiés nous pousse vers le chaos en nous-mêmes. C’est un chemin de clarté et une épreuve. Il ne s’agit pas de dolorisme mais une quête de lucidité. Rien n’empêchera d’admirer le cosmos dans les nuits calmes. Refuser la pulsion de mort, celle qui maintient l’individu dans le carcan de ses traumatismes, par peur, par déni, par accoutumance, c’est refuser de se nourrir de l’élan vital qui veut que la vie soit une évolution verticale et non l’extension horizontale de l’individu. De toute façon, il suffit de regarder autour de nous, nos proches, quelques connaissances, pour réaliser que si ce travail n’est pas entamé, consciemment, maintenu, préservé, encouragé, les dégâts collatéraux finissent la plupart du temps par jaillir comme si l’âme étouffée gangrenait l’enveloppe qui la porte. Je l’ai vécu. J’en suis sorti. La médecine ne l’explique pas. Nous sommes très nombreux dans ce cas. Bien plus que ce que la pudeur ou la peur de la moquerie laissent filtrer… La connaissance de soi peut se présenter comme une tentative de l’individu à ramener l’inconscient à la conscience ou à ouvrir le conscient à l’inconscient. De nombreuses pratiques sont envisageables. L’écriture m’a servi de support. La haute montagne est un écrin.
Ça n’était donc plus « LA » cause qui m’importait mais l’intention qui s’y trouve.
Lorsque j’ai faim, je sais que la cause de cette sensation est la dissolution aboutie des éléments nutritifs dans mon organisme. Il faut donc que j’apporte de nouveaux éléments.

Mais c’est l’intention qui importe. Continuer à fonctionner organiquement.

Dans le domaine spirituel, les tourments du mental ont une cause. Mais l’essentiel du travail associé à la résolution de cette énigme n’est pas d’identifier simplement ces causes mais de comprendre l’intention de l’âme derrière tout ce fatras. Où doit-elle aller ? Quel est son chemin de vie ? Et ça n’est pas le mental qui peut répondre à cette interrogation. Il n’est pas l’architecte.

Pierre : Concernant l’idée de la causalité, pour moi la recherche d’une cause n’est effectivement pas un but en soi. Elle doit s’intégrer de manière naturelle dans une démarche de médecine de l’âme. L’analogie avec la médecine du corps fonctionne très bien. On ne fait pas des découvertes sur les causes des maladies, juste pour les découvrir, l’idée est de comprendre pour mieux cerner les conditions d’une bonne santé comme celles de l’émergence de telles maladies, et dans ce dernier cas pour les traiter. Je vous rejoins assez quand vous dites : « Mais l’essentiel du travail associé à la résolution de cette énigme n’est pas d’identifier simplement ces causes mais de comprendre l’intention de l’âme derrière tout ce fatras » : l’identification d’une cause n’a pas de valeur en soi si c’est juste pour cocher une case et l’archiver. Il faut que ce soit suivi d’une décision qui traite justement la cause. Ou qui utilise cette compréhension d’une relation cause-effet pour un autre traitement. Je pense en revanche que l’identification d’une cause ne se fait pas « comme ça » mais qu’elle est le fruit d’un travail de connaissance sur soi acharné. D’une démarche de recherche et d’identification des dysfonctionnements voire des maladies de notre âme.
« Où doit-elle aller ? Quel est son chemin de vie ? Et ça n’est pas le mental qui peut répondre à cette interrogation. Il n’est pas l’architecte. » : Je vous rejoins, toute cette démarche reste indissociable d’une idée précise de la finalité de notre création.

 

Le théorème du singe

Par Le 27/03/2013

Une vingtaine de chimpanzés est isolée dans une pièce où est accrochée au plafond une banane, et seule une échelle permet d'y accéder. La pièce est également dotée d'un système qui permet de faire couler de l'eau glacée dans la chambre dès qu'un singe tente d'escalader l'échelle.

Rapidement, les chimpanzés apprennent qu'ils ne doivent pas escalader l'échelle. Le système d'aspersion d'eau glacée est ensuite rendu inactif, mais les chimpanzés conservent l'expérience acquise et ne tentent pas d'approcher de l'échelle.

Un des singes est remplacé par un nouveau. Lorsque ce dernier tente d'attraper la banane en gravissant l'échelle, les autres singes l'agressent violemment et le repoussent. Lorsqu'un second chimpanzé est remplacé, lui aussi se fait agresser en tentant d'escalader l'échelle, y compris par le premier singe remplaçant.

L'expérience est poursuivie jusqu'à ce que la totalité des premiers chimpanzés qui avaient effectivement eu à subir les douches froides soient tous remplacés. Pourtant, les singes ne tentent plus d'escalader l'échelle pour atteindre la banane. Et si l'un d'entre eux s'y essaye néanmoins, il est puni par les autres, sans savoir pourquoi cela est interdit et en n'ayant jamais subi de douche glacée.


 Je pensais à ça tout à l'heure, à vélo.

"L'impuissance apprise" est dans la même veine...

L'impuissance apprise (impuissance acquise ou résignation acquise) est un terme désignant une condition dans laquelle un individu ou un animal a fait l'expérience d'un comportement rapproché du désespoir, du renoncement et de la dépression1.

L'impuissance apprise a été proposée en 1975 par Martin Seligman, professeur de psychologie expérimentale sous le terme de théorie de l'impuissance apprise et a été, par la suite, reformulée avec l'aide d'Abraham et de Teasdale en 1978 sous le terme d' « attribution et impuissance apprise »2. Cette théorie a finalement été révisée et complétée par Abramson, Metalsky et Alloy, en 1989, sous le terme de « théorie de manque d'espoir ou de désespoir »2.



Définition

Il s'agit d'un état psychologique, résultat d'un apprentissage dans lequel le sujet fait l'expérience de son absence de contrôle sur les évènements survenant dans son environnement (peu importe la valence positive ou négative de l'évènement). Cette expérience, tendrait à l'adoption par le sujet, animal ou humain, d'une attitude résignée ou passive. Cette impuissance est « apprise » car elle se généralise même aux classes de situations dans lesquelles l'action du sujet aurait pu être efficace.

Expérimentations

Seligman a travaillé à partir du modèle du conditionnement opérant de Skinner. Il réinterprète ces résultats expérimentaux en introduisant la probabilité perçue par le sujet que son comportement entraîne un renforcement positif.

Dans la 1re partie de l'expérimentation de Steve Maier, trois groupes de chiens sont attachés à un harnais. Dans le premier groupe, les chiens sont simplement attachés à leur harnais durant une courte période et ensuite libérés. Les groupes 2 et 3 restent attachés. Le groupe 2 subit intentionnellement un choc électrique, que les chiens peuvent arrêter en pressant un levier. Chaque chien du groupe 3 est attaché en parallèle à un chien du groupe 2, subissant un choc de la même intensité et de la même durée, mais ceux du groupe 3 n'ont pas la possibilité d'arrêter le choc. Le seul moyen pour un chien du groupe 3 d'échapper au choc est qu'un chien du groupe 2 actionne son levier. Les chiens du groupe 3 ne peuvent donc pas agir par eux-même pour échapper au choc. Au bout du compte, les chiens des groupes 1 et 2 se sont rétablis rapidement de leur expérience, tandis que les chiens du groupe 3 ont appris à être impuissants et ont montré des symptômes similaires à la dépression chronique.

Dans la 2e partie de Seligman et Maier, ces trois groupes de chiens ont été mis dans un nouveau dispositif avec un petit muret qu'il suffit de sauter pour éviter le choc. Pour une très grande partie du parcours, les chiens du groupe 3, qui avaient précédemment appris que rien ne pouvait arrêter les chocs, restaient passivement immobiles et gémissaient. Bien qu'ils aient pu s'échapper facilement des chocs, les chiens n'ont pas essayé.

Ainsi lorsqu'un animal est soumis à des « stimulations nociceptives inévitables, celui-ci renonce à tout comportement d'évitement [il se résigne à] l'immobilité. Ce comportement persiste même lorsque les stimulations nociceptives sont évitables. »3. Toutefois si l'expérimentateur intervient auprès des chiens devenus apathiques pour les tirer lors de l'envoi du choc électrique de l'autre côté du muret, il sort de cet état d'impuissance apprise.

Seligman en tire quelques conclusions : le traumatisme réduit la motivation à répondre, les expériences traumatiques interdiraient l'apprentissage de nouvelles réponses. Cet état serait un des facteurs de la dépression et/ ou de l'anxiété.

Impacts

Peu importe leurs origines, les individus faisant l'expérience d'événements dits incontrôlables souffrent de problèmes émotionnels, d'un comportement agressif, de troubles physiologiques et ont du mal à résoudre leurs problèmes4,5. Ces expériences d'impuissance peuvent s'associer à une cognition faible, passive ou incontrôlables chez les individus, menaçant ainsi leur santé mentale et physique.

Santé physique

L'impuissance acquise peut contribuer à une faible santé suite à l'image que se donne les individus sur eux-mêmes. Cette dégradation de la santé peut inclure une négligence nutritionnelle, du sport et des traitements médicaux car les individus croient qu'ils n'ont aucune possibilité de changer. Plus les individus perçoivent des événements incontrôlables et imprévisible, plus le stress est intense, et moins l'espérance de changer quelque chose à leur vie peut être perçue6,7.

Les jeunes adultes et adultes moyennement âgés avec un comportement pessimiste font le plus souvent l'expérience d'une dépression8. Les individus souffrant d'une attitude pessimiste peinent à résoudre leurs problèmes, souffrent d'une faible restructuration cognitive et démontrent une faible satisfaction au travail et durant leur relation interpersonnelle6,9. Ces individus possèdent également un système immunitaire affaibli, engendrant des vulnérabilités mineures (ex., fièvre) et des maladies majeures (ex., crises cardiaques, cancers), mais ils ont également du mal à recouvrer de leurs problèmes de santé10.

Santé psychologique

L'impuissance acquise peut également causer des problèmes de motivation.

"L'enseignement des stratégies aux sujets en difficulté scolaire a fait apparaître que certains ne percevaient pas l'utilité des procédures car ils ne concevaient pas que leur succès ou leur échec pût être dû à leur propre effort (cf. Folds, Footo, Guttentag & Ornstein, 1990 ; Palmer & Goetz, 1988) ;ce que Charlier et Lautrey (1992) traduisent par «sentiment acquis d'impuissance" (à partir de la notion introduite par Seligman, 1975). Plusieurs travaux ont confirmé l’impact de ce que l'on dénomme les « attributions internes vs externes ».(Revue Française de Pédagogie, n° 106, janvier-février-mars 1994 p.96-97) Les individus ayant fait l'expérience d'échecs dans leur antécédent se disent à tort qu'ils ne peuvent améliorer leurs performances11. Les enfants souffrant d'impuissance acquise échouent durant leur scolarité, et sont beaucoup moins motivés que les autres. Des études ont démontré que les individus seraient plus motivés à agir seulement si une récompense peut être obtenue par la suite4.

Impact social

La maltraitance sur mineur par négligence peut être une manifestation de l'impuissance acquise : lorsque les parents pensent être incapables d'arrêter de faire pleurer leur enfant, ils abandonnent toute action le concernant12.

D'autres exemples d'impuissance apprise dans les évènements sociaux impliquent la solitude et la timidité. Les individus extrêmement timides, passifs, anxieux et dépressifs peuvent souffrir d'impuissance et de situations sociales déplaisantes pour eux. Cependant, Gotlib et Beatty (1985) découvrent que les individus citant l'impuissance dans les situations sociales sont négativement perçus. L'âge, comme troisième exemple, implique l'impuissance acquise du fait que les seniors ne peuvent contrôler le fait de perdre leurs amis, membres de famille, leur travail et revenus, la vieillesse, la faiblesse, etc13.

Les difficultés sociales suite à une impuissance apprise semblent inévitables ; cependant, l'effet s'estompe avec le temps14. Néanmoins, l'impuissance apprise peut être minimisée à l'aide d'une thérapie comportementale. A l'aide de leur expérience positive, les personnes peuvent aussi faire face à des situations, qui leur semblaient incontrôlables15.


Si on étend cette attitude au groupe humain, il me semble que cet état est très fréquent.

La vie familiale va jouer un rôle considérable.

L'école, pour sa part, est un des lieux d'apprentissage les plus bénéfiques ou dangereux qui soient, selon que les enfants rencontreront des enseignants bienveillants ou humiliants.

La suite de leur parcours de vie sera immanquablement alourdie par l'expérience ou bien celle-ci servira de tremplin.

TOUS les enseignants devraient en être conscients.

TOUS les enfants devraient en être informés, tous les enfants devraient être portés à analyser ce parcours de vie, dès qu'ils en ont le potentiel. Ce retour sur soi qui permet de comprendre au lieu de seulement subir.

Le Sens du Sacré (4)

Par Le 24/03/2013

L’esprit n’est pas le centre de l’intelligence. L’être humain ne se limite pas à un corps et une âme.

Cette conception est le prolongement des visions « intuitives » de Descartes. Son doute radical l’amène à la certitude d’être constitué d’un corps matériel, observable et divisible et d’une âme consciente d’elle-même, indivisible et immatérielle. Cette vision étriquée de l’homme fait de son corps la partie physiologique de l’individu et de l’âme ses qualités spirituelles. Corps et âme sont séparés mais l’étude du corps ouvre la voie à l’âme.

L’idée de perfection qu’il attribue à Dieu prend la forme de l’Esprit mais elle reste propre à Dieu.

L’intuition…Je vois dans cet éclair de « lucidité déraisonnée » la porte vers l’Esprit. Tout ce qui n’entre pas dans le domaine du visible, ni même dans celui du reproductible, du quantifiable, de l’analysable. L’être humain est tripartite. Son « Dieu » peut correspondre à l’énergie vitale animant l’ensemble corps/âme, les liant, les imbriquant, les nourrissant.

L’amalgame entre l’âme et l’esprit est un raccourci dualiste et cartésien. Descartes finira même par associer la pensée à l’Esprit : » Je ne considère pas l’esprit comme une partie de l’âme mais comme cette âme toute entière qui pense. »

Cet affadissement de l’esprit est un désastre qui nous a privés de la part intuitive qui nous rattachait à la Nature. Car c’est elle qui détient la voie d’accès à l’esprit.

Le Sens du Sacré. J’y reviens immanquablement.

La principale conséquence du dualisme cartésien est une mondialisation de la fragmentation entre l’homme et le monde.

Cette fragmentation nourrit la réalité mais elle n’est pas le réel.

La réalité correspond à l’émergence et au développement d’un système de représentation du vivant.

Le réel est au-dessus puisqu’il s’établit dans une recherche spirituelle dans laquelle l’Esprit est le courant fondateur de l’existence.

L’âme est l’entité intérieure qui a la possibilité de se « tourner » vers l’Esprit, de s’en illuminer 

La dimension spirituelle est quasiment inexistante et notre éducation tout comme notre enseignement en sont responsables. L’éducation est dans une large part une simple et unique reproduction des mouvements de pensées qui animent le monde moderne. L’errance, le rejet, l’abattement, la détresse, la compétition et ses effets dévastateurs, une course à l’ego, une individualisation outrancière, le « moi je » comme étendard… Et cette effroyable rupture entre la Nature et la dimension contemplative et sereine qu’elle procure.

Combien d’enfants vont marcher dans les bois ? Combien d’enfants construisent encore des cabanes, suivent une trace d’animaux, écoutent le vent dans les arbres, combien d’enfants parviennent à préserver en eux la magie du monde et ce sentiment ineffable d’en faire partie ?

A quoi les adolescents se réfèrent-ils ? Quels sont leurs modèles humains ? Quels sont leurs projets ?

Henri David Thoreau, qui le connaît encore chez les jeunes ? Qui va le leur faire découvrir ? Qui osera encore défendre sa vision de l’Homme ?

Qu’est devenu le Sens du Sacré ? Vers quoi ce Sacré a-t-il été détourné ?  

Sans même essayer d’identifier tous les phénomènes qui se sont imposés à nous, que nous avons laissés s’étendre comme s’ils allaient pouvoir répondre aux questions existentielles, sans même chercher à remonter à la source, le simple regard sur l’état des lieux est déjà absolument indispensable, vital même.

Ensuite, nous pourrons tenter de tracer une autre voie.

Mais qui en a réellement envie ?

Le Sens du Sacré (3)

Par Le 18/03/2013

 

Le psychiatre R.D. Laing pense que ce sont nos conditionnements sociaux et les mémoires psychiques et psycho-génétiques qui sont la cause de notre division intérieure et de notre souffrance.

« Les êtres humains semblent avoir une capacité presque illimitée de se duper eux-mêmes et de prendre leurs propres mensonges pour la vérité. Par cette mystification, nous accomplissons et consolidons notre adaptation, notre socialisation mais le résultat de cette adaptation à notre société est que, ayant été abusés et nous étant abusés nous-mêmes, nous avons en même temps été enfermés dans l’illusion que nous sommes des « moi » séparés. Ayant à la fois perdu notre vraie personnalité et acquis l’illusion que nous sommes des egos autonomes, on attend de nous que nous nous pliions aux contraintes extérieures et ce dans une mesure presque incroyable. Le corps, l’esprit et l’âme déchirés par des contradictions intérieures, écartelé en tous sens, l’homme est coupé à la fois de son esprit et de son corps. Ce n’est plus qu’une créature à demi démente dans un monde qui l’est tout à fait. »

C’est pour cela que je cherche à retrouver le sens du Sacré. Quelle est la part en moi qui ne soit pas issue de cette ingérence environnementale ? Quelle est l’entité qui a grandi hors de toutes influences ? Est-ce que c’est possible ? Quelle est sinon la part qui n’a pas été souillée, où est le cœur, la source, l’entité originelle ?

C’est dans l’enfance que se trouve le Sacré. C’est là que le germe a goûté à la lumière ou aux noirceurs, c’est là que la sève s’est chargée de toxines ou a su rester limpide.

Je sais que ce rapport que j’entretenais avec la Nature a constitué le ciment entre mon corps, mon âme et l’esprit.

L'âme fait partie intégrante du corps mais elle est aussi le lieu de l'esprit... Le mot âme vient du latin "anima" qui signifie le principe pensant mais surtout "animer". L'âme est ce qui anime le corps et ce qui pense en nous-mêmes.

L'âme, c'est aussi la "psukhê" grecque signifiant l'idée d'un miroir pivotant permettant de se regarder dans toutes les directions et de s'observer complètement.

Elle est à la fois le lieu de la pensée, de l'animation du corps, mais aussi le lieu d'où l'on peut apercevoir, si on "oriente" le miroir, la lumière de l'esprit...

L'âme est donc l'entité servant de point de jonction entre le corps et l'esprit, pouvant éclairer à la fois l'un et l'autre.

L'esprit peut être compris dans son sens latin "spiritus" qui signifie souffle. Il est ce qui donne la vie à l'âme et donc au corps, le souffle de vie qui, lorsqu'il quitte le corps, fait que l'homme meurt. L'esprit est ce qui rattache l'homme à quelque chose de plus "haut" en l'homme et non au-dessus de lui. 

J’ai vécu mon enfance dans une proximité constante avec la Nature. J’y entendais l’esprit, sans le savoir, sans en avoir conscience, je l’entendais au plus profond, je le percevais, j’ai toujours été fasciné par cette énergie en moi, cette force immense qui n’apparaissait que dans certaines situations. Des défis physiques que je ne comprenais pas à l’époque. Tout ça relevait d’un désir d’exister au regard des autres, de mes parents, des autres individus de mon âge, des adultes avec lesquels je faisais du vélo, avec lesquels je grimpais…J’étais la « mascotte » et je m’en glorifiais.

J’étais très loin de comprendre l’essentiel.

Mais je sais que toutes ces expériences ont contribué à découvrir peu à peu cette dimension existentielle. Je n’ai rien appris auprès de la plupart de mes semblables. D’autres ont eu un rôle considérable et je les bénis. Monsieur Leroux, Monsieur Navellou et Monsieur Quéré, trois instituteurs, du CE2 au CM2. Une chance extraordinaire pour l’époque. Le métier était majoritairement occupé par des femmes. Moi, j’avais besoin de « pères ».

Je me souviens d’un été où mon père m’a demandé si j’étais capable d’utiliser mon matériel d’escalade pour aller tailler le haut des arbres du jardin. J’avais quatorze ans.

J’ai tout mis en bas dans le week-end. Je me souviens de son regard. Il était fier de moi.

J’avais besoin de cet amour. Lui-même ne l’avait pas connu. Un père violent, alcoolique et qui a abandonné sa famille.

Je ne lui ai jamais rien reproché. Il faisait comme il pouvait.

Mes trois instituteurs ont donc tenu une place immense. Cette bienveillance, cette patience, l’humour, le rire, la tendresse pour leurs élèves et cette rigueur qui nous tiraient vers le haut. Vers Là-Haut…

Je savais à la fin de mon CM2 que je serai instituteur.

Monsieur Pichon, Madame Daéron, Monsieur Roux, Madame Sotirakis, Monsieur Ollier. Des professeurs de collège ou de lycée.

L’importance considérable de cette partie de notre vie. Un peu de chance ou un désastre interminable. Nous en sortons tous marqués, soit par le dégout, soit par le bonheur.

J’ai eu des bonheurs.

Monsieur Kernaïs, prof de math qui me détestait autant que je détestais ses cours. Monsieur Le Goff, prof de math que j’adorais autant que ses cours. La matière n’a rien à voir avec ce qui se passe dans une classe. Il suffit que le professeur voit dans sa mission l’accès au Sacré. L’enseignement est sacré. Certains le savent, d’autres le découvriront, certains partiront à la retraite sans avoir jamais rien compris et en ayant passé leur carrière à vouloir enseigner…

On ne peut pas apprendre une matière, à qui que ce soit, tant qu’on ne se connaît pas soi-même. Tant qu’on n’essaie pas au moins de s’approcher de la source, de ressentir le Sacré... Aucun diplôme ne donnera le mode d’emploi.

J’ai connu quelques personnes en dehors du milieu scolaire. François, ancien Poilu, qui vivait au fond des bois, dans une petite maison que la mairie lui avait octroyée. Ils étaient partis à cinq camarades. Lui seul était revenu. Il vivait seul avec les morts à ses côtés. Il m’a appris à reconnaître les oiseaux, à sentir la pluie qui arrive, à marcher en silence sur des feuilles sèches, à construire des cabanes, à sculpter un morceau de bois, il m’a appris à aimer les arbres.

Luc, le moniteur de ski de fond à Mouthe.

Jean-Paul, le guide du Mont-Blanc.

Charlotte, l’infirmière de nuit qui m’aidait à tenir auprès de mon frère, à l’hôpital. La première fois que je ressentais du désir pour une femme. Elle ne l’a jamais su. J’aurais aimé poser ma tête contre sa poitrine, rien d’autre. Un refuge.

Denis, le compagnon de cordée. On grimpait à Pen-Hir ensemble. On a grimpé ensemble dans les Alpes. Il a disparu de ma vie le jour où j’ai rencontré Nathalie. Peut-être qu’il m’aimait. Je ne sais pas. Peut-être aussi, tout simplement, qu’il a compris que je ne serais plus disponible, que ma vie prenait une autre voie. Je n’étais plus « intéressant. »

Il a été mon dernier ami.

L’amitié est Sacrée.      

L’Amour est le Sacre suprême.

L’Amour de la Vie est l’Amour suprême.

C’est à l’hôpital que je l’ai découvert. Mais je l’ai compris bien plus tard. La Mort est la dernière chance, la dernière possibilité de briser le carcan de l’ego, l’opportunité de basculer dans cette dimension intérieure qui contient l’essentiel. « Quant tu te lèves le matin, remercie pour le bonheur de vivre. »  Tecumseh.

C’est effrayant de devoir attendre d’être confronté à la Mort pour entamer cette bénédiction.

Sans doute faut-il avoir ressenti cette Vie autrement que par les cinq sens ou à travers la raison. Ces perceptions-là sont insuffisantes et cette compréhension-là n’est que le mental qui se glorifie de son pouvoir…

La Vie n’est pas là ou alors ça reviendrait à se contenter de regarder le rideau qui cache la scène.

Il faut tout arracher. Et c’est un effort incommensurable parce que les conditionnements sont là. La boucle est bouclée. Personne ne nous a appris à saisir la Vie. Nous errons seulement dans nos existences. C’est de ça dont il faut s’extraire. S’arracher à la boue de « l’habitus » et entrer dans le Sacré.

Le Sens du Sacré (2)

Par Le 15/03/2013

J'avais dix-sept ans. Camping des Bossons, vallée de Chamonix. Seul dans ma petite tente.

Mes parents m'avaient déposé et étaient repartis. Ma mère ne supportait pas l'oppression des montagnes. Ils m'avaient laissé assez d'argent pour tenir trois semaines et payer un guide pour l'ascension du Mont-Blanc. J'avais demandé au gérant du camping de garder l'enveloppe contenant l'argent.

J'ai regardé le coucher du soleil sur les aiguilles de Chamonix, sur le Mont-blanc. J'ai cherché les voies aux jumelles, les passages à franchir, je me suis imaginé là-haut. 

Trois ans que j'attendais cet instant. Trois ans que je m'entraînais à escalader les falaises de Bretagne, à courir, pédaler, nager, former mon corps aux épreuves les plus dures. J'avais lu tout ce qui a été écrit sur l'histoire de l'alpinisme. Les Bonatti, Desmaison, Terray, Livanos, Cassin... Je les admirais. Je connaissais l'histoire de toutes les grandes faces. Les drames, les exploits, les miracles. 

Avant que mes parents ne me laissent, on était passé à la maison des guides et j'avais rencontré Jean-Paul Balmat, un Grand Guide, Première ascension du Mont Maudit par la face nord. Je le savais, je n'ai rien dit.

Il m'avait demandé ce que je savais faire, quel niveau j'avais en escalade. On avait mis au point une liste de courses destinées à me préparer à l'ascension du Mont-Blanc. J'avais été frappé par la force qui émanait de cet homme, par sa sérénité, la douceur de sa voix, la fluidité de ses gestes. 

J'avais peu dormi. L'impatience. Je l'avais retrouvé à la télécabine de la Flégère. Première benne, cinq heures trente du matin. J'étais allé à pied jusque-là, avec mon sac sur le dos. Une énergie folle qui m'enflammait. J'étais déjà là-haut. Là-Haut. Deux mots qui allaient devenir la ligne continue de ma vie.

"On va faire la Chapelle de la Glière".

Rien d'autre. Il était aussi silencieux que moi. Je me suis calé dans ses pas. J'étais surpris par la régularité avec laquelle il progressait, cette impression qu'il ne se heurtait à aucun obstacle, que la pente n'existait pas. J'ai mis des années à savoir marcher comme lui.

Trois cents mètres d'escalade.

"Tu te débrouilles bien."

Rien d'autre. On était assis au sommet.

"Demain, on fait plus difficile. Avec une approche sur une pente de neige. On mettra les crampons. 

-Je n'ai jamais marché avec des crampons.

-Tu apprendras."

On s'est retrouvé comme ça quatre jours de suite. Rien ne m'arrêtait. Je ne demandais qu'à apprendre, j'imitais chacun de ses gestes, je l'observais avec une attention constante, j'écoutais chacun de ses conseils.

"C'est bien avec toi, pas besoin de parler. Tu sais regarder."

On était assis au sommet de l'Aiguille de l'M. On regardait l'enfilade de sommets, les Grandes Jorasses qui se dressaient comme une étrave de navire au-dessus de la mer de glace. L'Aiguille Verte, le Moine, Le Grépon.

"Tu connais bien la vallée dis donc pour quelqu'un qui n'y a jamais mis les pieds.

-Trois ans que j'apprends les cartes par coeur, les altitudes, les voies, les histoires. Je peux vous donner toutes les dates des premières, les noms des alpinistes, les noms des voies.

-C'est bien, mon gars, tu seras un alpiniste. Tu as ça en toi."

Je n'ai jamais oublié cette phrase.

J'aurais voulu que mon père l'entende...Une douleur tenace. Il ne m'avait pas vu grandir, il n'avait pas vu l'homme qui pointait sur la route. 

Je m'étais occupé de mon frère à l'hôpital, avec une rage que mes parents n'auraient jamais imaginée. Un défi pour que leurs regards sur moi changent. J'ai mis longtemps à admettre que ça n'était pas vraiment pour mon frère. Je cherchais leur reconnaissance. J'avais accompagné mon frère dans sa rééducation, c'est avec moi qu'il avait repris le vélo. Il pesait quarante-sept kilos quand il était sorti de l'hôpital. Pour un mètre quatre-vingt dix-sept. Un si long chemin.

Première sortie. Le cuissard flottait sur ses cuisses. Les premiers coups de pédale, la cheville bloquée qui brûlait.

Je m'étais mis devant pour lui couper le vent. Des regards attentifs pour m’assurer qu’il suivait. On était allé voir la mer. Des sourires, une bouffée de bonheur, des larmes retenues. Mon grand frère devant moi, debout sur le sable, face aux vagues, mon grand frère, vivant, un revenant, l’envie de crier aux passants.

« Si vous saviez d’où il vient ! Regardez ! Il a vaincu la Mort ! Regardez ! Il l’a fait ! C’est mon frère ! »

 Les jambes molles, les larmes dans la gorge.

« Il a vaincu la Mort ! »

 Ça n’était qu’un répit. 

Et puis, je l'avais entraîné dans les falaises, il avait appris l'escalade. Mais cette cheville bloquée limitait ses déplacements et les douleurs se lisaient sur son visage. il ne serait pas le second de cordée dont j'avais besoin pour gravir les sommets des Alpes. Je savais qu'un jour, je le quitterai.

Je n'aurais jamais imaginé que c'est la mort qui s'en chargerait.

Le Mont-Blanc. Premier jour, la montée au refuge du Goûter. Un pilier interminable sur lequel on avait doublé plusieurs cordées. Le soir, au refuge, j'avais écouté les discussions, j'avais observé tous ces visages, certains avaient la peau tannée, les Anciens. J'écoutais, j'écoutais.

"Tu n'es pas un bavard, toi. J'étais comme toi, à ton âge. Pour apprendre, il vaut mieux se taire. Quand on parle, on n'écoute pas. "

Je n'ai rien oublié. Il avait eu un regard affectueux.

Pendant la nuit, je m'étais souvenu de ce moniteur de ski de fond. Mouthe, petit village glacial dans le Jura. Mes parents m'avaient offert une semaine de ski de fond. Un voyage organisé avec le Foyer léo Lagrange de Quimper. Voyage en car.

Je tournais sans arrêt, après le repas du soir, je reprenais mes skis et je skiais, je skiais, ma lampe frontale traçait un chemin étroit sur le tapis des cristaux. La mélodie de mes souffles dans le silence, le froid qui givrait ma bave aux lèvres.

Le moniteur avait une barbe de bûcheron canadien. Une force de la nature, des mains aussi larges que des pieds, des cuisses comme des troncs d'arbres. J'avais vite appris. Ca l'amusait de voir l'énergie que je dépensais pour le suivre. Déjà, cette fluidité dans les gestes, celle des guides, celle qui n'appartient qu'à ceux qui ne luttent pas pour avancer. J'étais fasciné. 

Les adolescents avec qui j'avais fait le voyage passaient leurs nuits à coucher d'une chambre à l'autre, baisodrome continuel et gueule de bois au matin. Je les ignorais.

Un matin, on avait eu une tempête dantesque, la neige qui tombait à l'horizontal dans un vent à décorner les vaches. Le moniteur m'avait proposé une sortie en raquettes. Inoubliable, un bonheur à pleurer, juste moi dans ses traces, de la neige jusqu'aux genoux, un cheminement sous les arbres qui vacillaient sous les bourrasques, des avalanches continuelles qui tombaient des frondaisons, pas une âme dehors. Le paradis sur terre.

Refuge du Goûter. Lever à minuit. Se forcer à avaler un petit-déjeuner, shabiller, trier le matériel, serrer les crampons, allumer la lampe frontale et sortir dans la nuit. Le Mont-Blanc. Dans cinq heures, six peut-être. Et peut-être pas du tout. Le guide décidera et je l'écouterai.

Sur les pentes s'alignaient déjà une ribambelle de lampes, flux dérisoires dans l'immensité de la nuit, le craquement de la neige givrée, des voix qui s'appelaient. Se rassurer en échangeant son euphorie et cacher les inquiétudes. Pas un souffle d'air, un plafond d'étoiles comme des spectateurs curieux. J'ai emboîté le pas de mon guide et je suis entré dans son rythme. Ne pas penser, ne pas se projeter plus loin que le pas à faire, ne pas laisser l'impatience consommer l'énergie, rester appliqué dans l'instant.

 Je n'avais pas conscience de cet état de plénitude, de cet apprentissage de l'instant Sacré. Je n'avais pas conscience de grand-chose de toute façon, à cette époque. Je découvrais, j'explorais, je m'enflammais.

  L'analyse viendrait beaucoup plus tard, beaucoup, beaucoup plus tard.

Avant le passage de l'arête des Bosses, le vent s'est levé et une marée de nuages est remontée depuis le versant italien. Plusieurs cordées ont fait demi-tour. J'ai vu un alpiniste qui vomissait.

Je suivais mon guide, sans voir son visage, aucun ralentissement dans son pas, la corde entre nous comme un lien indestructible.

On a traversé le plafond nuageux et on s'est retrouvé sur le fil de l'arête au-dessus de l'océan cotonneux. Les gouffres de chaque côté. J'ai levé la tête et j'ai cru voir le sommet. J'ai rejeté l'euphorie et je me suis concentré sur mes pas, cette nécessité de poser mes pieds exactement à l'emplacement de mon guide, l'impérieux défi de ne pas le décevoir, je n'avais aucune inquiétude sur ma capacité à tenir jusqu'en haut mais je ne savais rien de l'évolution possible du temps. Je m'en suis remis à celui qui savait. 

"Tu seras un alpiniste, tu as ça en toi. "

Ne pas le décevoir. Monter là-haut et garder chaque seconde en moi. 

Je n'ai rien oublié.

L'arrrivée. Quatre ou cinq cordées. Dernière bosse et cette surprise de la pente qui s'inverse. Mon guide qui s'arrête et se retourne vers moi. Il me tend la main.

"Bravo, mon gars. Je le savais.

-Quoi ?

-Que tu irais en haut."

J'ai regardé autour de moi. Cet horizon qui cascadait dans mes fibres, cette impression folle que le paysage s'ancrait dans ma peau, derrière mes rétines, au plus profond de mon coeur.

Je sais que j'ai pleuré. Derrière mes lunettes de soleil.

Là-Haut.

Je n'ai rien oublié.

Un instant Sacré.

Le Sens du Sacré (1)

Par Le 13/03/2013

LE SENS DU SACRÉ

 J’avais quatorze ans. Je vivais en Bretagne. Mes parents avaient fait construire une maison près des bois. Avec mon vélo, il me fallait vingt minutes pour arriver à la plage. Mon vélo, c’était le Solex de ma grand-mère, le moteur avait fini sa carrière et je l’avais entièrement démonté à grands coups de burin…Je me levais à sept heures les jours de congé, je me préparais un copieux petit-déjeuner, j’enfilais « mes habits des bois » et je partais pour la journée avec un bout de pain, une tranche de jambon, une pomme, une gourde.

J’aimais tellement le silence du matin. J’aimais la lumière, le vent, la pluie, le soleil. J’aimais par-dessus tout être dehors. Libre. Un sourire perpétuel, l’envie de rire parfois, tout seul, juste comme ça, pour le bonheur de la vie en moi, la force de mes muscles, ma respiration quand j’appuyais comme un mort de faim sur les pédales. 

Depuis ma toute petite enfance, j’avais été sujet à des crises d’asthme très fortes, très handicapantes, très angoissantes. Le médecin de famille disait à mes parents que je ne devais pas faire d’efforts physiques intenses, que « c’était dangereux. » J’étais gavé de cortisone et d’antibiotiques. En surpoids, harcèlement scolaire. L’été de mes treize ans, j’ai décidé d’arrêter, plus aucun médicament, j’ai tout jeté dans la poubelle et j’ai dit à mes parents, « ça passe ou ça casse ». Et de ce jour, j’ai pédalé pendant des heures, marché, couru, escaladé, pédalé, marché, couru, escaladé.

J’étais seul, très souvent. Mon grand-frère ne venait pas avec moi. Très peu de complicité entre nous…Olivier était mon seul ami. Les autres n’étaient que des connaissances épisodiques, des « camarades » de classe, mais rien ne nous unissait. Olivier, par contre, était comme moi. Il aimait la Nature, il aimait la mer, le silence, c’était un « taiseux », comme moi. On pouvait marcher ou rouler pendant des heures sans se dire grand-chose, juste des regards échangés ou une proposition de balade, des rochers à escalader, une cabane à construire, un nouveau lance-pierres qu’on coupait dans une fourche de sapins, un bâton de marche qu’on sculptait, assis sur un rocher, face à la mer. Parfois, on se lançait des défis : nager en hiver pour aller planter un bâton le plus loin possible au fond de la mer, trois, quatre mètres de profondeur, on restait habillé et après on se faisait sécher en allumant un feu sur la plage, avec le bois flotté. On escaladait des falaises qui tombaient dans la mer et quand on se loupait, on finissait à l’eau…On aimait bien aussi installer une rampe de tremplin au bout d’une jetée, une vieille porte qu’on cachait dans un buisson, on glissait une pierre dessous et on prenait notre élan à vélo de tout au bout de la jetée, on décollait, on sautait en l’air, on lâchait le vélo et on tombait à l’eau. On remontait le vélo avec une corde qu’on accrochait sur le tube de selle. On réparait nos vélos en allant dans les décharges sauvages, on trouvait toujours ce qui nous manquait.

J’ai passé des milliers d’heures à marcher dans les bois, à écouter le vent, le chant des oiseaux, à jouer au bord d’un ruisseau, à sculpter des bouts de bois, j’avais un joli couteau de poche, j’étais comme un trappeur, je lisais Jack London parfois, le dos appuyé à un tronc d’arbre et puis quand je sentais bouillir l’énergie en moi, je reprenais mon avancée. J’étendais inlassablement les horizons.

Je n’avais pas conscience de l’importance du Sacré. Je vivais l’instant. La joie de partager ma vie avec le monde. Il y avait bien ces moments de contemplation immobile, les yeux rivés sur la houle du large ou le balancement hypnotique des grands arbres. Une absence totale de pensées. Une plénitude qui ne portait pas de nom. Je me souviens avoir pleuré parfois. Sans savoir pourquoi.

Le Sacré.

J’ai mis longtemps à comprendre.

Je n’avais pas d’ordinateur, la télévision était rarement allumée, j’avais le droit de regarder « Histoires sans paroles » et « La piste aux étoiles. ». J’attendrais quelques temps encore pour avoir le droit de regarder les films du soir. J’aimais beaucoup le cinéma.  « Ben Hur », « Les révoltés du Bounty », « Vingt mille lieues sous les mers ». Quelques films comme ceux-là qui ont marqué mon adolescence.

Je n’avais pas de PlayStation, ni de Wii, ni de jeux vidéo, bien évidemment. Ma chambre était garnie de romans et de livres sur la nature. Je lisais sous ma couette avec une lampe de poche après que ma mère soit venue éteindre. J’apprenais les noms des animaux, les pays, les forêts, les grands fleuves et les Peuples Premiers, je lisais les aventures des grands explorateurs, les marins ou les marcheurs. « Bornéo » de Douchan Gersi, « Seul à travers l'Atlantique » d'Alain Gerbault, « Hymne à la mer » de Henry de Monfreid etc... et puis j’ai découvert un livre de montagnes à la bibliothèque du village où je passais beaucoup de temps : « Les conquérants de l’inutile » de Lionel Terray. Un choc immense, cet engagement physique et cette force morale m’enthousiasmaient, je sentais qu’il y avait dans les ascensions l’opportunité de se grandir…

Mais je vivais en Bretagne et je devais attendre. Alors, je continuais à courir dans les bois et à enfiler les kilomètres à vélo. Toujours dehors. Avec mes habits des bois que ma mère n’avait pas le droit de laver.

« Mais maman, les animaux me sentent arriver sinon, il faut que je sente la terre, les feuilles, la mer, il faut que je sente la Nature sinon ils s’enfuient. »

Parfois, elle craquait et fourrait le tout dans la machine à laver. À la première sortie, je me roulais dans les feuilles et dans la terre, je m’en couvrais, j’accrochais du lierre dans mes cheveux et je m’amusais à me glisser sous les frondaisons sans un bruit.

J’avais une vie très simple, construite sur un cadre immuable. L’école, des Maîtres que j'aimais, la Nature, le sport, les livres et un peu de télévision.

C’est le livre de Jack London, « L’amour de la vie » qui a été le véritable déclencheur. Le sens du Sacré. Le sens de la Vie.

Je réalise aujourd’hui que je ne me souviens quasiment plus des visages des gens que j’ai connus à cette époque. Tout s'efface. Mais je me souviens très bien des lieux, le petit pont, le moulin, la digue, le bois des marais, les rochers de Saint Guénolé, toutes les routes que j'ai parcourues...Je me souviens de la Terre. Je me souviens bien d’Olivier, un des seuls. Une tête ronde, des yeux rieurs, des bras de bûcheron. Il voulait être marin pêcheur. Il détestait l’école. Il a fait une formation d’apprenti à seize ans sur un chalutier et il a peu à peu disparu de ma vie.

Olivier est mort d’une rupture d’anévrisme l’année de ses vingt ans. Son grand-frère est mort de la même façon deux ans plus tard. Une malformation génétique qui n’avait jamais été décelée…

La mort. J’allais souvent la croiser. La souffrance, la douleur, la détresse, la lutte pour survivre, pour sauver ceux qu’on aime. Un très long apprentissage.

Le sens du Sacré. Je ne pouvais pas y échapper.

Mes parents travaillaient très dur pour qu’on ne manque de rien. Et ils me manquaient finalement. J’aurais aimé que mon père fasse du vélo avec moi, qu’ils viennent se promener avec moi. Ils n’avaient pas le temps. Ils étaient souvent fatigués ou ils étaient trop occupés, l’entretien de la maison et du jardin, des invitations chez des amis et des invitations à rendre.

Je n’aimais pas ces repas, ces visiteurs qui m’obligeaient à rester enfermé. Je n’aimais pas les repas du dimanche. Tout ça était si dérisoire à mes yeux.

Je savais déjà ce dont je ne voulais pas.

Je serai instituteur et mes élèves seront heureux. Je les aimerai comme nous aimait M Quéré, mon Maître de CM2. C’est dans sa classe que j’ai décidé que je serai instituteur. Je n’ai jamais changé d’avis. Il est la première personne que je suis allé voir quand j’ai eu mon diplôme. Il m’a pris dans ses bras. Il était mon père spirituel.  

J’aurai une femme et trois enfants, je les aimerai infiniment et je passerai tout mon temps libre avec eux. Je leur apprendrai la Nature. Je leur apprendrai le Sacre de la Vie.

Et puis je les laisserai grandir en les accompagnant au mieux.

J'avais seize ans. Mon grand-frère a eu un accident de voiture. Cliniquement mort. J'ai passé trois mois à ses côtés, nuits et jours. Il est sorti vivant. Une énigme médicale. Roger, un ami d'école, avait été admis dans le même service. Cliniquement mort. J'allais lui lire un livre de Saint-Exupéry toutes les nuits, "Citadelle". Et puis, une fois, je n'y suis pas allé, j'étais trop fatigué. Et Roger est mort cette nuit-là. On ne peut pas vivre sereinement avec ça en soi quand on a seize ans.

Le sens du Sacré. Le devoir. L'engagement. Ne jamais lâcher. Vérifier à chaque instant que les pensées, les décisions et les actes sont à l'image de la personne qu'on veut être.

Dix-huit ans. Lorsque j’ai passé mon permis, j’ai tout de suite travaillé. Éducateur sportif pendant neuf mois puis j'ai passé le concours pour devenir instituteur. Reçu.

Autonome. À vingt ans, j’ai acheté un fourgon et je l’ai aménagé. J’ai vécu pendant un an et demi dedans. Pas d’adresse fixe. J’étais instituteur remplaçant, j’allais dormir à la plage ou dans les bois, là où j’avais été nommé, je bougeais tout le temps. Marcher la nuit, j’adorais ça, me baigner sous les étoiles, courir avec une lampe frontale. Parler avec mes élèves, leur enseigner l'Amour de la Vie. 

Je passais tous mes congés à escalader les falaises de Pen Hir sur la presqu’île de Camaret. Je savais que le moment où je partirais en montagne approchait à grands pas.

L’escalade. Un défi puissant. Grimper en tête dans des falaises sans équipement fixe, poser ses protections, assurer son compagnon, apprendre le contrôle, la peur, l’euphorie, la puissance, cette énergie folle qui m’enflammait parfois, cette impression d’être plus que moi…

Je courais beaucoup aussi, vingt, trente, quarante kilomètres, dans les bois, sur la route, toujours ce désir de pousser le plus loin possible, d’entrer dans cet espace intérieur où tout se révèle, où l’insignifiant s’efface, où apparaît parfois ce qui n’est pas connu, l’invisible, l’insondable, l’insaisissable, des perceptions que je cherchais à prolonger, une fois allongé sur mon lit et que la pesanteur de mon corps disparaissait dans une évanescence délicieuse. Le vélo sur des distances de plus en plus importantes. Trois cent soixante-quinze kilomètres une fois. Je me souviens qu’au retour, je ne reconnaissais pas le paysage, les maisons, les villages et puis j’ai eu l’impression de me voir par-dessus, de très haut, un cycliste minuscule dans un espace immense, tout petit être agité sur la Terre, comme un insecte sur un animal gigantesque.

Je me souviens de galaxies d’étoiles, des lumières intérieures qui scintillaient, des pulsations de soleils, comme des chaleurs en moi, un cœur bien plus grand que l’organe.

J’avais une planche à voile et je partais parfois, droit vers le large, juste un petit sac sur le dos avec de l’eau et une pomme, je naviguais pendant des heures, sans aucun objectif sinon celui d’aller le plus loin possible. Plus d’une fois, je ne suis rentré qu’à la nuit en utilisant le phare de Bénodet qui m’indiquait la direction. Naviguer, debout sur ma planche, dans le silence immense de la nuit, la phosphorescence de l’eau sous les étoiles.

Mes parents ne savaient rien de ce que je faisais.

Ce qui était sacré pour moi leur était inaccessible, nous n’évoluions pas dans la même dimension. Mais je les aimais et je les aime toujours. Je sais aussi la vie qu’ils ont eue...De leur enfance, de la guerre, de la misère, l’Algérie pour mon père, les fins de mois sans un sou, travailler, travailler, enchaîner les heures, accepter les humiliations, gravir peu à peu les échelons, obtenir un poste un peu plus important et subir une pression encore plus forte…Ils se sont usés au travail.

En moi vibre toujours l’enfant qui pédalait sur les chemins de Bretagne, l’enfant qui courait sur le sable, grimpait sur les rochers, contemplait les vagues, construisait des cabanes, écoutait les oiseaux, dormait sur un tapis de feuilles, grillait des châtaignes et cuisait des pommes dans les braises, l’enfant qui aimait l’odeur du feu sur lui, l’enfant qui rentrait boueux, crotté, en sueur et heureux.

Rien de tout ça n'a disparu. J'ai toujours une tenue des bois et j'aime toujours autant sentir la terre sous la pluie et ruisseler de sueur quand le soleil inonde les montagnes.

Je vieillis mais je mourrai enfant.

 

Vivre sans peur (spiritualité)

Par Le 13/03/2013

Exactement la discussion que nous avons eue hier en classe. La peur est un phénomène qui les concerne au plus haut point et c'est en l'observant qu'ils apprennent à se "connêtre"


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Vivre sans peur

Vivre sans peur, dans le contexte socio-économique actuel ? Un doux rêve, pensez-vous. C’est pourtant ce que nous enseigne Brenda Shoshanna dans son livre intitulé "Vivre sans peur". Voici un avant-goût de cette lecture. Suivez le guide.

Se sentir en sécurité


Bien souvent, notre besoin de sécurité, affective ou financière, ne nous permet pas de quitter une relation amoureuse ou un emploi qui ne nous conviennent plus. Car rien n’est plus rassurant que ce que l’on connaît déjà, quitte à devoir y laisser quelques plumes. Ce qui nous terrifie, c’est l’inconnu, le changement. Ils représentent une menace et nous figent. Lorsqu’une personne ou une situation s’éloigne, nous paniquons et tentons de nous accrocher, souvent en vain. Mais que cache cette soi-disant sécurité ? Vous demandez-vous à quoi vous vous cramponnez désespérément ? A contrario, qu’est-ce que vous tenez à distance ? Cela vous permet-il de vous sentir en sécurité et d’être heureux ? Que seriez-vous prêt à perdre sans en souffrir ? Pour vous, qu’est-ce qu’une vie réussie ? Toutes ces questions vous feront prendre conscience de vos vrais besoins.

 

Identifier ses peurs


Dès notre enfance, la peur s’immisce dans notre vie et ne nous quitte plus. Il faut avoir de bonnes notes à l’école. Puis, il nous faut réussir notre vie personnelle, et surtout professionnelle. Il faut gagner notre vie, épargner pour la retraite, souscrire à de multiples assurances-vie, maladie, décès, accidents de voiture, incendie, inondation, cambriolage, attentat... Les pires catastrophes nous attendent ! Et il suffit de regarder le journal télévisé pour s’en convaincre ! Pourtant, comme le disait l’ancien président américain Franklin Roosevelt : « La seule chose dont nous devons avoir peur, c’est de la peur elle-même. » Car elle nous paralyse et nous empêche de nous réaliser. Parfois, elle dirige même notre vie au point de nous faire prendre des décisions allant à l’encontre de ce que nous sommes. Avez-vous conscience de l’incidence de la peur dans votre vie ? Savez-vous de quoi vous avez le plus peur ? De manquer ? De ne pas être heureux ? D’aimer ? De perdre l’autre ? De ne pas réussir dans la vie ? Pour certains, c’est au contraire la peur de réussir qui les conduit à l’échec. En identifiant vos peurs, vous allez pouvoir repérer à quels moments elles se manifestent et reprendre du pouvoir pour les affronter et même les dépasser.

 

Prendre des risques


Avant de vous fixer de nouveaux objectifs, il est nécessaire de vous demander ce à quoi vous êtes prêt à renoncer pour avancer. Car vouloir réaliser ses rêves implique souvent de prendre quelques risques : financiers, professionnels, personnels. En prenant conscience que le changement fait partie du flux de la vie, vous éloignez la peur et la souffrance. Méfiez-vous des choix en apparence les plus sûrs, qui finalement conduisent à des impasses. Changez votre regard sur le risque. En se préparant, ces risques peuvent s’anticiper, dans une certaine mesure… On ne peut connaître le futur, on ne peut que se connaître soi-même. Une fois que vous êtes prêt, il ne vous reste désormais plus qu’à agir ! Et comme le disait Sénèque : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que l’on n’ose pas… c’est parce que l’on n’ose pas que les choses sont difficiles. » L’action ici et maintenant est un antidote à la peur. Agissez ! Choisissez une démarche que la peur vous incite à ne pas réaliser et lancez-vous ! Arrêtez de vous poser des dizaines de questions et foncez ! Etape après étape, avancez.

 

Définir ses rêves


Enfant, nous avons plein de beaux rêves en tête. Et puis, en devenant adulte, nous nous confrontons à la réalité et les abandonnons au profit de notre besoin de sécurité. La vie suit son cours et pour certains, un accident grave, une maladie ou le bilan de la quarantaine, fait voler en éclats nos croyances et nous renvoie parfois violemment à ces rêves d’autrefois, non réalisés. Faut-il attendre ces moments douloureux pour nous réveiller ? Pourquoi ne suivons-nous pas nos aspirations profondes ? Comme le dit un dicton zen : « C’est notre vision de nous-mêmes plutôt que notre véritable personnalité qui constitue les barreaux de notre propre prison. » Vous êtes-vous déjà demandé ce que vous feriez là tout de suite, si vous n’aviez plus peur de rien ? Pourquoi ne le faites-vous pas ? Quelles sont les solutions aux freins qui vous empêchent d’agir ? Comment pourriez-vous vous organiser ?

 

Apprendre à dire non


Pourquoi ces trois petites lettres sont-elles si difficiles à prononcer ? C’est souvent la peur qui nous empêche de dire non, la peur de décevoir, d’être jugé, rejeté, la culpabilité de ne pas répondre aux attentes des autres. Brenda Shoshanna insiste : « Vous ne pouvez pas dire oui si vous êtes incapable de dire non ! » Pour elle, apprendre à dire non est l’un des remèdes les plus puissants contre la peur. Dire non, c’est s’affirmer, se respecter et se rapprocher de sa véritable nature. Faites l’expérience, dites non à une chose que vous savez néfaste pour vous. Et observez. Est-ce que l’on vous tient rigueur de votre décision ? Est-ce que votre entourage vous tourne le dos ? Ou est-ce que, finalement, il ne passe rien ? Comment vous sentez-vous ? Soulagé ? Alors continuez ! Plus vous serez capable de dire non à ce qui est mauvais pour vous, plus vous pourrez dire oui à ce qui est positif.

 

Donner aux autres


Lorsque vous donnez aux autres, vous dissipez non seulement la peur, mais également tous les autres sentiments négatifs. « L’humanité toute entière est une famille, un peuple », enseignait Mahomet. En manifestant de l’attention aux autres, vous vous renforcez vous-même. Un sourire, un geste amical, une parole, une visite, sont autant de gestes qui enrichissent la vie. Cela suppose de faire attention à ceux qui vous entourent, de ne pas vous laisser aller à vos colères ni à vos peurs justement. L’autre vous rappelle que chaque minute vous pouvez agir en ce monde. Pour le psychanalyste Erich Fromm : « Le bonheur c’est d’aimer, non d’être aimé. En privilégiant l’amour plutôt que la haine, non seulement vous guérissez votre vie, mais vous guérissez le monde » souligne Brenda Shoshanna.

 

Apprécier ses erreurs


La peur nous conseille de ne pas agir. Elle suggère que nous ne sommes pas prêts, que nous allons commettre des erreurs et qu’il vaut mieux attendre, remettre à plus tard quand toutes les conditions favorables seront réunies. Ce moment n’arrivera jamais. La vraie question à se poser est la suivante : quel mal y a-t-il à se tromper ? N’est-ce pas des erreurs commises que nous tirons les plus grandes leçons ? La peur de l’échec conduit à l’immobilisme. Il est alors impossible de progresser. Un grand maître Dôgen disait : « La vie n’est qu’une suite d’erreurs. » Lorsque vous commettez une erreur, réjouissez-vous ! Cela veut dire que vous avez osé prendre un risque en dépit de la peur. Souvenez-vous : la dernière fois que vous avez commis une erreur, que s’est-il passé ? Était-ce la fin du monde ? Avez-vous appris quelque chose ? Brenda Shoshanna nous conseille de ne pas nous concentrer sur les résultats mais sur l’action en elle-même.

Alone in the zone

Par Le 13/03/2013

"On a tout perdu. "

Grenelle du livre

Par Le 12/03/2013

Express Yourself

"Il faut un Grenelle du livre, et vite!"

Par (Express Yourself), publié le

Pour Omri Ezrati, éditeur indépendant, la crise qui secoue actuellement la librairie française n'a qu'une cause réelle: la surproduction imposée par les distributeurs pour leur propre profit. 

"Il faut un Grenelle du livre, et vite!"

La rentrée littéraire. Abondance de biens nuirait-elle?

DR

L'affaire Virgin a suscité une vive polémique il y a quelques semaines. Et une occasion supplémentaire de taper sur les prétendus responsables de cette probable disparition. Ainsi, la ministre de la Culture Aurélie Filippetti a montré du doigt Amazon, responsable, selon elle la source du problème. Une accusation un peu facile, d'autant qu'il y a seulement quelques mois, la même, comme son prédécesseur d'ailleurs, accusait Virgin et les grands réseaux d'être déjà responsables de la mort de nombreuses petites librairies indépendantes de proximité. 

Amazon n'est pas le bon coupable

Seulement voilà, à force de chercher partout des responsables à une crise du livre qui n'en fini pas depuis 20 ans, on finit par s'éloigner des réalités d'un secteur en mutation permanente. Editeur, je me bats jour après jour contre les idées reçues. Non, assurément non, Amazon n'est en rien responsable de ce qui se passe dans le secteur! Loin de moi de vouloir défendre à tout prix un géant qui peut régulièrement m'exaspérer sur tel ou tel problématique, mais je ne supporte plus d'entendre partout des libraires accuser Amazon d'être responsable de leurs malheurs! Amazon n'est qu'un acteur d'un système à bout de souffle, un acteur qui continue de recruter du personnel en France et à ouvrir des plates-formes de distribution dans des régions qui ont besoin d'emploi. 

Un système de distribution vérolé

Le vraie responsable de cette crise reste ce système de distribution complètement vérolé qui oblige les éditeurs à toujours plus de productivité et impose des conditions toujours plus restrictives. Les éditeurs français, et notamment les petits, qui représentent pas moins de 80 % de la branche, sont les premiers asphyxiés par leurs charges et leurs trésoreries exsangues, et ils ne peuvent plus supporter les traites à 90 jours imposées par les distributeurs. Le dernier livre publié dans ma maison, Tokyo, est l'exemple même de ce que peut être un éditeur aujourd'hui: la vache à lait d'un système qu'il faut d'urgence réformer. Sur 35 euros que paie le client final, le libraire prend au passage entre 34 et 44 % du prix TTC! Pour la force de vente qui va proposer à ces mêmes libraires et pour le distributeur qui assure le stockage et la préparation des commandes du livre, nos sociétés de diffusion ponctionnent environ 20 % et prélèvent aussi dans le même temps un dépôt de garantie de 20 % du chiffre d'affaire des libraires pour compenser les éventuels invendus! Nous autres éditeurs pouvons donner des chiffres aux ministres pour qu'ils comprennent une bonne fois pour toutes que le problème vient bien de l'organisation de la distribution! 

La fuite en avant

Que dire de certaines très grandes sociétés de distribution qui imposent contractuellement à des éditeurs largement fragilisés des volumes toujours plus grands de livres dont on sait à l'avance que les trois quarts ne seront jamais vendus! Mais le système est comme ça, et l'éditeur n'a souvent d'autres choix que d'aller en Europe de l'Est, en Pologne ou en République Tchèque imprimer des livres à bas coût pour respecter les conditions fixées unilatéralement par les distributeurs. Les livres sont ensuite envoyés aux libraires par cartons, dont ils découvrent bien souvent à la livraison le contenu ! Ils aiment, ils gardent, ils n'aiment pas, ils retournent ! Les éditeurs n'ont alors pas d'autres choix que de racheter à leurs distributeurs les stocks d'invendus, parfois au double de ce que cela leur a coûté en impression ! Bien souvent dans l'impossibilité de racheter ces stocks, les distributeurs procèdent alors au pilonnage et n'oublient pas de transmettre la facture aux éditeurs, pris en otage d'un système bien huilé! Madame la ministre, faites un tour le vendredi après-midi à la déchetterie de la Cita, à Ivry sur Seine, regardez de vos propres yeux le spectacle aberrant et choquant de plusieurs dizaines de tonnes de bouquins partir en fumée et posez vous les vraies questions! 

Comment sauver l'édition?

Aujourd'hui, il faut remettre totalement à plat ce système et j'en appelle à la tenue urgente d'un véritable Grenelle du livre pour sauver l'édition française ! Des décisions importantes et courageuses doivent être prise par le gouvernement pour éviter à l'avenir de terribles hécatombes. Le gouvernement doit absolument jouer son rôle de régulateur et de contrôle d'un système tenu par quelques-uns qui est aujourd'hui économiquement irresponsable! 

Par Omri Ezrati, éditeur indépendant. omriezrati.izibookstore.com/ 

 

La morale d'un monde amoral

Par Le 11/03/2013

Par Jean-Claude Renard - 8 mars 2013

Alévêque condamné, la justice se lève pour Danone

Dans son procès l’opposant à Zinédine Zidane, Christophe Alévêque a été condamné à 5 000 euros de dommages et intérêts. La justice n’entend rien au droit à l’humour.

Christophe Alévêque avait vu juste. Dans un article consacré à l’humour aujourd’hui (Politis n° 1232, du 20 décembre 2012), l’humoriste soulignait « un certain couvre-feu moral », dénonçait « un retour à la morale dans un monde totalement amoral ». Avant d’observer qu’en « faisant son métier d’humoriste, sans même diffamer, quand on gagne son procès en première instance, c’est déjà un billet de 10 000. Quand il y a appel, c’est encore un billet de 10 000. On en vient ainsi à l’épuisement financier. Avec pour conséquences la censure et l’autocensure. À partir du moment où l’on s’attaque aux puissants, aux intouchables, aux icônes et au pouvoir, on se retrouve vite devant une machine financière ».

Alévêque en sait quelque chose, engagé depuis deux ans dans un procès contre Zinédine Zidane, pour avoir déclaré à propos de la star du foot, au magazine SportMag, en janvier 2011, que « ce mec est un panneau publicitaire qui a trois neurones (…) et qui maintenant profite de son image à outrance (…) Ambassadeur de Danone, qu’il crève dans le yaourt ! »

Plutôt que sourire, le joueur a traîné l’humoriste en justice, réclamant 75 000 euros de dommages et intérêts. Pas moins ! Au tribunal correctionnel de Paris, Christophe Alévêque avait maintenu ses propos, mis en avant le rôle du bouffon, « le seul à pouvoir s’attaquer au roi. J’ai critiqué avec mes mots quelque chose de vulgaire ». Et de rappeler au tribunal les 11 millions d’euros empochés par Zidane pour soutenir la candidature du Qatar pour la Coupe du monde de foot.

En première instance, Alévêque a été relaxé. Ce qui n’a pas empêché la défense du footballeur de faire appel. Ses avocats déclarant même, en février dernier, qu’ils se contenteraient d’un euro symbolique de dommages et intérêts. Dans cette judiciairisation à l’extrême, de tout et n’importe quoi, la justice a tranché ce jeudi 7 mars, bien au-delà de ce qui était demandé : elle a condamné, en appel, l’humoriste à 5 000 euros de dommages et intérêts pour injure, outre 5 000 euros de frais de justice. Une justice de classe, au profit d’un VRP de Danone et du Qatar.

Zinédine Zidane, le 24 janvier 2013 devant le palais de justice de Paris.
Zinédine Zidane, le 24 janvier 2013 devant le palais de justice de Paris.

AFP / Loïc Venance

L'immortalité (spiritualité/santé)

Par Le 11/03/2013

Pourquoi est-ce que je trouve ça terrifiant ? Parce que derrière tout ça, il y a des financiers et des sommes COLOSSALES en jeu. Donc, il n'y aura aucune morale dans tout ça, il n'y aura que des milliards. Et nous serons les cobayes, pas les patients. De plus, augmenter l'espérance de vie avec une conscience de la vie aussi dérisoire, je n'en veux pas. On prend le problème à l'envers...Des apprentis sorciers qui travaillent à accroître la durée de vie de marionnettes. Et j'en suis une aussi.

Le fiasco du siècle

Par Le 10/03/2013


CONSTERNANT


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L'incroyable histoire du mensonge qui a permis la guerre en Irak

Créé le 08-03-2013 à 10h21 - Mis à jour le 10-03-2013 à 18h06

ENQUÊTE. Les informations qui ont servi, il y a dix ans, de prétexte à l'invasion de l'Irak, sortaient de l'imagination d'un affabulateur.

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Rafid al-Janani (Capture d'écran BBC)

Rafid al-Janani (Capture d'écran BBC)

C'est le plus grand mensonge de l'histoire de l'espionnage - le plus meurtrier aussi. Une mystification imaginée par un quidam qui a servi de prétexte principal à l'invasion de l'Irak, il y a dix ans. Cette extraordinaire affaire est apparue au grand jour le 5 février 2003, à l'ONU.

Ce soir-là, dans un discours resté célèbre, le secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, lançait au monde : "Il ne peut faire aucun doute que Saddam Hussein a des armes biologiques" et "qu'il a la capacité d'en produire rapidement d'autres" en nombre suffisant pour "tuer des centaines de milliers de personnes". Comment ? Grâce à des "laboratoires mobiles" clandestins qui fabriquent des agents atroces tels la "peste, la gangrène gazeuse, le bacille du charbon ou le virus de la variole". Sûr de son fait, le puissant Américain ajoute : "Nous avons une description de première main" de ces installations de la mort. Du moins, le croit-il.

Le menteur de Bagdad
Colin Powell lors de son célèbre discours à l'ONU, le 5 février 2003, présente "les preuves" sur les armes de destruction massive. (Sipa)

La source de cette information effrayante, pièce maîtresse du procès de l'administration Bush contre Saddam Hussein, est, assure Powell aux Nations unies, un "transfuge [qui] vit à l'heure actuelle dans un autre pays, dans la certitude que Saddam Hussein le tuera s'il le retrouve". Il s'agit d'"un témoin direct, un ingénieur chimiste irakien qui a supervisé l'un de ces laboratoires", "un homme qui était présent lors des cycles de production d'agents biologiques". La bonne blague...

Son nom de code "Curveball"

Qui est exactement cet informateur si important ? En février 2003, seule une poignée de personnes une dizaine tout au plus - connaît sa véritable identité, son parcours et son lieu de résidence. Même Colin Powell n'est pas dans la confidence. On ne lui a fourni que son nom de code, "Curveball", et celui de son service traitant, le BND allemand. "A l'époque, je n'avais pas besoin d'en savoir plus, dit aujourd'hui l'ancien secrétaire d'Etat au "Nouvel Observateur". Je pensais qu'évidemment la CIA l'avait interrogé et avait vérifié toutes ses allégations." Quelle erreur !

Dix ans plus tard, on connaît l'identité de cet Irakien qui a fourni le prétexte idéal à ces néo-conservateurs américains obsédés par Saddam Hussein : il s'appelle Rafid al-Janabi. Aux dernières nouvelles, il vit dans un petit appartement avec sa femme et ses deux fils, près de Karlsruhe, en Allemagne. "Le Nouvel Observateur" a reconstitué son histoire hors du commun grâce aux témoignages de plusieurs responsables américains de l'époque, aux rapports de commissions du Congrès sur l'affaire et aux rares interviews que Rafid al-Janabi a accordées ces derniers mois dans quelques médias allemands et anglo-saxons (il n'a jamais répondu à nos multiples demandes d'entretien).

Le menteur de Bagdad
Rafid al-Janabi (Capture d'écran BBC)

Rafid débarque à l'aéroport de Munich en novembre 1999, trois ans avant le discours de Powell. Sorti d'Irak grâce à un passeur, ce solide gaillard a 31 ans et un faux passeport acheté, assure-t-il, à Rabat, au Maroc, l'une des étapes de son long périple vers l'Europe. Arrêté par la police allemande, il est immédiatement envoyé dans un centre d'hébergement pour demandeurs d'asile à Zirndorf, près de Nuremberg.

Le jeune homme devient l'un des 60 000 Irakiens anonymes qui, en Bavière, attendent un titre de séjour permanent. Il comprend vite qu'il a peu de chances (une sur cinq exactement) d'en obtenir un, et encore, pas avant plusieurs années. Entre-temps, il devra végéter dans ce centre surpeuplé. A moins qu'il ne parvienne à sortir du lot.

Premières révélations du petit chimiste

Comme chaque demandeur d'asile, Rafid doit, dès son arrivée, raconter sa vie à un fonctionnaire du centre. "Je suis ingénieur chimiste, diplômé de l'université de Bagdad, dit-il. Je travaillais dans une usine de semences agricoles à Djerf al-Nadaf à 70 kilomètres de Bagdad." A première vue, donc, un jeune Irakien comme tant d'autres, qui étouffait dans un pays écrasé par la dictature et les sanctions internationales. Au bout de quelques jours, il exige de voir un supérieur. Il a des révélations à faire. En réalité, déclare-t-il, les semences ne sont qu'une couverture, le site de Djerf al-Nadaf dépend non du ministère de l'Agriculture, mais de celui de la Défense. L'usine fait partie d'un vaste programme clandestin d'armes biologiques dont il connaît, confie-t-il, tous les détails. Il est prêt à les livrer.

A Zirndorf, c'est le branle-bas de combat. On contacte les services de renseignement, au plus haut niveau. Rafid n'est plus interrogé par un fonctionnaire lambda, mais par un certain Dr Paul, qui se présente comme inspecteur de l'ONU, spécialisé en armes de destruction massive. En fait, c'est le chef de la division contre-prolifération du BND - une huile de l'espionnage.

Un officier "tombé amoureux de sa source"

Au début, cet officier expérimenté est très dubitatif, mais, au bout de quelques jours, il se laisse amadouer par Rafid. Au point de ne plus se méfier, de "tomber amoureux de sa source", comme on dit dans le jargon du renseignement. Le jeune Irakien, qui parle avec enthousiasme, en agitant les bras et en fumant cigarette sur cigarette, est si convaincant ! D'autant plus convaincant que les Occidentaux ne reçoivent plus d'informations sur l'Irak depuis que Saddam Hussein a expulsé les inspecteurs de l'ONU un an auparavant.

A son officier traitant, Rafid assure qu'il est sorti major de sa promotion à l'université de Bagdad en 1994 et que, de ce fait, il a été secrètement embauché, dès la fin de ses études, par la commission de l'industrie militaire, le saint des saints du pouvoir, dirigé par un gendre de Saddam Hussein. "J'ai d'abord travaillé au centre Al-Hakam", dit-il en passant. Al-Hakam ! Le nom fait sursauter Dr Paul. C'est là qu'une équipe des Nations unies chargée de traquer les armes interdites en Irak, l'Unscom, a découvert, quelques années plus tôt, des restes de poulets tués par l'injection de toxines.

Le site était le principal centre clandestin de fabrication d'armes biologiques. Il a été détruit par l'Unscom en 1996. "A Al-Hakam, je me suis occupé pendant deux ans de l'achat des pièces de rechange, assure Rafd. Je peux décrire l'endroit et citer les noms des responsables." On vérifie. Tout concorde.

Le BND envoie un résumé des interrogatoires de la source miracle à son partenaire américain habituel, le service de renseignement de l'US Army, la DIA, qui a une importante base à Munich depuis les années 1950. Là, tout au long de la guerre froide, on a pris l'habitude d'attribuer aux informateurs sur les armes soviétiques un nom de code se terminant par "ball". Comme le pli est pris, Rafid devient donc à la DIA "Curveball" - un surnom que les autres services adopteront sans trouver gênant qu'en argot anglais curveball signifie... "destiné à tromper".

Bel appartement, Mercedes et gardes du corps

Du jour au lendemain, le petit chimiste change radicalement de statut. Fini Zirndorf, le centre d'hébergement surpeuplé. On lui fournit un bel appartement meublé, une télévision câblée, une assurance-maladie, une Mercedes (son rêve !), des gardes du corps et une carte de réfugié politique. Mieux : cinq officiers du BND à la retraite sont chargés de lui rendre la vie le plus agréable possible. Ils lui font visiter la ville et découvrir tous ses plaisirs, ils l'invitent dans les meilleurs restaurants, les boîtes de nuit les plus huppées. Seuls les transfuges de la plus haute importance ont droit à un tel traitement de faveur, à tant de "baby-sitters", comme on dit au BND. Selon le journaliste Bob Drogin, le tout coûtera au service allemand plus de 1 million d'euros en 2000 !

En échange, "Curveball" parle. Beaucoup. Il dit que le projet de laboratoires mobiles est né en 1995. Quand il a compris que l'Unscom allait découvrir le centre d'Al-Hakam, raconte-t-il à Dr Paul, le gendre de Saddam Hussein a décidé de poursuivre le programme biologique dans des unités non repérables par l'Unscom : des camions réfrigérés qui circuleront en ville.

Anthrax, botuline peste... tout y est

Où a lieu l'assemblage de ces effrayants camions labos ? Justement dans la prétendue usine de semences, à Djerf al-Nadaf, dit Rafid. Comment le sait-il ? Parce que c'était lui le responsable du projet, pardi ! Les tests, précise-t-il, ont duré deux ans et les premiers labos sont devenus opérationnels en 1997. Il assure en avoir vu fonctionner sept, qui produisaient des agents létaux tels l'anthrax, la botuline ou la peste.

Il affirme qu'outre Djerf al-Nadaf Saddam Hussein a ordonné la création de six autres sites clandestins de fabrication d'installations mobiles. Le jeune chimiste fournit un détail clé, qui achève de convaincre Dr Paul : avant que les inspecteurs de l'ONU ne soient expulsés d'Irak, les camions de la mort roulaient seulement le vendredi, jour de prière, quand l'Unscom tournait au ralenti.

Première incohérence, "Curveball" s'énerve

Rafid parle, parle... Il parle trop. Au bout de plusieurs mois d'interrogatoire, il confie que le patron de Djerf al-Nadaf, un certain Basil Latif, a un fils et que celui-ci est l'acheteur principal des produits destinés à la fabrication des agents toxiques. Mais Rafid ignore que ce Latif vit désormais à Dubai, où, en octobre 2000, des officiers du BND et du MI6 britannique vont l'interroger. Non seulement Latif dément que le centre qu'il dirigeait produisait des armes biologiques, mais les espions découvrent que son fils unique n'a que 16 ans. Confronté à cette incohérence, "Curveball" s'énerve, jure comme un charretier et refuse de répondre. Dr Paul a compris : sa source bien-aimée lui a probablement menti. En tout cas, il n'est pas fable.

Le BND rompt tout contact avec Rafid pendant dix-huit mois. L'informateur vedette devient un modeste travailleur immigré comme les autres. Il trouve un job chez Burger King à Karlsruhe. En mars 2002, il se marie avec une jeune Marocaine, qui est très vite enceinte. L'affaire "Curveball" devrait s'arrêter là. Seulement voilà, depuis la rupture entre Rafid et le service secret allemand, il y a eu le 11-Septembre et la prise du pouvoir à Washington par les néo-conservateurs. Et ceux-là entendent se servir de son témoignage, quelle que soit sa valeur.

Questionné de nouveau, Rafid change de version

En mai 2002, la CIA demande au BND de reprendre contact avec le jeune Irakien. Elle a reçu copie de la centaine d'interrogatoires de "Curveball" ; elle veut en savoir davantage. Questionné de nouveau, Rafid change de version. Il dit qu'en fait il n'était pas le chef du projet des labos mobiles, seulement un assistant. Il n'a pas vu la production d'agents biologiques, il a quitté Djerf al-Nadaf avant. Puis il s'énerve et ne répond plus au téléphone. La CIA est mise au courant de ce comportement erratique.

Pourtant, quelques semaines plus tard, en octobre 2002, dans un rapport au Congrès très médiatisé, l'agence affirme avec la "plus haute confiance" que l'Irak dispose d'unités mobiles de production d'armes biologiques. Devant une commission parlementaire, le patron de la CIA, George Tenet, précise que son service tient cela d'un "transfuge crédible".

Le menteur de Bagdad
Nommé à la tête de la CIA par Bill Clinton en 1997, George Tenet a démissionné en juillet 2004. (Sipa)

A l'intérieur de l'agence, des voix s'élèvent contre cette utilisation abusive de "Curveball". Le chef de la division Europe, Tyler Drumheller, veut en avoir le cœur net. Il déjeune avec le chef de l'antenne du BND à Washington. Il lui demande que la source soit interrogée par des officiers de la CIA. A quoi bon, c'est un affabulateur, lui répond son interlocuteur. De toute façon, il refuse d'être questionné par des Américains ou des Israéliens. Donc c'est non. L'Allemand précise que son service a proposé à "Curveball", devenu dépressif, d'aller se faire oublier en Turquie, mais l'Irakien a refusé.

La Maison Blanche veut croire que, malgré tout, "Curveball" a dit la vérité...

L'affaire semble entendue. Pourtant, au bureau de la CIA chargé du dossier des armes de destruction massive, on veut croire que, malgré tout, "Curveball" a dit la vérité. Comment aurait-il pu connaître tant de détails ? George Tenet n'a pas le choix : le 18 décembre 2002, il écrit à son homologue allemand, August Hanning. Il lui demande officiellement si la CIA peut utiliser les informations de sa source. Il le prie également d'accepter que "Curveball" soit interrogé par un agent américain. Le patron du BND répond deux jours plus tard. Pour l'interrogatoire, c'est toujours non. Mais pour utiliser ce qu'il dit, c'est oui, à condition de ne pas mentionner le nom du service traitant et en n'oubliant pas que les dires de cette source n'ont pas été "confirmés".

Malgré ces mises en garde, la Maison-Blanche tient à utiliser les allégations de "Curveball" dans le discours sur l'état de l'Union que George Bush doit prononcer le 28 janvier 2003. "W" veut mobiliser les ardeurs guerrières du Congrès et de l'opinion. Washington demande le point de vue du chef de l'antenne de la CIA à Berlin. Celui-ci répond le 27 que "l'utilisation de cette source [serait] très problématique".

Pourtant, le président des Etats-Unis conservera le passage sur les laboratoires mobiles dans son discours. De même que Colin Powell, à l'ONU, quelques jours plus tard. "Tenet ne nous a pas dit qu'il y avait tant de réserves sur "Curveball", explique aujourd'hui le colonel Wilkerson, qui a aidé le secrétaire d'Etat à rédiger son discours. En fait, il était sûr qu'après la guerre l'armée américaine allait trouver des armes de destruction en Irak et que, du coup, ces histoires de source pas fable seraient oubliées."

Le menteur de Bagdad
Après le renversement de Saddam Hussein, le Pentagone a envoyé un équipe chargée de découvrir les armes de destruction massive en Irak. Ils n'ont trouvé aucune preuve... 100.000 civils tués en dix ans de guerre. (Sipa)

Quelques mois après l'invasion de l'Irak, quand il est devenu évident que Saddam Hussein n'avait pas de telles armes, un groupe d'agents de la CIA a entrepris de comprendre l'affaire "Curveball". Ils ont interrogé une soixantaine de personnes qui avaient connu Rafid de près ou de loin. Ils ont découvert que le jeune chimiste n'était pas sorti major de sa promotion mais dernier ; qu'il avait bien travaillé quelques mois à Djerf al-Nadaf mais en tant qu'assistant et non chef de projet ; et surtout que ce site n'était qu'une usine de semences agricoles et rien d'autre. De son plus proche ami d'enfance, ils ont appris aussi que Rafid était un "menteur congénital".

Enfin, il leur a été révélé qu'après Djerf al-Nadaf la source vedette du BND avait travaillé dans une maison de production de films dont il s'était fait licencier pour vol et que, par la suite, il était devenu chauffeur de taxi à Bagdad.

Sa source : un gros rapport des inspecteurs de l'ONU

Comment a-t-il pu berner si longtemps le BND et la CIA ? Comment a-t-il inventé et rendu crédible son histoire de laboratoires mobiles ? Une commission du Congrès a cherché à savoir si, comme d'autres transfuges, Rafid avait été briefé puis envoyé en Europe par Ahmed Chalabi, le chef d'un parti d'opposants à Saddam Hussein qui a réussi à intoxiquer une partie de la presse et des services américains. Bien que l'un de ses frères ait fait partie de ce groupe, il semble que Rafid lui-même n'ait eu aucun contact avec Chalabi et ses sbires.

Les spécialistes pensent plutôt qu'il a agi seul, qu'avant de quitter l'Irak le jeune chimiste devenu chauffeur de taxi a lu sur internet le très gros rapport que les inspecteurs de l'ONU avaient publié après leur expulsion du pays. C'est là qu'il a pu mémoriser les noms des responsables du programme biologique avant son démantèlement et la description précise du site d'Al-Hakam. C'est là aussi qu'il a appris que les inspecteurs de l'ONU avaient mis la main sur une note écrite au début des années 1990, dans laquelle l'un des ingénieurs du programme biologique proposait à ses chefs de créer des laboratoires mobiles, plus faciles à cacher. Rafd ignorait que cette idée, jugée "trop compliquée", n'avait pas été retenue.

Un "menteur" rémunéré par l'Etat

Malgré ces découvertes embarrassantes, ou peut-être à cause d'elles, le BND accorde en 2004 à "Curveball" un salaire mensuel de 3 000 euros. C'est une compagnie bidon montée à Munich par le service secret qui le rémunère en tant que "spécialiste en marketing". En échange, il lui est interdit de parler à la presse. Pourtant son nom est révélé pour la première fois en 2007 par la chaîne américaine CBS. Le public allemand apprend alors que Raifid, qualifié de "menteur" par la CIA en mai 2004, est rémunéré par l'Etat.

Le scandale est tel que Rafid perd son salaire. Il tente alors sa chance en Irak et se présente aux élections législatives de mars 2010, où il ne recueille que 17 000 voix. Il revient, penaud, dans son pays d'adoption, dont il a acquis la nationalité, et accorde sa première interview en février 2011, au quotidien britannique "The Guardian". Il y reconnaît avoir menti sur cette histoire de labos mobiles. "J'ai eu la chance, dit-il, d'avoir inventé quelque chose qui a fait tomber Saddam." Depuis, lors de ses rares apparitions publiques, il se plaint de vivre du minimum social et, surtout, que le BND ne lui paie plus ses notes de téléphone.

  • Article publié dans 'le Nouvel Observateur" du 7 mars.

"Esprits libres" Keny Arkana

Par Le 10/03/2013

« Car rien ne changera si on compte sur les pessimistes, cousin ! »

Arrête de me juger, qui que tu sois et d’où que tu viennes
Parce que l’on vient d’un quartier ou qu’on veut bousculer leur aile
Parce qu’on est libres et rebelles
Candides mais sur les nerfs
Calmes comme le temps ou d’un tempérament nucléaire
Oui, nous sommes l’intrigue aux frontières du réel
Porteurs d’un dernier souffle
Regarde dehors ce que la rue s’révèle
La mauvaise foi, au rang du réveil
Croire en elle c’est comme parler de solidarité avec un gars du Médef
Ca sert à rien ça s’appelle se voiler la face
Quand l’ignorance se cache derrière son ignorance avare
Il en devient virulent, violent, défenseur de vos rangs
S’accrochant à toutes vos romances, dévorant tout sur son passage
Nous, nous sommes le brassage
L’alliage du cœur et d’ la rage
D’la base et d’la marge, nous on fait trembler vos palaces
Voici les trublions, on changera le monde que vous le vouliez ou non
Car c’est notre destin et que l’histoire nous donnera raison !

[REFRAIN]
Écartez vous si vous êtes trop lâches pour voir la vérité
Laissez passer les esprits libres
Lignée de ceux qui renverseront l’histoire
On ne changera pas le monde si on compte sur les pessimistes
Alors fermez la maintenant, on en a marre de votre poison
V’nus faire péter les cloisons, car c’est l’heure de la moisson
Fermez- la maintenant, bande de propageurs de vibes sombres
Fermez- la maintenant !

[COUPLET 2]
Pourquoi tu nous prends d’haut ?
Sors de ta bulle et on en reparle
On construit pour mieux faire trembler leurs remparts
Sache que la beauté de la vie dépend de ton regard
Et qu’ lorsqu’un proche part à jamais non y’a jamais d’au revoir
Tout part en live et ça prétend qu’c’est normal
C’est vos rêves qu’ont fait ce monde et il ressemble à un cauchemar
Ne nous fais pas la morale si tu as la tête de leur format
Le cœur qui fait trop mal
Tu comprends pas, normal, le tiens est dans le coma
Après des siècles de trauma le flambeau n’est pas éteint
Il a traversé les siècles et on est plein
On a vu la bête essayer de nous étreindre
Elle est sortie de vos têtes pour nous enfermer dans l’écrin
Son vice on le connaît bien, ça fait un baille qu’il s’est trahi
Le système n’est qu’une abomination qui s’est bâtie
Sur les plus faibles, voué à s’écrouler, allez leur dire !
Mais qui peut être heureux quand tout le vivant est meurtri ?

[REFRAIN]
Écartez vous si vous êtes trop lâches pour voir la vérité
Laissez passer les esprits libres
Lignée de ceux qui renverseront l’histoire
On ne changera pas le monde si on compte sur les pessimistes
Alors fermez la maintenant, on en a marre de votre poison
V’nus faire péter les cloisons, car c’est l’heure de la moisson
Fermez- la maintenant, bande de propageurs de vibes sombres
Fermez- la maintenant !

[COUPLET 3]

On entend que vous depuis des siècles
Votre parole est monopole
Pédagogie « garde à vous », pensée unique et holocauste
Vous êtes en nous, nous sommes en vous puisqu’on est l’autre
Ressurgi des vieux bûchers car aujourd’hui sera notre époque
Donc on s’exprime et nos idées résonnent
Partout, parce qu’on porte le même cœur
Et qu’on s’est reconnu dans l’autre
Bande de sorciers, ça fait un baille que vos mots nous endorment
Arrivent à corrompre les nôtres jusqu’à voir l’enfer prendre forme
Mais voici l’temps des révélations
Qu’ils veuillent ou non, la dernière génération
Avant autre chose, la chute ou l’élévation
On a envers vous aucune vénération
Sans l’accélération l’passage aura la couleur de sa considération
C’est la guerre des esprits, conquête des imaginaires
On arrive à l’heure du choix, à la croisée des chemins
Le choix d’une civilisation, il y a longtemps partie en quête
Face à son propre destin

[REFRAIN]
Écartez vous si vous êtes trop lâches pour voir la vérité
Laissez passer les esprits libres
Lignée de ceux qui renverseront l’histoire
On ne changera pas le monde si on compte sur les pessimistes
Alors fermez la maintenant, on en a marre de votre poison
V’nus faire péter les cloisons, car c’est l’heure de la moisson
Fermez- la maintenant, bande de propageurs de vibes sombres
Fermez- la maintenant !

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