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Docteur Montesino

Par Le 15/08/2021

Rien à ajouter.

Chacun se fera son idée.

 

Ici, on peut écouter ce même docteur dans une vidéo très complète.

https://odysee.com/@BobTremblay:6/7001:4?fbclid=IwAR1LXSMFpuEmuJlMPCNISofo4xH6eJRfxig74cEXLoE6wvF-ZZMquv9pPuk

 

 

Rapport OXFAM 2020

Par Le 14/08/2021

 

 

Davos 2020 : Nouveau rapport d’Oxfam sur les inégalités mondiales

 

POSTED ON19 JANVIER 2020

7 MINUTES DE LECTURE

> Découvrez le Rapport d’Oxfam 2021 sur les inégalités en France et dans le monde

 

Les 1 % les plus riches possèdent plus de deux fois les richesses de 6,9 milliards de personnes.

La situation en quelques nouveaux chiffres-clés :

• Les richesses des 1 % les plus riches de la planète correspondent à plus de deux fois la richesse de 90 % de la population (6,9 milliards de personnes).
• Les milliardaires du monde entier, c’est-à-dire seulement 2 153 personnes, possèdent plus de richesses que 4,6 milliards de personnes, soit 60 % de la population mondiale.
• En France, 7 milliardaires possèdent plus que les 30 % les plus pauvres et les 10% les plus riches possèdent 50 % des richesses.
• Si quelqu’un avait pu économiser l’équivalent de 8 000 euros par jour depuis la prise de la Bastille (14 juillet 1789), il n’arriverait aujourd’hui qu’à 1 % de la fortune de Bernard Arnault.
• Dans le monde, les hommes détiennent 50 % de richesses en plus que les femmes.
• Les femmes assurent plus des 3/4 du travail domestique non rémunéré et comptent pour 2/3 des travailleurs dans le secteur du soin.
• Les 2/3 des milliardaires tirent leur richesse d’une situation d’héritage, de monopole ou de népotisme

 

Lien vers le rapport complet
Lien vers le résumé
Lien vers le focus France 

A la veille du Forum économique mondial de Davos (Suisse) qui rassemble les grands décideurs économiques et politiques de la planète, Oxfam révèle dans son rapport annuel sur les inégalités mondiales, « Celles qui comptent », que les 1% les plus riches du monde possèdent désormais plus du double de la richesse de 6,9 milliards de personnes, soit 92 % de la population mondiale. [1]. Une minorité d’hommes blancs se taille la part du lion au détriment du plus grand nombre, à commencer par les femmes et filles. A ce jour, près de la moitié de la population mondiale vit toujours avec moins de 5 euros par jour et le rythme de réduction de la pauvreté s’est ralenti de moitié depuis 2013.

Pour Pauline Leclère porte-parole d’Oxfam France : « Les inégalités indécentes sont au cœur de fractures et de conflits sociaux partout dans le monde car personne n’est dupe : la crise des inégalités traduit la complicité plus que l’impuissance des Etats à agir pour la combattre. Les inégalités ne sont pas une fatalité, elles sont le résultat de politiques sociales et fiscales qui réduisent la participation des plus riches – entreprises et particuliers – à l’effort de solidarité par l’impôt, et fragilisent le financement des services publics. Transports, éducation, santé, système de retraites…. sont sacrifiés alors qu’ils sont décisifs pour lutter contre la pauvreté. La France ne fait pas exception à cette tendance générale et maintient un statu quo mortifère alors qu’elle est traversée par la révolte des gilets jaunes et par la plus longue grève générale de la Ve République. »

Oxfam montre que ce clivage profond s’appuie sur un système économique sexiste et injuste et met en lumière la charge – lourde et inégale – du travail de soin (care en anglais) assuré par les femmes et les filles comme une raison tenace des inégalités économiques et de genre [2]. Ménage, cuisine, gestion du budget, soin des proches, collecte de bois et d’eau dans les pays du Sud, la valeur monétaire du travail de soin non rémunéré assuré par les femmes âgées de 15 ans ou plus représente au moins 10 800 milliards de dollars chaque année, soit trois fois la valeur du secteur du numérique à l’échelle mondiale [3].

Oxfam dévoile également les discriminations à l’œuvre dans la sphère professionnelle où les femmes sont surreprésentées dans les secteurs les plus précaires et les moins valorisés économiquement (éducation, santé, travail social, nettoyage…).

« Les femmes sont en première ligne des inégalités à cause d’un système économique qui les discrimine et les cantonne dans les métiers les plus précaires et les moins rémunérés, à commencer par le secteur du soin. Celles qui passent des milliers d’heures à s’occuper de nos enfants, de nos personnes âgées, de notre santé, de la propreté de nos lieux de vie, ne sont pas reconnues à leur réelle valeur, quelle injustice ! » s’insurge Pauline Leclère.

Pour Pauline Leclère : « La polarisation de notre monde est en marche lorsque l’on voit les records amers qui ont agité l’économie française en 2019 : Bernard Arnault, milliardaire et PDG du groupe LVMH, a été l’homme d’affaire qui a engrangé le plus de richesses supplémentaires dans le monde en 2019, tandis que le versement de dividendes par le CAC 40 est à son plus haut [5]. En parallèle, les inégalités sont reparties à la hausse, et plus grave, la France compte 400 000 pauvres de plus en 2019. Malgré les fortes attentes de justice fiscale et sociales, les plus pauvres restent les grands perdants des mesures budgétaires depuis le début du quinquennat : ce sont les seuls à ne pas avoir vu, depuis trois ans, leur pouvoir d’achat augmenter significativement ».

En France, Oxfam demande à Emmanuel Macron de réorienter de toute urgence sa politique en faveur d’une réduction des inégalités, en prenant des mesures qui enrayent la précarité des femmes et en demandant aux ultra riches et aux entreprises de contribuer davantage à l’effort de solidarité :

• S’attaquer aux inégalités femmes-hommes dans le monde du travail. Notamment :
– En améliorant les conditions de travail et en valorisant les rémunérations dans les métiers à prédominance féminine notamment dans les métiers du soin.
– En sanctionnant les entreprises ne respectant pas l’égalité professionnelle.
– En augmentant significativement la durée du congé paternité.
– En renforçant la transparence sur les écarts de salaires (par quartiles, par pays, par genre).
• S’assurer que le système de retraites corrige les inégalités. Notamment :
– En supprimant les systèmes de décote pour les carrières incomplètes et en revenant à un calcul de la pension basé sur les meilleures années pour prendre en compte la réalité de l’emploi des femmes, notamment les carrières hachées.
– En renforçant la cotisation de solidarité prélevée sur les hauts revenus afin de tenir compte de leur espérance de vie plus longue.
• Rétablir une fiscalité plus équitable sur les contribuables les plus aisés. Notamment :
– En rétablissant un Impôt sur les grandes fortunes en tenant compte des failles du précédent dispositif et en supprimant le Prélèvement forfaitaire unique (PFU).
– En supprimant les niches fiscales qui bénéficient disproportionnément aux grandes entreprises ;
– En luttant efficacement contre l’évasion fiscale.

 

Les calculs d’Oxfam sont fondés sur les données les plus complètes et les plus actuelles disponibles. Les données sur la répartition des richesses dans le monde sont tirées du Global Wealth Databook 2019 du Crédit Suisse Research Institute. Les données sur les personnes les plus fortunées de la société proviennent du classement des milliardaires de 2019 de Forbes. La fortune des milliardaires a baissé l’année dernière mais a augmenté depuis.

[1] Les données du Crédit Suisse permettent d’évaluer le patrimoine net total et sa distribution par décile et avec les 1% les plus riches. Selon ces données, les 1% les plus riches possèdent un patrimoine net total de 132 586 milliards de dollars. Les 90% les plus pauvres de la population possèdent un patrimoine net de 65 976 milliards de dollars, soit plus de deux fois moins. Avec une population mondiale estimée à 7,7 milliards de personnes, les 1% les plus riches possèdent effectivement plus que 6,9 milliards de personnes.

|2] Dans le monde 42 % des femmes ne peuvent avoir un travail rémunéré en raison de la charge trop importante du travail de soin qu’on leur fait porter dans le cadre privé/familial.

[3] Nombre d’heures par mois que les femmes consacrent aux soins non rémunérés multipliées par le nombre de femmes âgées de 15 ans ou plus. Le résultat est multiplié par 12 pour obtenir une estimation annuelle. Le marché mondial de la technologie valait 3 200 milliards de dollars en 2018, selon la société de recherche et de conseil Forrester.

[4] La France n’est pas épargnée par la crise des inégalités :
• En France, en 2019, les 10 % les plus riches détenaient 50% des richesses nationales. Et les 1 % les plus riches en détenaient 16 %.
• La France compte actuellement 41 milliardaires, c’est 4 fois plus qu’après la crise financière de 2008. Sur ces 41 personnes, plus de la moitié ont hérité de leur fortune, et seules 5 sont des femmes.
• 7 milliardaires français possèdent autant que les 30 % les plus pauvres.
• Le PDG du groupe Sanofi gagnait en 2018 plus de 343 fois le salaire moyen d’une aide-soignante française.
• La valorisation du travail de soin non rémunéré des femmes en France contribuerait à 399 milliards d’euros, cela équivaut à 14,8 % du PIB.
• Parmi les mères de famille monoparentale qui travaillent plus d’une sur quatre est pauvre.

Aux origines capitalistes de notre système énergétique

Par Le 13/08/2021

 

 

 

Un excellent article sur un site incontournable pour moi:  "Le vent se lève"  : https://lvsl.fr/

 

MALM ET MITCHELL : AUX ORIGINES CAPITALISTES DE NOTRE SYSTÈME ÉNERGÉTIQUE

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Jean-Baptiste Grenier

Jean-Baptiste Grenier

08 août 2021

Pourquoi est-il si difficile de rompre avec le système énergétique dominant, malgré son impact catastrophique sur l’environnement ? À trop raisonner en termes de comportements individuels ou de pratiques culturelles, on se condamne à manquer l’essentiel. Les rapports de production, et plus spécifiquement la quête de maximisation de profit des classes dominantes, constituent les éléments les plus déterminants. C’est la thèse que défend Andreas Malm dans L’anthropocène contre l’histoire (éditions La Fabrique), ouvrage dans lequel il retrace l’évolution des systèmes énergétiques depuis deux siècles, conditionnée par une logique intimement capitaliste. Une lecture qu’il est utile de croiser avec Carbon Democracy (Timothy Mitchell, éditions La Découverte), qui analyse quant à lui la dimension impérialiste du système productif contemporain.

À l’heure de l’urgence climatique, les mesures politiques nécessaires ne sont pas mises en œuvre. Le monde de la finance continue de soutenir massivement les énergies fossiles, faisant pourtant planer une épée de Damoclès sur les marchés financiers, comme le soulignent le rapport Oxfam de 2020 ou celui publié par l’Institut Rousseau avec les Amis de la Terre. La température continue d’augmenter et une hausse de 1,5°C est attendue dans les prochaines années. Comment expliquer la difficulté à mener cette transition énergétique et à sortir de la logique qui a mené à la croissance exponentielle des émissions de gaz à effet de serre ? Un retour sur l’évolution, depuis deux siècles, des systèmes énergétiques modernes, apporte des éclairages instructifs pour comprendre les blocages de la transition.

Il faut en revenir aux années 1820-1840, au commencement de la révolution du charbon en Grande-Bretagne. L’aînée des puissances industrielles opère en quelques décennies une transformation radicale de son économie grâce à l’emploi du charbon et de la machine à vapeur. Jusqu’ici, les énergies utilisées (eau, vent, bois) servaient principalement à couvrir les besoins des foyers (chauffage, cuisson) et de quelques industries naissantes. L’essor du charbon permet le développement exponentiel de l’industrie manufacturière britannique, avec en tête de pont l’industrie du coton exportatrice dans le monde entier. Ces débuts de l’ère industrielle ont été abondamment documentés et commentés. Toutefois, une énigme semble n’avoir jamais vraiment été résolue : celle des motivations économiques de la transition d’une énergie hydraulique – celles des fleuves et rivières, captée par des moulins et autres roues à aubes – vers une énergie issue du charbon.

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LE PASSAGE DE L’ÉNERGIE HYDRAULIQUE AU CHARBON AU COURS DE LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE

La grille d’analyse de cette transition, proposée par Andreas Malm dans L’anthropocène contre l’histoire, semble en mesure d’apporter des éléments nouveaux à la compréhension d’un paradoxe apparent. Ce dernier, que Malm documente avec précision, est celui de l’absence de supériorité du charbon sur l’énergie hydraulique, c’est-à-dire l’énergie mécanique des rivières anglaises, en termes économiques classiques – au moment de la transition au début du XIXème siècle. Et ce, au moment-même où le charbon commence à être plébiscité et va rapidement produire près de 10 fois plus d’énergie que les fleuves anglais. Malm montre en effet, qu’au moment où le charbon devient prédominant, au moins sur trois critères majeurs, l’énergie hydraulique demeurait plus performante.

Roue à aubes

Tout d’abord, l’énergie hydraulique était abondante avec à l’époque moins de 7% du potentiel électrique utilisé. Il existait encore une multitude de gisements d’énergie hydraulique importants. Deuxièmement, la machine à vapeur n’avait pas encore la régularité moderne ; l’eau offrait une régularité et une robustesse technologique que la machine à vapeur de Watt n’était pas en mesure d’atteindre. Troisièmement, l’eau était gratuite ou presque, modulo les droits fonciers, et ceci d’un facteur au moins égal à 3 comparé au prix du charbon sur le marché. Comment expliquer dans ce cas la transition rapide, sans limite, quasi-instantanée vers l’utilisation massive du charbon et de la vapeur ?

Le choix du système énergétique s’opère selon un objectif de maximisation de la plus-value captée par les investisseurs, et donc d’une augmentation symétrique du rapport d’exploitation des travailleurs.

Pour surmonter ce paradoxe, Malm propose une nouvelle théorie du capital-fossile, reposant sur l’analyse marxiste de la logique d’accumulation capitaliste. Pour Marx, la naissance des rapports de propriété capitaliste s’est accompagnée d’une compulsion d’accroissement de l’échelle de la production matérielle. Ainsi, le capitaliste investit son capital dans l’espoir d’en obtenir plus. La création de valeur supplémentaire, la survaleur (ou encore plus-value), se fait grâce aux travailleurs – seuls capables, par leur force de travail, de créer de la valeur et de transformer le capital (moyens de production et ressources apportées par le capitaliste). De là la célèbre formule marxienne d’accumulation du capital : A-M-A’ (Argent → Marchandise → Argent + plus-value), où la marchandise représente l’ensemble des moyens de production capitalistes – capitaux, travail et donc chez Malm, aussi l’énergie indispensable à la mise en valeur du capital.

Chez Marx, le capital est avant tout un rapport social, caractérisé par la séparation des travailleurs d’avec les moyens de production (la propriété) et d’avec les produits de la production, le tout dans une visée lucrative de la propriété. C’est donc un rapport de subordination. Le capital, ce « processus circulatoire de valorisation », n’existe qu’en « suçant constamment, tel un vampire, le travail vivant pour s’en faire une âme ». La logique d’accumulation du capital conduit de facto à une extorsion de la survaleur créée par les travailleurs. Le niveau de cette extorsion définit alors le ratio d’exploitation des travailleurs.

Malm explique alors que si le travail est « l’âme du capitalisme », la nature et les ressources qu’elle fournit en sont son corps. Sans la nature, les énergies et les ressources nécessaires à la mise en valeur du capital, le processus d’accumulation fondamental du capitalisme ne serait pas possible. Les énergies fossiles, qui permettent de démultiplier dans des proportions considérables la production d’un travailleur, sont l’adjuvant parfait et le corollaire nécessaire au processus de mise en valeur du capital par le travail humain. Le charbon et l’huile, plus tard le pétrole et le gaz, sont les auxiliaires de la production capitaliste. Ils sont, dit Malm, le « levier général de production de survaleur ». Ils sont les matériaux indispensables à la création de valeur capitaliste.

Si le charbon a été choisi comme énergie principale, c’est parce qu’il a permis une plus grande création de survaleur capitaliste par le biais d’une exploitation accrue du travail humain.

En quoi le système théorique proposé par Malm permet-il alors d’expliquer le paradoxe de la transition eau/charbon au début du XIXème siècle ? Dans cette perspective marxienne, le caractère d’auxiliaire nécessaire à la production de survaleur capitaliste des énergies fossiles implique que le choix du système énergétique s’opère selon un objectif de maximisation de la plus-value captée par les capitalistes et donc d’une augmentation symétrique du rapport d’exploitation des travailleurs. Et ceci permet d’expliquer avec clarté le choix du charbon au détriment de l’énergie hydraulique en Grande-Bretagne puis dans le monde entier. En effet, le passage de l’énergie hydraulique à la machine à vapeur a eu lieu parce que ce nouveau système énergétique permettait une exploitation accrue du travail humain.

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En effet, les usines fonctionnant à l’énergie hydraulique devaient être construites hors des villes, elles nécessitaient de faire venir des travailleurs des villes à un coût élevé, ou bien d’engager une main-d’œuvre paysanne locale. Mais celle-ci, peu rompue aux rythmes de travail de l’usine et à sa discipline, était susceptible de retourner aux travaux des champs brusquement. Par ailleurs, une fois sur place, cette main-d’œuvre isolée pouvait faire peser des risques de grèves et de pression à la hausse des salaires sur les propriétaires, en raison de la difficulté de faire venir des travailleurs ou de remplacer rapidement une main-d’œuvre trop revendicative. Au contraire, les usines fonctionnant avec des machines à vapeur, même initialement moins performantes que les roues à aubes hydrauliques, avaient l’énorme avantage de se trouver en ville. Dans les banlieues industrielles, les capitalistes pouvaient embaucher une main-d’œuvre déracinée, rompue au rythme de travail à l’usine, avec, en cas de grèves, une « armée de réserve » prête à remplacer les travailleurs contestataires.

Malm montre ensuite comment le charbon et son caractère infiniment morcelable et transportable, a permis une adaptation bien plus efficace à la production capitaliste, au travail en usine mais aussi aux nouvelles réglementations sociales (limitation du temps de travail quotidien à 10 heures). Il déploie un certain nombre d’arguments complémentaires qui tous concourent à corroborer la thèse suivante : si le charbon a été choisi au détriment de l’énergie hydraulique en Grande-Bretagne au début du XIXème siècle, ce n’est pas parce que cette énergie était plus abondante, moins chère ou plus régulière, mais bien parce que le passage au charbon a permis une plus grande création de survaleur capitaliste par le biais d’une exploitation accrue du travail humain, plus régulière et moins soumise aux aléas climatiques et humains de la production hydraulique.

De manière plus contemporaine, l’histoire des systèmes énergétiques nous offre d’autres exemples auxquels appliquer la logique proposée par Malm. Le passage à l’ère du pétrole est dans cette perspective lui aussi très instructif. Timothy Mitchell, dans son livre Carbon Democracy propose une thèse intéressante permettant d’expliquer le rôle du charbon dans les luttes sociales du XIXème et XXème siècles et la transition vers un modèle où le pétrole prend une place centrale.

CHARBON, LUTTES SOCIALES ET CONTRE-MESURES DU CAPITAL

Le recours au charbon, énergie indispensable dès le XIXème siècle au fonctionnement des économies occidentales, a profondément changé les rapports de production et l’organisation économique de la société. Le charbon servait principalement à deux choses : l’approvisionnement énergétique indispensable pour l’industrie manufacturière et l’accroissement de la production matérielle ainsi que l’administration des empires coloniaux, et en premier lieu du plus grand de tous, l’Empire britannique. Le charbon utilisé dans les bateaux à vapeur servait à assurer les liaisons commerciales et militaires par voie maritime et ceux-ci ont très vite supplanté la navigation à voile. Cette transition a notamment été illustrée dans plusieurs des romans de Joseph Conrad. Ainsi, le fonctionnement de l’économie capitaliste coloniale reposait majoritairement sur l’énergie du charbon et la gestion de ses flux.

Mine de charbon, Matarrosa del Sil

Or, la production et les flux de charbon étaient souvent très concentrés dans l’espace. La mainmise sur cette production et ces flux était alors indispensable au bon fonctionnement de l’économie capitaliste. Timothy Mitchell lie cette concentration des flux énergétiques indispensables au capitalisme à l’émergence des luttes sociales et de la démocratie moderne. Plus précisément, il dresse le constat suivant : la gestion du charbon et de ses flux passait de manière très concentrée par trois lieux essentiels : la mine, les chemins de fer transportant le charbon et les ports. Ainsi, au début du XXème siècle, « la vulnérabilité de ces mécanismes et la concentration des flux d’énergie dont ils [les capitalistes] dépendaient donnèrent aux travailleurs une force politique largement accrue ». Selon Mitchell, c’est cette concentration spatiale de l’approvisionnement énergétique qui a conduit à la naissance de la démocratie moderne.

Les travailleurs spécialisés dans la gestion de flux énergétiques acquirent un pouvoir politique fort qui se matérialisa par la naissance des premiers partis et syndicats de masse. Ils pouvaient inverser le rapport de force face aux capitalistes en ralentissant ou en perturbant l’approvisionnement énergétique. C’est suite à cela qu’un grand nombre d’avancées sociales virent le jour au tournant du XIXème siècle et du XXème siècle : journée de 8 heures, assurance sociale en cas d’accident, de maladie ou de chômage, pensions de retraite, congés payés, etc. Comme le souligne Mitchell, la concentration de l’énergie indispensable à la production capitaliste avait créé une vulnérabilité. Pour reprendre la terminologie de Malm, l’organisation du système énergétique au charbon initialement choisi pour sa capacité à améliorer le rapport d’exploitation a en réalité conduit à une diminution de celui-ci en raison de cette vulnérabilité.

L’organisation du système énergétique au charbon, initialement choisi pour sa capacité à améliorer le rapport d’exploitation, a en réalité conduit à une diminution de celui-ci en raison de sa vulnérabilité.

La classe dominante a alors recouru de nouveau à un certain nombre de mesures pour regagner sa pleine souveraineté sur l’approvisionnement énergétique nécessaire à l’accumulation de capital. Mitchell décrit dans son livre ces mesures visant à restreindre le pouvoir des travailleurs : création de syndicats maison, appel à des briseurs de grève, constitution de stocks stratégiques énergétiques pour faire face à des imprévus (grèves, blocages). Ces mesures pour certaines d’entre elles, sont toujours appliquées de nos jours avec brio par la classe dirigeante. Ainsi en est-il des stocks stratégiques qui, s’ils sont conçus initialement pour pallier une défaillance de l’approvisionnement énergétique mondial, se révèlent aussi très pratiques pour limiter le « pouvoir de nuisance » des grèves syndicales. Le débat autour de l’insuffisance ou non des stocks stratégiques au cours des grèves contre la réforme des retraites, en raison du blocage des stocks et des raffineries opéré par les syndicats, en est le dernier exemple en date.

LE PASSAGE À L’ÈRE DU PÉTROLE

La logique du capital en termes d’approvisionnement énergétique est alors toujours la même : diminuer le pouvoir du camp du travail, en diminuant l’emprise des syndicats sur la production et la distribution de l’énergie indispensable à la mise en valeur du capital. La hausse de l’approvisionnement énergétique issu du pétrole peut, elle aussi, être expliquée pour partie par cette logique-là. En effet, le pétrole présente, sous ce prisme d’analyse, des avantages certains. Tout d’abord, il ne nécessite que très peu de travail humain pour être extrait et sort de lui-même une fois le trou creusé. Deuxièmement, les réserves de pétrole ne sont pas localisées sur les territoires des pays industriels développés. La proximité des gisements de charbon dans les pays occidentaux, qui était au début un avantage, était devenue un inconvénient en ayant permis la naissance de forces sociales contestataires importantes sur le territoire.

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Mitchell décrypte avec précision les conditions matérielles d’exploitation des gisements pétroliers. L’exemple du Moyen-Orient est assez flagrant. L’accès à une énergie pétrolière abondante et peu chère est un des facteurs déterminants, si ce n’est le plus important, pour analyser la politique des pays occidentaux vis-à-vis des pays producteurs de pétrole, du partage de l’Empire ottoman après la Première guerre mondiale (accords Sykes-Picot) à la guerre en Irak de 2003 en passant par la première guerre du Golfe de 1991. Mitchell montre comment l’histoire du Moyen-Orient est guidée par la volonté de l’Occident de mettre en place un contrôle impérialiste des ressources, favorisant la mise en place de pouvoirs locaux dont les intérêts de classe coïncident avec ceux des néoconservateurs. Dans ces pays, la « démocratie occidentale » n’avait pas sa place.

Puits de pétrole

À cet égard, il est très intéressant de voir comment les tentatives de reprise de contrôle de la manne pétrolière par les nations productrices ont été considérées – rarement d’un bon œil. Les exemples sont nombreux et ne concernent d’ailleurs pas que le pétrole : Irak, Venezuela, Libye, Kurdistan, Iran…

Le recours massif au pétrole s’explique bien entendu par des causes plus proprement « économiques » : baisse des ressources carbonifères en Occident, facilité d’extraction du pétrole, baisse des coûts de transport longue-distance, développement de l’automobile. Toutefois, le prisme d’analyse de Malm semble pouvoir expliquer aussi pour partie la préférence, partielle, donnée au pétrole sur le charbon. Il est intéressant de voir qu’en France, sur l’ensemble de l’énergie consommée en une année, seule la partie issue du nucléaire et des barrages – peu ou prou 20-25% de la consommation énergétique finale, est issue d’une production où les syndicats ont encore un pouvoir non négligeable. Pour le reste, pétrole, gaz et charbon, le capital a réussi, comme dans beaucoup d’autres pays, à se débarrasser, du moins partiellement, des entraves syndicales dans la mise en valeur du capital.

QUEL SYSTÈME ÉNERGÉTIQUE À L’AVENIR ?

C’est donc la logique intrinsèque de mise en valeur du capital qui semble avoir guidé les choix énergétiques des deux derniers siècles pour finalement se retrouver à l’origine du changement climatique. Sans énergie pour mettre en valeur le capital, la logique du capital s’effondre. Les énergies fossiles ont rempli ce rôle au cours des deux derniers siècles.

La solution optimale du point de vue du capital est et restera, sans contrainte exogène forte, le choix des énergies fossiles et de leur grande densité énergétique favorisant leur transport, permettant par là-même une meilleure mise en valeur du capital. Toutefois, les pressions environnementales, citoyennes et démocratiques commencent (modestement) à le contraindre à envisager un nouveau système énergétique. Pourtant, la logique capitaliste interne de mise en valeur du capital nécessite ce que Malm appelle « un levier général de production de survaleur », place occupée jusqu’ici par les énergies fossiles. Si les énergies nouvelles se révèlent incapables de remplir ce rôle, le système capitaliste n’aura probablement d’autre choix que de freiner au maximum la transition énergétique pour assurer sa survie.

Si la transition écologique devait bel et bien s’initier, plusieurs options sont concevables quant à la nature du système énergétique nouveau qui émergerait. Dans le cas de la France, on pourrait distinguer trois scenarii-limite, qui ressortent des débats actuels autour de la question énergétique, avec plusieurs variations et combinaisons possibles entre eux :

1. Une production qui continue à être majoritairement centralisée, avec une part importante de nucléaire répondant à l’électrification des consommations et au besoin de stabilité du réseau ;
2. Un système 100% renouvelable aux mains d’un nombre restreint de groupes, s’appuyant sur une organisation ubérisée du travail et une gestion libérale des marchés de l’énergie ;
3. Une croissance forte des systèmes énergétiques territoriaux totalement ou partiellement autonomes, gérés par les consommateurs et les collectivités territoriales.

Quelle serait alors, à la lecture de Malm et Mitchell, la solution plébiscitée par le capitalisme ?

Ndr : Un prochain article tentera de décrire les conséquences de chaque système et étudiera leurs conditions de possibilité afin de mettre en avant ce qui pourrait être la solution optimale du capital, ainsi que la solution qui pourrait être celle démocratiquement choisie.

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Lobbies contre décroissance

Par Le 13/08/2021

 

 

Les lobbies contrôlent tout, notre seule option : la décroissance

 

« La crise écologique semble de plus en plus inévitable, et plusieurs experts estiment que la croissance perpétuelle sur laquelle repose notre système économique est responsable de la dégradation de l'environnement. Et donc, pour sauver l’humanité, certains appellent à la décroissance. »

30 août 2018 - Laurie Debove

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Durant l’été, le média canadien Rad a publié une série de vidéos sur la décroissance. Face à l’urgence du dérèglement climatique, cette série explore comment le concept économique de décroissance peut répondre à la crise écologique en cours.

Une croissance infinie sur une planète aux ressources finies

Présentée par le journaliste Olivier Arbour-Masse sur un ton humoristique, la série vidéo commence pourtant par établir la liste des conséquences mortifères d’une société de surproduction et surconsommation poussée à son paroxysme : catastrophes météo de plus en plus violentes, cri d’alarme de 15 000 scientifiques sur le risque climatique, début de la sixième extinction de masse, aggravation des inégalités et accaparement des richesses par un petit nombre.

« La crise écologique semble de plus en plus inévitable, et plusieurs experts estiment que la croissance perpétuelle sur laquelle repose notre système économique est responsable de la dégradation de l’environnement. Et donc, pour sauver l’humanité, certains appellent à la décroissance. » Olivier Arbour-Masse

Le concept de décroissance a émergé dans les années 1970 suite à la publication du rapport Meadows intitulé « Halte à la Croissance » et sous l’impulsion de différentes personnalités, notamment Jacques Ellul, André Gorz et Bernard Charbonneau. 

La paternité du concept est attribué à l’économiste mathématicien Nicholas Georgescu-Roegen (1906 – 1994). En 1971, il a publié le livre « The Entropy Law and the Economic Process » dans lequel il remet en cause la pensée économique occidentale dominante basée sur le concept de croissance.

Pour N. Georgescu-Roegen, une croissance infinie est tout simplement impossible à maintenir sur une planète aux ressources finies. L’économiste mathématicien reproche à la doctrine économique de la croissance d’oublier deux principes fondamentaux :

les limites physiques de notre planète avec le processus de dégradation de l’énergie et de la matière (loi de l’entropie, deuxième principe de la thermodynamique)

l’homme ne peut pas être réduit au rôle de consommateur/producteur, mais doit s’épanouir à travers différentes dimensions (biologique, politique, philosophique, culturelle, spirituelle).

Crédit Photo : Shutterstock

« Chaque fois que nous produisons une voiture, nous détruisons irrévocablement une quantité de basse entropie qui, autrement, pourrait être utilisée pour fabriquer une charrue ou une bêche. Autrement dit, chaque fois que nous produisons une voiture, nous le faisons au prix d’une baisse du nombre de vies humaines à venir. Il se peut que le développement économique fondé sur l’abondance industrielle soit un bienfait pour nous et pour ceux qui pourront en bénéficier dans un proche avenir : il n’en est pas moins opposé à l’intérêt de l’espèce humaine dans son ensemble, si du moins son intérêt est de durer autant que le permet sa dot de basse entropie ». N. Georgescu-Roegen, source « Aux Origines de la décroissance »

Changer la société dans son ensemble

Le journaliste canadien Olivier Arbour-Masse s’est intéressé à l’application des principes de décroissance à la fois à l’échelle individuelle mais aussi sociétale. Pendant un mois, il a voulu réduire son empreinte carbone en suivant plusieurs défis : réduire sa production de déchets, se passer d’objets et vêtements dans une démarche minimaliste, manger végétalien cinq jours par semaine.


Très vite, et malgré une diminution de son empreinte carbone, le journaliste se trouve limité dans ce qu’il peut accomplir seul. Aux yeux du sociologue Eric Pineault, c’est parce que cette « démarche individuelle de simplicité volontaire » n’est pas l’objectif principal de la décroissance.

« La décroissance mise sur des outils collectifs et des réponses collectives aux problèmes pour que ce soit plus facile et moins traumatisant pour les individus. » Eric Pineault, pour Rad

Les experts interrogés proposent ainsi plusieurs mesures à mettre en place pour que la société s’engage dans la décroissance : diminuer le temps de travail pour mieux partager les emplois et la richesse en dégageant du temps pour d’autres activités, lutter contre l’obsolescence programmée comme le permet la loi française de 2015, et réduire le pouvoir de l’entreprise privée dont le but est de produire toujours plus pour gagner toujours plus.

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Si certains économistes attachés au seul PIB comme symbole de richesse d’un pays qualifient la décroissance d’utopiste, d’autres revendiquent au contraire l’urgence de changer de modèle économique.

« La quatrième révolution industrielle en cours n’est vue par les économistes standards qu’au travers des points de croissance supplémentaires qu’elle pourrait apporter pour compenser le risque de stagnation séculaire. Elle devrait être, au contraire, un formidable atout pour gérer la décroissance d’une façon intelligente, et notamment inclusive sur le plan social tant l’explosion des inégalités ces dernières années a un lien étroit avec celle des risques sur la planète. Ce qui compte in fine n’est pas le PIB ou le revenu national brut, mais bien le revenu net, notamment de tous les dégâts du soi-disant « progrès », surtout ceux à venir qui constituent une dette vis-à-vis de nos enfants. C’est une révolution conceptuelle pour les économistes. » Jean-Joseph Boillot, Conseiller économique au club du CEPII, pour Libération

Lors de son entretien sur FranceInter, Nicolas Hulot précisait avant d’annoncer sa démission que le monde entier « s’évertue à entretenir voire à réanimer un modèle économique marchand qui est la cause de tous ces désordres » climatiques et humains. L’heure de la décroissance aurait-elle sonné ?

Et parler de quoi d'autre ?

Par Le 10/08/2021

 

Oui, je sais, ce blog n'est plus qu'un condensé des catastrophes et ça ne me réjouit aucunement d'en être arrivé là. Entre les premiers articles qui datent de 2009 et ceux d'aujourd'hui, la différence est de taille. 

Qu'en sera-t-il dans dix ans ? 

Je n'ose même pas l'imaginer.

Il me suffit de regarder les statistiques des visites et pages lues pour réaliser à quel point, ce sujet détourne un grand nombre de lecteurs. Par désintérêt ou par lassitude, je n'en sais rien. C'est juste un constat. 

 

 

Algérie, Californie, Europe... Les incendies continuent de ravager de nombreuses régions du monde

Article rédigé par

franceinfo

France Télévisions

Publié le 10/08/2021 18:40Mis à jour il y a 39 minutes

 Temps de lecture : 4 min.

Des jeunes et des volontaires locaux se rassemblent pour soutenir les pompiers lors d'un incendie de forêt à côté du village de Kamatriades, près d'Istiaia, dans le nord de l'île d'Eubée (Grèce), le 9 août 2021. (ANGELOS TZORTZINIS / AFP)

Des jeunes et des volontaires locaux se rassemblent pour soutenir les pompiers lors d'un incendie de forêt à côté du village de Kamatriades, près d'Istiaia, dans le nord de l'île d'Eubée (Grèce), le 9 août 2021. (ANGELOS TZORTZINIS / AFP)

L'été 2021 est marqué par des incendies spectaculaires et meurtriers, souvent attisés par de fortes chaleurs.

Les images d'incendies ravageurs se multiplient, venant du monde entier. Autour de la Méditerranée, la Turquie et la Grèce traversent depuis près de deux semaines une vague d'incendies violents, favorisés par la sécheresse et des températures caniculaires, qui ont fait 10 morts et des dizaines de blessés hospitalisés.

En Algérie, la région de la Kabylie fait face, mardi 10 août, à de violents incendies qui continuent de progresser dans les montagnes près de la commune de Tizi-Ouzou. En Sibérie, les flammes se sont propagées jusqu'au pôle Nord. De son côté, l'Etat de Californie a connu les troisièmes plus violents incendies de son histoire. Franceinfo vous propose un tour du monde de ces catastrophes en images.

En Algérie, la Kabylie ravagée par les flammes

Une trentaine d'incendies ont débuté dans le nord de l'Algérie, lundi 9 août, notamment en Kabylie. Au moins sept personnes sont mortes dans ces feux attisés par un épisode de canicule, selon les pompiers et les autorités forestières locales.

Dans la vidéo ci-dessus, le journaliste indépendant algérien Messir Hamid partage des images de la Wilaya de Tizi-Ouzou, où les incendies continuent de se propager. 

En Algérie, un homme regarde la fumée s'échapper d'un incendie de forêt dans les collines boisées de la Kabylie, à l'est de la capitale Alger, le 10 août 2021. (RYAD KRAMDI / AFP)

En Algérie, un homme regarde la fumée s'échapper d'un incendie de forêt dans les collines boisées de la Kabylie, à l'est de la capitale Alger, le 10 août 2021. (RYAD KRAMDI / AFP)

Les équipes de la protection civile tentent d'éteindre 31 incendies dans 14 wilayas du nord du pays, selon la préfécture. Dix sont en cours à Tizi-Ouzou. Quatre autres ont éclaté à Jijel, à l'est du pays.

Selon l'agence de presse du gouvernement, l'incendie à Tizi-Ouzou est d'origine criminelle. La multiplication des départs de feux survient alors que l'Algérie connaît un été caniculaire, marqué par une raréfaction de l'eau dans le pays. Les services météorologiques prévoient mardi des températures allant jusqu'à 46 °C.

En Grèce, la situation demeure très préoccupante

L'île d'Eubée est toujours en proie aux flammes et offrait mardi un spectacle de désolation.

Grèce : les incendies continuent de ravager le pays, la situation demeure très préoccupante

franceinfo

 

Près de 70 000 hectares ont été détruits en Grèce. Les feux ont bouleversé le paysage et détruit des centaines de maisons.

Les pompiers et les volontaires utilisent un tuyau d'arrosage pour tenter d'éteindre un incendie dans le village de Glatsona, sur l'île d'Eubée (Eubée), le 9 août 2021. (ANGELOS TZORTZINIS / AFP)

Les pompiers et les volontaires utilisent un tuyau d'arrosage pour tenter d'éteindre un incendie dans le village de Glatsona, sur l'île d'Eubée (Eubée), le 9 août 2021. (ANGELOS TZORTZINIS / AFP)

Les soldats du feu, aidés par des volontaires, continuaient mardi matin de mener une bataille désespérée sur cette île, pour empêcher un violent incendie d'atteindre la ville d'Istiaia, qui compte 7 000 habitants.

Les résidents locaux regardent l'incendie de forêt s'approchant du village de Gouves, sur l'île d'Eubée (Grèce), le 8 août 2021. (ANGELOS TZORTZINIS / AFP)

Les résidents locaux regardent l'incendie de forêt s'approchant du village de Gouves, sur l'île d'Eubée (Grèce), le 8 août 2021. (ANGELOS TZORTZINIS / AFP)

Ils ont lutté sur plusieurs fronts toute la nuit pour contenir les flammes qui embrasent depuis début août cette immense île montagneuse et arborée à 200 km à l'est d'Athènes.

Les résidents locaux sont évacués sur un ferry du nord de l'île d'Eubée, en Grèce, le 8 août 2021. (INTIME NEWS/ATHENA PICTURES/SHUT/SIPA / SHUTTERSTOCK / AFP)

Les résidents locaux sont évacués sur un ferry du nord de l'île d'Eubée, en Grèce, le 8 août 2021. (INTIME NEWS/ATHENA PICTURES/SHUT/SIPA / SHUTTERSTOCK / AFP)

Plus de 3 000 personnes ont été évacuées par la mer. habitants de l'île ont été évacués et relogés dans des hôtels. Des ferries et des navires militaires étaient en alerte en cas de nouvelles évacuations par la mer.

En Turquie, des incendies en grande partie maîtrisés

La Turquie a traversé depuis près de deux semaines une vague d'incendies violents. Le ministre des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, a déclaré lundi 9 août que les incendies à Antalya étaient "totalement maîtrisés", comme le rapporte l'agence de presse du gouvernement

Un hélicoptère participe à une opération d'extinction d'incendies de forêt, à Koycegiz dans la région de Mugla (Turquie), le 9 août 2021. (EMRE TAZEGUL/AP/SIPA / SIPA / AFP)

Un hélicoptère participe à une opération d'extinction d'incendies de forêt, à Koycegiz dans la région de Mugla (Turquie), le 9 août 2021. (EMRE TAZEGUL/AP/SIPA / SIPA / AFP)

Le ministre de l'Agriculture et des Forêts, Bekir Pakdemirli, a annoncé que les incendies étaient toutefois toujours en cours à "Milas et Koycegiz dans la province de Mugla".

Un volontaire se repose alors que les flammes s'élèvent d'une forêt qui brûle en arrière-plan près d'Akcayaka, une ville de la province de Mugla (Turquie), le 6 août 2021. (YASIN AKGUL / AFP)

Un volontaire se repose alors que les flammes s'élèvent d'une forêt qui brûle en arrière-plan près d'Akcayaka, une ville de la province de Mugla (Turquie), le 6 août 2021. (YASIN AKGUL / AFP)

La Turquie a subi les pires incendies qu'elle ait connus depuis au moins une décennie. Les soldats du feu se sont demenés pendant plusieurs jours pour endiguer la progression des flammes. 

En Sibérie, les incendies s'aggravent et la fumée atteint le pôle Nord

Les feux de forêt qui ravagent la Sibérie continuaient de s'aggraver lundi, selon les autorités. Ces incendies sont d'une ampleur telle que la fumée a atteint le pôle Nord d'après la Nasa.

Cette image de l'Observatoire de la Terre de la NASA publiée le 7 août 2021 montre la fumée émise par des centaines d'incendies de forêt couvrant la majeure partie de la Russie le 6 août 2021. (HANDOUT / NASA EARTH OBSERVATORY / AFP)

Cette image de l'Observatoire de la Terre de la NASA publiée le 7 août 2021 montre la fumée émise par des centaines d'incendies de forêt couvrant la majeure partie de la Russie le 6 août 2021. (HANDOUT / NASA EARTH OBSERVATORY / AFP)

L'une des régions les plus touchées est la Yakoutie, un territoire immense et très peu peuplé du nord de la Sibérie, où la situation "continue de s'aggraver avec une tendance à la hausse du nombre et de la superficie des feux de forêt", a relevé lundi sur son site internet l'agence météo russe Rosguidromet. 

Un pompier se tient sur les lieux d'un incendie de forêt près du village de Kyuyorelyakh (Russie), le 7 août 2021. (IVAN NIKIFOROV/AP/SIPA / SIPA)

Un pompier se tient sur les lieux d'un incendie de forêt près du village de Kyuyorelyakh (Russie), le 7 août 2021. (IVAN NIKIFOROV/AP/SIPA / SIPA)

L'agence spatiale américaine, la Nasa, a de son côté rapporté dans un communiqué, samedi, que la fumée due aux incendies en Yakoutie avait "traversé plus de 3 000 km pour atteindre le pôle Nord, ce qui semble être une première dans l'histoire documentée".

Aux Etats-Unis, le Dixie Fire poursuit sa course en Californie

Le gigantesque brasier, le troisième plus grand feu de l'histoire de la Californie, a dévasté cette semaine les commerces et habitations de la petite ville de Greenville, ainsi que le village de Canyondam.

 

États-Unis : le gigantesque incendie Dixie Fire a ravagé la ville de Greenville

France 2

 

 

 

Les stigmates de cet incendie, baptisé Dixie Fire, sont visibles sur une série de clichés réalisés par un photographe de l'AFP avant et après le sinistre, qui a détruit des centaines de bâtiments et provoqué l'évacuation de milliers d'habitants dans le nord de la Californie.

 

 

 

 

Rapport du GIEC (4)

Par Le 09/08/2021

Il y aura toujours des climato-sceptiques, il y aura toujours des consommateurs effrénés, il y aura toujours des individus centrés sur leur petit moi et qui ne liront rien de tout ça, en balayant des nouvelles catastrophistes qui pourraient porter atteinte à leur insouciance.

Il y aura même des gens épouvantés par tout ce que le GIEC énonce et qui prendront l'avion pour aller dans les îles pendant leurs vacances et qui continueront à manger de la viande issue de l'élevage intensif et qui continueront à fêter le premier jour des soldes. Parfois, je me demande si ces derniers ne sont pas les pires. Je n'arrive pas à comprendre comment il est possible de se supporter dans une telle contradiction. Savoir et ne rien changer en soi...C'est là qu'apparaît dans sa totale folie la puissance du formatage et la croyance qu'il est impossible d'en sortir. 

 

Changement climatique : ce qu'il faut retenir du sixième rapport des experts du Giec publié aujourd'hui

 

Le Giec publie ce lundi le premier volet de son sixième rapport, consacré aux éléments scientifiques les plus récents concernant l'évolution du climat.

Article rédigé par

Camille Adaoust

France Télévisions

Publié le 09/08/2021 10:02Mis à jour le 09/08/2021 15:56

 Temps de lecture : 6 min.

Les forêts brûlent à Gouves (Grèce), conséquence de la "pire canicule" dans le pays en plus de trente ans, le 8 août 2021. (ANGELOS TZORTZINIS / AFP)

Les forêts brûlent à Gouves (Grèce), conséquence de la "pire canicule" dans le pays en plus de trente ans, le 8 août 2021. (ANGELOS TZORTZINIS / AFP)

Sept ans après son dernier rapport, le document est très attendu. Lundi 9 août, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) publie ses nouvelles évaluations et prévisions climatiques (lien en anglais). "L'influence humaine a réchauffé le climat à un niveau sans précédent depuis au moins 2 000 ans", alertent ses membres dans le sixième "résumé pour les décideurs", que franceinfo a pu consulter. Hausse de la température mondiale, intensification des événements extrêmes, responsabilité des activités humaines... Voici ce qu'il faut retenir de ce document référence. 

Le changement climatique actuel est "sans précédent"

Les scientifiques du Giec commencent par rappeler le constat suivant : "La température globale sur la surface de la Terre était plus chaude de 1,09°C entre 2011 et 2020 qu'elle ne l'était entre 1850 et 1900, avec une hausse plus importante au niveau des terres (1,59°C) qu'au niveau des océans (0,88°C)." Suivent les nombreuses conséquences de ce réchauffement.

Ainsi, entre 1901 et 2018, le niveau des mers a grimpé de 20 centimètres, "plus vite que lors de n'importe quel autre siècle depuis au moins 3 000 ans". Au nord, entre 2011 et 2020, "l'étendue moyenne de la banquise en Arctique a atteint son plus bas niveau depuis 1850", cite encore la communauté de chercheurs. La fonte des glaciers, quant à elle, a causé un recul de leur surface "sans précédent depuis 2 000 ans".

La concentration de CO2 est la plus élevée depuis au moins 2 millions d'années

Depuis son dernier rapport publié en 2014 (lien en anglais), le Giec se fait l'écho d'une situation qui ne s'est pas améliorée. "Depuis 2011 [date des mesures citées dans le précédent rapport], la concentration [de gaz à effet de serre] a continué d'augmenter dans l'atmosphère", écrivent les auteurs. Jusqu'à atteindre en 2019 son plus haut niveau "depuis au moins 2 millions d'années" pour le CO2 et "depuis au moins 800 000 ans" pour le méthane et le protoxyde d'azote, deux autres gaz à effet de serre, déplorent-ils.

Résultat : alors que la capacité du monde à limiter le réchauffement de la planète à +1,5°C par rapport à l'ère pré-industrielle (l'objectif idéal de l'Accord de Paris) sera au centre des discussions de la COP26, le Giec, lui, adapte ses scénarios à la hausse par rapport à sa précédente publication. Le rapport publié ce lundi comprend en effet "un plus large éventail" de trajectoires d'émissions de gaz à effet de serre. Deux d'entre elles étudient les effets d'une hausse des émissions plus importante que précédemment, tandis que le scénario intermédiaire se concentre sur un maintien des émissions actuelles jusqu'en 2050 avant une baisse. La température pourrait alors augmenter de 2,1°C à 3,5°C d'ici la fin du siècle, et de 3,3°C à 5,7°C d'après les pires trajectoires, par rapport à la période 1850-1900. "La dernière fois que la température globale a été de +2,5°C par rapport aux niveaux de 1850 à 1900, c'était il y a plus de 3 millions d'années", alerte le Giec.

Les activités humaines sont, "sans équivoque", à l'origine du réchauffement

"De nouveaux modèles, de nouvelles analyses et méthodes (...) permettent de mieux comprendre l'influence humaine sur un éventail plus large de variables climatiques", décrivent les scientifiques. Et le résultat est "sans équivoque" : "C'est indiscutable, c'est un fait établi, les activités humaines sont à l'origine du changement climatique", a commenté la climatologue et coprésidente du Giec, Valérie Masson-Delmotte, lors d'une conférence de presse. Dans son rapport, le groupe insiste d'ailleurs particulièrement sur la responsabilité des activités humaines. Il est ainsi "probable" –selon les termes d'évaluation utilisés– que l'influence humaine ait contribué au schéma actuel des précipitations, "extrêmement probable" qu'elle ait induit les "changements observés dans la salinité des eaux océaniques proches de la surface", "très probable" que l'activité humaine soit aussi à l'origine du recul des glaciers depuis les années 1990, de la fonte de la banquise en Arctique ou encore "extrêmement probable" que l'homme soit la "cause principale" du réchauffement de la couche supérieure des océans (de 0 à 700 m), répète le Giec au fil des pages. 

"Les activités humaines affectent toutes les composantes du système climatique, certaines d'entre elles réagissant pendant des décennies et des siècles."

Le Giec 

dans le "résumé pour les décideurs"

Alors que les émissions de gaz à effet de serre à l'origine du changement climatique sont toujours à la hausse, le groupe d'experts en décrit les conséquences futures. Vagues de chaleur, inondations, sécheresses, météo propice aux feux... "Toutes les régions vont vivre plus de répercussions du changement climatique", écrit le Giec. Certaines seront même "irréversibles pour des siècles voire des millénaires", en particulier concernant la température des océans, la fonte des glaciers ou encore la montée du niveau de la mer.

Des événements extrêmes attribués au changement climatique

Au milieu d'une avalanche de catastrophes à travers le monde, des inondations en Allemagne et en Chine aux incendies monstres en Europe et en Amérique du Nord, les scientifiques écrivent noir sur blanc que nombre de ces événements sont causés par le changement climatique. "Les preuves qui montrent du changement dans des extrêmes comme les vagues de chaleur, les fortes précipitations, les sécheresses et les cyclones tropicaux (...) ont été renforcées depuis" le dernier rapport de 2014.

Des preuves qui permettent aujourd'hui d'établir que les extrêmes de chaleur ou encore les fortes précipitations sont plus fréquents et plus intenses depuis les années 1950, à cause du changement climatique. "Certaines chaleurs extrêmes au cours de la dernière décennie auraient été extrêmement improbables sans l'influence de l'activité humaine sur le système climatique", note par exemple le rapport. "Chaque 0,5°C additionnel cause, de manière bien visible, une intensification et une augmentation de la fréquence des extrêmes chaleurs (...), des fortes précipitations tout comme des sécheresses."

Plusieurs objectifs évoqués pour ralentir le réchauffement

"Le réchauffement à 1,5°C et 2°C va être dépassé pendant le XXIe siècle, à moins qu'une profonde baisse des émissions de CO2 et des autres gaz à effet de serre ne se produise dans les prochaines décennies", insiste le Giec. Il présente donc plusieurs solutions. Il faut d'abord, d'après les experts, atteindre la neutralité carbone, c'est-à-dire arriver à un équilibre entre les émissions anthropiques et les absorptions de CO2, car "chaque tonne de CO2 émise s'ajoute au réchauffement global".

Le Giec en vient ensuite au budget carbone : il s'agit d'une estimation de la quantité de CO2 que l'humanité peut encore émettre avant de dépasser l'objectif des 1,5°C. Le groupe d'experts estime qu'il ne faut pas aller au-delà d'environ 500 gigatonnes de CO2. Les experts évoquent enfin la capture de carbone, qui a le "potentiel de retirer du CO2 de l'atmosphère et de le stocker durablement dans des réservoirs". Autant de solutions qui seront approfondies dans un autre volet, consacré aux mesures d'atténuation, de ce sixième rapport. Sa publication est prévue pour début 2022.

Rapport du GIEC (3)

Par Le 09/08/2021

 

Le monde politique, les décideurs, les financiers, les économistes, les grands industriels...Tous ces gens ne veulent pas d'un changement de paradigme parce que cela reviendrait pour eux-mêmes à la perte de leur puissance. Tout le problème est là. 

Le deuxième point d'achoppement vient du fait qu'une très grande partie de la population des pays industrialisés n'a aucunement envie de changer de mode de vie. Un pourcentage largement majoritaire continue à consommer tant que c'est possible, bien au-delà des besoins réels. L'idée même de réduire ce train de vie est inacceptable même si le train nous conduit droit dans le ravin.

On en revient toujours à cette réflexion indispensable sur le besoin, le manque et le désir.

J'ai tenté de lancer la discussion sur un des articles parus sur France info. J'ai eu droit à une réponse on ne peut plus claire : "N'importe quoi et c'est quoi le rapport avec le GIEC ? "

Le rapport, c'est très simple. Si chacun s'était efforcé de mener cette réflexion, l'existence même du GIEC n'aurait pas été nécessaire. 

LIEN : Le manque, le besoin, le désir.

 

Climat : état des lieux, base de débat… A quoi servent vraiment les rapports du Giec ?

 

Article rédigé par

Marie-Adélaïde Scigacz

France Télévisions

Publié le 09/08/2021 06:50

 Temps de lecture : 7 min.

Une pancarte dans une manifestation pour le climat, le 9 mai 2021, à Paris.  (JACOPO LANDI / HANS LUCAS / AFP)

Une pancarte dans une manifestation pour le climat, le 9 mai 2021, à Paris.  (JACOPO LANDI / HANS LUCAS / AFP)

Le premier des trois volets qui composent le sixième rapport du Giec, le groupe d'experts internationaux sur le climat, permet de faire le point sur les connaissances scientifiques sur le changement climatique. Mais est-ce suffisant pour faire bouger les choses ?

Des précipitations exceptionnelles en Chine et en Allemagnedes températures hors normes au Canadades incendies ravageurs dans le sud de l'Europe, mais aussi en Turquie et dans l'ouest des Etats-Unis

La publication, lundi 9 août, de la première partie du sixième rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) intervient au milieu d'une avalanche de catastrophes portant les impacts du dérèglement climatique sur le devant de l'actualité. 

Sept ans après la sortie du précédent rapport, le premier des trois volets qui composeront cette nouvelle évaluation – elle sera complète d'ici l'automne 2022 – s'intéresse aux sciences physiques du climat. Des données, des figures, bref, de la science dure pour comprendre l'état de notre planète. Synthèse de milliers d'études publiées par les meilleurs instituts et universités du monde, cette publication ne fait pas de recommandations. Dès lors, comment les rapports du Giec parviennent-ils à appeler à l'action ? 

Ils dressent un état des lieux des connaissances scientifiques

Le Giec rassemble des chercheurs, mais n'est pas un organisme de recherche. Ses auteurs (plusieurs centaines répartis sur les cinq continents) ont pour mission de synthétiser des travaux menés dans les laboratoires du monde entier, afin de faire le point sur les connaissances scientifiques sur le climat. Ainsi, participer à la réalisation d'un rapport constitue un "honneur" qui attire des milliers de postulants, relève le climatologue Jean Jouzel. Parce qu'ils proposent "une base commune des connaissances de notre communauté", ces rapports donnent une force inédite au discours scientifique, poursuit celui qui a participé à la réalisation de quatre de ces publications, en tant qu'auteur ou membre du bureau.

Avant de rendre un rapport complet de quelque 2 000 pages, plusieurs dizaines de milliers d'articles scientifiques sont passés au crible. Cela représente sept ans de travail. Faire ainsi le point sur les connaissances à l'instant T permet de dynamiser la recherche, souligne Jean Jouzel. "J'ai beaucoup appris en participant aux rapports du Giec : cela donne des idées, crée des collaborations. Travailler sur ces rapports permet d'identifier les aspects les moins étudiés des sciences du climat. Si le Giec ne fait pas non plus de recommandations en termes de sujets de recherche, il donne lieu à de nouveaux projets", qui font encore avancer l'état des connaissances, souligne-t-il. 

Ils garantissent une base commune pour les dirigeants

Si les rapports ne font pas de recommandations politiques, "les Etats s'en servent pour guider leur action", explique Eric Brun, secrétaire général de l'Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique (Onerc). L'organisme, qui dépend du ministère de la Transition écologique, participe aux discussions qui précèdent l'approbation du "Résumé à l'intention des décideurs", un texte synthétique d'une trentaine de pages qui accompagne chaque rapport et en propose un aide-mémoire plus digeste pour le commun des mortels. Pendant plusieurs semaines, ce "résumé des résumés" fait la navette entre le Giec et les délégations des Etats signataires afin de se mettre d'accord sur des formulations à la fois compréhensibles par tous et implacables du point de vue scientifique.

Une fois adopté par tous les pays, pendant la semaine qui précède la publication des textes du Giec, ce document constitue "un socle commun, une vérité universelle qui va éclairer toutes les décisions jusqu'à ce qu'un nouveau rapport soit publié", poursuit Eric Brun, scientifique de formation. Chaque ligne fait l'objet d'âpres discussions. "Certains pays veulent atténuer certains messages, notamment sur les causes du changement climatique, et d'autres – comme la France, l'Union européenne, la Suisse, la Norvège, le Royaume-Uni, les Etats-Unis et le Canada – veulent au contraire les renforcer", continue-t-il. Car en peu de mots, cette synthèse envoie aux décideurs "des messages très forts". 

Surtout que cette année encore, la publication du premier volet du sixième rapport du Giec intervient avant d'importants rendez-vous diplomatiques, comme l'assemblée générale des Nations unies prévue en septembre à New York ou le sommet du G20 – dont les pays émettent 80% des gaz à effet de serre – en octobre à Rome. En point d'orgue, la COP26 se déroulera en novembre à Glasgow. C'est pourquoi "l'approbation des rapports du Giec [via le "Résumé à l'intention des décideurs"] est une étape cruciale. C'est ce qui fait la force du Giec", martèle Jean Jouzel. 

"Quand les pays arrivent à une COP, leurs gouvernements sont d'accord sur cette base et on n'a pas besoin de rediscuter de ces points à l'ouverture. S'il n'y avait pas cette dernière étape d'adoption, je pense que le rapport du Giec finirait dans les tiroirs."

Jean Jouzel, climatologue 

 

Pour preuve du poids de ces textes, le climatologue cite l'accord de Paris qui reprend, in extenso, les données mises en avant dans le cinquième rapport du groupe. De même, depuis que le Giec a préconisé, en 2018, de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C par rapport à l'ère préindustrielle, plus de 130 pays ont inscrit dans leurs objectifs d'arriver à la neutralité carbone d'ici 2050, insiste-t-il. "Les décideurs politiques prennent appui sur les rapports du Giec pour définir des objectifs. Du moins, dans les textes. Car toute la question est de savoir s'ils respectent ces objectifs", nuance toutefois Jean Jouzel en déplorant "le fossé qui se creuse entre les engagements et les actions".

Ils animent le débat 

En mettant en avant la rigueur des rapports et leur caractère quasi exhaustif, la communauté des sciences du climat a façonné, avec le Giec, un outil de communication efficace pour les ONG, car incontestable aux yeux des politiques, souvent sourds à leurs cris d'alerte. Au sein du Réseau action climat, Aurore Mathieu estime ainsi que les données partagées dans chaque nouvelle production du Giec "renforcent vraiment [leur] plaidoyer". 

Le texte met ainsi en lumière certaines thématiques sur lesquelles se positionner. "Quand le rapport met en avant le rôle du méthane dans le réchauffement climatique, nous nous interrogeons sur ce que nous disons à ce sujet, poursuit Aurore Mathieu. Est-ce que ce point était un angle mort de notre discours, ou est-ce que nous le prenons déjà suffisamment en compte ?"

Surtout, si le Giec ne prend pas position, il "nous donne des éléments scientifiques qui fournissent une base solide sur laquelle appuyer nos demandes et nos revendications". Notamment sur des questions qui divisent, comme celle des technologies proposées pour limiter le réchauffement. 

"Certains pays comptent beaucoup sur des technologies de capture de carbone. Pour nous, les rapports démontrent que leur efficacité n'est pas prouvée, détaille par exemple Aurore Mathieu. Quand les décideurs mettent en avant des solutions simplistes, qui peuvent parler aux électeurs, mais ne sont pas au point scientifiquement, nous pouvons les interpeller sur ces points, avec des faits scientifiques, et non pas des opinions."

Ils témoignent de l'action (ou de l'inaction) des politiques

Alors que la communauté internationale s'apprête à dresser un premier bilan de l'accord de Paris, entré en vigueur il y a cinq ans, le nouveau rapport du Giec constitue enfin une pièce maîtresse pour évaluer ce qui a été fait… ou pas, explique Eric Brun. "C'est une phase extrêmement importante puisque la France – au sein de l'Europe des 27 – demande que ce bilan se traduise en un appel pour relever l'ambition en matière de lutte contre le changement climatique". 

Les engagements de 2015 ont-ils été tenus ? Les émissions de gaz à effet de serre ont-elles diminué ?

A chaque rapport, le Giec fournit la réponse donnée par la science. Et depuis le premier en 1990, ces faits scientifiques démontrent que le monde politique n'a pas relevé les défis posés par le réchauffement climatique, en dépit de la création des Conventions des Nations unies sur le climat en 1992 ou de la signature du protocole de Kyoto en 1997. A l'aube du sixième rapport, il a même pris "un retard hallucinant", note Clément Sénéchal, porte-parole de Greenpeace France. 

"Ce qui est alarmant, ce n'est pas le rapport du Giec. C'est l'apathie et le manque de réponses politiques à ces constats qui sont saisissants et unanimes. Et c'est d'autant plus déplorable que ces Etats valident les conclusions du Giec et prennent des engagements au sein de l'accord de Paris." 

Clément Sénéchal, porte-parole de Greenpeace France 

à franceinfo

Pour le militant écologiste, "on va vraiment dans le mur les yeux grands ouverts, car on n'a jamais eu autant de données scientifiques unanimes sur un même phénomène". Et, à ses yeux, ces rapports successifs illustrent finalement "une rupture entre le savoir et le pouvoir, notamment le pouvoir politique", sur la question du réchauffement climatique. 

Rapport du GIEC (2)

Par Le 09/08/2021

 

Plus d'une fois, en participant à des discussions sur les réseaux sociaux, j'ai été confronté à des individus persuadés que ce "réchauffement" est une gabégie, une manipulation orchestrée par les gouvernements pour promouvoir des restictions et des atteintes à nos libertés, pour déclencher des marchés juteux destinés à freiner cette évolution mais qui ne seraient au final que l'occasion d'enrichir certains industriels, certains conglomérats, certains secteurs technologiques ou autres. 

Ce que j'imagine pour les années à venir, c'est l'émergence d'un "pass écologique", une sorte de permis de consommer dans les limites imposées par une réalité de plus en plus dramatique. L'interdiction des voitures à moteur thermique en sera une étape. Il y en aura d'autres. On pourrait imaginer qu'il s'agit de permettre aux constructeurs de voitures électriques de s'imposer. Et effectivement, ça ne suffira pas parce que la fabrication et l'empreinte écologique de ces véhicules est bien plus désastreux que la sauvegardde de nos vieilles 4L et R5... Mais qui a encore envie de rouler dans une voiture des années 60 ? La solution, ça n'est pas de chercher un moyen de pouvoir continuer à consommer comme nous l'avons fait. La solution, c'est la déconsommation.

C'est d'ailleurs ce que nous sommes venus chercher ici, dans la Creuse. Ici, c'est la France d'il y a quarante ans. Et celle-là était encore viable. 

 

Rapport du Giec : "Cette évolution du système climatique ne cesse pas et est irréversible", détaille un climatologue

 

A l'image du groupe d'experts internationaux sur le climat, le climatologue Hervé Le Treut tire la sonnette d'alarme et incite à des actions massives, internationales et locales, pour diminuer les effets de la catastrophe qui vient.

Article rédigé par

franceinfo

Radio France

Publié le 09/08/2021 12:14

 Temps de lecture : 3 min.

Les catastrophes climatiques, telles que les inondations meurtrières en Allemagne à la mi-juillet 2021, "seront plus critiques et plus développées", explique le climatologue Hervé Le Treut. (SEBASTIEN BOZON / AFP)

Les catastrophes climatiques, telles que les inondations meurtrières en Allemagne à la mi-juillet 2021, "seront plus critiques et plus développées", explique le climatologue Hervé Le Treut. (SEBASTIEN BOZON / AFP)

"On a dépassé le stade des alertes" affirme lundi 9 août sur franceinfo Hervé Le Treut, climatologue, professeur à la Sorbonne Université et membre de l’Académie des Sciences, alors que le rapport du Giec, paru le même jour, indique que les températures n'ont pas été aussi chaudes depuis 125 000 ans. 

franceinfo : Les conclusions du rapport du Giec sont alarmistes et souligne que les activités humaines sont responsables de l'accélération du réchauffement. Ce n'est pas une surprise ?

Hervé Le Treut : On est habitués depuis toujours à ce qu'il y ait des fluctuations du climat, qu'on appelle naturelles. Mais aujourd'hui, on a quelque chose de nouveau et très rapide. On a dépassé le stade des alertes, le changement climatique est devenu plus marquant et aura des conséquences de plus en plus fortes sur nos sociétés.

Cela fait de nombreuses années que l'on sait que le changement climatique est à l'œuvre, mais ses effets sont désormais visibles. Notre adversaire unique, ce sont les émissions de gaz à effet de serre qui empêchent la planète de se refroidir et ont des conséquences multiples. Elles se stockent dans l'atmosphère et sont cumulatives. Au fil du temps, l'effet ne peut que s'accélérer, et c'est ce qui se produit aujourd'hui. Cette évolution du système climatique ne cesse pas et est irréversible. On n'a pas seulement un problème de réchauffement, on a un problème qui est également lié à l'eau, on l'a vu avec les inondations récentes. On a dépassé très largement aujourd'hui l'étape de l'alerte pour entrer dans une étape d'actions concrètes : qu'est-ce qu'on fait, comment on le fait ? 

Aujourd'hui on ne peut plus se permettre seulement de regarder les choses qui évoluent. Il faut passer aux actes, que faut-il mettre en place selon vous ? 

Il faut surtout trouver les bonnes solutions face à un problème évolutif. On sait à peu près ce qu'il va se passer, parce qu'on est dans une forme de continuité par rapport à ce qui s'est produit depuis les premières alertes sur les problèmes climatiques. Les choix que l'on va faire seront difficiles et ne seront pas les mêmes selon les territoires. Il y a un travail nécessaire qui doit se faire à l'échelle internationale. Car les gaz à effet de serre se mélangent dans l'atmosphère. Au-dessus de nos têtes, on a des gaz à effet de serre qui viennent de Chine, des États-Unis. Et il y a un travail à faire à l'échelle de nos territoires, puisqu'ils vont être victimes de ces effets irréversibles comme le relèvement du niveau de la mer. Il faut se préparer et anticiper ce qui peut se passer sur nos territoires. Il faut agir à ce niveau de manière très forte et rapide, parce que les choses se développent de manière beaucoup plus rapide qu'on ne le pensait il y a quelques années. 

Le rapport du Giec indique que le réchauffement de la planète devrait atteindre plus 1,5°C par rapport à l'ère préindustrielle autour de 2030, dix ans plus tôt que les dernières estimations. À quoi ressemblera notre quotidien ?

Les situations qu'on a vues ces dernières années seront plus critiques et plus développées. Les évènements extrêmes frappent déjà toutes les parties du monde. On ne peut pas avoir une solution unique, mais des solutions qui vont s'adapter à la nature des différents territoires. Il faut s'y préparer à l'avance.

"Les gaz à effet de serre des dernières décennies vont créer le climat des prochaines décennies."

Hervé Le Treut, climatologue 

 

Il y a une réflexion adaptée à avoir sur les moyens de transport, sur l'agriculture, sur les zones vulnérables. Tout ça doit être pris en compte et être adapté selon les territoires. 

Rapport du GIEC

Par Le 09/08/2021

Diminution de la part des énergies fossiles. 

Oui, mais quoi d'autre à la place ? 

Tout ce temps perdu...Trente ans que les scientifiques alertent. 

Nous sommes dans la même problématique que la crise sanitaire. Les épidémiologistes le prédisaient depuis vingt ans. 

Il faut toujours que nous soyons dans la situation d'urgence pour que la réalité soit comprise.

L'immaturité de cette humanité est effroyable, consternante, désespérante.

 

 

Rapport du Giec : les experts du climat "sonnent le glas" des énergies fossiles, selon le secrétaire général des Nations unies

 

"Il n'y a pas le temps d'attendre et pas de place pour les excuses", a commenté Antonio Guterres après la publication d'un rapport édifiant sur les conséquences des activités humaines sur le climat.

Article rédigé par

franceinfo avec AFP

France Télévisions

Publié le 09/08/2021 10:50Mis à jour le 09/08/2021 11:00

 Temps de lecture : 1 min.

Antonio Guterres, secrétaire général des Nations unies, lors d'une conférence de presse à Madrid (Espagne), le 2 juillet 2021. (JAVIER SORIANO / AFP)

Antonio Guterres, secrétaire général des Nations unies, lors d'une conférence de presse à Madrid (Espagne), le 2 juillet 2021. (JAVIER SORIANO / AFP)

Le sixième rapport des experts climat de l'ONU (Giec) est une véritable "alerte rouge" pour l'humanité, a réagi le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, lundi 9 août. Ce rapport d'évaluation scientifique, le premier complet depuis sept ans, "doit sonner le glas du charbon et des énergies fossiles, avant qu'ils ne détruisent la planète", a-t-il ajouté dans un communiqué, plaidant pour qu'aucune centrale à charbon ne soit construite après 2021. Les émissions de gaz à effet de serre, à l'origine du changement climatique, sont toujours en hausse, selon les études internationales.

Le rapport du Giec estime notamment que le seuil de +1,5 °C de réchauffement par rapport à l'ère préindustrielle sera atteint autour de 2030, dix ans plus tôt que dans les précédentes projections, menaçant l'humanité de nouveaux désastres "sans précédent". "Les pays devraient également mettre un terme aux nouvelles explorations et productions d'énergies fossiles et déplacer les subventions aux énergies fossiles vers les renouvelables", a ajouté le secrétaire général, qui s'en prend encore plus frontalement qu'à l'habitude à ces industries.

"Les émissions de gaz à effet de serre créées par les énergies fossiles et la déforestation sont en train d'étouffer notre planète."

Antonio Guterres, secrétaire général des Nations unies 

dans un communiqué

Le secrétaire général de l'ONU a également appelé les dirigeants du monde à s'assurer que la conférence climat COP26 de Glasgow (Ecosse) en novembre soit un "succès" pour conduire à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. "Si nous unissons nos forces maintenant, nous pouvons éviter la catastrophe climatique. Mais comme le rapport d'aujourd'hui le dit clairement, il n'y a pas le temps d'attendre et pas de place pour les excuses."

Juste des images

Par Le 07/08/2021

 

 

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Des milliards dépensés pour lutter contre un virus, des dissensions dans les populations.

 

"Diviser, c'est régner". Tous les gouvernants le savent.

 

Pendant ce temps-là, des régions immenses sont la proie des flammes et des régions immenses sont noyées sous les eaux.

 

Rien d'efficace ne se produit au niveau des gouvernants parce que ça ne remet pas en cause le système économique. C'est la seule raison de leur inaction.

 

Il arrivera pourtant un moment où le système économique sera impacté. C'est inévitable. 

 

 

 

 

Le sud de la Turquie ravagé par des incendies meurtriers

 

Des dizaines de villages et hôtels ont été évacués dimanche dans le sud touristique de la Turquie face à la progression des incendies qui sévissent depuis cinq jours et ont déjà fait huit morts.

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franceinfoFrance Télévisions

 

La Turquie subit actuellement les pires incendies qu'elle ait connus depuis au moins une décennie. Près de 95 000 hectares ont brûlé jusqu'à présent en 2021, contre une moyenne de 13 516 à ce stade de l'année entre 2008 et 2020. Face à l'impressionnante progression des flammes qui ravagent le sud du pays depuis cinq jours et qui ont fait huit morts, habitants et touristes ont été évacués de leurs hôtels et domiciles dimanche 1er août.

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Des personnes regardent les incendies de forêt qui ravagent la zone autour de la ville de Marmaris, en Turquie, le 1er août 2021. YASIN AKGUL / AFP

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Des riverains participent, à mains nues, à la lutte contre les incendies de forêt qui ont éclaté à Antalya, en Turquie, alors que les opérations terrestres et aériennes se poursuivent le 1er août 2021. SULEYMAN ELCIN / ANADOLU AGENCY / AFP

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Un hélicoptère traverse un nuage de fumée causé par des incendies de fôret, en repandant de l'eau au-dessus d'Antalya, en Turquie, le 1er août 2021.  SULEYMAN ELCIN / ANADOLU AGENCY / AFP

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Un hélicoptère déverse de l'eau au-dessus du village de Sirtkoy en Turquie, le 1er août 2021. AP

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Des personnes patientent, alors que des feux de forêt font rage dans la zone rurale de Marmaris, en Turquie, le 1er août 2021. YASIN AKGUL / AFP

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De nombreuses habitations ont été endommagées par les incendies de forêt en Turquie, comme ici à Antalya, le 31 juillet 2021. MUSTAFA CIFTCI / ANADOLU AGENCY / AFP

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Une habitante, qui a perdu sa maison dans un incendie de forêt à Adana, en Turquie, le 30 juillet 2021, vient constater les dégâts. EREN BOZKURT / ANADOLU AGENCY / AFP

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Des tortues sont sauvées par un habitant de Mugla, en Turquie, alors que des incendies de forêt font rage, le 30 juillet 2021.  MAHMUT SERDAR ALAKUS / ANADOLU AGENCY / AFP

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Un habitant de Manavgat, en Turquie, porte une chèvre née pendant des incendies de forêt. L'animal se prénomme "Mucize", ce qui signifie "miracle" en turc. ORHAN CICEK / ANADOLU AGENCY / AFP

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De la fumée noire s'échappe d'un complexe hôtelier après qu'un incendie de forêt a ravagé une région balnéaire, près de Manavgat, en Turquie, le 29 juillet 2021. ILYAS AKENGIN / AFP

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Des touristes observent les ravages causés par un incendie de forêt alors qu'ils attendent d'être évacués à Bodrum, en Turquie, le 1er août 2021. EMRE TAZEGUL/AP/SIPA / SIPA

TOUS, SAUF ELLE : Anticipation

Par Le 04/08/2021

Je relis le tome 2 de ma trilogie "Tous, sauf elle", la suite de "Les héros sont tous morts".

Je me rends compte à quel point, cette anticipation paraît de plus en plus probable.

Il m'arrive régulièrement de tomber sur des articles qui en développent certains aspects : crise financière, risque pétrolier, démographie, dépendance et perte de la souveraineté des Etats, pandémie, risques climatiques, catastrophes naturelles, menaces technologiques liées à internet, menaces nucléaires, embrasement au Moyen Orient etc etc etc...

On peut se dire que ce sont des délires paranoïaques, on peut se dire que c'est de la fiction, que c'est de l'amusement, que c'est à la mode, on peut se dire que l'humanité sera plus forte que toutes les menaces qui pèsent sur elle. On peut imaginer tout ce qu'on veut. 

Il n'en reste pas moins que l'exemple du Titanic reste à mes yeux une leçon indiscutable.

 

 

TOUS, SAUF ELLE

CHAPITRE 48

Théo était rentré à la ferme dans un état de rage que Laure ne lui connaissait pas. Il lui raconta la journée. Un appel téléphonique anonyme, une altercation dans un coin malfamé de Grenoble, une banlieue connue pour ses dealers, ses vendeurs d’armes, les vols à l’arraché, les bandes organisées qui luttaient pour un coin de rue, les règlements de compte qu’on ne comptait plus, les bagnoles cramées à la moindre occasion, les agressions de pompiers et des services du SAMU, les magasins vandalisés, les pharmacies qui redoublaient de systèmes de sécurité pour ne pas être braquées. Cette fois, il s’agissait d’un tabassage. Une bande de jeunes. Ils avaient pris un adolescent handicapé mental pour cible. Dans un parc, au pied d’un immeuble. Son père l’avait laissé quelques minutes sur un banc pour remonter chercher son portable dans un appartement d’une tour, une de ces cages verticales où se côtoie difficilement une population bigarrée. La bande avait agressé l’adolescent trisomique, juste pour le plaisir de la violence. Le père avait accouru en entendant les cris de son fils. Lui aussi avait fini par succomber à la meute. Des témoins s’étaient enfuis, un seul avait eu la présence d’esprit d’appeler la police. Le temps d’arriver sur les lieux, les deux victimes gisaient inconscientes, les visages tuméfiés, côtes brisées, un coup de poignard au bras du père. Vol d’un portefeuille et du portable, des clés de l’appartement et de la voiture. Personne n’avait voulu témoigner. Les flics arpentaient les appartements dont les fenêtres donnaient sur les lieux du délit.

« Tu vois, Laure, c’est ça l’avenir de ce monde. Des bêtes furieuses et des lâches qui se terrent, de peur des représailles, incapables de comprendre que l’unité les protégerait. Lorsque le chaos surviendra, il sera impossible de maintenir l’ordre dans les rues. Les bandes tiendront les quartiers, comme des zones sans droit et les braves gens prieront pour ne pas être la prochaine cible. Ces jeunes sont les pires, ils n’ont aucun frein à leurs instincts de tueurs, il n’y a aucun cadre éducatif et même chez eux, dans leur famille, certains font la loi alors qu'ils sont mineurs. Quand ça n’est pas les pères qui mènent les bandes. Et c’est comme ça dans toutes les grandes villes de ce pays. Pas seulement ici. Il suffit de lire les comptes-rendus de tous les collègues. Si les médias se mettaient à relater le nombre d’actes violents quotidiens en France, elles n’y parviendraient même pas. Je te parle des banlieues mais c'est partout pareil en fait. Les faits divers avec violence, je t'en trouve cinquante par jours en France dans les archives de la gendarmerie. Et beaucoup sont très violents. Et les armes à feu sont présentes. Il faut voir les raisons aussi et c'est effrayant. Un gars qui se fait tabasser à mort devant ses enfants pour une place de parking, un mari qui cherche à enterrer sa femme vivante dans une soirée alcoolisée, un retraité qui abat au fusil de chasse le propriétaire du chien voisin qui avait apparemment dézingué son chat, des jeunes qui torturent et violent une vieille dame pendant quinze jours, un gars qui abat ses deux enfants et sa femme pour qu'ils ne le quittent pas, des agressions de femmes seules en pagaille, violences conjugales, maltraitance des enfants, pédophilie, des viols, encore et toujours des viols. Tu n'imagines pas le nombre.

Sans parler des femmes qui ne disent rien de leurs souffrances. Tout ce qu'on ne sait pas et qu'on découvre trop tard et pire encore quand ça n'a pas été pris au sérieux, quand il y a eu un déni de cette souffrance, quand les flics eux-mêmes ou la justice ne font pas leur boulot. Parfois, ce monde me révulse. La plupart des hommes sont des pourritures. »

Elle l’avait enlacé sans parvenir à le libérer de sa tension musculaire. Elle avait eu l’impression de serrer dans ses bras un lutteur en action.

« Je ne bosse pas demain. Je fais une pause. Si j’étais payé à l’heure, je serais millionnaire. Il faut que je te montre quelque chose. 

-Maintenant ?

-Non, demain. »

Elle ne chercha pas à élucider le mystère. Demain n’était pas là.

Elle l'invita à prendre une douche chaude et lui proposa un massage.

« Je me sens déjà mieux rien qu'à y penser, » lança-t-il, en l'embrassant.

Lumière du petit matin, soleil levant au-dessus de la chaîne de Belledonne. Ils étaient assis, côte à côte, sur le banc de bois, adossés au mur en pierre, face aux montagnes.

Rien. Pas de parole. Juste les regards qui dérivent lentement. Fascinés.

Il lui avait pris la main.

Il lui avait dit que personne de son entourage professionnel ne connaissait ce qu’elle allait découvrir, que personne n’avait idée de son engagement dans cette dimension du survivalisme.

Une voix froide et pourtant hésitante.

« Je n’ai pas envie de passer pour un déglingué ou de devoir me justifier pendant des plombes... avec des gens qui n’ont aucunement réfléchi au problème et qui vont balayer tout ça... en se foutant de ma gueule. »

Il l'avait invitée à se lever en tendant la main et l'avait entraînée vers cette vaste grange qu'elle n'avait jamais visitée. Théo avait libéré deux cadenas volumineux puis il avait ouvert le lourd panneau fermant le bâtiment.

Laure avait imaginé un intérieur agricole, un sol en terre battue, des rangements à outils, des matériaux de construction pour la rénovation de la ferme. Elle ne s’était pas trompée sur le matériel conséquent qu’elle identifia rapidement mais elle avait totalement faux sur l’aménagement lui-même.

Le hangar était parfaitement habitable. Une dalle de béton, d’un bout à l’autre des murs habillés par des panneaux de contre-placage. Une propreté totale. Rien à voir avec une simple grange de ferme. Cinq fois la surface de son ancien appartement. On aurait pu y ranger plusieurs véhicules mais l’aménagement ressemblait davantage à un lieu de vie qu’à un garage. Elle remarqua pourtant l’absence de fenêtres. Seul le panneau coulissant sur un rail métallique servait d’ouverture. Un énorme stock de bois de chauffage au fond du bâtiment. Un tréteau, un billot, une hache, une scie. Et des outils de toutes tailles. Elle reconnut même une bétonnière et des sacs de ciment. De multiples rangements, étagères, établis, armoires métalliques, un immense panneau d’aggloméré fixé sur un pan de mur et présentant tout l’outillage du bricoleur passionné, impeccablement rangé : tournevis, pinces, marteaux, tenailles, un poste à soudure, des tiges d’acier, des parpaings soigneusement empilés, des néons au plafond, au-dessus de chaque zone de travail…

L’impression qu’il lui faudrait plusieurs heures pour identifier la totalité des objets entreposés. Une caverne d’Ali Baba.

Théo lui prit la main et l’entraîna vers un escalier qui montait à l’étage. La structure s’appuyait contre un des pignons, une rampe épaisse, des marches ajourées. Elle regarda Théo tirer un brin de corde qui passait par un trou au sommet de l’escalier, un lien qui passait dans un système de poulies fixées au mur. Une trappe s’ouvrit, un panneau assurément pesant au regard de l'effort.

Il la devança et lui tendit la main.

Elle déboucha dans une immense pièce. Des fenêtres étroites puisaient la lumière et répandaient sur le plancher des rais flamboyants. Elle le suivit au centre de la pièce. Des placards mélaminés blancs aux portes étiquetées : bocaux, conserves, céréales, légumineuses, produits lyophilisés, fruits secs, ustensiles de cuisine, pharmacie, outils, piles, bougies, lampes frontales… Une table, des chaises, un buffet, une armoire, un plan de travail, un évier et une cuisinière à bois comme celle que possédait sa grand-mère. Elle lui demanda comment il avait pu hisser une telle masse de fonte à l’étage.

« Je l’ai passée par le toit. J’avais enlevé une partie des tôles, juste assez pour que ça passe. On a profité du camion-grue que j’avais loué pour le shelter. C’était chaud mais avec Raymond, on avait bien préparé l’affaire et on s’en est bien sorti. 

–Rien ne t’arrête en fait, lui lança-t-elle, admirative.

–Non, rien, » répondit-il.

Elle trouva l’intonation étrange, presque sombre, mystérieuse, comme si ses quelques explications n’étaient rien au regard de la suite. L’impression que Théo luttait, intérieurement, un conflit majeur, une rupture dans un contrat personnel.

« Il faut que je te montre la suite, Laure. Cette pièce n’est pas un lieu de vie comme un autre. C’est mon bunker. Tu vois ce plancher, je l’ai doublé et entre les deux surfaces, j’ai mis des tôles et c'est pareil dans toutes les cloisons. Si quelqu’un voulait tirer à travers, les balles ne passeraient pas. Je voulais avoir un deuxième lieu de survie, un poste de guet contenant également tout le nécessaire. Ici, à l'étage, c'est le mirador.»

Une insistance respectueuse dans la voix. De la gravité dans le regard.

« Les quatre fenêtres n’existaient pas, je les ai ajoutées et elles permettent d’observer et de couvrir la totalité du terrain. Personne ne peut s’approcher sans être vu. »

Il s’approcha d’une vaste armoire métallique. Comme celle d’un vestiaire sportif. Il prit une clé suspendue à un clou et libéra un cadenas.

Quand il ouvrit les deux panneaux, elle se figea.

Une panoplie de fusils, des cartouches, des armes de poing, une machette, un ensemble de poignards.

C’est là qu’elle eut peur, une peur viscérale. Tout ce qui était écrit dans le cahier. Tout ce que ça impliquait. Théo avait tout planifié.

« Est-ce que tu sais tirer ? » demanda-t-il, sur un ton froid.

Elle ne comprit pas immédiatement la question.

« Est-ce que tu sais te servir d’une arme à feu, Laure ? »

Un bunker. Il avait parlé d’un bunker. Elle avait cru qu’il souhaitait simplement s’isoler, se protéger du monde extérieur. Elle comprenait avec une brutalité sauvage qu’il projetait bien pire.

« Il n’y a que Raymond qui sait ce qu'il y a ici. Et toi maintenant. Est-ce que tu sais tirer, Laure ? »

–Que va-t-il se passer, Théo ? demanda-t-elle.

Les yeux de Figueras brillaient au fond d’elle. Le rêve vibrait dans ses fibres.

« Est-ce que tu sais tirer ? » répéta Théo, en la regardant fixement.

Elle s’approcha du râtelier et libéra un fusil à lunettes.

Théo, intrigué, l’observa sans un mot.

Laure étudia les diverses boîtes de cartouches rangées sur une étagère et se servit.

Deux balles.

Elle les inséra dans l’arme, sans aucune hésitation.

Elle s’approcha d’une fenêtre et l’ouvrit.

Théo cherchait à comprendre mais décida de ne pas intervenir. Il prit les jumelles Bushnell, suspendues à une poutre, et ajusta la mise au point.

« Le premier poteau en bois, à droite de la barrière métallique, » annonça Laure.

Quatre cents mètres de distance. Théo observa la prise en main du fusil, l’ajustement de la crosse sur l’épaule, le positionnement du corps, l’ancrage au sol, l’orbite venant s’appuyer sur l’œilleton de la lunette de visée.

Elle savait tirer. Une évidence. Il observa son visage. Une concentration totale, un instant suspendu, hors de portée du monde extérieur, l’ataraxie émotionnelle du tireur, l’enceinte attentionnelle qui limite le monde à une cible.

Il vit l’interruption du souffle, l’arrêt du mouvement thoracique. Deux secondes d’immobilité totale.

Le coup partit. La balle traversa le sommet du poteau et se ficha dans le sol.

Éjection de la douille. Théo scruta chaque geste. Elle connaissait parfaitement l’usage de cette arme.

Laure reposa l’œil sur la lunette de visée.

« Troisième poteau à droite. Il y a un nœud, une tâche sombre, » annonça Laure.

Théo eut à peine le temps d’ajuster les jumelles. La balle se ficha comme au cœur d’une cible. Une pièce de vingt centimes.

Il sentit jaillir alors en lui une joie ineffable, la certitude absolue du cadeau inestimable d’avoir rencontré son âme sœur et l’expression le surprit. Un message venu d’ailleurs, un rêve qui aurait pu croupir dans l’illusion jusqu’à sa mort.

Regards croisés.

Laure esquissa un sourire et son visage se détendit.

« Lorsque j’étais à l’université, je suis entrée dans l’équipe de biathlon féminin. J’ai fait de la compétition au niveau régional puis finalement j’ai choisi le trail. J’adorais le tir tout autant que le ski mais j’étais trop indépendante et solitaire pour supporter l’encadrement, au grand dépit de mes entraîneurs qui me prédisaient une belle carrière. »

Elle éjecta la douille.

« C’est une arme efficace. 

–C’est un Remington 700, pas du tout le fusil de biathlon.

–Oui, je sais, Théo. Portée de neuf cents mètres. Cartouches 308 Winchester.

–Et tu tiens ça d’où ?

–Mon entraîneur était un passionné. Et nous étions assez…proches. »

Elle détourna la tête. Il n’insista pas. Un passé qu’il ne souhaitait pas connaître.

« Et comment tu es arrivé à posséder un tel arsenal ? demanda-t-elle en désignant l’armurerie.

–Les banlieues regorgent de fusils et d'armes en tous genres. La guerre dans l’ex-Yougoslavie avait déjà éparpillé un stock conséquent mais maintenant, ça vient de partout et c'est un marché florissant et varié. On trouve tout ce qu’on veut dans les grandes agglomérations françaises. Entre Marseille, Grenoble et Lyon, je n’ai aucun mal à m’équiper. Ce soir, si tu veux, je te trouve une Kalachnikov avec cinq mille cartouches. Aucun problème.

–Tout au black, je suppose. »

Il acquiesça.

« Celui-là m’a coûté mille cinq cents euros avec mille cartouches.

–Et tu penses que tu auras à t’en servir un jour, ici ?

–C’est possible.

–Quand ?

–Entre demain ou jamais. Si le chaos ne monte pas jusqu’ici. »

Elle pensa à ses parents et se surprit à n’identifier aucune autre personne à laquelle elle tiendrait.

« J’aimerais te raconter un rêve, Théo, un rêve particulier. 

– Tu sens la vie dans les arbres, Raymond m’a dit que tu avais une très bonne énergie avec les plantes, les biches ne te craignent pas, tu m’as... il chercha ses mots... entraîné dans une dimension amoureuse et spirituelle que je ne connaissais pas et dont j’ignorais en fait l’existence, tu lis dans les pensées ou dans les émotions, tu as guéri Fabien même si tu ne veux pas le reconnaître alors tu sais, quand tu me dis que tu as un rêve étrange à me raconter, je n’imagine même pas que tu puisses avoir d’autres sortes de rêves que des rêves étranges. »

Ils retournèrent à la maison et Théo écouta.

« Impressionnant, commenta-t-il. Je n'ai jamais fait de rêves de ce genre, et tant mieux. Je pense que ça me mettrait la tête à l'envers. J'aimerais bien le rencontrer ce Figueras.

– Il te plairait sûrement. »

Laure décida de poser une question. Un doute qui la troublait depuis sa lecture du cahier de Théo.

« Je ne te l’ai pas dit mais j’ai lu une bonne partie de tes cahiers de survie. »

Théo la regarda, une inquiétude sourde au creux du ventre. Cette peur ancrée d’être abandonné, une nouvelle fois.

« Que feras-tu lorsque le chaos surviendra ? » demanda-t-elle.

L’expression l’étonna. Il n’aurait pas imaginé que Laure ait pu être convaincue, elle aussi, de l’imminence du désastre.

« Est-ce que tu resteras flic ou est-ce que tu quitteras ton poste ? »

Il n’hésita pas une seule seconde.

« Les flics qui voudront jouer aux héros ne vivront que quelques heures ou quelques jours. Moi, je veux tenir le plus longtemps possible. Et c’est ici que ça se fera. Avec toi, si tu le souhaites.

–Et tes collègues ? Fabien et les autres ?

–Je ne peux rien pour eux. Et ils ne me croiraient pas si je décidais de les prévenir.

–Et tu penses vraiment que nous deux, ici, on peut survivre à un tel bouleversement ?

–Bien plus en tout cas qu’en espérant une quelconque survie dans les villes.

–Et mes parents ? »

Elle s’attendait à un temps de réflexion mais Théo répondit immédiatement.

« J’y ai déjà pensé, Laure. Ton père était militaire et ta mère infirmière. Deux personnes qui peuvent être utiles ont leur place ici. C’est à eux de décider.

–Et les réserves de nourriture ?

–Il y a un aliment qui n’est pas en rayon mais qu’il faudra aller chercher. Et il faudra de bons tireurs.

–Les animaux ?

–Oui. Chevreuils, sangliers, cerfs, chamois. Je sais que tu ne manges pas d’animaux. C’est toi qui décideras mais en temps de guerre, tout ce qui nourrit est à prendre. Et nous serons en guerre. 

–Une dernière question. Je n’ai aucune connaissance sur le sujet et même si je lis tes cahiers tous les jours, je n’ai pas trouvé de réponse. C’est quoi le nouvel ordre mondial ? 

–  Soit le délire d’esprits paranoïaques, soit une vérité terriblement bien cachée. C’est comme pour Dieu, en fait. Tu peux refuser de croire en son existence ou décider de l’honorer mais aucun de ces choix ne t’assurera d’une quelconque certitude. Des centaines d'heures de lectures m'ont convaincu de l’existence de cette entité qu’on appelle le nouvel ordre mondial et je vois dans son organisation la puissance de certains maîtres, des puissants, des privilégiés, des gens ultra-riches, désignés par héritages, de génération en génération. Ceux-là ne sont pas nés avec une cuillère d'argent dans la bouche mais avec une mine d'or. Le peuple qui vote et se croit décideur de son destin ne sait rien des vrais dirigeants. Les maîtres réels vivent dans des sphères inaccessibles. Avec comme projet principal et commun la pérennité de leur puissance, quel qu’en soit le prix pour le reste de l’humanité.

–Jusqu’à fomenter une disparition partielle du groupe humain ?

–Ces maîtres ne voient pas en nous des êtres vivants mais les ouvriers de leur puissance. Ce dont ils ont besoin, c’est d’une population globale obéissante. Mais si l'humanité, elle-même, devient le problème principal, c'est l'humanité qu'il faut réduire. Ils ne vont pas chercher à résoudre les problèmes mais à supprimer leurs auteurs. »

Elle ne répondit rien. La consternation se mêla au dégoût.

« Les hommes sont comme les pommes ; quand on les entasse, ils pourrissent. » Je ne sais plus qui a dit ça, Mirabeau, je crois mais c’est bien d’actualité. Il était en avance sur son temps, ajouta-t-il.

–Un flic cultivé. Tout est devenu effectivement possible en ce monde. »

Il s’approcha et l’enlaça.

« Si ça peut te convaincre de rester avec moi, je suis prêt à lire l’intégralité de l’encyclopédie universalis. »

Ils restèrent silencieux, dans les bras l’un de l’autre.

« Si j’avais pu imaginer que cette mallette me mènerait jusqu’à toi, je l’aurais ramassée sans penser à autre chose, murmura-t-elle.

–Et tes Indiens Kogis alors ?

–Je te rappelle qu’ils n’ont pas voulu de l’argent.

–Et je leur donne raison. Leur liberté et leur intégrité sont bien plus importantes. C’est ce que la majorité du monde a oublié. »

CHAPITRE 49

Le visage de Tian. Louna ne l’avait jamais vu aussi marqué. Il ruisselait de sueur.

« Allume la télé, Louna ! » lança-t-il, en laissant tomber son sac.

Il sortit son smartphone de sa poche et lança une recherche.

« Qu’est-ce qu’il y a, Tian ? demanda-t-elle en cherchant la télécommande.

–Un attentat, une voiture a foncé dans la foule sur le boulevard Haussmann. Elle a roulé sur le trottoir, il y a des morts, des ambulances et des camions de pompiers dans tous les sens, partout, la police, c’était la panique. »

Flash d’informations, émissions suspendues, des journalistes sur place.

Tian et Louna découvrirent l’impensable. Des corps étendus sur le trottoir, des toiles blanches, des dizaines de policiers, des secours, des barrières, les sirènes.

« Comment tu sais ça ?

–J’étais entré dans un bar, j’avais envie d’un café et la télé était allumée. Deux flics sont intervenus et ont descendu le terroriste. On ne connaît pas encore le nombre de morts ni celui des blessés. Mais une trentaine de personnes au moins. Tous les hôpitaux de la ville sont en alerte. La circulation est bloquée, c’est le merdier. »

Tian et Louna laissèrent le poste allumé et tombèrent dans une totale sidération. Le bouleversement des pensées les mura dans le silence.

Tian se leva et récupéra son sac. Il l’ouvrit et en sortit deux pièces métalliques, noires, la taille d’une baguette de batterie. Il en prit une dans la main, la serra fermement et d’un geste sec vers le bas, il en libéra la totalité dans un claquement sec.

« C’est une matraque télescopique de défense, Louna, et je voudrais vraiment que tu la gardes avec toi, en permanence. Tu comprends pourquoi maintenant. Même si dans le cas de cet attentat, ça ne t’aurait servi à rien. Mais un terroriste avec un couteau, tu auras une chance de plus, tu sais te battre. 

–Tu en as une aussi ?

–Oui, et j’ai acheté deux couteaux. Il faut qu’on s’entraîne, Louna. Il le faut absolument. J’ai acheté également de quoi constituer deux sacs de survie. »

Elle ne répondit rien cette fois, ne se moqua pas, ne détourna pas la conversation. Mais elle eut immensément envie de pleurer.

« Cet attentat, Louna, aussi terrifiant soit-il, ça n’est rien du tout comparé à ce dont je te parle depuis des semaines. Même si sur le coup, c’est difficile à imaginer. Et il y en aura d’autres. Des terroristes, y en a plein en France, d’anciens combattants de Daesh, de faux migrants qui ont réussi à passer les contrôles qui de toute façon ne contrôlent pas grand-chose et je ne te parle pas des tarés qui vont se croire investis d’une mission divine. C’est comme un virus, ça se propage et plus il y aura d’attaques, plus ça excitera les dingues. »

Là, elle ne put retenir le flot de larmes.

...

« Voilà, je ne sais rien d’autre. Les collègues cherchent à identifier le gars, ils vont trouver."

Ils avaient discuté de l’attentat. Théo disposait d’informations que les médias ne pouvaient connaître et Laure l’avait écouté. Les bras croisés sous sa poitrine, comme enlacée par elle-même, une protection contre les vagues d’émotions.

"Maintenant, il va y avoir un renforcement des patrouilles dans les grandes villes, des contrôles dans les grands magasins, tous les indics sur le trottoir, des tonnes d’écoutes téléphoniques, surveillance de la toile et tout le chambardement habituel. On en coincera un, deux, trois, peut-être davantage, et puis il y en aura un autre qui échappera au filet et qui tuera encore. »

Un silence et des regards croisés. L’acceptation de l’inéluctable, comme s’il fallait s’y habituer.

« J’ai continué la lecture de ton cahier, annonça Laure avec une voix monocorde, comme étouffée par le fardeau des images, mais c’est parfois difficile de décrypter l’ensemble de tes pensées. Tu ne développes pas assez pour moi.»

Ils étaient allongés, nus, sur le lit. Par la fenêtre ouverte coulaient des laitances de lune et de confettis d’étoiles. Le silence était si profond qu’il invitait aux murmures, comme si des voix trop fortes risquaient d’en briser la faïence.

« Tu as déjà entendu parler de ce qu’on appelle le suicide des lemmings ?

–Oui, j’étais tombée sur un article dans une revue, pendant un voyage en Suède. J’étais inscrite à une course swim and run.

–Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Théo.

–L’Ottilo, c’est un ultra trail qui mélange la course à pied et la natation. On passe d’île en île à la nage, on traverse des forêts en courant, parfois, il faut franchir des zones de blocs, des rochers entassés, parfois des torrents et l'eau est encore plus froide, puis on retourne à la mer pour la traversée suivante. Soixante-quatre kilomètres de course et dix kilomètres de nage cumulés, c’est dur, vraiment dur.

–Et tu as fait cette course ?

–Je l’ai finie surtout et c’était mon seul objectif. Je me suis un peu baladée ensuite, pendant quelques jours, mais je n’ai jamais vu de lemmings.

–Normal, il n’y en a pas en Suède. Ils vivent en Norvège, en Russie et au Canada. Quant au soi-disant suicide, c’est une interprétation humaine. En réalité, c’est l’accroissement exponentiel de la population qui déclenche de multiples accidents, noyades entre autres, quand ils tentent de traverser des lacs ou des rivières. C’est juste un cycle naturel qui tourne en boucle : une démographie galopante, la diminution des ressources alimentaires et de l'espace disponible, une élimination partielle dans un mouvement de masse puis un renouvellement. En tout cas, on peut établir un parallèle avec l’humanité. Moins il y a de nourriture et d’espace disponible et plus l’ambiance est détestable. Sans parler de l’augmentation proportionnelle de prédateurs. Tu vois où je veux en venir ?

–Oui, parfaitement. La démographie humaine est une bombe à retardement.

–Et la mèche est de plus en plus courte.

–Et l’ambiance de plus en plus détestable. »

Le silence des pensées qui s’entrechoquent et les regards qui se croisent.

« La différence avec les lemmings, c’est quand même que l’homme est son propre prédateur, reprit Laure.

–Je ne suis pas persuadé qu’il en sera toujours de même dans quelque temps.

–Tu penses à quoi ?

–Des épidémies, par exemple, comme Ebola ou des maladies plus anciennes qui seraient réactivées par des conditions favorables à leur réapparition.

–Même ici ?

–Tu sais, Laure, j’ai lu des tonnes de documents là-dessus. Les populations des pays industrialisés sont à l’abri derrière des paravents très fragiles. Tes Indiens Kogis, par exemple, seront certainement plus aptes à survivre. Enlève les services médicaux chez nous et tu compteras les morts par milliers au bout de quelques jours.

–C'est-à-dire ? Tu penses à quoi ?

–Plus de transports, plus de médicaments disponibles. Il suffira de quelques jours. Personne n’a idée de l’ampleur de la catastrophe. Il y a des millions de personnes qui ne survivent que grâce à leur traitement. Pense aux diabétiques par exemple, à l’hypertension, aux antidépresseurs, à tous les traitements contre la douleur, à la trithérapie et imagine les effets sur des personnes schizophrènes. Déjà, depuis quelques temps, les médias parlent de pénuries de certains médicaments. Juste une histoire puante de rentabilité pour les gros laboratoires. Les principes actifs des médicaments vendus en Europe viennent de Chine. Tout est en flux tendu aujourd'hui. Et je ne te parle pas des besoins en sang dans les hôpitaux. Ça leur arrive d’être à la limite des stocks alors même que tout va bien dans le pays et que les dons de sang peuvent être effectués. Le sang ne se conserve pas bien longtemps, ses qualités périclitent dès le prélèvement et les plaquettes ne se conservent que cinq jours. Là aussi, c’est un système en flux tendu, tout comme l’alimentaire. Je te laisse imaginer si en plus, le pays est victime d’une atteinte majeure sur le réseau électrique. Aucun système de conservation. Tu peux tout balancer après quelques jours ou quelques heures.

–Oui, c’est bon, Théo, n’en rajoute pas. C’est affreux." 

–Une dernière chose pourtant et qui est de plus en plus probable et qui a déjà été annoncée par d'éminents scientifiques, des épidémiologistes, des biologistes, des médecins. »

Elle se força à l'écouter malgré les douleurs dans son corps, une tension lourde et brûlante.

« Une pandémie, annonça Théo. C'est à dire une maladie qui contaminerait l'ensemble de l'humanité, un virus mortel. Soit un microbe échappé d'un laboratoire, soit un acte volontaire, soit une apparition inconnue, issue de la nature elle-même. Il existe de plus en plus de lieux sur la planète dans lesquels la cohabitation entre les animaux et les humains se révèlent éminemment dangereuse. On appelle ça des zoonoses. Il faut imaginer des virus que les humains ne sont pas censés croiser, des virus portés par les animaux sauvages. Leur habitat est de plus en plus dévoré par la démographie effrénée et la contamination intervient. Nous ne savons pas traiter ces virus et il suffit que ça ait lieu dans un pays fortement impliqué dans la mondialisation pour que la propagation prenne une ampleur incontrôlable. Pense à la Chine par exemple, ou l'Asie du Sud-Est, pense à toutes les jungles, les forêts tropicales et toutes les mégapoles qui se trouvent à proximité. Pense à tous les échanges commerciaux, les lignes aériennes, les cargos, le brassage de population. Tu te souviens d'Ebola en Afrique ? Imagine une situation comme celle-là à l'échelle planétaire. On peut voir survenir en quelques mois ou semaines ou même quelques jours une extension dramatique, un impact gigantesque sur les économies. Et si un virus venait à porter atteinte au système économique, le système financier serait impacté, on peut imaginer des crises systémiques. Le fameux jeu de dominos. N'oublie pas que le système financier maintient la croissance, qu'elle en est le moteur. Et ce moteur a absolument besoin du pétrole. Une crise systémique, qu'elle soit économique, financière, qu'elle prenne sa source dans des phénomènes naturels, comme une pandémie ou des catastrophes climatiques, rien ne pourra être stoppé si le pétrole venait à manquer.

–Comment fais-tu pour dormir, Théo, avec de telles réflexions ?

–Je ne dors que d'un œil. »

Cette impression de voir le monde suspendu à un fil de soie. Le rêve de Figueras en fond d’écran.

«Le pétrole est le goutte à goutte du malade et c'est nous qui sommes en soins palliatifs, c'est bien ça ?

– La France, comme tous les pays industrialisés, possède des stocks stratégiques de carburant, tu l'as peut-être lu dans mes cahiers. Environ deux mois de consommation en France. Sauf que dans une crise majeure, avec l’établissement d’un état d’urgence, c’est l’armée et les forces de l’ordre qui seront prioritaires et pas les particuliers et il faudra compter aussi sur l’approvisionnement des groupes électrogènes des centrales nucléaires pour pallier un black-out électrique. Il suffirait par exemple de plusieurs attaques d’envergure sur les raffineries de pétrole. Des groupes terroristes avec quelques dizaines de kamikazes et on y a droit. Ajoute des cyberattaques sur le réseau électrique, sur les communications, des incendies volontaires de transformateurs, des nuages toxiques d’usine chimiques par exemple et des abandons de site par manque de personnel, des déplacements de population à très grande échelle. Je connais la carte des sites français classés Seveso, il y en a mille deux cent cinquante, plus de dix mille dans l’Union européenne, des bombes en puissance ! Souviens-toi de l’usine AZF à Toulouse, de Bhopal en Inde et pense à La Fos-sur-Mer, à l’ensemble de l’étang de Berre, à Feyzin près de Lyon. Dans la région parisienne, on compte actuellement 81 sites classés Seveso en seuil haut, c'est à dire la plus grande dangerosité et il y a inévitablement des failles dans la sécurité de ces sites. Un jour, peut-être, les terroristes ne se contenteront plus de voitures béliers ou de bombes ou de mitraillage dans des salles de concert. Et tu peux être certaine que pour le financement, ça ne pose aucun problème. Il faut juste trouver les hommes. La raffinerie de Baïji, en Irak, a été partiellement détruite en 2015 par trois kamikazes djihadistes, juste trois gars. Ils savaient comment s’y prendre. »

Il s’efforçait de rester calme, il ne voulait pas donner de lui l’image d’un illuminé, il avait peur encore de la portée de ses propos.

« Quand je t’écoute, Théo, j’ai l’impression que ce monde vit dans une complète hallucination collective, un déni forcené des menaces, comme si rien de tout ça ne pouvait arriver, que les États garantissent notre sécurité. C’est complètement dingue.

–Oui, voilà, c’est complètement dingue, reprit-il, rassuré. Tu comprends maintenant la raison de ma détermination à anticiper l’inéluctable.

–Et tu penses vraiment que des groupes terroristes peuvent mener ce genre d’attaques au niveau national ou européen ?

–Je n’en sais rien mais si j’attends que ça se produise pour réaliser que c’est possible, ça sera trop tard. Imagine ce qui serait arrivé si les passagers du Titanic avaient eu un exercice d’évacuation d’urgence au début du voyage. J'en reviens toujours à ça. C'est l'absence de préparation qui a provoqué un tel drame. Imagine maintenant que tu mettes dix fois plus de passagers à bord, dans la même inconscience. Tu penses que ça va aider ou que ça sera encore pire ?»

Elle avait vu le film, elle se souvenait des images, des cris, de la panique, des bousculades, de ces canots de sauvetage à moitié vides alors que flottaient les noyés.

« Tu ne crois pas que tu devrais en parler autour de toi, Théo ? demanda-t-elle, la voix aussi douce que possible.

–Sonia m’aimait encore la première fois que je lui en ai parlé. »

Elle sentit la douleur, comme une plaie à vif.

Elle s’approcha et l’enlaça.

« Je te remercie Théo d’avoir eu le courage de prendre une nouvelle fois ce risque. Je ne peux pas avoir de preuve plus grande de ton amour pour moi. Et mon amour pour toi est à la mesure de la peur que tu as du éprouver le jour où tu l’as fait.»

 

Relire le passé

Par Le 04/08/2021

Je ne m'intéresse pas exclusivement aux phénomènes actuels.

Je lis et je regarde tout autant les événements passés. Particulièrement, les écrits ou les documents qui cherchaient à anticiper, à prédire, à prévoir, à alerter. 

Le problème des medias, c'est cette course à l'événement, à l'état des lieux, et bien souvent à une course à l'audimat, dont nous sommes les victimes dès lors que nous ne faisons plus l'effort d'en sortir. 

Les inondations en Allemagne, par exemple. Plus personne n'en parle aujourd'hui. Pourtant, les gens là-bas n'en sont toujours pas remis. Et plus personne ne parle des causes, des raisons, des explications et de tout ce que ça pourrait engendrer comme réflexions au regard des catastrophes à venir. Car bien évidemment, il y en aura d'autres.

Il n'est plus temps de se contenter d'établir un état des lieux. Il est temps de sauver ce qui peut l'être. Et pour cela, c'est un changement radical de mode de pensées qui est nécessaire. Car le mode de pensées engendre le mode d'actions.

Mais pour identifier le mode de pensées qui nous gouverne, il faut parvenir à prendre du recul. Et le fonctionnement des medias va à l'encontre de cette prise de recul. Les medias sont des acteurs du chaos. Elles s'en servent et au final, elles le nourrissent.

Il faut se retirer de la cacophonie du monde pour entendre ce que nous n'entendons plus. Les scientifiques qui parlent dans le vide depuis des décennies sont des victimes collatérales du chaos médiatique. Pour autant, il ne faut pas nier le fait que nous sommes des victimes consentantes. Ce chaos nous convient et nous le trouvons "normal" puisqu'il est le mode de vie général. 

Quand je pense à la façon dont j'ai vécu pendant quarante ans, je suis consterné. 

Je vais avoir 59 ans dans quelques jours. Je sens parfois peser sur moi ces quarante années d'égarement, cette participation folle à cette dévastation planétaire. Il m'arrive d'en avoir mal au ventre, de ne pas pouvoir m'endormir. Je relis mon passé.

C'est là que je prends conscience de la puissance phénoménale du formatage sociétal et de l'immense difficulté d'en sortir. On ne peut comprendre ce que l'on vit qu'à travers le plongeon abyssal dans les noirceurs, qu'à travers le refus des flash aveuglants des projecteurs médiatiques.

Il faut tout fermer autour de soi, se couper du présent, ressortir les vieux livres, consulter les archives, de soi et du monde, arracher les vieilles peaux et chercher le noyau. 

 

Le conditionnement (spiritualité)

"La crise est un piège politique" : Etienne Chouard

Par Le 04/08/2021

Une vidéo qui date de 2015.

Le piège est toujours le même sauf que la dette a considérablement augmenté. Bien avant le Covid. Il faudrait savoir ce qu'il en est aujourd'hui de cette dette.

Les chiffres nous donneraient le tournis. 

Il arrivera un moment où ça ne fonctionnera plus. Quand ? Est-ce que quelqu'un le sait ? Pour l'instant, les marchés financiers savent qu'ils ne peuvent pus faire demi-tour sans déclencher un cataclysme économique. Donc, ils continuent à creuser.

"Jusqu'ici, tout va bien". 

On peut imaginer que c'est leur repère, leur leit-motiv. 

C'est effrayant et la crise sanitaire, c'est un épiphénomène au regard de la gravité de cet état de fait.

Oui, je sais, il y a des miliiers de morts à travers le monde avec la pandémie actuelle.

Il faut juste imaginer le chaos que représenterait une crise systémique financière à l'échelle de la planète. Peu de personnes dans le "grand public" ont conscience de ce que ça donnerait. 

Nous avons laissé faire et tout ça date de l'après-guerre. Nous sommes donc conditionnés, persuadés que rien d'autre n'est possible et c'est pour cette raison que nous allons droit dans le mur. 

 

Assurance et menaces climatiques

Par Le 02/08/2021

Il faut toujours avoir en tête que les marchés financiers anticipent. C'est même sur ce principe qu'ils construsient leurs fortunes ou leurs faillites...J'avais déjà parlé ici du fait que l'eau est désormais côtée à Wall Street. Pour quelles raisons ? C'est très simple/Les marchés financiers anticipent le fait que l'eau va se raréfier. 

Cotation de l'eau en bourse

 

On a ici un autre exemple de ce système qui se construit sur l'anticipation : les assureurs au regard des menaces climatiques. Qu'est-ce que ça signifie ? Que les sociétés d'assurance disposent des données scientifiques que nous ne prenons pas le temps de lire ou auxquelles nous ne croyons pas et qu'elles décident d'agir avant que la menace ne devienne une réalité trop lourde pour elles.

Que peut-on en déduire pour l'avenir ? Que les maraîchers, les agriculteurs, les viticulteurs, les éleveurs vont payer de plus en plus cher la protection de leurs productions, que nous allons payer de plus en cher la protection de nos véhicules et de nos habitations, que des constructions bâties sur des zones inondables ne seront plus assurées, que toutes les zones urbaines côtières verront leurs tarifs grimper année après année.

Tout ça ne se fera pas en une année. Je parle d'anticipation et par conséquent des décennies à venir. On peut donc ne pas s'en faire si on a le projet de mourir avant...On peut aussi se demander si l'héritage que recevront nos descendants est un cadeau ou une malédiction. 

 

RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE : UN MONDE À +2°C N’EST DÉJÀ PLUS ASSURABLE

 

Notre monde subit un réchauffement de +1,2 °C et déjà, des assureurs se désengagent de certaines zones qu’ils considèrent trop à risques. En Floride, région particulièrement touchée par les catastrophes climatiques, certains particuliers ne trouvent ainsi plus d’assureurs privés. En Allemagne, après les inondations historiques, les assureurs ont prévenu : si rien n’est fait pour limiter un réchauffement à +2 °C, l’assurance ne sera plus possible. 

Fumee incendies Californie DAVID MCNEW GETTY IMAGES NORTH AMERICA Getty Images via AFP 01

La Californie a compté 9600 incendies en 2020, selon Munich Re.
@DavidMcnew/GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

C’était à la veille de la COP21 en 2015. Henri de Castries alors président d’Axa, premier assureur mondial, expliquait qu’un "monde à +2 °C pourrait encore être assurable, un monde à 4 °C ne le serait certainement plus". Cette déclaration, qui a eu un fort retentissement à l’époque, était-elle trop optimiste ? Alors que le monde enregistre déjà un réchauffement de 1,2 °C par rapport à 1900 et que la barre des + 1,5 °C pourrait être franchie d’ici trois ans, les assureurs commencent déjà à se désengager de certaines zones particulièrement à risque.

Il y a un mois, dans la ville de Surfside en Floride, l’effondrement spectaculaire d’un immeuble résidentiel a tué une centaine de personnes, provoquant une vive émotion. Si l’enquête est toujours en cours pour trouver l’origine de cet effondrement, la piste de mauvais entretiens et d’une structure détériorée sont en cause. Mais cette région, particulièrement sous pression du changement climatique, est de plus en plus fragile. Depuis les années quatre-vingt, date de construction de l’immeuble, le niveau de la mer a augmenté de plus de 20 centimètres dans le sud de la Floride.

En accélérant la dégradation des bâtiments, la crise climatique fait fuir les assureurs. "Quelques jours après l'effondrement, les compagnies d'assurance ont envoyé des lettres menaçant de ne plus couvrir les vieux bâtiments qui n'avaient pas passé les inspections de sécurité obligatoires. En Californie, les assureurs ont commencé à fuir les zones exposées aux incendies ; dans d'autres régions de l'Ouest, les responsables disent qu'ils reçoivent des rapports similaires d'assureurs refusant de renouveler les polices", rapporte ainsi le New York Times. Avec des incendies de plus en plus fréquents et intenses, des ouragans dont Irma en 2017 et Michael en 2018, les compagnies d’assurance accusent des pertes sans précédent. À tel point que certains particuliers ne peuvent même plus renouveler leur assurance. Et cette situation n’est pas isolée.

Une explosion des primes d'assurance

En Allemagne, le secteur a déjà prévenu : "Si rien n’est fait pour maintenir le réchauffement en dessous de 2 °C, nous devrons arrêter l’assurance contre les risques de catastrophe naturelle". Les assureurs affirment que 2021 pourrait être une des années les plus importantes en termes de pertes financières alors que le pays a subi des inondations historiques à la mi-juillet. Et la France n’est pas épargnée. 200 millions d’euros pour la tempête Alex qui a dévasté la vallée de la Roya, un milliard d’euros de dommages en raison des épisodes de gel dans les vignes, 550 millions d’euros concernant les inondations dans plusieurs départements en juin... Au total, la facture des sinistres climatiques a triplé depuis les années quatre-vingt, passée de 1,2 milliard d'euros par an à 3,6 milliards.

Face à la hausse des impacts du changement climatique, le monde de l’assurance appelle tous les acteurs à ne plus négliger "l’adaptation". En attendant, le secteur ne peut plus supporter seul le surcoût de la crise climatique. Même les réassureurs sont de plus en plus frileux de sorte que'ils cherchent de nouveaux outils de financement et certains font appel au marché des "cat bond", des "obligations catastrophe".

Concrètement, ces instruments financiers permettent de faire supporter le risque d’indemnisation des désastres naturels aux marchés financiers. Reste que les surcoûts liés au changement climatique vont inévitablement se répercuter sur les primes d’assurances. L’Autorité de contrôle prudentiel et de supervision (ACPR), qui dépend de la Banque de France, prévoit une explosion des primes de 130 à 200 % sur trente ans. 

Marina Fabre, @fabre_marina

L'éco-efficience

Par Le 01/08/2021

ÉCOEFFICIENCE

 

L'écoefficience est l’équation entre la valeur d'un produit ou d'un service et son impact sur l'environnement. Par exemple, les lampes fluo compactes sont plus éco-efficientes que les lampes à incandescence, car elles consomment moins d'énergie pour fournir la même lumière.

Pour s’inscrire dans une logique de développement durable, l’écoefficience doit répondre à un certain nombre de critères :

La dématérialisation des produits

La réduction de l’intensité énergétique des biens et des services

La diminution des rejets « toxiques » en milieu naturel

L’utilisation restreinte de territoires biologiquement productifs

Prédilection pour les modes et moyens les moins polluants

L’augmentation de la recyclabilité des matériaux

La maximisation de l’usage durable des ressources renouvelables

L’extension de la viabilité des produits

L’écoefficience est définie par le World Business Council for Sustainable Development (WBCSD) comme «la production de produits et services à des prix concurrentiels qui satisfont les besoins humains et procurent une qualité de vie, tout en réduisant progressivement les conséquences écologiques et le recours à de nombreuses ressources pendant le cycle de vie, à un niveau équivalent au moins à celui de la capacité estimée de la planète».

En 1996, Schaltegger fait évoluer la définition de l’écoefficience en distinguant deux sous-ensembles : l’écoefficience « produit » et l’écoefficience « fonction ». Distinction importante puisqu’à travers une vision plus élargie, on se focalise sur la fonction qui remplit la demande. Par exemple, une voiture peut être éco-efficiente en tant que produit, mais le sera beaucoup moins qu’un vélo si on s’attache à une fonction spécifique comme transporter une personne sur 3 kilomètres.

 

Un article qui date de 2003...Il est clair que l'idée que nous sommes dans une situation d'urgence est loin d'être adoptée...

Absurdité du productivisme et des gaspillages

Pour une société de décroissance

 

Mot d’ordre des gouvernements de gauche comme de droite, objectif affiché de la plupart des mouvements altermondialistes, la croissance constitue-t-elle un piège ? Fondée sur l’accumulation des richesses, elle est destructrice de la nature et génératrice d’inégalités sociales. « Durable » ou « soutenable », elle demeure dévoreuse du bien-être. C’est donc à la décroissance qu’il faut travailler : à une société fondée sur la qualité plutôt que sur la quantité, sur la coopération plutôt que la compétition, à une humanité libérée de l’économisme se donnant la justice sociale comme objectif.

par Serge Latouche Professeur émérite d’économie à l’université d’Orsay, objecteur de croissance.

 

« Car ce sera une satisfaction parfaitement positive que de manger des aliments sains, d’avoir moins de bruit, d’être dans un environnement équilibré, de ne plus subir de contraintes de circulation, etc. »

Jacques Ellul (1).

Le 14 février 2002, à Silver Spring, devant les responsables américains de la météorologie, M. George W. Bush déclarait : « Parce qu’elle est la clef du progrès environnemental, parce qu’elle fournit les ressources permettant d’investir dans les technologies propres, la croissance est la solution, non le problème.  (2) » Dans le fond, cette position est largement partagée par la gauche, y compris par de nombreux altermondialistes qui considèrent que la croissance est aussi la solution du problème social en créant des emplois et en favorisant une répartition plus équitable.

Ainsi, par exemple, Fabrice Nicolino, chroniqueur écologique de l’hebdomadaire parisien Politis, proche de la mouvance altermondialiste, a récemment quitté ce journal au terme d’un conflit interne provoqué par... la réforme des retraites. Le débat qui s’en est suivi est révélateur du malaise de la gauche (3). La raison du conflit, estime un lecteur, est sans doute d’« oser aller à l’encontre d’une sorte de pensée unique, commune à presque toute la classe politique française, qui affirme que notre bonheur doit impérativement passer par plus de croissance, plus de productivité, plus de pouvoir d’achat, et donc plus de consommation (4) ».

Après quelques décennies de gaspillage frénétique, il semble que nous soyons entrés dans la zone des tempêtes au propre et au figuré... Le dérèglement climatique s’accompagne des guerres du pétrole, qui seront suivis de guerres de l’eau (5), mais aussi de possibles pandémies, de disparitions d’espèces végétales et animales essentielles du fait de catastrophes biogénétiques prévisibles.

Dans ces conditions, la société de croissance n’est ni soutenable ni souhaitable. Il est donc urgent de penser une société de « décroissance » si possible sereine et conviviale.

La société de croissance peut être définie comme une société dominée par une économie de croissance, précisément, et qui tend à s’y laisser absorber. La croissance pour la croissance devient ainsi l’objectif primordial, sinon le seul, de la vie. Une telle société n’est pas soutenable parce qu’elle se heurte aux limites de la biosphère. Si l’on prend comme indice du « poids » environnemental de notre mode de vie l’« empreinte » écologique de celui-ci en superficie terrestre nécessaire, on obtient des résultats insoutenables tant du point de vue de l’équité dans les droits de tirage sur la nature que du point de vue de la capacité de régénération de la biosphère. Un citoyen des Etats-Unis consomme en moyenne 9,6 hectares, un Canadien 7,2, un Européen moyen 4,5. On est donc très loin de l’égalité planétaire, et plus encore d’un mode de civilisation durable qui nécessiterait de se limiter à 1,4 hectare, en admettant que la population actuelle reste stable (6).

Pour concilier les deux impératifs contradictoires de la croissance et du respect de l’environnement, les experts pensent trouver la potion magique dans l’écoefficience, pièce centrale et à vrai dire seule base sérieuse du « développement durable ». Il s’agit de réduire progressivement l’impact écologique et l’intensité du prélèvement des ressources naturelles pour atteindre un niveau compatible avec la capacité reconnue de charge de la planète (7).

Que l’efficience écologique se soit accrue de manière notable est incontestable, mais dans le même temps la perpétuation de la croissance forcenée entraîne une dégradation globale. Les baisses d’impact et de pollution par unité de marchandise produite se trouvent systématiquement anéanties par la multiplication du nombre d’unités vendues (phénomène auquel on a donné le nom d’« effet rebond »). La « nouvelle économie » est certes relativement immatérielle ou moins matérielle, mais elle remplace moins l’ancienne qu’elle ne la complète. Au final, tous les indices montrent que les prélèvements continuent de croître (8).

Enfin, il faut la foi inébranlable des économistes orthodoxes pour penser que la science de l’avenir résoudra tous les problèmes et que la substituabilité illimitée de la nature par l’artifice est concevable.

Si l’on suit Ivan Illich, la disparition programmée de la société de croissance n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. « La bonne nouvelle est que ce n’est pas d’abord pour éviter les effets secondaires négatifs d’une chose qui serait bonne en soi qu’il nous faut renoncer à notre mode de vie — comme si nous avions à arbitrer entre le plaisir d’un mets exquis et les risques afférents. Non, c’est que le mets est intrinsèquement mauvais, et que nous serions bien plus heureux à nous détourner de lui. Vivre autrement pour vivre mieux (9). »

La société de croissance n’est pas souhaitable pour au moins trois raisons : elle engendre une montée des inégalités et des injustices, elle crée un bien-être largement illusoire ; elle ne suscite pas pour les « nantis » eux-mêmes une société conviviale, mais une anti-société malade de sa richesse.

L’élévation du niveau de vie dont pensent bénéficier la plupart des citoyens du Nord est de plus en plus une illusion. Ils dépensent certes plus en termes d’achat de biens et services marchands, mais ils oublient d’en déduire l’élévation supérieure des coûts. Celle-ci prend des formes diverses, marchandes et non marchandes : dégradation de la qualité de vie non quantifiée mais subie (air, eau, environnement), dépenses de « compensation » et de réparation (médicaments, transports, loisirs) rendues nécessaires par la vie moderne, élévation des prix des denrées raréfiées (eau en bouteilles, énergie, espaces verts...).

Herman Daly a mis sur pied un indice synthétique, le Genuine Progress Indicator, indicateur de progrès authentique (IPA), qui corrige ainsi le produit intérieur brut (PIB) des pertes dues à la pollution et à la dégradation de l’environnement. A partir des années 1970, pour les Etats-Unis, cet indicateur stagne et même régresse, tandis que celui du PIB ne cesse d’augmenter  (10). Il est regrettable que personne en France ne se soit encore chargé de faire ces calculs. On a toutes les raisons de penser que le résultat serait comparable. Autant dire que, dans ces conditions, la croissance est un mythe, même à l’intérieur de l’imaginaire de l’économie de bien-être, sinon de la société de consommation ! Car ce qui croît d’un côté décroît plus fortement de l’autre.

Tout cela ne suffit malheureusement pas pour nous amener à quitter le bolide qui nous mène droit dans le mur et à embarquer dans la direction opposée.

Entendons-nous bien. La décroissance est une nécessité ; ce n’est pas au départ un idéal, ni l’unique objectif d’une société de l’après-développement et d’un autre monde possible. Mais faisons de nécessité vertu, et concevons, pour les sociétés du Nord, la décroissance comme un objectif dont on peut tirer des avantages (11). Le mot d’ordre de décroissance a surtout pour objet de marquer fortement l’abandon de l’objectif insensé de la croissance pour la croissance. En particulier, la décroissance n’est pas la croissance négative, expression antinomique et absurde qui voudrait dire à la lettre : « avancer en reculant ». La difficulté où l’on se trouve de traduire « décroissance » en anglais est très révélatrice de cette domination mentale de l’économisme, et symétrique en quelque sorte de l’impossibilité de traduire croissance ou développement (mais aussi, naturellement, décroissance...) dans les langues africaines.

On sait que le simple ralentissement de la croissance plonge nos sociétés dans le désarroi en raison du chômage et de l’abandon des programmes sociaux, culturels et environnementaux, qui assurent un minimum de qualité de vie. On peut imaginer quelle catastrophe serait un taux de croissance négatif ! De même qu’il n’y a rien de pire qu’une société du travail sans travail, il n’y a rien de pire qu’une société de croissance sans croissance. C’est ce qui condamne la gauche institutionnelle, faute d’oser la décolonisation de l’imaginaire, au social-libéralisme. La décroissance n’est donc envisageable que dans une « société de décroissance » dont il convient de préciser les contours.

Une politique de décroissance pourrait consister d’abord à réduire voire à supprimer le poids sur l’environnement des charges qui n’apportent aucune satisfaction. La remise en question du volume considérable des déplacements d’hommes et de marchandises sur la planète, avec l’impact négatif correspondant (donc une « relocalisation » de l’économie) ; celle non moins considérable de la publicité tapageuse et souvent néfaste ; celle enfin de l’obsolescence accélérée des produits et des appareils jetables sans autre justification que de faire tourner toujours plus vite la mégamachine infernale : autant de réserves importantes de décroissance dans la consommation matérielle.

Ainsi comprise, la décroissance ne signifie pas nécessairement une régression de bien-être. En 1848, pour Karl Marx, les temps étaient venus de la révolution sociale et le système était mûr pour le passage à la société communiste d’abondance. L’incroyable surproduction matérielle de cotonnades et de biens manufacturés lui semblait plus que suffisante, une fois aboli le monopole du capital, pour nourrir, loger et vêtir correctement la population (au moins occidentale). Et pourtant, la « richesse » matérielle était infiniment moins grande qu’aujourd’hui. Il n’y avait ni voitures, ni avions, ni plastique, ni machines à laver, ni réfrigérateur, ni ordinateur, ni biotechnologies, pas plus que les pesticides, les engrais chimiques ou l’énergie atomique ! En dépit des bouleversements inouïs de l’industrialisation, les besoins restaient encore modestes et leur satisfaction possible. Le bonheur, quant à sa base matérielle, semblait à portée de la main.

Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder, il faut littéralement sortir de l’économie. Cela signifie remettre en cause sa domination sur le reste de la vie, en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes. Une réduction massive du temps de travail imposé pour assurer à tous un emploi satisfaisant est une condition préalable. En 1981 déjà, Jacques Ellul, l’un des premiers penseurs d’une société de décroissance, fixait comme objectif pour le travail pas plus de deux heures par jour (12). On peut, s’inspirant de la charte « consommations et styles de vie » proposée au Forum des organisations non gouvernementales (ONG) de Rio lors de la conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement de 1992, synthétiser tout cela dans un programme en six « r » : réévaluer, restructurer, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler. Ces six objectifs interdépendants enclenchent un cercle vertueux de décroissance sereine, conviviale et soutenable. On pourrait même allonger la liste des « r » avec : rééduquer, reconvertir, redéfinir, remodeler, repenser, etc., et bien sûr relocaliser, mais tous ces « r » sont plus ou moins inclus dans les six premiers.

On voit tout de suite quelles sont les valeurs qu’il faut mettre en avant et qui devraient prendre le dessus par rapport aux valeurs dominantes actuelles. L’altruisme devrait prendre le pas sur l’égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, le plaisir du loisir sur l’obsession du travail, l’importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le goût de la belle ouvrage sur l’efficience productiviste, le raisonnable sur le rationnel, etc. Le problème, c’est que les valeurs actuelles sont systémiques : elles sont suscitées et stimulées par le système et, en retour, elles contribuent à le renforcer. Certes, le choix d’une éthique personnelle différente, comme la simplicité volontaire, peut infléchir la tendance et saper les bases imaginaires du système, mais, sans une remise en cause radicale de celui-ci, le changement risque d’être limité.

Vaste et utopique programme, dira-t-on ? La transition est-elle possible sans révolution violente, ou, plus exactement, la révolution mentale nécessaire peut-elle se faire sans violence sociale ? La limitation drastique des atteintes à l’environnement, et donc de la production de valeurs d’échange incorporées dans des supports matériels physiques, n’implique pas nécessairement une limitation de la production de valeurs d’usage à travers des produits immatériels. Ceux-ci, au moins pour partie, peuvent conserver une forme marchande.

Toutefois, si le marché et le profit peuvent persister comme incitateurs, ils ne peuvent plus être les fondements du système. On peut concevoir des mesures progressives constituant des étapes, mais il est impossible de dire si elles seront acceptées passivement par les « privilégiés » qui en seraient victimes, ni par les actuelles victimes du système, qui sont mentalement ou physiquement droguées par lui. Cependant, l’inquiétante canicule de 2003 en Europe du Sud-Ouest a fait beaucoup plus que tous nos arguments pour convaincre de la nécessité de s’orienter vers une société de décroissance. Ainsi, pour réaliser la nécessaire décolonisation de l’imaginaire, on peut à l’avenir très largement compter sur la pédagogie des catastrophes.

Serge Latouche

Professeur émérite d’économie à l’université d’Orsay, objecteur de croissance.

(1) Entretiens avec Jacques Ellul, Patrick Chastenet, La Table ronde, Paris, 1994, page 342.

(2) Le Monde, 16 février 2002.

(3) Fabrice Nicolino, « Retraite ou déroute ? », Politis, 8 mai 2003. La crise a en fait été déclenchée par des formules contestables de Fabrice Nicolino qualifiant le mouvement social de « festival de criailleries corporatistes », ou évoquant « le monsieur qui veut continuer à partir à 50 ans à la retraite — pardi, il conduit des trains, c’est la mine, c’estGerminal ! ».

(4) Politis n° 755,12 juin 2003.

(5) Vandana Shiva, La Guerre de l’eau, Parangon, Paris, 2003.

(6) Gianfranco Bologna (sous la direction de), Italia capace di futur, WWF-EMI, Bologne, 2001, pp. 86-88.

(7) The Business Case for Sustanable Development, document du World Business Council for Sustanable Development diffusé au Sommet de la terre de Johannesburg (août-septembre 2002).

(8) Mauro Bonaiuti, « Nicholas Georgescu-Roegen. Bioeconomia. Verso un’altra economia ecologicamente e socialmente sostenible », Bollati Boringhieri, Torino, 2003. En particulier pp. 38-40.

(9) Le Monde, 27 décembre 2002.

(10) C. Cobb, T. Halstead, J. Rowe, « The Genuine Progress Indicator : Summary of Data and Methodology, Redefining Progress », 1995, et des mêmes, « If the GDP is Up, Why is America Down ? », in Atlantic Monthly, n° 276, San Francisco, octobre 1995.

(11) En ce qui concerne les sociétés du Sud, cet objectif n’est pas vraiment à l’ordre du jour : même si elles sont traversées par l’idéologie de la croissance, ce ne sont pas vraiment pour la plupart des « sociétés de croissance ».

(12) Voir « Changer de révolution », cité par Jean-Luc Porquet in Ellul, l’homme qui avait (presque) tout prévu, Le Cherche-Midi, 2003, pp. 212 -213.

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Idées Écologie Politique Décroissance

Le temps précieux de la maturité

Par Le 27/07/2021

 

 

LE TEMPS PRÉCIEUX DE LA MATURITÉ

"J’ai compté mes années et j'ai découvert qu’à partir de maintenant, j’ai moins de temps à vivre que ce que j’ai vécu jusqu’à présent…

Je me sens comme ce petit garçon qui a gagné un paquet de friandises: la première il la mangea avec plaisir, mais quand il s’aperçut qu’il lui en restait peu, il commença réellement à les savourer profondément.

Je n’ai plus de temps pour des réunions sans fin où nous discutons de lois, des règles, des procédures et des règlements, en sachant que cela n’aboutira à rien.

Je n’ai plus de temps pour supporter des gens stupides qui, malgré leur âge chronologique n’ont pas grandi.

Je n’ai plus de temps pour faire face à la médiocrité.

Je ne veux plus assister à des réunions où défilent des égos démesurés.

Je ne tolère plus les manipulateurs et opportunistes.

Je suis mal à l´aise avec les jaloux, qui cherchent à nuire aux plus capables, d’usurper leurs places, leurs talents et leurs réalisations.

Je déteste assister aux effets pervers qu’engendre la lutte pour un poste de haut rang.

Les gens ne discutent pas du contenu, seulement les titres.

Moi, mon temps est trop précieux pour discuter des titres.

Je veux l’essentiel, mon âme est dans l’urgence… il y a de moins en moins de friandises dans le paquet…

Je veux vivre à côté de gens humains, très humains, qui savent rire de leurs erreurs, qui ne se gonflent pas de leurs triomphes, qui ne se sentent pas élu avant l’heure, qui ne fuient pas leurs responsabilités, qui défendent la dignité humaine, et qui veulent marcher à côté de la vérité et l’honnêteté.

L’essentiel est ce que tu fais pour que la vie en vaille la peine.

Je veux m'entourer de gens qui peuvent toucher le cœur des autres… des gens à qui les coups durs de la vie leurs ont appris à grandir avec de la douceur dans l’âme.

Oui… je suis pressé de vivre avec l’intensité que la maturité peut m'apporter.

J’ai l’intention de ne pas perdre une seule partie des friandises qu´il me reste…

Je suis sûr qu’elles seront plus exquises que toutes celles que j´ai mangées jusqu’à présent.

Mon objectif est d’être enfin satisfait et en paix avec mes proches et ma conscience.

J’espère que la vôtre sera la même, parce que de toute façon, vous y arriverez…"

Mário Raul de Morais Andrade

(1893 – 1945) Poète, Romancier, Musicologue Brésilien.

 

 

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Relire les "Anciens"

Par Le 24/07/2021

L'Histoire contient toutes les leçons de vie. Surtout celles que nous avons oubliées.

 

« Je pense depuis longtemps que si un jour les méthodes de destruction de plus en plus efficaces finissent par rayer notre espèce de la planète, ce ne sera pas la cruauté qui sera la cause de notre extinction, et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’éveille la cruauté, ni même les représailles et la vengeance qu’elle s’attire, mais la docilité, l’absence de responsabilité de l’homme moderne, son acceptation vile et servile du moindre décret public.

Les horreurs auxquelles nous avons assisté, les horreurs encore plus abominables auxquelles nous allons maintenant assister, ne signalent pas que les rebelles, les insubordonnés, les réfractaires sont de plus en plus nombreux dans le monde, mais plutôt qu’il y a de plus en plus d’hommes obéissants et dociles. »

Georges BERNANOS.

Le rôle de la finance dans le désastre écologique

Par Le 23/07/2021

« Nous avons besoin de rien de moins que du démantèlement complet de la société industrielle mondialisée, de l’État, du capitalisme. Nous avons besoin d’une décroissance radicale, d’une dissolution de la société de masse au profit d’une multitude de sociétés véritablement démocratiques – fondées, donc, sur des technologies démocratiques. Ce que ni l’État ni son système judiciaire ne permettront ni n’encourageront jamais. Il va falloir se battre. »

 

 

 

 

"FAIRE SAUTER LA BANQUE " - JÉRÉMY DÉSIR-WEBER

 

Le rôle de la finance dans le désastre écologique

paru dans lundimatin#256, le 29 septembre 2020

APPEL À DONS

Après dix années passées entre grandes écoles et trading à haute fréquence, Jérémy Désir-Weber démissionne avec fracas de son poste de cadre, dans le département des risques du marché, au siège mondiale de HSBC, au coeur de la City de Londres. Il livre son témoignage pour raconter la « genèse d’une révolte », son parcours, sa prise de conscience graduelle, notamment écologique, à notre époque « où s’abstenir de choisir, c’est encore choisir ». Il refuse désormais de contribuer à « ce que Riesel et Semprun appelaient l’administration du désastre et la soumission durable ». Radicalement. [1]

[1] Cette note de lecture nous a été transmise par la...

Il vient d’avoir 15 ans, en septembre 2008, lors de la faillite de Lehman Brothers. Ses amitiés suscitent « cette critique paradigmatique qui manque tant » à ses camarades de prépa, en « Maths sup », « futures élites scientifiques du pays dont les ébauches de conscience politique semblent sévèrement atrophiées », au point de projeter d’infiltrer la finance pour opérer un changement de l’intérieur, l’améliorer, l’humaniser.

Après le lycée Massena de Nice, il intègre l’École des Mines de Saint-Etienne, puis l’Impérial College de Londres, avec un premier stage à la Direction des risques du Crédit Mutuel, puis un second dans la filiale européenne de Tudor Investment Corporation, un Master de Probabilités et Finances et un premier poste d’analyste quantitatif pour la supervision des modèles de trading algorithmique au siège londonien d’HSBC de Canary Wharf.

Son récit personnel s’inscrit dans une série d’analyses, techniques mais parfaitement accessibles, de la crise grecque, du scandale des subprime, de l’affaire Kerviel, de celle des SwissLeaks qui met en lumière le financement du terrorisme par les clients saoudiens de HSBC, celle des Panama Papers avec la révélation de 11,5 millions de documents confidentiels…

Ses explications sont souvent glaçantes et justifient amplement sa révolte. L’argent de la City a financé l’expansion coloniale du Royaume Uni, ses guerres contre Napoléon et sa révolution industrielle. Les anciens « confettis » de l’Empire (Bahamas, Gibraltar, Jersey et Guernesey, îles Vierges britanniques et Caïman) sont devenus des paradis fiscaux, qui pratiquent l’évasion et la fraude fiscales en quantité industrielle, grâce à une large « cécité complaisante ».

Une loi sur la « séparation et la régulation des activités bancaires » a été adoptée en France en 2013, guère contraignante, d’autant qu’une part non négligeable des décrets d’application n’est toujours pas publiée.

La Hong Kong and Shanghai Banking Corporation (HSBC) est née il y a plus de 150 ans, lorsque les colons anglais choisirent le port de Hong Kong comme base pour conquérir le marché chinois. Ils se lancèrent dans le commerce de l’opium, déclenchant une guerre que les Britanniques remportèrent, obtenant la possession de la ville pour 99 ans. La banque fut créée par des commerçants impliqués dans le trafic de drogue. Elle aurait du fermer en 2012, suite aux révélations sur son implication dans le blanchiment d’argent des cartels mexicains et colombiens, mais s’en sortira avec une amende de 2 milliards de dollars, l’équivalent d’un mois de profit, inaugurant l’ère des entreprises « too big to jail » (trop grosses pour aller en prison), c’est-à-dire, au-dessus des lois.

Gérant 3 000 milliards de dollars, elle serait la cinquième puissance économique mondiale si elle était un pays. En 1997, alors que la Grande Bretagne restitue Hong Kong à la Chine, la banque déménage son siège à Londres mais décide de jouer sur les deux tableaux, en conservant le siège de ses affaires en Asie.

Jérémy Désir-Weber détaille les limites des contrôles mis en place sur le trading haute fréquence. Il faut vingt pages de descriptions à un enquêteur de l’AMF, « le gendarme de la bourse », pour décrire 20 millisecondes d’échanges et son tableur Excel est limité à un million de lignes alors qu’il doit gérer un milliard et demi d’ordres. Le droit suisse limite les amendes pour blanchiment à 5 millions de francs suisses.

« Les autorités délèguent aux banques le pouvoir de se contrôler toutes seules. »

Lors de son intégration chez HSBC, il est surtout invité « à surveiller toute attitude suspecte d’un potentiel lanceur d’alerte ! » Chargé de vérifier un algorithme avant sa mise sur le marché, il signale un nombre important de problèmes graves, un score prédictif si bas que jeter une pièce en l’air aurait été plus sûr, et refuse de donner un accord favorable. Cependant, sa hiérarchie l’obligera à modifier son rapport et d’affirmer que l’algorithme a besoin d’être en conditions réelles pour s’améliorer.

En clair, les banques sont trop grandes pour être contrôlées.

La découverte de son inutilité face à l’inertie et à l’impunité, s’effectue alors que démarre, fin 2018, le mouvement des Gilets jaunes, au départ mobilisés contre une taxe carbone qui se révélera avoir été conçue pour compenser l’allègement des cotisations patronales, et la campagne de Greta Thunberg, puis les actions du mouvement Extinction Rebellion en avril 2019, qui alimenteront sa prise de conscience écologique.

Participant, avec sa compagne, au blocage de Parliament Square, il entend pour la première fois parler du GIEC et découvre la gravité de la situation climatique. Il s’engage dans des associations désireuses « d’exploiter la puissance des données au service de l’humanité », puis décide de décortiquer toute la documentation disponible chez HSBC relative à ses engagements en matière de sustainable finance, la finance soutenable, ou finance verte, afin de rédiger un rapport, d’une cinquantaine de pages, à destination de sa hiérarchie, dont il livre ici une longue synthèse qui mérite amplement qu’on s’y attarde.

Il rappelle tout d’abord les multiples effets destructeurs de notre civilisation industrielle basée sur la croissance et les nombreuses mises en garde à ce sujet depuis le rapport Meadows en 1972, l’immense part de responsabilité des énergies d’origine fossile dans le dérèglement climatique et leur corrélation inévitable à la croissance, même lorsque celle-ci est (prétendument) verte.

Sur la base des objectifs de l’accord de Paris de la COP21, il prévient qu’un désinvestissement rapide et coordonné dans les énergies fossiles de la part des banques, s’accompagnerait d’une croissance faible, voire négative, à laquelle finance n’est pas du tout préparée, entrainant des faillites bancaires à moyen terme. L’inaction et la poursuite d’une croissance économique rapide jusqu’à l’épuisement des réserves actuelles, alors que les premiers impacts d’un pic pétroliers pourraient se faire sentir dès 2025, feraient courir le risque d’un effondrement systémique qui emporterait, à plus long terme, le secteur financier dans son ensemble.

« L’industrie financière navigue à l’aveugle concernant la crise climatique, l’intégralité de ses produits et instruments ayant été structurés sans prendre en compte leur influence sur un facteur conditionnant pourtant leur propre viabilité et, plus largement, celle des organisations économiques et sociales. »

Il démontre à ses supérieurs pourquoi les engagements de HSBC en matière de finance durable sont fragiles et comment leurs obligations vertes peuvent financer des énergies fossiles, listant les multiples faiblesses des contraintes, des évaluations, de l’ensemble des indicateurs et des méthodologies dans ce domaine.

Suite au rapport Charney, commandé par le gouvernement du président Jimmy Carter en 1979, qui confirmait le scénario du réchauffement climatique, la communauté internationale parvint, à la fin des années 1980, à un accord contraignant pour les États, contrairement à l’accord de Paris, afin de geler les émissions mondiales de GES au niveau de 1990, suivi d’une réduction de 20% en 2005, malgré les tentatives de blocage de l’industrie des combustibles fossiles. Ronald Reagan annonça ensuite un changement de paradigme et les lobbies industriels s’organisèrent contre le mouvement écologiste et la réglementation environnementale, mettant en doute la science et finançant les lobbies climatosceptiques.

Pourtant, depuis quarante ans, rien n’est venu contredire ces conclusions. Pour finir, il suggère aux dirigeants d’HSBC la mise en place d’une formation pour tous les employés sur ces sujets, la prise en compte systématique du coût énergétique à tous niveaux, esquisser des stratégies coopératives totales pour appliquer des politiques radicales de décroissance à l’échelle des groupes bancaires systémiques.

Face à l’absence de réaction de sa hiérarchie, il décide de donner sa démission et, espérant en amplifier l’écho, de la rendre public dans une lettre ouverte qui commence par ces mots : « Le capitalisme est mort. Et bien que ces terres encore vierges sur le point d’être broyées, que ces vies encore fragiles sur le point d’être noyées, ne verront peut-être jamais éclore leur lendemain, le capitalisme est bel et bien mort dans son essence, en tant que concept et force structurante de nos affects. Plus vite nous rendrons les armes avec humilité devant cette incontournable réalité, plus la vie dans sa diversité aura de chances de se régénérer. »

Seul un site internet acceptera de la publier. De désillusion en désillusion, il poursuit sa conscientisation. Si son rapport, puisqu’il espérait réformer le système, s’inscrit dans la tendance de plus en plus populaire de la colapsologie, il découvre sur le site animé par Nicolas Cazeaux, Le Partage, un article de celui-ci qui lui permet de comprendre que la catastrophe est la civilisation industrielle, que son effondrement constituerait la fin du désastre : « La collapsologie renforce l’identification toxique de la plupart des gens qui vivent au sein de la civilisation industrielle à cette culture mortifère, au lieu d’encourager leur identification au monde naturel. » Il regrette de n’avoir pas suffisamment insisté sur les énergies dites « renouvelables » qui ne font qu’alimenter la fuite en avant, ouvrant surtout de nouveaux marchés pour alimenter la croissance, et sont inefficaces à stopper le ravage.

Il comprend également le rôle central de l’État, avec ses lectures de oeuvres de James C. Scott, Marshall Sahlins et David Graeber, ainsi que d’un livre signé Désobéissance Écologie Paris, Écologie sans transition, dans lequel il lit que « L’écologie ne peut pas être un ensemble de mesures que l’on exige de l’État, puisque celui-ci a pour fonction de garantir une économie de croissance : il ne peut rien pour nous, mais peut tout contre nous. »

Dans un autre article à propos de L’Affaire du siècle, un procès climatique contre l’État, Nicolas Cazeaux explique : « Nous avons besoin de rien de moins que du démantèlement complet de la société industrielle mondialisée, de l’État, du capitalisme. Nous avons besoin d’une décroissance radicale, d’une dissolution de la société de masse au profit d’une multitude de sociétés véritablement démocratiques – fondées, donc, sur des technologies démocratiques. Ce que ni l’État ni son système judiciaire ne permettront ni n’encourageront jamais. Il va falloir se battre. »

Toujours animé par sa volonté réformiste, il rencontre, avec d’autres anciens élèves, la direction de l’École des Mines de Saint-Etienne et participe pendant un an à l’élaboration d’un module qui sera finalement rejeté. Puis il accepte de comparaitre comme expert au procès d’une douzaine d’activistes suisses poursuivis pour avoir occupé les locaux du Crédit Suisse dans le cadre d’une manifestation non-violente et festive. Une fois déconstruits les éléments de langage de la banque, il affirme que l’action directe et la désobéissance civile sont les seules solutions pour alerter l’opinion publique et que la seule façon pour les banques d’infléchir positivement leur politique écologique serait « un auto-démantèlement ».

Le juge acquittera les activistes, considérant que leur action se justifiait au vue de l’urgence climatique, invoquant l’état de « nécessité licite ».

En conclusion, il invite à « se réapproprier les conditions de sa propre subsistance en réunissant les savoir-faire permettant de s’émanciper de ce système », « d’intensifier et relier entre elles les alternatives citoyennes et réseaux d’entraides », « adopter, développer, enrichir, en complément, une approche offensive, en s’attaquant au coeur du système », « identifier les fragilités des institutions et infrastructures – énergétiques, industrielles, pétrochimiques, financières, etc – responsables du désastre écologique et humain en cours, impossibles à réformer, puis encourager, voire participer à leur démantèlement ».

Évidement son cheminement intellectuel est un peu plus complexe et s’il nous en livre toutes les étapes, nous n’avons pu les rapporter en détail. Nous espérons toutefois être parvenu à en restituer les grandes lignes sans trop les dénaturer.

Jérémy Désir-Weber réalise une excellente synthèse des enjeux écologiques actuelles, ainsi qu’un brillant et glaçant exposé sur l’emprise des institutions financières sur notre système économique et industriel, vulgarisant des mécanismes financiers particulièrement complexes. Tout est dit. Ce livre aidera les personnes « souffrant de dissonance cognitive entre leur travail et leurs valeurs » à « résister aux fausses solutions ».

« Que ce soit par la parole, par l’écrit, par le blocage, par l’autonomie, par l’entraide, par la démission, par le sabotage : faisons sauter la banque. »

FAIRE SAUTER LA BANQUE
Le rôle de la finance dans le désastre écologique
Jérémy Désir-Weber
250 pages – 15 euros
Éditions Divergences – Paris – Septembre 2020

www.editionsdivergences.com

Jérémy Désir-Weber a aussi fondé, avec sa compagne Mathilde, l’association « Vous n’êtes pas seul », pour conseiller et soutenir toutes celles et ceux qui souhaiteraient « participer à l’offensive écologique depuis leur position professionnelle ».

[1] Cette note de lecture nous a été transmise par la Bibliothèque Fahrenheit 451.

Positions

Note de lecture

Intelligence artificielle : l'illusion d'un monde meilleur

Par Le 23/07/2021

Vraiment pour moi, cet article est une merveille. J'y retrouve beaucoup des thèmes que j'ai évoqués ici au sujet de l'écomodernisme mais dans cette interview, on y trouve des exemples concrets, vécus par une personne qui y a cru et qui en est sorti. Qui en est sorti pour se servir de ces compétences dans une lutte indispensable. 

Remarquable. 

 

« Pour constater que l’Intelligence Artificielle est très dangereuse, il suffit de regarder dans le passé »

 

En 2019 et 2020, on a été amené à entrainer des modèles de détection d'occupation illégales des sols à partir d'images satellites pour des collectivités territoriales puis l’État. Ce qui pourrait typiquement servir à détecter et traquer par exemple des ZAD pour les évacuer... Entre la surveillance et la rationalisation j'ai perdu la foi dans l'utilisation de mes connaissances scientifiques pour l'amélioration des services publics. On peut penser que cela concerne des politiques récentes, la vérité c'est qu’on utilise rarement la technique pour faire plaisir au « bas peuple ».

7 avril 2021 - Matthieu Delaunay

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Envie d’une vraie déconnexion ? Évadez-vous avec notre bande dessinée !

- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

 

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Après 3 ans de missions dans l’énergie et le secteur public, Romain Boucher, ingénieur, mathématicien et statisticien a démissionné de son poste très bien rémunéré de Data Scientist dans une entreprise de conseil, pour alerter sur les ravages écologiques et sociaux des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle. Diplômé de l’École des Mines et d’un master en maths appliquées et statistiques, il est devenu membre de la jeune association « Vous n’êtes pas seuls » afin d’accompagner les lanceurs d’alerte et prévenir la population sur la façon dont la technologie est utilisée pour traquer les citoyens et réduire les moyens du Service public. Aujourd’hui, il nous explique son parcours, de la fast Track du Consulting for good aux potagers corses. Propos recueillis par Matthieu Delaunay.

LR&LP : Qu’est-ce qui vous a amené à exercer le métier de data scientist, « job le plus sexy du 21ème siècle » d’après l’illustre Harvard Business Review ?

Comme j’étais bon étudiant en mathématiques, après une classe préparatoire à Louis le Grand, je suis rentré à l’école des Mines de Saint-Étienne où j’ai fait une spécialisation en maths appliquées et en statistiques et sciences des données. Toutes les branches de l’industrie sont de plus en plus demandeuses de data scientists pour implémenter des modèles statistiques et rationaliser.

J’étais emballé par cette possibilité d’utiliser les maths pour prévoir ce qui va se passer dans l’avenir, détecter automatiquement des évènements etc. Pour un étudiant qui a toujours vu les maths de façon abstraite, lui dire que son métier sera utile pour améliorer des choses dans le secteur public, servir l’intérêt général et autre, c’est séduisant.

Ce mythe était déjà bien installé à mon arrivée en école d’ingénieur et je n’avais pas le recul que j’ai aujourd’hui sur la publicité qui est faite autour de la réappropriation de la technique. Après un Master pour approfondir le côté maths et statistiques dont je suis sorti en 2017, j’ai foncé vers le métier de consultant, comme beaucoup d’autres étudiants avec moi.

Romain Boucher

LR&LP : Qui recrute des ingénieurs mathématiciens et statisticiens ?

Je ne voulais pas m’enfermer dans un secteur en particulier, ni aller dans un grand groupe, ni faire de l’argent dans la finance ou l’assurance qui proposent des salaires exorbitants en 3-4 ans.

Je voulais faire des choses techniquement satisfaisantes et qui amélioraient les transports, la santé, le monde de l’énergie via les smart grids (réseau électrique intelligent pour améliorer la consommation et la production électrique, ndlr) …

Je suis donc allé chez Sia Partners, un cabinet de conseil à l’organisation matricielle comprenant différentes unités de compétences avec parmi elles des consultants data scientists. Après 18 mois dans l’énergie et la distribution d’électricité, je me suis tourné vers l’administration publique qui commençait à lancer des appels d’offres très techniques pour mettre en place des modèles écologiques, de transport, de détection des fraudes, etc.

En quelques mois, je suis devenu un des responsables pour répondre aux appels d’offres de data sciences dans le secteur public et mener à bien les missions gagnées. Techniquement, c’était à la pointe, donc c’était très satisfaisant. Nous travaillions à « l’état de l’art », c’est-à-dire qu’on utilisait les modèles les plus performants d’après le consensus scientifique.

LR&LP : Qui vous fournit ces modèles ? Pouvez-vous nous dire un mot sur votre métier ?

Un consultant data scientist passe 50 % de son temps à « mettre les mains » dans le code et l’autre 50 % à l’expliquer au client. Pour résumer : tous les mois, un nouveau modèle est mis au point par la recherche, publique ou privée.

Le data scientist a pour rôle de faire de la veille sur ces nouveaux modèles établis par la recherche, notamment par les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Apple, Microsoft, ndlr). Ensuite, il décortique ces modèles dont il utilise le canevas.

Une fois le modèle choisi et agencé, il récupère les données du client, les nettoie, les traite et les utilise pour ré-entrainer le modèle. Si le modèle du client est de détecter des chats siamois en France alors que le modèle de Google que le consultant a identifié a été entrainé pour détecter des rottweilers aux États-Unis, il va falloir le refaçonner.

LR&LP : Donc vous voilà un ingénieur heureux, qui fait des choses très gratifiantes intellectuellement, mais aussi financièrement. Quels sont les salaires dans ce milieu ?

C’est très bien payé. Je suis rentré à 44 000 € la première année et au bout de trois ans je gagnais 60 000 €. Dans la finance, au bout de trois ou quatre ans, un analyste quantitatif peut même toucher jusqu’à 200 000 € par an.

LR&LP : Que s’est-il passé ensuite ?

J’ai réalisé différentes missions passionnantes intellectuellement. Pour le compte de la DGCCRF (Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes, NDLR). Nous avons élaboré un modèle de détection des faux avis sur le web.

Je pensais que la DGCCRF avait l’objectif de montrer que les GAFAM ne faisaient pas bien leur travail de surveillance afin de leur infliger une amende, mais non : c’était simplement pour dire qu’ils faisaient de la détection de fraude.

Au bout d’un moment on se rend compte que les types de mission qui reviennent sont des missions de surveillance et de rationalisation d’effectifs.

Pour l’Agence française de la biodiversité, dont une des fonctions est de contrôler les cours d’eaux, 2 000 agents sont sur le terrain pour faire des contrôles. Comme l’Agence trouvait que, 2 000, c’était trop, elle a lancé un appel d’offre pour un modèle statistique destiné à mieux cibler ces contrôles.

Le modèle n’était pas là pour dépolluer plus ou éviter des pollutions, il avait juste vocation à rationaliser l’effectif ! L’objectif n’était pas de trouver plus de pollution, mais autant, avec moins d’inspections !

Ma conscience commençait à s’éveiller. Même quand on pense mettre la technique au profit de ce qui nous tient à cœur, on voit que, derrière, se cache souvent quelque chose d’ignoble. Et ça se répète. La moitié des missions sont à l’avenant.

La plus technique que j’ai faite était pour un organisme de la Sécurité sociale qui a des téléconseillers qui répondent tous les jours au téléphone à des associations. La Sécurité sociale souhaitait qu’on entraine leur propre modèle de reconnaissance vocale et de compréhension des intentions au téléphone.

En d’autres termes, concevoir un robot qui répondra aux questions de bénévoles, souvent âgés, qui appellent pour demander une aide ou un renseignement. On nous a demandé de tout faire en open source, donc c’était très technique et intéressant.

On a réussi, et avons créé ce robot répondant aux questions les plus récurrentes pour soulager les pics d’appels de janvier et septembre pendant lesquels la Sécurité sociale faisait habituellement appel à des CDD de 3 mois.

LR&LP : Est-ce que vos missions coûtent cher ?

De façon générale, un consultant coûte environ 1000 € la journée. Pour le secteur public, les missions sont peu chères, mais pour les cabinets qui les réalisent, c’est une image de marque incroyable. Donc indirectement c’est très rentable.

Nous ne sommes pas dans les ordres de grandeurs scandaleux de missions comme celle de McKinsey qui a organisé la campagne de vaccination. Les enveloppes excédant rarement 100 000 €, c’est vite rentable pour l’Administration publique. La Direction de la Transformation Publique fait des appels à projets dans de nombreuses administrations, qui en retour proposent des idées, que la Direction sélectionne ou pas.

Globalement, ce sont souvent les projets de rationalisation qui sont retenus et financés, ce qui permet de préparer le terrain des coupes budgétaires. Techniquement, c’est passionnant, et j’étais bluffé de ce qu’on arrivait à faire, mais en voyant le résultat on se rend compte que ça supprime avant tout les moyens du Service public.

On nous demandait de réaliser de belles présentations pour montrer à la Transformation publique combien on économisait. La logique d’amélioration du service public n’existait plus.

Et puis, en 2019 et 2020, on a été amené à entrainer des modèles de détection d’occupation illégales des sols à partir d’images satellites pour des collectivités territoriales puis l’État. Ce qui pourrait typiquement servir à détecter et traquer par exemple des ZAD pour les évacuer… 

Entre la surveillance et la rationalisation j’ai perdu la foi dans l’utilisation de mes connaissances scientifiques pour l’amélioration des services publics. On peut penser que cela concerne des politiques récentes, la vérité c’est qu’on utilise rarement la technique pour faire plaisir au « bas peuple ».

LR&LP : Et puis vous vous retrouvez en septembre 2019, sur une île de Venise privatisée pour un séminaire qui regroupe tous les consultants du monde. Là on vous fait une annonce importante…

Ça a été la goutte de trop. Le PDG, Matthieu Courtecuisse, libéral jusqu’au bout des ongles, nous a annoncé qu’après avoir pensé uniquement au profit pendant 20 ans, l’heure était venue d’avoir un but et une nouvelle campagne marketing autour du concept du Consulting for good.

1 500 personnes sortent enthousiasmées de ce séminaire, ravis à l’idée de faire du green washing. Je me doute que ça va être du vent jusqu’à ce qu’on trouve de quoi remplir cette coquille vide, mais au bout de quatre mois, il n’y avait toujours rien. Pourtant les signatures, la charte graphique et les présentations avaient été modifiées pour valoriser cette nouvelle démarche. J’étais sidéré.

Des collègues commençaient à être convaincus eux même : « De l’argent va pouvoir se faire sur la transition écologique, il va nous falloir prendre une part du gâteau, autant que ce soit nous plutôt que les autres… »

À cette époque, je travaillais beaucoup avec le Directeur général adjoint, David Martineau, et ne manquais pas de lui parler de mes doutes. Il me répondait : « Je sais qu’il n’y a rien, mais on a besoin de gens comme toi, rebelles et proactifs, pour que cette démarche porte ses fruits. ».

Concrètement, Consulting for good, c’est faire des bilans carbones, pousser le chemin vers l’hydrogène et les voitures électriques, un point c’est tout. Donc rien de radical pour lutter contre la crise écologique ! Quelques-uns se sont fait avoir, la plupart sont partis en silence.

An open pit lithium mine – Credit: UNC Chapel Hill

Lire aussi : Le plus vieux désert du monde meurt pour les batteries de nos voitures « vertes »

LR&LP : Vous décidez de partir en alertant davantage, c’est d’ailleurs l’objet du rapport que vous rendez public.

Je ne voulais pas rester plus de trois ans, sinon la machine aurait été inarrêtable. Très vite on peut gagner 100 000 € et ne plus toucher le sol. J’avais beaucoup d’argent de côté et aucune raison d’en vouloir plus.

Je voulais écrire une longue lettre à tous les gens de Sia Partners pour qu’ils comprennent pourquoi ce départ, assez inopiné pour quelqu’un en fast track, sur la voie royale pour monter très haut, très vite.

Quand, en janvier 2020, j’ai annoncé ma démission à David Martineau, celui-ci a d’ailleurs cru à une plaisanterie, ne voulant pas y croire. Et puis, on a parlé de l’hypocrisie du consulting for good et du fait que je ne voulais plus être en désaccord avec mes valeurs.

Je n’ai finalement pas écrit cette lettre, car le temps m’a manqué avant de quitter mon poste en mars, mais me suis remis à lire beaucoup et ce projet de lettre est devenu un début de rapport.

J’en ai achevé la rédaction fin 2020, après avoir pris quelques mois de vacances et passé notamment plusieurs semaines en Corse dans une ferme pour mettre les mains dans la terre. J’ai découvert là un autre rythme de vie qui m’a fait beaucoup de bien.

LR&LP : Comment expliquez-vous la fascination qu’exerce vos métiers, la technique et la technologie sur le public en général ?

Qui est encore fasciné et qui commence à ne plus l’être ? Les gens d’une vingtaine d’années qui se posent des questions sur ce qui se passe sur le plan écologique commencent à comprendre que le confort ne va pas aller en s’augmentant.

Quant à ceux qui ne sont pas politisés, ils vont le devenir par la force des choses. Pour répondre à votre question, il y a ce matraquage depuis l’enfance, cette propagande qui nous dit que « le progrès, c’est bon parce que ça permet de lutter contre la mort ».

C’est l’argument numéro 1 qui ne remet jamais en question ce que le progrès technique génère comme syndromes, comme maladies de civilisation (cancer, stress et dépression, pollution). On dit toujours qu’avec le Progrès, on sauve plus de vies qu’on en supprime, comme Amazon qui est supposé créer plus d’emplois qu’il n’en détruit. Sauf qu’il faudrait commencer par mesurer tout ça !

Cette propagande marche bien, tout simplement parce qu’elle est au service des intérêts financiers. Même par rapport aux enjeux écologiques, on arrive à faire passer le message que c’est avec plus de technologie qu’on va résoudre le problème.

Les puissances d’argent n’ont donc aucun souci à se faire ! Sauf que cet horizon dessiné par la technique se fissure lentement. Les 15-20-25 ans commencent à le comprendre.

LR&LP : Vous semblez très optimiste sur cette politisation des masses.

Il faut qu’il y ait des conséquences concrètes sur la vie des gens pour que cette politisation accélérée se produise. Or, je pense que c’est ce qui va arriver. On le voit au niveau mondial : il y a rarement eu autant d’insurrections simultanément, je pense par exemple aux mouvements sociaux actuels en Inde, dont l’ampleur semble inégalée.

En France, beaucoup d’étudiant.es n’ont plus à manger, et ne peuvent pas retrouver de travail. Certain.es se jettent par les fenêtres… Ce qu’on vit est impensable ! Dès qu’il y aura de nouveau des espaces de régénérescence de la puissance collective, cette bouffée d’oxygène que le gouvernement fait en sorte de retarder au maximum, les gens vont se politiser.

La crise actuelle va laisser évidemment des séquelles. L’espoir, il n’y a guère de raisons d’en avoir sur quoi que ce soit. Je pense que nous sommes de plus en plus nombreux à avoir conscience que ce qui est arrivé avec le COVID-19 n’est pas grand-chose par rapport à ce qui aurait pu se passer, et ce qui risque de se passer dans un avenir proche.

La tournure que prennent les choses sur le plan sécuritaire et autoritaire n’est pas réjouissante. Et puis avec les élections qui vont arriver en 2022 en France, le gouvernement a tout intérêt à garder « ça » le plus calme possible, même si ça va être très difficile pour lui.

Pour revenir sur la politisation accélérée, l’exemple des Gilets Jaunes a été ahurissant. Voilà des centaines de milliers de personnes désabusées qui ont en quelques semaines, pris à bras-le corps leur destin politique.

LR&LP : Puisque vous parlez politique, pensez-vous que le monde politique et scientifique soit volontairement aveugle ?

Pour les scientifiques, je pense que c’est partagé car j’en ai vu de différentes sortes. Ce qui est sûr, c’est qu’on peut arriver à haut niveau sans nécessairement remettre les méfaits de la technique en question.

Des pontes de l’IA dans les instituts de recherches sont convaincus de l’intérêt qu’elle représente. Sont-ce des partisans du Trans humanisme ou du progrès technique à l’infini pour autant, je ne le pense pas. Ils ne prennent pas de recul car ils sont les meilleurs dans ce qu’ils font et donc n’ont pas besoin de remettre ça en question.

Pour les responsables politiques, je pense que cette cécité est volontaire. Ils savent ce qui se passe depuis des années.

Emmanuel Macron qui dit qu’on a besoin « de jeunes qui veulent devenir milliardaires », sert tout ce qui a de plus capitaliste dans l’État. C’est ce qui lui a permis d’arriver là où il est semble-t-il.

Est-ce que, quand il se couche, il se dit que le projet de croissance verte est une belle manœuvre ou en est-il convaincu ? Au fond, la différence importe peu puisque les faits, dramatiques, sont là.

LR&LP : Peut-on réellement changer le système de l’intérieur ?

Il y a ce discours récurrent, et que j’ai pu tenir un temps : « Si je n’y vais pas, quelqu’un d’autre va y aller, et je sais que je vais faire mieux car, moi, je suis de gauche ». Je me suis confronté aux limites du réel, et ce que j’essaie de dire dans ce rapport c’est que, malgré toute la bonne volonté qu’on y met, structurellement, ça ne changera pas.

Ce n’est ni un problème d’idées ni d’individus, puisqu’il y a des limites structurelles à ce qu’on peut faire à l’intérieur d’un système comme le capitalisme.

Je n’ai pas eu la démarche de faire monter le rapport en interne (contrairement à Jérémy Désir qui a démissionné de HSBC) parce que je voulais démissionner rapidement et aussi parce que Sia Partners n’est pas une entreprise d’importance systémique qu’il faut absolument pointer du doigt, même si elle grossit de plus en plus.

Ce que je montre, c’est l’envers du solutionnisme technologique et le fonctionnement des cabinets de conseil. Dans les deux cas, nous voulions montrer que ce n’est pas en restant indéfiniment à son poste qu’on peut faire changer les choses.

Lire aussi : « La démission publique d’un cadre d’HSBC expliquée dans une lettre ouverte à l’humanité »

LR&LP : Puisqu’on ne peut rester à l’intérieur pour avoir une vie décente et changer le système, et que dehors le chômage gronde, que fait-on ?

Il y a l’association VPNS, Vous n’êtes pas seul (rires, ndlr) ! Plus prosaïquement, on peut aussi trainer des pieds et garder son salaire sans travailler. Ce n’est pas facile à faire mais c’est possible. Un ami l’a fait dans une grande banque et a négocié finalement une rupture conventionnelle.

Chez VNPS nous souhaitons utiliser la situation professionnelle d’une personne, qui pensait pouvoir changer le système mais qui s’est heurtée à un plafond de verre, pour lui dire de faire imploser les choses par une démarche de lanceur d’alerte.

Pour l’heure, nous touchons des salariés de grands groupes, des consultants comme des personnes en ONG. Si demain quelqu’un nous contacte parce qu’il travaille dans une usine de LBD, on va réfléchir à ce qui peut être fait sans mettre la personne en danger.

Mais on ne va pas se battre qu’avec des idées, il nous faut passer à des stratégies structurelles plus importantes. Je ne crois pas non plus qu’il faille sortir du système pour le détruire. À mon sens, il faut rester dans l’adhérence pour attirer des éléments du système et construire des choses qui vont le corroder. 

La question qui se pose, c’est combien de personnes, et comment ? Nous poussons un mode d’organisation basé sur l’« archipélisation », comptant sur l’entraide pour faire avancer les luttes que nous portons avec nos proches. On réfléchit en faisant et on fait en réfléchissant. La question d’échelle sera fondamentale.

LR&LP : 1,4 milliards de smartphones sont vendus chaque année. Que dire à une personne qui pense, et je caricature volontairement, qu’on va planter des arbres grâce à des applis ?

Puisqu’on les gave avec la « décarbonation » et « la lutte contre le réchauffement », notions parfaitement intégrées dans la démarche néolibérale, les gens n’ont pas conscience que les ravages écologiques sont déjà derrière nous.

En intégrant ça, on comprend que ces catastrophes sont concomitantes avec l’essor des sociétés industrielles et la complexification des sociétés dites développées. On a beau dire que la technique nous fait vivre un peu plus longtemps en bonne santé, on ne se penche pas sur les conséquences que cette technique et cette technologie produisent au niveau écologique.

L’artificialisation des sols, l’extractivisme, l’exploitation du vivant et des populations humaines n’ont été possibles que par une chose : le développement et l’utilisation de la technique.

Nous avons construit des sociétés hiérarchisées, verticales et complexes techniquement. On n’a plus besoin de la prospective pour dire que la technologie, l’Intelligence Artificielle, tout cela est très dangereux : il suffit juste de regarder dans le passé. Tout simplement.

LR&LP : Comment démystifier les promesses technologiques, par exemple sur le volet médical, agricole et en termes de transport ?

On nous dit que la médecine nous permet de vivre un peu mieux, un peu plus longtemps. Mais vivons-nous plus heureux ? La question mérite d’être posée. Il y a 10 000 ans, il y avait certes beaucoup de mort-nés, mais ceux qui survivaient à la deuxième année vivaient au-delà de 60 ans d’après les récentes recherches anthropologiques.

Ils avaient sans doute moins de culture et de bijoux technologiques mais n’ont pas développé d’outils leur permettant de détruire le vivant comme nous le faisons. Je suis convaincu qu’il y a davantage d’entraide que de compétition pour la survie de l’espèce. C’est d’ailleurs tout l’objet du livre de Pierre Kropotkine.

Sur un plan agricole, avec l’IA, les OGM ou autre, le fantasme de faire émerger une technologie qui nous permettra de toujours trouver des moyens de nous alimenter, passe moins bien il me semble.

Alors bien sûr, une start up qui fait des steaks d’insectes, a levé 300 millions d’euros récemment. Les gens sont contents, puisque ça va rapporter beaucoup d’argent, mais ça ne me semble pas toucher la personne moyenne qui volontairement choisirait de s’alimenter avec des produits ultra transformés et technicisés plutôt que naturels.

Et puis il y a le forçage génétique, qui est le fait d’imposer des gênes dominantes chez certaines espèces de butineurs et autres, mais dont les gens ignorent tout, alors que cela me paraît effrayant.

Lire aussi : La technologie de l’extinction : le forçage génétique

On ne fera pas mieux que ce qui existe déjà. Le vivant a des centaines de millions d’années d’évolution. Un système ultra rationalisé balisé par l’être humain ne pourra le dépasser.

Quant à l’argument des 8 milliards d’humains qui ne peuvent être nourris que grâce aux OGM, à l’IA et au forçage génétique, même si nous sommes une espèce extrêmement invasive – avec quelques-uns plus destructeurs que d’autres -, il est aujourd’hui reconnu qu’une agriculture raisonnée permettrait de nourrir ces personnes.

On nous promet une agriculture 4.0 avec des drones pour nous dire où arroser, récolter ou soigner, mais la plus efficace, c’est la plus petite parcelle sans monoculture et qui se rapproche le plus du milieu naturel.

Lire aussi : « On n’arrivera pas à éradiquer la faim dans le monde si on ne prend pas la crise climatique au sérieux. »

Enfin, concernant le transports et l’énergie, quelle est la question ? Est-ce qu’on a envie de continuer à se déplacer autant ? D’avoir des avions, des TGV, d’aller à l’autre bout du monde en aussi peu de temps ?

Les gens vont sans doute dire oui, parce que ça aura fait partie du confort qu’on aura eu pendant une brève période de l’humanité, de la même façon qu’avoir accès à internet a été fabuleux.

Mais je crois qu’il faut se rendre compte que certaines choses ne sont pas durables et qu’il vaut mieux réagir maintenant. Sinon, je pense envisageable que cette prise de conscience se fasse suite à des drames humains indicibles.

La période me semble donc propice pour tirer à l’échelle locale les conséquences d’une fausse croyance : celle d’avoir cru pendant des siècles que le temps, c’était la technique.

Propos recueillis par Matthieu Delaunay. Journaliste, auteur, voyageur au long cours, Matthieu Delaunay contribue régulièrement à La Relève et La Peste à travers des entretiens passionnants, vous pourrez le retrouver ici.

7 avril 2021 - Matthieu Delaunay

La relève et la peste : recueil

Par Le 23/07/2021

Hors-série – Recueil

« Recueil » est le titre de notre nouvelle édition. Ce hors-série regroupe tous les plus beaux textes de La Relève et La Peste depuis plus de 7 ans. Nous avons réuni 14 auteurs qui ont façonné La Relève et La Peste depuis ses débuts. Que vous ayez déjà nos livres ou que vous souhaitiez connaître nos éditions, le meilleur choix est ce hors-série qui donne une vision globale de notre travail éditorial.


Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire notre planète alors que nous savons que nous devons la protéger ? Plongez en immersion au coeur des assassins financiers du développement, ces tueurs à gages économiques qui escroquent des pays du tiers monde de trillions de dollars soutenus par les pays membres permanents de l’ONU. Comment la désobéissance civile est notre seul moyen d’action face à nos dirigeants ? Parcourez l’arctique avec notre exploratrice qui vous emmènera au coeur d’un territoire où règnent ours polaires et pingouins. Découvrez la vraie démocratie participative avec un maire de France. Plongez au coeur du monde animal à travers leurs intelligences et leurs émotions. Produire ou s’épanouir, devons-nous vraiment choisir ? Allons-nous véritablement vers une planète inhabitable ? Voici un bref aperçu des 14 chapitres qui façonnent ce hors-série exceptionnel.

Caractéristiques :
Contenu : Démocratie participative, exploration au coeur de l’arctique, désobéissance civile, entretien avec Pierre Rabhi, investigation au coeur de l’ONU, explications de poèmes, protection des océans, intelligence animale.
Auteurs : Aurine Cremieu, Jean-loup Izambert, Sebastien Bohler, Jo Spiegel, Idriss Aberkane, Jean-François Mattei, Françoise Gervais, Manuel Cervera-Marzal, Valérie Cabanes, Guillaume Corpard, Karine Lou Matignon, Lamya Essemlali.
Format : 250 pages
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