1Le mouvement de libération animale français, ou antispécisme est apparu en 1985 après la diffusion d’un texte destiné au milieu libertaire signé par trois étudiants lyonnais. Ils se font connaître lors de concerts, de soirées, de réunions dans les milieux libertaires et punk. Quelques militants contestataires les rejoignent, ensemble ils inventent l’antispécisme. Peu après, ils créent la revue Les Cahiers antispécistes, qui restera leur essentiel support médiatique. Leur communication passe aussi par les sites Internet, par les « fanzines » ou « feuilles d’opinion » qu’ils échangent et distribuent lors de leurs rencontres et de leurs manifestations. Les antispécistes sont jeunes (entre seize et trente ans), urbains. La centaine de militants des origines s’est constituée peu à peu en réseaux et en collectifs dans les grandes villes (après Lyon, Paris, Rennes, puis Strasbourg, Lille, Dijon, Toulouse) et elle s’est amplifiée jusqu’à concerner quelques milliers de militants réguliers et occasionnels et de sympathisants actifs.
Intellectuels, enfants de la classe moyenne (milieux d’enseignants notamment), ils ont un bon niveau d’études et militent pour les droits de l’homme sous diverses formes Célibataires ou vivant en union libre, ils traversent et partagent squats et appartements. Ils expérimentent un mode de vie alternatif et tentent d’inventer des pratiques non hiérarchiques et non autoritaires, dans une volonté de reconquête de l’existence sous le signe de la liberté et de l’autonomie. Ils veulent inventer un monde sans souffrance et sans domination pour tous, humains et animaux.
2Le combat que mène le mouvement antispéciste de libération animale revendique un traitement identique pour les hommes et pour les animaux, en vertu de leur capacité commune à vouloir vivre et à pouvoir souffrir. La profession de foi de ce courant peut se résumer ainsi : « Le spécisme est à l’espèce ce que le racisme et le sexisme sont respectivement à la race et au sexe. En pratique, le spécisme est l’idéologie qui justifie et impose l’exploitation et l’utilisation des animaux par les humains de manières qui ne seraient pas acceptées si les victimes étaient humaines […]. La lutte contre ces pratiques et contre l’idéologie qui les soutient est la tâche que se donne le mouvement de libération animale. »
3Cette mouvance, en conflit avec la société globale, lutte pour l’abolition de la division du monde entre dominés et dominants et pour la liberté des humains comme des animaux. Ce combat engage les militants dans un ensemble de revendications multiples et leur fait espérer une reconnaissance politique, dans la lignée des avancées pour les droits de l’homme et les droits des minorités avec lesquelles ils se sentent en affinité. Par contre, ils s’estiment loin des groupes de défense animale avec qui, à leurs débuts, ils ont voulu s’entendre sans y parvenir.
Antispécisme et défense animale : les principales divergences
4Faisant appel à la bienveillance et à la morale de l’homme, les mouvements de défense animale invitent généralement à se comporter avec « gentillesse » envers les animaux. Dans un souci de modération, ils tolèrent l’exploitation des animaux et leur abattage, considérés comme des maux nécessaires pour la subsistance et les besoins de l’humanité. Ils visent à supprimer la souffrance animale dans les limites du possible, compte tenu des impératifs de la civilisation dans laquelle nous vivons. Invoquant la dignité humaine qui se grandit en réduisant la souffrance des animaux, ils se situent dans une perspective essentiellement humano-centrée : il est bon pour l’homme de ne pas être cruel envers les animaux. Critiques vis-à-vis de l’élevage industriel pour la consommation humaine, ils plaident pour le retour à un élevage fermier qui garantirait aux animaux de rente des conditions de vie plus supportables. Mais un tel retour ne peut s’envisager que si les humains consentent à manger moins de viande, d’où les encouragements au nom de la diététique, de la solidarité avec le tiers-monde, de l’éthique : « Protéger les animaux […] c’est aussi nous protéger contre cette férocité mal endormie au fond de nous qui sans cesse menace de défigurer le visage humain […] En ce qui concerne les animaux destinés à la boucherie, il faudrait être végétarien particulièrement intolérant pour y opposer, pour soi et pour les autres, une condamnation et un refus total et définitif » [Chapoutier, 1990].
Compassion et modération contre raison et radicalité
5Proches par le constat de la souffrance animale, la protection animale et l’antispécisme n’en tirent cependant pas les mêmes conclusions. L’essentiel de la controverse doctrinale tient à ce que la défense animale s’appuie sur la dignité humaine, raisonne en termes d’espèce. Elle ne remet pas en cause le principe de l’exploitation des animaux qu’elle tente seulement d’adoucir ; elle ne revendique donc pas le végétarisme comme solution.
6Pour les antispécistes, le sentimentalisme et les bonnes intentions (émotion et morale) ne permettent pas de répondre à la question pour eux essentielle : que faire concrètement pour causer moins de souffrance ? Ce n’est pas par « amour des bêtes » que les choses vont changer. Faute de réflexion et d’arguments « rationnels », la défense animale nuirait à la libération des animaux en ne permettant pas d’atteindre les objectifs qu’elle se fixe. La revendication d’exigences radicales, non protectionnistes ou compassionnelles, puise souvent sa justification dans l’histoire des luttes antiesclavagistes dont Jérémie militant antispéciste depuis plus de dix ans, se considère comme un successeur : « C’est sûrement très bien qu’on ne fouette plus les esclaves, mais ils restent esclaves ! Ce n’est pas les gens qui luttaient pour que les esclaves soient mieux traités qui ont aboli l’esclavage ! »
En écho, un autre membre du mouvement souligne les effets indésirables d’un réformisme même sincère : « C’est comme si Amnesty International faisait toute une campagne pour que, quand les gens torturent les autres, ils les torturent avec des outils qui font moins mal, ça paraît absurde ! » Si les antispécistes reconnaissent l’utilité du travail de la Société protectrice des animaux, et plus généralement des mouvements de défense des animaux, ce genre de combat ne saurait les satisfaire. Le statut et le sort de l’animal restent inchangés. Leur radicalisme idéologique se traduit également de façon stricte au quotidien, en ne tolérant aucune contradiction entre les idées et les pratiques.
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Manger ou ne pas manger de la viande ?
7Pour les antispécistes, la question fondamentale est celle de l’alimentation carnée qui conduit à interroger la problématique de sa « fatalité biologique » concernant l’être humain. S’il est incontestable que le lion et le tigre n’ont pas d’autre choix qu’un régime carnivore, l’homme peut opter pour une autre alimentation. Manger de la viande n’est pas pour lui une nécessité vitale, comme en témoignent les pratiques végétariennes en tout temps et en tout lieu, ce qui constitue pour les militants antispécistes un fait avéré, non une opinion subjective. Consommer de la chair animale n’est indispensable ni pour vivre en bonne santé, ni pour mener une vie épanouissante, ni pour jouir des plaisirs de la table. L’homme, en tant qu’animal omnivore capable de créer et d’infléchir ses propres choix et pratiques, peut se passer de viande s’il le décide, et s’orienter vers le végétarisme sans dommage, contrairement aux autres animaux prédateurs.
8Les antispécistes sont strictement végétariens à titre militant. C’est là un trait essentiel qui caractérise leur mouvement et le distingue des autres. Cette spécificité leur est d’ailleurs reconnue par une partie des protectionnistes qui n’ont pas hésité à les qualifier de « mangeurs d’herbe ». La divergence n’est pas mineure puisqu’elle porte sur l’objet de la bataille à mener : cesser de consommer de la viande pour les antispécistes, lutter contre les mauvais traitements inutiles chez les défenseurs des animaux. Cette différence non seulement les distingue, mais les oppose, opérant une scission entre ceux qui ne tolèrent pas l’alimentation carnée et ceux qui, malgré leur sensibilité animalitaire, participent au « carnage ».
9Les antispécistes ne sont pas de ceux qui, ne pouvant régler la question sur le plan concret, le feraient sur le plan imaginaire, ni de ceux qui exploitent les bons sentiments. Cette intransigeance renvoie les « amis des animaux » à leurs contradictions, ce qui ne manque pas de faire surgir des tensions.
10Exprimant fermement des convictions auxquelles ils tiennent, les antispécistes apparaissent souvent comme une minorité déviante, faisant preuve de consistance : « La consistance du comportement est perçue comme un indice de certitude, comme l’affirmation de la décision de s’en tenir inébranlablement à un point de vue donné, comme le reflet de l’engagement dans un choix cohérent, inflexible » [Moscovici, 1979 : 138]. C’est certainement cette consistance qui a valu à l’antispécisme des oppositions virulentes mais aussi des adhésions d’anciens protectionnistes, séduits par l’absence de compromis et la cohérence de la doctrine libérationniste.
Sophie, militante, enseignante en philosophie, explique ainsi son engagement : « Quand j’ai compris pourquoi les antispécistes se distinguaient des défenseurs des animaux, je me suis moi-même nommée différemment ; je ferais plutôt partie des défenseurs des animaux jusqu’à l’extrême. J’ai compris qu’on ne pouvait pas les défendre en acceptant de les tuer et de les manger. Je voyais bien que tous ceux qui font partie des défenseurs des animaux mangent de la viande, portent du cuir […]. J’estime que ce n’est pas possible d’aimer les animaux, d’être ému par eux, et d’accepter qu’on leur fasse ce qu’on fait. J’ai donc cessé de manger de la viande. »
11Tandis que les défenseurs des animaux obtiendraient des accords de complaisance avec une société globale très majoritairement hostile (défenseurs progressistes), les antispécistes ne transigent pas, fût-ce au prix d’une impopularité, d’une incompréhension et d’une marginalisation durables (libérateurs révolutionnaires). Les concessions et les compromis sont autodestructeurs, pensent-ils : que serait en effet un mouvement fondé sur la lutte contre la souffrance et pour l’égalité de considération des animaux sensibles, s’il admettait l’alimentation carnée
Concilier humanisme, animalisme et politique
12Soucieux de porter le problème de la condition animale dans la sphère publique et politique, les antispécistes ont choisi la cohérence argumentaire et l’adéquation des idées et des pratiques pour donner une légitimité et une efficacité à leur action militante.
13À leurs yeux, la question est en effet politique, au même titre que la lutte contre la torture, le racisme, le sexisme ou le fascisme. Quand la défense animale fait appel à la compassion et à la sensibilité individuelle, les antispécistes cherchent à atteindre la raison, la responsabilisation éthique et citoyenne des gens. Thomas, militant, étudiant en sociologie, commente ainsi leur souci de maintenir visible leur spécificité : « Aujourd’hui des associations se réclamant de la libération animale se repositionnent sur des objectifs plus ou moins abolitionnistes, sans modifier leur discours ni politiser d’aucune façon la question de l’exploitation animale. L’essor de ce courant en France ne fait que souligner l’importance de la constitution d’un pôle spécifique antispéciste qui maintienne explicitement comme horizon politique l’exigence d’un monde de justice et d’égalité. »
14Du point de vue libérationniste, ce qui justifie de respecter l’individu animal n’est pas qu’il appartienne à une espèce en voie de disparition, ni qu’il plaise aux humains, mais le fait qu’il soit vivant et capable de souffrir.
À ce titre, les antispécistes mettent sur un même plan les humains et les animaux, tous à libérer de la domination et de la souffrance qui lui est associée. De même, ils refusent d’opérer des différenciations entre les humains « exploiteurs d’animaux » et les autres. Thomas enchaîne : « Il n’y a pas lieu de distinguer entre “eux”, les “méchants”, et “nous”, les “gentils”. Nous sommes tous responsables, mais pas coupables. » L’antispécisme serait ainsi une nouvelle forme d’humanisme-animalisme qui s’inscrirait dans la lignée des mouvements de libération pour les humains opprimés (esclaves, Noirs, femmes, homosexuels) avec le désir d’obtenir des succès comparables.
15C’est toute l’originalité de ce courant animalitaire, qui entend ainsi se démarquer des mouvements de protection animale dont les militants estiment, à l’instar de Romain, assistant social, que « dans la défense animale, il y a des gens qui sont presque d’extrême droite, qui utilisent des propos racistes pour dire, par exemple, que les musulmans égorgent des moutons, que ce sont des monstres… Cela montre qu’ils hiérarchisent les humains… Nous, les antispécistes, on évite toute hiérarchisation, l’oppression d’un individu est grave, qu’il soit humain ou non humain ! ».
16Certaines attitudes compromettantes d’une partie des défenseurs des animaux engendreraient un risque propre à la France : le danger de « bardodisation »selon lequel tout groupe se réclamant d’une action en faveur des animaux se voit soupçonné de complaisance pour l’extrême droite. Aussi les antispécistes sont-ils attentifs à ne pas se mélanger, à ne pas être « récupérés ». Ils supportent mal de militer aux côtés des autres associations proanimales. La seule riposte imparable à leurs yeux est de faire reconnaître leur militantisme comme un mouvement résolument politique pour éviter toute accusation de misanthropie.
17Si les représentations antispécistes ne coïncident pas avec celles de la protection animale, de façon comparable, elles ne peuvent être confondues avec celles des protecteurs de la nature.
Antispécisme et protection de la nature : les incompatibilités majeures
18On prend parfois l’antispécisme pour un mouvement de protection de la nature. Pourtant les antispécistes ne sont pas écologistes. Ils dénoncent, au contraire, la vision « naturaliste » de ces derniers et ses conséquences sur le sort réservé aux animaux. De leur point de vue, la notion même de nature est un instrument au service de la domination humaine sur le monde, un artifice culturel, une idéologie.
19Les discours et les pratiques des acteurs de la protection animale, liés parfois à un souci vague mais consensuel de protection de l’environnement, relient souvent intérêt pour les animaux et intérêt pour la nature. Or, c’est justement cette opinion largement partagée qui incite à penser que tout ce qui ressort de l’ordre du « naturel » est un donné immanent. Alors que l’écologie défend l’idée d’une force intangible – la nature – qui décline et distribue immuablement les êtres en dominés et dominants, les antispécistes voient dans cette approche la légitimation socialement construite de formes de domination entre les êtres. Martin, l’un des pionniers du mouvement, considère que les antispécistes doivent impérativement se distancier de l’écologisme, pour faire comprendre précisément ce qui les en distingue : « L’urgence est de travailler à une révolution culturelle ; c’est la dichotomie humanité/nature qu’il est essentiel de critiquer. »
20L’idée de nature semble avoir, en effet, des défauts antispécistement rédhibitoires. Elle justifie ou, pire, idéalise la cruauté, alors que l’objectif essentiel est précisément la lutte contre tous les types de souffrances. Elle renvoie toujours à l’homme, héros principal de ses mises en scène, qui s’en trouve comme exclu, s’estimant souvent plus culturel que naturel, ce que l’antispécisme réfute également.
21Le grand défaut du naturalisme est aussi l’incapacité de générer l’idée d’un monde meilleur ; il entretient au contraire toutes sortes d’injustices en tant qu’instrument privilégié de hiérarchisation et de classification. Martin revendique une position « antinaturaliste » : « Dépasser le naturalisme, c’est aller au-delà d’une vision du monde restreinte construite à notre avantage d’humains. Nous, animaux humains, pouvons cautionner l’ordre naturel parce que notre espèce n’est pas censée en faire partie. La nature des êtres a servi à justifier beaucoup de choses : le racisme, la guerre, l’ordre social établi. C’est toujours l’idée de différence de nature qui fonde racisme et sexisme… Les modes de vie qui proposent une alternative au nom d’un retour à la nature sont plus régressifs que progressistes et sont intellectuellement stériles. »
22En effet, quand on parle de la nature comme d’une entité avérée, indiscutable, on parle tout aussi facilement de la nature humaine, de la nature féminine, de la nature des choses… Et on souscrit, à son insu, à des certitudes qui ordonnent, figent et excluent.
23Enfin, le « respect de la nature » – faisant partie des idées consensuelles et normatives actuellement véhiculées au sein de nos sociétés – est à ce titre également rejeté, comme étant l’idéologie du respect de l’ordre des dominations.
Culte de l’individu
24Les mouvements environnementalistes raisonnent en termes d’espèces et non d’individus. Pour les antispécistes, ce qui importe n’est pas la vie en général, ni son principe, mais la vie concrète et sensible incarnée par des êtres singuliers. L’environnement n’étant pas une entité douée de sensibilité, il ne compte pas parmi leurs préoccupations. S’ils n’imaginent pas un environnement pollué avec plaisir, c’est à cause des souffrances qui peuvent en découler pour les individus : la préservation de la qualité environnementale est nécessaire à la vie et au bonheur des êtres sensibles qui l’habitent.
25« Pour l’opinion publique en France, ceux qui veulent interdire la chasse à la tourterelle ou le massacre des bébés phoques sont, comme les protecteurs de la nature, des écolos. La défense des animaux, l’appel à leur libération font donc partie de l’éthique environnementale. Rien n’est moins sûr. La logique du bien-être, ou du droit, des animaux, est celle de l’extension d’un schéma individualiste » [Larrère, 1997 : 44].
26Les antispécistes vouent en effet un culte à l’individu, dont l’épanouissement personnel serait incompatible avec la société. Ils militent pour d’autres rapports entre les gens, c’est-à-dire contre le couple, contre l’hétérosexualité normative, contre l’école obligatoire et contre toutes les formes de contraintes faisant obstacle à l’autonomie des individus.
27En faisant de la libération animale une lutte globale, ils imaginent un monde sans prédation, un paradis pacifique où plus un être vivant ne mangerait un autre être. Leur dégoût pour la souffrance les mène vers l’utopie d’un monde débarrassé de toute forme de violence interspécifique. Théo, ingénieur et militant de la première heure, suggère ce refus de la souffrance dans ses propos : « J’aime la nature, ce qu’elle apporte, la vie, le plaisir. Je n’aime pas ce qu’elle enlève, la souffrance, la mort. J’aime le bonheur, j’aime aussi celui des autres… Le cochon est un animal qui m’est sympathique. Il m’est insupportable de penser à ce qu’on lui fait dans les élevages et les abattoirs. Quelle inconscience de réduire à de la viande un être sensible, et cela pour le si petit plaisir de manger de la viande. Mais l’être humain d’abord – disent les écologistes, les pouvoirs publics, presque tout le monde ! Le seul respect que j’aie pour la nature, c’est le respect du désir de jouir de la vie. »
28Les antispécistes sont sensibles à la souffrance. L’émotion empreint leurs paroles, presque à leur insu, des paroles d’indignation, de refus de la vie dans sa dimension cruelle. Cette farouche pathophobie les entraîne dans un songe où humanisme et animalisme, individualisme et altruisme seraient réconciliés. Ils sont proches de ceux dont parle Dalla Bernardina : « Dans ce public, nous pourrions trouver des sujets qui ont du mal à passer du conte merveilleux à l’acceptation de la vie en ce qu’elle a de prosaïque et de contraignant, autrement dit du principe de plaisir au principe de réalité » [Dalla Bernardina, 2006].
29Les antispécistes ont espéré, à plusieurs reprises, se rapprocher de courants militants déjà existants (défense animale, protection de la nature), mais ils n’ont pu s’allier avec eux. Ce qui les différencie profondément de ces courants, c’est le rêve libertaire qui les habite, qui les guide.
30C’est d’ailleurs dans le milieu alternatif qu’ils ont tenté de réaliser leur rêve, un jour, avant de prendre le large, à la suite de conflits qui concernaient déjà certains motifs évoqués précédemment. L’antispécisme n’aurait sans doute pas existé sans le passé anarchiste de ses instigateurs qui ont trouvé une nourriture intellectuelle dans le milieu libertaire. Dans sa raison d’être, dans ses objectifs et dans son mode de fonctionnement, l’antispécisme reproduit les principes de l’anarchisme : dissensions internes, débats interminables sur l’organisation, remises en cause incessantes, pour court-circuiter toute forme de pouvoir naissant.
31L’antispécisme s’est peu à peu construit en France en tant que mouvement singulier et spécifique, après avoir vainement tenté de se rapprocher de la mouvance protectionniste et du militantisme écologiste. D’autres courants comparables de libération des animaux, notamment dans les pays anglo-saxons, n’ont pas opéré de scission aussi radicale sur les principes et sur le terrain avec les mouvements de défense des animaux ou de la nature. Ils n’hésitent pas à s’exprimer par des actions de sabotage (envers les laboratoires, les parties de chasse ou les magasins de fourrure) qu’ils organisent avec toutes sortes de militants, selon les situations et les opportunités.
Les antispécistes français refusent catégoriquement ce type de manifestation, se réclamant imperturbablement d’une posture pacifiste et raisonnée. Confrontés à un contexte généralement hostile, dans le doute, ils se sont toujours séparés des autres, jamais d’eux-mêmes.
Beaucoup de gens en ont conscience. Ces voitures électriques ne sont pas une solution aussi merveilleuse que ce qui est présenté, martelé et repris en coeur par les instances politiques.
Plusieurs revues "automobiles" en ont déjà publié des études incontestables.
Il n'en reste pas moins que le besoin de véhicules est indéniable. La solution idéale n'existe pas. Pas encore tout du moins.
Le covoiturage est une solution. Il ne règle pas tout.
Les transports en commun peuvent être performants en zone urbaine mais ils sont quasi inexistants en zone rurale.
Une flotte conséquente de "taxi nationaux", c'est quelque chose qui me semble envisageable, réalisable, financièrement possible, créatrice de très, très nombreux emplois. Un maillage extrêmement vaste, précis, constant, 24/24 h.
L'abandon progressif de la voiture personnelle remplacée par un système gouvernemental.
"Le Ministère des taxis nationaux".
Oui, bon, on n'est pas encore sur ce chemin...
Le tout-électrique ne diminuera le total des émissions de gaz à effet de serre que de moins de 1 % par an, avec un impact nul ou presque sur la santé.
Patricia Huchot-Boissier / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
"La généralisation des voitures électriques est une aberration économique et écologique"
Tribune
Par Maxime de Blasi
Publié le 18/09/2021 à 0:06
Maxime De Blasi, essayiste, auteur-compositeur-interprète, ancien professeur de génie électrique et élève de l’ENA, démontre que remplacer les véhicules à essence ou diesel par des voitures électriques n'est en rien écologique.
Le 14 juillet dernier, la Commission européenne a proposé aux États-membres de l’Union européenne d’interdire en 2035 les ventes de véhicules neufs à essence ou diesel, au profit des véhicules 100 % électriques ou à hydrogène. Son plan s’inscrit, selon elle, dans une politique qui vise la neutralité carbone d’ici 2050. Ainsi, il s’agirait de passer de 8 % des ventes actuellement à 100 %, les véhicules hybrides - qui représentent 10 % des ventes - étant proscrits.
Certes, ce n’est qu’un plan qui devra être approuvé par les 27 États-membres puis le Parlement européen. Mais il est représentatif d’une idéologie pseudo-écologique qu’on voit fleurir en matière d’éoliennes, de vélos électriques et autres, qui arrange à la fois les politiques qui se sentent sommés d’agir médiatiquement même contre toute logique et… les constructeurs automobiles qui saisissent une opportunité de se parer de vert. Par contre, pour les consommateurs et la planète, c’est une autre histoire. Récit et démonstration des hérésies d’une idéologie où l’État, le consommateur et surtout l’environnement sont perdants.
IMPASSE DU TOUT-ÉLECTRIQUE
Le tout-électrique ne diminuera le total des émissions de GES [gaz à effet de serre] que de moins de 1 % par an, avec un impact nul ou presque sur la santé. En France, les transports sont responsables du tiers des émissions de GES. Au sein des transports (route, aérien, maritime, rail), la route est responsable de 75 % des émissions. Il y a actuellement un million de ventes de voitures neuves 100 % électriques dans l'Union européenne (UE), ce qui représente 7,5 % du total des ventes. Il s’agirait donc de passer à 15 millions de véhicules électriques vendus annuellement en 2035. Remarquons d’emblée que l’interdiction des voitures neuves à moteur thermique ne changera pas grand-chose en termes d’émissions car les 300 millions déjà en circulation dans l’UE ne seraient pas concernés. En outre, le secteur sensible du fret, qui représente le quart des émissions de GES de la route, a été « sagement » évité par la Commission.
« Les politiques qui prennent ou cautionnent de telles décisions négligent totalement l’impact environnemental désastreux de la production des batteries et de leur fin de vie. »
Ceci d’autant plus que le « zéro émission » des véhicules électriques avancé par la Commission et repris par les pseudo-écologistes est un mythe qui néglige, volontairement ou non, qu’il faut fabriquer les véhicules électriques, recharger leurs batteries avec de l’électricité, puis les recycler. Or, chacune de ces étapes consomme de l’énergie et produit des émissions ! Un site indépendant, développé par le Luxembourg Institute of Science and Technology, indique modèle par modèle le niveau des émissions, tant pour les véhicules thermiques que pour les électriques : on constate qu’à puissance équivalente, sur l’ensemble de leur cycle de vie, les émissions de GES des véhicules électriques, si elles sont évidemment inférieures, représentent tout de même entre 25 % et 50 % de celles d’un véhicule thermique. Et pour les hybrides, les émissions sont logiquement plus importantes.
IMPACT NUL SUR LA QUALITÉ DE L'AIR
Dès lors, reprendre le mythe du « zéro émissions » des constructeurs, du « c’est bon pour la planète » des écologistes à courte vue, est une tartufferie. Ce faisant, l’État et la Commission tendent une perche aux constructeurs automobiles qui trouvent une occasion inespérée de se repeindre en « vert », notamment Volkswagen, compromis dans le Dieselgate, un scandale de présentation frauduleuse des émissions polluantes, dont il est piquant de constater la communication durant l’Euro de football sur le thème « Way to zero », « la route vers le zéro émissions » (sic).
De plus, l'impact est nul sur la qualité de l’air : du fait de ces émissions non nulles, et compte tenu du stock de 300 millions de voitures thermiques et de l’exclusion des transports routiers, même si les 15 millions de véhicules neufs vendus à compter de 2035 sont électriques comme l’escompte la Commission, les émissions du secteur routier ne diminueront que de 2 % par an. Et l’impact sur le total des émissions de GES sera lui inférieur à 1 % !
Rappelons que ces dernières années, la croissance du secteur routier a été de 2 % par an. Cette réduction insignifiante des émissions de GES, qui suppose le remplacement de tous les véhicules, sera donc à l’évidence « mangée » par la croissance, avec un impact moyen nul sur la qualité de l’air et la santé. Certes, en milieu urbain, caractérisé par une circulation très dense, les véhicules électriques peuvent être pertinents pour limiter la pollution de l’air car leurs émissions de GES ne sont pas produites en roulant, mais à quel prix économique, budgétaire, stratégique et même environnemental ?
IMPACT NUL SUR LA SANTÉ DU TOUT-ÉLECTRIQUE
Les politiques qui prennent ou cautionnent de telles décisions négligent totalement l’impact environnemental désastreux de la production des batteries et de leur fin de vie. En effet, une seule voiture électrique exige de 250 à 600 kg de batteries de type « Lithium-ion », et en moyenne 400 kg ! Par simple multiplication, rien que pour les 15 millions de voitures neuves escomptées en 2035, il faudra produire… 6 millions de tonnes de batteries par an ! Et si les 300 millions de voitures sont remplacées par de l’électrique, il faudra donc produire 120 millions de tonnes de batteries !
Sans oublier non plus l’électronique embarquée pour gérer l’énergie, bien plus présente que dans un véhicule thermique. J’ai déjà relevé l’impact écologique exponentiel des batteries et composants électroniques des téléphones portables et du tout-numérique lié à l’extraction des terres rares et métaux lourds qu’ils contiennent : jusqu’à une tonne de terre concassée pour un seul gramme de matériau utile. C’est le cas des principaux composants des batteries - cobalt, lithium, manganèse, nickel, graphite…- dont les procédés d’extraction sont très gourmands en eau, stérilisent les sols et polluent durablement les eaux, provoquant de graves affections. Et les éventuelles innovations technologiques espérées avec les condensateurs seront tout aussi polluantes.
Dit autrement, pour améliorer de quelques pourcents la qualité de l’air des Européens, on s’apprête à provoquer une pollution majeure ailleurs. Ainsi de la Chine, qui accapare les deux tiers de la production mondiale de batteries, avec le respect de l’environnement que l’on sait, ou de la République démocratique du Congo dont les terres sont définitivement retournées et concassées pour extraire le cobalt. Mais pour nos « modernes » tartuffes, qu’ils soient à la Commission, au gouvernement, à la mairie de Paris ou « écologistes » autoproclamés, l’essentiel est que cette pollution ne se produise pas sur les quais de Seine.
« L’indépendance affichée vis-à-vis de l’énergie fossile va-t-elle se traduire par une dépendance pire encore pour les Européens ? »
En outre, qu’elles soient produites en Chine ou ailleurs, quid du changement d’échelle à venir de leur recyclage ? Car ces batteries ont une durée de vie limitée entre 1 000 et 1 500 cycles de charge/décharge. Leur recyclage ne concerne actuellement que 50 % des composants : que deviendra le reste, ces millions de tonnes annuelles de polluants non recyclés ? Au moment où 50 millions de tonnes de déchets électroniques sont déjà produites annuellement dans le monde et seulement 17 % recyclés, au moment où l’usage des téléphones et ordinateurs portables et des nouveaux modes de mobilité (vélos, trottinettes…) fait déjà exploser la demande par ailleurs, l’Inde et l’Afrique, déjà noyées sous les déchets électroniques de l’Occident, vont-elles devenir une immense poubelle ? Extrêmement délicat à opérer compte tenu de la variété des métaux lourds, électrolytes et terres rares utilisées, également énergivore, supposant une organisation sans faille, leur recyclage complet est une utopie, alors que 92 % des plastiques ne sont toujours pas recyclés !
Enfin, sur le plan géopolitique, la « route de la batterie » est-elle plus sûre que celles du pétrole ? Rien n’est moins sûr. Une poignée de pays extracteurs, et la Chine en tant que raffineur et fabricant, monopolisent la plupart des ressources et de la production, quand pour le pétrole et le gaz au moins vingt pays dans le monde peuvent garantir un approvisionnement. L’indépendance affichée vis-à-vis de l’énergie fossile va-t-elle se traduire par une dépendance pire encore pour les Européens ?
À QUEL PRIX ?
À puissance équivalente, les voitures électriques ont un prix deux à trois fois plus élevé qu’un véhicule thermique, du fait notamment du coût des batteries et de l’électronique embarquée. La forte croissance actuelle de leurs ventes ne se fait qu’au prix d’un lourd subventionnement à hauteur du quart de leur coût, qui n’est pas tenable : ainsi si, en 2035, les deux millions de voitures vendues en France sont électriques, le coût pour le budget de l’État sera de 15 milliards d’euros, soit 1 % du budget en 2035, pour financer le bonus dit « écologique » de 6 000 euros, et la prime à la conversion de 2 500 euros - versée sous conditions de ressources.
L’État a-t-il vocation à financer les véhicules des particuliers et la « production automobile française » ? Ce 1 % ne serait-il pas mieux employé ailleurs, en investissant massivement dans des systèmes intelligents de partage et de covoiturage pour désencombrer des agglomérations asphyxiées par les véhicules, plutôt que d’en ajouter sur les routes, qu’ils soient électriques ou thermiques ?
En plus, pour le consommateur, outre le prix d’achat deux à trois fois supérieur, le coût d’entretien et d’assurance se révèle également deux fois plus élevé qu’une voiture thermique. Mais les idéologues de l’écologie ont-ils pensé à ce « détail » ? La leçon tirée de l’accroissement des coûts supportés par les automobilistes modestes, des contraintes - comme un contrôle technique confiscatoire - et des entraves à la circulation, qui a été pour beaucoup dans le déclenchement du mouvement des gilets jaunes en 2019 n’a pas été retenue par ces élites bien-pensantes.
« La voiture la plus écologique est celle… qu’on ne produit pas ou que l’on conserve. »
Que des politiques valident, sciemment ou non, le tout-électrique en dit long sur l’indigence de leur réflexion, et leur soumission à l’air du temps, si ce n’est aux industries dominantes. Il faut marteler que la voiture la plus écologique est celle… qu’on ne produit pas ou que l’on conserve (elle a déjà été produite !) : au lieu de remplacer une pollution par une autre pire encore, il appartient aux gouvernements de favoriser la conservation des véhicules thermiques, d'une durée de vie comprise actuellement entre six et dix ans, mais qui pourrait aisément être doublée.
Il m'arrive parfois de critiquer la course à la technologie. Pas ici. Parce que cette technologie-là est réellement au service de l'humain.
A l'assaut du Kilimandjaro : le défi d'un Français atteint de sclérose en plaques
Julien Védani a tenté l'ascension du "toit de l'Afrique" en août. Un "projet un peu fou" pour ce trentenaire qui marche avec difficulté et souffre de vertiges.
Publié le 19/09/2021 09:29Mis à jour il y a 37 minutes
Temps de lecture : 8 min.
Julien Védani (deuxième en partant de la gauche) s'est lancé comme objectif d'atteindre le sommet du Kilimandjaro. (AURELIO VALENTINO / B-EPIC AGENCY)
Vivre sa vie "à 3 000%", c'est l'objectif de Julien Védani. A 34 ans, il s'est attaqué au Kilimandjaro, le plus haut sommet d'Afrique, qui culmine à 5 895 m d'altitude. Un challenge d'autant plus impressionnant que le chercheur en actuariat (spécialiste de calculs de risques en assurances) est atteint d'une sclérose en plaques. Du 11 au 15 août, il a tenté l'ascension du massif tanzanien, point d'orgue de son projet "Kili SEP 2021" lancé il y a deux ans. Récit d'un périple résilient, de la préparation à la fin du voyage.
Un exosquelette pour l'aider
Depuis 2015, ce trentenaire originaire de Saint-Cyr-en-Val (Loiret) est un "sépien", un malade atteint de sclérose en plaques (SEP) comme plus de 110 000 Français. Cette maladie auto-immune attaque la myéline, la gaine qui entoure et protège le système nerveux. Elle provoque diverses pathologies, des problèmes moteurs et d'équilibre, de la fatigabilité accrue et des problèmes digestifs et urinaires.
"Au départ, c'est un sacré traumatisme mais il faut dépasser ça et faire des projets un peu fous."
Julien Védani
à franceinfo
Mais cela n'a pas entamé la détermination de Julien. L'ascension du Kilimandjaro ? Un vieux projet auquel il a renoncé en apprenant son diagnostic il y a six ans, qu'il a finalement décidé de relever cette année. Pour mettre toutes les chances de son côté, il a misé sur la technologie, en investissant dans un exosquelette acheté grâce à une campagne de financement participatif. Le modèle importé du Canada, non commercialisé en France, est utilisé par l'armée américaine. La machine amplifie ses mouvements grâce à l'intelligence artificielle pour améliorer ses performances physiques.
Cette innovation offre des perspectives nouvelles pour les personnes qui, comme Julien, peuvent toujours marcher, mais avec difficulté. Elle permet de retarder au maximum l'échéance du fauteuil roulant, mais ce n'est pas une solution définitive. La sclérose en plaques est une maladie dégénérative, qui implique une évolution parfois rapide de l'état du malade. Si bien qu'un exosquelette peut améliorer la vie de certaines personnes seulement quelques années, sans justifier pour autant un achat définitif.
France 2
Un mental d'acier
Si Julien Védani a franchi le pas, c'est qu'il est convaincu que la robotique peut l'aider à avaler le dénivelé du Kilimandjaro. En 2019, il commence ainsi sa préparation au centre médical Saint-Hélier, à Rennes (Ille-et-Vilaine), spécialisé dans la rééducation et la sclérose en plaques. Au programme : entraînements sur les tapis roulants sous le regard des kinésithérapeutes. Mais la technologie a ses limites : si elle l'aide à économiser ses muscles, elle ne peut rien pour son cerveau. Julien souffre rapidement lors de ses entraînements d'une sensation de tournis.
"En fait j'ai deux types de fatigue : la fatigue musculaire qui augmente lentement et la fatigue neurologique, qui se traduit pour moi par un déséquilibre. C'est comme si mon cerveau disait à mon corps : 'Maintenant stop !'"
Julien Védani
à franceinfo
Pour parfaire son entraînement, il s'attaque aux montagnes françaises. Lors de ses ascensions d'entraînement du mont Thou à Lyon, du col du Galibier à la fin mai ou du pic du Midi début juillet, le chercheur fait des pauses très régulières, presque tous les 100 m, pour récupérer de sa fatigue neurologique. Ce qu'il fait rapidement : en une ou deux minutes, il est déjà prêt à repartir.
"Quand ils le voient s'arrêter aussi régulièrement, les gens pensent qu'il ne va jamais y arriver. Mais il repart à chaque fois, c'est vraiment impressionnant."
Stéphane Loisel, chef du projet "Kili SEP 2021"
à franceinfo
Une ascension difficile
Le 11 août 2021, après deux années de préparation, Julien arrive en Tanzanie. Il est accompagné par son collègue Stéphane Loisel, son ami Aurélien Couloumy et Vanessa Moralès, une infirmière passionnée de montagne. Quarante-huit heures plus tard, au pied du Kilimandjaro, c'est l'effervescence et le début d'une expédition hors normes. L'équipage est chargé avec les équipements propres à la pathologie de Julien : une joélette (un fauteuil tout-terrain monoroue), un chariot pour la descente, des toilettes adaptées, des panneaux solaires pour recharger les batteries... Pour les accompagner, 33 porteurs, cinq guides et un cuisinier sont nécessaires. Le chef des guides, Ronald Maro, alias "Captain Kilimandjaro", est sensible au défi de Julien : "Les gens pensent que ceux qui sont malades ne peuvent rien faire."
"Julien veut prouver au monde qu'il peut faire quelque chose de grand."
Ronald Maro, guide sur le Kilimandjaro
à franceinfo
Le 13 août, vers 17 heures, après deux ans de travail sur son projet, Julien enfile son exosquelette et se lance à l'assaut du plus haut sommet d'Afrique. Mais rapidement, la machine se révèle peu adaptée à la réalité de ce terrain si abrupt. Le chemin au cœur de la jungle alterne entre montées et descentes. Julien est moins à l'aise sur ces dernières, à tel point qu'il manque de tomber lorsque l'intelligence artificielle ne parvient pas à lire ses intentions. S'il plie trop la jambe, "l'exosquelette pense que je veux m'asseoir, et il se bloque", explique-t-il.
Julien Védani est équipé d'un exosquelette. Et ses accompagnateurs le guident avec une perche pour assurer sa marche. (AURELIO VALENTINO / B-EPIC AGENCY)
Face à ces difficultés, Julien et son équipe décident d'enlever l'exosquelette. Le trentenaire ne peut désormais compter que sur sa béquille, la perche que tiennent ses amis pour aider son équilibre, et la force de ses jambes. Le dénivelé met Julien à l'épreuve. De plus en plus escarpé, le terrain rend son équilibre plus précaire. L'équipage arrive de nuit au premier camp, Big Tree Camp, au bord de l'épuisement.
"A la fin, je dormais carrément debout..."
Julien Védani
à franceinfo
Au deuxième jour, Julien est optimiste, il sent venir "un second souffle". Il profite des pauses pour apprécier le paysage, la forêt primaire tanzanienne : "Le paysage est juste fou. Quand tu vois passer un singe ou un oiseau c'est incroyable alors je profite des pauses pour ça, pour mater, sinon je ne regarde que le sol et mes pieds..." Mais, au fur et à mesure de l'ascension, il est de nouveau mis à rude épreuve. Dans certains passages rocheux, il affronte ces pierres "monstrueuses" qui l'obligent à puiser dans ses ressources et le laissent à bout de souffle. A nouveau, ils atteignent le deuxième camp, Shira 1, de nuit après 10 km et 10 heures d'efforts.
Les premiers signes de vertige
Au matin du troisième jour, le 15 août, l'équipe traverse le plateau Shira, du nom d'un ancien volcan effondré sur lui-même. Pour optimiser les chances de Julien d'arriver au sommet, l'équipe choisit la route Lemosho, le circuit du nord, qui contourne le mont Kibo. "Ça va faire plus de distance, entre 90 et 100 km au lieu de 60, mais cela va laisser à Julien plus de temps pour s'acclimater autour des 4 000 m d'altitude, explique Stéphane Loisel. Sur cette route, une personne valide a 95% de chance d'atteindre le sommet alors que par la voie classique, la Machame route, le taux de succès est de 60%."
Après les deux premiers jours harassants d'ascension, Julien commence déjà, à 3 700 m, à ressentir les premiers vertiges, signe qu'il souffre déjà de l'altitude. "L'équilibre est plus précaire et ma tête balance dans tous les sens", raconte-t-il. Alors qu'il respire de plus en plus difficilement, bruyamment, l'équipe décide d'utiliser la joélette, afin qu'il puisse récupérer. Un premier échec pour Julien qui mettait un point d'honneur à marcher jusqu'au bout.
Julien Védani et une partie de l'équipe de "Kili SEP 2021" lors de l'ascension du Kilimandjaro, en août 2021. (AURELIO VALENTINO / B-EPIC AGENCY)
Au quatrième jour, le 16 août, Julien n'a pas suffisamment récupéré et Vanessa, l'infirmière de l'équipe, préfère qu'il entame cette nouvelle ascension dans la joélette. Les porteurs, déjà lestés chacun d'un sac de 20 kg, doivent manœuvrer la centaine de kilos de Julien et son chariot sur les pentes escarpées du Kilimandjaro. A l'arrivée au camp de Moir Hut, les porteurs tanzaniens accueillent Julien en musique. Il profite avec une intensité particulière de chacun de ces instants.
"Avec cette maladie, on est au minimum stable et sinon dégénérescent et ça c'est un mot qui fait peur et qui te fait dire qu'il faut profiter à fond aujourd'hui car demain on ne sait pas où tu seras..."
Julien Védani
à franceinfo
Le point de bascule
Le lendemain, l'ambiance est plus morose. Pendant la nuit, l'état de Julien s'est dégradé : il a développé une toux et un mal de tête qui font craindre le pire. Au petit-déjeuner, il apparaît le visage gonflé, les lèvres cyanosées, violacées. Autant d'indices qui montrent un début d'œdème cérébral, en plus de ses difficultés respiratoires. A l'oxymètre, les craintes se confirment : le taux d'oxygène dans le sang de Julien est tombé à 58%, contre 100% en temps normal. Un niveau qui lui vaudrait un passage en réanimation s'il était à l'hôpital, un taux rédhibitoire pour espérer continuer l'ascension sans développer d'œdème pulmonaire. L'équipage se rend à l'évidence : Julien doit redescendre, même s'il affiche un optimisme sans faille.
Il faut donc convaincre Julien de renoncer à son rêve, pour préserver sa santé. Aurélien et Vanessa poursuivent l'ascension, pendant que Stéphane accompagne Julien pour rejoindre la Rescue Car, seul véhicule autorisé à rouler sur le Kilimandjaro. Après plusieurs jours d'acclimatation, Aurélien et Vanessa lancent, de nuit, l'assaut final. Une ascension de 5 à 6 heures qui les mène jusqu'au sommet, à 5 895 m, là où l'oxygène se fait rare, épuisant l'organisme. A bout de souffle, Aurélien finit par atteindre le point culminant, Uhuru Peak, porté par l'exemple et l'abnégation de Julien.
"L'échec était impossible."
Aurélien Couloumy, ami de Julien
à franceinfo
Julien les retrouve à la descente. Après quelques jours de repos à basse altitude, il a récupéré et pu évacuer l'eau qui encombrait ses poumons. Heureux d'avoir vu ses amis accomplir son rêve par procuration, il n'a pas de regrets. Il souhaite tenter les défis les plus fous et se projette déjà dans le prochain : peut-être le Machu Picchu au Pérou ? Pour lui, il faut continuer à avancer, ensemble, pour "tabasser la maladie" et concrétiser son leitmotiv : l'urgence de vivre.
"N’oublions pas que l’humanité tue environ mille milliards d’animaux chaque année, en grande partie des animaux sensibles donc qui ressentent la mort.
Mon fils qui est en terminale apprend encore, en cours de philosophie, que la conscience est le propre de l’homme.
C’est complètement débile ! Il est tout à fait certain qu’un très grand nombre d’autres espèces animales ont une conscience au sens fort du terme, une conscience du monde , une conscience de soi et de soi dans le monde, ça ne fait même plus débat aux scientifiques mais on s’est tellement accroché à ce propre de l’homme que nous avons passionnément aimé, que la question n’est pas mise sur la table.
Je me permets d’ailleurs de rappeler que le pire, à mon sens, ce ne sont même pas les conditions d’abattage qui sont extrêmement scandaleuses, le pire c’est en fait l’absence de vie qui précède l’abattage.
Beaucoup d’animaux n’ont jamais eu un seul instant la capacité de réaliser leur être. Prenons un lapin, son corps est fait pour bondir, tout le corps du lapin est fait pour ce geste-là. La plupart des lapins qui vivent aujourd’hui en France n’ont jamais bondi ! Ils vivent dans des clapiers qui sont grands comme leur corps et n’ont pas pu faire une seule fois pendant leur non vie, ce pourquoi leur corps est dessiné...
Donc moi je dirais que c’est un crime contre l’ontologie de la vie qui est en train de se déployer en ce moment.
Il faut absolument avoir en tête qu’aujourd’hui sur terre, l’essentiel de la biomasse des mammifères, c’est de la viande d’abattage! Ce sont des vaches et des cochons dans des fermes usines. Donc quand on montre aux enfants à l’école des livres avec des chevreuils, des souris, des campagnols, des biches etc.. C’est une imposture!
Ça ne ressemble plus à ça la vie sur terre !
95% de la masse des mammifères sur terre, aujourd’hui, ce sont essentiellement des animaux qui ne verront jamais la lumière du soleil, qui n’auront jamais un rapport sexuel, d’affection ou de sociabilité et qui sont en train d’attendre le moment où la hache va leur trancher le cou !
Donc on a déjà transformé cette planète en enfer !
Moi ce que j’aimerais, c’est qu’on en parle !
Imaginez que le chef de l’Etat fasse une conférence de pesse ou une intervention au journal de 20h de TF1 où il parlerait de cette question pendant vingt minutes, tout le monde dirait mais attendez, il se passe des choses sérieuses dans le monde, comment peut-on parler d’un sujet aussi frivole ?
Et donc je trouve que la question, pour le moment, c’est déjà d’accepter que ce sujet soit discuté.
Jusqu’à maintenant quand on pose la question face à la catastrophe écologique « est-ce qu’on va s’en sortir » pour l’immense majorité des intellects, le « on » ne se réfère qu’à l’humanité et on oublie qu’on partage cette planète avec sept millions d’autres espèces qui littéralement passent en dommage collatéral et ça, c’est pas une question scientifique, c’est une question éthique !
La question du spécisme n’est pas encore une question sérieuse..."
Les Yeux ouverts : un magnifique texte sur l’éducation de Marguerite Yourcenar de 1981
Marguerite Yourcenar (8 juin 1903 – 17 décembre 1987), romancière, essayiste et traductrice, fut la première femme à entrer à l’Académie française. En 1980, elle publia Les Yeux ouverts, une sorte d’autoportrait qui laisse apparaître de nombreuses réflexions personnelles sur l’éducation des enfants, un texte à la fois rempli d’humanisme et de courage.
Pour répondre à la question de l’éducation pour nos enfants, Marguerite Yourcenar a donné une réponse à la fois innovante et pleine de bon sens, et qui reste toujours autant d’actualité.
L’écrivaine aurait aimé que l’on éduque les enfants pour qu’ils deviennent des êtres pleinement conscients du monde, pour qu’ils prennent conscience de ses forces mais également de ses faiblesses. Bien que ce texte ait été écrit en 1980, il reste toujours autant d’actualité.
« Je condamne l’ignorance qui règne en ce moment dans les démocraties aussi bien que dans les régimes totalitaires. Cette ignorance est si forte, souvent si totale, qu’on la dirait voulue par le système, sinon par le régime. J’ai souvent réfléchi à ce que pourrait être l’éducation de l’enfant.
Je pense qu’il faudrait des études de base, très simples, où l’enfant apprendrait qu’il existe au sein de l’univers, sur une planète dont il devra plus tard ménager les ressources, qu’il dépend de l’air, de l’eau, de tous les êtres vivants, et que la moindre erreur ou la moindre violence risque de tout détruire.
Il apprendrait que les hommes se sont entretués dans des guerres qui n’ont jamais fait que produire d’autres guerres, et que chaque pays arrange son histoire, mensongèrement, de façon à flatter son orgueil.
On lui apprendrait assez du passé pour qu’il se sente relié aux hommes qui l’ont précédé, pour qu’il les admire là où ils méritent de l’être, sans s’en faire des idoles, non plus que du présent ou d’un hypothétique avenir.
On essaierait de le familiariser à la fois avec les livres et les choses ; il saurait le nom des plantes, il connaîtrait les animaux sans se livrer aux hideuses vivisections imposées aux enfants et aux très jeunes adolescents sous prétexte de biologie. ; il apprendrait à donner les premiers soins aux blessés ; son éducation se%uelle comprendrait la présence à un accouchement, son éducation mentale la vue des grands malades et des morts.
On lui donnerait aussi les simples notions de morale sans laquelle la vie en société est impossible, instruction que les écoles élémentaires et moyennes n’osent plus donner dans ce pays.
En matière de religion, on ne lui imposerait aucune pratique ou aucun dogme, mais on lui dirait quelque chose de toutes les grandes religions du monde, et surtout de celle du pays où il se trouve, pour éveiller en lui le respect et détruire d’avance certains odieux préjugés.
On lui apprendrait à aimer le travail quand le travail est utile, et à ne pas se laisser prendre à l’imposture publicitaire, en commençant par celle qui lui vante des friandises plus ou moins frelatées, en lui préparant des caries et des diabètes futurs.
Il y a certainement un moyen de parler aux enfants de choses véritablement importantes plus tôt qu’on ne le fait. »
Quand la société impose à l’homme des sacrifices supérieurs aux services qu’elle lui rend, on a le droit de dire qu’elle cesse d’être humaine, qu’elle n’est plus faite pour l’homme, mais contre l’homme. Dans ces conditions, s’il arrive qu’elle se maintienne, ce ne peut être qu’aux dépens des citoyens ou de leur liberté ! Imbéciles, ne voyez-vous pas que la civilisation des machines exige en effet de vous une discipline chaque jour plus stricte ? Elle l’exige au nom du Progrès, c’est-à-dire au nom d’une conception nouvelle de la vie, imposée aux esprits par son énorme machinerie de propagande et de publicité. Imbéciles ! Comprenez donc que la civilisation des machines est elle-même une machine, dont tous les mouvements doivent être de plus en plus parfaitement synchronisés ! Une récolte exceptionnelle de café au Brésil influe aussitôt sur le cours d’une autre marchandise en Chine, ou en Australie; le temps n’est certainement pas loin où la plus légère augmentation de salaires au Japon déchaînera des grèves à Detroit ou à Chicago, et finalement mettra une fois encore le feu au monde. Imbéciles ! Avez-vous jamais imaginé que dans une société où les dépendances naturelles ont pris le caractère rigoureux, implacable, des rapports mathématiques, vous pourrez aller et venir, acheter ou vendre, travailler ou ne pas travailler, avec la même tranquille bonhomie que vos ancêtres ? Politique d’abord ! disait Maurras. La Civilisation des Machines a aussi sa devise : « Technique d’abord ! Technique partout ! » Imbéciles ! Vous vous dites que la technique ne contrôlera, au pis aller, que votre activité matérielle, et comme vous attendez pour demain la « Semaine de Cinq Heures » et la Foire aux attractions ouverte jour et nuit, cette hypothèse n’a pas de quoi troubler beaucoup votre quiétude. Prenez garde, imbécile ! Parmi toutes les Techniques, il y a une technique de la discipline et elle ne saurait se satisfaire de l’ancienne obéissance – obtenue vaille que vaille par des procédés empiriques, et dont on aurait dû dire quelle était moins la discipline qu’une indiscipline modérée.
La Technique prétendra tôt ou tard former des collaborateurs acquis corps et âme à son Principe, c’est-à-dire qui accepteront sans discussion inutile sa conception de l’ordre, la vie, ses Raisons de Vivre, Dans un monde tout entier voué à l’Efficience, au Rendement, n’importe-t-il pas que chaque citoyen, dès sa naissance, soit consacré aux mêmes dieux ?
La Technique ne peut être discutée, les solutions qu’elle impose étant par définition les plus pratiques. Une solution pratique n’est pas esthétique ou morale. Imbéciles ! La Technique ne se reconnaît-elle pas déjà le droit, par exemple, d’orienter les jeunes enfants vers telle ou, telle profession ? N’attendez pas qu’elle se contente toujours de les orienter, elle les désignera.
Ainsi, à l’idée morale, et même surnaturelle, de la vocation s’oppose peu à peu celle d’une simple disposition physique et Mentale, facilement contrôlable par les Techniciens. Croyez-vous, imbéciles, qu’un tel système, et si rigoureux, puisse subsister par le simple consentement ? Pour l’accepter comme il veut qu’on l’accepte, il faut y croire, il faut y conformer entièrement non seulement ses actes, mais sa conscience.
Le système n’admet pas de mécontents. Le rendement d’un mécontent — les statistiques le prouvent — est inférieur de 30 % au rendement normal, et de 5o ou 6o % au rendement d’un citoyen qui ne se contente pas de trouver sa situation supportable – en attendant le Paradis — mais qui la tient pour la meilleure possible. Dès lors, le premier venu comprend très bien quelle sorte de collaborateur le technicien est tenu logiquement de former. Il n’y a rien de plus mélancolique que d’entendre les imbéciles donner encore au mot de Démocratie son ancien sens. Imbéciles !
Comment diable pouvez-vous espérer que la Technique tolère un régime où le technicien serait désigné par le moyen du vote, c’est-à-dire non pas selon son expérience technique garantie par des diplômes, mais selon le degré de sympathie qu’il est capable d’inspirer à l’électeur ? La Société moderne est désormais un ensemble de problèmes techniques à résoudre. Quelle place le politicien roublard, comme d’ailleurs l’électeur idéaliste, peuvent-ils avoir là-dedans ? Imbéciles ! Pensez-vous que la marche de tous ces rouages – économiques, étroitement dépendants les uns des autres et tournant à la vitesse de l’éclair va dépendre demain du bon plaisir des braves gens rassemblés dans les comices pour acclamer tel ou tel programme électoral ? Imaginez-vous que la Technique d’orientation professionnelle, après avoir désigné pour quelque emploi subalterne un citoyen jugé particulièrement mal doué, supportera que le vote de ce malheureux décide, en dernier ressort, de l’adoption ou du rejet d’une mesure proposée par la Technique elle-même ? Imbéciles !
Chaque progrès de la Technique vous éloigne un peu plus de la démocratie rêvée jadis par les ouvriers idéalistes du Faubourg Saint-Antoine. Il ne faut vraiment pas comprendre grand chose aux faits politiques de ces dernières années pour refuser encore d’admettre que le Monde moderne a déjà résolu, au seul avantage de la Technique, le problème de la Démocratie.
Les Etats totalitaires, enfants terribles et trop précoces de la Civilisation des Machines, ont tenté de résoudre ce problème brutalement, d’un seul coup. Les autres nations brûlaient de les imiter, mais leur évolution vers la dictature s’est trouvée un peu ralentie du fait que, contraintes après Munich d’entrer en guerre contre l’hitlérisme et le fascisme, elles ont dû, bon gré mal gré, faire de l’idée démocratique le principal, ou plus exactement l’unique élément de leur propagande. Pour qui sait voir, il n’en est pas moins évident que le Réalisme des démocraties ne se définit nullement lui-même par des déclarations retentissantes et vaines comme, par exemple, celle de la Charte de l’Atlantique, déjà tombée dans l’oubli.
Depuis la guerre de 1914, c’est-a-dire depuis leurs premières expériences, avec Lloyd George et Clemenceau, des facilités de la dictature, les Grandes Démocraties ont visiblement perdu toute confiance dans l’efficacité des anciennes méthodes démocratiques de travail et de gouvernement. On peut être sûr que c’est parmi leurs anciens adversaires, dont elles apprécient l’esprit de discipline, qu’elles recruteront bientôt leurs principaux collaborateurs ; elles n’ont que faire des idéalistes, car l’Etat Technique n’aura demain qu’un seul ennemi : « l’homme qui ne fait pas comme tout le monde » ou encore : « l’homme qui a du temps à perdre » — ou plus simplement si vous voulez : « l’homme qui croit à autre chose qu’à la Technique ».
« Ceux qui voient dans la civilisation des Machines une étape normale de l’Humanité en marche vers son inéluctable destin devraient tout de même réfléchir au caractère suspect d’une civilisation qui semble bien n’avoir été sérieusement prévue ni désirée, qui s’est développée avec une rapidité si effrayante qu’elle fait moins penser à la croissance d’un être vivant qu’à l’évolution d’un cancer.
Pour le répéter une fois de plus, l’hypothèse est-elle définitivement à rejeter d’une crise profonde, d’une déviation, d’une perversion de l’énergie humaine ? »
« La Civilisation des Machines est la civilisation de la quantité opposée à celle de la qualité.
Les imbéciles y dominent donc par le nombre, ils y sont le nombre.
J’ai déjà dit, je dirai encore, je le répéterai aussi longtemps que le bourreau n’aura pas noué sous mon menton la cravate de chanvre : un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble.
La Force fait tôt ou tard surgir des révoltés, elle engendre l’esprit de Révolte, elle fait des héros et des Martyrs.
La tyrannie abjecte du Nombre est une infection lente qui n’a jamais provoqué de fièvre.
Le Nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux, mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales. Il est fou de confier au Nombre la garde de la Liberté.
Il est fou d’opposer le Nombre à l’argent, car l’argent a toujours raison du Nombre, puisqu’il est plus facile et moins coûteux d’acheter en gros qu’au détail.
Or, l’électeur s’achète en gros, les politiciens n’ayant d’autre raison d’être que de toucher une commission sur l’affaire.
Avec une radio, deux ou trois cinémas, et quelques journaux, le premier venu peut ramasser, en un petit nombre de semaines, cent mille partisans, bien encadrés par quelques techniciens, experts en cette sorte d’industrie.
Que pourraient bien rêver de mieux, je vous le demande, les imbéciles des Trusts ?
Mais, je vous le demande aussi, quel régime est plus favorable à l’établissement de la dictature ?
Car les Puissances de l’Argent savent utiliser à merveille le suffrage universel, mais cet instrument ressemble aux autres, il s’use à force de servir.
En exploitant le suffrage universel, elles le dégradent. L’opposition entre le suffrage universel corrompu et les masses finit par prendre le caractère d’une crise aiguë.
Pour se délivrer de l’Argent – ou du moins pour se donner l’illusion de cette délivrance – les masses se choisissent un chef, Marius ou Hitler. Encore ose-t-on à peine écrire ce mot de chef. Le dictateur n’est pas un chef.
C’est une émanation, une création des masses.
C’est la Masse incarnée, la Masse à son plus haut degré de malfaisance, à son plus haut pouvoir de destruction.
Ainsi, le monde ira-t-il, en un rythme toujours accéléré, de la démocratie à la dictature, de la dictature à la démocratie, jusqu’au jour… »
«Rivé à lui-même par l’égoïsme, l’individu n’apparaît plus que comme une quantité négligeable soumise à la loi des grands nombres, on ne saurait prétendre l’employer que par masses, grâce à la connaissance des lois qui le régissent.
Ainsi, le progrès n’est plus dans l’homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain. »
"Ce n’est pas ma tâche de reconstruire le monde, mais je sais parfaitement comment il s’est détruit. Le monde moderne était tombé entre les mains des techniciens, il a servi de sujet d’expérience aux techniciens.
Les techniciens faisaient les expériences, mais c’étaient les véritables maîtres du monde moderne, les tout-puissants contrôleurs des marchés du blé, du fer, de la houille ou du pétrole, qui, sur toute la surface du globe, finançaient les techniciens de la révolution noire, blanche ou rouge.
Ambitieuse d’organiser la vie, la technique n’a réussi qu’à organiser la plus grande, la plus prodigieuse entreprise de destruction des valeurs spirituelles et des biens matériels que l’Histoire ait jamais connue.
C’est qu’on n’essaie pas impunément de substituer la technique à la vie. La Technique n’est pas la Vie.
Je sais qu’une telle vérité n’est pas encore mûre, qu’un grand nombre de ceux qui liront ces lignes hausseront les épaules, se refuseront à faire l’effort nécessaire pour penser par eux-mêmes, penser librement, avec leur propre cerveau, non pas avec le cerveau mécanique de leur poste de radio.
Ils me croiront ennemi de de la technique et je souhaite seulement que les techniciens se mêlent de ce qui les regarde, alors que leur ridicule prétention ne connaît plus de bornes, qu’ils font ouvertement le projet de dominer non seulement matériellement, mais spirituellement, le monde, de contrôler les forces spirituelles du monde grâce à une philosophie de la technique, une métaphysique de la technique, une « métatechnique », capable de tromper la naïveté des professeurs et qui a bien pu aussi enflammer jadis l’imagination des moujiks dans l’ancienne Russie de Lénine, mais qui doit faire sourire n’importe quel Français, héritier de Montaigne et de Pascal.
Nous savons que, un certain point dépassé, chaque nouvelle usurpation de la technique se paie d’un accroissement du pouvoir de l’État, de la perte d’une liberté.
La vocation spirituelle de mon pays est de dénoncer ce scandale. Nous ne sommes pas nés pour être les esclaves de personne, nous ne commettrons pas le crime de préférer la Technique à la Liberté. »
Un article qui n'intéressera peut-être que les amoureux des massifs montagneux mais au-delà de cette spécificité, ces études montrent l'impact du changement climatique sur la faune et la flore. Et c'est très instructif.
Montagne et changement climatique
La nature déboussolée - 10 minutes pour comprendre
A retenir
Le changement climatique touche deux à trois fois plus rapidement les grands massifs montagneux que le reste de la planète.
Dans le massif du Mont-Blanc l’impact est visible : recul glaciaire, éboulements de parois rocheuses, enneigement réduit.
Les bouleversements pour la faune et la flore sont moins visibles mais tout aussi profonds.
Les paysages emblématiques du massif du Mont-Blanc s’en trouvent changés.
Montagne : un milieu naturel très lié au climat
En montagne, les conditions climatiques varient avec l’altitude : la température de l’air diminue en moyenne de 0,6°C pour une augmentation de 100 mètres, en raison de la moindre absorption des rayonnements solaires par l’atmosphère. Les variations de températures entre le jour et la nuit mais aussi entre les saisons sont marquées. Les précipitations sont également plus importantes en altitude, y compris sous forme de neige.
L’altitude n’est pas seule à influencer les conditions climatiques : la forme du terrain – la topographie -, joue elle aussi fortement. L’exposition induit un ensoleillement très variable, générant des conditions quasi tropicales au ras du sol en versant sud et quasi arctiques en versant nord. Cette variabilité à l’échelle des versants se retrouve à micro-échelle, d’un côté ou de l’autre d’une bosse ou d’un rocher, ou entre une combe qui reste enneigée et une crête au vent déneigée en permanence. Il en résulte une mosaïque de conditions climatiques et donc d’espèces, juxtaposées parfois sur quelques mètres carrés.
C’est la température qui limite vers le haut et vers le bas la présence d’une espèce. Par exemple, la limite supérieure de la forêt, structuration la plus visible à l’œil nu, reflète la température à laquelle les conifères n’ont pas assez de chaleur pour croître.
Pour survivre dans ces conditions particulières, la biodiversité s’est adaptée, spécialisée : on y trouve un petit nombre d’espèces aux spécificités bien marquées que l’on ne rencontre que dans ce milieu. Elles sont dotées de capacités de développement très rapides mais d’une productivité limitée, savent réduire leurs dépenses énergétiques, ou encore résister au gel ou à la sécheresse).
Dans le massif du Mont-Blanc comme dans toutes les Alpes, la hausse des températures annuelles moyennes est d’environ 2°C depuis 1864, ce qui est plus de deux fois plus important que le réchauffement mesuré à l’échelle globale de la planète (+ 0.9°C) ou à celle de la France (+1,4°C). Depuis les années 1980, on note dans les Alpes une augmentation des températures de 0,2°C à 0,5°C par décennie.
L’albédo - la fraction du rayonnement solaire qui est réfléchie ou diffusée par une surface- explique probablement en partie ce réchauffement plus important en montagne. La hausse des températures provoque en effet une diminution des zones couvertes de glace ou de neige – ces zones blanches qui réfléchissent les rayons du soleil –, au profit de zones de roches, sombres, qui, au contraire, accumulent la chaleur.
Cette hausse accélérée des températures influence fortement l’enneigement. Depuis les années 1970 dans les Alpes du Nord, l’enneigement entre 1100 mètres et 2500 mètres s’est réduit de cinq semaines. En 2050, l’enneigement dans les fonds de vallée et sur les versants sud jusqu’à 2000 mètres d’altitude risque d’être diminué de 4 à 5 semaines par rapport à la période actuelle et de 4 semaines à 2500 mètres. Au-delà de 3000 mètres d’altitude, l’enneigement ne devrait pas être modifié.
Le changement climatique affecte différemment chaque saison. Dans le massif du Mont-Blanc, c’est en été que l’on observe la plus forte hausse des températures, avec l’apparition d’épisodes de sécheresse et de canicule, plus fréquents et plus longs, qui devraient encore s’accentuer d’ici 2050. Mais la saison la plus bouleversée est le printemps : la hausse des températures influence directement le régime de fonte du manteau neigeux. Or le printemps est une saison cruciale pour la faune et la flore : les animaux reprennent leur activité puisqu’ils peuvent de nouveau accéder aux ressources recouvertes en hiver, la végétation redémarre…
Toutes les espèces ne réagissent pas de la même façon ni ne répondent avec la même ampleur ou au même rythme au changement climatique ; en outre, on observe parfois, que pour une même espèce, les différents paramètres du dérèglement (réduction de l’enneigement, vagues de chaleur, sécheresse, etc.) produisent des effets contradictoires.
Saisons : des cycles modifiés pour la faune et la flore
La réponse la plus évidente au changement climatique est le décalage significatif des dates des événements saisonniers. Les insectes, les papillons et les reptiles – soit des animaux qui ne régulent pas la température de leur corps et sont donc très dépendants de la température extérieure –, avancent leur cycle saisonnier de 6 jours en moyenne tous les dix ans.
Les oiseaux et les mammifères sont ceux qui répondent le moins, avec une avancée moyenne de leur cycle d’une journée par décennie. Cette réponse moindre s’explique peut-être par leur mobilité qui leur permet de retrouver assez facilement leurs conditions optimales en se déplaçant, ou bien par une plus faible capacité d’adaptation car leur cycle saisonnier est dicté par la photopériode (la durée du jour), plus que par la température.
Les plantes décalent elles aussi leur cycle, en moyenne de 2 à 3 jours plus tôt par décennie. C’est chez les arbres ou arbustes qu’on observe le décalage le plus prononcé. Le bouleau et le frêne ont par exemple répondu de façon significative à la hausse des températures printanières avec une avancée de 4 à 6 jours sur les dix dernières années.
L’allongement de la saison favorable sous l’effet du réchauffement pourrait donc procurer un avantage à toutes les espèces, en tous lieux. Mais le changement climatique a des effets nuancés, parfois contradictoires. C’est le cas des mélèzes pour lesquels la hausse des températures printanières favorise une éclosion précoce des bourgeons à haute altitude. A l’inverse, le froid hivernal, signal indispensable à l’éclosion, n’est plus assez intense à basse altitude, ce qui pourrait annuler une partie des bénéfices d’un printemps précoce et expliquer un démarrage des mélèzes en vallée proportionnellement tardif par rapport à ceux de haute altitude.
C’est aussi le cas des sécheresses estivales pour la grenouille rousse. Celle-ci est avantagée par un déneigement précoce qui lui permet d’accéder aux mares de reproduction plus tôt, donc d’offrir une saison de croissance plus longue à ses têtards. Mais les sécheresses estivales aboutissent parfois à un assèchement trop précoce des mares : les têtards ne peuvent achever leur développement.
Distribution des espèces : migrer vers le haut pour fuir la chaleur
Une autre réponse au changement climatique, qui se conjugue avec le décalage des cycles saisonniers, est la tendance générale des organismes vivants à se déplacer vers le haut pour retrouver des conditions optimales de vie.
Les déplacements les plus importants constatés jusqu’à maintenant sont une remontée de 45 mètres par décennie chez les insectes et de 17 mètres chez les escargots. Là encore, la réponse est donc plus forte pour les espèces qui ne régulent pas leur température et dépendent directement des conditions extérieures.
Parmi les plantes, ce sont les arbres et arbustes qui «grimpent» le plus rapidement en altitude. La migration altitudinale la plus visible est la remontée de la limite supérieure de la forêt. Dans le massif du Mont-Blanc, l’altitude médiane de la forêt s’est élevée de 60 mètres entre 1952 et 2006 et pourrait atteindre 100 mètres en 2050 selon la configuration des milieux. Mais cette remontée ne résulte pas que du changement climatique : elle est aussi due à la déprise agricole et à l’abandon de l’activité pastorale. On peut donc envisager une nette augmentation de la surface occupée par la forêt, qui passerait de 90 km² dans les années 1950 à 230 km² en 2050.
Les oiseaux et mammifères tentent de suivre l’évolution de leurs habitats. La forte diminution des pelouses alpines et l’extension de la forêt et de la lande, - composée de rhododendrons ou genévriers par exemple, moins appétissants-, génère une réorganisation encore mal connue des communautés d’herbivores (cerf, chamois, chevreuil, bouquetin).
Au rythme actuel de hausse des températures, il faudrait que les espèces remontent de 100 mètres par décennie pour retrouver la même température. Il est probable que certaines espèces n’arriveront pas à suivre le rythme ! En outre, compte tenu de la forme « en pointe » des montagnes, plus on monte en altitude, plus la surface disponible se réduit, n’offrant pas de place à l’avenir pour tout le monde en même abondance.
Le lagopède alpin (*Lagopus muta*), relique des périodes glaciaires, est un oiseau de montagne qui a besoin de froid pour se développer et se reproduire. Dans le massif du Mont-Blanc, l’espèce risque de perdre 60% de son habitat d’ici 2050, du fait de la hausse des températures et de la réduction de l’enneigement. Et 100% de son habitat d’ici la fin du siècle.
Ecosystèmes : des interactions entre espèces et paysages bouleversés
Toutes les espèces ne bougent donc pas dans le temps ni dans l’espace au même rythme, or chaque espèce est en interaction avec d’autres pour former un écosystème. Certaines espèces vont donc mieux tirer leur épingle du jeu tandis que d’autres seront très fragilisées par les effets du réchauffement. Ces différences dans l’adaptation et la réponse au dérèglement climatique aboutissent à des compétitions accrues, des désynchronisations entre espèces ou avec le milieu, et au final à des modifications profondes du paysage.
On constate par exemple que la compétition avec les espèces de plaine s’intensifie. Le lièvre variable se retrouve ainsi de plus en plus en concurrence avec le lièvre d’Europe de plaine qui migre en altitude et grignote la partie basse du terrain du lièvre variable. De même, sur les sommets, la diversité des espèces augmente pour l’instant mais il est possible que les plantes alpines soient évincées à terme par des espèces plus compétitrices venues d’en bas.
Des désynchronisations apparaissent, entre des espèces très adaptées à un milieu et ce même milieu qui change rapidement. C’est le cas chez le lièvre variable, le lagopède alpin ou l’hermine qui deviennent blancs l’hiver, pour mieux se fondre dans le paysage et échapper ainsi à leurs prédateurs. Leur date de mue change peu car elle dépend de la durée du jour, plus que de la température. Or la fonte du manteau neigeux, elle, se produit de plus en plus tôt dans l’année. Les animaux restent donc blancs, dans un paysage qui ne l’est plus, exposés aux prédateurs !
Autre exemple : pour le bouquetin, la date de mise bas dépend de la date de l’accouplement qui a lieu à l’automne. Les années à hiver et/ou printemps chaud, il en résulte un décalage entre le pic de production de la végétation, qui est plus précoce, et les besoins en herbe des bouquetins. Une mortalité plus importante des jeunes bouquetins a ainsi été observée dans le Parc national italien du Grand Paradis les années suivant des printemps précoces.
À l’échelle des paysages, c’est une vraie mutation qui résulte de l’évolution des espèces et de leurs interactions. La forêt remonte et change : elle ne sera plus composée des mêmes espèces. Il y aura de plus en plus de feuillus, de moins en moins de conifères. Plus haut en altitude, on assiste à une transformation du massif, avec une ceinture végétalisée qui gagne du terrain par rapport à l’étage nival : les Alpes verdissent. Les images satellitaires montrent que c’est en haute montagne (autour des glaciers, névés et parois) que le verdissement est le plus significatif.
Perspectives : de grandes capacités d’adaptation… à condition d’agir ou au contraire de “non-agir”!
Les capacités d’adaptation des êtres vivants, pourtant très développées en montagne, sont mises à l’épreuve. L’accélération prononcée du changement climatique dans les Alpes laisse peu de temps, alors que les mécanismes d’évolution habituels requièrent plusieurs générations pour trouver les solutions à de nouvelles conditions environnementales.
De plus, la conjugaison du changement climatique avec d’autres pressions sur les milieux naturels – l’artificialisation des sols, la dégradation des habitats naturels, la surfréquentation humaine, etc.– empêche les déplacements des espèces en quête de nouveaux territoires répondant à leurs exigences climatiques.
Cependant, la montagne dispose d’atouts spécifiques, comme, par exemple, la diversité des milieux naturels sur une petite échelle. Là où une espèce de plaine va devoir parcourir jusqu’à des centaines de kilomètres pour récupérer les conditions qui lui conviennent, il suffira parfois de quelques mètres en montagne pour retrouver la température optimale. En outre, bien plus qu’en plaine, on trouve dans le massif du Mont-Blanc de nombreuses zones non ou peu perturbées par les hommes. Avec le recul des glaciers et la réduction de l’enneigement, de nouveaux territoires seront donc accessibles aux plantes et aux animaux. Ils pourraient devenir des zones-refuges pour la biodiversité. A condition qu’elles restent préservées de l’empreinte humaine.
Laisser le temps et l’espace aux espèces pour s’adapter (ce qu’elles ont su faire dans le passé), c’est préserver un potentiel évolutif en sauvegardant une forte diversité biologique. Nos activités, nos pratiques peuvent accompagner ou au contraire contrarier les adaptations. Mais dans tous les cas, nous devrons nous aussi nous adapter à ces changements : si la forêt remonte en altitude, si certaines espèces communes se raréfient, si les milieux alpins sont soumis à des sécheresses récurrentes, les impacts seront majeurs sur nos activités et notre représentation de la montagne ?
Références
Asse D., Chuine I., Vitasse Y., Yoccoz N.G., Delpierre N., Badeau V., Delestrade A., Randin C.F. (2018). Warmer winters reduce the advance of tree spring phenology induced by warmer springs in the Alps, AGRICULTURAL AND FOREST METEOROLOGY 252: 220-230.
Beniston, M., Farinotti, D., Stoffel, M., Andreassen, L. M., Coppola, E., Eckert, N., Fantini, A., Giacona, F., Hauck, C., Huss, M., Huwald, H., Lehning, M., López-Moreno, J.-I., Magnusson, J., Marty, C., Morán-Tejéda, E., Morin, S., Naaim, M., Provenzale, A., Rabatel, A., Six, D., Stötter, J., Strasser, U., Terzago, S., and Vincent, C. (2018). The European mountain cryosphere: a review of its current state, trends, and future challenges. THE CRYOSPHERE 12: 759–794.
Filippa, G., Cremonese, E., Galvagno, M., Isabellon, M., Bayle, A., Choler, P., Carlson, B.Z., Gabellani, S., Morra di Cella, U & Migliavacca, M. (2019). Climatic Drivers of Greening Trends in the Alps. REMOTE SENSING, 11(21), 2527.
NCCS (éd.) 2018 : CH2018 - Scénarios climatiques pour la Suisse. NATIONAL CENTRE FOR CLIMATE SERVICES, Zurich. 24 pages. Numéro ISBN 978-3-9525031-1-9
Vitasse Y., Ursenbacher S. Klein G, Bohnenstengel T, Chittaro Y, Delestrade A., Monnerat C., Rebetez M., Rixen C., Strebel N., Schmidt B. R., Wipf S., Wohlgemuth T., Yoccoz N.G., Lenoir J. (submitted 2020). Phenological and elevational shifts of plants, animals and fungi under climate change in the European Alps. BIOLOGICAL REVIEW.
Je ne vais pas revenir sur mon parcours de fin de carrière.
Ni sur tout ce que j'ai écrit ici au sujet de l'éducation nationale.
Je dirais juste que je ne reviens aucunement sur cette prédiction selon laquelle, pour moi, la crise des recrutements va atteindre un niveau jamais connu et que dans moins de dix ans, le ministère ne saura plus comment attirer les jeunes vers ce métier. Et il ne s'agit pas que d'un problème de salaire.
Je m'efforce, malgré le mal que ça me fait, de lire les commentaires sur les réseaux sociaux dès qu'un article est publié sur la crise de recrutement, des vocations, du niveau des élèves, de l'augmentation croissante du harcèlement, etc etc...
Ce qui en ressort, dans une très grande majorité, c'est que les enseignants sont considérablement mal aimés, voire même détestés. Et que pour la plupart des gens, il est inadmissible de les entendre se plaindre. Et pourtant, personne ne voudrait prendre leur place.
Je le redis encore une fois, dans moins de dix ans, les nouveaux enseignants seront recrutés sur le Bon Coin.
Ce métier est moribond.
Doubler leur salaire comme le propose Hidalgo ? L’art de prendre les enseignants pour des pigeons
La promesse d’Anne Hidalgo de doubler le salaire des enseignants à l’échelle d’un quinquennat relève d’une partition somme toute classique. Voilà déjà longtemps que les socialistes, comme les autres partis, ont abandonné toute réflexion sur l’école. Pourtant, sur ce sujet, il faut une de ces remises à plat que seules permettent les ruptures historiques, estime Natacha Polony. Pour une fois, nous pourrions ne pas attendre la catastrophe.
Que faire, quand on est candidat à l’élection présidentielle pour le Parti socialiste, pour tenter d’exister ? Quand on n’a pas l’ombre d’un programme, ou d’une vision pour la France ? Quand même votre parti vous choisit par défaut, sans conviction, parce qu’il faut bien être présent à l’élection reine ? On se souvient que le Parti socialiste eut autrefois une clientèle, un électorat captif. Et l’on bat le rappel avec tambours et grosse caisse.
La promesse d’Anne Hidalgo de doubler le salaire des enseignants à l’échelle d’un quinquennat relève d’une partition somme toute classique. La mesure n’est pas chiffrée, et La France insoumise elle-même se paie le luxe de moquer un Parti socialiste qui, « autrefois, avait une culture de gouvernement ». Désormais, on peut dire n’importe quoi. Méfions-nous, la dernière fois que le Parti socialiste a lancé une proposition irréaliste, à laquelle son auteur ne croyait pas, pour exister dans une campagne où sa victoire était totalement improbable, cela a donné les 35 heures… À ceci près qu’une augmentation massive du salaire des enseignants serait, elle, souhaitable et nécessaire. C’est là toute la nuance. Encore faut-il s’entendre sur les modalités. Encore faut-il, surtout, avoir un projet pour l’Éducation nationale.
Voilà déjà longtemps que les socialistes, comme les autres partis, ont abandonné toute réflexion sur l’école. La promesse de François Hollande de créer 60 000 postes dans l’Éducation nationale (et non 60 000 postes de professeur, détail qui avait échappé à beaucoup) lui a servi de programme en la matière, et les idées de Vincent Peillon sur la « refondation de l’école » se sont limitées au « renforcement du socle commun » et davantage de numérique dans les classes. Benoît Hamon, éphémère ministre qui n’a pas fait sa rentrée, n’a pas davantage brillé en tant que candidat. Entre-temps, Najat Vallaud-Belkacem s’était faite le chantre, avec la foi du néophyte, de toutes les lubies pédagogiques des idéologues qui tiennent chaque strate de l’institution et l’ont méticuleusement massacrée depuis quarante ans.
MISE EN COMPÉTITION
Commençons par le bilan. Le diagnostic sur la paupérisation des enseignants est enfin posé. C’est une des fautes de Jean-Michel Blanquer de n’avoir pas, dès son arrivée au ministère, lancé la revalorisation comme une des principales urgences. Pour le reste, aucun ministre n’ose bouger, par peur des syndicats. Reste donc le décret de 1950 qui fixe le statut et le temps de travail des enseignants, avec toutes les caricatures auxquelles il donne lieu aujourd’hui. Dix-huit heures par semaine pour un professeur certifié, quinze heures pour un agrégé.
Quel scandale ! Et ils osent se plaindre ? Qui rappelle que ce temps correspond à un calcul précis : pour une heure de cours, une heure et demie de préparation, correction de copies, remise à niveau dans sa discipline, pour un certifié ; et deux heures pour un agrégé, censé fournir des cours plus pointus et lire des copies plus fournies. Donc quarante-cinq heures par semaine. C’est en fait davantage pour les consciencieux, pour les plus impliqués, et moins pour les paresseux, pour ceux qui recyclent chaque année le même cours. À ceci près que les professeurs, contrairement aux salariés classiques, ne seront jamais récompensés pour leur investissement et la qualité de leur travail. Leur seule gratification est de voir leurs élèves progresser et de savoir qu’ils ont été utiles.
« Le statu quo est insupportable parce qu’il broie les enseignants, détruit les vocations et amplifie la relégation de la France à travers la baisse de niveau de ses enfants. »
Revoir l’organisation du système est aujourd’hui un tabou absolu. Nombre de professeurs constatent depuis longtemps ce qu’ils appellent la « libéralisation » de l’école, à la fois triomphe de l’utilitarisme, contre la culture et le savoir, intrusion des intérêts privés, sous couvert, notamment, de développement du numérique, mise en compétition permanente de ce qui devient un marché de l’éducation. Ils craignent que tout changement n’amplifie ce mouvement. Pour autant, beaucoup aspirent à davantage de liberté dans leur travail, de reconnaissance de leur implication, de prise en compte du gouffre qui sépare l’enseignement dans des zones difficiles et dans des établissements de centre-ville.
Le rôle des politiques serait de poser sur la table tous les éléments du problème. Le système de points, totalement sclérosé, qui envoie dans les zones d’éducation prioritaire les jeunes professeurs, et même les vacataires qui ont échoué au concours. La coupure entre primaire et secondaire, en envisageant, pourquoi pas, la bivalence, l’enseignement de deux matières, pour la sixième, pour aider les élèves pour qui l’entrée au collège précipite l’effondrement. Peut-être intégrer davantage la sixième et la cinquième au primaire, et repenser quatrième et troisième comme des charnières d’orientation. Même l’autonomie des établissements scolaires mérite d’être discutée, pour savoir si elle peut être autre chose qu’une prime aux projets pédagogiques délirants et une mise en concurrence généralisée.
Le statu quo est insupportable parce qu’il broie les enseignants, détruit les vocations et amplifie la relégation de la France à travers la baisse de niveau de ses enfants. Là comme ailleurs, il faut une de ces remises à plat que seules permettent les ruptures historiques. Pour une fois, nous pourrions ne pas attendre la catastrophe.
Un demi-siècle après Bernanos, nous pouvons témoigner qu'il a dit vrai, nous pouvons même nous avancer encore plus loin que lui : l'ennemi le plus implacable et le plus destructeur de toute vie de l'esprit, c'est le capitalisme industriel.
Pourquoi ? Parce qu'il détruit toute trace de vie spirituelle avec le consentement et la complicité des intéressés. La tyrannie, les dictatures modernes, le totalitarisme lui-même ne sont jamais parvenus à tuer l'esprit, mais au contraire à l'exacerber.
La religion ne s'est jamais si bien portée à l'Est de l'Europe que dans les temps où elle y était persécutée. Et Renan a pu écrire sans être contredit que les plus hauts monuments de l'Esprit humain ont été édifiés à l'écart de la Liberté, sous des régimes despotiques.
Au contraire, écrit Bernanos, "dès qu'on fait descendre du ciel ou de la terre l'idée de salut, si le salut de l'homme est ici-bas, dans la domination chaque jour plus efficiente de toutes les ressources de la planète, la vie contemplative est une fuite ou un refus, tout contemplatif un embusqué". Nous y sommes. Ne faisons pas de Bernanos un pionnier de l'écologie actuelle.
Mais le fait est que La France contre les robots devrait être mieux compris à l'aube du XXIe siècle qu'au milieu du XXe et que Bernanos est bel et bien le plus grand prophète de ce que j'appellerai l'écologie spirituelle.
Jacques JULLIARD.
Violemment ébranlé par la montée des nationalismes, dégoûté par le nazisme et le fascisme qui en ont été la consécration, affolé par ces dictatures qui ont allègrement piétiné les droits de l'homme, mais aussi bouleversé par ces démocraties qui ont choisi de mettre un terme à la deuxième guerre mondiale en lançant sur des populations civiles la bombe atomique, inquiet de la place que prennent déjà le confort, le profit, la machine dans l'ère qui s'annonce, Bernanos, presque au terme de sa vie, trempe sa plume dans le vitriol et adresse une harangue aussi mordante que visionnaire aux jeunes gens et jeunes filles qui feront l'histoire de demain...
Imbéciles, nous dit-il, avec une tendresse teintée de mépris, imbéciles, vous abdiquez chaque jour un peu de votre liberté, de votre responsabilité, accordant ainsi aux états un pouvoir inconsidéré sur la vie individuelle.
Dans votre désir de confort, se devine un conformisme qui a déjà transformé l'égalité en conformité: quel progrès y a-t-il à vous voir tous pareils, si ce n'est qu'on peut plus facilement vous guider, vous manipuler, vous conditionner?
Imbéciles, le marché, le libéralisme économique, sont les nouveaux monstres qui se nourrissent de l'abdication de votre jugement et de votre liberté...
C'est de votre aveuglement, de vos faiblesses qu'ils croissent et se fortifient, puissamment secondés par les machines...
Un texte fort. Visionnaire. Qui secoue l'imbécile en nous!
L'appel à la révolte, chez Bernanos, bien sûr, va de pair avec celui de la Foi- mais chacun peut l'entendre à sa facon, croyant ou non : la foi de Bernanos est celle des pauvres, celles des anarchistes, celle des révoltés : on peut l' entendre comme une forme de courage, courage à espérer et courage à agir.
À relire...ou écouter dans le remarquable spectacle créé par Hiam Abbas, Jean-Baptiste Sastre et Gilles Bernanos ( petit-fils de..).
michfred Merci à tous pour vos passages...à ( re)lire par ces temps troublés et troublants où on se demande qui manipule qui et en youscles cas où en est notre démocratie...
Ecrire sur ce texte est un vrai défi. On pourrait empiler les adjectifs : pamphlétaire, cogneur, affligé, révolté, ceci pour la forme ; humaniste, écologiste, incroyablement prophétique pour le fond. Bernanos s'érige en critique de la technique comme d'autres avant lui, tout en poussant le bouchon de manière originale et intuitive, à un point véritablement sidérant : la course aux bien matériels, l'abandon de tout esprit critique, l'abandon de la liberté vraie, c'est-à-dire l'asservissement de l'homme aux machines et aux gadgets, la mondialisation de l'économie, l'illusion de la vitesse, la maladie de la gestion, l'abandon des valeurs morales, la déresponsabilisation des individus (désormais éloignés des conséquences de leurs actes, qu'ils ne veulent plus voir de toute façon), et "cette forme abjecte de la Propagande qui s'appelle la Publicité"... Bernanos désigne dès 1945 les maux qui accablent la société occidentale de 2015, celle-là même qui sert à présent de modèle (clinquant) à une humanité qui est en passe de perdre tout repère à sa mesure, la pente étant inexorable, dramatiquement. On pourrait aussi empiler les citations... il faudrait alors recopier un quart de l'ouvrage.
Il faut, pour être juste, souligner également les quelques égarements de l'auteur qui peuvent très facilement être excusés, résultat d'un optimisme viscéral (la confiance dans les jeunes générations qui sauront démystifier les fausses idoles et recouvrer leur liberté d'hommes... chose que l'on attend toujours), ou bien du contrecoup subit au sortir des terribles horreurs de la 2e guerre mondiale. Il reste de ce magistral coup de gueule des imprécations édifiantes qui secouent mille fois plus que certain gentil opuscule nous exhortant à nous indigner avec un point d'exclamation.
Quelques unes, pour la route – rappelez-vous, écrites en 1945 :
* La plus redoutable des machines est la machine à bourrer les crânes, à liquéfier les cerveaux
* Etre informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles
* Qui de nous est sûr, non seulement de résister à tous les slogans, mais aussi à la tentation d'opposer un slogan à un autre ?
* L'état technique n'aura demain qu'un seul ennemi : "l'homme qui ne fait pas comme tout le monde" – ou encore : "l'homme qui a du temps à perdre" – ou plus simplement si vous voulez : "l'homme qui croit à autre chose qu'à la technique".
* Il y a 150 ans, tous ces marchands de coton de Manchester – Mecque du capitalisme universel – qui faisaient travailler dans leurs usines seize heures par jour des enfants de douze ans que les contremaitres devaient, la nuit venue, tenir éveillés à coup de baguette, couchaient tout de même avec la Bible sous leur oreiller. Lorsqu'il leur arrivait de penser à ces milliers de misérables que la spéculation sur les salaires condamnait à une mort lente et sure, ils se disaient qu'on ne peut rien contre les lois du déterminisme économique voulu par la Sainte Providence, et ils glorifiaient le bon Dieu qui les faisaient riches... Les marchands de coton de Manchester sont morts depuis longtemps, mais le monde moderne ne peut les renier, car ils l'ont engendré matériellement et spirituellement.
* Un jour on plongera dans la ruine du jour au lendemain des familles entières parce qu'à des milliers de kilomètres pourra être produite la même chose pour deux centimes de moins à la tonne.
* Nous n'assistons pas à la fin naturelle d'une grande civilisation humaine, mais à la naissance d'une civilisation inhumaine qui ne saurait s'établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des hautes valeurs de la vie.
J'apprécie bien davantage, apparemment, Bernanos essayiste que romancier : dans les deux fictions que j'ai lues de lui, le style volontairement alangui, d'une profondeur affectée et douteuse, ce long style de vent d'hiver attrapant d'assez lugubres sifflements de rocher, avait le défaut de mettre sans grands motifs la patience du lecteur à l'épreuve, au point de réaliser une sorte de littérature de la contemplation du vide, où nulle action n'a lieu, où il faut avoir la vigilance de mirer de l'air au lieu de phénomènes tangibles même de nature psychologique au sens large, au point qu'on s'interroge si l'on peut réellement trouver de la matière à cette sorte d'ouvrage ou bien si l'on ne fait perpétuellement qu'y trouver ce qu'on y cherche – tendance banale des critiques universitaires désoeuvrés et en mal d'admirations.
Or, ce style pseudo-sage de la temporisation, pour ne pas écrire : de la dissimulation, ne se rencontre point dans cet essai enlevé à la Charles Péguy où le mot vaillant accuse sans crainte d'inimitiés ni de solitude, n'hésitant pas à interpeller bravement le lecteur pour le blesser de son insuffisance. C'est tout le système de la société moderne, de la société des irresponsables, de la société de la disproportion mécanique et de l'absence de conscience, que Bernanos questionne et condamne, comparant les siècles entre eux et insistant notamment sur la mentalité que de vastes périodes ont traduite, étude pourtant qui n'est peut-être pas d'une impartialité absolue s'agissant d'un écrivain chrétien et paraissant à maints égards monarchiste. Ce que la machine induit, c'est l'esprit de négligence, c'est le renoncement foncier à la liberté – en quoi l'on discerne dans ce livre une étonnante analogie avec Péguy qui, lui aussi dans Ma jeunesse, expliquait que le sens du mot liberté s'est tellement galvaudé dans les esprits qu'il n'en reste plus qu'un concept ou qu'une notion intellectuelle fort éloignée du sentiment poignant de liberté autrefois installé et vissé en l'âme comme un point d'honneur et qui n'aurait pas toléré, par exemple, une atteinte aussi grave que le principe de la conscription –, c'est le mal démultiplié en série en favorisant chez l'homme l'impression d'une obéissance servile et d'une innocuité, c'est l'imbécillité générale que soutient le temps du confort et du divertissement, et c'est la permission (la permissivité ?) offerte par la démocratie à chacun de vaquer à ses occupations d'insignifiance sans assumer le moindrement sa part de réflexion et de culpabilité au sein de ce système déshumanisant, indigne et ignoble : la contemporanéité des robots, c'est l'immonde qui devient monde. le propos de l'ouvrage saurait à peu près se résumer à : la démultiplication des moyens d'action dans la société contemporaine conduit à la disparition de l'homme en tant qu'acte. En ce sens, le robot n'est pas seulement en France, il est le Français même, la machine ayant contaminé de son morne esprit d'outil son utilisateur changé lui-même, jusque dans sa conscience, en moyen – moyen de production, moyen au service d'une autorité, moyen au profit d'intérêts mesquins et d'un ordre « industriel ». La France contre les robots est la relation consternée de cette évolution, de cette régression, de cette décadence, où la forme mentale du contemporain, constituée avant la seconde guerre mondiale tout juste terminée au moment de la publication, se prolonge, se cristallise et se revendique, où une race d'individu autrefois imprégnée d'une certaine morale s'incarne successivement en citoyen, puis en bourgeois, puis en fonctionnaire, où plus rien n'importe autant que l'abandon de ses efforts et la défausse de sa responsabilité, où la multitude démocratique constitue un prétexte homogène pour l'oubli de toute casuistique, et où enfin plus rien ne relève tant de la volonté d'une âme (si ce terme-ci n'est pas encore galvaudé) que de la réponse automatisée à une émanation mécanique, à une omniprésence de rouage qui a pour excuse et pour fatalité ce qu'on appelle « le progrès ».
Où Bernanos excelle, c'est à renverser certains paradigmes que la société du progrès justement, celle qui considère la chronologie des siècles comme une pente inexorable vers où nous sommes, vers tous ces penchants uniformes où nous sommes rendus et qui semblent, du point de vue d'une basse paresse et d'un opportunisme piètre, destinés à se poursuivre que nous le souhaitions ou non, celle qui admet en substance que tout ce qui advient est nécessaire selon l'ordre invincible et inopposable des inclinations humaines, a établi comme un catéchisme ou comme une propagande par souci de bienheureuse et inactive symbiose, professant seulement : « Contentez-vous de prévoir ce que vous ne pouvez empêcher, avancez-vous dans l'acceptation d'une telle destinée collective, ou bien résignez-vous avec le plus de bonheur possible ! » Ainsi l'écrivain multiple-t-il les remises en cause des naïvetés de la doxa, affirmant que le moyen âge en France, grâce à l'équilibre du pouvoir de parlements et de conseils multiples et indépendants, ne consistait pas tant qu'on veut nous le faire croire en une époque d'oppression et de tyrannie – je fus, je l'avoue, effaré de constater l'existence de ces parlements dont on n'enseigne rien à tous les niveaux de l'École obligatoire : on m'avait plutôt appris que notre monarchie avait été un régime autocratique, avec ses lettres de cachet et la forme totalitaire de son autorité. J'ai là-dessus interrogé un professeur d'histoire : il a bien admis l'existence de ces parlements dont il a confessé ne savoir à peu près rien, mais automatiquement il a nié, comme je l'eusse fait à sa place, que notre monarchie eût été parlementaire – ce point sert à Bernanos pour prouver que le Français n'était pas foncièrement moins libre en ces temps qu'on estime automatiquement obscurs. Il déclare aussi non sans sources que la Révolution française ne fut pas le fruit d'une pauvreté pressurée au dernier stade de la misère, un mouvement de fronde désespérée d'une populace réduite à la violence pour s'épargner l'asphyxie et la mort, une sorte d'exaspération en somme poussée à l'explosion, mais, au contraire de tout l'enseignement que je me souviens d'avoir reçu, une revendication intervenant à une période de grand développement scientifique et humain, à la façon, et c'est logique aussi, dont les progrès ne se revendiquent et réalisent en général qu'après qu'un relatif confort soit installé, permettant le loisir de réclamer. Ou encore, Bernanos atteste que l'attitude des Français durant la seconde guerre mondiale, au front comme à l'arrière, ne fut jamais que l'expression molle d'une sorte de fatalisme de fonctionnaires où le citoyen fut rarement héroïque au combat ou en résistance, rarement impliqué par quelque idéal dans ce conflit, et plus rarement même un individu conservant une véritable faculté de décision et d'initiative. Et c'est ce qui jalonne sa compréhension de la société en évolution, en inflexion, en décadence : ces repères induisent selon lui une direction lamentable de l'homme contemporain, une sorte d'état d'esprit de plus en plus enraciné, de plus en plus décomplexé. Et comme je me suis trouvé confirmé par Bernanos qui a su trouver non seulement que l'homme contemporain est commencé bien avant le XXe siècle, mais qu'il constitue un déclin et « une universelle stérilisation des hautes valeurs de la vie », que son type-même s'agit « moins de corruption que de pétrification » (page 103) d'un ordre bien plutôt veule que vraiment malin, et dont la docile irresponsabilité est devenue parfaitement intériorisée et acceptée, pour ne pas dire encouragée, au lieu d'une sorte de volonté cruelle ou de conscience résolue : « “Ne te fâche pas, disait le gendarme de Vichy à son compatriote, je m'en vais te livrer à la police allemande, qui après t'avoir scientifiquement torturé te fusillera, mais que veux-tu ? le Gouvernement m'a donné une situation, et je ne peux naturellement pas risquer de perdre cette situation, sans parler de ma retraite future. Allons ! ouste ! Il ne faut pas chercher à comprendre.” La preuve que ce raisonnement est tout à fait dans le sens et l'esprit de la vie moderne, c'est que personne ne songe aujourd'hui à inquiéter ce policier ou ce gendarme. Lorsque ce brave serviteur de l'État rencontre le Général de Gaulle, il le salue, et le Général lui rend certainement son salut avec bienveillance (page 128-129) ! Et que, chez Bernanos, ce constat ne se départisse pas d'une tentative de responsabilisation du lecteur, d'une adresse à cet imbécile par défaut, d'alertes à sa pensée dégénérée notamment par le moyen de formules brutales, rappelant par exemple contre toute tranquillité que « le progrès n'est plus dans l'homme, il est dans la technique. » (pages 16-17), qu'à force de confondre la justice et l'égalité « nous supporterions volontiers d'être esclaves, pourvu que personne ne puisse se vanter de l'être moins que nous. » (page 42), ou que pour ce qui est de la conscience collective « épargnez-moi cette plaisanterie, ne me faites pas rigoler ! Il n'y a pas de conscience collective ; une collectivité n'a pas de conscience. » (pages 95-96), ou encore que « le dictateur n'est pas un chef. C'est une émanation, une création des masses. C'est la Masse incarnée. » (page 108), c'est ce qui renouvelle la méthode d'interjection la plus proprement littéraire, celle qui admet qu'un livre et particulièrement un essai doit laisser une empreinte, qu'une oeuvre ne peut se permettre d'être anodine, qu'un auteur honorable ne tolère pas même son innocuité. Or, selon un tel projet et grâce à l'analyse impartiale de ce que la conscience contemporaine est à ce point endormie qu'il faut à présent l'insulter, l'humilier et la heurter pour y soulever un moindre ferment de réflexion, les procédés d'écriture dirigent l'écrit vers l'efficacité, ce qui est bien le style de celui qui considère son propos une nécessité et pas, comme tant d'autres (et notamment comme tant de philosophes, et même la plupart sans doute), une simple décoration. C'est bien en cela que, je trouve, que Bernanos rompt avec lui-même : son romancier est une froide figure d'apparat, son essayiste est une brûlante conscience, en quoi Bernanos duel se désavoue et ne peut pas ne pas sentir son altérité et son jeu. Il se voit brillant dans la fiction après s'être senti vrai dans l'article, mais le premier est une parure, le second un état – ce que son égo doublé d'alter n'ignore pas. Quant à savoir si cet ouvrage mérite d'être acheté et lu, je dirais qu'après l'avoir si méthodiquement épuisé dans ma critique, je n'en laisse pas beaucoup à apprendre d'autre, même en le parcourant « dans le texte ». Pour moi, ce constat n'est qu'une supplémentaire confirmation, quoique sagace, de ce que mes analyses du contemporain avaient déjà révélé ex nihilo ou ex usus, à savoir, globalement, que depuis la fin du XIXe siècle l'homme se définit plutôt comme une tendance ou comme une pente que comme une conscience ou comme une volonté : il est une inclination sans direction, ce qui, selon le mot de Nietzsche, le rend inaccessible à la grandeur, puisque « grandeur signifie direction. »
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Georges Bernanos a d'abord publié ce livre au Brésil, à la fin de la deuxième guerre mondiale, pendant son exil. Il a pour sujet l'avenir de l'humanité et l'éventuel rôle que la France, pays de la Révolution et de la Liberté, aurait à jouer dans cet avenir.
Il m'a beaucoup rappelé le livre de Simone Weil, « L'enracinement », écrit à peu près à la même période. Les deux auteurs se rejoignent sur le rôle néfaste de l'Etat qui, en France, a remplacé le mot de patrie par celui de nation et dans d'autre pays a pu aboutir au totalitarisme. Si mes souvenirs sont exacts, Weil insistait sur le rapport des français aux impôts et à la police. Bernanos s'en prend davantage à la conscription et au fichage, à commencer par les cartes d'identité. Mais les deux auteurs partagent une même aversion face à l'oppression et la toute-puissance de l'Etat. Tous les deux s'interrogent aussi sur l'Histoire de France et peut-être se rejoignent-ils encore sur ce point : la France est traditionnellement un pays de révolte. En tout cas, pour Bernanos, c'est évident, il l'écrit clairement dans « La France contre les robots ».
Et Bernanos est révolté par la mise à mort industrielle de la guerre moderne. La Technique est la cible privilégiée de Bernanos. Peut-être un peu trop alarmiste, marqué par la guerre, Bernanos est quand même étonnant par son ton prophétique.
D'un point de vue formel, « La France contre les robots » est un modèle de pamphlet. Pas seulement un livre écrit pour provoquer l'indignation ou le rire aigre, mais aussi un discours qui sait enflammer et faire vibrer. L'édition du Castor Astral est complétée par des lettres et des conférences écrites au Brésil sur le même sujet et parfois inédites.
La France contre les robots est un ensemble de pamphlets violents destinés à ébranler le coeur des Hommes et les mettre en garde sur la société qu'ils sont entrain de créer. de nombreux sujets sont abordés, comme la technologie, évidemment, mais elle sert surtout de prétexte à dénoncer les travers humains en général: économie détraquée, perte de liberté, amollissement des consciences individuelles, amoindrissement des valeurs, violence générale... bref, tout le monde en prend pour son grade. Au delà de ce que dit Bernanos, le plus frappant et le plus triste, est que ce texte de 1947 est encore d'actualité aujourd'hui. Cet homme visionnaire dénonce des choses qu'encore aujourd'hui un grand nombre peine à comprendre, ou se refuse à voir. C'est pour cette raison que je considère cet ouvrage comme un chef-d'oeuvre absolument incontournable de la littérature Française.
Un ouvrage peu connu :"La France contre les robots"écrit en 1947.
"Un jour, on plongera dans la ruine, du jour au lendemain, des familles entières parce qu'à des milliers de kilomètres, pourra être produite la même chose pour quelques centimes de moins". Georges BERNANOS
Un visionnaire.
Désormais, il ne s'agit plus seulement de ruine pour les ouvriers dont le travail est parti à des milliers de kilomètres. Maintenant, on parle de la santé.
Pénurie de médicaments et de vaccins : les 30 propositions du sénateur Decool
La mission d'information du Sénat sur les pénuries de médicaments et de vaccins a rendu public son rapport le 2 octobre 2018. Ce rapport, présenté par le sénateur Jean-Pierre Decool, dresse un constat préoccupant de la chaîne du médicament en France. Il formule 30 propositions.
Publié le 10 octobre 2018
(Très important de bien noter la date de parution...Je rappelle par là-même que la prérogative première d'un gouvernement, c'est l'anticipation. Sinon, à quoi cela sert-il de payer des commissions d'enquête)
Une explosion des ruptures ou risques de rupture de stock de médicaments essentiels depuis 2008
Depuis une dizaine d'années, les ruptures de stock et les tensions dans l'approvisionnement des médicaments et des vaccins sont devenus chroniques. Ces problèmes concernent l'ensemble des médicaments et vaccins, y compris les médicaments d'intérêt thérapeutique majeur (MITM). Parmi les classes thérapeutiques les plus impactées, on trouve notamment les anticancéreux, les vaccins et les médicaments traitant l'épilepsie ou la maladie de Parkinson. En 2017, 530 médicaments d'intérêt vital ont manqué ou ont risqué de manquer aux patients (contre 44 en 2008).
Ces pénuries sont très préjudiciables pour les patients et très coûteuses pour les hôpitaux. Elles ont des causes multiples : problèmes dans la chaîne de production des médicaments le plus souvent fabriqués en Chine et en Inde, défauts de qualité des produits finis, difficultés d'approvisionnement en matières premières. Le renforcement de la réglementation, la question du prix du médicament et le choix des laboratoires d'arrêter des médicaments anciens devenus insuffisamment rentables, sont aussi des facteurs importants.
Renforcer l'éthique de santé publique, responsabiliser les laboratoires
Pour endiguer ces pénuries, le sénateur Jean-Pierre Decool préconise notamment :
de relancer une production pharmaceutique française en expérimentant des exonérations fiscales en faveur d'entreprises investissant en France dans de nouveaux sites de production de médicaments ou de substances actives essentiels pour la sécurité sanitaire européenne ;
d'instaurer un programme public de production et de distribution de quelques médicaments essentiels concernés par des arrêts de commercialisation ou de médicaments "de niche" souvent difficiles d'approvisionnement ;
de rendre public l'historique des ruptures de médicaments et des plans de gestion des pénuries des laboratoires et de les sanctionner financièrement si besoin ;
de créer une plateforme d'information pour les professionnels de santé et le public faisant remonter les pénuries et les dates prévisionnelles de retour des médicaments.
Et voilà ce que ça donne aujourd'hui en 2021. La situation n'est plus seulement grave, elle est devenue dramatique. Le pire, à mon sens, étant de lire dans l'article suivant que la relocalisation est envisagée pour contrer des "coûts cachés" par la délocalisation. Ce qui signifie, encore une fois, que les décisions ne sont prises qu'au regard de la finance.
Coronavirus: l'Europe dépend de la Chine pour les médicaments vitaux
L'épidémie de Covid-19 met en lumière une fragilité dénoncée depuis dix ans par l'Académie de pharmacie: la dépendance de l'industrie pharmaceutique vis à vis de ses fournisseurs chinois et indiens, qui produisent 60 à 80% des principes actifs chinois pour des traitements aussi vitaux que les antibiotiques, les anticancéreux et les vaccins.
80% des principes actifs de nos médicaments vendus en officine sont produits en Chine.
AFP/ARCHIVES - STEPHANE DE SAKUTIN
Il aura fallu une crise sanitaire mondiale pour que le message, martelé depuis dix ans par l’Académie Nationale de pharmacie, soit enfin entendu : droguée aux importations de principes actifs made in China, la France a perdu sa souveraineté en matière de médicaments et elle est régulièrement confrontée à des pénuries de médicaments aussi essentiels que les anticancéreux, les antibiotiques et les vaccins. « Nous ne pouvons pas continuer à dépendre à 80% ou 85% de principes actifs pour les médicaments qui sont produits en Chine, ce serait irresponsable et déraisonnable », a déclaré le 25 février le Ministre de l’Economie et des Finances Bruno Le Maire. Un sujet qui n’est pas neuf : « Pour 86 % des hôpitaux, en Europe, la question des ruptures est un sujet de préoccupation quotidien. Les principales classes impactées sont, en tête, les anti-infectieux et les anticancéreux, suivis de près par des médicaments d’urgence-réanimation, médicaments de cardiologie, et les anesthésiques », se désespérait déjà en 2018 l’Académie dans un de ses rapports.
Déjà en 2017, une pénurie d'Augmentin après l'arrêt d'une usine chinoise
Si la galénique, c’est-à-dire la préparation et l’assemblage des ingrédients, reste implantée en Europe, les matières premières viennent elles de Chine et d’Inde. « A partir des années 1980, la Chine s’est affirmée comme un acteur majeur dans la fabrication de génériques, souligne David Simmonet, président et fondateur d’Axyntis, premier acteur français de la chimie fine. Dans les années 1980-90, 60% des principes actifs étaient d’origine européenne. Depuis 2010 c’est le contraire : 60% des médicaments contiennent des principes actifs chinois ou indiens ». Un sérieux avertissement avait déjà eu lieu en 2017 : pour abaisser les niveaux de pollution autour de Pékin, les autorités chinoises avaient drastiquement coupé l’approvisionnement en électricité de certaines grandes zones industrielles, entraînant une pénurie mondiale d’amoxicilline et d’acide clavulanique 11, les principes actifs de l’Augmentin (et de ses copies génériques), l’un des antibiotiques les plus prescrits dans le monde. « L’acide clavulanique est l’exemple emblématique du composant indispensable d’un médicament vital qui n’est fabriqué qu’à un seul endroit dans le monde », souligne Marie-Christine Belleville, membre de l’Académie de pharmacie et experte en production et qualité.
Avec l’épidémie de coronavirus, les choses pourraient enfin bouger. L’ANSM va enfin établir une liste des médicaments indispensables –distincte de la liste des « médicaments essentiels » de l’OMS, très axée sur le traitement des grandes maladies tropicales – et faire l’inventaire complet de leurs composants. « Une fois cette liste établie, il faudra s’interroger sur les raisons qui freinent la relocalisation, explique Marie-Christine Belleville. Pour certains médicaments, peut-être faudra-t-il envisager une revalorisation, même légère, de leur prix ».
Un mouvement de relocalisation s'esquisse
La prise de conscience pourrait aussi accentuer un mouvement de relocalisation qui s’est amorcé en réalité il y a quelques années : un durcissement des exigences des agences sanitaires, qui multiplient les inspections dans les usines chinoises, avait entraîné des ruptures de stocks et même des fermetures d’usines - jusqu’à 10 % des établissements chinois selon l’ASNM. Car les cas de non-conformité majeurs aux Good Manufacturing Practices s’avéraient six fois plus élevés en Asie qu’en Europe sur la période 2006-2011.
Echaudés, des laboratoires ont donc commencé à rapatrier la production de certains composants. « Depuis quatre ans, nos clients ont pris conscience de ce que les délocalisations entraînent en matière de coûts cachés », ajoute David Simonnet. Et pour les nouveaux médicaments, qui ne sont pas dans la logique de production à moindres coûts des génériques, les laboratoires ont la volonté d’avoir un sourcing européen ».
Il s'agit de comprendre que le système solaire est quelque peu agité par moments. Et d'en deviner les conséquences.
Il s'agit également de prendre conscience que notre civilsation moderne et technologique ne pourrait pas traverser un épisode majeur sans de gigantesques bouleversements.
Il s'agit également de réaliser que nous ne sommes aucunement préparés, nous, citoyens lambda, à ce genre de situation.
Ensuite, il reste aux écrivains à en imaginer les conséquences. Et à souhaiter que cela reste à tout jamais de l'anticipation.
Une grosse tempête solaire pourrait casser le réseau de câbles sous-marins d'Internet
27/08/2021 à 16h33
Gilbert
KALLENBORN
Journaliste
Carte mondiale des liaisons sous-marines - TeleGeography
Répartis le long des câbles, les répéteurs pourraient aisément tomber en panne. Surtout si les liaisons sont situées dans les hautes latitudes.
L’Internet pourrait-il, un jour, tomber en panne pour quelques jours voire quelques mois ? Un tel évènement n’est pas impossible, si la Terre est soumise à une tempête solaire particulièrement forte, ce qui est de moins en moins improbable.
À l’occasion de la conférence SIGCOMM 2021, qui vient de se tenir, la chercheuse Sangeetha Abdu Jyothi a expliqué qu’un grand nombre de liaisons sous-marines longue distance tomberaient alors en panne, notamment celles qui relient l’Europe aux États-Unis. Et comme ces câbles sont difficiles à réparer, cette panne pourrait durer particulièrement longtemps.
Ce scénario catastrophe s’explique essentiellement par la topologie des liaisons sous-marines. Une tempête solaire se caractérise par l’éjection d’une grande masse de particules hautement magnétisées vers l’espace. Quand ces particules atteignent la Terre, elle provoque l’apparition de courants induits dans les circuits électriques, avec des intensités pouvant atteindre plus d’une centaine d’ampères. De quoi griller bon nombre d’équipements électroniques et informatiques.
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Certes, la fibre optique qui fait transiter les données est insensible au phénomène d’induction. Mais ce n’est pas le cas des répéteurs qui sont insérés tous les 50 à 150 km le long du câble sous-marin et qui ne supportent qu’une intensité de l’ordre d’un ampère. Plus le câble est long, plus les chances qu’il tombe en panne sont grandes. En effet, « même la panne d’un seul répéteur peut rendre toutes les fibres du câble inutilisable en raison du faible signal ou de la coupure électrique », peut-on lire dans le rapport du chercheur. Et pour réparer un répéteur, il faut envoyer un bateau de maintenance, une procédure qui peut durer quelques jours ou quelques semaines. Cela dépend de la localisation.
Par ailleurs, les effets d’une tempête solaire se font surtout sentir dans les hautes latitudes, au-delà de 40° nord ou 40° sud. Or, les liaisons entre l’Europe et les États-Unis se situent justement dans la zone au-dessus de 40° nord. A contrario, l’Asie du Sud-Est serait moins impactée par ce phénomène, car les câbles sont proches de l’équateur.
À noter que les datacenters ne sont pas non plus tous logés à la même enseigne. Le chercheur remarque que ceux de Google sont bien mieux répartis que ceux de Facebook. Ce dernier serait donc plus affecté par une grosse tempête solaire que le premier.
La tempête solaire de 1859, également connue sous le nom d'événement de Carrington — du nom de l'astronome anglais Richard Carrington qui l'étudia — désigne une série d'éruptions solaires ayant eu lieu à la fin de l'été1859 et ayant notablement affecté la Terre. Elle a notamment produit de très nombreuses aurores polaires visibles jusque dans certaines régions tropicales et a fortement perturbé les télécommunications par télégraphe électrique. Elle est considérée comme la plus violente tempête solaire enregistrée ayant frappé la Terre. Sur la base de certaines observations, ce type d'événement serait susceptible de se reproduire avec une telle violence seulement une fois tous les 150 ans1. Cette éruption est utilisée comme modèle afin de prévoir les conséquences qu'une tempête solaire extrême serait susceptible de causer aux télécommunications à l'échelle mondiale, à la stabilité de la distribution d'électricité et au bon fonctionnement des satellites artificiels2. Une étude de 2004 estime que son niveau est supérieur à la classe X103,4. Une étude publiée en février 2012 évalue les chances de survenue d'un événement semblable à environ 12 % pour la décennie qui suit5,6.
Déroulement de la tempête
La tempête se déroula en deux phases correspondant à deux éruptions solaires de grande ampleur.
La première atteignit la Terre dans la soirée du 28août1859, selon l'Eastern Standard Time, soit le fuseau horaire de la côte est des États-Unis d'Amérique. Elle provoqua des aurores très lumineuses et spectaculaires, visibles jusque dans la mer des Caraïbes où de nombreux équipages de bateaux notèrent la couleur inhabituelle du ciel. De nombreux observateurs terrestres interprétèrent à tort les lumières aurorales comme étant dues à des incendies lointains. Le champ magnétique terrestre a été lui aussi fortement perturbé.
Croquis du groupe de taches solaires à l'origine de la seconde phase de l'éruption solaire, dessiné par Richard Carrington. Les quatre zones étiquetées de A à D correspondent aux lieux où apparurent les flashes aveuglants de l'éruption.
La seconde phase débuta le 1er septembre. L'astronomeanglaisRichard Carrington, alors en train d'observer le Soleil, remarqua un ensemble de taches solaires anormalement grandes. Ces taches étaient apparues plusieurs jours auparavant et étaient tellement grandes qu'elles étaient aisément visibles à l'œil nu. À 11 h 18, il nota un éclair très intense en provenance de ce groupe de taches, éclair qui dura moins de 10 minutes7 et correspondait au début d'une nouvelle éruption solaire extrêmement violente8. Le même phénomène fut observé non loin de là par un ami de Richard Carrington, Richard Hodgson(en)9. L'éruption atteignit la Terre 17 heures plus tard (dans la nuit du 1er au 2 septembre), illuminant le ciel nocturne sur tout l'hémisphère nord. En effet, des témoignages révélèrent qu'il était possible de lire un journal en pleine nuit grâce à la lumière aurorale jusqu'à des latitudes aussi basses que Panama.
Le 3septembre1859, le Baltimore American and Commercial Advertiser rapporte, en anglais :
« Ceux qui sont sortis tard jeudi soirnote 1 ont eu l'occasion d'assister à un autre magnifique spectacle de lumières aurorales. Le phénomène était très similaire à celui de dimanche soirnote 2, bien que la lumière ait parfois été plus brillante et les teintes prismatiques plus variées et plus belles. La lumière semblait couvrir tout le firmament, comme un nuage lumineux, à travers lequel brillaient indistinctement les étoiles de plus grande magnitude. La lumière était plus forte que celle de la Lune à sa pleine puissance, mais elle avait une douceur et une délicatesse indescriptibles qui semblaient envelopper tout ce sur quoi elle reposait. Entre minuit et 1 heure, lorsque le spectacle était à son apogée, les rues tranquilles de la ville reposant sous cette étrange lumière revêtaient une apparence aussi belle que singulière. »
En 1909, un chercheur d'or australien, Count Frank Herbert, fait part de ses observations dans une lettre au Daily News de Perth, en anglais :
« Je faisais de l'orpaillage à Rokewood, à environ 6,5 kilomètres du canton de Rokewood (Victoria). Moi-même et deux camarades qui regardions par la tente avons vu un grand reflet dans le ciel austral vers 19 h, et en une demi-heure environ, une scène d'une beauté presque indescriptible survint, des lumières de toutes les couleurs imaginables émanaient du ciel, une couleur se dissipant pour laisser place à une autre si possible plus belle que la précédente, [the streams mounting to the zenith, but always becoming a rich purple when reaching there, and always curling round, leaving a clear strip of sky, which may be described as four fingers held at arm's length. The northern side from the zenith was also illuminated with beautiful colors, always curling round at the zenith, but were considered to be merely a reproduction of the southern display, as all colors south and north always corresponded. It was a sight never to be forgotten, and was considered at the time to be the greatest aurora recorded... The rationalist and pantheist saw nature in her most exquisite robes, recognising, the divine immanence, immutable law, cause, and effect. The superstitious and the fanatical had dire forebodings, and thought it a foreshadowing of Armageddon and final dissolution.]. »
Le champ magnétique terrestre apparent s'inversa temporairement sous l'influence du vent solaire issu de l'éruption dont le champ magnétique était, au moment où il atteignit la Terre, non seulement opposé au champ magnétique terrestre mais également plus intense.
La durée séparant la seconde éruption solaire de son arrivée sur Terre (seulement 17 heures) fut anormalement courte, celle-ci étant normalement de l'ordre de 60 heures. Sa brièveté est une conséquence de la première éruption solaire, dont le vent avait déjà durablement nettoyé l'espace interplanétaire entre la Terre et le Soleil.[pas clair] La violence de cette seconde tempête comprima très fortement la magnétosphère terrestre, la faisant passer de 60 000 kilomètres à quelques milliers, voire quelques centaines de kilomètres.[réf. nécessaire] Cet amincissement de la magnétosphère rendit la Terre bien moins protégée des particules ionisées du vent solaire et est à l'origine des aurores très intenses et très étalées qui furent observées.
Conséquences
On estime que 5 % de l'ozone stratosphérique fut détruit lors de la tempête, ozone qui mit plusieurs années à se reformer dans la haute atmosphère.[réf. nécessaire] La température très intense de l'éruption (50 millions de degrés à sa naissance) permit d'accélérer les protons issus du Soleil à des énergies dépassant les 30 MeV, voire 1 GeV selon certains[Qui ?]. De tels protons énergétiques furent en mesure d'interagir par interaction forte avec des atomes d'azote et d'oxygène de la haute atmosphère terrestre qui libérèrent des neutrons et furent également à l'origine de la formation de nitrates. Une partie de ces nitrates se précipita ensuite et atteignit la surface terrestre. Ils furent mis en évidence par des carottages glaciaires effectués au Groenland et en Antarctique révélant que leur abondance correspondait à celle ordinairement formée en 40 ans par le vent solaire.
Les aurores générèrent ensuite des courants électriques dans le sol qui affectèrent les circuits électriques existants, notamment les réseaux de télégraphie électrique. De nombreux cas de télégraphistes victimes de violentes décharges électriques furent rapportés, ainsi que plusieurs incendies de station de télégraphie causés par les courants très intenses qui furent induits dans le sol.
Une éruption solaire ou tempête solaire est un événement primordial de l'activité du Soleil. La variation du nombre d'éruptions solaires permet de définir un cycle solaire d'une période moyenne de 11,2 ans.
Éruption solaire, avec panaches émis en anneau.
L'activité solaire la plus importante jamais enregistrée à cette époque, imagée par Skylab, en 1973.
Image d'une éruption solaire prise par le satellite TRACE de la Nasa.
Éruption, avec éjections en longs filaments.
Craquelure et zones d'éjections. La longueur de la structure active dépasse l'équivalent de la distance Terre-Lune. La tache brillante au centre (point chaud) émet une grande quantité d'ultraviolets.
Elle se produit périodiquement à la surface de la photosphère et projette au travers de la chromosphère des jets de matière ionisée qui se perdent dans la couronne à des centaines de milliers de kilomètres d'altitude. Elle est provoquée par une accumulation d'énergie magnétique dans des zones de champs magnétiques intenses, au niveau de l'équateur solaire, probablement à la suite d'un phénomène de reconnexion magnétique.
Les éruptions solaires suivent trois stades, chacun d'eux pouvant durer de quelques secondes à quelques heures selon l'intensité de l'éruption. Durant le stade précurseur, l'énergie commence à être libérée sous la forme de rayons X. Puis les électrons, protons et ions accélèrent jusqu'à approcher la vitesse de la lumière[réf. souhaitée] lors du stade impulsif. Le plasma se réchauffe rapidement, passant de quelque 10 millions à 100 millions de kelvins[réf. souhaitée]. Une éruption donne non seulement un flash de lumière visible et une projection relativement dirigée dans l'espace circum-stellaire de plasma, mais émet également des radiations dans le reste du spectre électromagnétique : des rayons gamma aux ondes radio, en passant bien sûr par les rayons X. Le stade final est le déclin, pendant lequel des rayons X mous sont à nouveau les seules émissions détectées. Du fait de ces émissions de plasma, certaines éruptions solaires qui atteignent la Terre peuvent perturber les transmissions radioélectriques terrestres (orage magnétique) et provoquent l'apparition des aurores polaires en entrant en interaction avec le champ magnétique terrestre et la haute atmosphère.
Les éruptions solaires sont classées en différentes catégories selon l'intensité maximale de leur flux énergétique (en watts par mètre carré, W/m2) dans la bande de rayonnement X de 1 à 8 ångströms au voisinage de la Terre (en général, mesuré par l'un des satellites du programme GOES).
Les différentes classes sont nommées A, B, C, M et X. Chaque classe correspond à une éruption solaire d'une intensité dix fois plus importante que la précédente, où la classe X correspond aux éruptions solaires ayant une intensité de 10−4 W/m2. Au sein d'une même classe, les éruptions solaires sont classées de 1 à 10 selon une échelle linéaire (ainsi, une éruption solaire de classe X2 est deux fois plus puissante qu'une éruption de classe X1, et quatre fois plus puissante qu'une éruption de classe M5). Ces sigles correspondent à la mesure de la puissance du rayonnement X, telle que déterminée par le système GOES.
Deux des plus puissantes éruptions solaires ont été enregistrées par les satellites du programme GOES le 16août1989 et le 2avril2001. Elles étaient de classe X20 (2 mW/m2). Elles ont cependant été surpassées par une éruption du 4novembre2003, la plus importante jamais enregistrée, estimée à X281.
La plus puissante des éruptions solaires observées au cours des 5 derniers siècles est probablement l'éruption solaire de 1859, qui eut lieu fin août-début septembre de cette année, et dont le point de départ fut observé entre autres par l'astronome britannique Richard Carrington. Cette éruption aurait laissé des traces dans les glaces du Groenland sous forme de nitrates et de béryllium 10, ce qui a permis d'en évaluer la puissance2.
Risques induits
Les éruptions solaires peuvent provoquer des ondes de Moreton visibles depuis la surface de la Terre.
Hors de la perturbation des transmissions radioélectriques terrestres déjà évoquée, les éruptions solaires ont certaines conséquences néfastes :
Les rayons durs émis peuvent blesser les astronautes et endommager les engins spatiaux. Les personnels navigants de l’aviation civile sont parfois exposés (dose moyenne individuelle de 1,98 mSv par an en 2015). En France, ils sont suivis pour ce risque avec un calcul de dose effectué selon les trajets qu'ils effectuent. Une cartographie tridimensionnelle permet de connaître le rayonnement cosmique normal (moyen) en tout point et à toute altitude, et en 2017, la France est le seul pays à prendre aussi en compte les variations induites par les éruptions solaires, évaluées via les données de l’observatoire de Meudon (Hauts-de-Seine), et par une trentaine de dosimètres embarqués sur des avions de ligne d'Air France. Quatre éruptions solaires ont eu un effet mesurable sur la dose en dix ans selon Sylvain Israël (expert en radioprotection à l'IRSN)3. Ce Système d’information et d’évaluation a été revu en 2014 : les compagnies aériennes doivent fournir au registre national de dosimétrie des travailleurs, à l'IRSN les données de vol et de présence pour chaque personnel navigant, pour un calcul automatique des doses. Si nécessaire, certains personnels déjà très exposés diminuent leur temps de vol ou sont affectés à des lignes moins exposées, dans les vols transéquatoriaux, moins irradiés que près des pôles3.
Les radiations UV et rayons X peuvent échauffer l'atmosphère extérieure, créant une résistance sur les satellites en orbite basse et réduisant leur durée de vie.
Les éjections de masse coronale, provoquant des tempêtes géomagnétiques, peuvent déranger le champ magnétique terrestre dans son ensemble et endommager des satellites en orbite haute.
Les fluctuations du champ magnétique terrestre peuvent induire des courants telluriques dans les longues lignes de transmission électriques, engendrant des tensions et des courants d'intensité considérable pouvant excéder les seuils de sécurité des équipements de réseau.
Certaines particules, très rapides et très puissantes, peuvent court-circuiter un satellite, voire l'éteindre et le rendre hors d'usage définitivement.
Le 10 mars 1989, un puissant nuage de particules ionisées quitte le Soleil à destination de la Terre, à la suite d'une éruption solaire. Deux jours plus tard, les premières variations de tension sont observées sur le réseau de transport d'Hydro-Québec, dont les systèmes de protection se déclenchent le 13 mars à 2 h 44. Une panne générale plonge le Québec dans le noir pendant plus de neuf heures6.
Entre le 19 octobre et le 7 novembre 2003, des orages magnétiques obligent les contrôleurs aériens à modifier le trajet de certains avions, causent des perturbations dans les communications satellitaires, provoquent une coupure de courant d'environ une heure en Suède7, et endommagent plusieurs transformateurs électriques en Afrique du Sud8.
En janvier 2007, la NASA lance le projet Solar shield pour étudier la survenue et tenter de localiser de possibles courants induits géomagnétiquement par une éruption solaire, afin d'assister les compagnies productrices d'électricité dans la protection de leurs systèmes9. Le 1er mars 2011, un projet similaire est initié au niveau européen : EURISGIC (European Risk from Geomagnetically Induced Currents).
Le 23 juillet 2014, la NASA annonce dans un communiqué que la Terre a échappé, le 23 juillet 2012, à une « gigantesque tempête solaire ». Une tempête jamais vue depuis 1859 et qui, si elle avait touché la Terre, aurait pu « renvoyer la civilisation contemporaine au xviiie siècle », du fait que son impact aurait provoqué des dégâts d'une ampleur inédite, dont le coût dépasserait les 2 000 milliards de dollars à l'économie mondiale10.
Entretien |Pour Claude Aubert, ingénieur agronome pionnier de l'agriculture biologique, l'agriculture en général et la bio en particulier sont à un tournant. Il se confie à l'heure où la France accueille pour la première fois le Congrès Mondial de l'agriculture biologique à Rennes (du 6 au 11 septembre).
Claude Aubert, pionnier de l'agriculture biologique en France.• Crédits : Antoine Bonfils
Des balbutiements de l'agriculture bio en France à son essor sur le marché de la consommation alimentaire, quarante ans ont passé. Quarante années pendant lesquelles des pionniers ont tenté de faire valoir l'intérêt d'une agriculture respectueuse des sols et de la biodiversité. Claude Aubert est de ceux-là : pris pour un original à ses débuts, il est aujourd'hui considéré comme un précurseur. Cet ingénieur agronome a dédié sa vie à promouvoir l'agriculture biologique sur des bases scientifiques. Retraité, il continue à écrire des livres sur le sujet. Et il estime que la bio, comme on dit, est aujourd'hui à un tournant de son histoire.
Maraîchage bio et semence paysannes en Bretagne, septembre 2019• Crédits : Anne-Laure CHOUIN - Radio France
Quel parcours vous a amené à vous intéresser à l'agriculture biologique alors qu'elle n'était que balbutiante ?
Je suis agronome de formation, j'ai donc fait "Agro" comme on disait à l'époque (une école d'ingénieur agronome NDLR). À la sortie de mes études, à la fin des années 50, j'ai ensuite travaillé pour une société d'études (la SEDES) qui s'occupait de développement agricole en Afrique. Pendant trois ans, j'ai donc planché sur des projets africains et je me suis rapidement posé des questions. Je savais qu'en conditions tropicales les sols maltraités perdaient très rapidement leur teneur en matière organique. Or c'était le moment où, en Afrique, on commençait à préconiser les engrais chimiques, le labour et les pesticides. En en voyant les effets - perte de la teneur en matière organique des sols - je me suis dit que, manifestement, ce que l'on m'avait appris pendant mes études, ne marchait pas très bien en pays tropical. Puis, je me suis demandé : cela marche-t-il bien chez nous, en pays tempérés ? Il faut savoir que pour détruire un sol en conditions tropicales, il suffit de quelques années. En conditions tempérées, il faut toute une génération. Mais à l'époque des 30 glorieuses, où l'on découvrait l'utilisation généralisée des pesticides et des engrais, où les rendements agricoles étaient démultipliés, on ne pouvait pas ou on ne voulait pas s'en apercevoir. Tout était merveilleux.
À l'époque, il n'y avait donc pratiquement pas d'agriculture biologique en France, sauf deux associations dont une qui s'appelait Nature et Progrès. Je l'ai connue tout à fait par hasard via un agriculteur dont j'ai oublié le nom. Il m'a demandé si je connaissais l'agriculture biologique, je n'en avais jamais entendu parler. Mais comme je me posais sérieusement des questions sur ce que l'on m'avait enseigné, j'ai voulu savoir ce dont il s'agissait. Cela m'avait l'air sympathique mais je suis prudent de nature, donc je suis parti dans les pays qui la pratiquaient et qui avaient dix ans d'avance sur nous : l'Allemagne, l'Angleterre et la Suisse. J'ai fait mon petit tour d'Europe en rencontrant des associations et des agriculteurs. Et je me suis très vite convaincu que c'était la bonne voie. J'ai finalement laissé tomber ma société d'études et je me suis investi à fond dans Nature et Progrès.
Ces agriculteurs qui pratiquaient déjà l'agriculture biologique, quel avait été leur cheminement ?
À l'époque, il y avait déjà deux façons de voir les choses : peut-être avez-vous entendu parler de l'organisation Lemaire-Boucher, la toute première organisation qui a fait la promotion de l'agriculture biologique en France. Cette organisation avait une optique commerciale, elle vendait des engrais organiques notamment.
Et puis il y avait un petit groupe d'agriculteurs qui faisaient partie de la Soil Association, une association britannique qui avait plus d'expérience. En tout cas, une grande partie des agriculteurs qui se sont convertis dans ces années là l'ont fait parce qu'ils constataient que leurs animaux avaient de plus en plus de problèmes de santé. C'est à travers la santé de leurs élevages qu'ils se sont convaincus que ce qu'on leur avait appris ne fonctionnait pas. Le reste, c'est-à-dire l'impact des pesticides et engrais chimiques sur la santé et l'environnement, est venu après.
En agriculture biologique, tout vient du sol (...) Du sol dépend la santé des plantes, des hommes et des animaux.
Comment définiriez-vous aujourd'hui ce que doit être l'agriculture biologique ?
Deux éléments la définissent de manière négative, deux fondamentaux du cahier des charges : pas de pesticides et pas d'engrais chimique. Mais la base de la base, celle que nous ont transmises les pionniers qui ont commencé à y réfléchir dès la période de l'entre-deux-guerres, c'est le sol. Tout vient du sol. Toute agriculture digne de ce nom devrait partir de l'entretien de la fertilité du sol. D'ailleurs, ce sont ces pionniers qui ont inventé le compostage par exemple. Aujourd'hui, cette base reste fondamentale : du sol dépend la santé des plantes, des hommes et des animaux. Aujourd'hui, cela a abouti à ces règles qui peuvent apparaître un peu arbitraires : aucun pesticide chimique et aucun engrais chimique. Le premier cahier des charges de la bio selon ces principes a été écrit par les Anglais. Il a ensuite inspiré tous les autres.
Revenons à votre parcours suite à votre "conversion" si l'on peut dire : pendant des années, vous vous êtes dédié à la promotion de la bio...
Oui. D'un côté, j'ai commencé une activité de conseil pour les agriculteurs souhaitant se tourner vers la bio. De l'autre, j'ai œuvré à travers Nature et Progrès à l'information du grand public, agriculteurs et surtout consommateurs. À l'époque, le président de Nature et Progrès avait réussi, alors qu'on n'avait pas d'argent, à louer le Palais des Congrès de Paris pour organiser un grand congrès, qui a signé nos débuts médiatiques. C'était en 1974 je crois, et c'est à ce moment là que l'on a commencé à parler de nous dans la presse et à susciter de plus en plus d'intérêt. Intérêt bienveillant de l'opinion, mais intérêt très critique de la profession.
Comment étiez vous perçu à l'époque par le milieu agricole et les instances de recherche agronomique ?
Comme des hurluberlus, des abrutis, des gens qui voulaient retourner à l'agriculture du siècle dernier. Vraiment sans aucunes nuances. Il n'était même pas question d'en débattre, notamment au sein de l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique). Je me souviens qu'après 1968 j'étais invité dans des amphis par des étudiants en agronomie, qui aimaient bien tout ce qui était contestataire, or nous contestions le modèle agricole dominant. Mais il n'y avait jamais un professeur dans la salle. Une ou deux fois l'un deux venait me dire "Alors M. Aubert, on séché les cours à l'Agro ?" ou bien "Avez vous décidé quelle partie de la population française va mourir de faim quand votre système sera mis en place ?" C'était de ce niveau. Je me rappelle très bien que, beaucoup plus tard, quand l'Inra a commencé à s'intéresser et à étudier l'agriculture biologique, je leur ai demandé pourquoi au lieu de critiquer ils n'étaient pas venus voir sur le terrain ce qui se passait, pourquoi ils n'avaient pas fait d'essais comparatifs ? On m'a répondu qu'on pensait que la bio était une mode et qu'on supposait qu'elle allait passer.
Ce n'est pas passé, heureusement, mais l'Inra a mis beaucoup de temps à s'y intéresser sérieusement. La bio, elle, a commencé à se développer fortement dans les années 90, trente ans après les débuts. Ce qui est sûr en tout cas c'est que nous étions considérés comme des farfelus.
Beaucoup pensent toujours, comme à l'époque, que l'agriculture biologique n'est pas en capacité de nourrir toute la population d'un pays comme la France.
Oui, parce que les rendements en bio étaient plus faibles, et le sont toujours d'ailleurs, quoique aujourd'hui ce ne soit plus vrai pour certaines cultures. Mais les gens calculaient mathématiquement qu'on ne produirait pas assez pour nourrir une population, ce qui est faux, et démontré aujourd'hui par plusieurs études parues récemment. Mais il faut se remettre dans le contexte : à l'époque, les rendements dans tous les domaines, particulièrement dans l'agriculture, étaient multipliés par quatre. On s'est mis à exporter beaucoup et l'argument était aussi qu'avec l'agriculture bio on ne pourrait plus exporter. J'ai connu des directeurs de recherche qui ont passé leur vie à démontrer que l'agriculture bio ne présentait aucun intérêt, que les produits n'étaient pas de meilleure qualité, etc. À l'époque, malheureusement, on n'avait pas beaucoup d'éléments pour prouver qu'ils se trompaient.
Le fait est que trente ans plus tard l'agriculture biologique existe toujours, et surtout, elle a démontré qu'elle avait des résultats intéressants. La bio a fait sa place dans les instituts de recherche qui l'examinent de façon aussi rigoureuse que l'agriculture conventionnelle, elle a prouvé qu'elle reposait sur des bases scientifiques solides.
Sur ce point là votre rôle a été majeur...
Majeur je ne sais pas, mais significatif oui. En 1972, j'ai publié un petit ouvrage qui s'appelait "L'agriculture biologique, pourquoi et comment la pratiquer." Il avait pour objectif justement de démontrer les bases scientifiques de la bio. Beaucoup de gens que je rencontre aujourd'hui me disent que c'est grâce à ce livre qu'ils ont découvert l'agriculture biologique. J'ai essayé d'expliquer par exemple pourquoi et comment cette agriculture se passait d'azote de synthèse mais trouvait d'autres sources d'azotes naturelles pour pousser. Le fait d'expliquer cela rationnellement et scientifiquement a beaucoup aidé.
Aujourd'hui, la bio est en plein essor, à la fois en termes de consommation et de production : est-ce parce que l'agriculture conventionnelle a montré ses limites ?
Il y a deux phénomènes parallèles : d'un côté, les données scientifiques prouvant l'intérêt de l'agriculture biologique pour la santé, pour l'environnement et pour le maintien de la fertilité des sols, se sont accumulées. De l'autre, les preuves des effets catastrophiques de l'agriculture conventionnelle se sont accumulées. C'est l'addition de ces deux accumulations qui a permis que la bio se développe et soit prise au sérieux, même si elle est encore loin d'être dominante. Et puis il y a ces consommateurs qui acceptent de payer plus cher les produits issus de cette agriculture plus respectueuse des sols. Ce sont eux qui tirent le développement de la bio.
En tout cas nous sommes arrivés à démontrer l'intérêt de cette agriculture. Mais rien n'est gagné sur le plan de la consommation et de la production puisque les produits bio, même s'ils se développent fortement, représentent toujours une minorité des produits consommés. Et puis la bio reste une affaire de pays riches, même si les pays du sud le pratiquent de plus en plus, mais pas assez. Bref, l'agriculture industrielle reste dominante.
Une partie de l'agriculture biologique a été dévoyée : elle est resté biologique en regard du cahier des charges, mais elle s'est industrialisée dans ses principes.
Quels sont les défis majeurs que doit relever aujourd'hui cette agriculture biologique ?
De façon générale, l'agriculture est à un tournant majeur de son histoire : dans certains domaines de l'agriculture conventionnelle, les rendements non seulement n'augmentent plus mais commencent à baisser, les effets du réchauffement climatique sont manifestes, bref, il va falloir faire des choix. Mais la situation est compliquée. Notamment, à mon avis, parce qu'une partie de l'agriculture biologique a été dévoyée : elle est resté biologique en regard du cahier des charges, mais elle s'est industrialisée dans ses principes. En oubliant ce qui faisait la base de l'agriculture bio : une certaine rotation des cultures, de la biodiversité dans les champs, des exploitations en polyculture élevage etc. Aujourd'hui, une partie des agriculteurs bio ont adopté les schémas conventionnels (monoculture par exemple). Ce qui fait qu'elle est mal considérée par d'autres agriculteurs qui eux estiment qu'il vaut mieux, par exemple, faire une agriculture de conservation des sols (ACS), et que c'est ça l'avenir et non pas la bio. Bref, je pense qu'aujourd'hui le pire ennemi de la bio, c'est la bio industrielle. Une agriculture certes biologique, mais pas durable.
Vous n'êtes pas le seul à déplorer ce phénomène. Que faut-il faire à votre avis ? Quels outils utiliser ?
Il faudrait peut-être améliorer le cahier des charges de l'agriculture bio. Aujourd'hui par exemple, on n'y inclut pas la biodiversité dans les cultures. C'est totalement aberrant. À l'époque, ça ne l'était pas parce que tous les agriculteurs en bio étaient des fermes de polyculture élevage, ce qui entretenait naturellement une biodiversité. Mais lorsque cette bio a commencé à se spécialiser, tout cela a disparu. Et changer ce cahier des charges aujourd'hui pour 27 pays est loin d'être évident.
Autre problème important à mes yeux : on a fini par complètement séparer l'agriculture de son objectif premier qui est l'alimentation. Ces dernières années plusieurs scénarios ont été démontrés au niveau européen qui montrent que l'agriculture biologique peut tout à fait nourrir l'Europe, à une condition : diviser par deux notre consommation de produits animaux, et en particulier de viande. Tant qu'on aura pas compris qu'il faut changer nos habitudes alimentaires - attention je ne parle ni de végétarisme ni de véganisme, pour moi consommer de la viande de bœuf par exemple, est très important - mais tant qu'on n'aura pas compris qu'il faut arrêter de manger de la viande tous les jours, on ne pourra jamais généraliser l'agriculture biologique. Nous avons pris des habitudes alimentaires déconnectées des possibilités de nos sols. L'information commence à faire son chemin, via notamment les programmes Nutrition Santé, qui préconisent par exemple dans leur dernière mise à jour, de manger plus de céréales. Mais la majorité n'est pas encore convaincue.
Oh combien, ce texte me parle.
C'est une interrogation récurrente chez moi. Une interrogation fondamentale.
Est-ce que les peurs contribuent à l'amplification ou même à l'apparition du danger ou sont-elles nécessaires afin d'anticiper les effets de ces dangers ?
Mais si les dangers sont imaginaires, il est absurde de chercher à en identifier les risques.
J'ai longtemps pratiqué l'escalade et l'alpinisme et il était évident, au regard de mes expériences, que la peur n'était pas toujours justifiée et qu'il suffisait que mon imagination s'emballe pour que mon potentiel en soit amoindri, comme si la peur venait figer mes forces, pomper l'énergie nécessaire. La peur créait le danger. Ce que dit Sénèque, je m'efforçais de me l'appropier, que ça nourrise la sérénité dont j'avais besoin.
Qu'en est-il aujourd'hui au vu de la situation planétaire ?
Est-ce que Sénèque écrirait la même chose ?
La peur a-t-elle une utilité ? Biologiquement parlant, on sait qu'elle permet à l'organisme de produire des endorphines. Nous ne serions pas là si nos ancêtres de la préhistoire n'avait pas eu peur et n'avait pu trouver dès lors les ressources physiques nécessaires à la lutte. On sait tout autant que la peur porte atteinte à la lucidité et à la raison. Il s'agit donc de trouver le juste milieu.
Notre expérience de canyonning a été extrêmement enrichissante sur ce point.
La peur a joué le rôle de carburant, la peur pour Léo, ma peur pour Nathalie, la peur de mourir. Sans cette peur, nous serions peut-être morts. Mais c'est elle aussi qui nous a fourvoyés en nous privant pendant quelques instants de toutes sortes de réflexions, en nous empêchant de nous asseoir quelques minutes pour réfléchir.
Sommes-nous désormais, au niveau planétaire, dans un mouvement similaire au regard de toutes les peurs qui nous assaillent, de tous les risques qui nous entourent ? N'y-a-t-il pas dès lors un effet amplificateur au vu du nombre de personnes impliquées ? La peur est-elle amplifiée par la masse ? Oui, assurément. Il suffit de s'intéresser aux phénomènes de foule et aux désastres qui en résultent.
Alors, où en est-on ? Une hallucination collective nourrie par des medias qui savent comment gonfler leur audimat, nourrie par des scientifiques qui surfent sur la vague catastrophiste ?
Personnellement, je ne pense pas que tout ce qui a été écrit sur l'état de la planète soit le fruit d'esprits pervers et opportunistes. Je pense très clairement que l'humanité s'est embarquée dans une voie néfaste. Elle l'a fait pour de bonnes raisons et je ne conteste aucunement le fait que nous vivons bien mieux qu'il y a cent ans. Il serait absurde de dire le contraire.
Le problème, à mon sens, c'est que nous n'acceptons pas l'idée que ce temps de l'opulence et de l'insouciance est révolu. Il s'agit donc de se nourrir de nos peurs pour y puiser la force et la lucidité afin de changer de voie.
« Mieux vaut prendre le changement par la main avant qu’il nous prenne par la gorge. »
On ne pourra pas dire que personne ne nous avait mis en garde.
A diverses reprises ici, j'ai évoqué les zoonoses par exemple. Et la pollution atmosphérique. Et l'atteinte aux océans. Et la dévastation de la biodiversité. La surpopulation. Les pays menacés par des épisodes dévastateurs, famine, méga-feux, inondations, tempêtes, sécheresse, l'immigration de masse liée aux effets climatiques, des déplacements de population comme l'humanité n'en a jamais connue. etc etc etc.
Le covid n'est qu'un épiphénomène. C'est bien cela dont il faut prendre conscience.
Je n'aurais jamais imaginé en 2009, lorsque j'ai commencé ce blog, qu'un jour l'essentiel des articles aurait cette connotation catastrophiste... Et je ne m'en réjouis aucunement.
Crise environnementale : « des conséquences catastrophiques pour la santé, impossibles à inverser »
Les conséquences de la crise environnementale impactent de manière disproportionnée les pays et les communautés qui ont le moins contribué au problème et sont le moins en mesure d'atténuer les dommages. Pourtant, aucun pays, aussi riche soit-il, ne peut se protéger de ces impacts.
6 septembre 2021 - La Relève et La Peste
Envie d’une vraie déconnexion ? Évadez-vous avec notre bande dessinée !
- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France
Dans un éditorial publié par 220 revues médicales, les rédacteurs en chef d’une vingtaine de prestigieuses revues scientifiques rappellent que le réchauffement climatique et la destruction de la biodiversité sont les plus grandes menaces pour la santé. Les scientifiques accusent les gouvernements des pays riches à ne pas prendre de mesures à la hauteur des enjeux, et exhortent les populations du monde entier à leur demander des comptes. Voici leur tribune.
L’Assemblée Générale des Nations Unies, en Septembre 2021, rassembler les pays du monde entier à un moment critique pour organiser une action collective afin de faire face à la crise environnementale mondiale. Ils se rencontreront ensuite au sommet de la biodiversité à Kunming, en Chine, et à la Conférence des Parties des Nations Unies sur le changement climatique (COP26) à Glasgow, au Royaume-Uni.
Avant ces réunions cruciales, nous, les rédacteurs et rédactrices en chef de revues de santé du monde entier, appelons à une action urgente pour maintenir l’augmentation moyenne de la température mondiale en dessous de 1,5 °C, mettre fin à la destruction de la nature et protéger la santé.
La santé est déjà mise à mal par l’augmentation de la température mondiale et la destruction du monde naturel, une situation sur laquelle les professionnels de la santé alertent depuis des décennies.
La science est sans équivoque : une augmentation globale de 1,5 °C au-dessus de la moyenne préindustrielle et la destruction continue de la biodiversité risquent de causer des dommages catastrophiques sur la santé qui seront impossibles à inverser.
Malgré l’inquiétude nécessaire du monde entier face au COVID-19, nous ne pouvons pas attendre que la pandémie passe pour réduire rapidement les émissions de gaz à effet de serre. En voyant la gravité de l’état actuel des choses, ce constat est partagé par les meilleures scientifiques du monde entier.
Nous sommes unis pour faire entendre que seuls des changements fondamentaux et équitables dans les sociétés inverseront notre trajectoire actuelle.
Les risques posés par une augmentation de température supérieure à 1,5 °C sont désormais bien connus. En effet, aucune élévation de température n’est « sûre ». Au cours des 20 dernières années, la mortalité liée à la chaleur chez les personnes de plus de 65 ans a augmenté de plus de 50 %.
Des températures plus élevées ont entraîné plus de cas de déshydratation et de perte de la fonction rénale, des malignités dermatologiques, des infections tropicales, des effets indésirables sur la santé mentale, des complications de grossesse, des allergies, ainsi qu’une morbidité et une mortalité cardiovasculaires et pulmonaires.
Les préjudices affectent de manière disproportionnée les plus vulnérables, notamment les enfants, les populations plus âgées, les minorités ethniques, les communautés les plus pauvres et les personnes ayant des problèmes de santé sous-jacents.
Le réchauffement climatique contribue également à la baisse du potentiel de rendement des principales cultures agricoles dans le monde entier, en baisse de 1,8 à 5,6 % depuis 1981 ; ceci, ajouté aux effets des conditions météorologiques extrêmes et de l’épuisement des sols, entrave les efforts visant à réduire la dénutrition.
Des écosystèmes prospères sont essentiels à la santé humaine, et la destruction généralisée de la nature, y compris des habitats et des espèces, érode la sécurité hydrique et alimentaire des populations et augmente les risques de pandémie.
Les conséquences de la crise environnementale impactent de manière disproportionnée les pays et les communautés qui ont le moins contribué au problème et sont le moins en mesure d’atténuer les dommages. Pourtant, aucun pays, aussi riche soit-il, ne peut se protéger de ces impacts.
Laisser les conséquences se répercuter de manière disproportionnée sur les plus vulnérables engendrera davantage de conflits, d’insécurité alimentaire, de déplacements forcés et de zoonoses, avec de graves implications pour tous les pays et toutes les communautés. Tout Comme pour la pandémie de COVID-19, nous sommes globalement aussi forts que notre membre le plus faible.
Chaque fraction de degré supplémentaire à +1,5 °C augmente les chances d’atteindre des points de bascule dans les systèmes naturels qui pourraient verrouiller le monde dans un état extrêmement instable. Cela nuirait de manière critique à notre capacité à atténuer les dommages et à prévenir des changements environnementaux catastrophiques et incontrôlables.
Il est encourageant de constater que de nombreux gouvernements, institutions financières et entreprises se fixent des objectifs pour atteindre des émissions nettes nulles, y compris des objectifs pour 2030. Le coût des énergies renouvelables diminue rapidement. De nombreux pays visent à protéger au moins 30 % des terres et des océans du monde d’ici 2030.
Ces promesses ne suffisent pas. Les objectifs sont faciles à définir et difficiles à atteindre. Ils doivent encore être assortis de plans crédibles à court et à long terme pour accélérer les technologies plus propres et transformer les sociétés. Les plans de réduction des émissions n’intègrent pas de façon adéquate les problématiques relatives à la santé.
Notre inquiétude grandit de jour en jour en voyant que des augmentations de température supérieures à 1,5 °C commencent à être considérées comme inévitables, voire acceptables, pour les membres puissants de la communauté internationale.
De même, les stratégies actuelles pour atteindre la « neutralité carbone » d’ici le milieu du 21ème siècle supposent de manière complètement utopiste et infondée que le monde aura d’ici-là d’assez grandes capacités technologiques pour éliminer les gaz à effet de serre de l’atmosphère.
Cette attitude laxiste signifie que les augmentations de température sont susceptibles d’être bien supérieures à 2°C, un résultat catastrophique pour la santé et la stabilité de l’environnement.
Surtout, la destruction de la biodiversité n’est pas considérée comme une menace aussi grande que la crise climatique, et tous les objectifs mondiaux visant à restaurer la perte de biodiversité d’ici 2020 ont été ratés.
Les professionnels de la santé sont unis aux scientifiques de l’environnement, aux entreprises et à bien d’autres pour rejeter l’idée que ce résultat est inévitable. Nous pouvons et devons faire bien plus maintenant – à Glasgow et à Kunming – et dans les années qui suivront. Nous nous joignons aux professionnels de la santé du monde entier qui ont déjà soutenu les appels à une action rapide.
L’équité doit être au centre de la réponse mondiale face à cette crise. Contribuer à une juste part à l’effort mondial signifie que les engagements de réduction doivent tenir compte de la contribution historique cumulative de chaque pays aux émissions de gaz à effet de serre, ainsi que de ses émissions actuelles et de sa capacité à réagir.
Les pays les plus riches devront réduire leurs émissions plus rapidement, en réalisant des réductions d’ici 2030 au-delà de celles actuellement proposées et en atteignant des émissions nettes nulles avant 2050.
Des objectifs similaires et des mesures d’urgence sont nécessaires pour stopper la destruction de la biodiversité et du monde naturel dans son ensemble.
Pour atteindre ces objectifs, les gouvernements doivent apporter des changements fondamentaux à l’organisation de nos sociétés et de nos économies et à notre mode de vie.
La stratégie actuelle consistant à encourager les marchés à troquer les technologies sales contre des technologies « plus propres » n’est pas suffisante. Les gouvernements doivent intervenir pour soutenir la refonte des systèmes de transport, des villes, de la production et de la distribution de nourriture, des marchés pour les investissements financiers, des systèmes de santé et bien plus encore.
Une coordination mondiale est nécessaire pour garantir que la ruée vers des technologies plus propres ne se fasse pas au prix d’une plus grande destruction de l’environnement et d’une exploitation humaine.
De nombreux gouvernements ont absorbé la menace de la pandémie de COVID-19 en débloquant des plans de relance sans précédent. La crise environnementale exige une réponse d’urgence similaire. Des investissements énormes sont nécessaires, au-delà de ce qui est envisagé ou fait n’importe où dans le monde actuellement.
De tels investissements produiront d’énormes résultats positifs pour la santé et l’économie. Il s’agit notamment d’emplois d’utilité publique, d’une réduction de la pollution de l’air, d’une activité physique accrue et d’un logement et d’une alimentation améliorés. Une meilleure qualité de l’air à elle seule entraînerait des avantages pour la santé qui compenseraient facilement les coûts mondiaux des réductions d’émissions.
Ces mesures permettront également d’améliorer les déterminants sociaux et économiques de la santé, dont le mauvais état a pu rendre les populations plus vulnérables à la pandémie de COVID-19.
Mais ces changements ne peuvent être obtenus par un retour à des politiques d’austérité dommageables ou par la poursuite des grandes inégalités de richesse et de pouvoir au sein et entre les pays. Notamment, les pays ayant créé la crise environnementale de manière disproportionnée doivent faire davantage pour aider les pays moins riches à construire des sociétés plus propres, plus saines et plus résilientes.
Les pays riches doivent respecter et aller au-delà de leur engagement à fournir 100 milliards de dollars US par an en financement climatique pour répondre aux besoins des nations en développement, compensant tout déficit en 2020 et augmentant les contributions jusqu’en 2025 et au-delà.
Ce financement doit être réparti à parts égales entre l’atténuation et l’adaptation, y compris l’amélioration de la résilience des systèmes de santé. Le financement devrait se faire sous forme de subventions plutôt que de prêts, en renforçant les capacités locales et en autonomisant véritablement les communautés.
Il devrait s’accompagner de l’annulation de dettes importantes, qui limitent l’action de tant de pays à faible revenu. Des financements supplémentaires doivent être mobilisés pour compenser les pertes et dommages inévitables causés par les conséquences de la crise environnementale.
En tant que professionnels de la santé, nous devons faire tout notre possible pour faciliter la transition vers un monde durable, plus juste, résilient et plus sain.
En plus d’agir pour réduire les dommages causés par la crise environnementale, nous devons contribuer de manière proactive à la prévention mondiale de nouveaux dommages et à l’action sur les causes profondes de la crise.
Nous devons demander des comptes aux dirigeants mondiaux et continuer à éduquer les autres sur les risques sanitaires de la crise environnementale. Nous devons nous joindre aux travaux visant à mettre en place des systèmes de santé respectueux de l’environnement avant 2040, en reconnaissant que cela impliquera de changer la pratique clinique.
Les établissements de santé ont déjà désinvesti plus de 42 milliards de dollars d’actifs des énergies fossiles ; d’autres devraient les rejoindre.
La plus grande menace pour la santé publique mondiale est l’échec persistant des dirigeants mondiaux à limiter l’augmentation de la température mondiale en-dessous de 1,5 °C et à restaurer la nature.
Des changements urgents à l’échelle de la société doivent être apportés et conduiront à un monde plus juste et plus sain. Nous, en tant que rédacteurs en chef de prestigieuses revues scientifiques, appelons les gouvernements et autres dirigeants à agir, marquant 2021 comme l’année où le monde change enfin de cap.
Pour lire la tribune initiale et ses sources, c’est ici.
La décroissance plaide pour une frugalité choisie afin de limiter les effets du changement climatique. Popularisée dans les années 2000, elle est de nouveau mise en lumière à l'occasion de la primaire écologiste.
"Nous sommes tous ensemble dans un train qui va à toute vitesse vers un précipice." Voici comment Delphine Batho, candidate à la primaire des écologistes pour la présidentielle 2022, décrit la crise climatique actuelle, sur franceinfo, début août, après la parution d'un rapport choc du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec). Pour la députée des Deux-Sèvres, une seule solution : embrasser "la décroissance". De Sandrine Rousseau à Jean-Luc Mélenchon, elle n'est pas la seule, à gauche, à vouloir s'inspirer de ce mouvement qui prône une frugalité choisie afin de limiter les effets du dérèglement climatique.
Vous n'êtes pas familier du concept ? Pas de panique, Franceinfo vous a prévu un cours accéléré pour tout comprendre à ce mot qui s'invite dans le débat politique.
Qu'est-ce que la décroissance ?
Il s'agit d'un courant de pensée philosophique, politique, social et économique popularisé en France au début des années 2000. Pour ses partisans, la croissance économique, mesurée par le produit intérieur brut (PIB), n'est pas soutenable du fait des ressources limitées de la Terre. Elle n'est pas non plus souhaitable au-delà d'un certain seuil car elle échoue depuis la fin des Trente Glorieuses à réaliser le plein emploi, la réduction des inégalités et la satisfaction de la population dans les pays développés, avancent-ils.
Ses théoriciens proposent donc de lui substituer d'autres objectifs issus de la "réflexion sur ce que sont vraiment nos besoins fondamentaux et sur la façon dont on peut y répondre de manière soutenable écologiquement et plus juste socialement", explique à franceinfo Vincent Liegey, ingénieur et auteur notamment d'Exploring Degrowth : A Critical Guide (Pluto Press, 2020).
Concrètement, ça passe par quels types de mesures ?
Plus qu'un véritable mode d'emploi pour parvenir à un système décroissant, ses adeptes proposent des mesures dans différents domaines. Une réflexion récurrente est de distinguer les biens et les activités en fonction de leurs conséquences sur le climat, comme avec un taux de TVA différencié en fonction des produits, ou un quota d'unités de charge écologique détenu par chaque consommateur et dans lequel il puiserait chaque fois qu'il achète un bien. Logiquement, nombre des propositions des décroissants touchent aux secteurs des transports, de la construction et de l'alimentation, particulièrement polluants selon l'Insee.
Une autre réflexion qui traverse le courant décroissant est celle sur l'usage et le mésusage (l'usage abusif) des ressources. L'eau pourrait ainsi ne pas être payée au même prix selon qu'il s'agisse "de la boire ou bien de l’utiliser pour remplir sa piscine", explique Timothée Parrique, auteur d'une thèse (lien en anglais) en 2019 sur la décroissance, qui sera adaptée chez Flammarion en 2022.
Afin d'améliorer la justice sociale, certains décroissants imaginent une taxation plus importante des hauts revenus et la suppression des niches fiscales, dans la lignée des travaux de l'économiste de gauche et spécialiste des inégalités Thomas Piketty. Mais aussi l'instauration d'un revenu maximum ou d'un revenu universel. Enfin, sur le volet du bien-être, de nombreux décroissants prônent la réduction du temps de travail qui permettrait, selon eux, de partager l'emploi existant et d'investir davantage le temps libre pour l'art, la culture et les liens interpersonnels.
Mais au fait, ça vient d'où ?
"La décroissance n'a pas attendu ce mot pour exister", note le philosophe Dominique Bourg, directeur de la revue La Pensée écologique et soutien de la candidate à la primaire écologiste Delphine Batho. Historiquement, la décroissance est la résultante de deux courants : la critique du développement et la prise en compte des questions écologiques. Le premier est conçu dès le début du XXe siècle par des penseurs pour qui développement ou technique ne vont pas nécessairement de pair avec le bien-être et le progrès humain. Le second naît dans les années 1970 avec un rapport intitulé "Les limites de la croissance" (en anglais) et les travaux de l'économiste roumain Nicholas Georgescu-Roegen pour qui la croissance infinie dans un monde fini est impossible.
Pourtant, "les débats sur la pensée écologiste ont disparu dans les années 1980 avec le rouleau compresseur du néolibéralisme" et l'effondrement du bloc soviétique, avance Dominique Bourg. Il faut attendre le début des années 2000 pour voir ressurgir une nouvelle prise de conscience, grâce notamment "aux rapports du Giec et à l'intérêt des médias dominants pour les conséquences du dérèglement climatique".
En 2002, la revue écologiste Silence consacre un numéro à la décroissance. Le mot est notamment popularisé par l'économiste Serge Latouche et le militant anti-pub Vincent Cheynet, et il est bientôt traduit en anglais par "degrowth", qui connaît un succès mondial. Le mouvement français connaît son apogée dans les années 2000 (lancement d'une revue et d'un parti politique, organisation de colloques et publication d'une multitude de livres...). Surtout à gauche, mais pas seulement. La décroissance est également reprise par certains milieux catholiques ou d'extrême droite, attirés par l'idée d'un certain ascétisme ou le rejet de la mondialisation, comme l'explique Le Monde.
Le bouillonnement militant et intellectuel autour de la décroissance se tasse pourtant dans la décennie suivante, notamment marquée par les divergences de vue entre ses promoteurs puis par le succès de la collapsologie. Pour autant, la décroissance a infusé certains cercles militants, qui la mobilisent pour justifier le développement d’alternatives concrètes comme les ressourceries, les monnaies locales, les jardins partagés et les coopératives.
Pourquoi m'en parlez-vous maintenant ?
Parce que le concept est de nouveau placé sous le feu des projecteurs par la primaire écologiste, qui se tient entre les 16 et 28 septembre. L'une des quatre candidates, l'ancienne ministre de l'Ecologie Delphine Batho, revendique la décroissance comme étant au cœur de son engagement. Cette dernière "est la seule voie réaliste", expliquait-elle le 10 août sur franceinfo. Si son intérêt pour le sujet est longuement expliqué dans une note de campagne sur le site de son parti, Génération écologie, la candidate en dit néanmoins très peu sur la manière dont elle compte la mettre en pratique.
S'ils n'emploient pas ouvertement le terme, les autres candidats à la primaire écologiste (mais aussi des figures de la gauche comme Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon) proposent également certaines mesures proches de la décroissance. L'économiste Sandrine Rousseau, qui souligne dans son programme que "notre Terre n'a pas de ressources illimitées", plaide pour "une véritable fiscalité carbone, en stoppant les subventions aux industries polluantes" et expliquait le 25 juillet dans l'émission YouTube "Backseat" qu'il faudrait "évidemment diminuer le volume de nos consommations". Le maire de Grenoble, Eric Piolle, qui expliquait sur France Inter le 6 juillet refuser de choisir une "religion" entre "croissantiste" et "décroissantiste", promet dans son programme la mise en place d'un "ISF climatique" pour taxer les particuliers les plus pollueurs et souhaite "une loi sur la sobriété numérique qui vise la réduction de l’empreinte carbone de 40% du numérique" d'ici 2022.
L'ancien chef d'entreprise Jean-Marc Governatori assure lui aussi refuser le débat entre "croissance et décroissance", même s'il souhaite "mettre en place dès maintenant une activité humaine compatible avec la biosphère dans des objectifs de pleine santé et de plein emploi". Egalement prudent lorsqu'il emploie le mot de décroissance, comme il l'expliquait sur France Inter début juillet, l'eurodéputé Yannick Jadot annonce néanmoins dans son programme qu'il veut "augmenter la TVA sur tous les produits et services polluants et à l'obsolescence programmée" et mobiliser "20 milliards par an dès 2021 et sur 2022-2027 pour la transformation des secteurs les plus polluants".
Est-ce que la décroissance a déjà été mise en pratique ?
La décroissance "n'a jamais été appliquée à grande échelle, reconnaît Vincent Liegey, mais il y a déjà un grand nombre d'espaces dans nos sociétés dans lesquels des mesures décroissantes sont expérimentées au quotidien". Entre autres exemples, on peut citer un fourmillement d'initiatives locales autour de la low tech, de la permaculture, des circuits courts, mais aussi des espaces comme des ressourceries ou le site de seconde main Leboncoin. Plusieurs pays ont par ailleurs proposé des indicateurs de progrès autres que le PIB, tels que la Nouvelle-Zélande, la Finlande, le Bhoutan... et même la France, depuis 2015. Le développement de la démocratie participative est également salué, avec des expérimentations comme la Convention citoyenne pour le climat. Les mouvements sociaux ne sont pas en reste, avec l'apparition de groupes de défense du climat comme Extinction Rebellion ou Fridays for Future.
Qu'en disent ses détracteurs ?
La décroissance rencontre un grand nombre de critiques, à la fois extérieures et intérieures à ses cercles. Voici les principales :
La critique du "retour en arrière". Pour certains, la décroissance est synonyme d'un refus de la modernité et des technologies. Comme Emmanuel Macron, qui ironisait en septembre 2020 sur ceux qui, critiquant le déploiement de la 5G, préféreraient "le modèle amish" et le "retour à la lampe à huile". Dans un monde décroissant, bye bye les SUV et les iPhone 12. Néanmoins, "la décroissance n'est pas anti-technique, mais pour une réappropriation de la technique au service de l'amélioration du bien-être humain", assure l'essayiste Vincent Liegey.
La critique du catastrophisme. Cette première critique va de pair avec une seconde, selon laquelle les décroissants font l'impasse sur l'innovation, qui aurait toujours permis à l'humanité de relever les défis présentés par la nature. "C'est par la technique qu'on résoudra les problèmes posés. Quand on voit les progrès dans le solaire, l'éolien (...), la mise au point de bactéries pour dévorer des sacs plastiques... Cela peut aller tout aussi vite que le progrès des technologies fondées sur le carbone au XIXe siècle", estimait ainsi l'essayiste libéral Gaspard Koenig en septembre 2019 auprès de l'AFP. Il ne faut pas avoir une "foi aveugle" dans le progrès, répondent les partisans de la décroissance. Contrairement à ceux qui soutiennent la "croissance verte" ou le "développement durable", ils mettent en avant que l'alliance entre croissance économique et progrès technique n'a jamais prouvé qu'elle permettait de réduire suffisamment (lien en anglais) les pollutions pour répondre à l'urgence climatique actuelle.
La critique sur le maintien de la pauvreté. Pour les économistes libéraux, la croissance est un préalable à la redistribution des richesses. Moins de 10% de la population mondiale vit aujourd'hui sous le seuil de pauvreté, contre plus de 35% trente ans plus tôt, rapporte en effet la Banque mondiale. Pour ces critiques, les décroissants seraient donc partisans de la récession, et à terme du maintien de la pauvreté dans les pays en voie de développement. Mais la théorie de la décroissance est sélective et ne concerne "que les pays riches ayant déjà atteint des seuils de production suffisants pour satisfaire les besoins de leur population", répond l'économiste Timothée Parrique. "Les pays du Sud qui vivent dans la pauvreté doivent bien entendu produire ce dont ils ont besoin, mais pour ce faire, encore faut-il que les ressources soient disponibles – d'où la logique d’une décroissance dans les pays du Nord", ajoute-t-il. Pour éviter la confusion entre décroissance et récession, "il faudrait sans doute utiliser un terme comme celui d''acroissance', avec [un] 'a-' privatif", plaide Serge Latouche dans La Décroissance (Que sais-je ?, 2019).
La critique de la mise en œuvre. Les solutions avancées par les décroissants sont variées mais rarement présentées sous la forme d'un système cohérent qui permet d'envisager sa mise en œuvre concrète, notent plusieurs analystes, y compris parmi les adeptes de la décroissance. Quel système politique adopter pour la prise de décision en commun ? Jusqu'à quel point la production mondiale doit-elle décroître, et avec quelle population ? Comment concilier réduction du temps de travail et besoin accru de main-d'œuvre lié à une plus faible utilisation de la technologie ? "Tout le monde tâtonne là-dessus depuis dix ans et on n'a pas encore la réponse. Le design d'une société compatible avec la durabilité de la Terre est quelque chose qu'on doit encore créer et qu'on n'a pas devant nous", reconnaît Dominique Bourg.
Je n'ai pas eu le temps de tout lire, vous me faites un résumé ?
La décroissance est un courant de pensée issu de la critique de la technique et de la prise de conscience de l'urgence climatique, qui a connu son heure de gloire en France durant les années 2000. Selon ses partisans, la recherche de la croissance économique à tout prix est inutile et dangereuse, puisqu'elle ne permet ni le plein emploi, ni la réduction des inégalités et accroît les dérèglements climatiques. La décroissance est notamment défendue aujourd'hui par la candidate à la primaire écologiste Delphine Batho, mais irrigue toute une partie de la gauche – et même certains mouvements catholiques et d'extrême droite. Ses opposants estiment au contraire qu'il faut lui préférer la "croissance verte", sans renoncer au progrès technique comme moyen de surmonter la crise climatique.
Au cours de cet interview, le climatologue Hervé Le Treut réagit au 6e rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Ce dernier a, une fois de plus, sonné l’alarme climatique en insistant sur l’irréversibilité du réchauffement et son ampleur. Hervé Le Treut, est spécialiste de la simulation du climat, membre de l’Académie des sciences, professeur à l’École polytechnique et à Sorbonne Université.
Qu’apporte ce 6e rapport d’évaluation du GIEC aux connaissances scientifiques sur le climat ?
Il s’inscrit dans la continuité des précédents travaux du Giec et de ce qui se produit aujourd’hui avec le changement climatique. Dans les années 1980, on savait déjà dans quelles directions le climat pouvaient évoluer. Puis, dans les années 1990, on a vu apparaitre les premiers symptômes vraiment clairs du changement climatique. Le travail de suivi précis des connaissances reste néanmoins nécessaire pour passer d’un diagnostic général et proposer des formes d’actions.
De plus, le rapport apporte des nouveautés sur l’irréversibilité de certains phénomènes. Le premier concerne le stockage de la chaleur dans l’océan et le second concerne les événements extrêmes. Ils sont plus fréquents, plus violents. Ils ont donc un impact très fort dans les deux hémisphères. La planète se réchauffe, le niveau des précipitations augmente, il y a donc plus d’eau dans l’atmosphère, la fonte des glaces s’accélère. Les conséquences peuvent se révéler extrêmement violentes.
En 30 ans, le changement climatique est passé du stade de futur hypothétique un peu lointain et évitable à une réalité tangible immédiate pour tout le monde. Aujourd’hui, qu’est ce qui est désormais irréversible dans le réchauffement ?
Ce qui le rend irréversible est l’accumulation et le stockage du CO2 dans l’atmosphère car ce dernier conserve son pouvoir de réchauffement une centaine d’années. Donc, quand on rejette du CO2 dans l’atmosphère, il agit pour une période assez longue. Actuellement, il n’existe pas de solution pour retirer le CO2 déjà émis dans l’atmosphère.
Par conséquence, tout les processus qui en découlent, comme le relèvement du niveau des mers ou la dégradation des écosystèmes, prennent du temps. Les empêcher devient alors très difficiles puisqu’ils sont déjà enclenchés.
Or, les gaz à effet de serre s’accumulent non seulement dans l’atmosphère mais proviennent aussi de tous les pays du monde. À eux-seuls, la Chine et les États-Unis en rejettent la moitié. Les gaz se mélangent, ce qui implique que la solution devra forcément être mondiale.
« L’important est d’agir maintenant au plus vite en faisant les bons choix. La question de savoir si ça suffira ou pas se posera après. »
Que pouvons-nous encore faire pour limiter le phénomène ? Le 6e rapport du Giec indique que pour ne pas dépasser le seuil de 1,5 degré de réchauffement, il faudrait parvenir à ne pas émettre plus de 300 milliards de tonnes de CO2 supplémentaires dans l’atmosphère, est-ce possible et réaliste ?
Je n’aime pas poser la question sous cette forme-là. En effet, cela parait difficile vu l’ampleur des problématiques soulevées de passer sous la barre des 1,5 degrés cependant il faut parvenir à avancer dans un cadre cohérent. Je crois qu’il faut trouver les chemins les plus pertinents à moyen et long terme. L’important est d’agir maintenant au plus vite en faisant les bons choix. La question de savoir si ça suffira ou pas se posera après.
Il y a 2 types d’actions. Il y a les négociations climatiques. Je suis navré quand j’en entends du mal car les COP sont indispensables pour réduire et empêcher les émissions de gaz à effet de serre. Je suis aussi très déçu quand les COP ne donnent pas les résultats qu’on souhaite.
L’autre impératif est de protéger les territoires qui sont menacés, on a vu que les situations peuvent évoluer rapidement et de manière irréversible. L’échelle locale est très importante parce qu’on ne regarde pas seulement ce qui peut se passer du point de vue de la physique du climat mais aussi en termes de biodiversité, de problèmes sociaux. Ces réflexions vont au-delà de la science car toutes les actions à envisager interrogent les valeurs de la société. Peut-on prendre certaines solutions en ne tenant pas en compte les droits humains ? ces réflexions doivent permettre de définir ce qu’il est possible d’envisager en termes de solutions.
« L’échelle locale est très importante parce qu’on ne regarde pas seulement ce qui peut se passer du point de vue physique du climat mais aussi en termes de biodiversité, de problèmes sociaux. »
Le dernier rapport du GIEC s’arrête sur les gaz à effet de serre à durée de vie courte, en quoi est-ce une piste pour rapidement limiter l’action humaine sur le climat ?
Jusqu’à présent, on n’accordait pas beaucoup d’importance aux gaz à durée de vie courte comme le méthane. Or, agir sur ces derniers représente une occasion de réduire les gaz à effet de serre le plus rapidement possible. Mais, cela ne suffira pas, ils sont un levier parmi d’autres dans la réduction des émissions.
« On devra sans doute faire des arbitrages parce qu’une partie des processus en cours est déjà bien avancé et qu’il n’est plus possible de tout concilier.«
Ce 6e rapport met aussi en exergue le lien entre le vivant et le climat, pouvez-vous expliquez dans quelle mesure ne pas se focaliser uniquement sur le lien énergie fossile gaz à effet de serre peut-il être bénéfique ?
Effectivement, sur un territoire, les objectifs de réduction des gaz à effet de serre et de préservation de la biodiversité ne se montrent pas nécessairement compatibles les uns avec les autres. On a donc besoin de définir ce qu’est un risque climatique, un risque en termes de biodiversité et un risque social. Ainsi, on pourra et on devra sans doute faire des arbitrages parce qu’une partie des processus en cours est déjà bien avancé et qu’il n’est plus possible de tout concilier.
Comment ce rapport a-t-il été reçu ? Comment faire en sorte que la science soit entendue ?
En ces temps où la science et la vérité sont malmenées, pensez-vous que le lien entre activités humaines et réchauffement soit définitivement acquis pour tout le monde ?
Ce risque de remise en cause du lien entre les activités humaines et le réchauffement demeure. Il faut le combattre en permanence en ouvrant le débat à la totalité des enjeux parce qu’avoir une vision purement physique n’aide pas à résoudre lesdits problèmes. Ce n’est pas à la science elle-même de donner les clefs du problème mais plutôt d’apporter des éclairages sur les solutions.
N’est-ce pas regrettable que la prise de conscience des modifications du climat ne se fasse bien souvent que par le seul prisme des catastrophes naturelles dont l’ampleur ces derniers mois fait écho aux messages des rapports du GIEC précédents ainsi que du dernier ?
Nous avons perdu du temps en ne prenant pas des décisions qui auraient pu être prises il y a quelques années en tenant compte des choses déjà visibles ou mises en avant par la science. La perte de temps est réelle, mais il faut avant tout regarder vers l’avant afin de ne pas reproduire les mêmes erreurs. De plus, il faut accorder plus de place au climat dans l’éducation et la formation.
« Il faut accorder plus de place au climat dans l’éducation et la formation.«
Qu’attendre des travaux des groupes 2 et 3 du GIEC prévus début 2022 ?
Leurs travaux permettront de voir les impacts et les espaces de solutions. Sauf que tout sera lié
aux moyens financiers internationaux mis en place pour lutter contre le réchauffement climatique. Il faut mettre en phase et rendre compatible les différentes échelles de l’action dans la réduction des gaz à effet de serre. Celle-ci doit être prise en compte du niveau international au niveau local avec une vision et des objectifs précis sur le long terme. Il faut maintenant aller vite dans la prise de décision.
Auriez-vous un dernier mot ?
On n’est pas dans un désert d’initiatives face au changement climatique. Partout dans le monde, des choses concrètes se font, il y a plein d’endroits où on investit et expérimente des solutions. Elles se mettent en place et il faut les suivre afin de s’assurer qu’on va dans la bonne direction. Il faut veiller à ce que les énergies que nous développons soient durables. Et, il faut raisonner de manière ouverte dans un cadre régional et international.
Sur les réseaux sociaux, je suis tombé ces derniers jours sur des personnes disant que ceux ou celles qui sont mécontents des restrictions liées au "pass sanitaire" n'avaient qu'à aller faire un tour en Afghanistan.
Personnellement, ça me hérisse le poil.
J'appelle ça la dialectique du pire.
Il s'agit de chercher pire que là où on se trouve pour pouvoir relativiser et finalement se satisfaire de ce qu'on a.
Oui, effectivement, en Afghanistan, il est certain que les libertés de la personne ne sont pas celles que nous connaissons ici.
Est-ce que pour autant, ce "raisonnement" est acceptable.
"Le bonheur n'est peut-être que le résultat d'une comparaison."
Eugène Beaumont
Selon les adeptes de ce raisonnement, on peut toujours trouver pire et par conséquent se réjouir de ce qu'on a. Il existe pourtant un proverbe qui dit que "Comparaison n'est pas raison".
Il faut donc imaginer que ce raisonnement de la dialectique du pire s'appliquerait à d'autres situations et voir ce qui en résulte.
Pensons par exemple à ces femmes en France qui se plaignent du comportement machiste des hommes. Pensons à celles qui souffrent de pressions psychologiques, ou qui souffrent de violences verbales, ou qui souffrent de violences physiques, ou qui sont viont violées. Et à celles qui sont tuées.
Pourrait-on dire à toutes ces femmes, et à toutes les autres, qu'en Afghanistan, c'est encore pire et qu'elles feraient mieux de se réjouir ?
Non, la dialectique du pire est un raisonnement inacceptable, irrecevable, immoral. C'est celui qui consiste à tirer l'humain vers le bas, à lui faire croire qu'il n'a rien à dire, que sa situation pourrait être bien plus grave.
C'est un raisonnement primaire qui condamne tout raisonnement sensé, qui condamne l'humanité à ne plus tendre vers un monde meilleur, vers un monde exemplaire.
La France n'est pas l'Afghanistan. J'en ai parfaitement conscience. Et sinon, il y a longtemps que j'en serais parti. Ce que j'attends du pays où je vis, c'est d'être exemplaire. Et de ne jamais prendre pour comparaison les pays où je n'irai jamais.
Il ne s'agit même pas de savoir si le "pass sanitaire" est une bonne chose, si la vaccination obligatoire est une nécessité, si le gouvernement a raison ou pas.
Le problème, ici, n'est pas de savoir si tout cela est exemplaire. Le problème est de ne pas comparer avec des situations bien plus graves parce que sinon, c'est la porte ouverte à une dégradation irréversible.
Pour une raison très simple, c'est que le pire n'est jamais atteint. On peut toujours descendre plus bas dans les tréfonds du désastre.
Si on considère donc que nos libertés sont meilleures que celle de l'Afghanistan, ce qui est bien entendu le cas, cela signifie qu'on se donne encore une marge supplémentaire pour pouvoir descendre d'un étage, ou de deux, ou de trois...Le pire n'est jamais certain.
Je suis de nouveau empli par le même questionnement que celui qui était le mien dans cet article de 2014, un texte partagé par Eva Wissenz, sur le blog de Natural Writters. Ma réalité, aujourd'hui, c'est la quasi absence de questionnements et c'est le travail de la terre, la rénovation de la maison et des balades dans les bois. Ma réalité, c'est la vie simple et apaisée avec Nathalie.
Quant aux multiples problématiques du monde humain et ses effets sur la planète, les problématiques sanitaires, les problématiques géopolitiques et les diverses menaces qui planent, bien que j'en observe les mécanismes, ces problématiques ne sont rien d'autre que des réalités sur lesquelles je n'ai aucun pouvoir et par conséquent, je sais combien il est sain et juste que je m'occupe du potager, de la cueillette des mûres et des mirabelles, et de tout ce qui remplit "ma réalité" de ses bienfaits.
Il m'arrive de repenser à Heny David Thoreau et à son ouvrage "Walden ou la vie dans les bois".
Nous ne sommes pas au milieu des bois ici mais ils sont là, à portée de pas, quelques pas et cela suffit à notre bonheur.
Voici un texte que j’aime beaucoup, envoyé par Thierry Ledru, un compagnon de cordée en écriture et en humanité. Je l’aime beaucoup (et lui, et le texte) parce qu’il a le coeur grand ouvert, que c’est la première fois que je partage le même territoire qu’un autre écrivain, le même genre de carte intérieure si vous voulez. Comme lui, l’écriture m’a sauvée. Comme lui, j’ai abordé le silence, le doute et vu s’envoler longtemps la nécessité de partager. Je ne sais pas encore si comme pour moi cette nécessité en lui reviendra...
"Je ferais mieux de me taire en fait. Voilà l’idée qui tourne dans ma tête depuis quelques temps. De quoi est-ce que j’essaie de parler sur mon blog ? C’était la première question…
Alors je me suis dit que j’essayais de parler de l’évolution spirituelle…
Du changement de conscience, du basculement dans une dimension parallèle et tout ça et tout ça…
Mais ces mots sont les outils d’un système de signes qui relie un monde signifiant (le monde réel) à un monde signifié (le monde représenté.)
Ce langage crée, à côté du monde réel, un monde représenté. Et dès lors, ces mots ne sont pas la réalité mais une représentation mentalisée de cette réalité. Et moi-même, je peux finir par croire que cette représentation est la réalité alors qu’elle n’est que ma version de la réalité, une version indéfiniment et cruellement insignifiante étant donné qu’elle est issue d’un esprit incomplet, formaté, éduqué, réactif…
C’est ce dernier mot le pire d’ailleurs. « Réactif »…
Je ne pense pas, je ne réfléchis pas, je réagis à un état d’esprit qui lui-même est soumis à des événements exogènes, à des conditions de vie qui entraînent des tourments et par conséquent des réflexions sur l’Éveil.
C’est ma condition humaine qui m’amène à penser à la condition humaine. Très bien, on pourrait se dire que c’est normal et sain mais si je regarde sincèrement la « réalité » de ce phénomène, je vois bien qu’il n’y a pas de liberté dans ce processus et que les conclusions que je peux émettre ne sont pas le reflet d’une réalité intangible, éternelle, universelle mais simplement un état des lieux, l’observation d’une enceinte, celle de la réalité illusoire de mon existence. Je ne suis pas dans une dimension épurée mais dans l’analyse de ma geôle.
Lorsqu’on parle de la réalité, on parle toujours de la représentation qu’on se fait de la réalité et ça n’est jamais qu’en fonction de notre architecture intérieure. On s’imagine dès lors parler avec des mots d’un phénomène qui n’a pas de représentation possible, qui n’est pas de l’ordre du signifié. Il y a une tromperie originelle alors qu’on s’intéresse à l’origine. C’est vouloir remonter à la source de la réalité alors qu’on est emporté dans le courant des pensées et des représentations qu’elles génèrent. Le signifié ne peut pas être le signifiant, la carte n’est pas le terrain, le mot Amour n’a pas d’Amour pour lui-même, la pensée de l’Eveil n’est pas l’Eveil, les paroles sur la Réalité n’ont aucune réalité.
Bon, alors comment s’en sortir ? Tout ça ne sert donc à rien. Je ne parviendrai jamais à être satisfait de ce travail justement parce qu’il s’agit d’un travail. Tout ça n’est qu’une illusion prétentieuse qui me glorifie, qui me valorise…
« Ah, mais moi je réfléchis, je pense, j’évolue, je ne suis pas un bœuf qui marche dans l’encadrement de ses œillères, piqué aux fesses par le bâton d’un guide que je ne connais même pas… »
Si, si, en fait, c’est exactement ça… La seule différence, la seule évolution, c’est que je suis parvenu à avoir une vision macroscopique de l’attelage, je parviens à me voir, ce bœuf sur un chemin chaotique, avec le sillage derrière lui, comme une traînée qui l’alourdit et qui ne disparaît jamais dans la masse du Temps, et ce chemin devant lui qui n’a aucune réalité étant donné qu’il n’existe que dans les circonvolutions de mon cerveau, je vois le guide aussi, une espèce de géant impassible qui se contente à intervalles réguliers de piquer mon arrière train…Il n’a aucune émotion, aucune intention, aucun projet, il se contente de maintenir le mouvement perpétuel. Le flux vital en quelque sorte.
J’aime bien d’ailleurs, malgré ma lourdeur initiale de bœuf, prendre cet envol et planer ainsi au-dessus des horizons. Bon, quand je retombe, ça fait toujours un peu mal mais je m’accroche à l’idée que l’envol existe.
Et c’est là que de nouveau, je fais souffrir le bœuf…Car, tout de même, quelle est cette entité qui parvient ainsi à prendre de l’altitude et à observer les mouvements de l’existence sans en souffrir, juste cette observation épurée, sans émotions, d’où vient cette félicité, cette béatitude, ce bien être, ce « bien naître » ?
Y aurait-il un signifiant que je ne parviens pas à signifier ? Y aurait-il une réalité qui n’a pas de mot et qui ne doit pas en avoir au risque de l’alourdir et de la faire retomber au sol ? Y a-t-il dans la démarche spirituelle une condamnation de l’envol ? Lorsque je retombe et que je réintègre le corps buté du bœuf, c’est que les mots dans l’esprit libéré ont créé une masse qui n’a pas de réalité et cette illusion a tout brisé, a tué la légèreté, comme un oiseau abattu en plein vol.
La démarche spirituelle serait une illusion édulcorée, elle n’aurait aucune réalité mais ne représenterait qu’un monde de signifiés. Des boulets aux pattes ou des œillères encore plus grandes.
Mais tout ce fatras de mots n’est sans doute qu’une illusion supplémentaire et les résidus d’une désillusion devant l’illusion de tout ça.
Finalement, la plus belle démarche spirituelle consiste sans doute à ne pas en avoir. Car l’intention est une ancre qu’on traîne et un bœuf est déjà suffisamment lourd comme ça.
J’aime bien ce guide et son bâton. J’aime son silence et son absence d’intention. Il ne me demande rien en fait. Il initie juste en moi la nécessité d’un pas en avant. C’est très simple. Et ça me convient tout à fait.
Je devrais prendre mon vélo, accrocher mes sacoches et filer droit devant. "
Pour en revenir à la problématique du vaccin, je le redis, je ne suis ni pour, ni contre.
Je comprends très bien que des personnes souffrant de commorbidités en éprouvent la nécessité, que d'autres au regard de toutes les inter-relations quotidiennes qu'elles vivent se sentent davantage en sécurité une fois vaccinées, que d'autres considèrent que la vaccination représente un geste civique pour enrayer cette épidémie en évitant par des contaminations multiples l'apparition de nouveaux variants.
La plupart des arguments des pro-vaccins, je les entends parfaitement. Je conçois tout à fait cette prudence que chacun s'accorde.
Je lis tout autant les articles parlant de la nécessaire vaccination que ceux émanant de personnes émettant des doutes.
Pour ma part, et Nathalie également, notre choix se porte sur le refus de la vaccination.
Premièrement parce que nous ne souffrons d'aucune commorbidités nous plaçant dans une situation à risque, deuxièmement parce que notre mode de vie, particulièrement retiré de la vie sociale, n'a rien à voir avec la situation des gens vivant en milieu urbain, ni celui des personnes en activité professionnelle et par conséquent amenées à rencontrer du monde.
Il nous arrive de ne voir personne en une semaine, parfois plus longtemps encore. Nous passons nos journées à travailler dans le jardin-potager, dans la maison ou à nous balader dans les forêts. Nos quelques sorties se limitent à quelques courses dans un petit supermarché. Masque et lavage de mains et distanciation. Nous n'y connaissons personne et ne cherchons pas à établir de contact.
Par là-même, nous ne faisons pas porter de risques aux quelques personnes qui pourraient nous côtoyer dans le hameau où nous sommes.
D'autre part, ces vaccins sont en mode expérimental. Ca a été maintes fois expliqué et même les laboratoires qui les ont mis au point le reconnaissent. Des quantités d'articles disent bien entendu que c'est faux. Le Monde, le Figaro, BFMTV et tous les medias de grande distribution expliquent à longueur de semaines que la phase 3 est achevée et "qu'il s'agit désormais d'une surveillance normale mais sans que jamais la population ne soit utilisée comme cobayes."
Encore heureux !!!
Le problème, c'est que de mon côté, mon historique médical ne plaide aucunement pour les incertitudes vaccinales au regard de tous les problèmes que j'ai rencontrés et que je connais encore à la suite d'hospitalisation et de traitements. Mon ancien généraliste me disait qu'il pourrait créer une annexe à mon nom sur son Vidal tellement, parfois, il était décontenancé. J'ai par exemple un problème liée au collagène et je n'ai pas du tout envie d'aller voir ce que ça donnerait comme association avec de nouveaux produits chimiques. Le bénéfice-risque est totalement défavorable par rapport à mon mode de vie.
Etant donné que nous ne sommes pas en situation périlleuse, nous nous abstenons.
Ce qui ne signifie pas que nous contestons ou critiquons les adeptes des vaccins.
Il en va de la liberté de choix.
Ce qui importe, c'est de le faire en toute conscience. Nous vivons une période trouble dans laquelle il est très difficile de faire la part des choses parce que nous sommes inondés d'informations et que les medias et internet ne représentent pas une garantie de véracité, d'objectivité, de lucidité, d'honnêteté.
Il faut être prudent.
Tout doit être remis en question au fil du temps. C'est peut-être d'ailleurs la caractéristique de notre époque. On peut le vivre dans l'inquiétude, dans l'incertitude mais on peut aussi le concevoir comme une forme de défi, une stimulation permanente.
Il en va de cette crise sanitaire tout autant que de la crise climatique...