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De l'usage politique de la peur.
- Par Thierry LEDRU
- Le 25/08/2013
Deux mois en montagne, dans le camion, deux mois coupés en grande partie des médias. On a bien entendu parler succinctement des accidents de train, des règlements de compte à Marseille et de quelques autres nouvelles du monde du même genre mais le silence radio entre les murailles rocheuses est un délice sans fin. J'en prends encore plus conscience une fois "rentré."
J'ai plutôt l'impression d'être sorti de la réalité en disant que je suis rentré...La réalité, elle était au coeur de ce monde d'en haut, avec des gens chaleureux, curieux, accueillants, ouverts, passionnés, amoureux de la terre, respectueux des Anciens, des gens ancrés dans une vie parfois rude au regard des aléas des saisons, de leur isolement, de l'exode montagnard, de l'abandon irrémédiable des valeurs associés à cette terre d'en haut . Nous avons rencontré des gens qui "luttent" pour maintenir une qualité de vie réelle.
Ici, dans ce monde de communications routières, de communications marchandes, de réseaux hertziens, de réseaux de cuivre et de wifi, dans ce monde où les hommes sont "reliés" par des systèmes dont l'organisation leur échappe, je redécouvre encore une fois l'usage de la peur, du drame, de la violence, des menaces, l'usage immodéré de l'émotionnel, du sensationel et de l'outrage, du sordide et de l'horreur, ce fatras d'informations jetées en pâture dans des esprits avides.
Je suis rentré dans une maison de la presse pour chercher une revue de philosophie que j'aprécie. Il m'a fallu explorer un bon moment les fonds d'étagères les plus perdues pour la découvrir. Un seul exemplaire...
Dans la file d'attente, j'ai regardé toutes les premières pages visibles : les photos "sexe" des people, leurs ruptures sentimentales, la grand-mère découpée par un psychopate, un enfant jeté dans un égout par une mère droguée, les phrases des hommes politiques, les guerres de clans, les combats des chefs, les guerres réelles et les civils massacrés, un catalogue "d'informations" quotidiennes, une espèce de bouillie infâme qui ressemblait surtout à une dose de camés...Une seringue remplie d'un amalgame toxique rapidement dilué dans le cerveau et créant automatiquement un état de manque.
Si ces journaux existent et sont présentés par dizaines d'explaires, c'est bien qu'ils se vendent et donc qu'il y a des toxicomanes.
"Quelle est la catastrophe du jour ?" "Combien y a-t-il de morts ?" "Où aura lieu le prochain attentat ?" "Comment sera la prochaine épidémie ?" "Combien de gens abattus à Marseille dans la nuit ?" "Ben laden n'est pas mort, nous l'avons rencontré." "Washington ferme ses ambassades au Moyen orient." "Fukushima va tous nous tuer". "Le Gulf Stream a disparu dans la nuit de lundi à mardi". "Le poisson rouge de Mimi Mathy est mort de la grippe aviaire;" "Le sein gauche de Nabilla est plus petit que le droit." "Valls a invité Taubira au bal masqué de la police".
Il reste à faire le tri.
Et ensuite à gérer la quantité astronomique d'informations restantes.
En oubliant donc l'objectivité étant donné que les infomations sont forcément subjectives.
En délaissant les informations du reste du monde, celui dont personne ne parle parce qu'il n'est pas vendeur. Qui a entendu parler de la Tasmanie dernièrement, par exemple ? Ou du Bouthan ? Personne. Ces gens-là ne seraient donc pas intéressants ? Ils n'auraient rien à nous apprendre ?
Le monde actuel est bien moins dangereux que le monde du passé. La peste noire du XIV siècle., des villages entiers vidés de leurs habitants. Pendant la guerre de trente ans, entre 1618 et 1848, la population concernée diminua de moitié. En une seule journée de combat de 14-18 furent tués plus de 300 000 soldats (des civils en uniforme...) Hiroshima et Nagasaki. Inutile de continuer. Nous n'en sommes plus là.
Mais il faut entretenir la peur car elle a un pouvoir de vente gigantesque.
Alors, l'industrie cinématographique, comme celle des jeux vidéos ou celle de la littérature, ou celle de la télé réalité va créer des supports qui font peur.
Et s'en suivra des ventes de supports destinés à apaiser les peurs. Il faut bien que les gens se "détendent".
Tout ça est un marché.
Les hommes politiques vont également s'en délecter en usant de leur pouvoir pour apparaître indispensables, les sauveurs du peuple, ceux qui ont les solutions aux problèmes qu'ils ont créés.
La crise de la dette publique ? Quelle dette publique ? Il n'y a pas de dette publique. Ce sont des engagements sur des valeurs privées. Tout ça peut être annulé du jour au lendemain. Regardons l'Islande par exemple.
La classe (mafia) politique manipule le peuple à des fins qui leur appartiennent. Ce mélange entre la subjectivité négative des peuples et les calculs carriéristes des dirigeants politiques est à la source de cette culture de la peur.
Se pose dès lors le problème crucial de la notion de démocratie. Car où se trouve cette soi-disant "démocratie" lorsque des peuples entiers subissent des fonctionnements extrêmement pervers, générés par des énarques imbus et incompétents, par des visions électorales et financières ?
Nous ne sommes pas en démocratie. Le droit de vote aujourd'hui est un vol de consciences et rien d'autre.
Et la peur entretenue conduira de nouveau les électeurs vers les urnes...
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Ubaye
- Par Thierry LEDRU
- Le 24/08/2013
Barcelonnette est la ville de départ. Col d'Allos, Col de la Cayolle, Mont pelat, Grand cheval de bois, Grande Séolane, Pointe de l'Estrop, Pointe de Sanguinière...Et les autres. Le choix est immense.
Les routes sont très étroites et une moyenne de 40 km/h est habituelle dès qu'on vise l'altitude...Virages en épingle à cheveux, pourcentages élevés, absence de barrières de sécurité, on longe les ravins et les personnes "sensibles" n'y montent pas une deuxième fois...
L'exode rural a fait des dégâts...Le ravitaillement n'est même plus assuré par les corbeaux. Rien, aucune épicerie, aucune boulangerie, même pas un camion itinérant...Les rares refuges et auberges doivent faire des kilomètres et des kilomètres pour remplir les frigos. Il faut donc monter avec un stock conséquent selon la durée du séjour pour s'éviter des descentes encore plus impressionnantes que les montées...
Le parc national du Mercantour interdit la nuitée des camping car sur les parking. Toujours ce problème récurrent des camping caristes qui se comportent en pays conquis, envahissent tous les lieux, déballent leurs affaires, vidangent leurs eaux usées, empêchent les voitures de se garer...Un camping car qui stationne quelque part et c'est obligatoirement cinq ou dix autres qui vont venir se garer à côté. Comportement lamentable de la majorité qui condamne tous les autres.
On a donc cherché à dormir en dehors des limites du parc et toujours dans des lieux où les autres camping caristes ne peuvent pas nous voir. Dans les Pyrénées, un soir, un véhicule est malgré tout venu se garer à cinq mètres du nôtre. Je pense que la conductrice n'est pas prêt d'oublier l'accueil que je lui ai fait...Elle s'est rapidement enfuie.
De la même façon, je trouve lamentable ces conducteurs de camping car qui se fichent que derrière eux, une file de dix voitures se forme et que certains conducteurs exaspérés finissent par prendre des risques pour les dépasser. Personnellement, je me range sur le bas-côté, dès que possible et je fais un signe de main. A 99%, les conducteurs me remercient et tout est bien. Mais bon, on ne changera pas les cons, faut juste attendre qu'ils meurent. Mais parfois, c'est long et c'est stupéfiant leur vitesse de reproduction, pire que des lapins.
L'Ubaye.
C'est en tout cas absolument magnifique.
La Grande Séolane. Un couloir, au centre, de la paroi, permet de franchir les barres rocheuses et d'accéder au plateau avant de grimper au sommet. Une paire de jumelles est toujours utile pour trouver les "failles".Le Grand Cheval de bois.
Lac d'Allos et Mont Pelat (3000 m)
Le Mont Pelat depuis le lac d'Allos
Et on remonte vers le col de l'Avalanche.
Piscine privée :) Températures revigorantes !
Pointe de Sanguinière, un vallon totalement désert. On a vu ce premier bouquetin sur l'arête, on a grimpé sur l'éperon en contournant les rochers pour ne pas effrayer le groupe, on s'est approchés à une cinquantaine de mètres après moultes reptations silencieuses. Magnifique. -
Pyrénées
- Par Thierry LEDRU
- Le 24/08/2013
Les montagnes des Pyrénées sont vraiment particulières. Très chaotiques, des torrents et des lacs par dizaines, une végétation souvent plus dense que dans les Alpes à la même altitude, des dénivelées souvent impressionnants.
le Tuc de Montarqué (2889) au-dessus du lac du Portillon.
9 heures aller-retour.
Le lac du barrage était encore encombré de blocs de glace. L'enneigement de cet hiver a été exceptionnel et a contribué aux inondations du mois de juin. Catastrophiques pour les vallées. Le village de Saint Béat a été noyé sous les eaux et les dégâts étaient toujours présents en juillet quand nous y sommes passés. Une vive polémique habitait tout le pays : absence d'entretien des cours d'eau, pas de dragage des lits et donc une incapacité pour les rivières de contenir toute cette eau. La conjonction de trois facteurs météorologiques a joué : enneigement exceptionnel puis trois jours de températures caniculaires en juin, suivis de trois jours de pluie continue. Tous les cours d'eau ont débordé...En Espagne, deux jours après les inondations, l'armée intervenait pour aider les populations touchées et employait des moyens considérables pour draguer les lits de rivières. En France, Hollande et quelques notables sont venus salir leurs escarpins dans la boue et sont repartis...Certains habitants ont tout perdu : maison, voitures, mobilier, commerces, il ne leur reste rien. Deux mille euros ont été versés aux plus sinistrés, juste de quoi renforcer leur désarroi.Lamentable.
Pendant ce temps-là, les avions de chasse continuaient leurs petites balades quotidiennes au-dessus des montagnes. Juste envie de leur tirer dessus...
Plus qu'à redescendre en passant par le lac d'Oo.
Les gorges de Clarabide. Le tracé du chemin dans les parois a représenté un travail titanesque. Il s'agissait de monter le matériel nécessaire à la construction de barrages hydroélectriques.

Des balises pédagogiques jalonnent toute la montée et racontent l'histoire du pays, sa faune, sa flore, les travaux des hommes, la géologie... Une initiative particulièrement instructive et passionnante.





On a eu droit à quelques orages aussi...Seule chose à faire: descendre le plus vite possible et marcher en gardant de la distance histoire de ne pas être grillés les deux en même temps..."A fond"..."Faut descendre..."
Quelques minutes plus tard, la grêle s'est invitée...Et courir sous la grêle, ça fait mal. Alors, on s'arrête, on met tous les habits qu'on a emportés et on recommence à courir :)
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Un rêve ancien...
- Par Thierry LEDRU
- Le 23/08/2013
On a passé l'été à courir les montagnes dans tous les sens en vivant dans notre petit fourgon. Toujours cachés dans les forêts, sur les pistes, dans les chemins. Jamais de camping, jamais à côté de quelqu'un d'autre, une recherche constante de solitude. Au bord d'un torrent où on se baigne, au bord d'un lac ou au fond des bois. Levés à sept heures, parfois plus tôt, six, sept parfois dix heures de marche, 2000 mètres de délivelée, des sommets isolés, une solitude parfois stupéfiante, une journée entière sans rencontrer une seule personne mais des bouquetins, des chamois, des marmottes, des aigles, des vautours et le silence de l'altitude ou le vent, cette lumière si particulière, cette lente dispersion des pensées anarchiques, un cheminement intérieur qui ramène à l'essentiel, l'effacement des manques, l'élaboration scrupuleuse des besoins essentiels, de l'eau, un peu de nourriture et beaucoup d'attention...
Peut-être est-ce l'explication de ce rêve qui est revenu. Comme un retour aux sources, à une vie ancienne et les valeurs qui me concernent le plus profondément.
Je sais qu'il s'agissait de moi et pourtant je voyais le personnage, très précisément. Un vieil homme, un teint basané, comme un Indien, debout, nu. Dans une grotte taillée, comme une kiva indienne. Une lumière violette autour de lui-moi. Une aura très douce. Devant lui-moi se tenait allongé, en apesanteur, une femme nue, elle aussi. Totalement détendue, les bras le long du corps. Je la massais puis je l'ai pénétrée, doucement, longuement et je savais qu'il n'y avait rien de sexuel dans cet acte mais une volonté de guérison...
J'étais un chaman.
Le corps de la femme s'est auréloée d'une lumière violette, similaire à celle qui émanait de moi. Mon sexe agissait comme un diffuseur d'énergie et cette énergie se diffusait dans le corps de la femme. Il n'y avait aucune parole, aucun bruit, aucune interférence, la grotte embaumait l'espace d'une paix ineffable puis mes mains se sont posées sur son ventre et l'ont massé dans un mouvement circulaire. Son ventre était dur, comme marqué par d'anciens traumatismes, strié de cicatrices fossilisées. Lentement, ces marques se sont effacées, comme absorbées par les tissus. La lumière violette continuait à grandir autour de lui-moi puis elle a illuminé l'intérieur du ventre de la femme.
Je n'éprouvais aucune émotion, aucun plaisir, aucune intention, aucune volonté. Rien. je faisais juste ce que je devais faire.
Je n'ai distingué à la fin que cette lumière.
Je me suis réveillé.
Qui étais-je ?
J'ai eu ce sentiment étrange, sur un des nombreux chemins de montagne où nous avons marché que j'étais déjà venu là. Une certitude, une évidence. Comme si je reposais mes pas dans des empreintes mémorisées dans la pierre.
Il y a quelques années, après avoir regardé un documentaire sur l'hypnose, j'ai proposé à mon plus jeune garçon de tenter l'expérience...
Il m'a fallu cinq minutes pour qu'il soit totalement dans un état "second". Ma femme était là. Nous nous sommes regardés, interloqués.
J'ai "réveillé" mon garçon et nous n'avons jamais recommencé.
Je ne compte plus les occasions pendant lesquelles, j'observe parfois dans le regard de certains interlocuteurs une étrange absence au bout de quelques instants, comme s'ils n'étaient plus vraiment là. Je n'ai jamais aimé cela.
Qu'est-ce que ce rêve essayait de me dire ?
J'ai rêvé, lorsque j'étais cloué au lit, avec mes hernies discales d'auras bleutées qui me parlaient, comme des paroles d'anges qui me susurraient d'avoir confiance...
"Tu n'es pas au fil des âges un amalgame de verbes d'actions conjugués à tous les temps humains mais juste le verbe être nourri par la Vie divine de l'instant présent".
Qu'on ne vienne pas me dire qu'il puisse s'agir de paroles communes à nos rêves habituels...
Je ne suis pourtant pas monté à huit mille mètres cet été...Je n'ai pas consommé de champignons hallucinogènes.
Je ne pense pas être fou...
Qui étais-je ?
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Picos de Europa
- Par Thierry LEDRU
- Le 21/08/2013
Début juillet, nous sommes partis dans le nord de l'Espagne. Cantabrie. Deux jours sur la côte vers Saint Vincente.
Les accès à la côte sont limités et les propriétaires de prés s'installent dès le matin pour faire payer le stationnement...Cinq euros la journée, dix euros la nuit...Juste un champ...La crise et une ambiance morose...On a fait quelques virées avec les VTT et on a pris la route de Fuente De dans les Picos de Europa.
Fuente De est équipé d'un télécabine pour donner accès aux touristes. Neuf euros la montée, seize euros l'aller-retour... Nous avons choisi de monter à pied. Une entaille gigantesque dans la paroi.Un cheminement impressionnant avec une dénivelée conséquente.
Une arrivée magnifique avec un passage dans la neige avant de déboucher sur un plateau immense, encadré de sommets.
Les cartes de relief sont assez sommaires et c'est compliqué de se repérer...On a choisi un sommet, à vue, et on s'est engagé dans une longue montée vers un col. Deux espagnols nous ont emboîté le pas. Une fois au col, j'ai cherché un itinéraire pour accéder au sommet, des vires, quelques gradins à escalader, des détours pour éviter les ressauts les plus raides. Nous avons débouché sur une belle arête et nous avons fini au sommet. Les deux espagnols nous avaient suivi. Au sommet, ils ont enfilé des maillots de foot du FC Barcelone pour se prendre en photo... Sans commentaire...
La descente a été plus délicate pour nos deux footballeurs. C'est toujours plus facile de monter mais quand on regarde le vide, tout se complique...
On a vu nos premiers vautours.
Après Funte De, nous sommes partis vers Alto Campo.
La station était vide, déserte, toutes les maisons fermées mais le plus surprenant venait de ce nombre incroyable de chevaux en liberté.
Aucun humain. Personne. Aucun bruit de moteur. Juste ces dizaines de cloches qui résonnaient dans la montagne. Une ambiance étrange, comme si l'humanité avait disparu. On a parcouru les sommets dans tous les sens, trois jours de suite.

C'est en descendant d'un sommet qu'on a vu un vol de plusieurs vautours. Ils mangeaient une vache tombée d'une paroi. Pas un humain, pas un gardien, rien, personne. Nous étions sans doute les seuls humains dans un secteur gigantesque...Etrange impression.Nous avons enfin laissé les montagnes de Cantabrie pour nous diriger vers les Pyrénées.
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Qui se souvient des Hommes ?
- Par Thierry LEDRU
- Le 21/08/2013
"Qui se souvient des Hommes?"
Un roman de Jean RASPAIL
Résumé : Ils s'appelaient eux-mêmes les Hommes.
Ils étaient parvenus à cette extrémité de la terre - qui devait, bien plus tard, être nommée Terre de Feu -, au terme d'une si longue migration qu'ils en avaient perdu la mémoire. Sans cesse poussés par de nouveaux envahisseurs, ils avaient traversé un continent et des millénaires dans l'ignorance et la peur. Ils s'étaient établis là où, semblait-il, nul ne pouvait les rejoindre, tant sont cruels le ciel, la terre et la mer dans cet enfer austral.
Ils furent peut-être un peuple ; ils ne furent plus que des clans, puis des familles. Un jour, et c'est demain, il n'y aura plus que Lafko - Lafko, fils de Lafko, fils de Lafko depuis le fond des âges -, le dernier des Hommes, celui que nous voyons, à la première et à la dernière page de ce livre, tenter de trouver dans la tempête la grève où il pourrait mourir, seul sous le regard de Dieu. Dans l'intervalle, depuis le rêve de Henri le Navigateur et l'apparition des vaisseaux de Magellan, les Hommes, ces " sauvages ", ont regardé passer l'Histoire et l'ont subie.
Demain, Lafko va se perdre dans la nuit. Qui se souvient des Hommes ? Jean Raspail, pour avoir rencontré l'un des derniers canots des Alakalufs (tel est leur nom moderne), ne les a pas oubliés. Dans ce livre - que, faute de mieux, il qualifie de " roman ", mais " épopée " ou " tragédie " seraient sans doute plus exacts -, il recrée le destin de ces êtres, nos frères, que les hommes qui les virent hésitèrent à reconnaître comme des hommes. C'est une immense et terrible histoire.
Et c'est un livre comme il n'en existe pas aujourd'hui, et dont on sort transformé.http://www.babelio.com/livres/Raspail-Qui-se-souvient-des-hommes/94687
J'étais adolescent lorsque j'ai lu cette histoire. Tragique, cruelle. Toute la symbolique des Peuples Racines contre l'extension des Conquistadors.
Une étrange similitude avec les vallées de montagnes où nous avons passé l'été. Personne, là-haut, n'a été massacré comme l'ont été les Alakalufs ou d'autres Peuples mais cet exode rural et le vide des hautes vallées est malgré tout terrifiant. Plus encore lorsqu'on redescend dans les basses vallées et les plaines urbanisées. Les concentrations humaines sont un étouffoir des consciences.
Le trajet du retour jusqu'à la maison n'a été qu'une accumulation d'incivilités, un catalogue consternant de cet enfermement des consciences dans l’ego. Je pensais qu’il s’agissait d’immaturité mais finalement, c’est bien plus grave que ça. Les enfants sont toujours susceptibles d’apprendre alors que ces adultes-là sont hermétiques à toutes réflexions…Il faudrait leur taper dessus pour qu’ils écoutent.
La rupture avec le bien-être et la plénitude distillés par l’altitude est une douleur réelle. Se dire qu’il faut, finalement, continuer à vivre ici bas sonne comme une malédiction.
Nous avons cherché cette haute vallée où nous irons vivre dans quelques années. Pyrénées, Ubaye, Queyras, Dévoluy, Lozère, Cévennes… J’ai eu l’impression d’assister dans ce périple à la destruction programmée des Hauts Lieux par une mondialisation qui agit comme les Conquistadors.
« Qui se souvient des Hommes ? »
Juste deux exemples de ces ressentis extrêmes : Une panne du camion nous a obligés à rester trois jours à vadrouiller dans les environs de Luchon (Pyrénées) et un après-midi, après une virée en altitude, nous sommes repassés par le centre ville. Le camion était au garage et nous avons donc cherché un endroit où nous poser. Nous avons vu une terrasse de brasserie, bondée, des gens qui parlaient fort, une agitation frénétique sur le trottoir, des badauds qui léchaient les vitrines comme des trésors et nous avons ressenti, tous les deux, un malaise physique, une douleur dans le ventre, comme si une entité énergétique cherchait à nous happer, une masse dans laquelle les consciences n’existaient plus. Il nous a été impossible de nous asseoir. Physiquement impossible. Comme si nous étions en danger, comme si un mal sournois allait nous envahir. Nous sommes partis.
Quelques jours auparavant, nous étions en altitude, sur des crêtes isolées, une succession de sommets parcourus dans la journée et sur le trajet du retour, nous sommes passés près d’une cabane, un abri en pierres, avec un toit en tôle, la taille d’un abri de jardin, ancré sur la crête, avec des horizons infinis. Un homme est sorti parce que les chiens s’étaient mis à aboyer à notre passage. Des chiens de berger. Il a dit aux chiens de se taire et il nous a demandé ce qu’on avait fait comme balade. La discussion s’est prolongée pendant deux heures. Il nous a offert un café et nous avons parlé de la vie des montagnes.
Gérald, berger itinérant, il avait grandi dans ces vallées, il en connaissait tous les chemins, l’histoire des Anciens, il gardait les troupeaux de plusieurs éleveurs, il allait passer un mois dans cet abri rudimentaire. Seul. Avec ces trois chiens et les vautours qui tournoyaient au-dessus des sommets.
L'abri de Gérald, minuscule petit point blanc, sur les crêtes du Mourtis.Les vautours… Il nous a expliqué que leur comportement avait changé en quelques années et que l’Union européenne en était responsable. Bruxelles avait imposé aux éleveurs de déclarer les bêtes mortes et de les confier à des équarisseurs. Cent cinquante euros par bêtes et en cas de refus, une amende. Soi-disant pour éviter des épidémies. Dans des montagnes en Espagne, nous avons vu une vache tombée d’une falaise être dévorée par une cinquantaine de vautours. Il leur faudrait 24 heures pour n’en laisser qu’un squelette qui serait à son tour attaqué par les gypaètes. La seule épidémie venait de Bruxelles. La diminution des cadavres disponibles avait conduit les vautours à devenir prédateurs et non plus simplement charognards. Gérald racontait que les vautours piquaient sur les brebis lorsqu’elles empruntaient des passages escarpés et que la panique les faisait chuter ou que les petits naissants étaient attaqués avant même qu’ils ne tiennent sur leurs pattes. Il connaissait l’histoire de cette randonneuse tombée dans une paroi, dévorée avant même que les secours ne trouvent son corps. Ils avaient eu besoin de cinq heures pour ne laisser que le sac à dos et le squelette…
Les scientifiques nient ce changement de comportement parce que dans leurs études scolaires, les vautours sont des charognards et rien d’autre. Gérald vit là-haut. Mais, lui, sa parole ne compte pas…
On a donc parlé de conscience, d’énergie, des traditions, de la culture, de la société, de l’illusion de démocratie, de l’avilissement des consciences, du conditionnement, de l’éducation, de l’école, de politique, de l’Union européenne…
Nous étions là-haut, trois personnes, trois esprits unifiés par les Hauts Lieux. Une rencontre réelle, profonde, émouvante, spontanée, ce sentiment étrange d’une fusion immédiate, comme si émanait de nous une énergie similaire, aucune parole insignifiante, la nécessité d’aller explorer les pensées utiles.
Nous avons repris notre route sur les crêtes. Il est resté en nous avec ce sourire intérieur et la force de son regard. Il est toujours là-haut.
Nous sommes redescendus…
Entraunes, village de l’Ubaye, à la limite du Parc du Mercantour. Au XIX ème siècle, le village comptait plus de 800 habitants. Une activité économique qui permettait aux gens de vivre là-haut. Il reste une centaine d’habitants désormais. Que s’est-il passé ?
Le système de destruction des Hauts Lieux est redoutablement efficace et pervers. En premier lieu, l’école obligatoire a brisé la transmission des savoirs. Au nom de la « connaissance », les enfants ont dû partir dans les collèges et vivre à l’internat. On ne construit pas de petits collèges de montagne, on concentre… On retire aux parents la transmission du savoir et on impose l’accession aux diplômes. Les banques ne prêteront qu’à ceux qui peuvent faire valoir leur niveau d’enseignement. On ne s’intéresse pas aux petites exploitations familiales, il faut développer des activités subventionnées, répondre aux besoins du « marché », on ne cherche pas à maintenir l’équilibre entre les besoins des hommes et les ressources de la nature, on crée des manques et on surexploite jusqu’à la destruction.
Qui est ce « on » ?
Les instances gouvernementales, les financiers, les multinationales, la mondialisation et tous ceux qui la servent.
J’ai vu ce désastre déjà quand je vivais en Bretagne. On demandait aux marins pêcheurs d’abandonner leurs petits bateaux pour s’endetter et construire des bateaux capables d’augmenter les prises. Les enfants devaient aller à l’école pour apprendre le métier. Les pères payaient des droits de succession tout comme pour les exploitations agricoles. Racket organisé, mafia gouvernementale. Les marins se sont endettés, les ressources ont diminué, la mondialisation ne leur permet plus de vivre. On jette le poisson qui n’est pas rentable. La mer se vide. Les pêcheurs se tuent au travail et ils subissent les accusations des écologistes. Tout comme les agriculteurs.
Qui sont les vrais coupables ? Il ne faut pas s’arrêter à l’exploitant mais remonter vers celui qui tient les rênes des finances…
Les villages de montagne se sont vidés parce que les jeunes sont partis. L’aimantation de la masse, l’effacement des valeurs humaines pour les valeurs marchandes. Plus vous concentrez la masse aimantée, plus vous l'accroissez et c'est un phénomène exponentiel. Il faut avoir l'âme ancrée dans la terre pour ne pas être emporté...
« Qui se souvient des Hommes ? »
Nos enfants se poseront une question bien plus effroyable un jour prochain : « Où sont les Hommes ? »
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Dans le cœur des hommes.
- Par Thierry LEDRU
- Le 12/08/2013
Plus de trois heures de montée dans un vallon désert, encadré par les sommets, un soleil rasant qui se couchait nonchalamment sur les parois et les champs d’herbes puis l’ascension régulière vers le zénith. Le col, au-dessus de nos têtes, nous aimantait et nous cherchions, nous aussi, à rejoindre l’altitude.
Une esquisse de sentier serpentait dans les barres rocheuses et nous devions rester concentrés malgré les regards qui se perdaient parfois dans les horizons gagnés. J’ai quitté le chemin pour escalader un ressaut rocheux éclaboussé par une cascade. J’avais vu cette ouverture étrange dans la paroi et j’imaginais une grotte. Il s’agissait en fait d’une galerie s’enfonçant dans les entrailles de granit. Je n’avais pas de lampe et n’avais pu aller bien loin. Mystère…
J’avais repris les pas de ma Bien-aimée.
Un final vraiment raide, une surprise constante dans le cheminement, l'intelligence du tracé qui serpentait dans les faiblesses de la pente.
Nous sommes parvenus au Col.
C’est là que nous l’avons vu.
Un homme, seul, au-dessus d’une pente d’herbe finissant en plongeon dans une barre rocheuse. Il hésitait, les mains cherchant des appuis solides, quelques mètres, puis un retour, des regards tournoyants, comme une quête de salut. J’ai sorti les jumelles. Un sac à dos, un casque d’alpiniste, aucune autre présence autour de lui. Il avait posé les fesses au sol. Le meilleur moyen pour entamer une glissade fatidique. Des attitudes qui ne trompaient pas… Peut-être un compagnon déjà tombé. J’observais le bas des parois mais ne voyais rien. Je l’ai appelé. Ma voix se perdait dans l’immensité des sommets, rebondissant sur les parois, il a mis longtemps à me voir. Je m’étais dressé sur un éperon et je lui faisais signe. Il m’a répondu de la main. Je lui ai crié de ne pas descendre mais de traverser vers l’Est, une rampe à suivre pour rejoindre une crête horizontale. Il n’a rien répondu mais il a pris la bonne direction et son attitude était plus solide, comme si notre présence et mon intervention venaient de déclencher en lui une montée d’énergie et d’assurance.
Je l’ai suivi aux jumelles jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière une ligne de rochers.
Nous avons mangé nos fruits secs en l’attendant et il est apparu.
Souriant.
Un Espagnol. Une allure sportive, un matériel de qualité, des mains de grimpeur. Noueuses.
On lui a expliqué qu’il nous avait inquiétés, qu’il semblait perdu. Ma Belle parle un peu Espagnol et moi un peu Anglais. Il connaissait quelques mots de Français. Le tout mélangé, il nous a expliqué au bout de quelques minutes qu’il venait de perdre son travail et que sa compagne l’avait quitté…
Rupture totale.
Il avait eu besoin de venir se ressourcer dans « ses » montagnes, celles qu’il parcourait depuis son enfance. Il avait voulu rejoindre le col par un névé mais la neige s’était révélée trop dure et il avait opté pour l’escalade de barres rocheuses et de pentes herbeuses, jusqu’à ce qu’il se retrouve en posture délicate, sans savoir vers où aller.
On lui expliqua que son état intérieur n’était guère compatible avec de telles épreuves en montagne. Il sourit pour la première fois en acquiesçant. Qu’avait-il en tête au sommet de cette barre rocheuse ?...
Il retira ses lunettes de soleil et nous vîmes ses yeux. Pétillants, lumineux, un sourire intérieur. On discuta un bon moment encore et il nous expliqua la suite de son parcours, une longue arête rocheuse jusqu’au sommet qu’on apercevait au loin.
Il comprenait bien qu’on tenait à être certain qu’il jugeait lucidement des difficultés à venir.
Il semblait aller beaucoup mieux lorsqu’il nous quitta. Il serra la main de Nathalie, en fit de même pour moi et posa sa main sur mon épaule en nous remerciant.
On le suivit des yeux un moment et il disparut derrière l'arête.
On l’imagine aujourd’hui auprès de ses amis, racontant cette journée.
Ce fut une rencontre vraiment particulière, la profondeur de nos échanges, malgré le problème de la langue, le fait qu’il se soit mis à nu aussi rapidement, l’intensité de son sourire, de ses yeux…Toute la beauté de l’altitude, jusque dans le cœur des hommes.
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Sables mouvants
- Par Thierry LEDRU
- Le 03/07/2013
J'avais imaginé il y a quelques temps une représentation de la vie : le sol n'est qu'un vaste champ de sables mouvants mais au-dessus de chaque individu est tendue vers le ciel une corde lisse. Elle disparaît dans les cieux. Il existe un choix pour chaque individu : décider de s'extraire de la fange et se hisser sur ce brin salvateur en sachant que le haut s'ouvre sur un horizon inconnu, celui de la mort. La montée est redoutable, épuisante, incertaine, considérablement incertaine...La fange de son côté est douceâtre, accueillante, hallucinogène. L'enfoncement est régulier, indolore, de multiples processus d'accompagnement ont été inventés, des marchands s'y enrichissent, mais il arrive un moment où la mort s'invite. La victime se débat, furieuse de la tromperie mais c'est trop tard. Pendant ce temps-là, celui qui grimpe à la corde s'emplit de lumière. Il disparaîtra lui aussi mais en pleine conscience et l'esprit en paix.




































