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  • L’hydrologie régénérative

     

    On a vendu notre maison et on part dans trois mois pour le nord de l'Ardèche. Neuf mille mètres carrés de terrain.

    Vue aerienne

    On va pouvoir implanter une petite forêt et comme une source traverse le terrain, on va creuser des canaux en espalier sur la partie en pente et une mare en bas. Tant qu'on aura l'énergie et la force de creuser des trous, on plantera des arbres.

    On laisse ici quelques deux-cents arbres qui continueront à grandir.

     

     

    Charlène Descollonges répare le cycle de l’eau grâce à l’hydrologie régénérative

     

    L’hydrologie régénérative est constituée de deux principes clés. Le premier est le quatuor : ralentir, répartir, infiltrer et stocker l’eau dans le sol, et, le second, de densifier la végétation.

    https://lareleveetlapeste.fr/charlene-descollonges-repare-le-cycle-de-leau-grace-a-lhydrologie-regenerative/

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    Texte: Liza Tourman Photographie: Yannick Perrin 4 décembre 2024

    Repenser la gestion des rivières, des eaux pluviales en ville par l’aménagement du territoire, l’activité agricole et/ou forestière afin de réparer les cycles de l’eau. Telle est l’ambition de l’hydrologie régénérative. Charlène Descollonges, ingénieure hydrologue, nous raconte l’histoire d’un cycle de l’eau régénéré.

    Pour une hydrologie régénérative

    Charlène Descollonges est ingénieure hydrologue indépendante, co-fondatrice et co-présidente de l’association “Pour une hydrologie régénérative » qu’elle a créée en 2022 avec Simon Ricard et Samuel Bonvoisin, deux ingénieurs spécialisés sur la gestion de l’eau en contexte agricole. Son objectif est de régénérer massivement les cycles de l’eau à l’échelle des bassins versants et des continents.

    « On se base sur le recyclage continental de l’eau verte qui est l’eau évapotranspirée par le végétal et qui est recyclée en eau bleue par ce dernier à l’intérieur des continents » précise-t-elle pour La Relève et La Peste.  

    L’hydrologie régénérative est constituée de deux principes clés. Le premier est le quatuor : ralentir, répartir, infiltrer et stocker l’eau dans le sol, et, le second, de densifier la végétation.

    « Ralentir l’eau de pluie qui arrive à la parcelle en l’infiltrant dans les sols pour qu’elle puisse bénéficier à la végétation qui va la recycler en eau bleue. Le tout autour du triptyque : eau, sol, arbre » détaille Charlène Descollonges pour La Relève et La Peste.

    « On a largement dégradé ce cycle des eaux verte, bleue et grise. L’eau verte a été profondément perturbée par le changement de la couverture et l’usage des sols causés par la déforestation, l’artificialisation, la transformation de prairies en monocultures. Tout cela affecte la trajectoire de la goutte de pluie qui ne va plus pouvoir s’infiltrer. » prévient Charlène Descollonges pour La Relève et La Peste

    La notion d’eau verte est récente et commence à peine à être documentée. Si l’on fait la somme de l’empreinte des eaux verte, bleue et grise, on obtient ce que l’on appelle l’empreinte eau. En France, cette dernière est dominée à 80% par notre empreinte eau verte. Nous nous l’approprions démesurément à travers nos activités agricoles et forestières. Ensuite, nous avons l’empreinte eau bleue, associée à la consommation de l’eau que nous allons prélever et consommer à travers l’irrigation agricole ou l’évaporation des centrales nucléaires en circuit fermé.

    « Il y a les impacts des hydrosystèmes : stocker l’eau dans des grands barrages ou des grands ouvrages comme les méga-bassines. Les rivières sont perturbées lorsqu’on les dévie, les canalise ou les enterre, ce qui accélère les flux d’eau en surface, quand on ne les supprime pas. Pour finir, il y a les impacts de l’empreinte eau grise qui sont tous les flux de polluants que l’on émet dans l’environnement et qui terminent dans les hydrosystèmes. 

    Quand on fait la somme de l’empreinte des eaux bleue, verte et grise à l’année, on est, à l’échelle de l’humanité, à 24 000 milliards de mètres cubes d’eau. C’est comme si on détournait la moitié de tous les fleuves ceux du monde pour notre usage »

    Charlène Descollonges

    Charlène Descollonges – Crédit : Thierry Mesnard

    Un autre cycle est possible

    Un cycle qui allierait activités humaines et ce bien commun si précieux qu’est l’eau. Ce dernier contribuerait à sa régénération plutôt qu’à sa destruction. Certains pays sont des précurseurs en la matière.

    « La Slovaquie est le premier pays européen à avoir largement déployé l’hydrologie régénérative sur son territoire. Ils ont axé leur gestion de l’eau en milieu forestier mais aussi agricole et fluvial. Il y a un ouvrage qui nous intéresse beaucoup en France que l’on appelle les “check dams”. Ce sont de petits barrages assez rustiques qui permettent de ralentir les flux d’eau dans les ruisseaux forestiers et la gardent dans des talwegs (ligne de plus grande pente d’une vallée secs, ndlr). Ces ruisseaux ne sont à la base pas considérés comme des cours d’eau puisqu’ils sont intermittents. Ils les réhydratent et créent ainsi des cours d’eau. » explique Charlène Descollonges pour La Relève et La Peste

    D’autres ouvrages ont montré leur efficacité et n’attendent qu’à être répliqués à grande échelle. Comme les bassins d’infiltration, des petites cuvettes creusées pour optimiser l’infiltration des eaux de pluie en contexte agricole et forestier. Du côté de l’Australie, de l’Inde ou encore du Mexique, il y a les baissières, des fossés creusés perpendiculairement à la pente pour ralentir les eaux de ruissellement sur les courbes de niveau et où derrière chacune d’entre elles se trouve un bourrelet de terre dans lequel on plante des haies. Des alliances avec le Vivant sont possibles notamment avec une espèce ingénieure bien connue.

    « Le castor, 8 millions d’années d’expérience ! Il cohabite avec tout un écosystème que ce soit les végétaux, les zones humides, les truites, les saumons et ses prédateurs. Il s’adapte dans un contexte rivière qui est foisonnant. Ils sont capables de recréer des zones humides, de ré-inonder des plaines et de faire remonter le niveau du cours d’eau, réhydrater la nappe d’accompagnement et d’aggrader le lit de la rivière pour qu’elle puisse s’écouler latéralement. Cela crée ainsi des nouveaux chenaux diversifiés et complexifiant la rivière. » se réjouit Charlène Descollonges pour La Relève et La Peste

    Lire aussi : Ces paysagistes drômois réparent le cycle de l’eau grâce à l’hydrologie régénérative

    Des solutions à portée de mains

    Aujourd’hui, l’agroécologie intègre l’approche hydrologie régénérative avec les couverts permanents, les inter-cultures, les engrais verts, les amendements organiques ou encore le biochar. Tout ce qui augmente le taux de matière organique dans un sol permet de mieux stocker l’eau.

    Les associations de cultures et les champignons nourrissent les sols et les structures. L’agroforesterie ou l’agriculture syntropique permettent d’optimiser sur des petites surfaces la production autour des arbres. Enfin, on peut citer l’agriculture biologique de conservation des sols qui est l’alliance à priori impossible entre l’agriculture biologique et l’agriculture de conservation.

    « Dans mon livre « Agir pour l’eau », j’essaie de faire le lien entre le ralentissement de nos modes de vie et celui du cycle de l’eau. Pomper, consommer, rejeter, canaliser les rivières pour le transport fluvial et artificialiser les sols pour construire des routes pour aller toujours plus vite contribue à son accélération. Pour le ralentir, on doit mettre un frein à nos modes de vie, de consommation, de mobilité. C’est la sobriété. » décrypte Charlène Descollonges pour La Relève et La Peste

    Il est possible de s’informer et de se sensibiliser avec le mouvement d’alliance pour le peuple castor (MAPCA) et de prendre soin de nos cours d’eau. Cette association préconise de se mettre en lien avec les services compétents sur la gestion des rivières. Il y a aujourd’hui 1600 techniciens de rivière en France montés en association (ARRA, association rivière Rhône-Alpes Auvergne) qui apprennent ces nouvelles techniques. Pour aller plus loin et sur un plan juridique, le mouvement de reconnaissance des droits des rivières et des fleuves agit afin de les intégrer aux documents d’urbanisme.

    Charlène Descollonges – Crédit : Yannick Perrin

    Des mesures phares pour opérer le basculement

    Selon Charlène, il y a aujourd’hui des actions et des solutions possibles afin de réhydrater nos paysages. A l’échelle nationale, il est possible de réformer la PAC, notamment en interdisant l’usage des pesticides. Dans un premier temps sur les périmètres de captage d’eau potable puis de les étendre par la suite. Toujours selon Charlène, développer massivement les paiements pour services environnementaux (PSE) permettraient des rémunérations intéressantes pour les agriculteurs.

    Aux yeux de l’hydrologue, d’autres problématiques sont à prendre en compte pour préserver le cycle de l’eau. « Les questions du nucléaire et de la réouverture des mines de lithium pour assouvir nos besoins en énergie doivent être repensées sous le prisme de la sobriété en passant par la décarbonation de notre mobilité ainsi que de notre industrie » précise-t-elle pour La Relève et La Peste.

    Pour Charlène, d’autres pistes accessibles se passent à l’échelle locale. Là où nous créons du lien avec les habitants et les politiques de proximité et aussi où nous avons le pouvoir d’agir sur le terrain de manière efficace et immédiate. Dans ses préconisations : les barrages (parfois mimétiques) de castors, les ouvrages d’hydrologie régénérative cités plus haut. Quant au niveau national, elle préconise l’arrêt de projets comme les méga-bassines ou les grandes infrastructures routières pour aménager le territoire via la mise en œuvre de la loi ZAN (Zéro Artificialisation Nette).

    « Il faut aussi désimperméabiliser les sols en contexte urbain : les parkings, les cours d’école, tous les espaces qui peuvent être re-végétalisés » détaille Charlène Descollonges pour La Relève et La Peste. 

    Enfin, Charlène Descollonges plaide pour l’éducation des enfants. Certaines associations, comme la Water Family dont l’hydrologue est ambassadrice, font de la sensibilisation dans les écoles autour de l’eau, des rivières ou des zones humides afin d’apprendre à les observer, les comprendre et les protéger.

    « Dès le plus jeune âge, ils parlent de l’empreinte eau. C’est génial car quand les enfants rentrent à la maison, ils demandent aux parents de mettre en place des potagers et de choisir une viande issue d’une agriculture locale et biologique par exemple » s’enthousiasme Charlène Descollonges pour La Relève et La Peste. 

    Sensibiliser les enfants, mais les adultes aussi. Charlène nous confie que même dans des grandes entreprises qu’elle est amenée à côtoyer et qui n’ont pas de modèle régénératif, les lignes bougent. Notamment dans certaines institutions financières avec des personnes qui emploient des termes comme décroître ou décroissance économique. Cela lui donne une note d’espoir malgré un climat ambiant délétère.

    « Il y a un proverbe Africain qui dit : on entend l’arbre qui tombe, mais pas la forêt qui pousse. Je pense vraiment qu’une forêt est en train de pousser » conclut-elle d’un ton optimiste.

    Un autre monde est possible. Tout comme vivre en harmonie avec le reste du Vivant. Notre équipe de journalistes œuvre partout en France et en Europe pour mettre en lumière celles et ceux qui incarnent leur utopie. Nous vous offrons au quotidien des articles en accès libre car nous estimons que l’information doit être gratuite à tou.te.s. Si vous souhaitez nous soutenir, la vente de nos livres financent notre liberté.

  • "Se distraire à en mourir"

    "La perversion de la cité commence par la fraude des mots."

    Platon

     

    Et lorsque l'usage des mots s'appauvrit, les pensées se fanent, la justesse des propos se dégrade et dans l'esprit de la masse, il ne reste que "l'opinion" ou pire encore la "rumeur".

    Se contenter du divertissement, de la futilité, de l'amusement, c'est fermer sur soi le cadenas de l'esprit limité. Et il ne reste qu'une masse manipulable qui se réjouit de l'accumulation de son inconscience.

     

    Se distraire à en mourir par Postman
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    Thérèse de Chérisey (Traducteur)Michel Rocard (Préfacier, etc.)

    EAN : 9782360150144
    254 pages

    NOVA Editions (15/09/2010)

    3.89/5   44 notes

    Résumé :


    L'esprit d'une culture peut se flétrir de deux manières. Dans la première - celle d'Orwell -, la culture devient une prison. Dans la seconde, celle de Huxley la culture devient une caricature. (...) Huxley nous enseigne qu'à une époque de technologie avancée, la dévastation spirituelle risque davantage de venir d'un ennemi au visage souriant que d'un ennemi qui inspire les soupçons et la haine. C'est nous qui avons les yeux sur lui, de notre plein gré. Nul besoin de tyran, ni de grilles, ni de ministre de la Vérité. Quand une population devient folle de fadaises, quand la vie culturelle prend la forme d'une ronde perpétuelle de divertissements, quand les conversations publiques sérieuses deviennent des sortes de babillages, quand, en bref, un peuple devient un auditoire et les affaires publiques un vaudeville, la nation court un grand risque : la mort de la culture la menace.

     

  • "Mayotte, à qui la faute ? "

     

    Au-delà du drame humain, les catastrophes naturelles ou autres, les phénomènes de grande ampleur, m'intéressent de par l'analyse des manques qui se révèlent et l'analyse des réactions. Ici, encore, il y a beaucoup d'enseignements à retirer.
     

     

    https://bonpote.com/mayotte-a-qui-la-faute/

    Mayotte, à qui la faute?

     

    Publication :

    22/12/2024

    Mis à jour :

    22/12/2024

    Picture of Magali Reghezza

    Magali Reghezza

    Mayotte Article vignette

    ©Crédit Photographie : TWA

    Alors que l’on ne connaît toujours pas le nombre de décès consécutifs au passage du Cyclone Chido, qui a ravagé Mayotte le vendredi 13 décembre 2024, la France semble plongée dans un état de sidération. 

    Il n’a pas fallu longtemps pour que la classe politique et les piliers de comptoir médiatiques nous gratifient de leurs éléments de langage sur les causes du drame. La recherche des responsabilités, qui devient très vite une chasse au bouc-émissaire, est désespérément banale. 

    S’il est parfaitement normal de chercher à comprendre les causes du désastre, qu’on veuille donner un sens à l’inacceptable ou qu’on souhaite empêcher qu’une telle catastrophe se reproduise, encore faut-il prendre le temps de mettre à distance l’émotion et la politique politicienne pour regarder ce que les recherches sur la prévention des risques de catastrophes ont produit depuis plus de … 60 ans.

    La faute au réchauffement climatique 

    Le 6e rapport d’évaluation du GIEC indique que le réchauffement climatique intensifie les cyclones, sans pour autant augmenter leur fréquence. Ce fait scientifiquement établi a conduit des activistes du climat à nommer les cyclones du nom des compagnies pétrolières, le réchauffement climatique résultant à 90% des émissions liées à la combustion des énergies fossiles.

    Au lendemain de la catastrophe, et avant même la parution des études d’attribution, des voix se sont élevées pour faire de Chido un effet du changement climatique. Au-delà des questions de méthode qui font débat chez les scientifiques, il est faux de poser un lien causal direct entre le réchauffement global et le désastre à Mayotte.

    Une catastrophe “naturelle” résulte toujours de la combinaison entre un phénomène physique, appelé aléa, et une situation d’exposition et de vulnérabilité. La vulnérabilité réside conjointement dans la fragilité physique qui rend sensible aux effets de l’aléa et la capacité à lui opposer une réponse appropriée (comportement préventif, mise en sécurité, etc.). 

    La vulnérabilité et l’exposition résultent d’un système de causes imbriquées, qui interagissent entre elles:

    des facteurs conjoncturels comme l’état physique des personnes, la période (jour ou nuit, vacances scolaires, élection), l’existence de crises concomitantes. 

    des facteurs intermédiaires plus structurels : état du bâti, organisation des secours, état des services de soins, inégalités de développement, exclusion, etc.

    des causes profondes qui ne sont pas forcément perçues par les acteurs sociaux et économiques, mais déterminent pourtant les cadres de pensée, d’organisation et d’action : héritages de l’histoire, valeurs et croyances, régimes politiques, système économique. 

    Depuis la fin du du XIXe siècle, les sciences sociales ont entrepris de “dénaturaliser les catastrophes” en mettant en lumière leurs dimensions sociales et territoriales. C’est ce qui explique par exemple que les conséquences des ouragans Chido et Irma en 2017 soient différentes : 11 morts aux Antilles françaises pour potentiellement plusieurs milliers à Mayotte. Pourtant, comparé à Irma Chido est un “petit” cyclone : 220 km/h contre 320 km/h pour Irma

    Concernant le bâti, Saint-Barthélémy, l’île des milliardaires, n’a subi que des dommages matériels superficiels, alors que Saint-Martin et Mayotte ont été dévastés. 

    L’aléa n’explique  jamais à lui seul la catastrophe : même dans un climat non réchauffé par l’Homme, Chido aurait ravagé l’île. En revanche, dans ce contexte d’extrême vulnérabilité, tout incrément de réchauffement supplémentaire, parce qu’il augmente l’intensité de l’aléa, aggrave le risque, car il accroît la pression sur un système social et territorial déjà très fragile.

    La faute aux prévisions et aux prévisionnistes

    À chaque catastrophe climatique ressurgit l’idée “qu’on ne pouvait pas prévoir”, ce qui est doublement faux. 

    Les cyclones ont ceci de particulier que leur trajectoire est difficile à prévoir. Les prévisions ont fortement progressé, grâce aux modèles numériques : la position d’un cyclone peut être prévue 24 heures à l’avance avec une erreur moyenne inférieure à 100 km. Ce temps reste court pour procéder à des évacuations, mais suffisant pour mettre à l’abri les personnes. En outre, c’est la position de l’œil (donc du “mur”) qui compte, sachant que les îles sont petites. Ainsi, le cyclone peut très bien passer au large ou la vitesse des vents être moins forte que dans le pire scénario. 

    Depuis plus de vingt ans, la quasi-totalité des catastrophes climatiques qui ont affecté les pays développés, qu’on soit en Europe, en Amérique du Nord ou en Asie, ont été correctement prévues. Le problème vient généralement du moment où les autorités décident de donner l’alerte, des messages qui sont transmis aux populations et des moyens qui sont déployés (évacuation, confinement, etc.).

    Pour autant, le “qui aurait pu prédire” ne relève pas forcément du pur cynisme. Dans les pays riches, l’absence de catastrophes meurtrières, la confiance dans le progrès technique et la qualité de la gestion de crise, qui ont drastiquement réduit le nombre de morts et des dommages matériels, ont créé une illusion de sécurité  absolue, si bien que la catastrophe reste du domaine de l’inimaginable, quand bien même le risque est connu. D’ailleurs, le dernier rapport sur la vulnérabilité de Mayotte en cas de catastrophe naturelle a été produit sous la houlette de l’ex-député LR de Mayotte en mars 2024. 

    Comme pour le changement climatique, le risque était connu de longue date. La question n’a jamais été de savoir si, mais quand. Mais le désastre est resté inconcevable, car il crée une situation de dissonance cognitive entre la réalité de la menace et les croyances collectives attachées à une modernité qui repose sur le projet cartésien de se rendre “comme maître et possesseur de la nature”. 

    La faute aux victimes

    Depuis plusieurs années monte un discours qui impute aux victimes la responsabilité de leur sort. Certains commentateurs médiatiques l’ont poussé jusqu’à l’abjection en expliquant  que certaines l’avaient bien cherché, et ouvrir ainsi la fenêtre d’Overton sur la hiérarchisation des morts.

    Le transfert de la culpabilité sur les victimes s’est nourri de la relecture de la notion de résilience par l’idéologie néolibérale, qui met en avant la liberté de choix et d’action des individus. L’autonomie, les capacités d’auto-organisation, l’accent porté sur l’action individuelle sont inhérents à la notion de résilience qui entre ainsi en écho avec les valeurs portées par le néolibéralisme. Ce dernier s’est ainsi réapproprié la résilience, pour transférer sur les individus le coût et la responsabilité morale et juridique de leur sécurité. 

    L’identification de la vulnérabilité comme composante du risque a conduit à revoir la place des comportements individuels qui concourent, en amont des crises, à la prévention des risques de catastrophes. La recherche a montré qu’il était indispensable de développer des capacités de réponse des individus en cas de crise. Les politiques de réduction des catastrophes naturelles ont alors promu la  “culture du risque”, fondée sur la mémoire, la sensibilisation, la connaissance des comportements appropriés et la préparation aux situations d’urgence. Cette dernière est d’autant plus importante dans les territoires insulaires que l’éloignement et l’isolement empêchent l’arrivée immédiate des secours. Aux Antilles françaises par exemple, la Croix-Rouge déploie le plan “72h autonomie” en cas de séismes pour augmenter la résilience des populations. 

    Selon la loi française, chaque citoyen doit être acteur de sa sécurité. Cela ne signifie pas que chaque citoyen peut être acteur. En effet, la capacité de réponse dépend de la combinaison singulière entre les caractéristiques de la personne, du groupe, du bien matériel ou de la fonction qu’on considère, des ressources, moyens et capitaux à sa disposition et des structures et modes d’organisation collectifs. Elle ne relève donc pas des seuls individus et fluctue dans le temps. 

    Comme pour le climat, l’action individuelle n’est possible que si les structures collectives garantissent l’existence, l’accès et le maintien dans le temps des ressources nécessaires à cette action. À cet égard, le discours qui assigne les vulnérables à leur condition et en fait des victimes passives, en niant leur liberté de choix et leurs capacités d’apprentissage, ne vaut pas mieux que celui qui occulte les dimensions collectives indispensables à l’action individuelle.

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    La faute à l’immigration

    Au cours des quarante dernières années, Mayotte a connu une très forte croissance démographique, alimentée par une immigration clandestine massive et incontrôlée, comme le rappelle Fahad Idaroussi Tsimanda dans sa thèse qui étudie la vulnérabilité des migrants comoriens. Les migrants viennent, pour l’essentiel, des îles voisines, Comores et Madagascar et de la région des grands lacs africain. Souvent en situation irrégulière et sans ressources économiques viables, ils rejoignent les bidonvilles, formes d’habitat précaire informel et souvent illégal, qui s’étalent sur des collines fortement exposées aux aléas naturels (cyclones, mouvements de terrains, séismes).

    L’immigration clandestine est à l’origine de fortes tensions sociales au sein de l’archipel. Malgré la départementalisation, qui a fait en 2011 de Mayotte le 101e département français, et les promesses des gouvernements successifs, et bien que Mayotte ait l’un des PIB par habitant les plus élevés de la région, la moitié de la population vit avec moins de 260 euros par mois, soit 6 fois moins que dans l’hexagone et 3 fois moins qu’en Guyane. Parmi les plus pauvres, une majorité est née à l’étranger et est en situation irrégulière.  

    Comme le soulignait en 2023 FI Tsimanda, la  croissance démographique rapide, qui se nourrit de l’immigration, a des conséquences lourdes pour les Mahorais : insécurité liées à la présence de gangs et de bandes rivales, situation sanitaire dégradée avec une épidémie de choléra qui s’est déclarée au printemps 2024,  services publics saturés et insuffisants, habitat dégradé, pressions sur la ressource en eau avec des pénuries accrues par des sécheresses qui augmentent et s’intensifient avec le réchauffement climatique. Les tensions intercommunautaires s’expriment dans des mouvements comme les  « coupeurs de route » initiés par des Comoriens et les décasages initiés par des Mahorais. 

    Les migrants en situation irrégulière cumulent les facteurs de vulnérabilité. La grande pauvreté, aggravée par l’absence de travail formel et l’irrégularité de leurs revenus, les contraint à gagner les bidonvilles. Cette population est jeune, avec des taux élevés de fécondité. Elle compte beaucoup d’enfants en bas âge et de jeunes nés à Mayotte de parents étrangers. On compte aussi beaucoup de mineurs isolés. La barrière de la langue et la peur d’être expulsé fragilisent les migrants sans papiers en cas d’alerte : les messages en français n’ont pas été reçus et de nombreux clandestins ont craint de rejoindre les abris. 

    En comparaison, l’île de Saint-Martin accueille aussi des migrants sans papiers, notamment Haïtiens, qui rejoignent les bidonvilles littoraux. Ces derniers ont été totalement détruits par Irma en 2017, sans que le nombre de victimes n’y soit analogue. Bien mieux intégrés car indispensables aux activités touristiques de l’Île, ces migrants ont en effet pu se réfugier sans crainte dans les abris.

    Occulter le poids de l’immigration clandestine dans la trajectoire démographique et socio-économique de l’île est une erreur d’analyse et une faute politique, qui nourrit le ressentiment des Mahorais. Mais faire de l’immigration une cause de la catastrophe est tout aussi infondé. Ce n’est pas la migration en soi qui est un facteur de vulnérabilité, mais l’incapacité à accueillir dignement les migrants et à réduire les inégalités de développement régionales à l’origine des migrations.

    La faute au racisme

    En 2005, lorsque l’ouragan Katrina frappe la Nouvelle-Orléans, beaucoup d’observateurs font du racisme la clé d’explication du désastre. Les travaux de recherche de Julie Hernandez ont pourtant produit des analyses bien plus nuancée. En Louisiane, le racisme à l’encontre des populations afro-américaines s’exprime encore aujourd’hui de façon structurelle et systémique. Au moment de Katrina, le racisme a joué au niveau de l’État fédéral, notamment dans les prises de parole de Georges Bush et son épouse à propos des réfugiés noirs qui avaient réussi à fuir au Texas. Il a également été très présent dans le récit que les médias ont produit, y compris de manière inconsciente, sur la catastrophe. Ainsi, les photographies montrant des Noirs qui allaient chercher de la nourriture dans la ville inondée étaient légendées par les termes de voleurs ou de pillards, alors que lorsqu’ils s’agissaient de Blancs, elles parlaient de personnes tentant d’assurer la survie de leur famille. 

    Il ne s’agit donc pas de nier le racisme. Mais la catastrophe elle-même ne résiste pas à une lecture raciale. Quelle que soit l’origine ethnique des victimes, c’est d’abord la pauvreté qui a joué : les riches, qu’ils soient noirs, blancs ou latinos ont évacué la ville, alors que les pauvres, y compris les Blancs, y sont restés prisonniers. De même, alors que les quartiers riches, situés en bordure du Lac Ponchartrain, ont été les plus inondés, la plupart des victimes se trouvent dans les quartiers pauvres. Ces quartiers pauvres sont majoritairement noirs, du fait de la composition ethno-raciale de la ville et parce qu’il existe une corrélation forte entre pauvreté et couleur de la peau, du fait des discriminations historiques à l’encontre des populations afro-américaines, mais ils abritaient aussi des Blancs, des Latinos et des minorités issues des diasporas asiatiques.

    Ainsi, en faisant du racisme le déterminant de la catastrophe, on confond la cause et la conséquence. La vulnérabilité s’enracine dans les inégalités de développement, qui découlent en partie des discriminations attachées au racisme, mais en partie seulement. Il ne s’agit pas de nier le racisme plus ou moins conscient et volontaire de certains discours, mais d’analyser correctement la fabrique de la vulnérabilité pour espérer la réduire.

    La faute à la colonisation

    La compréhension de la vulnérabilité s’est enrichie des apports des courants post-coloniaux, qui ont montré la construction historique de certains mécanismes générateurs d’inégalités. La prise en compte des héritages de la colonisation ont été particulièrement éclairants pour comprendre les sous-jacents des organisations sociales, politiques et territoriales à l’origine de l’extrême vulnérabilité, dans le cas des catastrophes qui ont frappé Haïti ou la Caraïbe ces deux dernières décennies.

    Pour autant, nier le rôle des héritages historiques est tout aussi absurde que d’en faire l’alpha et l’oméga de la situation à Mayotte. Le processus de décolonisation de l’archipel est complexe. Il s’inscrit dans un contexte géopolitique particulier, qui s’accommode mal des raccourcis et des anachronismes. C’est justement parce que Mayotte a connu un développement socio-économique rapide, après l’indépendance des Comores de 1975, que s’est instauré un déséquilibre à l’échelle régionale, alors même que l’écart de développement avec les autres régions françaises n’a pas été comblé.

    En particulier, le chantier de « rattrapage des autres départements français » mis en place au tournant des années 2000 afin de préparer la départementalisation, reposait sur un processus politique, administratif et technique de transformation des institutions mahoraises. Des efforts importants ont été déployés pour moderniser les infrastructures, de santé ou d’enseignement. Cette politique de développement exogène a évidemment eu des conséquences sur les structures socio-territoriales mahoraises, accentuées par la rapidité du processus, du fait du déséquilibre socio-économique régional créé. Il est à l’origine de la trajectoire démographique et du creusement des inégalités au sein de l’archipel, ces deux facteurs ayant contribué à exacerber les vulnérabilités.

    Par conséquent, lire la trajectoire de vulnérabilité de l’archipel au seul prisme de la colonisation revient à nier les choix des Mahorais et les étapes qui ont accompagné l’indépendance du territoire. C’est aussi détourner le regard des acteurs politiques du reste de la région.

    Alors, à qui la faute ?

    Chaque désastre est devenu une opportunité pour faire triompher ses valeurs, son idéologie et ses convictions, quitte à se livrer parfois à une instrumentalisation écœurante. 

    S’appuyer sur les résultats de la recherche est essentiel pour prévenir les catastrophes. Et la recherche montre qu’il est faux de retenir un facteur explicatif unique pour expliquer les désastres. Ceux-ci s’enracinent dans un système de causalité complexe.

    Plaquer coûte que coûte des cadres interprétatifs théoriques sur des situations singulières est la meilleure façon de s’interdire de comprendre la fabrique des vulnérabilités et d’agir efficacement. C’est assigner les vulnérables à leur condition de victimes et les condamner à subir encore et encore des crises. C’est remplacer les injonctions normatives et moralisatrices contre lesquelles on prétend lutter, par d’autres formes de normativité tout aussi délétères. Paresse intellectuelle, cynisme ou naïveté, peu importe. Les victimes n’ont pas besoin de ça.

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  • Un résumé dans un schéma

     

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    Un résumé dans un schéma.

    Mais qu'en est-il exactement des "réactions" ? D'où viennent-elles ? Qu'expriment-elles ? Est-il concevable de les contrôler ? Est-il juste, en toutes circonstances, de vouloir les contrôler ? Peut-on associer le terme de "réactions" à celui "d'émotions" ?

    Pour ma part, je dirais que l'émotion précède la réaction. Et que la réaction sera proportionnelle à l'émotion. Il est même possible que les deux soient si proches qu'elles en paraissent indivisibles. Dans le cas de la peur par exemple.

    Un éclair qui traverse le ciel si près de nous qu'on se ratatine, le corps empli de frissons, tétanisé par la proximité du danger, dans un réflexe qui provient du cerveau limbique. On ne pourra pas dissocier l'émotion de la réaction.

    Mais s'il s'agit d'une rencontre amoureuse, de ce "fameux coup de foudre", l'intensité ne sera pas la même, l'envahissement ne sera pas aussi immédiat, l'effet ne sera pas instantané même s'il peut nous sembler a postériori avoir été saisi d'amour. L'émotion aura été puissante et la réaction aura grandi au fil des secondes ou des minutes ou des heures ou de toute une vie.

    Les neurosciences ont considérablement exploré le cerveau pour cartographier les zones concernées et expliquer, chimiquement, la raison de ce qui nous fait parfois perdre raison. Pour notre bien ou pour notre mal. Est-il utile de connaître les phénomènes chimiques pour gérer au mieux les méotions et leurs réactions ? Je pense que Spinoza aurait été très intéressé, lui qui cherchait systématiquement les causes des conséquences.

    Parvenir à se distancer des effets en l'observant à travers le prisme des données chimiques, physiques, de la cartographie de notre corps, je pense que ça peut s'avérer utile. On le voit dans le sport de haut niveau, dans des interviews de sportifs. Alex Honnold, par exemple, à travers la méditation. Ou Novack Djokovic.

    Alors c'est que nous pouvons devenir des sportifs de haut niveau spirituels, en nous-mêmes, puisque nous sommes tous constitués de la même façon.

     

    https://www.futura-sciences.com/sante/questions-reponses/sentiments-cerveau-chimie-guide-t-elle-nos-emotions-7505/

    Joie, colère, tristesse… Toutes ces émotions que nous ressentons résultent d’un équilibre subtil de substances dans diverses parties de notre cerveau.

    au sommaire

    Joie et dopamine

    Colère : que se passe-t-il dans le cerveau ?

    La tristesse expliquée par la chimie

    L’amour, un sentiment complexe

    À lire aussi

    Les émotions sont les réactions de notre corps provoquées par une stimulation venue de notre environnement. Elles sont traitées dans le système limbique de notre cerveau.

    Joie et dopamine

    Pour mieux comprendre comment fonctionne la joie par exemple, partons d'abord de la question suivante : à quoi la sensation de plaisir est-elle due ? Les chercheurs Olds et Milner ont découvert, en 1952, que le noyau accumbens gérait la récompense et le bien-être : il reçoit des informations venues, entre autres, de l'aire tegmentale ventrale via un neurotransmetteur, la dopamine. Une fois activé, le noyau accumbens communique avec diverses parties du cerveau en libérant trois neurotransmetteurs :

    la sérotonine pour l'euphorie ;

    les endorphines contre la douleur ;

    les endocannabinoïdes contre l'anxiété.

    Colère : que se passe-t-il dans le cerveau ?

    Lorsque nous ressentons de la colère, notre cœur s'accélère, notre respiration devient ample, nos muscles se contractent... Dans le cerveau, l'aire septale (noyau basal de Meynert, noyau antérieur du thalamus et corps mamillaires) s'active.

    Un message est envoyé à l'hypothalamus médian qui va donner l'ordre de déverser dans l'organisme adrénaline, cortisol et testostérone. Hennig a montré, en 2004, qu'un faible taux de sérotonine est également lié à un comportement agressif.

    La tristesse expliquée par la chimie

    La tristesse est un moment de pause, d'analyse d'un moment difficile. Chimiquement, elle correspond à une baisse des enképhalines au niveau de l'amygdale. Un message est envoyé à l'hypothalamus qui déclenche une double action :

    via le système sympathique, une libération d'adrénaline entraînant ventre noué et respiration accélérée ;

    en parallèle, via le système parasympathique, l'acétylcholine et la noradrénaline sont déversées dans l'organisme, ce qui provoque larmes et prostration.

    Le cœur, à la fois accéléré et ralenti, semble pris dans un étau...

    L’amour, un sentiment complexe

    L'amour n'est pas une émotion mais un sentiment complexe, qui met en jeu un large cocktail de substances. Lors d'un coup de foudre, un pic d'adrénaline survient, ce qui provoque un sentiment d'éveil et une accélération du rythme cardiaque. Parallèlement, un pic de dopamine engendre du plaisir.

    Si l'amour dure, une activité accrue apparaît dans une région liée au sentiment d'attachement, le globus pallidus, et dans des structures riches en récepteurs à l'ocytocine, l'hormone de l'attachement.

  • L'amnésie environnementale

    J'ai des souvenirs merveilleux de mon enfance dans les bois. Je pouvais parcourir des kilomètres sans rencontrer de traces humaines comme celles que je vois aujourd'hui : coupes rases qui se multiplient, constructions de lotissements et de zones commerciales. Les bois où j'ai vécu enfant n'existent plus. Ils ont été rasés et à la place, il y a un périphérique et des zones urbaines, lotissements et zones commerciales. Il y avait une zone humide, vaste, emplie de vie. Tout a été asséché, remblayé, bétonné. C'était dans le secteur de Quimper. Puis, plus tard, mes parents ont fait construire une maison près de la mer et de la même façon, tout le littoral est devenu aujourd'hui une enfilade de maisons et de magasins. Ce sont des centaines d'hectares qui ont été transformés.

    On a quitté la Savoie pour fuir cette urbanisation frénétique et on est venu dans la Creuse. Et depuis quatre ans, ici, on voit s'étendre les coupes rases, des massacres effroyables. Le relief s'y prête aisément. Pas de grosses pentes, les forêts sont très accessibles, il y a beaucoup de chemins et de pistes forestières. L'avenir des forêts creusoises est très sombre.

    Et on a décidé de partir. La maison est vendue.

     

     

     

     

    Méthode

    Type

    Fiche posture et repère

    L'amnésie environnementale : comprendre pour agir

     

     

    Santé-Environnement


    Mots clés

    compétences psychosociales

    émotions

    L'amnésie environnementale touche de plus en plus et constitue une clé d'analyse dans l'inaction face au réchauffement climatique. Mais qu'entend-on par amnésie environnementale, et comment y remédier ? C'est l'objet de cette fiche repères qui fait le point sur cette notion émergente et des notions connexes telles que l'extinction de l'expérience de nature ou le syndrome de la référence changeante.  Si les conséquences sont connues, des pistes d'actions existent également.

    1. De quoi parle-t-on ?

    Extinction de l'expérience de nature

    Des chercheurs ont récemment montré une diminution voire une extinction de l'expérience de nature dans une revue de la littérature (A global synthesis of trends in human experience of nature) [1]. Cela se traduit par une diminution des contacts avec la nature, comme les balades en forêt, mais aussi par le fait que l'humain vit de plus en plus en milieu urbain, loin des espaces naturels et des forêts (2/3 des français vivent en ville en 2021 selon l'INSEE). Aujourd'hui, nous passons ainsi en moyenne plus de 80% de notre temps à l'intérieur (selon Santé Publique France). Or « un haut niveau d'“expérience de la nature” dans l'enfance détermine fortement la connaissance, les valeurs associées et l'attachement émotionnel à la nature des humains », précise une équipe de chercheurs dans le cadre d'une étude publiée en 2022 dans Frontiers in Ecology and the Environment.

    Cette extinction d'expérience de nature va de pair avec l'extinction de l'expérience de la biodiversité. Ainsi, R.M. Pyle, dans L'extinction de l'expérience, précise que « la perte d'espèces locales menace notre expérience de la nature. Si une espèce s'éteint dans notre environnement accessible - qui est d'autant plus restreint que nous sommes très âgés, très jeune, handicapé ou pauvre, en un sens c'est comme si elle disparaissait totalement ».

    Les bienfaits de la nature sur la santé et sur la projection dans l'avenir

    De nombreuses recherches soulignent les bienfaits de la nature sur la santé physique et psychologique : diminution du stress, augmentation de l'immunité, de la vue, de la concentration, de la créativité… Les espaces de nature en ville constituent également des lieux de répit et de réduction des effets des aléas climatiques (canicule notamment) et favorisent la pratique de l'activité physique, les rencontres…

    De plus, du point de vue de la psychologie du développement, le rapport à la nature est essentiel car participe à la construction de l'imaginaire de l'enfant, élément déterminant pour transformer ses sensations en représentations. Le jeu dans la nature participe à l'intégration de la personnalité et à la compréhension des autres et du monde. Plus le monde imaginaire de l'enfant est développé, plus il lui sera facile d'imaginer plusieurs issues à une situation négative et de se projeter dans l'avenir.

    Cette extinction d'expérience de la nature interroge également l'organisation de nos sociétés modernes où les enfants jouent de moins en moins à l'extérieur et passent plusieurs heures par jour devant les écrans. Ils n'ont ainsi pas ou peu l'occasion d'explorer la nature par eux-mêmes. En outre, lorsqu'ils fréquentent des espaces verts dans les villes, ces lieux de nature sont souvent fortement réglementés dans leur accès public, ce qui contribue à la mise à distance de la nature voire à sa dégradation. Selon un rapport de l'Institut de veille sanitaire 2015, quatre enfants sur dix ne jouent jamais dehors pendant la semaine. La rationalisation et l'uniformisation de nos imaginaires et de nos activités causées par l'explosion de la consommation de contenus à travers nos écrans dégrade grandement nos expériences de nature : les enfants (comme les d'adultes) ont le sentiment de trouver davantage de stimulation dans un écran qu'à travers une expérience de balade en forêt, de randonnée en montagne ou de construction d'une cabane dans un arbre. La biologiste A.C. Prévot illustre pleinement l'enjeu : « quand un enfant grandit loin de la nature, il aura moins tendance à vouloir la protéger ensuite, car elle ne fait pas partie de son cadre de référence. Elle n'existe pas dans sa mémoire » [3].

    L'éloignement de la nature et le syndrome de manque de nature

    Notre mode de vie actuel, sédentaire et citadin, pousse les humains, notamment les plus jeunes à s'éloigner de la nature voire à en avoir peur. Face à ces constats, corroborés par l'augmentation de l'hyperactivité, de la prise de poids ou encore de la myopie et de l'asthme, le journaliste R. Louv a popularisé le concept de « syndrome de manque de nature » (ou nature-deficit disorder) [4]. Il part du postulat que pour réduire ces symptômes et signes cliniques, le remède est simple : rapprocher de la nature les êtres humains de tout âge.

    Aller plus loin en consultant la synthèse réalisée par le FRENE.

    L'amnésie environnementale générationnelle et individuelle

    Ce sont ces réflexions qui ont nourri l'hypothèse d'une « amnésie environnementale générationnelle ». Selon le psychologue de l'environnement P. H. Kahn, à l'origine de ce concept, l'amnésie environnementale se produit alors que « nous considérons l'environnement naturel dans lequel nous grandissons comme une référence qui nous servira à mesurer les dégradations environnementales plus tard dans nos vies. De génération en génération, les dégradations de l'environnement augmentent. Mais chaque génération considère le niveau dégradé dans lequel elle grandit comme le niveau non dégradé, comme un niveau normal. […On] appelle ce phénomène psychologique l'amnésie environnementale générationnelle » [5].

    Sur le plan psychologique, chaque individu construit sa vision du monde en fonction de ses expériences passées, notamment durant son enfance. Cependant, avec l'ampleur et le rythme soutenu de la perte de la biodiversité, les générations successives développent des représentations différentes de ce qu'est l'état originel de la nature. C'est pourquoi S.K. Papworth et d'autres chercheurs [7] ont identifié deux formes d'amnésie environnementale : la générationnelle, où les nouvelles générations perdent le référentiel des conditions environnementales passées, et l'individuelle, où les individus oublient leurs propres expériences passées de l'environnement.

    Pour P.J. Dubois, ornithologue et auteur de « La grande amnésie écologique » [8], l'amnésie tient avant tout au manque de transmission de la mémoire environnementale. Selon lui, les individus ayant un contact intime avec le vivant sont parfois trop accablés par les changements qu'ils observent : ils oublient alors d'en parler à leurs enfants. Résultat : les éléments constitutifs de l'environnement sont effacés de la mémoire familiale et intergénérationnelle.

    Le syndrome de la référence changeante

    Cette notion renvoie au « syndrome de la référence changeante » (shifting baseline syndrome) forgé par le biologiste marin D. Pauly qui déclare lors d'une conférence « nous transformons le monde, mais nous ne nous en souvenons pas » [6]. Il a élaboré ce concept en 1995 après avoir constaté que les chercheurs spécialistes de la pêche prenaient comme référence scientifique la taille et la composition du stock de poissons du début de leur carrière. « Chaque génération de chercheurs oubliait que cet état qu'elle considérait comme normal était déjà dégradé par rapport aux générations précédentes, ce qui avait comme conséquence d'empêcher une prise de conscience globale de l'érosion de la biodiversité marine », précise A.C. Prévot, directrice de recherche au CNRS.

    En résumé, l'amnésie environnementale est un mécanisme psychologique où les individus oublient ou sous-estiment les changements négatifs survenus dans leur environnement naturel au fil du temps, accélérant sa destruction. Ce concept souligne que face à des processus denses mais lents et diffus, tels que le réchauffement climatique ou la perte de biodiversité, l'habituation conduit à ce que l'amplitude du changement passe presque inaperçue, de la même manière qu'un parent ne remarque pas forcément le développement pourtant quotidien de son enfant. Ainsi, ce phénomène nous fait accepter comme normal le monde dans lequel nous évoluons même s'il est très différent et plus dégradé que celui que nous avons connu enfant ou dans lequel nos parents ont grandi.

    2. Quels sont les risques liés à l’amnésie environnementale ?

    Les conséquences de l'amnésie environnementale sont problématiques puisqu'à l'ère de l'Anthropocène, l'action de l'humain sur son environnement transforme le monde sans que nous n'ayons toujours souvenir de l'état antérieur. Or, la transmission du savoir passe principalement par la mémoire. C'est aussi la mémoire des catastrophes naturelles -et des meilleures façons de s'y adapter- qui se perdent. Cela déclenche finalement une conséquence « fataliste » qui nous entraînerait contre notre volonté dans une chute vers l'oubli et nous rendrait inapte à tout changement. P.J. Dubois corrobore cette théorie en précisant que le cerveau met constamment à jour sa perception du monde en écrasant les versions antérieures. Cette hypothèse est approuvée par A.C. Prévot, qui soutient que la nature ne fait plus partie du cadre de référence des enfants et n'est donc plus ancrée dans leur mémoire : en conséquence ils auront moins d'opportunités de vouloir la préserver.

    On dénombre alors trois risques sous-jacent liés à cette perte de mémoire et de souvenir, tous accélérant le phénomène :

    L'inaction : En s'accoutumant à des situations jadis anormales et en cessant de les percevoir comme telles, nous perdons toute impulsion à agir.

    La perte de repères : Au fil du temps, ce qui était autrefois anormal devient la norme. Certaines générations ne perçoivent plus l'état dégradé de leur environnement car n'ont jamais connu de réalité antérieure. Et si la connaissance théorique de cette dégradation peut pousser à agir pour améliorer la situation, elle ne remplace pas l'expérience, moteur de changement et facteur de résilience individuelle et collective. Par exemple, avec le changement climatique les événements météorologiques extrêmes deviennent de plus en plus fréquents. Les populations côtières, habituées pendant des siècles à se prémunir contre les inondations et les tempêtes, se retrouvent aujourd'hui démunies face à ce dérèglement car elles ont perdu le savoir et les repères que leurs ainés avaient acquis par l'expérience.

    La perte de sensibilité : Nous observons une diminution progressive de notre connexion avec la nature dans nos vies. Dans ces conditions, comment pouvons-nous être sensibles à la destruction d'une forêt ou à l'extinction d'une espèce animale si nous n'avons que rarement, voire jamais, été en contact direct avec elles ? Sans ressentir d'affection pour ces éléments, il devient extrêmement difficile de se mobiliser pour les préserver - moteur fondamentalement humain.

    3. Comment agir face à l’amnésie environnementale ?

    Pour limiter l'amnésie environnementale et ses conséquences (l'inaction environnementale notamment), le levier majeur est de renforcer les connexions avec la nature, les expériences de nature en favorisant les expériences collectives qui renforcent le sentiment du pouvoir d'agir. Cela passe aussi par un autre rapport à la nature dont nous faisons partie.

    En pratique

    De nombreux acteurs développent des actions afin d'agir en faveur du vivant et limiter les effets de l'amnésie environnementale. Il n'existe pas encore de revue de la littérature pour identifier formellement les leviers d'actions efficaces sur l'amnésie environnementale mais les expériences de terrain et une étude de la littérature sur les effets des interventions en éducation relative à l'environnement [9] du Réseau Idée permettent d'identifier des pistes :

    Renforcement de la mémoire collective : encourager la préservation de notre mémoire collective des changements environnementaux à travers des initiatives communautaires, des récits historiques et des archives environnementales… Favoriser également le partage des expériences et souvenirs de nature.

    Education dehors, multiplication des expériences de nature : encourager les pratiques éducatives dehors, afin d'entretenir le lien avec la nature de manière très régulière.

    Education au vivant : renforcer l'éducation à l'environnement pour ouvrir les yeux sur la biodiversité, la richesse du vivant.

    Education à la régulation émotionnelle : déployer des actions qui permettent de développer l'empathie envers le vivant et plus globalement qui s'appuient sur la prise en compte des émotions. Certaines émotions peuvent constituer un obstacle à l'action quand d'autres sont de réels leviers donc l'accompagnement dans l'identification et la régulation émotionnelle apparait comme nécessaire.

    Création de zones protégées ou débitumisation d'espaces pour favoriser la biodiversité : soutenir la création de parcs naturels, d'aires marines protégées où l'activité humaine est limitée et la débitumisation pour faire revenir des espèces et favoriser ainsi les contacts entre l'humain et la nature.

    D'autres formes d'action restent à inventer pour renforcer ce lien au vivant. Travailler avec d'autres acteurs pour sortir des approches morcelées, croiser des approches, créer des nouvelles manières d'agir sont autant de pistes pour réensauvager notre relation au monde comme nous y invite B. Morizot dans « L'Europe réensauvagée ». Cette relation vise à adopter un humanisme qui nous relie intrinsèquement au vivant plutôt que de nous en distinguer. Nous ne devons pas perdre ces liens essentiels avec la vie qui nous entoure : nous sommes façonnés par elle autant qu'elle l'est par nous.

    Notes de bas de page

    [1] A global synthesis of trends in human experience of nature Frontiers in Ecology and the Environment (Volume 21, Issue 2 Mar 2023).

    [2] R. Pyle, L'extinction de l'expérience dans Ecologie et politique N°53

    [3] A-C. Prévot, La nature à l'œil nu, Edition CNRS, 2021

    [4] Le syndrome de manque de nature, du besoin vital de nature à la prescription de sortie. Dynamique sortir, FRENE.

    [5] P.H.  KAHN, Children's affiliations with nature: structure, development and problem of environmental generational amnesia, dans: Children and nature: psychological, sociocultural and evolutionary investigations, MIT Press, p. 93-116.

    [6] https://www.ted.com/talks/daniel_pauly_the_ocean_s_shifting_baseline/transcript.?subtitle=en

    [7] S.K. Papworth, J Rist, L. Coad and E.J. Milner-Gulland  (2009), Evidence for shifting baseline syndrome in conservation. Conservation Letters

    [8] P.J. Dubois, La grande amnésie écologique ; Delachaux & Niestle, 2012.

    [9] C. Préat, Quels sont les effets éducatifs des interventions en éducation relative à l'environnement ? Réseau Idée, 2024.

     

  • Gisèle Pelicot

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    Positions est une revue trimestrielle thématique présentant une lecture matérialiste du monde et s’ouvrant à des contributeurs extérieurs.

    https://positions-revue.fr/a-lassaut-de-lempire-masculin/

     

    Le premier jour du procès des viols de Mazan, Gisèle Pélicot apparait. Le monde entier découvre cette femme sexagénaire, derrière ses lunettes de soleil rondes. Des milliers de fichiers vidéo témoignent des viols qu’elle a subi par des dizaines d’hommes alors que son mari l’avait plongée dans le coma en lui administrant des médicaments à son insu. Le choix de Gisèle Pélicot de rendre le procès public est assumé comme un acte politique. Un acte pour elle-même et pour toutes les autres. Elle sait que cela lui apportera une forme de protection, elle qui s’apprête à vivre des mois de face à face avec la cinquantaine d’hommes accusés de l’avoir violée ; avec leurs avocats qui voudront montrer qu’elle était à l’origine des violences qu’elle a subies ; avec les experts qui vont décortiquer sa vie et sa psyché pour estimer sa vertu et sa fiabilité. Ses avocats l’ont prévenue, elle sait que la violence n’est pas terminée, elle sait qu’elle ne fait peut-être que commencer. Elle sait aussi que des millions de victimes la regardent, debout face à ces hommes qui se sont servi de son corps comme d’un objet, lui prenant tout jusqu’à ses souvenirs. Face à l’ouragan judiciaire, aussi. Elle vient dire tête haute ce que des millions de victimes et de militant.es crient depuis des années : la honte et la peur doivent changer de camp. En ce premier jour du procès des viols de Mazan, nous sommes des millions à avoir le ventre noué par l’écho que cette histoire a dans nos propres vies, par ce qu’elle dit de nos propres histoires, par ce qu’elle dit de notre société tout entière.

    Ce procès a été décrit dans les médias comme « hors norme ». Les actes sont pourtant d’une normalité confondante. On se dépêche de parler de monstres, de fous, de dénier leur humanité à ces hommes qui sont pourtant un panel parfaitement représentatif de la société française. Tous âges, toutes classes sociales, toutes origines, toutes situations familiales. Ils ne sont que le visage tristement commun de la banalité de la violence sexuelle. On aimerait croire qu’il n’y a pas de ça chez nous et qu’ils ne sont pas comme nous. Et il faut alors le répéter : M. Tout-le-monde peut tout à fait être un violeur dans une société qui fabrique des agresseurs. Ils sont les fils sains de la société patriarcale, si on entend par là une société androcentrée où l’explosion progressive de la famille traditionnelle n’a pas mis fin à la hiérarchisation entre les genres et à la violence masculine qui en découle. Ainsi Dominique Pélicot ne se contente pas des viols conjugaux, il livre le corps de sa femme, il a le pouvoir de l’échanger, de le prêter, il reste pendant les abus pour choisir ce qu’on fera de cet objet qui est sa propriété. Il sait qu’elle n’aurait pas été consentante et cela fait partie du plaisir. Outrepasser. Contraindre. Asseoir le pouvoir par la violence. C’est la version spectaculaire de la banalité du viol qui est une affaire de domination bien plus que de pulsion. Un enjeu de hiérarchie plutôt que de biologie. Celui qui viole est celui qui a le pouvoir.

    Refuser le qualificatif de monstre pour les violeurs est une nécessité politique absolue. Parler de monstre est une manière d’essentialiser la violence, et ainsi de la rendre immuable. On ne peut combattre notre essence. Acter que la violence se génère, c’est aussi acter qu’on peut ne pas la générer, qu’on peut penser une société moins violente. C’est accepter de penser le sujet révolutionnaire que contient la lutte contre les violences sexistes et sexuelles : nous ne voulons plus de cet ordre social, et nous en avons un nouveau à proposer.

    L’ordre bourgeois se précipite sur « l’affaire Mazan » pour ne surtout pas en dire quoi que ce soit d’intéressant. On s’attelle à décrire les faits, les détails, on constate le sordide, on le décortique, sans ne jamais se poser la question de son origine. Ils félicitent la victime car elle est une bonne victime. Elle est mariée, a eu peu d’hommes dans sa vie qu’on a attentivement scrutée. Ce n’est pas une « marginale ». C’est une bonne mère et une bonne grand-mère. Elle ne présente pas de trouble psychique. La bonne victime ne doit pas pleurer trop fort, parler trop fort, ne doit pas exploser de colère. Sa vie doit correspondre aux normes de la bonne morale et son attitude se doit d’être contenue et mesurée. De temps en temps, on s’émeut de la violence que cette femme subit de la part des avocats de la défense. On semble découvrir ce que toutes les victimes rapportent depuis des décennies : leur parcours judiciaire est une seconde violence, la cour d’assise en est l’acmé, la structure même du procès d’assise par l’approche uniquement punitiviste met la victime en position d’accusé. Jamais ces questions ne seront vraiment soulevées. Pour les commentateurs et les médias bourgeois, le plus important reste que chacun soit à sa place et que l’ordre soit préservé. Malgré les très nombreuses mobilisations de mouvements féministes, malgré la volonté de la victime et de ses proches d’en faire un sujet politique et l’occasion de sensibiliser notamment sur la soumission chimique avec l’association #MendorsPas, le mieux que nous pourrons espérer d’eux sera leur mine contrite et une petite tape sur l’épaule : « C’est bien dommage tout ça, ça ne doit pas être facile, rentrez chez vous maintenant ».

    En septembre 2024, en même temps que le début de ce procès, sort le livre de Caroline Fourest : Le vertige MeToo. Comme à son habitude, elle se rend sur tous les plateaux pour défendre ceux qui sont déjà défendus partout, parle dans toutes les radios pour dire qu’on ne peut plus rien dire, et remplit à la perfection son rôle de chien de garde de l’ordre établi en se pensant incroyablement subversive. Elle a senti la nécessité d’alerter sur l’urgence du moment : MeToo n’irait-il pas un peu trop loin ? Dans un pays où 10 % des enfants subissent de la violence sexuelle en grande majorité dans leur famille, où les centres de prise en charge du psycho traumatisme affichent des délais d’attente de plus d’un an, où 94% des plaintes pour viols sont classées sans suite alors qu’une condamnation pénale semble être la seule réparation qu’on envisage pour les victimes, Caroline Fourest enfourche son cheval et part à l’assaut des terribles dérives de MeToo. Dans son grand courage, elle choisit comme adversaire principal un magnifique homme de paille : on ne ferait plus de gradation entre les différents types de violences sexistes et sexuelles. On cherche encore qui a bien pu dire, ne serait-ce qu’une fois, qu’une injure sexiste équivaudrait à un viol et qu’une main sur la cuisse équivaudrait à un féminicide. Qu’importe, Caroline Fourest mène son combat d’arrache-pied, soutenue dans l’adversité par la totalité du système médiatique et notamment sa frange la plus droitière.

    Presque au même moment, Nicolas Bedos est mis en cause par plusieurs femmes qui l’accusent de leur avoir imposé des contacts intimes et sexuels non consentis. Il est condamné en octobre au tribunal correctionnel à porter un bracelet électronique pendant 6 mois. Bien sûr, l’armée des grands et courageux défenseurs de l’ordre bourgeois est en première ligne pour s’en émouvoir. Le dégout et le mépris que nous inspire cet homme bien né, riche, connu, qui, alcoolisé, saisit une travailleuse par la taille pour lui coller sa bouche sur le cou ne sont pas partagés par ces chevaliers de la vraie justice. Elisabeth Lévy est terrassée par sa condamnation et lance un appel vibrant : « Réveillons-nous de ce cauchemar ! ». Nul doute que si un homme noir ou arabe avait saisi Mme Lévy par la taille alors qu’elle était en train de travailler pour coller ses lèvres sur son cou, elle aurait été tout aussi effrayée que ce dernier puisse être condamné. Dans ce système où ce qui compte n’est pas le respect des êtres humains mais la préservation de l’ordre, au même titre qu’il y a les bonnes et les mauvaises victimes, il y a les bons et les mauvais agresseurs. On redouble d’empathie pour ce pauvre petit Nicolas qui passera six terribles mois dans son appartement cossu et bien chauffé. On s’inquiète de l’impact de cette scandaleuse condamnation sur sa carrière de réalisateur. Jamais on ne parlera des conditions de travail des serveuses, de leurs horaires, de leurs rémunérations, de leur exposition à la violence de clients libidineux qui s’octroient des droits sur leurs corps alors qu’elles sont à leur 8ème heure de travail tard dans la nuit. Jamais on ne s’interrogera sur le traitement des travailleuses du milieu du cinéma, précaires, possiblement exposées à des réalisateurs laissant trainer leurs bouches sur les corps des femmes qui passent à leur portée, quelques mois seulement après qu’on apprenne que notre plus « grand acteur » avait pour habitude de mettre ses mains dans les culottes de celles, figurantes, maquilleuses, habilleuses, qui étaient les plus subordonnées sur les plateaux de tournage.

    Des livres, beaucoup de livres, sortent en cet automne 2024 où le sujet des violences sexistes et sexuelles s’invite sur la place publique chaque jour, et sous tous ses aspects. François Bégaudeau, écrivain de gauche, nous fait grâce d’un livre faisant suite à son procès l’opposant à l’historienne Ludivine Bantigny. Des années plus tôt, une conversation avec ses admirateurs sur son blog était rendue publique. Il y avait fait ce qu’il expliquera ensuite être un trait d’humour. Dans les multiples ressorts de blagues sexistes, il n’a pas choisi l’injonction à retourner à la cuisine ou la supposée stupidité de la femme visée, à notre grand regret. Il a choisi de dévaloriser son travail tout en lui prêtant de multiples partenaires sexuels au sein d’une maison d’édition. Le summum de l’humour étant de mettre dans le lot de ces partenaires un homme notoirement homosexuel. La tranche de rigolade est délicieusement sublimée par l’utilisation de l’expression « passer dessus » pour décrire un rapport hétérosexuel. Cela aurait pu rester une phrase minable dans les tréfonds d’internet, mais l’intéressée en a eu connaissance, et a eu l’outrecuidance de ne pas l’apprécier. Il n’a pas jugé utile de s’en excuser, n’a pas été condamné, puis a écrit un livre de plus de 400 pages où il nous partage ses réflexions sur l’art, le féminisme, l’humour, la morale… Dans le cadre de la promotion, il donne de nombreuses interviews assez consternantes où il s’émeut du traitement dont il souffre dans la majorité des milieux de gauche. L’agacement qu’on ressent est à la hauteur de la nullité de toute la séquence. Personne n’est surpris par le fait que, dans une société profondément sexiste, un homme en position de coq dans la bassecour fasse des remarques sexistes et dégradantes. On est en revanche assez atterré par son incapacité à simplement présenter des excuses à l’intéressée. Tout le monde serait passé à autre chose.

    Bégaudeau se compare à un enfant qui aurait frappé son camarade de classe et à qui l’institutrice intimerait de demander pardon. Il explique refuser de s’abaisser à ce genre de chose, ses fans en seraient fort déçus. A aucun moment il n’est question de la dimension réparatrice pour la personne visée. Encore moins de la portée politique du fait de reconnaitre qu’on a posé un étron inutile sur la montagne de déjections des violences masculines, de la plus minable comme ici, à la plus sordide comme avec Gisèle Pélicot. Se mettant dans la roue de notre chère Caroline Fourest, il questionne la notion de continuum en ne la comprenant pas. Accordons-lui que, sur l’échelle de la stupidité, il se situe un tout petit peu plus bas. Elle accuse le monde de ne plus faire de gradation au sein des violences. Lui explique que le concept de continuum entre les différentes violences sexistes et sexuelles lui semble fumeux car nous n’avons pas de preuves scientifiques pour affirmer que dire des insanités sur un blog amène au féminicide. Heureusement que nous avons de grands artistes pour nous permettre d’accéder à des informations aussi capitales. Or le continuum ne se joue pas à l’échelle individuelle, ce qui n’est pas aisé à saisir quand on est obsédé par la sienne propre. Le continuum se joue à l’échelle collective. C’est parce que nous sommes des femmes que nous subissons les injures sexistes, le harcèlement sexuel, les viols. C’est parce que nous sommes le genre subalterne qu’on se permet de nous faire subir ça. Ce ne sont pas les mêmes personnes qui en sont auteurs, mais ils participent tous à faire perdurer la structure. Les structures sociales ne sont pas immuables, elles ne lévitent pas au-dessus du monde. Elles s’incarnent dans des personnes et leurs pratiques. Il n’y a aucun doute sur le fait que Bégaudeau qui s’excuse ne soit pas un meilleur homme que Bégaudeau qui ne s’excuse pas. Et l’homme Bégaudeau n’est pas le sujet. C’est en tant que figure publique de la gauche que nous le regardons, et ça lui déplait beaucoup car il est avant tout un immense écrivain. Nous séparons l’homme du jouteur, et lui aimerait qu’on sépare le jouteur de l’artiste. Nous voulons parler des conséquences concrètes de ses paroles, lui aimerait qu’on parle d’art, qu’on s’extraie de la « morale ». Considérer l’art comme au-dessus des basses considérations éthiques et politiques est une morale en soi. Une morale d’homme au ventre plein et à l’existence tranquille. La parole est matérielle, elle est concrète. Les violences que nous subissons le sont aussi. Là où il voit des excités, un homme de gauche conséquent devrait voir la lutte, les violences et les rapports de force qui les sous-tendent. Les évoquer longuement n’a aucun intérêt si c’est pour les faire perdurer ensuite. En définitive, on peut y voir une réaction de petit bourgeois conservateur, bien heureux d’en appeler à la révolution tant qu’il ne s’agit pas d’interroger sur sa propre place dans le système. Une fois confronté au vacillement de sa position, il fait une grosse colère intimant de faire une exégèse complète de son œuvre avant de pouvoir adresser une critique sur la portée politique de ses paroles. Il n’est évidemment ni Pélicot, ni Depardieu, ni Matzneff. En tant qu’homme, il est parfaitement banal dans sa violence, la quotidienne, celle qui se gratte les gonades en forçant un rire bruyant. En tant qu’écrivain, il est un bavard peu consistant qui pense que l’art peut être extrait de sa dimension profondément politique et se permet donc d’extraire les militants de toute possibilité critique artistique par la politique. En tant que figure de gauche, il est un contre-révolutionnaire et il est donc licite de le cantonner à être un excellent écraseur de cloporte de droite.

    L’extrême droite, elle, se tortille en cet automne 2024. Que va-t-elle bien pouvoir raconter de nauséabond ? Après une vaine tentative de faire passer le fétichisme de Dominique Pélicot pour du militantisme anti-raciste, elle a finalement jeté son dévolu sur l’horrible meurtre de Philippine. Une jeune fille de 19 ans, violée et assassinée par un homme qui abandonnera son corps dans le bois de Boulogne. L’atrocité des faits coupe le souffle. Elle, comme 104 autres femmes plus tôt dans l’année, a été tuée parce qu’elle elle est une femme. Au même moment, une travailleuse du sexe d’origine camerounaise est retrouvée massacrée à son domicile. Personne n’en parlera. L’extrême droite se repait de la tragédie de Philippine avec une gourmandise de vautour qui soulève le cœur. Car il s’agit d’une bonne victime, avec la bonne couleur de peau et la bonne classe sociale. Et surtout il s’agit du mauvais agresseur. Il n’est pas de nationalité française. Encore mieux pour leur agenda politique, il est marocain. Les charognards redoublent d’énergie pour instrumentaliser le crime et soigneusement éviter de soulever les questions qu’il pose sur notre système judiciaire et carcéral. Le fond de leur discours puant est toujours le même : ce sont nos femmes et nous sommes les seuls à avoir des droits sur elles. Elles seront massivement violées et tuées, c’est dans l’ordre naturel et biologique des choses, mais l’important et qu’elles le soient par ceux qui nous ressemblent.


    L’année 2024 s’achève comme toutes les autres avec un gout de sang et de larmes. Comme toujours nous allons compter les mortes et les détruites. Elles sont le moteur de notre révolte. Nous refusons de regarder les cadavres avec résignation. Nous travaillons à disséquer les entrailles de cette violence omniprésente pour savoir par quels bouts l’annihiler. Nous écoutons ce qui en est dit, nous nommons nos ennemis pour mieux les combattre, nous reconnaissons nos amis pour mieux nous unir. Dans ce numéro, nous voulons nous donner des armes pour combattre. Nous pensons notre lutte comme une lutte collective, globale et totale contre l’ordre bourgeois patriarcal, et nous la menons car elle est une nécessité absolue et car nous croyons plus que jamais à ses chances de victoire.

     

     

     

     

     

     

  • Philippe BIHOUIX : interview

    Le titre est nul, juste un "put a click" comme ont dit dans le milieu.
    Mais pour le reste, c'est bien évidemment très intéressant.

     

    126 641 vues 12 nov. 2024 ÉNERGIE

  • Deux écologies qui s'opposent

     

     

    Il y a deux sortes d'écologie : l'écologie réelle et l'écologie politique. La première est utile, la seconde est néfaste. Ou plutôt, elle l'est devenue par l'arrivisme de certains cadres politiques qui par leurs comportements ont donné à l'écologie une image punitive. L'écologie ne doit pas être politique, elle doit être sociale, existentielle, émotionnelle, affective, c'est à dire essentiellement tournée vers les actes bons, mesurés, conscients, utiles, protecteurs envers la nature. Et non envers un mouvement politique et ses leaders.

    L'écologie sociale, c'est celle que nous pratiquons par des gestes respectueux, le tri, la consommation mesurée, le recyclage, une alimentation dé-carnée, la pratique du potager, l'entraide, le troc, la solidarité. L'écologie ne concerne pas que la nature ou l'environnement mais les humains entre eux, le respect de l'autre et si nécessaire sa protection.

    D'ailleurs, il est étrange de parler « d'environnement » comme si nous étions séparés de la nature, des êtres à part avec une nature qui nous entoure alors que nous sommes des êtres naturels et totalement insérés dans cette nature. Sans elle, nous ne serions plus là.

    L'écologie politique est devenue une écologie punitive parce qu'elle fonctionne par des injonctions alors que des millions de personnes sont déjà dans leur vie quotidienne soumis à des injonctions de survie. Et lorsque ces injonctions politiques sont proclamées par des gens qui vivent dans le luxe et le confort et prennent l'avion pour aller se dorer la pilule dans des pays exotiques pour les vacances de Noël, ça ne peut pas passer. D'autant plus qu'ils sont payés par l'argent public, c'est à dire justement celui dont nous aurions besoin pour vivre un peu mieux.

    Il est donc urgent de ne pas mélanger ces deux faces de l'écologie au risque de délaisser la première alors que la situation planétaire tourne au cauchemar.

    Personnellement, je pense que les voitures électriques, c'est une aberration et que les lobbies industriels ont encore réussi à imposer leurs visions. Si on regarde les dégâts dans les pays qui fournissent les métaux nécessaires pour la fabrication des batteries, il ne faut pas parler d'écologie. Quand je vois que les cartons qu'on rapporte à la déchetterie pour être recyclés partent au Vietnam par cargos parce que ni en France, ni en Europe on a d'usines capables de les recycler à grande échelle, c'est juste du foutage de gueule. Et des exemples comme ceux-là, il y en a des centaines. Qu'on a arrêté la consigne des bouteilles en verre pour favoriser l'usage du plastique, que la SNCF ait été autorisée à démanteler le réseau qui permettait de couvir la totalité du territoire, condamnant les habitants des régions de la "diagonale du vide" à utiliser les voitures puisque mêmes les transports en commun ont disparu, que les gouvernements successifs aient laissé s'étendre le transport routier en abandonnant le fret ferroviaire, que les lobbies de l'aviation aient été subventionnés alors que le tourisme aérien aurait depuis longtemps dû être surtaxé, que l'éolien soit subventionné mais que jamais on ne parle de décroissance, que les usines à charbon soient remises en service... etc... etc...

     

    etc... etc... etc...

     

     

    Nous avons le devoir d'être écologistes tout autant que le devoir de résister aux injonctions de l'écologie politique. Nous devons être exemplaires et ne pas suivre l'exemple falsifié des élites. Ces élites qui ont juste réussi à donner à l'écologie une image désastreuse.