Articles de la-haut
Un instant
Je me suis inscrit à un concours littéraire sur le thème : "Un instant".
J'ai cherché dans les kilomètres de pages que j'ai écrites.
Un sujet qui me touche particulièrement.
Je fais une distinction entre le présent et l'instant présent.
Je lis parfois qu'il faut rester dans l'instant présent. Je pense que pour y parvenir, il convient au préalable d'avoir identifié le présent et d'avoir appris à en nourrir l'instant présent.
Vivre dans le présent consiste à unifier en soi les expériences du passé et à s'en servir pour les projets à venir.
Mais lorsqu'il s'agit d'être dans l'instant, le présent n'existe plus. L'instant présent est une dimension intemporelle.
C'est ce que j'ai cherché à traduire dans les textes suivants.
INTEMPOREL
Cet été, j'ai fait mon premier vol biplace en parapente. Très impressionnant. On n'imagine pas quand on les regarde d'en bas à quel point ça peut brasser quand on monte de sept mètres par seconde dans un thermique... Il vaut mieux ne pas avoir chargé l'estomac avant.
Mais là n'est pas l'essentiel.
Pour rejoindre le décollage, tous les participants prennent une navette, un minibus de neuf places. Douze kilomètres de montée sur une route sinueuse et étroite. Je me suis assis sur la banquette du fond aux côtés de mon plus jeune garçon et de son amoureuse. Tous les autres passagers étaient des adultes. Les gens parlaient entre eux pendant que les deux adolescents à mes côtés se câlinaient en se regardant dans le fond des yeux.
Sans rien fixer de précis, les yeux envahis par les immensités et les couleurs des montagnes, je regardais rêveusement le paysage par la fenêtre et j'écoutais d'une oreille distraite les quelques échanges qui me parvenaient : des vols merveilleux au-dessus des montagnes, une nouvelle voile performante, la prochaine compétition, un nouveau site à découvrir, des voyages, un accident... Des discussions de passionnés à d'autres passionnés.
A la sortie d'un virage dans lequel je trouvais que le conducteur était passé très près du fossé, j'ai senti que je n'étais pas là.
Une impression indéfinissable. Soudaine. Un vide étrange, un instant suspendu, comme si je n'existais pas. Je sentais bien que quelque chose était là puisque "je" voyais le paysage, que j'entendais les discussions, que je me faisais des remarques sur le conducteur... Mais je ne parvenais pas à avoir une image de celui qui vivait tout ça, comme si le récepteur de ces impressions n'était pas réel, comme s'il ne s'agissait que d'un rêve et que je n'étais même pas le rêveur.
Je n'arrivais pas non plus à me situer parmi tous les passagers. Je savais très bien que je n'étais pas comme les deux adolescents à mes côtés mais je ne pouvais pas non plus m'identifier aux adultes présents. Je n'étais pas parmi eux en tant qu'individu reconnaissable, je ne pouvais pas établir à travers leurs regards la consistance de mon être, je ne pouvais pas prendre forme en me nourrissant de leurs attentions, tout ça n'était qu'un mirage.
Je n'avais pas d'âge. J'essayais de visualiser mon visage et je n'en avais aucune image nette, comme s'il me fallait nécessairement un miroir pour pouvoir "matérialiser" cette entité pensante qui s'interrogeait sur son existence.
Un sentiment très étrange.
Intemporel.
Une perdition totale, brutale, comme un vide incommensurable et pourtant une absence totale de peur, aucune interrogation, aucune inquiétude ou tentative de rappel, de réveil ou je ne sais quelle réaction de survie...Je me suis laissé partir.
La montée était longue.
Je me suis souvenu de toutes ces impressions particulières, dans différentes situations, cette inexplicable sensation de n'avoir pas d'âge, de ne pas faire partie intégrante du groupe de gens, une impossibilité d'exister dans cette activité sociale, comme si au-delà des regards que je pouvais recevoir, des paroles qu'on pouvait me proposer, des idées mêmes qu'on pouvait m'attribuer, qu'au-delà de ce foisonnement d'émotions il n'y avait rien...
Des plongées abyssales dans un néant de plénitude, une abolition totale de toute appartenance intérieure ou de notion de temps. Les images reçues de l'extérieur n'avaient aucune réalité. Et rien n'était là pour recevoir cette sensation d'inexistence. Impossible de décrypter l'entité. Je n'étais rien, qu'un vide animé par une palpitation innommée. L'idée soudaine que ce vide en moi contenait en fait la source même de la vie, de cette vibration inexpliquée, de la cohésion des cellules, l'aimantation des molécules. La seule réalité. J'ai vu là, dans ce noir d'univers opaque et stable une absorption irrémédiable de toutes les images inhérentes à mon être social, comme un trou noir engloutissant un conglomérat disloqué de matières recyclables...
Je n'ai rien cherché à maintenir. D'ailleurs, je ne maîtrisais rien, il n'y avait rien de volontaire, ni de construit, ni d'intentionnel, comme une marée cosmique qui emportait les résidus éparpillés d'un moi illusoire.
Je ne sais pas combien de temps ça a duré. Un instant ou une heure. Je ne sais pas. L’effacement de mon identification avait emporté la notion de temps avec elle.
C'est l'arrêt brutal du fourgon au bout de la piste qui m'a ranimé en me plongeant de nouveau dans le "sommeil".
Je suis allé voler avec mon moniteur, sous une grande voile rouge dont je voyais l'ombre avancer sur la cime des arbres.
ÉTRANGE INSTANT
Il m'arrive parfois de "décrocher" complètement de toutes réflexions, d'évoluer dans une sorte d'absence intellectuelle ou spirituelle et simultanément, je perçois par moments une sorte de félicité, de béatitude, comme si une épuration intérieure s'était faite sans que je n'intervienne, sans que je cherche par un cheminement précis et maîtrisé à atteindre ce "silence"...
Je suis là. Depuis quelques jours. Rien. Et pourtant un tel bonheur, des bouffées de joie soudaine, sans aucune raison précise, juste un flamboiement qui ne m'appartient pas, qui tombe en moi de je ne sais où, qui jaillit d'un antre inconnu. Ça ne m'appartient pas, je n'y peux rien. Tout comme la Vie en moi d'ailleurs. Peut-être est-ce tout simplement ça la sensation de la Vie? Quelque chose qui ne peut pas être identifié, qui n'a pas de nom, qui ne peut pas être saisi au vol, ni étouffé lorsque "ça" surgit. Un flot de frissons, un regard qui se perd, le corps qui s'arrête, les pensées qui s'envolent. Rien et pourtant tellement.
Je coupais du bois ce matin. La tronçonneuse plein les oreilles. Les muscles tendus, concentration, je n'aime pas cet engin, je sais les dégâts qu'il peut faire.
Et puis, là, soudain, sans que rien ne le laisse prévoir, un courant chaud qui se déverse en moi, dans les fibres, une cascade ardente, des frissons, une chaleur étrange derrière les yeux. C'est toujours là, rien que de l'écrire, mais c'est la mémoire qui le réactive et ça n'a pas la même puissance. C'est juste un rappel émotionnel. Ce matin, c'était comme un premier amour, quelque chose que je n'aurais jamais éprouvé encore, une explosion. Etrangement, lorsque ça survient, c'est à chaque fois différent. Dans les circonstances, dans les effets, la durée, les ressentis. Mais l'émotion est toujours aussi vive. C'est beau à pleurer. Les émotions premières sont les plus belles. Celles qui suivent ne sont que des résidus mémorisés. On ne va pas s'en priver pour autant mais ils n'auront jamais l'incandescence des incendies originels.
J'ai coupé la tronçonneuse, je me suis assis sur un tronc.
J'ai laissé ruisseler.
Et puis ça s'est arrêté.
Les premières fois, c'était il y a cinq ans. Je sortais "miraculeusement" de trois hernies discales. J'aurais pu ne plus jamais marcher. Alors je marchais, la nuit parfois, pendant des heures. On n'imagine pas ce que ça représente de lancer un pied devant l'autre quand on est passé tout près du fauteuil roulant. C'est bien dommage d'ailleurs. Cette incapacité à saisir au plus profond le bonheur de tout ça. Uniquement après avoir failli tout perdre.
D'où vient cette méconnaissance de la Vie, d'où vient cette distance inconcevable, méprisante, cette futilité de nos actes, non pas nécessairement dans leurs nécessités mais dans la conscience de ce qui s'y trouve ? Chacun de mes gestes, chaque instant, chaque seconde, chaque battement de paupières, ce mystère du cœur qui bat, ce flux sanguin, l'incommensurable complexité de ce corps, ce fonctionnement qui m'échappe, pas tous les "comment", mais intrinsèquement le "pourquoi", ce hasard ou ce destin tracé, cette chance ou cette volonté, ce miracle ou ce choix, rien ne m'appartient dans cet état de conscience insipide dans lequel j'évolue.
Hors du temps. C’est aussi la particularité de la chose. Il ne reste que l’instant. Je suis incapable d’en mesurer l’étendue. C’est comme si j’étais suspendu en l’air, dans un espace qui ne s’étire pas vers le futur, qui n’a pas d’histoire, qui n’est rien d’autre que l’instant. L’instant vide de tout ce qui ancre l’humain, l’instant qui n’a plus de durée.
Qu'est-ce qui se passe en moi lorsque l'incandescence jaillit ? Est-ce enfin l'apparition de la Conscience, un état de pureté et de réception enfin libéré, par-delà les pensées, par-delà la raison, un lien qui se créé avec le Vivant en moi, autour de moi, comme une connexion retrouvée. N'est-ce pas ça la nostalgie, ne prend-elle pas sa source dans ce calice égaré, cette nostalgie sans raison, cette tristesse sans cause, comme si quelque part en nous pleurait un Etre qui souffre et se plaint ?
Le bonheur ne serait-il pas tout simplement d'être ce que nous portons ?
Au lieu de vouloir être ce que nous voulons devenir.
Nous sommes déjà nous.
L’instant est le calice.
UN INSTANT DÉSINCARNÉ
La souffrance comme une issue. La dernière clé. Le moi est une intuition, une connaissance directe, immédiate, sans le passage par le raisonnement. Il convient de préciser qu’il se construit bien entendu, du premier jour au dernier. Il n’est pas figé, fixe, constant. Il évolue, en bien ou en mal. Cette intuition est fondamentalement « expérientielle. » Toutes les situations, tous les évènements, des plus anodins aux plus traumatisants concourent à cette intuition et à sa progression dans le temps. Il existe une distinction profonde entre cette « existence » perçue par ce moi et la « vie » perçue par bien autre chose. L’existence est constituée par tout ce que le moi accumule. La vie n’a pas besoin d’accumuler quoique ce soit. Elle est. Constante et immuable. Est-ce que le moi peut réellement la saisir, est-ce que le moi, dans le chaos de ses pensées, dans le fatras incommensurable de son existence peut réellement percevoir cette conscience du soi et de la vie ?
Le Soi.
Qu’en est-il ? Le moi est une entité individuelle modelée par d’autres entités individuelles, par d’innombrables imbrications dans lesquelles le moi s’identifie. On peut clairement se demander si la notion de Soi et la conscience de la vie lui sont accessibles. Que peut-il saisir dans son fonctionnement, sinon, une idée mentalisée ? La vision d’un Tout et l’appartenance du Soi à ce Tout sont-ils de pures hallucinations d’un mental qui se gargarise d’un cheminement spirituel, comme un piédestal à sa magnificence ? Il serait bien plus profitable et honnête que ce soit le Soi qui conçoive le moi, que ce soit lui qui observe les agitations frénétiques de ce petit individu mais dans cette soumission de l’individu à son identification, c’est le moi qui part à la recherche d’un Soi dont il a entendu parler et qui comblerait son désir de séduction. Car celui-là qui est au cœur de son Soi est beau et sage…Vaste mystification. Que peut saisir une entité centrée sur elle-même quand elle se dit être en quête du Tout. La fourmi a t-elle conscience de la forêt dans laquelle elle travaille, de la planète sur laquelle elle existe, de l’Univers ? Possédons-nous une conscience plus élaborée que celle de la fourmi ? Oui, bien évidemment ou alors c’est que la fourmi cache bien son jeu… Bien, et alors ? Dès lors que le moi part à la recherche d’un Graal qui dépasse son entendement, que peut-il trouver d’autre qu’une entité à sa dimension, c'est-à-dire bien autre chose que le Soi ?
Alors, il nous faut chercher sur le chemin des religions…Mais les religions sont issues du mental. Aucune religion ne peut être un tremplin. Elles ne sont qu’une boucle qui ramène le moi vers lui-même. Puisqu’il en est l’instigateur. De toute façon, tant que le raisonnement, la linguistique, la dialectique, la logique, la rhétorique entrent en action, c’est le moi qui cherche ce qui ne lui est pas accessible. Dès lors qu’il y a un observateur et une quête, l’objet observé, l’individu reste dans un cheminement mentalisé et par conséquent le moi…
Il a conscience de sa recherche et s’en glorifie et imagine dès lors être sur la voie. C’est juste celle qui le ramène à lui-même. Mais par des chemins enluminés de métaphysique, ce qui donne un aspect valorisant à la quête…Vaste mystification. La métaphysique est lucide quand elle est capable de juger de son insuffisance. C’est le moi qui se regarde par des fenêtres plus larges. Mais il n’y a pas de nouvel horizon. Pas celui du Soi.
Faut-il donc passer par un autre canal que le moi pour saisir le Soi ? Mais s’il n’y a plus de moi, il n’y a plus de conscience, de vigilance, il n’y a plus rien qui puisse saisir puisque tout a disparu… Ça serait considérer que seul le mental a la capacité de saisir… Il n’en est rien. Là, il s’agit juste d’un formatage. On a appris à penser pour saisir. « Je pense donc je suis. » Sacrée catastrophe que cette affirmation. « Je pense donc je fuis. » Je fuis la possibilité d’entrer dans une dimension qui m’échappe dès lors que je pense. Ça ne nous donne pas de piste quant à la quête de ce Soi. Pour l’instant, il reste insaisissable. Mais n’est-ce pas justement la solution à l’énigme ? Puisque le moi ne peut pas saisir un Soi, autre qu’une enveloppe grossie de son propre moi, puisque le Soi ne peut pas être conscience de lui-même puisque cela reviendrait à concevoir un Soi détaché du Tout, c'est-à-dire immanquablement une individualité, ce qui serait antinomique dans l’idée du Tout, il n’est dès lors pas possible de saisir le Soi par le moi. Tout simplement.
Le Soi aperçu par le moi est nécessairement une entité séparée du Tout et par conséquent autre chose que le Soi. Le Soi est Conscience et non conscience. Il ne peut pas être conscientisé car il faudrait qu’il s’individualise et qu’il s’identifie à l’observateur. Le ciel ne peut pas voir le ciel. Il faudrait qu’il prenne de la hauteur !! L’Univers ne peut pas s’observer. Le Soi ne peut pas se connaître. Ni par lui-même puisqu’il ne serait plus le Soi mais une entité séparée du Soi, ni par le moi qui ne peut pas connaître ce qui le contient.
Mais alors qu’en est-il des expériences mystiques ? Des révélations qui font basculer parfois en quelques instants, des individus « basiques » à des êtres éveillés ? Qu’ont-ils aperçu, ressenti, perçu, « compris » (pas de façon rationnelle bien entendu…), que leur est-il arrivé ? Est-ce que le moi peut basculer dans une dimension qui ne serait pas le Soi mais un « simple » état de conscience modifiée ? Comment considérer que ces gens puissent évoluer dans un monde mentalisé en ayant eu accès à une vision unifiée de la vie ? Comment gérer ce genre d’antagonisme ? Comment passer du haut en bas, de l’intériorité mentalisée à l’universalité dés-identifiée ? Les voyageurs des NDE ? Les guérisons « spontanées » et inexpliquées ? Que s’est-il passé ? Le moi, dans ces expériences extrêmes, n’a rien à voir. Il est bien trop futile et insignifiant pour s’engager dans des voies aussi radicales. E
Écoutons les paroles des « expérimentateurs »…C’est stupéfiant. Tellement éloigné de notre vision mécaniste et rigoriste de la vie. Le Tout s’est-il laissé découvrir, le Soi s’est-il révélé ? Mais alors, tout ce que j’ai écrit au-dessus ne tient pas. Tout ça ne serait donc bel et bien que du charabia métaphysique. C’est sans doute qu’il faut chercher ailleurs. Et se passer même du langage. La souffrance devient-elle la clé pour ouvrir l’enceinte ? Lorsque plus rien ne permet au geôlier de prendre conscience qu’il fabrique lui-même la prison qu’il s’obstine à ignorer, la souffrance réelle, physique, psychologique, existentielle, ne devient-elle pas l’ultime accès à la liberté ?
Cette rupture, totale, incompréhensible, imprévisible, comme si parvenu à une altitude inconnue, le mental n’avait plus d’oxygène, que les pensées et les résistances ne pouvaient plus prendre forme, n’avaient plus de nourriture, une perte d’identification. La douleur a tout rongé, jusqu’à la dernière image, les rôles les plus essentiels, ni mari, ni père, rien, il ne reste rien que cette douleur insoutenable jusqu’à ce qu’elle disparaisse à son tour. Cette rupture, ce vide. Cette absence de tout, plus rien, plus de temps, même pas l’instant, même plus cette perception microscopique de l’instant, rien, aucune sensation, plus de corps, plus de peur, aucune pensée, le néant sans rien pour le voir, rien…
Un instant désincarné.
Comment expliquer qu’il n’y a plus rien ?
Ni même rien pour s’en rendre compte. Toute la difficulté pour l’exprimer vient du fait qu’il n’en reste rien. Puisqu’il n’y a plus rien pour s’en souvenir, pour que ça se grave. Rien ne s’est gravé dans ce rien. Et puis cette phrase, soudaine, au milieu d’auras bleutées.
« Tu n’es pas au fil des âges un amalgame agité de verbes d’actions conjugués à tous les temps humains mais simplement le verbe être nourri par la vie divine de l’instant présent. »
Ça n’était pas moi. Ça venait d’ailleurs. C’était trop long pour que je l’élabore moi-même dans cet état d’hébétude. Qu’est-ce que c’était ? « Qui » était-ce ? Des nuits entières à me poser cette question, de mois, des années, des heures à y penser en marchant, sur mon vélo, assis dehors, sous les étoiles, à tenter de retrouver dans ce vide environnant une source, un point de départ, un noyau de clarté, un point lumineux d’où aurait jailli cette fulgurance. Dans ce vide intersidéral que la douleur avait engendré, dans cette incapacité à être moi, à penser même, comment une telle complexité pouvait-elle se concevoir ?
Il existerait donc un autre émetteur ?... Et je pourrais recevoir ces émissions inconnues ?...Le Soi ? Ce vide était-ce cela « la vacuité ? »S'éveiller à la vacuité est-ce voir que personne ne souffre ici, qu’il y a une sensation mais personne pour en prendre livraison. La douleur porte-t-elle un enseignement salvateur ?
Pointe-t-elle vers ce qui est au-delà de la douleur ? « Les quatre nobles vérités qui sont à l'origine du bouddhisme sont: la vérité de la souffrance ou de l'insatisfaction inhérente, la vérité de l'origine de la souffrance engendrée par le désir et l'attachement, la vérité de la possibilité de la cessation de la souffrance par le détachement, entre autres, et finalement la vérité du chemin menant à la cessation de la souffrance, qui est la voie médiane du noble sentier octuple. »
Je ne sais pas ce qu’est ce sentier octuple. Je comprends par contre cet attachement à la douleur, comme à tout le reste. Toutes les identifications qui s’opposent au Soi, qui le couvrent comme autant de salissures. La douleur est un purificateur forcené. Elle brise la coquille et libère le noyau. Mais ce noyau n’est pas une entité individuelle. Il est le flux vital. L’énergie créatrice. Et dans l’amour inconditionnel, ineffable, incommensurable de l’énergie, il n’y a pas de mal, pas de douleur, pas de traumatisme puisqu’il n’y a plus de moi et que le moi entretient tout ce à quoi il est identifié. N’être plus rien efface jusqu’au mal tout comme il efface le bien. Il n’y a que ce qui est. Et ce qui est ne porte pas les fardeaux mentalisés du moi. Bien et Mal ne sont que des rumeurs. La douleur comme la libération du Tout en moi. Comment pourrais-je y voir du Mal ? Ce Bien dans lequel je m’imaginais exister et qui m’avait brisé. Bien et Mal, juste deux termes qui n’ont aucune réalité dans le flux vital. Cette absence de lucidité qui entretenait ces rumeurs. Et en venir à honorer la douleur lorsque le moi est éteint. Il y a autre chose. Une autre réalité, sans doute la seule. Lorsque le rêve éveillé est brisé et que toutes les rumeurs s’éteignent dans la lumière de la Conscience. Pas « ma » conscience mais l’Autre.
Celle qui libère et unifie.
HORS DU TEMPS
Aller au bout de l’effort, approcher du noyau d’énergie qui rayonne dans les fibres, sentir palpiter la vie comme un cœur d’étoile, un clignotement infime mais constant, inaltérable, éternel. Se détruire pour vivre. Et entrer en communion avec l’infini. Ses sorties en vélo. Cent kilomètres, cent cinquante, deux cents. Trois cent soixante-quinze. C’était son record. Une journée entière à rouler. Il était parti sans savoir où il allait. Direction plein nord. Le bonheur de rouler. Juste engranger des kilomètres, découvrir des paysages puis la fatigue qui s’installe, plonger en soi et voyager à l’intérieur. Le ronronnement mécanique du dérailleur, la mélodie des respirations, l’euphorie de la vitesse, cette déraison qui le poussait à écraser les pédales, cette folie joyeuse qui consumait les forces, ce courant étrange qu’il sentait dans son corps, une détermination irréfléchie, juste le besoin inexpliqué de plonger au cœur de ses entrailles, d’en extraire les éléments nutritifs, de les exploiter, jusqu’à la moelle, que chaque particule soit associée à cette découverte des horizons intimes, être en soi comme un aventurier infatigable, un guerrier indomptable, passionné, amoureux, émerveillé, ne jamais ralentir, ne jamais relâcher son étreinte, enlacer ses forces comme un amant respectueux, les honorer, les bénir et sentir le bonheur de la vie, une vie qui lutte, qui se bat, qui s’élève, cette certitude que cette vie ne pouvait pas s’éteindre, la sienne certainement mais pas la vie, pas ce souffle qui circulait en lui, il n’était pas en vie.
La vie était en lui.
Il n’était qu’un convoyeur.
Juste une enveloppe. Elle se servait de lui. Et il la remerciait infiniment de l’avoir choisi. Cette occupation n’était qu’épisodique mais il aurait eu cette chance, il se devait d’en profiter, cette palpitation le quitterait un jour, elle irait voir ailleurs, l’enveloppe qui devient poussière et la vie investira une autre capsule, un autre fourreau, un écrin juvénile.
L’épuisement le guidait infailliblement vers le cœur lumineux de la vie retranchée, il finissait par ne plus entendre les voitures, ni les rumeurs des villages traversés, par ne plus percevoir les paysages, il ne restait que des formes innommées, le parfum âcre de sa sueur, l’oxygène capturé inondant les abîmes affamés, le sourire délicat de son âme extasiée, la plénitude infinie de la vie en lui.
Les derniers kilomètres. Il avait pleuré de bonheur. Vidé de tout.
Les yeux fixant le goudron qui défilait. Les muscles liquéfiés. Incapable de savoir ce qui permettait encore aux jambes de tourner. Vidé de tout. Coupé de sa raison, un mental éteint, une absence corporelle, un état de grâce, l’impression d’être ailleurs, hors de ce corps épuisé, une légèreté sans nom sous la pesanteur immense de la fatigue souveraine, un néant de pensées, juste ce sentiment indéfinissable de la vie magnifiée.
Il aimait tant l’effacement du temps. Il aimait tant cette dilution de lui-même dans ce creuset bouillant, chaque instant nourri de ses forces, chaque instant battant le rythme de son sang, un magma inépuisable dans lequel il se sentait renaître constamment.
Et puis, cette vision étrange d’un cycliste déambulant sur la Terre, il était dans les cieux, un regard plongeant, une élévation inexplicable, les arabesques des routes, les champs, les collines, quelques maisons, et ce garçon écrasant les pédales, ce sourire énigmatique, béatitude de l’épuisement, cet amour immense, cette étreinte spirituelle, il était dans les cieux, une échappée verticale. Comme emporté par les ailes d’un ange.
UN INSTANT D OCÉAN
Quand il ouvrit la porte latérale du fourgon, il devina que le voile grisâtre qui s’était couché sur le bleu du ciel ne tarderait pas à s’évanouir.
Le soleil dispersait des parterres blanchâtres aux quatre coins de l’horizon. Il laissa la porte ouverte. Les parfums du jour naissant embaumèrent son antre d’un air vivifiant.
Il prépara joyeusement le café du matin. Un merle siffleur faisait ses vocalises.
Toilette, un peu de rangement, préparer le sac de la journée, la serviette était encore humide du bain de la veille, elle sècherait au soleil.
Il ferma les portes.
Il marcha pour s’éveiller au monde et sentit qu’il n’était pas seul…
Sous les arbres, quand il approcha de l’océan et qu’il entendit sa rumeur par-delà les dunes, il ôta son tee short. Il aurait voulu se mettre nu pour se présenter devant lui mais les hommes ne l’auraient pas compris. Leurs yeux vicieux auraient pris cela pour une perversion quand il ne s’agissait que d’une offrande. Il garda son pantalon et escalada le dôme de sable.
Quand il déboucha au sommet des dunes, il fut saisi par l’immensité du paysage. Il s’arrêta.
« Bonjour », dit-il à la mer.
Il en était persuadé désormais, elle était vivante comme lui, comme le soleil, comme les nuages, les oiseaux, les arbres, les poissons cachés. Tout rayonnait d’une lumière commune. Il fallait simplement trouver l’osmose, la synergie, la résonance universelle. Comme le bouton d’une radio qu’il suffisait de tourner pour trouver les ondes. Il avait toujours aimé cette image.
Il inspira une grande bouffée d’air iodé et essaya de visualiser les particules gazeuses dans son être, l’excitation de ses propres cellules au contact de cette vie puissante. En étendant ses regards sur le large, il constata que la mer n’avait pas d’ombre. Il n’y avait jamais pensé car il ne l’avait jamais perçue comme un être vivant. Il n’avait toujours vu qu’une immensité agitée ou calme, posée devant les hommes. Parfois, il lui avait bien attribué des caractéristiques humaines, pour s’amuser, marquer de son empreinte un espace naturel, mais il ne l’avait jamais ressentie réellement comme un être à part entière. Il comprenait maintenant combien sa vision avait été réductrice. Elle était, sur cette planète, l’être vivant possédant la plus grande énergie lumineuse. Voilà pourquoi des foules considérables se ruaient sur son corps, au bord de sa peau bleue et attirante. Tous, ils cherchaient à ressentir cette lumière. Mais ils ne le savaient pas. Il aurait fallu y penser, accepter l’idée, s’y plonger réellement. Ça ne faisait pas partie de ce monde agité, c’était trop d’efforts, et simultanément trop d’humilité et d’écoute de soi. Chacun se chargeait de la lumière intérieure de la mer, du soleil, du vent, des parfums, des oiseaux blancs du large, pensant simplement à être bronzé, reposé, amusé. Mais pas illuminé…
Et pourtant, elle continuait à diffuser sa lumière sans rien attendre en retour.
Devant elle, personne ne pouvait réellement se sentir seul ou abandonné. Dans les moments de solitude humaine, il restait toujours cette possibilité de rencontrer un être planétaire. Cet individu assis, sur le sable ou un rocher, n’était pas réellement seul. S’il acceptait d’écouter la lumière qui rayonne en lui, s’il s’abandonnait et laissait s’établir le lien, le lien unique, immense, le lien avec la mer, avec l’univers, comment aurait-il pu se sentir seul ! C’était impossible. Il fallait le dire aux hommes.
Le parfum de l’immensité. Il contempla l’étendue et pensa que c’était l’amour qui s’ouvrait devant lui.
Un instant figé dans la splendeur du monde.
La paix, la beauté simple et nue, des odeurs mêlées, le grand corps de la mer offert aux regards, juste aux regards, pour le plaisir des yeux, et puis surtout cette complicité silencieuse, l’inutilité des mots, le bonheur limpide d’être ensemble, juste ensemble. C’était beau, si beau et si tendre.
Il enleva ses chaussures et descendit sur la plage, les pieds dans le sable fin qui glissait en ondes régulières à chaque pas. Il pensa que, comme lui à cet instant, tout descendait un jour à la mer. Les glaciers et les ruisseaux, les rivières et les fleuves, les routes humaines et les chemins de forêts, tout aboutissait finalement dans ce grand corps accueillant. Et même si on restait au bord, même si on ne s’aventurait pas sur sa peau et qu’on restait assis contre ce ventre immense, on retrouvait déjà la paix de l’enfant contre sa mère. C’était ça la magie de l’océan…Comme un refuge offert à l’humanité entière.
Il se gorgea du chant mélodieux des vagues, buvant à satiété cette vibration vocale, sourde et puissante, continue et changeante, mélodie pénétrante qui diffusait dans les fibres des frissons humides et iodés, il sentit combien son corps résonnait immédiatement à ces accords millénaires, s’ouvrant magiquement à cette musique universelle. Tous les hommes pouvaient un jour résonner à cette musique. C’était le chant du monde.
Il pensa à tous les individus, debout, à cet instant, devant cette immensité horizontale, il eut envie de leur parler, de leur dire combien il était heureux de savoir qu’ils contemplaient la mer, comme lui, tous unis dans le même amour, dans le même respect. Il y avait tant de choses simples à vivre ici, dans cette nature, tant de joies accessibles. Qu’y avait-il donc de plus important que cette sérénité, cet oubli de tout, cet éblouissement sensoriel ? L’homme n’avait rien inventé. Il n’avait fait que copier misérablement les bonheurs du monde pour finir par les détourner, par les salir, les mépriser finalement pour des chimères éphémères. Aucun bonheur n’avait la durée de celui-là. On pouvait passer une vie entière au bord de l’océan sans jamais éprouver la moindre déception, le moindre soupçon de trahison. La mer était pure dans ses sentiments et ses offrandes. Elle se donnait, sans retenue, sans intention, sans aucune attente. Le vent marin soyeux qui parfume la peau, le soleil généreux qui la réchauffe, le goût salé sur les lèvres, la symphonie des grands fonds remontée avec la houle, les caresses de l’eau comme des câlins maternels et cette envolée des regards au-delà de tout, au-delà de la courbure du dos de la mer, là-bas, quand on bascule de l’autre côté, si loin qu’on croit que c’est impossible à rejoindre.
Il se sentit fort et heureux. Il marcha sans penser, sur un rythme de houle, les pas dans le sable comme le parcours respectueux des doigts d’un homme sur un corps de femme, des gestes délicats, légers, effleurements subtils. Il n’aurait pas osé courir. Il voulait juste que le sable le sente passer, délicatement. Il laissa une vague lécher ses pieds. Ce fut comme un salut matinal, un bonjour joyeux mais un peu endormi. L’eau se retira avec un sourire écumeux, des petites bulles d’air pleines de joies qui se dispersèrent dans le rouleau suivant. Il se demanda si l’océan avait pu ressentir ce contact.
Est-ce qu’il percevait toute la vie qui l’habitait, les poissons amoureux, les coquillages multicolores, les baleines câlines, les dauphins joueurs, les algues dansantes ?
Et les hommes, est-ce qu’il les ressentait comme des prédateurs impitoyables ou parfois comme des êtres bons ?
Il s’arrêta et regarda le large, lançant sur les horizons ouverts tout l’amour qu’il pouvait diffuser. Il posa son sac et ses sandales et se déshabilla. L’effleurement de l’air sur son corps le fit frissonner. Il entra dans l’eau, juste quelques pas, sans atteindre le creux des rouleaux. Il attendit le reflux et s’allongea sur le dos, crispation de ses muscles contre le sable humide. Il ferma les yeux et écouta le retour de l’eau. La vague étendue le baigna soigneusement, glissant entre ses cuisses, passant sur ses épaules, jetant malicieusement quelques gouttes sur son ventre. Enlacé par des bras souples et sensuels.
Il fut peiné soudainement de tous ces hommes et femmes qui avaient oublié ce mystère de la vie, enfermés dans des bagnes insipides. S’ils pouvaient retrouver l’enfant en eux, l’enfant et sa joie simple, l’enfant et son rire devant la mer, juste ce plongeon pétillant dans un monde adoré, combien leurs vies s’embelliraient.
« Retournez dans le monde, pensa-t-il de toutes ses forces. Abandonnez-vous à l’amour que cette terre vous offre. »
Il répéta cette litanie d’espoirs. C’était si triste cette plage déserte, ce vide d’hommes.
Il se releva et entassa ses habits dans son sac. Il resta nu et marcha les chevilles dans l’eau. Une trouée dans le ciel dispensa un souffle chaud qui descendit sur la plage comme une haleine solaire. Il s’arrêta et ouvrit la bouche, buvant les ondes célestes, inspirant à pleins poumons cette chaleur ténue mais pleine de promesses.
Au large, des bandes bleues, luisantes de lumière, s’étaient peintes à la limite de la mer. Le vent de la marée montante rameutait vers la côte ces plages éclatantes comme autant de halos incandescents. Des crayons rectilignes, vastes torrents éblouissants, cascadant des altitudes éthérées, tombaient sur l’horizon enflammé. Il imagina les poissons remontés sous ces auréoles chaudes, jouant à la surface miroitante, frissonnant de bonheur sous leurs écailles.
Sa mélancolie disparut. C’était trop beau pour pleurer. De joie peut-être, mais pas pour autre chose.
Quand il s’arrêta, il s’aperçut que la courbure de la côte l’isolait de tout. Il ne voyait plus l’accès à la plage et devant lui, aucune zone habitée, ni même portant trace humaine, ne se dessinait. Cette solitude lui parut incroyable, presque irréelle. Le cordon de dunes le coupait de tous regards vers les terres. La mer était vide de toutes embarcations. Aucune trace dans le ciel du passage d’un avion. Seul au monde.
Il s’allongea. Une large déchirure, dans le voile nuageux, se forma au-dessus de ses yeux. La boule ardente apparut soudainement, en quelques secondes, comme si les nuages vaincus s’étaient dispersés tous ensemble. Il ferma les yeux.
L’impression que son corps s’enflammait tant la chaleur libérée trancha avec l’air frais de l’ombre. Ce fut comme une lave qui coula en lui, non seulement sur sa peau nue mais dans les muscles et les entrailles. Comme les paupières, fermées mais trop fines, laissaient passer une incandescence aveuglante, il s’assit pour ouvrir les yeux.
Le paysage avait changé. Tout s’était paré de lumière. Un gigantesque rouleau bleu vif avait repeint le tapis mouvant de la mer, des milliards de cristaux doraient le sable et l’embrasaient, les rouleaux écumeux balançaient des panaches blancs qui découpaient en puzzles agités les pièces azurées du ciel. Il se retourna et regarda la masse compacte des nuages gris qui refluait, battue et pitoyable, vers des terres plus accueillantes.
Il marcha sur le sable mouillé. Cette surface d’échange, incessamment excitée, ces caresses entre l’eau et la terre, ce contact permanent…Contact… Il sentit soudainement l’importance de ce mot. Il chercha si la terre en possédait un autre plus vaste encore et pensa à l’atmosphère. La planète et son atmosphère. C’était comme cette vague sur cette plage. L’atmosphère se couchait sur le corps de la Terre l’enlaçant totalement, la caressant, la protégeant. Et cette atmosphère, elle-même, baignait dans un environnement plus vaste. Il pensa que nous étions tous protégés par plus grand que nous. Et tous reliés par cette lumière commune, que la plupart des scientifiques, trop présomptueux, trop limités par leurs connaissances, ne parviendraient jamais ni à identifier, ni à situer, ni même à comprendre. L’humilité restait le fondement de l’amour.
Il marcha sur le sable mouillé comme sur un lit défait, le point de rencontre de deux amants suprêmes. Chaque vague étirait son grand corps vers la plage lascive, étendait des nappes mouvantes, écumeuses et pétillantes comme autant de langues curieuses et il sentait émaner du sable mouillé des parfums subtils, des envolées d’essences délicates. Son corps, enveloppé dans ces baumes inconnus, se revigorait et se renforçait.
Il suffisait d’être là, ouvert au monde, réceptif.
Hors du temps.
Oublier d’être l’homme pour devenir le partenaire.
Jarwal le lutin ( tome 4, chapitre 1)
« Il s’appelle Tian. »
Les trois enfants étaient assis sur le lit de Marine. Elle racontait sa journée.
« Il est arrivé ce matin. Il est d’origine asiatique, de Chine exactement. Il est né en France mais ses parents vivaient en Chine quand il y a eu un début de révolution. Ils ont été obligés de s’enfuir parce que son père et son grand-père avaient participé à une manifestation sur la place Tian’An men. Ils ont eu beaucoup de mal à quitter le pays et ils ont tout perdu. Ils sont arrivés en France parce que son père avait un cousin qui vivait à Paris. Mais ses parents n’ont pas voulu rester dans une grande ville. Ils avaient ouvert un restaurant chinois mais ils ne supportaient pas la vie là-bas. Et Tian non plus ne s’y faisait pas.
-Comment ils ont fait pour ouvrir un restaurant s’ils avaient tout perdu en s’enfuyant ? demanda Léo.
-Tian m’a dit que la communauté chinoise est très solidaire et plusieurs personnes leur ont prêté l’argent nécessaire. Maintenant qu’ils ont tout remboursé et qu’ils avaient de quoi partir ailleurs, ils ont décidé de venir par ici.
-Pourquoi dans les Alpes ?
-Son père dit que c’est important de pouvoir marcher en montagne. Le grand-père de Tian emmenait souvent son fils en montagne. C’est pour ça aussi qu’il ne supporte pas les grandes villes. Il dit que les gens y sont hallucinés.
-Hallucinés ?
-Oui, Rémi, il dit que les gens y vivent tous dans une agitation permanente, comme s’ils devaient tous courir dans le même sens.
-Comment ça se fait qu’il t’a déjà raconté tout ça ? demanda Léo.
-Le prof principal a demandé que quelqu’un s’occupe de Tian pendant les premiers jours et j’ai levé la main. Il est assis à côté de moi à chaque cours et je l’ai accompagné à la cantine aussi. Alors, on a beaucoup discuté.
-Et pas les autres élèves ?
-Ben, pas trop, non. En fait, quand ils ont vu que je m’occupais de lui, ils ne se sont pas trop intéressés. Ils préfèrent rester entre eux. Ma copine Lou est venue avec nous aussi.
-Tu lui as parlé de Jarwal ?
-Non, Rémi. Mais je pense que ça va être possible. J’aurais du mal à vous raconter tout ce qu’on s’est dit mais je sens bien que Tian s’intéresse à des choses différentes. Il est un peu étrange.
-Pourquoi ça étrange ?
-Ben, sans doute comme nous trois, j’imagine. Pas du genre à parler du dernier jeu vidéo à la mode par exemple. Il aime beaucoup les livres et surtout la poésie. Il écrit des Haïkus.
-C’est quoi ça ? demanda Léo.
-Dans la vieille mare, une grenouille saute, le bruit de l’eau. En voilà un, par exemple. Mais ça s’écrit comme une poésie, avec des vers. Tian m’a dit que c’était d’origine japonaise et que le but était plus d’évoquer une situation que de la décrire.
-Dis donc, Marine, il t’a fait un sacré effet ce Tian ? lança Rémi, goguenard.
-Gnagnagna, j’en étais sûre que tu allais me sortir ça, toi.
-Bon et dis donc, ta copine Lou, tu pourrais pas lui parler de Jarwal aussi. Tian et Lou, ça ferait déjà deux personnes.
-C’est surtout qu’elle te plaît bien ma copine, hein, petit frère ?
-Dites donc, tous les deux, intervint Léo, je vous signale que Jarwal a disparu depuis deux semaines alors au lieu de faire des plans sur la gommette, vous feriez mieux d’y réfléchir.
-Des plans sur la comète, Léo, rectifia Marine. Pas sur la gommette.
- Sur la cassette, la maisonnette, la voiturette, la pâquerette, ça ne change rien au problème.
-Oui, Léo, tu as raison. Et crois-moi que j’y pense autant que toi.
-Je commence à croire qu’on l’a déçu parce qu’on n’a pas trouvé d’autres enfants. Il est peut-être parti chercher ailleurs.
-Tu me déprimes Rémi. C’est affreux. Si c’est ça, on ne le reverra jamais.
-J’en sais rien Léo. Peut-être justement que si on invitait Tian et Lou, on le ferait revenir.
-Vous imaginez un peu qu’on le fasse et que Jarwal ne revienne jamais ?
-Là, c’est sûr frangin qu’on passerait vraiment pour des guignols.
-De toute façon, les garçons, c’est déjà le cas.
-C’est pas faux Marine, acquiesça Rémi.
-Je ne crois pas les garçons que Jarwal soit parti parce que nous n’avons pas trouvé d’autres enfants. Il nous a dit qu’il savait que ça serait difficile et qu’il nous faudrait du temps. Il n’est pas du genre à se montrer impatient.
-Alors pourquoi a-t-il disparu ?
-Je n’en sais rien Léo. Il s’est sans doute passé quelque chose d’imprévu et qui s’est révélé extrêmement important pour lui.
-Tu crois que ça peut avoir un rapport avec Jackmor ? interrogea Rémi.
-Encore faudrait-il qu’il soit toujours vivant ?
-Tu sais Léo, je pense qu’il ne faut pas voir Jackmor avec une durée de vie limitée. Il sera toujours présent parce qu’il se sert des hommes mauvais pour prendre forme. Alors, ça n’est pas le choix qui manque.
-Oui, Marine, c’est vrai, tu as raison. J’ai du mal à imaginer que ça soit possible en fait. Pour moi, dans les deux histoires que Jarwal nous a racontées, Jackmor est mort à la fin alors qu’en réalité, il a juste disparu le temps de retrouver une autre enveloppe corporelle.
-Oui, c’est cela petit frère. Juste une question d’énergie spirituelle en fait. D’ailleurs, je me demandais si c’est pareil pour nous.
-Quoi donc ? demanda Rémi.
-Je me demandais si nous n’existions pas comme énergie spirituelle avant d’être des humains dans un corps.
-C’est le voyage de l’eau qu’a vécu Jarwal qui te fait dire ça ?
-Oui, Léo, toutes ces âmes en attente, qui observent le monde pour décider quelle va être l’incorporation la plus favorable à leur développement. C’est comme ça que j’ai compris l’histoire en tout cas.
-Moi aussi, Marine mais j’étais incapable d’en faire un résumé comme toi. C’est tout mélangé dans ma tête.
-Faut dire qu’il y a de quoi s’y perdre, intervint Léo.
-Ben, en fait, Léo, ça dépend. Et si c’était maintenant qu’on était perdu ?
-Comment ça ?
-Et si les choses qu’on ne comprend pas, c’est parce qu’il y a celles qu’on nous a enseignées qui prennent trop de place. Enfin, tu vois le genre ?
-Tu veux dire qu’on ne comprend pas parce que tout ce qu’on sait déjà nous empêche de comprendre ? Pas très logique tout ça Marine. Regarde les maths par exemple ! Comment est-ce qu’on pourrait comprendre les nombres décimaux sans avoir appris à compter d’abord. C’est comme un escalier, tu ne peux pas arriver en haut sans passer par toutes les marches.
-Oui Rémi, je suis entièrement d’accord. Mais le problème, c’est qu’une fois que tu es engagé dans l’escalier, tu ne progresses qu’en fonction de l’objectif de la marche suivante. C’est un peu comme si on n’était plus libre en fait. Bien entendu que tu progresses mais c’est dans une voie toute tracée. Et pendant ce temps-là, tu ne vois pas qu’il y a d’autres escaliers.
-Mais peut-être que de progresser, ça permet de créer des passerelles entre les escaliers. Je veux dire par exemple, les maths, c’est grâce à elles aussi que les explorateurs de la planète sont partis sur les océans. Ou que les architectes ont su construire des temples.
-C’est pas faux Rémi. Toutes les connaissances peuvent se recouper, elles se nourrissent entre elles. Mais alors, pourquoi est-ce qu’on a du mal parfois à accepter ce que Jarwal nous raconte ?
-Peut-être Marine que c’est parce qu’on monte que sur des escaliers où on nous a appris à marcher. Mais qu’il y en a d’autres qu’on ignore totalement. Comme si ces autres escaliers étaient construits dans une autre maison.
-Et bien, je n’appelle pas ça une maison mais une prison, s’exclama Léo. Et je suis bien content que Jarwal nous fasse passer la tête par la fenêtre.
-Et je la vois bien ta bille de clown qui regarde par la fenêtre ! lança Rémi.
-En tout cas, si la connaissance se construit dans une prison, il faut accepter l’idée de passer la tête entre les barreaux et de s’interroger au lieu de continuer à monter les marches comme des condamnés résignés.
-Yep, grande sœur, personne ne me passera la corde au cou !
-Alors, donc, pour en revenir au sujet du départ, il est donc possible que les âmes existent avant d’être enfermées dans un corps.
-Pas enfermées Léo, étant donné qu’elles retourneront dans l’espace pour attendre une prochaine vie. C’est juste un passage provisoire.
-Alors donc, mon âme a déjà vécu, c’est ça ? Et elle m’a choisi pour continuer à progresser ?
-Toi, Rémi, moi, les parents, tout le monde en fait.
-Mais comment peut-elle choisir un individu qui n’existe pas encore ? Comment peut-elle savoir ce qui va se passer dans la vie d’une personne qui n’existe pas ? C’est dingue ce truc !
-Oui Rémi, c’est dingue comme tu dis. Ou alors, c’est juste un autre escalier dans une autre maison.
-Moi, je sais comment savoir tout ça, annonça Léo.
-Ah, ouais, et comment petit frère ? demanda Rémi, intrigué.
-Faut retrouver Jarwal. »
L’évocation de cette disparition inexpliquée mit un terme à l’échange, comme si des volets venaient de se fermer sur la fenêtre.
Une obscurité intérieure. Un doute assassin. Des pensées secrètes. Et puis cette impossibilité de maintenir le silence, comme une pression trop forte qu’il fallait libérer.
« Vous croyez que Jarwal aurait pu nous mentir ? Qu’il se serait juste amusé avec nous ?
-Ah, toi aussi, tu as pensé à ça petit frère, avoua Rémi.
-Moi aussi les garçons. C’est tellement étrange cette disparition. Je me suis dit qu’il voyageait comme ça, pour occuper son temps et s’amuser aux dépens d’enfants crédules. Mais je n’arrive pas à y croire réellement.
-Moi non plus, renchérit Rémi. Je pense qu’il lui est arrivé quelque chose.
-Oui, sans doute, mais je suis fatiguée d’y penser tout le temps. Parfois, en classe, je m’aperçois que je n’écoute plus le prof et que je suis suspendue à un message que j’entendrai à l’intérieur. Comme quand il nous a parlé le jour où on a trouvé sa timbale.
-Bon, en tout cas, je suis content d’en parler avec vous, annonça Léo parce que j’avais un peu honte de douter de l’honnêteté de Jarwal. Et puis ça m’embêtait aussi d’imaginer qu’il pouvait s’en apercevoir et en même temps, je ne pouvais pas m’empêcher d’y penser. C’est affreux d’ailleurs de voir qu’on ne maîtrise même pas ce qui nous vient dans la tête.
- Les enfants, il est temps d’aller vous coucher, il y a école demain et c’est tard déjà. »
La voix montait du bas de l’escalier.
-Oui, P’pa, on y va.
-Allez, les garçons, il ne faut pas se décourager. Il va revenir, » murmura Marine.
Les garçons ne s’y trompaient pas. La voix de leur sœur n’avait pas de consistance, comme si le doute la fissurait.
Ils rejoignirent leur chambre et se coulèrent sous la couette.
Les yeux ouverts, fixant le plafond, les trois enfants appelèrent Jarwal jusqu’à ce que le sommeil les emporte.
Trois jours de plus. Toujours aucun signe de vie de Jarwal. Les vacances d’été approchaient à grands pas. Encore moins de contact avec les gens de leur âge. Les sorties en montagne avec les parents allaient occuper les deux mois à venir.
Les trois enfants en avaient parlé et Marine avait décidé de tout expliquer à Lou et à Tian. Les deux garçons avaient répondu qu’elle n’avait pas à assumer seule cette mission et qu’ils voulaient l’aider autant que possible.
« Mercredi prochain, avait proposé Marine. Je les invite à une balade en forêt.
-Tu crois que ça va les intéresser ?
-Oui Rémi. Lou m’a dit qu’elle fait de la montagne avec ses parents et je sais bien que ça lui ferait plaisir que je l’invite. Et pour Tian, je n’ai aucun doute. Mais, le problème n’est pas de savoir si une sortie en montagne peut leur plaire mais de savoir comment on va raconter tout ça.
-Faut faire simple et puis c’est tout, annonça Rémi. On a rencontré un lutin, il nous raconte l’histoire de l’humanité pour que ses amis reprennent vie.
-Ouais, ben là, va falloir qu’ils aiment vraiment les balades en montagne pour rester avec nous. Et je vous dis pas ce qui va se raconter sur vous à l’école si ça tourne en cacahuète, commenta Léo.
-Sûr que ça va pas arranger les choses, lança Rémi.
-Bon, alors on fait comment ? demanda Marine.
-Et bien, on les invite et on verra bien comment ça se passe. Si on sent bien le coup, on lâche toute l’histoire. Quand on sera dans le vif du sujet, on sentira peut-être mieux comment on doit s’y prendre.
-D’accord Rémi, ça me plaît bien comme ça, acquiesça Marine . Pas la peine d’essayer de préparer quelque chose, aussi bien on aura tout oublié le jour J ou alors ça se passera complètement différemment et on sera encore plus perturbé. »
Marine était descendue à vélo chez Lou et il était prévu qu’elles passent chercher Tian.
Il les attendait sur le bord de la route. Toujours ce pantalon blanc en toile de lin et cette chemise bleue avec le col Mao. Il était un peu plus grand qu’elle, élancé, des cheveux bruns, mi-longs, très légers. Elle aimait tendrement le sourire de ses yeux.
Ils avaient beaucoup parlé en quelques jours. Tian avait raconté les montagnes de son pays. Il avait montré des dessins, des cahiers remplis d’aquarelles. Marine en avait été subjuguée. La douceur des paysages, les palettes de couleurs, les formes si particulières de ces montagnes d’Asie, les forêts envahissantes couvrant les pentes comme des draps de verdure.
« C’est la région de Guilin, dans le sud-est de la Chine mais c’est un territoire tibétain à l’origine. Je n’aime pas ce que mon gouvernement fait subir au peuple tibétain. Ces montagnes font partie de la vallée de Jiuzhaigou. On dit que c’est le monde des contes, là où prennent vie tous les êtres magiques, les esprits, les âmes. Mon père m’avait emmené au Mont Huangshan, il m’avait raconté toutes les légendes. J’aime infiniment les légendes. »
Marine avait su aussitôt que tout serait possible, que Tian était prêt à tout entendre. Et les regards de Lou vers le jeune garçon en disaient long aussi sur son intérêt… Une inquiétude qui avait jailli, comme une menace sombre devant une lumière que Marine sentait monter en elle, une chaleur étrange.
« Qu’est-ce qui se passe vraiment au Tibet Tian ? On ne sait rien ici. Personne n’en parle jamais.
-C’est une invasion et c’est tout, la disparition programmée de tout un peuple, une civilisation, la destruction d’une culture. Le pire des désastres. Les Chinois sont payés par le gouvernement pour aller s’installer là-bas et ils ont tous les droits.
-J’ai entendu parler du Dalaï Lama. Il s’est réfugié en Inde, c’est ça ?
-Oui, Marine. Mais c’est une triste histoire tout ça et je n’ai pas envie d’en parler.
-Pardon Tian.
-Non, ne t’excuse pas Marine. Mais mon père m’a appris une chose à laquelle je tiens. Ne te crée pas de tourments dont tu ne peux te défaire. Je ne peux rien contre ce désastre. Je ne peux rien au regard du passé. Et vouloir comprendre la folie des hommes en usant de mon raisonnement me conduirait à une impasse. Comme si je voulais parfumer des excréments avec des pétales de roses. Les fleurs ne méritent pas un tel usage.
-Mais ça ne règle rien non plus dans la réalité.
-Qu’est-ce que tu appelles la réalité Marine ? Le monde agité des hommes n’est pas la réalité mais une excroissance de leurs illusions. L’illusion de leurs pouvoirs. Mais laisse passer dix mille ans et reviens voir. Ceux qui sont morts dans l’illusion ont-ils saisi le parfum des fleurs ? »
C’était la veille. Ils étaient assis dans la cour de l’école. Lou n’avait rien dit. Elle les avait observés. Une certitude en elle. Tian et Marine. Elle n’y pouvait rien. Sinon d’accepter cet amour en naissance et de les accompagner.
Ils étaient remontés en vélo jusqu’à la maison. Les deux garçons attendaient patiemment l’arrivée du trio.
« Rémi et Léo, mes deux frères. »
Les deux garçons avaient été étonnés que Tian leur tende la main. Ils s’étaient attendus à un salut à la Chinoise, les mains jointes contre la poitrine. Le trouble de Rémi avait pris une ampleur cataclysmique lorsque Lou lui avait fait la bise. C’était la première fois. Les quelques approches qu’il avait pu mener au collège n’avaient jamais abouti à une proximité aussi merveilleuse.
Il saisit, du coin de l’œil, le visage amusé de son petit frère. L’impression que sur ses joues, la lave de ses émotions ruisselait.
Marine organisa rapidement le départ. Cette impatience en elle la propulsait en avant, comme si lui devenait insupportable le moindre retard. Elle sentait en elle des vibrations incontrôlables, des tensions musculaires, une énergie indomptable dont elle devait user sur les chemins d’altitude. Cette certitude qu’il fallait quitter les fonds de vallée et monter les corps vers les lumières, que les âmes se libèrent, qu’elles se gorgent des silences environnants pour entendre les paroles essentielles. Tian disait qu’il ne voulait pas des tourments qu’il ne pouvait résoudre. Marine savait ce qu’elle devait mener à bien pour retrouver l’apaisement et c’était devenu une urgence. Elle imagina un instant la pensée en elle comme une gestation finie, la nécessité de la naissance, elle devinait des contractions comme une pression crânienne, une chaleur grandissante, un magma agité remontant vers la surface.
Elle se lança sur le chemin comme un coureur de fond.
Les deux garçons laissèrent Tian et Lou lui emboîter le pas et se calèrent dans le sillage. Ils savaient bien ce que leur grande sœur éprouvait. En eux aussi, la même ébullition, ce tourbillon d’émotions et de pensées indomptables, une mission à mener et l’échéance qui approche, le saut dans l’inconnu, la première tentative, peut-être la seule, un échec serait une honte, une dégringolade sans fin, comme une cassure irréversible envers leurs semblables, la conscience brutale de cet engagement, ils pouvaient être pris pour des fous, il faudrait au moins que Tian et Lou s’engagent à ne rien révéler s’ils décidaient de se retirer, si l’invitation les faisait fuir.
A l’entrée de la forêt, Marine ralentit la cadence. Tian était dans ses pas, il suivait sans aucune difficulté, intrigué pourtant par son silence. Il devinait de l’inquiétude dans la mécanique du corps, le balancement rigide des bras, l’énergie déployée. Lou s’était laissé distancer et les deux garçons n’avaient pas voulu la dépasser.
« Elle marche toujours à cette allure-là Marine ? avait-elle demandé.
-Non, avait répondu Rémi, sans parvenir à rien expliquer.
-C’est juste qu’elle est pressée de vous montrer notre coin secret, » avait lancé Léo pour aider son frère à se dépêtrer du malaise.
« Ça va vraiment être galère, s’était dit Rémi secrètement.
Tian avait rejoint Marine et s’était glissé à sa hauteur.
« Pourquoi es-tu si pressée Marine ? J’ai l’impression que quelque chose ne va pas. »
Elle savait bien que Tian percevait les troubles, que sa sensibilité était réelle et que les non dits ne le concernaient pas. Elle aimait chez lui cette simplicité si juste. Et pourtant, toujours ce nœud brûlant en elle, cette difficulté à libérer ses pensées, cette incapacité à élaborer une méthode pour lui parler de Jarwal. Que Lou ne la croit pas, qu’elle la rejette, qu’elle s’éloigne et même qu’elle ne veuille plus lui adresser la parole serait difficile à vivre. Elle était sa seule amie. Mais pour Tian… Elle ne parvenait pas à identifier clairement ce qu’elle ressentait mais ce chaos dans ses pensées et l’impression que les émotions entretenaient le brasier bien au-delà de tout ce qu’elle avait connu, c’était quasiment insupportable. Elle ne l’avait jamais éprouvé.
L’amour.
Elle ne parvenait pas à y croire, pas aussi vite, même s’ils avaient déjà beaucoup parlé, elle ne le connaissait pas encore assez, et pourtant cette certitude qu’elle ne pouvait réfréner.
« Je suis très heureuse que tu sois là Tian. Je suis désolée.
-Désolée de quoi Marine ?
-J’ai du mal à m’approcher des autres. Tu sais, je suis très solitaire en fait. Je ne vis qu’avec mes frères. C’est la première fois qu’on invite quelqu’un avec nous.
-Pourquoi Lou et moi ?
-Je connais Lou depuis un an. Mais elle n’est jamais venue avec nous jusqu’ici. Toujours ce besoin de garder secret notre vie là-haut.
-Qu’est-ce que vous venez chercher là-haut ?
-C’est ça justement le but de cette journée. Mais ça n’est pas facile Tian. Attends un peu. »
Il n’insista pas. Il se retourna et vit Lou et Rémi qui riaient. Léo marchait à leurs côtés. Il y avait dans le trio un mystère partagé. Marine en était la plus perturbée. Il le sentait bien. Elle n’était pas comme d’habitude. Depuis son arrivée au collège, il avait aimé sa douceur et en même temps cette énergie étrange, la profondeur de ses yeux et le silence qui l’accompagnait parfois comme un compagnon fidèle. L’horizon immense de ses pensées lorsqu’elle était touchée par quelque chose. Un catalogue de discussions atypiques, des centres d’intérêt qui expliquaient facilement cette solitude dont elle parlait. Il n’avait jamais rencontré de filles de son âge ayant une telle curiosité pour les mondes intérieurs et il tentait de deviner ce que cette invitation cachait. Lou aussi semblait particulière, une étrangeté certaine, un regard mélancolique qui s’éloignait parfois vers des contrées secrètes. Il avait remarqué le trouble de Rémi quand elle lui avait fait la bise. Ils avaient l’air d’être de joyeux lurons les deux frères de Marine. Le petit frère avait une bille de clown et il dégageait une énergie étonnante. Sûrement de bons camarades quand la confiance était installée. Pas le genre à grappiller de tous côtés pour exister. Il n’aimait pas ces jeunes qui passaient leur temps à chercher une reconnaissance glorieuse parce qu’ils ne parvenaient pas à exister pour eux-mêmes. Sûrement pas le cas du trio. Il y avait en eux un mystère qui les soudait. Il le sentait.
La petite troupe arriva à la clairière.
Marine s’arrêta quelques secondes, observant l’étendue ouverte.
Les deux garçons n’osèrent pas intervenir.
« C’est beau ici, murmura Tian. On dirait un œil ouvert. »
Marine le regarda. La tension de son corps la raidissait. Jamais, elle n’aurait pensé que ça serait aussi difficile. Toutes les habitudes de vie, tous les jeux, toutes les règles, le respect pour une nature qui les remplissait de bonheur, l’amour qui se dit, une caresse sur un tronc d’arbre, les yeux qui se ferment au contact d’une brise, elle ne se permettait plus rien, tout avait volé en éclat, la peur infinie de tout briser. Elle était incapable d’expliquer le stratagème pour traverser la clairière. Des pierres sur la tête… Comment pourrait-elle justifier une telle idée ?
Elle s’élança sous le regard éberlué de ses deux frères. Tian la suivit, Lou lui emboîta le pas, tous deux inconscients de l’importance de la rupture.
Rémi et Léo s’observèrent quelques instants puis les suivirent, avec cette impression pénible de briser un rituel. L’innocence insouciante de leur enfance et de leur imagination effacée par une nécessaire raison. Chacun muré dans les pensées contradictoires, un jeu qu’ils n’avaient jamais cherché à analyser, un plaisir à déguster sans aucune interférence rationnelle, juste s’amuser à croire que les règles du jeu rendaient le jeu réel.
Marine n’osa pas regarder ses deux frères. Cette brûlure en elle, comme un festin de flammes consumant la foi dans ses paroles. Elle avait inventé un rituel jusqu’à finir par y croire.
Ce choc soudain lorsque le parallèle se fit avec les religions. La foi n’était que la validation forcée d’une illusoire réalité. Un jeu de l’esprit nourri par une imagination fertile. Des discours formatés entérinaient l’incohérence. Elle s’était montrée imaginative et avait fabriqué une justification qui renforçait son statut. Elle s’était érigée comme celle qui connaissait les légendes, les lois ancestrales, les mystères les plus insaisissables.
Le jeu était fini. Elle avait basculé désormais dans une réalité bouleversante qu’elle ne savait expliquer. Il n’était plus question de s’amuser avec des histoires inventées. Elle devait maintenant raconter une histoire plus invraisemblable que toutes celles qui germaient dans son imaginaire en sachant qu’un échec aurait des conséquences multiples.
Jarwal ne réapparaîtrait jamais, le Livre finirait de s’effacer, le petit Peuple sombrerait à jamais dans le néant des mémoires gangrénées, ils passeraient pour des illuminés, des cinglés.
C’est en sortant de la forêt qu’elle réalisa qu’elle venait de marcher pendant de longues minutes dans un silence complet, sans aucune conscience de la présence de quiconque, dans une bulle totalement close.
Les horizons dégagés agirent comme une fenêtre ouverte. Elle glissa dans le paysage avec soulagement.
Tian avait rejoint les deux garçons et Lou. Ils marchaient quelques mètres en arrière, discutant du collège.
« Moi, j’ai hâte d’y être, disait Léo, j’en ai ma claque des gamins de la primaire.
-Parce que tu crois que c’est mieux au collège toi ? Ben, tu rêves. Le catalogue des conneries, il est très vaste et il évolue au fil du temps. Pourquoi tu crois que j’ai pas un seul pote sérieux ? »
Marine remarqua le regard curieux de Lou vers Rémi. Une interrogation amusée.
Lou n’était pas collée au troupeau, elle n’appartenait à aucun groupe de jeunes, elle pouvait rester assise dans un coin de la cour pour lire, elle ne courait pas après l’agitation. Une évidence que ces deux là pouvaient s’entendre. Et plus peut-être. Pourquoi n’avait-elle jamais invité son amie à les accompagner en montagne ? Pourquoi avait-elle montré cette froide retenue lorsque Lou avait cherché parfois à se rapprocher du trio ?
Elle possédait la réponse désormais. D’avoir réalisé l’ampleur de ses manipulations envers ses deux frères, ce goût immodéré pour les histoires inventées, ce statut de chef qu’elle voulait maintenir…Lou aurait été une intruse, un témoin perturbateur. Elle l’avait rejetée pour défendre son oppression sur les garçons. Par peur. Parce qu’il lui aurait été insupportable de ne plus être l’instigatrice, la meneuse de troupe.
Une évidence d’une brutalité inouïe.
L’apparition de Jarwal avait fissuré les murailles de son pouvoir. Cet engagement à révéler son existence en dehors du trio effondrait jusqu’aux gravats l’illusion de grandeur dont elle se drapait.
« C’est beau. »
Tian était à ses côtés. Elle avait sursauté.
« Et je te remercie de m’avoir proposé de venir. Même si pour l’instant, tu en souffres.
-Non, Tian, je n’en souffre pas mais c’est difficile, parfois, de recevoir en pleine face autant de vérités sur soi. Sans accuser le coup.
-Le jour où tu me jugeras digne de confiance, tu me le raconteras. Tout ce que tu portes.
-Tu es digne de confiance, Tian, je n’en ai aucun doute. C’est en moi que la confiance me manque pour l’instant.
-Alors, sois indulgente. C’est important de ne rien se reprocher quand la vie te fait l’honneur de te montrer tes erreurs. C’est qu’elle a jugé que tu étais capable de recevoir la leçon. C’est la preuve qu’elle t’estime. Il ne te reste qu’à l’accueillir. »
Elle aurait voulu se glisser contre lui, l’enlacer, poser sa tête sur son épaule et pleurer. Cette perception de l’autre, elle ne pensait pas que quelqu’un en serait un jour capable, que cette sensibilité qu’elle éprouvait elle-même, elle la retrouverait chez un autre enfant. Et cette impression d’avoir grandi soudainement propageait en elle un vertige troublant, l’envie de s’accrocher à Tian pour ne pas tomber.
Rémi et Léo se joignirent à leur sœur et regardèrent son trouble. Ils devinaient en elle le vacillement des certitudes, ce pas à franchir pour s’extraire d’un monde enfantin et basculer dans cet espace inquiétant des missions à tenir, la pesanteur des actes qui engagent.
Ils ne l’avaient jamais vu aussi fragile.
« On y va Marine, murmura tendrement Rémi. Il le faut. Tous les trois. »
Tian et Lou observèrent le trio et croisèrent un regard interrogateur. Le silence à maintenir comme un délai à accorder. Il y avait dans cette montée vers l’altitude bien plus qu’une promenade. Ils le savaient sans se le dire.
Les alpages ruisselaient de lumière, le printemps rayonnait de tous ses feux, des herbes grasses montant vers les hauteurs et des frondaisons de bourgeons gluants frissonnant au sommet des forêts, des courants de verdure s’étendant dans les fonds de vallée, sur les versants inondés de soleil. En levant les yeux, la tête penchée en arrière, les couloirs ravinés, les pics dentelés et les faces marbrées invitaient au respect des forces minérales.
Ils étaient sur le seuil. Le trio savait qu’en quittant la forêt, ils se libéraient de la zone d’influence. Les repères habituels s’effaçaient dans le dépouillement des lieux. Monter vers les cimes n’était nullement anodin mais, jamais, ce vécu commun n’avait pris une telle ampleur.
En dépassant les derniers résineux, alignés comme une portée d’éclaireurs, Léo ramassa un beau bâton, bien droit, lissé par l’hiver.
« Un bâton de marcheur, ça. Bizarre qu’il soit resté là. »
Un flot de souvenirs qui déboulent, des paroles entendues, une histoire écoutée pendant des heures. Le bâton de marche de Nasta, le Mamu des Kogis. Toute une aventure qui semblait incrustée dans un bâton quelconque, juste un bois usé, marqué par les arabesques têtues des insectes xylophages. Léo revit intérieurement le lutin s’éloignant vers la crête, le balancement régulier de son bâton de marche, comme un tempo saccadé. Il observa minutieusement le bois qu’il tenait. Non, ça n’était pas celui de Jarwal. Juste un espoir ridicule pour entretenir la flamme.
Cette échéance insupportable, il fallait s’en défaire. Rompre le silence et sauter dans le vide.
La traversée de la clairière avait été révélatrice. Il aimait les jeux de Marine, il s’était toujours amusé à les accueillir, il avait plongé dans l’imaginaire de sa sœur avec un plaisir infini, même s’il savait profondément que tout ça n’était qu’un amusement très sérieux. La rupture était consommée désormais. Marine avait rompu le charme. Il ne lui en voulait pas, elle n’avait pas eu le choix. C’était peut-être ça le passage à l’âge adulte. Quand on n’a plus de choix… Entre le jeu et la réalité.
Il garda le bâton et rejoignit en courant ses camarades.
La troupe s’engagea en file indienne sur l’étroit sentier dessiné en longues diagonales.
« Et vous venez souvent ici alors ? demanda Lou.
-Aussi souvent que possible. Pas nécessairement au Lac vert mais en altitude en tout cas. Nos parents nous ont toujours entraînés en montagne depuis qu’on sait marcher.
-Et même avant, rectifia Léo. Je me suis retrouvé au sommet des Grands Moulins alors que j’étais encore dans le porte bébé. C’est mon père qui me portait.
-Moi aussi, mes parents m’ont souvent emmenée en montagne, raconta Lou.
-Et plus maintenant ? demanda Rémi.
-Mon père est malade depuis un an. Un cancer. »
Un silence gêné de la petite troupe, des regards croisés, la peine éprouvée comme un étouffoir aux paroles.
« Je ne savais pas Lou, tu ne m’en avais jamais parlé.
-Je n’en ai parlé à personne Marine. »
Marine repensa soudainement aux tentatives timides de Lou pour venir passer la journée avec elle. Et aux refus qu’elle avait toujours signifiés. Ne laisser personne entrer sur son territoire d’influence, sur sa domination, sur ses jeux de meneuse de troupe. Cet égoïsme maintenant qui lui revenait en pleine figure, cette prétention infantile alors qu’elle se forçait à se croire grande et responsable. Lou n’invitait jamais personne chez elle. Evidemment.
La honte désormais. Cette culpabilité qui ronge. Le poids effroyable de cette journée comme un socle de béton dans lequel elle aurait été figée.
Elle ralentit et laissa Lou remonter à sa hauteur. Elle glissa sa main contre la sienne.
« Je ne savais pas Lou et je n’ai rien deviné. J’espère qu’un jour tu ne m’en voudras plus.
-Tu n’as rien à te reprocher Marine puisque tu ne savais rien.
-Mais je n’ai jamais voulu que tu viennes passer la journée avec nous. J’aurais dû.
-Et je n’avais qu’à te dire la vérité. Je n’y parvenais pas parce que je ne voulais pas de ta pitié. J’espérais que tu aies envie de passer du temps avec moi juste pour moi et rien d’autre.
-Et bien, toutes ces paroles qu’on garde en soi, c’est un cauchemar qu’on se fabrique. Je ne l’oublierai jamais. »
Lou ferma les doigts sur la main de Marine. Un échange de sourires.
Cette journée serait à tout jamais inscrite.
Jarwal le lutin (tome 3, chapitre 1)
Chapitre 1
Jarwal et les enfants s’installèrent à l’abri de leur cercle de pierres. Le petit Lac vert devant leurs yeux comblés de douceurs, les montagnes rayonnantes de soleil, des nuages blancs étirés courant sur les plaines célestes, le silence de la Terre.
Ils avaient œuvré ensemble à la construction de leur refuge, un assemblage de dalles et de roches qu’ils s’étaient acharnés à déplacer, à porter, à réunir, attentifs aux indications de Jarwal, maître d’ouvrage. Des rires et de la sueur, des efforts partagés, un lieu de vie à bâtir, une empreinte dans la nature accueillante, un point de rencontre, un abri offert aux marcheurs, aux voyageurs inconnus, un cadeau pour les jours de vent.
Ils s’étaient engagés dans la tâche sans aucune réticence. Ils avaient appris des Kogis le don de soi. Des escaliers dans la montagne, au cœur de la forêt luxuriante, un ouvrage à préserver, à entretenir, pour soi et tous ceux qu’on ne connaissait pas, des êtres humains qui béniraient les ouvriers disparus, un devoir de mémoire, des générations plus tard. Aucune prétention devant le travail achevé. Juste un bonheur à offrir, le ciment de l’amour.
Jarwal, assis en tailleur, reprit le Livre et l’ouvrit délicatement. Il le posa sur ses jambes et regarda les enfants. Des yeux brillants comme des étoiles, des sourires contenus, une attente délicieuse. Ce regard intérieur qui se posait sur des émotions en croissance, des germes de ravissement qu’il suffisait de laisser grandir, sans jamais devenir la plante elle-même, sans jamais s’identifier à cette joie éphémère.
L’absence de Gwendoline avait étouffé en lui ce bonheur de l’instant. Les enfants lui avaient permis de revenir à la vie. La douleur du passé n’était qu’une tristesse inventée. Il était responsable de son chagrin, de la source de ses émotions, comme un flot auquel il s’était abandonné.
Il devait l’expliquer aux enfants, révéler ses faiblesses pour les valider et les comprendre.
« Vous savez mes amis, j’étais triste tout à l’heure. Et je vous remercie de ce délai que vous m’avez accordé, j’en avais besoin, il fallait que je laisse s’éteindre cette douleur. La disparition de Gwendoline est une souffrance qui rejaillit parfois et les émotions débordent, comme si elles sortaient de leur lit. Je sais que ça ne sert à rien mais il n’est pas toujours simple de maîtriser ses émotions.
-C’est la même chose pour moi, Jarwal, avoua Rémi. Parfois, je me mets en colère et après, quand je suis redevenu calme, je me dis que ça ne servait à rien.
-Si quelqu'un vous insulte, les enfants, si quelqu’un vous fait du mal, la colère que vous ressentez, elle n'est pas venue en vous depuis l'extérieur, ce ne sont pas les mots qui sont tombés en vous comme un chargement néfaste. Cette colère, c'est vous qui lui avez donné vie. C'est une incapacité à maîtriser ce qui se passe en vous. L'autre n'est pas responsable. Les émotions n'ont aucune existence si vous les ignorez. Si vous vous y abandonnez, c'est vous qui leur donnez vie. L'autre, d'ailleurs, est satisfait du mal que vous fabriquez en vous en imaginant qu'il en est le responsable. Vous lui donnez la puissance dont il rêvait. Vous succombez à vous-mêmes. Et non à lui. Si par contre, vous décidez d'observer en vous ce qui survient, vous devenez le maître de vos émotions étant donné qu'au lieu de vous soumettre à leur puissance, vous vous placez au-dessus d'elles. C'est votre conscience qui analyse et qui vous apprend le contrôle. Cette conscience agit comme un Maître intérieur, il est là et il regarde, il s'amuse de cette agitation qui aimerait vous emporter et à laquelle vous ne succombez pas. La colère retombe comme un soufflé qui dégonfle. Votre agresseur s'en trouve d'ailleurs totalement ébahi, stupéfait, vous êtes là, vous le regardez avec un détachement qu'il ne comprend pas parce que ça n'est même pas lui que vous observez mais vous-même. Lui, il a disparu et ses paroles sont tombées dans un puits sans fond. Il n'y a plus de colère parce que votre observation intérieure a pris le pas sur cette émotion insignifiante et inutile. C’est vous que vous observez et pas lui. Et cette agression verbale devient un cadeau inestimable. Vous êtes le Maître intérieur. Mais ça n’est jamais aisé, même avec des centaines d’années d’expérience.
-Je ne vais quand même pas remercier celui qui m’a mis en colère ? contesta Rémi.
-Et pourquoi pas ? rétorqua Jarwal. Etant donné qu’il te permet de mieux te connaître, tu peux lui en être reconnaissant.
-Ça risque d’être difficile quand même.
-Et je le comprends bien, Rémi. Moi-même, j’ai du mal à concevoir la disparition de Gwendoline comme quelque chose de positif. Je continue à apprendre. Qu'en est-il maintenant si l'émotion propagée est de la joie ? Est-ce que je dois l'accueillir et la laisser m'emporter ou est-ce que je dois également l'observer ? Il convient pour ma part de la laisser s'étendre en sachant que l'autre n'en est pas responsable et que vous ne pourrez pas lui reprocher de l’abandonner. C'est vous qui avez laissé s'étendre cette joie. Pas l'autre. Un ami qui ne vous offre plus cette joie n'est pas responsable de votre déception. C'est encore vous. C'est votre façon de commenter la vie à travers vos émotions. Ça n'est pas la vie réelle mais ce que vous en faites, une image de la vie peinte par vos émotions. Vous pouvez en profiter tout en restant conscient qu'il ne s'agit que d'une illusion, un jeu éphémère, un moment de bonheur que vous vous accordez mais que l'autre n'a pas à entretenir sinon vous le prenez en otage de votre bonheur alors qu'il n'y est pour rien. La personne dont je dois me méfier, c'est celle qui me fait croire que le bonheur est durable, qui voudrait que cette joie ne disparaisse jamais. Et cette personne, c'est moi-même. Les autres ne sont pas responsables. C'est ce qu'on apprend de plus beau quand on aime.
-Et quand tu as dit tout à l’heure que tu voulais arrêter un peu de lire, j’étais déçu, avoua Rémi.
-Et moi aussi, ajouta Léo.
-Mais c’est nous qui avons créé cette déception, commenta Marine. Ce qui était important en fait, c’était que nous comprenions que tu avais besoin d’une pause.
-Et vous l’avez fait, mes chers amis.
-Et toi alors Jarwal ? Cette tristesse pour Gwendoline. Comment fais-tu ? demanda Marine, un peu gênée de cette intrusion dans la vie du lutin.
-Et bien, parfois, je n’y arrive plus, vous avez pu en juger, cette tristesse me submerge, elle m’emporte. Je ne suis pas infaillible. Alors, j’essaie d’observer cette émotion sans chercher à l’étouffer. Je sais aujourd’hui, avec ma longue expérience, que la vie reprendra le dessus. Ma tristesse ne changera rien à la situation, elle ne ferait que cacher la réalité de l’instant.
-Et donc, quand je suis impatient que tu lises ton histoire, je m’empêche de profiter de l’instant présent, c’est ça ?
-Oui, exactement Rémi. La construction de notre abri aurait pu être gâchée pour toi si tu étais resté attaché à cette pensée de ce qui allait advenir. Et ça n’aurait pas fait arriver plus vite cette lecture. En plus, à chaque minute, tu aurais trouvé que l’abri ne montait pas assez vite, tu te serais peut-être mis en colère, tu aurais reproché à Léo de ne pas travailler assez ou tu aurais travaillé n’importe comment, tu aurais bâclé la tâche.
-Il faut donc observer les émotions et comprendre qu’elles nous appartiennent ?
-Oui, c’est ça Marine. Je ne dis pas qu’il faut les rejeter, ça serait absurde, comme si nous voulions nous défaire d’une partie de nous-mêmes. Il faut comprendre qu’elles viennent de nous et que nous en sommes donc responsables. Ne t’invente pas des armées d’ennemis pour excuser tes propres faiblesses. C’est une devise que je me répète parfois.
-Et bien, moi, l’émotion que je vois, c’est l’envie de connaître la suite de l’histoire et là, c’est tout de suite ! lança Léo.
-Ah, ah, cher Léo, on y vient, on y vient. »
Les garçons s’allongèrent, Marine s’assit en tailleur. Jarwal tourna les pages, lentement, toujours avec cette précaution respectueuse. Il lissa le papier, une caresse délicate, il fixa les mots, silencieux, comme s’il devait rétablir un contact, accorder son esprit à ce qui allait suivre.
Il respira profondément et commença.
« Jarwal s’était réveillé en sursaut.
Il ne lui restait que très peu d’images de son rêve. Il devinait un visage très marqué, comme un parchemin millénaire labouré par le temps, des yeux perçants et pourtant très doux, des jets de fumée projetés sur son front. Un choc intérieur à chaque fois, comme une lutte engagée dans les tréfonds de son âme. Une voix qui répétait inlassablement une mélopée envoûtante.
La forêt vibrait sous des effluves de lumières naissantes. Les oiseaux de nuit entamaient leur silence diurne. D’autres les remplaçaient en accueillant la clarté.
Gwendoline bougea à ses côtés. Jarwal la regarda dormir. Des rayons délicats, glissant entre les feuillages qui les protégeaient, dessinaient des reflets apaisants sur ses joues, des aubes pâles qui habillaient sa peau.
Elle lui avait dit qu’il s’appelait Jarwal, qu’il était un lutin, qu’il avait déjà combattu Jackmor, qu’un Indien Kogi était venu de Colombie lui demander de l’aide. Et qu’elle était venue le rejoindre parce qu’elle avait senti qu’il était en danger. Elle lui avait dit qu’ils s’aimaient. Il ne s’en souvenait pas et il avait pourtant ouvert les bras dans le lit de la rivière, une force incompréhensible, quelque chose qui le dépassait, au-delà de la raison. Et elle était apparue au milieu d’une gerbe d’eau.
Elle poussa un petit soupir et s’étira en ouvrant les yeux.
« Bonjour Gwendoline.
-Bonjour mon amour.
-Tu as bien dormi ?
-Parfaitement bien puisque je t’ai retrouvé. »
Une question le taraudait, ce vide en lui qu’il devait combler, toutes ces données inconnues qui se bousculaient.
« Je voulais te demander quelque chose ? Comment es-tu arrivé ici ?
-Comme toi mon amour, en suivant le chemin de l’eau. C’est Kalén qui te l’a enseigné et j’ai retenu tout ce qu’il te disait, sans que tu le saches. Et Léontine aussi.
-Pourquoi l’as-tu fait sans me le dire ?
-Parce que tu ne voulais pas que je prenne le risque de venir ici. Ce voyage comporte des risques.
-En quoi ça consiste ?
-Il s’agit de se fragmenter pour rejoindre les particules d’eau qui enveloppent la Terre. Elles agissent comme des chemins.
-Se fragmenter ?
-Oui, reprendre notre forme initiale en quelque sorte. Nous sommes constitués principalement d’eau comme tout ce qui vit. Et cette eau a une mémoire. Chaque particule contient la totalité de ce que nous sommes. Et pour reprendre notre forme terrestre, il est nécessaire de trouver un point d’eau. Comme un placenta.
-En quoi est-ce dangereux ?
-Kalén disait que l’âme, parfois, préfère ne plus s’incorporer, elle reste à l’état d’âme et l’individu n’existe plus.
-Qui est Kalén ? Tu m’as juste dit qu’il s’agissait d’un jeune Kogi. Mais qui est ce peuple ?
-Kalén est un chaman, le fis d’Izel qui était le plus grand chaman de ce peuple. Ils vivent dans les forêts et les montagnes, nous sommes en Colombie. Jackmor est venu avec une armée de Conquistadors pour les voler. Voler leur or. Ils les font travailler dans une mine, ils les maltraitent. Jackmor a tué Izel parce qu’il contestait ses ordres.
-Pourquoi Kalén est-il venu demander mon aide ? Qu’est-ce qu’il attendait de moi ?
-Il espérait que tu l’aides à transporter son peuple dans une vallée perdue, loin de Jackmor et de ses hommes. Il n’a pas suffisamment de connaissances et d’énergie pour user du voyage de l’eau tout seul et personne de son peuple ne peut l’aider. Il n’y a qu’un chaman et c’était Izel. Kalén n’avait pas fini sa formation auprès de son père. Et le voyage de l’eau réclame une immense énergie spirituelle.»
Jarwal retomba dans le silence, les yeux dans le vague. Une lourde tristesse.
Comment pourrait-il aider Kalén alors qu’il ne se souvenait plus de rien, qu’il n’avait aucune idée de ce qu’il fallait faire pour déclencher cette fragmentation ? Il n’était qu’une enveloppe vide, un ectoplasme translucide.
« Je ne peux rien pour Kalén et son peuple. Je n’ai plus aucune connaissance. Je ne suis plus le Jarwal que tu as connu.
-Non, c’est faux, s’érigea immédiatement Gwendoline. Totalement faux. Tu es toujours le lutin que j’aime. Je suis persuadée que cette perte de mémoire ne durera pas. Il faut retrouver Kalén. Il pourra nous aider. Allez, levons-nous et cherchons ce village dont tu as parlé hier. Est-ce que tu te souviens du chemin que tu as suivi pour arriver ici ? »
Ils quittèrent leur abri sommaire et s’étirèrent au soleil.
« Oui, je m’en souviens. C’est ce qu’il y avait avant que j’ai oublié. Un peu comme si je venais de naître alors qu’au contraire, j’ai disparu.
-Tu n’as pas disparu. Tu es toujours là, tu es bien réel. Ta mémoire n’est pas ce que tu es. Quelle soit alourdie par les drames, enjôlée par les bonheurs ou vide de tout, elle n’est qu’un message que tu portes. Elle n’est pas la vie.»
Elle le serra dans ses bras.
« Le lutin que j’aime est bien réel. Il est là, même si une partie de son passé a disparu. Et pour moi, rien n’a changé dans cette réalité. »
Jarwal laissa vibrer en lui cette reconnaissance inconditionnelle, comme une existence inaltérable, une vie préservée par-delà les épreuves, par-delà les effacements. Le bonheur de l’amour.
Léontine vint bourdonner devant leurs yeux.
« Bonjour petite mouche, lança Gwendoline.
-Bonjour mes amis ! Il y a par ici des fruits délicieusement sucrés. Je ne regrette pas d’être venue. Mais ils sont hors de portée pour vous, j’en suis désolée.
-Et bien, nous nous contenterons des galettes que j’ai apportées.
-Et je les adore, s’extasia Jarwal.
-Ce sont tes préférées, je les ai faites juste avant de partir, je savais que ça te ferait plaisir.
-Et bien, je les aime sans m’en souvenir. L’impression que je n’en avais jamais mangées avant.
-C’est d’ailleurs bien ce qu’on devrait faire à chaque fois qu’on mange. Faire comme si c’était la première fois et ne pas se servir des émotions passées. Sinon, on finit par manger sans même en apprécier les délices. On mange ce dont on se souvient.
-Tu vas me dire que c’est un bienfait que ma mémoire se soit évaporée ?
-Et pourquoi pas ? C’est peut-être bien souvent un fardeau au lieu d’être une chance.
-Ou alors, c’est qu’on ne sait pas réellement en user et qu’on oublie de la maîtriser.
-Et voilà, je savais bien que tu étais toujours le lutin que j’aime ! s’exclama Gwendoline. Tu aimes toujours autant raisonner ! »
Elle lui souriait de tout son être, une lumière qui émanait de ses yeux, comme une marée de joie, une certitude validée.
Ils descendirent à la rivière et accueillirent la fraîcheur de l’eau comme un courant de vie. Ils laissèrent couler les ruisselets sur leur visage. Des retrouvailles. Cette eau qui les avait transportés, cette eau qui les constituait, cette mémoire encapsulée dans chaque particule, elle était la source et gardait en elle l’énergie initiale, cette intention insaisissable, incompréhensible qui s’était dressée dans les temps immémoriaux pour propulser la Création.
Ils prirent enfin le chemin vers les hauteurs.
Sur l’étroit chemin, Jarwal sentit rapidement remonter en lui cette colère indomptable. Malgré lui. Comme s’il lui était désormais impossible de rester serti par cet amour de Gwendoline, comme si l’existence à saisir était définitivement enkystée par cette tumeur temporelle, ce passé disparu qui se voulait plus présent que l’instant.
Cabral, Le chef des Conquistadors portugais avait décidé de retourner à la côte pour renforcer son contingent de soldats. Le combat contre les Espagnols avait été fatal à quarante-sept d’entre eux. Vingt-neuf avaient succombé sous les coups de ce géant invincible qui les commandait. Un lieutenant avait pourtant affirmé l’avoir atteint avec son mousquet. Un coup de feu qui semblait avoir rebondi sur lui comme un vulgaire caillou. Incompréhensible, totalement déconcertant. Il fallait une armée encore plus puissante. Deux jours de marche effrénée pour rejoindre le port d’attache et reconstituer les troupes. Trois hommes avaient été chargés de suivre la piste des Espagnols et de venir ensuite lui indiquer leur repaire. Ce maudit pays contenait des richesses fabuleuses, des réserves d’or pouvant lui assurer une vie de luxe. Il ne pouvait laisser passer cette chance. Les Espagnols avaient certainement mis la main sur un gisement important pour lutter avec une telle énergie. Il fallait les retrouver, les abattre, saisir tout ce qu’ils avaient pu amasser. Rentrer à Lisbonne avec des sacs d’or, acheter quatre vaisseaux armés, envoyer des équipages piller tout ce qui pouvait l’être sans avoir à supporter cette vie périlleuse, être l’armateur qui paie les explorateurs et s’enrichir de leurs prises, la meilleure situation. Une vie paisible, loin des dangers. D’autres seraient toujours prêts à partir. Il lui fallait cet or.
Jackmor avait organisé l’exploitation du nouveau filon. Il avait instauré un roulement de plusieurs équipes afin que l’énergie déployée soit la plus efficace, il voulait maintenir une extraction frénétique, qu’aucune perte de temps ne soit autorisée. Il avait immédiatement planifié la défense du village en piégeant la gorge étroite qui donnait accès au plateau. Les falaises qui dominaient le chemin étaient minées pour faire ébouler sur les Portugais des tonnes de roches. Il avait personnellement installé des charges de poudre à divers endroits. Six tonnelets sous des blocs monumentaux. Un cataclysme à venir. Il faudrait deux équipes pour allumer les mèches une fois que les Portugais seraient engagés entre les parois, qu’ils n’aient aucune chance d’en réchapper, qu’ils soient écrasés par les avalanches de pierres. Il suffirait de massacrer dans la panique les quelques survivants éventuels et ils seraient libérés de cette menace. Personne ne lui volerait son or. Personne ne le priverait de cette vie rêvée. Rien ne l’arrêterait.
Les tueries à venir ne seraient que des souvenirs éblouissants.
Gwendoline était émerveillée par l’exubérance de la forêt. Tellement de plantes, de tels enchevêtrements, cette multitude infinie. L’imagination de la Nature la stupéfiait. Des regards émerveillés vers les grands arbres aux cimes invisibles, les fougères déployées, les fleurs rutilantes, les arbustes touffus, des plantes grasses, vivaces, rampantes, grimpant sur les troncs, enlaçant chaque tuteur, tous ces fruits inconnus, les fenêtres étroites sur le bleu du ciel, tous ces chants d’oiseaux invisibles, des animaux qu’elle était incapable de nommer, elle voyait parfois des animaux poilus sauter de branches en branches en poussant des cris aigus, les parfums de cette végétation ruisselante de vie, des effluves moites qui s’étiraient comme des risées dans les cieux, le tapis moelleux du sol couvert de mousses, de feuilles putréfiées, des ferments ingérés goulûment par une nature euphorique.
Un émerveillement constant.
Jarwal marchait devant elle. Sans un mot. Elle devinait ses douleurs. Léontine était venue lui murmurer à l’oreille que le lutin était rongé par la perte de sa mémoire, cette impression de n’être plus rien, une brûlure sourde qui se nourrissait inéluctablement de la peur tenace de ne jamais retrouver le chemin de sa vie passée. Comme une injustice qui le taraudait. Il avait choisi d’œuvrer pour la paix du monde et il était privé désormais de tout ce qui avait construit la paix en lui.
« Je ne m’approche pas trop, avait expliqué Léontine, parce que toutes ses pensées crient si fort en lui qu’elles m’assourdissent. »
Une douleur dans le cœur de Gwendoline, une détresse insondable, comme une pierre qui coule dans un abîme. Et un espoir pourtant, une issue favorable qu’elle s’efforçait d’imaginer, Kalén ou un compagnon trouvant la clé de cette mémoire enfermée dans un carcan opaque, il devait y avoir une solution. L’amour de sa vie s’étiolait dans une mort inventée. Jarwal n’était plus avec elle mais avec celui qu’il avait été et dont il cherchait les traces. Un présent brisé par un passé disparu. Elle percevait dans sa démarche alourdie des fardeaux de pensées sombres.
« Tu connais toutes les plantes de la forêt, tu fabriques des potions de guérison, tu inventes sans cesse de nouveaux mélanges, tout le Petit Peuple connaît ton immense talent. »
Jarwal se répétait les paroles de sa bien-aimée.
Les phrases tournaient en boucle comme un amas de feuilles dans un courant circulaire. Il ne pouvait s’en défaire, ni libérer le courant et les regarder disparaître. Il essayait de se concentrer sur la nature, la lumière, le chemin, les parfums, sur l’amour de sa princesse mais immanquablement, des résidus de pensées fragmentées reprenaient leur farandole, attiraient d’autres débris, l’amalgame se reconstituait, les émotions renforçaient encore la force du mælström, comme un entonnoir dans lequel il s’enfonçait inexorablement, le souffle court, haché, une peur sans nom, cette incompréhension insurmontable devant son incapacité à maîtriser les assauts de ses pensées insoumises. Il n’était plus ce fameux Jarwal et il n’était même plus un individu capable de réguler en lui la boue putride des pensées rebelles. Comme une vase qui le fossilisait, le raidissait inéluctablement. Gwendoline lui avait pourtant assuré qu’il était un esprit élevé, un maître de sagesse, pas seulement un puits de connaissances mais également un observateur lucide et impartial des espaces intérieurs, de tous les phénomènes spirituels, un explorateur des mondes invisibles, il avait déjà vaincu Jackmor, son courage et sa détermination étaient infaillibles.
Tout avait disparu. Les débris de sa mémoire sectionnée étaient si ténus qu’il lui était impossible d’en renouer les fibres.
Et les quelques rappels de sa vie passée entretenaient les marées de douleur. Il aurait préféré que Gwendoline se taise, qu’elle le laisse dans ce néant inerte plutôt que de le projeter dans cette vie perdue. Mais le mal était fait. Son présent était souillé désormais d’un passé effacé. Les mots comme des rappels incessants, infatigables, irréductibles.
Effrayant que cette absence de soi dans une histoire ancienne puisse à ce point briser la plénitude de l’instant. Il n’y avait donc aucune issue. Inadmissible. Il devait souffrir de n’être plus dans ce temps fini et d’en être si troublé que son présent ne soit qu’un temps gâché. Il ne pouvait même pas se construire, comme un temple qu’un architecte bâtirait jour après jour. Les gravats de sa vie perdue jonchaient l’espace disponible en lui. Tenter de s’élever sur un sol instable était voué à l’échec.
Aucune issue. Le dégoût de lui-même.
Il buta contre une racine et s’étala sur le chemin. Gwendoline se précipita.
« Jarwal, tu ne t’es pas fait mal ? »
Il se releva promptement, envahi de honte, il repoussa d’un geste brusque la main tendue de Gwendoline et il s’engagea furieusement sur le chemin.
Elle le regarda s’éloigner. Figée, consternée, ébahie, effondrée. Jarwal l’avait repoussée. Ça n’était jamais arrivé. Il n’avait jamais eu le moindre geste de colère envers elle. Jamais une parole cassante, jamais, sans doute, la moindre pensée néfaste.
Il n’était plus le même et elle réalisait soudainement à quel point elle avait sous-estimé la détresse de son compagnon.
Il ne se retourna même pas. Une démarche heurtée, aucune fluidité, des gestes saccadés comme des interférences dans la machinerie. Elle avait l’impression d’observer un pantin sans fils directeurs. Les pensées anarchiques déclenchant des luttes intestines et des déséquilibres visibles. Un complet désarroi en elle, la peur de le perdre et d’en succomber tout autant.
Jarwal le lutin (tome 2, chapitre 1)

CHAPITRE 1
« Vous retournez au Petit Lac Vert, Marine ? C’est la deuxième fois de suite. Vous l’aimez bien ce coin ?
-Oui, Mam, c’est chouette là-haut.
-Mais qu’est-ce que vous y faites toute la journée ?
-On veut construire un abri et cet été on ira dormir là-bas.
-Ah, bon, rien que ça ! Et on pourra venir ?
-Ah, ben oui, bien sûr Mam. Quand ça sera fini, on vous invitera, Pap et toi.
-Et vous voulez faire ça en pierre ?
-Oui, oui, un abri bien solide et confortable. Les garçons sont prêts à travailler comme des forçats, mieux que pour le rangement de leur chambre !
-Dis donc, Marine, t’arrêtes tes allusions perfides, contesta Rémi.
-Et moi, ma chambre, elle est rangée, ajouta Léo, même qu’hier en allant me coucher, j’ai trouvé mon lit tout de suite !
-Oui, et bien, avant de partir, je veux un rangement complet du bazar et je monte vérifier !
-Oh, non, Mam, faut qu’on y aille, c’est pressé !
-Rien du tout, Marine ! Et pressé pourquoi d’abord. Vous avez un rendez-vous ?
-Oui, exactement, lança aussitôt Léo.
-Un rendez-vous avec la montagne, coupa immédiatement Rémi en fusillant son petit frère du regard.
-Oui, et bien, elle n’est pas pressée, la montagne, elle peut vous attendre, et d’ailleurs, chez elle, tout est bien rangée, alors, vous suivez son exemple. Allez, hop, filez, je débarrasse la table, je fais la vaisselle, je range un peu en bas et je monte vérifier votre travail. »
Les trois enfants se précipitèrent à l’étage et se retrouvèrent dans l’antre de Léo.
« C’est malin ça, Léo, tu ne pouvais pas te taire non !
-Oh, ça va Rémi hein ! Ta chambre elle n’est pas mieux que la mienne.
-Stop, les garçons, vous n’avez qu’à ranger un peu tous les jours aussi et ça n’arriverait pas !
-Gnagnagna, et voilà madame la donneuse de leçons qui se la ramène ! Et puis dis donc, c’est toi qui as parlé du rangement la première.
-Pfou, vous êtes pénibles, c’est toujours pareil avec vous ! On est là à ranger alors qu’on devrait prendre la route. C’est quand même pas normal que je sois au milieu de votre bazar alors que je m’occupe déjà de mes affaires.
-Bon, on s’y met où on se dispute jusqu’à la nuit ?
-T’as raison Rémi. Léo, va mettre ton linge sale dans la panière, range ton bureau, les bandes dessinées, les bouquins de classe, le matériel d’escalade, les papiers de goûters, Rémi, va faire ton lit, descends tes skis au garage, range tes revues de montagne, essaie de retrouver ton bureau, je m’occupe de la salle de bain, quand y’aura plus rien par terre, je passerai l’aspirateur dans les chambres. »
Léo, incapable d’arrêter de gigoter, se planta devant son frère et sa sœur.
« Et dites donc, vous avez bien entendu comme moi tout à l’heure alors ?
-Oui, Léo, on te l’a déjà dit. »
Jarwal.
Ils étaient encore emmitouflés dans la chaleur de leur couette, les visions intérieures courant sur les pentes, le souvenir du lutin disparaissant derrière la crête arrondie, la timbale dans le sac de Rémi. Ce désir si fort de le revoir. Et pourtant, cette inquiétude que tout ça ne soit plus jamais possible, comme un voyageur qui serait passé dans leur vie et qui aurait continué son chemin.
Et puis…
Léo avait bondi de son lit et déboulé dans la chambre de Rémi qui enfilait déjà son pantalon des bois, le sourire jusqu’aux oreilles, Marine avait jailli comme une tornade et avait failli s’affaler sur le sac de montagne, abandonné à l’entrée de la chambre.
« Vous aussi ? avait-elle demandé, les yeux pétillants.
-Oui, il a dit qu’il nous attendait, qu’il serait au Lac Vert, répondit Léo.
-Pareil pour moi ! se réjouit Rémi. C’est fou ça, on est relié comme des ordinateurs en réseau.
-Et ben là, c’est gratuit, commenta Léo. Et c’est du haut débit non stop ! »
Cette joie dans leur corps, dans leur âme, ce bonheur d’une réalité partagée, d’un secret commun. Cette amitié extraordinaire, cette confiance offerte, par-delà l’appartenance à une espèce humaine, par-delà la raison.
« Il va nous raconter une autre histoire alors ?
-J’espère bien Léo.
-De toute façon, même si c’est juste pour discuter avec lui, c’est déjà tellement formidable.
-Oui, Marine, tu as raison mais n’empêche qu’on n’a toujours pas osé en parler à d’autres enfants et ça ne va pas être facile de l’avouer.
-On aurait pu le raconter aux parents quand même.
-Tu sais bien Rémi que Jarwal a parlé des enfants. C’est vers eux qu’il nous demande d’aller.
-Ben, disons, qu’avec les parents, ça aurait fait un entraînement. Je suis sûr qu’ils nous écouteraient.
-Je sais bien Rémi mais ça ne changerait rien. Pap et Mam savent déjà tout ça. D’ailleurs, c’est grâce à eux que Jarwal nous a contactés. C’est eux qui nous ont tout appris.
-Et bien, on pourrait au moins leur raconter ce qui nous arrive pour les remercier.
-On doit demander à Jarwal d’abord. »
Marine avait saisi l’aspirateur et courait dans les pièces, comme poursuivie par un monstre électrique à roulettes. Léo attrapait au vol ce qu’elle jetait en l’air, chemises, chaussettes et autres vêtements délaissés, Rémi essayait de sauver les photos de ski qu’elle jetait dans la poubelle, c’était une tornade, une avalanche ordonnatrice, un condensé de toutes les ménagères les plus actives.
« Mais bon sang, tu te calmes Marine, on n’a même pas eu le temps de commencer, criait Rémi pour couvrir le hurlement de l’aspirateur. Tu devais faire la salle de bain !
-Et ben, j’ai fini moi ! Et ma chambre, elle est impeccable. Allez, bougez-vous tas de fainéants. Faut qu’on y aille ! »
L’objectif les stimula au-delà de toute lassitude, ils ne contestèrent pas les ordres de leur sœur, une motivation inépuisable. Ils s’activèrent comme des forcenés.
Retrouver Jarwal.
« Et bien, les enfants, alors, là je dis chapeau bas ! Rarement vu un rangement aussi efficace. Vous êtes déchaînés aujourd’hui !
-Oui, Mam, on veut sortir.
-Et vos devoirs au fait ?
-On a tout fait hier soir. »
Léo ne parla pas de la leçon de géographie qu’il devait réviser, Rémi ne dit rien de son devoir de Français à finir…Trop de risques.
« C’est bon, les garçons alors, vous n’avez plus rien à faire ?
-Une petite révision, juste une lecture parce que je sais déjà tout, annonça Léo en regardant par terre, mais vraiment c’est rien du tout.
-Vous me montrerez ça ce soir quand vous rentrerez.
-Ok, Mam, on peut y aller alors ?
-Oui, filez, j’ai préparé un pique-nique.
-Super ! Merci Mam ! Allez, les garçons, en route. »
Les sacs à dos, les casquettes, gourdes, casse-croûte.
La timbale de Jarwal.
Ils s’engagèrent sur le chemin qui passait derrière l’église du village et rejoignirent rapidement le sentier qui montait dans la forêt. Il leur fallait dix minutes pour se retrouver dans une nature silencieuse, aucune habitation, aucune route, aucun signe humain, sinon le sentier, au cœur des bois, là où ils aimaient tant courir, éprouver leurs forces, discuter, découvrir des arbres, des plantes, suivre des traces de chevreuils ou une harde de sangliers, jouer à cache-cache, respirer les parfums lourds des mousses épaisses et des tapis de feuilles.
Marine avait engagé un rythme élevé qui ne laissait pas le temps aux garçons de s’amuser comme ils avaient l’habitude de le faire. Ils ne s’en plaignirent pas. L’objectif était différent et rien ne les aurait détournés de cette euphorie des retrouvailles. Tellement de choses à demander, cette impatience qui bouillonnait en eux, une nouvelle histoire, peut-être Jackmor, dans un autre lieu, et Gwendoline et d’autres personnages, une autre aventure, « des leçons de vie » avait dit Jarwal.
Toutes ces discussions entre eux depuis cette rencontre. Ils avaient cherché à établir une liste de progrès essentiellement positifs. Mais sur quels critères pouvaient-ils juger d’un aspect favorable ou d’une utilisation négative ? C’était si compliqué. Même la médecine leur posait problème. Marine avait dit que les progrès scientifiques avaient amené les gens à se détourner de leur propre capacité à rester en bonne santé parce qu’ils savaient que la médecine était là pour les prendre en charge. Il était pourtant indéniable qu’un chirurgien capable de réduire une simple fracture évitait au blessé de devenir impotent. Ce progrès-là était évident. Combien de pays pauvres auraient eu besoin de ces soins ? Combien d’enfants mourraient parce qu’ils ne bénéficieraient pas des soins vitaux ? Mais combien de Français se tuaient à petit feu en se gavant de médicaments ? Et combien d’Américains mourraient obèses parce qu’ils profitaient à outrance d’une nourriture trop riche ? Les progrès alimentaires, la surexploitation des ressources naturelles, le développement des réseaux de distribution, les concentrations commerciales, les publicités déployées à longueur de journée, tout cela n’assurait pas nécessairement le bien être des consommateurs et les manques alimentaires condamnaient de leur côté les enfants d’Afrique. Un progrès réel aurait été de pouvoir octroyer à toutes les populations les mêmes aménagements. Au lieu de ça, certains pays occidentaux croulaient sous l’opulence et d’autres populations à travers le Monde survivaient douloureusement.
Toutes ces questions, toutes ces différences les étourdissaient et ils n’arrivaient pas à tirer de conclusions définitives de ces multiples échanges.
Ils montaient vers le torrent du Bens. Le chemin était large et leur permettait de marcher côte à côte. Les débats avaient repris. Toujours ce progrès qui les tourneboulait.
« Moi, je l’aime bien mon sac à dos que j’ai eu à mon anniversaire alors que l’autre que j’avais avant, il me faisait mal aux épaules. C’est bien, ce progrès-là.
-Oui, bien sûr, Léo, je ne dis pas le contraire, évidemment qu’on peut trouver plein d’exemples comme ceux-là.
-Ben, tiens, enchaîna Rémi, mon VTT avec les vitesses à cliquets, c’est quand même sacrément mieux que les poignées tournantes que je n’arrivais même pas à utiliser.
-Oui, oui, les garçons, je ne dis pas le contraire. Moi aussi, je suis contente de mon nouvel appareil photo, rien à voir avec celui que j’avais avant. Mais le problème, c’est de savoir déjà si c’est nécessaire et deuxièmement si ça ne conduit pas à une destruction de la Nature. J’ai lu par exemple que tous les ordinateurs sont très polluants à cause des microprocesseurs qui ne sont pas recyclés. Et pourtant tout le monde veut en avoir un. C’est ça qui me déplaît. Je ne suis pas sûre qu’on soit capable de ne pas succomber à des modes de toutes sortes. Et que par ignorance, on ne connaît pas les effets secondaires de ces modes. Et ça fait très longtemps que ça dure. Et puis il y a autre chose qui me gêne, c’est l’absence d’attachement à tous ces objets qui nous entourent. On sait que dans peu de temps, il y aura un produit encore plus performant qui sortira alors on n’a aucun scrupule à démolir celui qu’on a maintenant. Cette amélioration constante amène les gens à ne pas préserver autant les objets qu’ils possèdent. Je pense qu’autrefois Mémé Crédou par exemple, elle prenait plus de soin de ses affaires. Maintenant, on balance ou alors on jalouse son voisin jusqu’à ce qu’on achète un produit plus récent. C’est une course à la possession mais au final, je me demande si ça n’est pas les gens qui sont possédés par leurs objets.
-Je pense plutôt qu’ils appartiennent à l’objet qu’ils n’ont pas encore mais dont ils ont envie. Quitte à oublier celui qu’ils ont déjà.
-Ah oui, bravo Rémi, c’est exactement ça. Ils appartiennent à leurs désirs en quelque sorte.
-Mais cette fois, c’est un désir qui n’est pas amené par un manque, c’est plutôt un désir artificiel qui finit par devenir un manque. C’est juste commercial. Tout est à l’envers. On est juste des pigeons quoi.
-Et bien, dis donc, Rémi, tu vas plus vite que moi aujourd’hui, c’est chouette tout ce que tu dis.
-Merci ma grande sœur, mais je suis motivé aussi ! Je veux faire des progrès et arrêter de tout gober ce qui se raconte à droite à gauche. Et puis, il y a Jarwal aussi. La dernière fois, il y a trop de choses que je n’arrivais pas à suivre alors je me suis mis à cogiter sec et je trouve que plus je réfléchis et plus c’est facile de réfléchir.
-Ah, ouais, ben si tu pouvais me filer un coup de main, ça m’arrangerait, coupa Léo, un peu dépité, parce que moi, plus j’essaie de réfléchir et plus je me trouve nul.
-Mais arrête de te dévaloriser Léo, tu te rends pas compte de tout ce que tu sais déjà parce que tu voudrais en savoir comme nous. Tu te compares et du coup tu te trouves nul. C’est comme à l’école ça. Il y a toujours quelqu’un de plus fort que toi quelque part mais tu t’en fiches. Ce qui compte, c’est que tu continues à faire mieux que toi, mieux que ce que tu faisais la veille. Le seul point de repère, c’est toi et pas les autres autour de toi. Sinon, c’est comme si tu t’accrochais un boulet aux pieds et tu ne peux plus avancer ou beaucoup moins vite. Comme si tous les gens autour de toi étaient accrochés à toi et que tu les tirais jusqu’à t’épuiser. C’est l’école qui nous apprend à agir comme ça mais c’est une grosse bêtise.
-Merci Marine, tu es gentille. Je vais essayer de faire comme tu dis. »
Le printemps dans toute sa puissance, des feuilles goulues épanouies comme des soleils, affamées de sève, luisantes de jus nourricier, les cimes des arbres dressées vers la lumière, des racines pompant avidement les sucs fondateurs, toute la nature en éveil, tendue vers l’astre, aimantée, fascinée, exacerbée par les lumières et les chaleurs.
Ils marchaient les yeux attirés par les palettes de couleurs, des parfums flamboyants vagabondaient sous les frondaisons, des senteurs humides montaient de la terre grasse, des mousses chatoyantes éparpillaient leur tapis moelleux, des oiseaux invisibles dans les feuillages entamaient des parades affriolantes, des désirs d’union insatiables, des déclarations enflammées courant de branches en branches, les insectes fureteurs cavalaient de toutes parts, des foules de carapaces bigarrées, scarabées et fourmis, scolopendres et bousiers, capricornes et lucanes comme une euphorie communicative, une agitation frénétique, boulimique, une ardeur vivace.
Les trois enfants grimpaient sur un rythme effréné, envahis eux aussi par ce courant vertical, ce désir de s’élever, de monter vers les cimes. Cette joie en eux, ils la connaissaient depuis longtemps, ce foisonnement sensoriel, cette exaltation de la vie qui réjouit l’âme, ce sourire qui se dessine sans que rien ne l’amène, aucune intention, aucune raison, juste un flamboiement intérieur comme si toute cette nature magnifiée cascadait dans les fibres, jaillissait dans les muscles, déboulait dans les corps, une fusion inaltérable, insoumise, inévitable.
Ce bonheur en eux.
Ils sortirent de la forêt plus rapidement qu’ils ne l’avaient jamais fait. La traversée de la clairière, munis des pierres protectrices s’était faite au pas de charge.
« Eh oh, on peut boire un coup quand même, réclama Léo, en sueur.
-C’est pas de refus, acquiesça Rémi. »
Ils posèrent les sacs à dos et sortirent les gourdes. Rémi se servit dans la timbale de Jarwal.
« Je suis sacrément content qu’elle soit là cette tasse cabossée ! Je sais que tout ça n’est pas qu’une illusion et que notre ami est bien réel.
-Ce qui est réel aussi, enchaîna Marine, c’est que cette histoire nous a projetés dans une espèce d’ascension, comme si maintenant, on ne pouvait que progresser, mieux comprendre tout ce qui se passe en nous et autour de nous, comme si Jarwal nous ouvrait les yeux.
-Les yeux ou la tête.
-Oui, Rémi, bien entendu. Les yeux, c’est un peu une façon de parler. Surtout qu’en fait, quand on se contente de regarder avec les yeux, on manque tout le reste.
-Ça veut dire quoi ça Marine ?
-Je pense qu’on utilise trop notre regard Léo. Qu’on oublie nos autres perceptions et pas seulement les autres sens. Comme si on était enfermé dans des habitudes, comme si la réalité qui nous entoure ne prenait forme qu’à travers notre façon d’observer. Mais, regarde Jarwal, c’est une réalité qu’on n’aurait jamais imaginée ! Alors, dans ce cas-là, pourquoi est-ce que tout le reste serait la réalité entière. Peut-être qu’on n’arrive pas à la percevoir parce qu’on croit qu’on regarde de la bonne façon.
-Et comment il faudrait regarder alors ?
-Saint-Exupéry disait qu’on ne peut voir qu’avec le cœur, que l’essentiel est invisible pour les yeux.
-C’est dans « le petit Prince » ça ?
-Exact Rémi.
-Ah, je l’ai lu ce livre-là ! C’est chouette et j’ai l’impression que quand je vais le relire, je vais encore trouver de belles choses.
-C’est un livre qu’on n’a jamais fini de lire Léo, parce que quand on grandit, on découvre dedans les choses que la vie nous a enseignées mais dont on n’avait pas vraiment conscience. Et du coup, on comprend mieux la vie. Les vrais livres sont ceux qui aident à mieux vivre.
-C’est un bon livre alors.
-C’est comme ça que je le vois, Rémi. Et ils ne sont pas nombreux, ces livres-là.
-Dites donc, ça serait bien qu’un jour on retape la cabane de Prodin.
-Pourquoi, tu penses à ça maintenant Léo ?
-On pourrait y inviter Jarwal. C’est un peu notre maison à nous quand même. Et j’aimerais bien qu’il nous lise ses histoires là-bas.
-Ah, ouais, ça serait sympa, c’est vrai, bonne idée Léo. »
Leur cabane. Un havre de paix, niché au milieu d’un chêne, un poste d’observation construit de leurs mains, sans aucun clou, l’interdiction de blesser l’arbre porteur, juste des ficelles, des planches, des branchages, un travail de longue haleine qui les avait comblés de bonheur. Rémi avait taillé des encoches dans les poutres maîtresses, celles qui soutenaient la structure, son couteau d’anniversaire avait fait merveille. Ils avaient emprunté un livre à la bibliothèque, « Ma vie dans les bois », un documentaire écrit par un Canadien. Il expliquait toutes les techniques pour construire un abri solide, étanche, en utilisant ce que la nature procurait, savoir identifier l’emplacement idéal, choisir les bois les plus résistants, monter une cloison en croisillons, installer un toit imperméable, pas de plastique, juste des végétaux, ce livre-là était une mine d’or. Ils s’étaient uniquement accordé le droit de monter quatre poutres et des planches que leur père leur avait données. Un sacré exploit de traîner tout ça aussi haut dans la forêt. Leurs parents étaient venus pendre la crémaillère, ils avaient été estomaqués par la qualité de la construction. Ils tenaient à cinq à l’intérieur. Avec deux petits bancs et une table. Deux petites fenêtres qui se fermaient avec des panneaux de bois. Ils utilisaient une corde lisse pour atteindre la première fourche. Il fallait la lancer par-dessus la branche la plus basse, passer l’extrémité dans une boucle fermée par un collier en métal, resserrer le tout et grimper. Pas besoin de l’emporter à chaque fois. Ils avaient trouvé une cachette parfaite dans une vieille souche. Personne ne pouvait accéder à leur perchoir sans ce cordon ombilical.
Le premier été de cette construction, ils avaient même eu le droit de rester y dormir. Ça n’était pas la première fois qu’ils passaient la nuit dehors, dans un abri. Ils connaissaient déjà le bonheur de la tente et celui des nuits à la belle étoile. Mais, là, c’était leur installation, leur camp, leur construction.
Ils en étaient fiers.
« La nature, on ne peut pas dire qu’on la connaît tant qu’on n’a pas passé une nuit dehors, » avait dit Marine.
Ils avaient dormi sur des tapis de sol, enroulés dans des duvets. Avant de se coucher, ils avaient longuement observé les flocons d’étoiles punaisées sur les noirceurs d’univers. Léo avait dit qu’il allait apprendre les noms des galaxies.
« Peut-être qu’un jour, une autre forme de vie viendra nous voir. Des extraterrestres, ça serait génial non ?
-C’est sûr, Léo, commenta son frère. Et j’aimerais vraiment être encore là. Je crois qu’il est impossible d’imaginer ce que ça déclencherait chez les hommes.
-Je pense que les hommes auraient peur.
-Pourquoi Marine ?
-Parce qu’ils ont toujours peur de ce qu’ils ne connaissent pas. Quand tu vois que les Blancs ont parfois peur des Noirs, imagine avec une autre forme de vie. Pour certains, ça serait la panique.
-Et puis le cinéma ne les a jamais présentés comme des êtres bons en plus.
-A part, « Rencontres du troisième type. »
-Ah, ouais, c’est trop bien ce film. »
Ils avaient eu du mal à quitter le spectacle. Même à travers les frondaisons, les astres les captivaient.
« Je voudrais aller dans l’espace un jour et voir la Terre de plus haut, plus loin que l’atmosphère.
-Oui, Léo, c’est sûr que ça doit être inoubliable, bouleversant.
-Tu imagines Marine un lever de soleil depuis l’espace, le soleil qui apparaît derrière la Terre, qui illumine l’atmosphère et puis qui monte dans l’espace. Je voudrais voir ça.
-Et pourquoi pas Léo ? Peut-être un jour, si tu fais ce qu’il faut pour ça.
-J’y pense Marine, j’y pense. »
Ils s’étaient allongés, les yeux déjà envahis par leurs rêves. Une chouette avait accueilli la lune par des hululements sonores.
Les corps toujours engagés dans la pente, les pensées volages errant dans les souvenirs lumineux. Cette joie immense d’une vie en mouvement.
« C’est vraiment une bonne idée Léo. On va inviter Jarwal à la cabane.
-Je suis content que ça vous plaise. J’espère qu’il voudra bien.
-Ça ne sert à rien que tu l’espères Léo. Tu ne changeras pas la réalité en espérant. Mais tu risques de te décevoir tout seul. Laisse faire comme ça doit se faire. Toi, tu as eu l’idée, le reste ne t’appartient pas.
-Merci Marine. Je vais grandir, répondit Léo en souriant à sa sœur.
-Je sais petit frère. »
Ils sortirent de la forêt et s’engagèrent dans les alpages. Les horizons découverts. Les sommets dressés comme des appels irrésistibles, les nuages dessinant des paysages mouvants, vagues éthérées écumant l’océan azuré, des vents fouineurs courant dans tous les recoins des montagnes ravinées, les couloirs ruiniformes, les piliers majestueux, sur les crêtes dentelées.
Ils passèrent de bosses en creux, naviguant sur les reliefs figés, au gré du chemin, une ligne de vie étirée vers l’horizon, ils regardèrent avec tendresse les blocs épars sur lesquels ils grimpaient habituellement, l’impression de devoir s’excuser de cette précipitation, ne pas blesser les attentes, ne pas décevoir sans se justifier, ne pas se satisfaire des non-dits, communiquer pour ne pas faire mal, ils expliquèrent aux roches qu’ils reviendraient plus tard, qu’aujourd’hui ils avaient un rendez-vous important.
A chaque crête franchie, dans les horizons découverts, ils espéraient apercevoir le lutin, ils projetaient leurs regards au plus loin, le petit Lac vert approchait, ils le savaient, ils auraient voulu s’envoler. L’impatience était plus forte que toutes leurs résolutions, l’espoir les tourmentait.
Ils devinèrent enfin une silhouette posée sur un rocher.
« C’est Jarwal ?
-Je ne sais pas Léo, on est trop loin, mais je crois bien qu’il y a quelqu’un en tout cas. »
La fébrilité mêlée à l'empressement. La sueur dans leurs yeux, les dos mouillés, les sacs qui collent au tee-shirt, la gorge sèche et pourtant cette volonté butée de ne pas ralentir.
Léo tenta un signe de la main mais n’obtint aucune réponse, l’impression que le personnage était tourné vers la crête dans son dos, une observation attentive d’un point précis du paysage.
« Il ne nous regarde pas, dit Léo. »
Ils levèrent les yeux et scrutèrent la silhouette.
Elle disparut.
Le vide à la place, comme si rien n’avait existé, comme une illusion envolée.
Ils se frottèrent les yeux et les écarquillèrent.
« Où il est ? lança Rémi, totalement éberlué.
-Mais, c’est fou ça, il était là, on n’a pas rêvé, on l’a vu tous les trois, il était là, sur le rocher.
-Allons voir les garçons, il y a sûrement une explication. »
Le souffle court, haletant, les regards passant du chemin à la pierre ronde, les questions fusant comme des éclairs, la peur que tout ça ne soit qu’un rêve achevé et le refus de l’accepter.
A chaque fois qu’ils levaient les yeux, ils espéraient retrouver la silhouette, le lutin assis et souriant, un geste de sa main, un salut qui aurait effacé cette douleur de l’incertitude. Un espoir qu’il ne pouvait taire.
Ils arrivèrent ensemble et tournèrent rapidement autour du bloc.
Rien, aucune trace. Un bloc de deux mètres de haut sans aucune aspérité, aussi lisse que l’eau du lac. Nulle empreinte de pas dans le sol humide.
Ils cherchèrent du regard, la main en visière.
« Jarwal !! appela Léo.
-Chut, Léo, je ne sais pas si ça lui plairait qu’on crie son nom à la volée. S’il était là et qu’il est parti, il doit y avoir une raison. »
Ils posèrent les sacs, sortirent les gourdes et reprirent leur souffle en buvant quelques gorgées d’eau fraîche. Inspectant des yeux chaque recoin de la montagne.
« Là ! cria Rémi en indiquant une direction de l’index.
-Ils sont deux ! s’exclama Marine.
-C’est pas Jarwal. Trop grands. C’est des randonneurs.
-C’est pour ça qu’il est parti. »
Deux hommes qui venaient de passer la ligne de crête, à trois cents mètres, invisibles jusqu’alors. Il était impossible de les apercevoir, ni même de les entendre. Si Jarwal était bien là, comment avait-il deviné leur survenue ? Et où était-il passé, comment avait-il fait pour disparaître ? Les interrogations qui s’enchaînaient comme des respirations hachées.
Les deux marcheurs descendaient vers le lac.
Les trois enfants firent mine de s’installer pour un pique-nique.
« C’est un homme et une femme en fait, vous avez vu ?
-Oui et ils sont bien chargés.
-Ils font sans doute un raid sur plusieurs jours.
-C’est bizarre qu’ils passent par là, pas vraiment un itinéraire balisé, » s’étonna Rémi.
La cinquantaine pensa Marine. L’homme avait les cheveux grisonnants. Ils posèrent leurs sacs et s’étirèrent le dos en grimaçant.
« Bonjour les enfants. Ça fait plaisir de voir de la jeunesse en montagne, c’est plutôt rare. »
Un visage souriant, le teint hâlé. Il sortit une gourde et la tendit à la femme.
« Bonjour. On aime bien la montagne nous, répondit Marine.
-Vous êtes tout seul ? demanda la femme, un peu surprise.
-Oui, oui. Mais on connaît bien la montagne, c’est nos parents qui nous ont appris.
-Oh, c’est bien ça. Ils ont de la chance d’avoir des enfants montagnards. Nous, on a deux garçons et ils n’aiment plus ça. On les a dégoûtés à trop les faire marcher. »
Une tristesse dans la voix, une désillusion persistante, une révélation indomptable, comme une brûlure dans la gorge…
« Vous venez d’où ? interrogea Rémi.
-On a traversé la chaîne de Belledonne, on va redescendre sur La Rochette, des amis viennent nous récupérer ce soir.
-Nous aussi, on a déjà fait ça des randonnées à pied ou en VTT, c’est génial de partir plusieurs jours, lança Léo, enthousiaste.
-Continuez comme ça les enfants, vous avez bien raison. Marcher, découvrir des paysages, rencontrer du monde.
-Se rencontrer soi-même également, ajouta Marine. »
Un regard appuyé des deux marcheurs, un étonnement dans leurs yeux. Un silence maintenu.
La femme baissa les yeux soudainement, le visage alourdi par une infinie désolation.
« Vos parents ont de la chance les enfants, murmura-t-elle.
-Et nous de les avoir, » reprit Marine.
La femme reprit son sac, le chargea sur ses épaules. L’homme l’imita, sans un mot. Un départ précipité, le poids de l’insupportable comparaison.
« Et bien, bonne journée à vous trois.
-Merci, » répondirent-ils.
Il ne fallait pas prolonger la discussion, ne pas leur donner envie de s’installer. Les trois enfants y pensaient simultanément, sans même avoir pu se concerter.
Jarwal. Peut-être qu’il reviendrait.
Ils regardèrent les deux marcheurs s’éloigner vers la vallée.
« Vous croyez que nous aussi un jour, on n’aimera plus la montagne ? demanda Léo.
-Je ne sais pas Léo. Mais le problème de ces gens-là, c’est pas ce que leurs enfants ont décidé de devenir, c’est ce que leurs parents espéraient. C’est eux qui ont fabriqué leur tristesse et si en plus, ils la font ressentir à leurs enfants, ils feront encore plus de mal. C’est toujours pareil en fait.
-Toujours ce fichu espoir, hein, Marine, c’est à ça que tu penses ?
-Oui, Rémi. J’ai vraiment l’impression que beaucoup de gens ne vivent pas vraiment mais qu’ils espèrent vivre. Comme ces deux parents qui espéraient continuer à vivre des randonnées avec leurs enfants. Peut-être même qu’ils finiront par se reprocher l’un à l’autre la tournure des évènements. C’est incroyable toute cette douleur. Tout ça parce que les gens espèrent vivre ou espèrent revivre ce qu’ils ont déjà vécu.
-Nous aussi, Marine on espère en ce moment, coupa Rémi. On espère revoir Jarwal.
-Oui, Rémi, je sais bien. Je pense que c’est impossible de ne pas espérer à un moment donné. Par contre, on peut toujours avoir conscience que ça ne sert à rien, en dehors de créer les conditions favorables à la désillusion. Il faut savoir quand on espère pour ne pas être aveuglé par cet espoir. Et ne pas reprocher à la vie ou aux gens cette tristesse qui risque de survenir.
-Comme il est bon d’entendre des paroles aussi sages, les enfants. »
Ils se retournèrent en sursautant.
Il était là, de nouveau, debout sur le rocher qui les dominait.
« Jarwal ! » crièrent-ils en choeur.
Ils bondirent, comme électrifiés, les deux garçons sautèrent sur place, Marine se joignit à eux, des vagues de chaleur en eux, un magma de bonheur en fusion.
« C’était toi tout à l’heure, Jarwal, avant que les deux marcheurs arrivent ?
-Oui Marine, c’était bien moi mais je ne voulais pas qu’ils me voient.
-Mais où étais-tu passé, Comment tu as fait pour disparaître ? demanda Léo, surexcité.
-Et comment as-tu fait pour réapparaître aussi rapidement ? On ne t’a même pas entendu, renchérit Rémi.
-Et comment as-tu deviné qu’ils arrivaient ? On ne les voyait même pas quand tu as disparu.
-Doucement, les enfants, doucement, je vais tout vous expliquer. »
Le lutin exécuta une pirouette dont il avait le secret et atterrit au pied du rocher. Il ouvrit les bras et les enfants se joignirent pour l’enlacer. Il leur fit une bise appuyée à chacun.
Il s’écarta et les regarda un par un, une émotion si forte au fond de ses yeux. Les trois enfants en furent troublés, comme si le bonheur du lutin fondait en eux, comme s’ils étaient envahis par cette joie profonde en lui.
"Quand tu auras désappris à espérer, je t'apprendrai à vouloir. » C’est une phrase de Sénèque, un grand philosophe très ancien. Je pense que c’est une citation qui peut beaucoup vous éclairer.
-Tu lis des livres écrits par des hommes Jarwal ?
-Non Marine, je n’ai aucun livre. Ce sont les Sages qui nous transmettent depuis des millénaires ce que certains humains ont écrit de plus profond. Nous sommes toujours surpris d’ailleurs du peu d’importance que la majorité des gens accordent à ces esprits éveillés que sont certains écrivains. Il existe parmi vous des êtres remarquables mais beaucoup d’individus refusent de les rencontrer. Comme si la lucidité que ces penseurs proposaient les effrayait, comme s’il leur était plus doux de vivre dans l’illusion et l’aveuglement. C’est vraiment désolant tout ça. Il est même arrivé que les Sages s’adressent aux hommes, à certains hommes, pour que ce savoir ancestral soit réactivé, qu’il ne disparaisse pas.
-Comment ça Jarwal ? Je ne comprends pas.
-Tolkien par exemple, Marine. Il a rencontré les bonnes personnes. Parce que les Sages le voulaient bien.
-Tu veux dire que les histoires écrites par Tolkien sont des histoires transmises par les Sages.
-Tolkien en a repris les éléments fondateurs et il a brodé autour. Admirablement bien brodé d’ailleurs. Un grand nombre de philosophes, d’écrivains, de conteurs de légendes sont des humains contactés par les Sages.
-Ils les ont rencontrés ?
-Ça n’est pas toujours nécessaire Rémi. Les rêves sont là pour ça. Dès lors que ces esprits ont la capacité à recevoir, qu’ils cessent de se contenter de la pensée commune et qu’ils regardent avec leur cœur. Comme l’a écrit Antoine de Saint-Exupéry.
-Le petit Prince, Jarwal, c’était un Sage du Petit Peuple ?
-Tu comprends vite Léo, félicitations.
-Qui d’autre encore Jarwal ?
-Tous ceux ou celles qui ont trouvé dans la Nature, la source de leur inspiration, tous ceux qui ne se sont jamais retirés du flux vital et qui ont cherché à l’honorer. Je pourrai vous citer Siddhârta par exemple, Lao tseu, Standing Bear, Henry David Thoreau, Ma Ananda Moyi, Gandhi, Marc Aurèle, Sénèque. Ils sont très nombreux si nous remontons vers les origines de l’humanité.
-Mais alors pourquoi ce monde moderne va-t-il si mal, pourquoi les hommes ne se servent pas de ce savoir millénaire ?
-Certains le font Rémi. D’autres pas. C’est peut-être la voie ultime de cette humanité. S’éveiller un jour à la vérité.
-Une seule vérité Jarwal ?
-L’amour de la vie Marine et non pas simplement des conditions de vie. »
Le silence. Suivre le fil de la pensée, explorer au plus loin.
« Parce que si on se contente d’aimer les conditions de vie, lorsque celles-ci deviennent pénibles, on risque de ne plus aimer la vie, c’est ça ?
-Exactement Marine. Les conditions de vie ne sont pas la vie, tout comme les pensées ne sont pas la vie, elles ne font que la commenter. Et les commentaires ou les interprétations fluctuent énormément d’une personne à une autre. La perdition des hommes s’enclenche dès lors qu’ils perdent de vue la source et se mettent à suivre fébrilement les cours d’eau. Les cours d’eau sont innombrables, ils proposent des voies différentes. Mais ils viennent tous du même lieu. Plutôt que de se laisser porter mollement par le courant, il faut remonter à la source. C’est ce que font les grands philosophes et les grands écrivains. »
Le lutin alla s’asseoir sur une belle dalle et invita les enfants.
« Comment tu as fait pour disparaître alors ?
-Je n’ai pas disparu Léo. Je suis juste allé dans un autre endroit. Je me suis déplacé.
-Mais tu n’as pas bougé. On te voyait sur le rocher et puis en une seconde, tu n’étais plus là.
-Mais j’étais ailleurs. Je vous expliquerai, ne vous inquiétez pas. Mais dites-moi d’abord ce qui s’est passé depuis notre première rencontre. »
Une gêne immédiate, un malaise partagé. Les regards qui se cherchent comme une aide réclamée. Aucun des trois enfants ne sachant comment raconter.
« Et bien Jarwal…C’est difficile en fait, commença Marine.
-On n’ose pas en parler, continua Rémi.
-C’est pas facile, intervint Léo.
Jarwal le lutin (tome 1, chapitre 1).
CHAPITRE 1
Jarwal savait que les trois enfants allaient monter vers le Lac Vert. Il connaissait tout de leurs vies. C’était le grand jour. Sa mission allait prendre son envol. Tous ses compagnons disparus vivaient en lui et il devait trouver des esprits attentifs qui écouteraient l’épopée du Petit Peuple. Il sentait battre son cœur avec une énergie folle, comme si l’importance du jour avait trouvé en lui un réceptacle sans fond et que l’écho y rebondissait inlassablement. Malgré sa sagesse et son grand âge, malgré toutes ses expériences et ses aventures, malgré cette maîtrise des phénomènes intérieurs, l’échéance du jour l’emplissait de flots d’émotions chaotiques. L’impatience joyeuse et l’inquiétude sourde, l’euphorie lumineuse et le doute versatile.
Il s’installa au pied d’un rocher erratique, ajusta son large chapeau de lutin et ferma les yeux. Entrer dans le calme, laisser tomber dans les tréfonds intérieurs tous les tourments fabriqués et laisser la vie se faire.
Confiance, patience et sérénité.
Les trois enfants s’enfoncèrent dans la forêt. Le silence les couvrit mais Léo, le plus jeune ne restait guère longtemps sans parler.
« Marine, on peut aller jusqu’au sommet cette fois ?
-Oui, aujourd’hui, on y va, j’ai préparé à manger. On rentrera ce soir.
-Tu vois Léo, je t’avais dit ! s’enthousiasma Rémi. Avec Marine, on peut aller au bout du monde. C’est ça une vraie grande sœur. »
Les jeux habituels se mirent vite en place sous la houlette de Marine, organisatrice et chef incontesté du trio. Elle était leur guide, celle qui connaissait tous les mystères de la forêt, les lieux enchantés, les chemins secrets, celle qui savait reconnaître les êtres magiques et communiquer avec eux dans des langues inconnues. Sa chambre regorgeait de livres, elle dévorait tout ce qui avait jailli depuis la nuit des Temps dans les esprits enflammés des conteurs de légendes.
« Venez ici, lança-t-elle à ses frères qui couraient entre les arbres. J’ai entendu une drôle de musique, là, vers ce gros chêne. »
Les deux garçons, immédiatement calmés, rejoignirent Marine qui se dirigeait vers un bloc solitaire, couvert de mousse.
« C’est peut-être les restes d’un ancien pilier du temple qui avait été construit ici par les Darmiens.
-Et c’était où la musique que tu as entendue ? murmura Rémi.
-Je ne sais pas, faisons le tour, » répondit-elle en posant délicatement une main sur la roche anguleuse.
Les deux garçons se calèrent dans les pas de Marine qui scrutait le sol. Un peu inquiet, Léo, discrètement, demanda à son grand frère.
« C’était qui les Darmiens ?
-J’en sais rien moi, c’est Marine qui sait ça.
-Et où qu’ils sont ?
-Mais je n’en sais rien, je te dis !
-Chut, taisez-vous, coupa Marine, j’entends quelque chose. »
Elle se baissa, avança accroupie et parmi les herbes grasses, glissa les mains. Elle en ressortit un superbe escargot.
« Voilà notre musicien ! » annonça-t-elle rayonnante.
Léo dont les yeux en amande illuminaient son visage d’un sourire perpétuel ouvrit des billes grosses comme des calots et s’exclama :
« Mais c’est pas un musicien, c’est un escargot !
-Mon pauvre Léo, tu as encore beaucoup de choses à apprendre, soupira Marine en dodelinant de la tête. Tu as devant toi un des musiciens du temple des Darmiens. Et cette superbe coquille est également une conque, c’est elle que j’ai entendue tout à l’heure.
-C’est quoi une conque ? interrogea Rémi qui grattait sa tignasse hirsute d’un air éberlué.
-Un coquillage. Les Darmiens étaient un peuple de marins et ils utilisaient de très gros coquillages pour s’envoyer des messages ou pour égayer les fêtes.
-Des marins, ici, sur la Grande Montagne, dans les Alpes ? Qu’est-ce qu’ils faisaient là ?
-Mon cher petit frère, si tu lisais davantage, tu saurais qu’il y a des millions d’années, la Terre était pratiquement recouverte par les Océans. Tous les continents n’étaient pas encore apparus. Les Darmiens naviguaient déjà à cette époque et ils ont aperçu un jour le sommet de la Grande Montagne qui dépassait des eaux. Il y avait très peu de terres émergées et les marins les exploraient toutes systématiquement. Ils ont accosté et ils ont fondé une ville. Ce bloc n’est pas qu’un simple rocher, c’est sans doute un morceau de temple ou de rempart.
-Et qui c’est lui ? s’enquit Léo en s’approchant de l’escargot musicien.
-Ah, c’est une histoire terrible. Un jour, un autre navire est arrivé, un peuple que les Darmiens n’avaient jamais rencontré. Les Froggs. La peau de ces marins était jaune. Ils ont demandé aux Darmiens s’ils pouvaient accoster pour réparer leur navire qui prenait l’eau, ils avaient essuyé une tempête effroyable, plusieurs marins étaient tombés à la mer, ils étaient épuisés. Mais les Darmiens ont eu peur que ces marins inconnus ne veuillent ensuite les voler ou même les chasser de la Grande Montagne. Ils étaient nombreux. Alors le chef des Darmiens, Daegon, a donné l’ordre de les repousser. Le combat a été vite achevé. Les Froggs n’étaient pas en état de lutter. Ils se sont enfuis et à quelques encablures leur chaman ou leur sorcier si vous préférez s’est juché sur la proue et a hurlé :
« Moi, Daryabakir, grand chaman du peuple des Froggs, je vous maudis. Que les forces des ténèbres fassent de vous un peuple rampant. »
Le navire s’éloigna et sombra sûrement quelques jours plus tard car on n’entendit plus jamais parler d’eux. Quant aux Darmiens, pendant des siècles et des siècles, générations après générations, ils se sont transformés jusqu’à devenir ceci. »
Marine tendit sa main sur laquelle l’escargot tentait une fuite timide.
« Un peuple rampant, voilà les Darmiens d’aujourd’hui. Et tous les vers de terre, limaces et escargots qu’on pourrait trouver par ici appartiennent sans doute à ce peuple maudit.
-Mais comment tu fais pour les reconnaître, interrogea Rémi, estomaqué par les connaissances de sa sœur.
-Je t’ai déjà dit Rémi qu’il faut lire tous les jours si tu veux apprendre mais pas tes bandes dessinées ridicules, sacré bon sang, des vrais livres, des grimoires, des légendes, des épopées, des quêtes magiques ! Ces livres-là contiennent beaucoup plus de choses que ce qu’on croit. Il faut savoir écouter entre les lignes. Tous ces personnages mythiques sont éternels et leurs esprits virevoltent au cœur des mots. Ça se lit avec le cœur et pas qu’avec la tête.
-Je comprends rien, murmura Léo.
-Moi, non plus, avoua son grand frère.
-Pfff, vous me faites pitié, tiens, on dirait vraiment deux ignares. J’essaie de
vous faire comprendre que certains livres se lisent avec de l’amour. C’est comme ça que les personnages vous racontent bien plus de choses que ce que l’écrivain a bien voulu vous dire dans son histoire.
-Ouais, tu imagines quoi !
-N’importe quoi Rémi, je n’imagine pas, contesta vivement Marine, j’ai longtemps travaillé pour arriver à ça et si tu lisais au moins l’Odyssée d’Ulysse, tu verrais que tout ce que je dis est exact. Autrefois, les sorciers, les druides, et tous les magiciens pouvaient changer des hommes en pierre, en statue, ou en cochon !
-Ah, ah, en cochon, s’esclaffa Léo.
-Oui, parfaitement, repris Marine excédée par les doutes de ses frères. Tout ça est vrai et authentifié par les plus grands spécialistes. Et moi, un jour, je serai la plus grande spécialiste du monde.
-Ouah, la plus grande spécialiste du monde, dis donc, tu vas être vachement célèbre alors ! s’exclama Rémi.
-Ben, oui, bien sûr, qu’est-ce que tu crois, c’est sérieux tout ça, ajouta Marine, dédaigneuse. Je ne fais pas ça pour m’amuser, c’est du travail toutes ces recherches.
-Oui, bon, ça va, ne t’énerve pas. Nous aussi, on veut bien apprendre. Mais, bon, c’est mieux si tu nous racontes.
-Et bien, commencez déjà par arrêter d’être sceptiques. Sinon, c’est certain que les esprits des livres ne vous enseigneront jamais rien.
-Je veux bien moi, mais je ne sais pas qui c’est ces tiques, avoua Léo, piteusement.
-Sceptiques, bougre d’ignorant. Ça veut dire que tu ne veux pas croire ce que je te raconte.
-Ah, ben, si moi je veux bien, elles sont chouettes tes histoires.
-Et bien, depuis que je vous en raconte, il serait temps que vous compreniez que c’est du sérieux.
-Bon et tu peux nous dire pourquoi cet escargot Darmien joue de la musique ? demanda Rémi.
-C’est une complainte qui doit raconter la tragédie de ce peuple et la nostalgie du temps passé.
-Ben, en même temps, ils n’avaient qu’à accueillir les Froggs aussi et ça ne serait pas arrivé.
-Et oui mais la peur fait commettre bien des bêtises. Et quand on s’intéresse un peu à l’histoire de l’humanité, c’est pas les exemples qui manquent.
-Ah oui alors, ils sont forts les adultes pour se taper dessus dès qu’ils ont peur. A l’école, on a travaillé sur les deux guerres mondiales. Quelle boucherie.
-Tu me raconteras Rémi ? demanda Léo, intéressé. On en a causé aussi à l’école et ça m’intéresse.
-Ouais, si tu veux mais c’est pas joli, joli.
-Sûr que mes histoires sont moins terribles que celle-là, finit Marine en reposant l’escargot dans l’herbe. Allez, en route, faut qu’on avance si on veut arriver au sommet. J’ai dit à maman qu’on rentrerait en fin d’après-midi. »
Ils reprirent le chemin.
A travers les dentelles des résineux impassibles, des coulées de soleil tombaient en rayons flamboyants. Ils s’amusaient à courir de l’un à l’autre en imaginant qu’ils ne devaient pas rester trop longtemps dans l’ombre dévoreuse. La lumière les sauvait des noirceurs cannibales. Rémi disait que des monstres anthropophages les guettaient dans les replis des pénombres. Seule la lumière céleste dispensait les refuges salvateurs. Marine ajoutait, en grande scientifique, que la vie végétale montait vers l’astre pour montrer aux humains la voie à suivre. La Terre était l’ancrage, le Ciel était l’aimant. On ne pouvait échapper à l’attraction de la Terre, on se devait d’apprendre à vivre avec elle, à la connaître, la comprendre, la respecter mais le Ciel, pour sa part, créait une attirance, un désir d’éveil, une évolution spirituelle. C’est pour ça qu’ils aimaient tant monter vers les sommets. Les montagnes établissaient un point de jonction. Les pieds au sol, la tête en haut.
Ils s’arrêtèrent à l’orée d’une clairière.
« Bon, voilà, vous connaissez la méthode. Cherchons chacun une pierre plate. »
La trouée de verdure était un passage obligé mais dès leur première venue en ce lieu gorgé de soleil, Marine avait imposé une traversée toute particulière. Les garçons se souvenaient bien de ses explications.
« Il y a trop de lumière pour nous ici, les rayons solaires sont trop éblouissants, on n’a pas encore la capacité à en supporter autant. Il n’y a que les Anciens Sages qui savent en user. Nous, on risque d’en ressortir aveuglés. C’est trop puissant, vous comprenez. La lumière peut aussi être un danger quand on ne sait pas la recevoir. Certains se sont crus prêts et sont devenus fous. Il faut qu’on trouve chacun une pierre plate et qu’on la tienne au-dessus de notre tête et qu’on traverse en courant. Mais il faut attendre aussi un signal de départ.
-C’est quoi ce signal déjà ? demanda Léo, attentif.
-On doit attendre de voir un insecte s’engager dans le pré. C’est le signe que les rayons sont supportables sur une courte durée. Les animaux le savent, ils le sentent.»
Ils avaient franchi deux fois ce gué vers les hauteurs. Un jeu très sérieux que les garçons n’auraient jamais contesté.
À cet instant, l’étendue, saturée de lumière, somnolait dans l’apathie des chaleurs écrasantes. Nul insecte, aucune brise, pas un mouvement d’herbe.
Ils s’engagèrent sous les frondaisons et fouillèrent sous les mousses épaisses, au pied des talus, entre les arabesques des racines.
« J’en ai une, annonça Léo. »
Il la déposa au seuil de l’ombre et retourna aider son grand frère.
« Moi aussi, dit Marine, une bien belle en plus. »
Elle ajouta son bouclier improvisé aux côtés de celui de Léo et reprit ses recherches. Elle suivit le liseré d’ombre et de lumière et pensa secrètement à ce jour béni où elle aurait en elle assez de sagesse pour entrer librement au cœur des lumières les plus vives. Elle savait qu’elle y parviendrait. Elle pensa avec amour à ses parents qui lui avaient lu des milliers de livres et à son père qui lui avait raconté des milliers d’histoires, et à tous ces ouvrages savants qu’elle dévorait depuis qu’elle avait compris le langage des lettres. Elle n’aimait pas vraiment l’école et tout ce temps perdu. L’essentiel n’était pas dans les livres de classe. Ceux-là ne parlaient que rarement de la vie. Il n’y avait que les sciences qu’elle aimait passionnément. Elle voulait tout savoir. Même les livres de français avaient fini par la lasser. Toujours de la technique, de la technique, des exercices et encore des exercices…Comme s’il suffisait d’apprendre à un jardinier à se servir d’une bêche pour savoir cultiver. C’est l’amour qu’il faut saisir avant tout et elle aimait les livres sans avoir besoin d’en connaître les techniques d’écriture. Et c’est en aimant les histoires qu’elle avait fini par savoir les créer. Ça s’était fait tout seul parce qu’en elle, les mots se savaient accueillis avec amour. Pas comme de simples outils. Mais comme des êtres à comprendre.
Elle s’accrochait pourtant aux leçons de géographie même si elle savait très bien que les voyages étaient la seule possibilité de connaître la Terre. Les livres n’étaient que des produits de substitution nécessairement insuffisants. Juste des pistes pour plus tard.
Les romans n’entraient pas dans cet espace de travail. Elle les lisait comme autant de rencontres avec des compagnons de vie. C’était un cadeau immense. Inestimable.
« J’en ai un ! » cria Rémi.
Elle sortit de ses pensées et rejoignit ses frères.
Debout, à la frontière des arbres, ils observèrent la clairière et le chemin qui la traversait en ligne droite, comme un fil conducteur. Le peuple des résineux et des quelques feuillus épars formaient une parade respectueuse, des élancées de branches, comme des parasols aventureux, avançaient prudemment dans le champ de lumière, les aiguilles assommées de chaleurs tenaces réclamaient certainement des quantités précieuses de résine, des flux obstinés sous le flot ardent. A leurs côtés, le tronc immense d’un hêtre séculaire dressait vers les azurs des houles de verdure figée. Marine sourit en observant Léo qui caressait machinalement l’écorce. Elle était si heureuse de sentir gonfler dans l’esprit de ses deux frères adorés cet amour de la vie, tout ce qui vibrait en elle depuis si longtemps.
« Faut qu’on voit un animal traverser alors, c’est ça Marine ? demanda Léo, les yeux aux aguets.
-Oui, c’est ça, et un papillon, ça serait l’idéal.
-Pourquoi ça ? interrogea Rémi immédiatement.
- Les papillons sont des animaux très sages. Chez les Grecs autrefois, le papillon symbolisait l’immortalité de l’âme. J’aime bien l’idée surtout que la chenille sait en elle qu’elle doit se couper de la vie rampante pour devenir un esprit ailé.
-C’est quoi l’âme ? demanda Léo.
-L’immortalité en tout cas, je sais ce que c’est, annonça Rémi fièrement. C’est quand on ne meurt jamais.
-Et bien l’âme, continua Marine, c’est peut-être ce qui ne meurt jamais. Dans tout ce qui vit. Mais je dois lire encore pour en savoir davantage.
-Tu nous diras après alors ?
-Vous pouvez lire aussi les garçons. Faudrait peut-être commencer à ne plus compter que sur moi pour découvrir ce qui vous attire.
-Ben, on lit, dis donc. Y’a pas que toi, s’insurgea Rémi. J’ai fini « Sa majesté des mouches », cette nuit.
-Ah, une très bonne lecture ça, félicitations petit frère.
-Ça parle de la reine des mouches ? demanda Léo.
-Mais non, c’est une bande d’enfants qui se retrouvent sur une île, tous les adultes sont morts quand le bateau a coulé alors ils doivent s’organiser mais il y a des disputes.
-Et ça finit comment ?
-Ah, ben si je te le dis, c’est nul. Je te le passerai et tu verras bien.
-Chut, » ordonna Marine.
Une brise légère murmurait aux branches des parfums d’altitude. Une caresse invisible et délicate, une haleine aux couleurs de nuages.
Ils entendaient frissonner les arbres.
« Là, cria Marine, un papillon ! »
Ils saisirent chacun leur pierre et les posèrent au-dessus de leur tête. Marine s’élança sur le chemin. Les garçons la suivirent de près. Rémi fermait la course folle. Ils n’avaient même pas vu le papillon mais accordait une confiance absolue à leur grande sœur. Ils couraient éperdument dans ses pas. Léo gardant à l’esprit la peur de l’aveuglement. Et au creux de son ventre le plaisir ineffable de sentir bouillir dans ses entrailles la force de son courage. « Plus fort que la peur », c’était sa devise.
Courir avec les bras levés tenant une pierre n’était pas chose aisée. Ils parvinrent de l’autre côté de la clairière les poumons en feu. Ils cachèrent précieusement leur bouclier en reprenant leur souffle.
« Comment tu savais qu’un papillon allait arriver Marine ? Tu nous as dit « chut » et juste après il est arrivé. Comment tu fais ça ?
-Il y avait un peu de vent. Je me doutais qu’un insecte allait en profiter pour traverser le champ. Il faut toujours écouter la nature. C’est elle qui dirige. Il y a toujours des signes quand on fait attention. Mais pour écouter la Nature, il faut se taire dans sa tête et arrêtez de penser en homme. Il faut devenir papillon par exemple.
-Et ben, c’est pas à l’école qu’on va apprendre ça, se plaignit Léo.
-A l’école, on désapprend principalement ce qui fait de nous des êtres de nature, pour finir par nous convaincre qu’on vaut bien mieux qu’elle et qu’on doit la dominer absolument, et même jusqu’à la détruire. Il y a des jours où j’aurais aimé naître dans la jungle amazonienne ou chez les Aborigènes. Pour moi, l’école, il faut surtout apprendre à lutter contre elle et pourtant on doit y passer. C’est comme si on tombait dans une moulinette et qu’on devait s’efforcer d’arriver entier de l’autre côté.
-Franchement, le nombre de fois où je me demande ce que je fais dans la classe, ajouta Rémi. Je regarde les forêts par la fenêtre et je pense à tout ce que je pourrais faire là-bas. Et au lieu de ça, j’apprends l’histoire de France ou les fractions ou les conjonctions de coordination, ça me saoule.
-On n’a pas le choix Rémi, tu le sais bien. Faut essayer de retirer le bon de tout ça, faut faire du tri, apprendre tes leçons pour qu’on te fiche la paix. Essayer de ne pas laisser passer les choses les plus intéressantes, faut pas s’enfermer dans la colère, sinon, c’est comme si tu avais les oreilles bouchées. Un jour, ça s’arrêtera et on pourra commencer à vivre vraiment. Disons que l’école nous donne la possibilité d’être un jour autonome, qu’on puisse se débrouiller, avoir un métier. Mais le plus important pour l’instant, c’est quand même d’apprendre, juste pour savoir. Et puis parfois, y’a des profs chouettes au collège, ils sont rares, c’est certain mais c’est important de ne pas briser leur passion.
-Ouais, faut des diplômes et tout le tralala, je connais la rengaine. Mais, bon, en attendant, c’est quand même sacrément long.
-Et moi, si je veux être aventurier ou alpiniste, j’ai pas besoin de diplômes, contesta Léo. Je peux bien arrêter si c’est que pour ça. J’apprendrai plus de chose en courant en montagne.
-Et avec quoi, tu vas gagner des sous pour voyager ? rétorqua Marine, en grande sœur inquiète.
-Ouais, des sous, toujours des sous…Ça aussi, ça me saoule, répliqua Rémi.
- Bon, allez les garçons, on monte, on a encore du chemin. On parlera de ça une autre fois.
-Oui, ben, moi il faut que je boive un coup d’abord, ça m’a donné soif cette course, annonça Rémi.
-Oui, d’accord, de toute façon il y a le torrent du Bens plus haut, on remplira les gourdes. »
Marcher droit dans la pente lorsque le chemin oubliait de tracer des diagonales, enjamber des troncs couchés, se glisser sous les frondaisons basses des feuillus échevelés, des buissons enlacés, le chemin devenait sentier puis une sente discrète, juste marqué par les pas appliqués des chevreuils et des biches, des cerfs et des sangliers.
« On n’est plus très loin des alpages, hein Marine ?
-Non, on arrive bientôt. »
Ils étaient souvent venus sur la Grande Montagne. En toutes saisons et même en hiver avec les raquettes à neige. Mais lorsque les parents les guidaient, ils n’attachaient pas vraiment d’importance au cheminement et aux distances. C’est depuis qu’ils avaient l’autorisation de monter eux trois vers les hauteurs qu’ils avaient pris conscience des distances incroyables qu’ils avaient pu parcourir depuis qu’ils savaient marcher.
Ils avaient sans doute passé davantage de temps dehors qu’à l’intérieur d’une habitation et ils en étaient immensément heureux.
Léo avait quatre ans quand il avait atteint le sommet de l’Arclusaz, les derniers mètres en escalade, avec son frère et sa sœur, encordés comme de vrais alpinistes entre les deux parents. Des adultes les avaient félicités tous les trois. Ils avaient fait une sieste à la descente, à l’ombre d’un hêtre. Sept heures aller-retour. C’était le début d’une éblouissante aventure sur les pentes. Ils avaient tant de souvenirs épiques en mémoire ! Le ski de fond sur les grands plateaux du Vercors, leur père les tirait avec une corde quand ils étaient fatigués, ils devenaient mushers et lui Torok, le bon husky, les raquettes à neige en Chartreuse, dans les forêts de résineux, ils se glissaient sous les parures enneigées et suivaient les traces des animaux, l’escalade au soleil et les sommets qui s’égrenaient comme autant de tremplins à leurs envols, toujours cette nature à étreindre pour apprendre à ouvrir ses bras, tout son corps, et son cœur, et son âme. Le nombre de fois où ils s’étaient perdus, leurs parents étaient très forts pour ça, quelles rigolades ça donnait ! Ils se retrouvaient dans des pentes ravinées où il fallait sortir la corde, ils suivaient des pistes de chevreuils ou de chamois, discutaient sur une direction à prendre, découvraient par hasard un ruisseau perdu, une grotte, un torrent, une doline moussue où ils faisaient la sieste, un chaos rocheux où ils s’amusaient à grimper, ils étaient surpris parfois par des averses soudaines, cette sortie en Chartreuse où l’eau de pluie leur sortait par les chaussures et où ils avaient eu le droit de sauter à pieds joints dans toutes les flaques, trempés jusqu’au slip, quelle rigolade, des balades de six heures quand ils partaient pour une promenade tranquille, ils se méfiaient des « promenades tranquilles » des parents, elles devenaient bien souvent des galères épiques qui les remplissaient de souvenirs inoubliables, même s’ils rejoignaient la voiture les pieds en feu, les cuisses carbonisées, les dos fourbus. Toutes ces heures merveilleuses là-haut. La tête en altitude.
Depuis qu’ils avaient le droit de monter seuls, ils usaient de tout le savoir transmis. Avec une infinie reconnaissance pour leurs parents.
Ils y pensaient immanquablement, chacun dans le secret de leur mémoire enflammée, dès qu’ils s’engageaient en forêt. Leur père disait que les arbres gardaient dans le frémissement de leurs feuillages, sous les écorces tendues, dans les racines opiniâtres, dans les flux obstinés de résine, toutes les histoires du Petit Peuple. Toutes ces aventures que leur père avait racontées à chaque sortie. Il disait n’entendre parler en lui les êtres magiques qu’en altitude. Alors, personne ne rechignait à se lever au petit matin. Dès les premiers pas sur le chemin, ils attendaient la première phrase avec une impatience fébrile.
« Il était une fois… »
Et la journée entière s’égrenait au fil des mots. Il y avait bien entendu des pauses pour se désaltérer, des jeux, des silences attentifs à la recherche d’un chevreuil au cœur d’un sous-bois, l’étude de la carte, l’observation prolongée d’une fourmilière, un écureuil bondissant, une sieste dans le babillage hypnotique d’un ruisseau glougloutant, un feu de camp, le bonheur des flammes dans le creuset des pierres en rond, l’odeur entêtante d’une vieille cabane, le bois chargé du parfum des saisons, l’exhalaison pénétrante d’un marais, le frissonnement des feuilles sèches sous les pas, un bout de pain avec un saucisson sec coupé en rondelles, des noisettes, une barre de chocolat, le thé chaud, des bonheurs en chapelets interminables. L’histoire, elle, ne s’égarait jamais en cours de route.
« C’est pas ici qu’on avait fait une bataille de pommes de pin ? demanda Léo.
-Oui, je crois bien, quel fou rire, confirma Rémi. Et un peu plus loin, il y a une vieille cabane. On avait mangé là, l’hiver dernier.
-Oui, oui, c’était génial, on avait pris les luges pelles pour la descente !
-Oh, moi, je trouve que la plus belle descente en luge, c’est celle du Champet.
-Tu te souviens du vol plané que tu as fait Marine ?
-Tu parles que je m’en souviens, j’ai décollé sur le talus et je me suis écrabouillée trois mètres plus loin.
-Je me souviendrai toujours de ta tête quand tu étais en l’air !
-Tiens, l’hiver prochain, on remontera ici en raquettes et on fera la descente en luge. Maintenant, on connaît le chemin.
-Yeahh ! trop chouette ça !! lança Léo, enthousiaste.
Ils montèrent encore sans jamais éprouver la moindre lassitude, ils gardaient en tête l’objectif du jour. La Grande Montagne. C’est pour l’atteindre qu’ils étaient partis au petit matin. Un périple réservé aux vrais marcheurs. Pas ceux qui se plaignent de la pente ou que c’est trop long ou qu’il fait trop chaud ou trop froid ou trop tiède. Eux, ils savaient marcher sans s’arrêter dans leur tête à la première plainte. C’est leur corps qui commandait, c’est lui qui les entraînait en altitude. Un bonheur physique, un besoin irrépressible, une nourriture indispensable.
Depuis qu’il avait appris à skier, Rémi rêvait de longues courbes dans des neiges pulvérulentes. Depuis qu’il avait appris l’escalade, Léo rêvait de piliers granitiques montant jusqu’au ciel. Depuis qu’elle avait senti vibrer en elle une vie insatiable, Marine rêvait d’en connaître tous les mystères. Monter vers les airs purifiés insufflait en eux les ferments nécessaires. Leurs muscles s’étaient forgés dans les désirs d’horizons, leurs forces s’étaient sustentées dans les levers du soleil, dans les trains de nuages courant sur les crêtes, la rosée du matin perlant les champs d’herbes, les ronflements du vent sur les arêtes, les offrandes infinies de cette nature adorée.
Ils approchèrent des alpages. Les arbres se dispersaient comme des éclaireurs en mission. Des trouées d’herbes drues parsemaient leurs tapis verdoyants. Des peuples de pierres enchâssés dans la terre observaient ce mélange des genres avec un détachement millénaire. Léo s’amusa à grimper sur les blocs imposants. Sentir sous ses doigts les grains rugueux, deviner les mouvements, équilibrer son corps, se hisser posément, se dresser fièrement, des bonheurs à saisir, sans chercher à les expliquer, juste aimer cette joie toute simple d’un corps qui s’enflamme.
« Dis donc Marine, pourquoi quand on est au soleil ici, on ne risque rien avec la lumière ? Alors qu’en bas, tout à l’heure, tu as dit qu’on devait se protéger. Papa a toujours dit quand on montait qu’on devait mettre des lunettes de soleil.
-Ça n’est pas la même lumière, Rémi. Moi, je parle de la lumière de la sagesse. Ici, on est en altitude. C’est une lumière totalement pure. En bas, c’est pollué par les pensées des hommes. C’est pour ça que les Sages vivaient souvent sur des montagnes. Ils montaient pour apprendre et quand ils étaient prêts, ils pouvaient redescendre parmi les hommes sans risquer d’être intoxiqués.
-Il n’y en a plus des Sages ?
-Si, sûrement mais ils ne redescendent plus, ça ne sert à rien, plus personne ne les écoute.
-Pourquoi ? demanda Léo.
-Les gens sont aveuglés. Ils croient que leur progrès est une lumière favorable. Ils n’ont pas su apprendre l’essentiel. C’est pas parce que les villes sont éclairées la nuit que les gens y voient clair. Tout ça, c’est de l’orgueil. Les êtres humains sont des prétentieux.
-C’est triste quand même, ajouta Rémi.
-Surtout que c’est une prétention destructrice. C’est ça le pire. J’ai lu un livre sur les forêts tropicales. C’est un massacre. Des arbres coupés, des animaux tués, tout leur territoire qui est saccagé. C’est épouvantable. Ça m’a fait pleurer. Il y avait la photo d’un gorille et dans ses yeux, c’était plein de tristesse. Les animaux ne peuvent pas comprendre ce qui se passe et ils ne peuvent rien faire.
-Pfou, c’est des salauds ces hommes-là, lança Rémi furieusement.
- Des aveuglés, rectifia Marine. Trop de lumière d’un coup. Des lumières artificielles.
-C’est pour ça qu’on est toujours tout seul par ici ? interrogea Léo.
-Oui, Léo, c’est un peu comme si certains êtres humains étaient devenus des évadés. C’est pour ça qu’il faut monter en altitude. Il faut apprendre la vraie lumière.
-C’est quoi ?
- Pour moi, c’est l’amour de la vie. Je veux comprendre la vie.
- Je ne comprends rien, dit Léo piteusement.
-Mais si Léo, tu comprends avec ton corps, c’est pour ça que tu es ici. C’est ça que papa et maman nous ont appris. C’est notre corps qui peut nous sauver, sentir vibrer la vie et aimer ce qui est réel en abandonnant les valeurs artificielles. Tu verras, ça va s’éclaircir avec le temps. Comme pour moi. »
Monter vers les hauteurs. La Grande Montagne au-dessus de leurs corps obstinés. Le chemin comme une ligne de vie, serpentant entre les pierres, cette pureté indéfinissable de la lumière d’en haut, des nuages chatoyants punaisés sur la toile cirée du bleu du ciel, les yeux courant sur les pentes, les cris aigus d’une buse, une goutte de sueur perlant au bout du nez, les rires, boire au torrent une eau cristalline, surprendre la course pataude d’une marmotte prudente, s’éblouir des rubans de neige étincelants dans les couloirs encaissés, saisir au vol les parfums libérés, écouter parfois dans un silence respectueux le tournoiement de la Terre.
Ce qu'il faudrait enseigner...
JARWAL LE LUTIN, tome 2
EXTRAIT
Le lendemain matin, Jarwal et Kalén allèrent s’asseoir au bord de la mare. Gwendoline les accompagna. Elle avait secrètement demandé à Léontine, la petite mouche bleue, d’assister à la discussion.
Elle n’avait pas parlé de ses tourments. Jarwal était déjà concentré sur ce qu’il devait apprendre.
Assis au bord de l’eau, Kalén sortit le parchemin de son outre.
« Voilà ce que tu dois comprendre Jarwal. »
Jarwal observa le rouleau ouvert.
« Je ne comprends pas ta langue Kalén.
-Je vais te le lire. Il te suffira de retenir certaines incantations. Le principe est très simple en fait. L’eau a une mémoire. Tout ce qui est dissout en elle reste ancré, jusqu’aux plus petites particules. Rien ne disparaît. Ce parchemin va t’expliquer comment rejoindre en toi l’eau qui te constitue. Ton enveloppe va se fragmenter pour retourner à sa source. Rien ne disparaîtra étant donné que cette eau en toi est comme une mémoire de ce que tu es. La plus grande difficulté consiste à quitter les pensées. Ce sont elles qui brisent en nous l’osmose avec le flux vital, avec l’énergie fondatrice. Il est essentiel d’apprendre à ne plus penser pour entrer dans l’énergie. Ce sont elles par contre qui te permettront de réintégrer ton enveloppe corporelle. Tu comprends ? Les pensées sont le lien entre notre âme et notre corps et notre âme est le lien entre l’esprit et la vie qu’il insère en nous. Il fallait un corps pour accueillir ce phénomène mental. L’âme en suspens est attirée par les pensées de deux adultes qui s’aiment et veulent concevoir un enfant. Si le chemin de vie qui est associé à ces deux individus convient au projet de l’âme, elle choisira ces deux adultes comme maison d’accueil. Tout commence sur cette Terre par les pensées de ceux qui vont devenir nos parents. C’est l’âme qui, la première, aime ceux qui vont devenir ses parents. Pas l’inverse. Mais dans le corps qui va recevoir notre âme, la mémoire de tout est enregistré. Nos vies précédentes, non pas dans leur parcours terrestre mais dans leur cheminement spirituel. Ce que l’âme n’aura pas réussi à atteindre dans ses vies passées, ce qu’elle a déjà accompli, ce qu’elle doit réaliser. Tout est englobé dans chaque particule d’eau. C’est là que tu vas retourner.
-Et nous réintègrerons nos corps en percevant les pensées de ton peuple vers nous, c’est ça ?
-Exactement. »
Gwendoline s’était assise un peu à l’écart, le dos appuyé contre un chêne ancien, elle constituait des bouquets de fleurs séchées. Elle avait promis d’en offrir à Inola.
Elle nouait machinalement les renoncules, les pieds d’alouette, les pivoines, les immortelles, les aconits, assemblant les couleurs et les formes.
« Puisqu’il faut un espace liquide pour recevoir les particules qui nous constituent, je suppose que tu sais déjà où nous devrons nous reconstituer ?
-Un bassin naturel, sur la rivière qui court dans la vallée des Kogis. Nabusimaké, « là où naît le soleil », c’est là que vit mon peuple.
-Il faudra que quelqu’un soit sur place en permanence.
-Mon oncle s’y trouve.
-Bien. Je dois donc quitter mes pensées, c’est cela ?
-Si tu cherches à quitter tes pensées volontairement, tu resteras attaché à cette pensée. Ça n’est pas toi qui vas quitter tes pensées, ce sont elles qui vont sortir. Parce que tu ne seras plus disponible pour les accueillir. Chez les Kogis, on apprend aux enfants que les pensées sont comme des mouches dans la hutte. La hutte, c’est le mental qui pense. Les pensées ont trouvé une entrée et elles bourdonnent. Si le mental se concentre sur elles, c’est comme s’il leur offrait du sucre. Elles ne partiront plus, elles ont trouvé leur pitance. Il s’agit donc de ne pas s’en occuper, de ne pas les observer mais d’observer celui qui ne les regarde plus. La hutte va rester ouverte et elles finiront par partir parce que le mental ne leur aura pas offert ce qu’elles cherchent. Ça n’est donc pas une question de volonté mais plutôt d’abandon de la volonté. Il faut ne rien vouloir jusqu’à oublier cet objectif. Ce qui importe, c’est qu’il n’y ait plus de murs à l’intérieur. Les pensées, tout comme les mouches, vont se retrouver dehors. La hutte, c’est ton mental qui pense. L’esprit, c’est celui qui brise les murs. C’est lui l’architecte. Il accepte la présence du mental quand il est utile mais il peut aussi s’en séparer provisoirement. L’âme est le point de rencontre entre le mental et l’esprit. Pour retrouver l’esprit en toi, il faut aller vers la contemplation et abandonner les émotions. C’est ce que nous apprenons aux enfants.
-Et tu sais donc déjà comment t’y prendre malgré ton jeune âge?
-Parce que les Kogis vivent en eux comme au cœur de la Nature. Ils sont dans le silence de la contemplation. Pas l’homme blanc. Lui, il fait les choses avant même de savoir qui il est. Chez nous, les enfants apprennent à être.
-Des êtres humains et pas des hommes.
-Et c’est un long chemin parce que c’est une voie exigeante. La voie de l’homme blanc est un abandon à la faiblesse.
-Ici, la voie de l’homme blanc est présentée aux enfants comme la voie du progrès. »
Une incompréhension sur le visage de Kalén, une stupéfaction. Comment pouvait-on égarer les enfants de la sorte ?
« Et lorsque je suis en dehors de mes pensées, que dois-je faire pour être ?
-Etre, tout simplement. Il n’y a rien à faire puisque tout est déjà là. Il n’y a rien à trouver. C’est ça que l’homme blanc ne comprend pas. Il s’obstine à chercher ce qui est déjà là et il ajoute sans cesse de nouvelles carapaces sur lui-même. Il s’est persuadé que son mental détient à travers les pensées le sens de l’existence. Il a succombé à la prétention parce qu’il détient la capacité à penser et à savoir que c’est lui qui pense. C’est comme s’il avait décidé d’honorer le coffre qui contient le trésor de la vie en oubliant les richesses qui s’y cachent. Tu n’auras aucun mal à ressentir ce dont je parle. C’est Izel qui me l’a expliqué. Et je sais qu’il avait raison. Tu es un lutin.»
Comités de lecture
Editeurs cherchent chefs-d'oeuvre désespérément
Que deviennent les milliers de manuscrits envoyés aux maisons d'édition chaque année? Enquête au coeur du système éditorial.
Avant de devenir une des romancières les plus vendues en France, Anna Gavalda connut les échecs et les refus de manuscrits.
T. Dudoit pour L'Express
C'est bien connu, tous les Français ou presque sont des écrivains en puissance ! Mais il ne suffit pas de taquiner la muse pour être publié, loin de là : en moyenne, 1 seul manuscrit l'est, sur 6 000 envoyés par la poste aux éditeurs. "Le système de l'édition française fonctionne suffisamment bien", constate Philippe Demanet, secrétaire littéraire du service des manuscrits de Gallimard. "Grâce à un effet de nasse entre éditeurs, il n'y a pas de chef-d'oeuvre oublié dans un placard..." La preuve par le prix Goncourt 2011, L'Art de la guerre, d'Alexis Jenni, un premier roman aussitôt "flairé" par Philippe Demanet : "Pour moi, c'était évident."
Tous les manuscrits sont-ils lus ?
"Oui, assure Louis Gardel, président du comité de lecture du Seuil depuis dix ans. Au bout de trois pages, on a une première idée de la qualité. Et on décèle aussitôt un ton nouveau." Justine Lévy, lectrice à mi-temps chez Stock, cherche, elle aussi, la perle rare. Cela n'a pas toujours été le cas. Elle a raconté dans Rien de grave (Le Livre de poche), paru en 2004, ses premiers pas dans le métier et son coup de folie en apprenant que son jeune mari, Raphaël Enthoven, alias Adrien, la quittait pour Carla Bruni, alias Paula la tueuse. Bilan : des dizaines de manuscrits intacts directement jetés à la poubelle ! Cette confession a quelque peu fait grincer des dents à Saint-Germain-des-Prés. Le manuscrit, c'est sacré.
"Chez Grasset, ils sont tous lus", témoigne Bruno Migdal, 53 ans, un scientifique de formation qui a repris des études de lettres sur le tard et qui vient de publier Petits Bonheurs de l'édition (la Différence), récit bref et vif de ses trois mois de stage au service des manuscrits de la Rue des Saint-Pères, en 2004. De Gallimard à Albin Michel, en passant par JC Lattès, les grandes maisons disposent toutes d'un tel service, qui réceptionne les textes non adressés personnellement à un éditeur. "J'ouvre chaque paquet, assure Denis Gombert, de Robert Laffont. Je les fais ensuite indexer - titre, nom, prénom, adresse, date de réception, etc. Mon travail consiste à évaluer rapidement chaque manuscrit : sa valeur et son adéquation à la maison. Dans l'affirmative, je le confie à l'un de nos sept lecteurs. Soit, en fin de compte, 15 à 20 % des manuscrits reçus. Car trop de gens confondent l'expression et l'écriture."
Qui sont les lecteurs ?
"L'unique lecteur des éditions POL s'appelle... Paul Otchakovsky-Laurens !" indique Jean-Paul Hirsch, bras droit du patron. Non content d'ouvrir lui-même les paquets chaque matin, l'éditeur d'Emmanuel Carrère lit tous les manuscrits. Cette assiduité lui a permis de repérer illico Truismes, premier roman (1998) et best-seller de Marie Darrieussecq. "Paul décide seul de la publication, même s'il lui arrive de me demander mon sentiment. Ses choix sont délibérés et il assume parfaitement le refus d'un texte qui connaîtra le succès ailleurs", précise Jean-Paul Hirsch. Les autres éditeurs sollicitent l'avis de toutes sortes de lecteurs, pour certains rétribués assez chichement - à partir de 30 euros chaque fiche de lecture chez Fayard, entre 50 et 90 euros chez Grasset ou Robert Laffont. "Nos lecteurs ont des profils très variés, souligne Denis Gombert : une mère de famille de trois enfants, un écrivain, une prof de khâgne..." Elisabeth Samama, responsable de la fiction française chez Fayard, attend d'abord un point de vue. Si son lecteur déteste radicalement un manuscrit, cela peut même lui donner envie de le lire. Bruno Migdal, l'ex-stagiaire de Grasset, déplore pour sa part qu'aucun des deux seuls manuscrits qui lui avaient paru intéressants en trois mois n'ait été publié : "Lorsque la lecture n'est pas suivie d'effet, la motivation s'effrite vite", regrette-t-il.
Les comités de lecture
Boutade de Gilles Cohen-Solal, cofondateur des éditions EHO avec sa femme, Héloïse d'Ormesson : "Notre comité de lecture se passe souvent au lit !" Reste que cette instance rythme la vie de nombreuses maisons, à commencer par le comité de Gallimard, dont le fonctionnement, réglé comme du papier à musique, remonte aux années 1920. Composé de 17 membres, des Richard Millet à Pierre Nora, de Chantal Thomas à Jean-Bertrand Pontalis, il se réunit sous la présidence d'Antoine Gallimard une fois par mois. Comme chez Robert Laffont. Grasset et Le Seuil ont opté pour le rythme hebdomadaire. Mais, partout, la partition se joue selon un scénario identique : les éditeurs arrivent au comité avec leurs fiches de lecture, chacun défend ses manuscrits et les fait éventuellement passer. "La décision finale est assez collective, on peut faire des erreurs à plusieurs, estime Louis Gardel. Lorsque la maison résiste, on envoie le manuscrit à un confrère. Jadis, Roger Grenier me signalait les ouvrages refusés par Gallimard. L'édition n'est pas un milieu si méchant..." Voire. Dans le tome IV de son Journal, feu l'écrivain Jacques Brenner rappelle que, vers les années 1970, Grasset avait créé un faux comité de lecture mensuel à l'intention de l'écrivain Pierre-Jean Launay, membre du jury Interallié et donc "utile", mais dont on ne souhaitait pas la présence dans le vrai comité... Les huiles de la Rue des Saint-Pères - de Claude Durand à Yves Berger - jouaient la comédie de bon coeur. Au comité du Seuil et à celui de Grasset, les discussions sont très animées et le ton monte facilement. Question de tempérament. Ainsi, avec ce grand timide de Patrick Modiano, membre éphémère du comité Gallimard, ce fut "un désastre, parce qu'il ne voulait jamais se prononcer !" révèle un texte de Robert Gallimard dans le récent Cahier Modiano (l'Herne).
Les "ratages"
Bon livre et succès de librairie : tous les éditeurs en rêvent. D'où le dépit d'Elisabeth Samama en apprenant que sa maison, Fayard, avait raté HHhH, de Laurent Binet, récupéré par Grasset avant d'obtenir le prix Goncourt du premier roman 2010 et de s'écouler à quelque 200 000 exemplaires, selon Edistat. "Nous étions débordés, c'est une stagiaire qui a eu le manuscrit entre les mains et l'a laissé filer", regrette l'éditrice. Depuis ce raté, Fayard a mis au point un système de filtre plus précis, plus rigoureux, où chaque éditeur regarde systématiquement tous les manuscrits de son département. La même mésaventure était arrivée à Olivier Cohen, directeur des éditions de L'Olivier, à qui Anna Gavalda avait envoyé le manuscrit de son premier livre, un recueil de nouvelles qui a fini par être publié au Dilettante en 1999. Lauréat du grand prix RTL-Lire l'année suivante, Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part est devenu un immense best-seller, vendu à des millions d'exemplaires... Louis Gardel admet pour sa part qu'il a refusé Ce qu'il advint du sauvage blanc, premier - et formidable - roman de François Garde, récemment paru chez Gallimard. Anne Carrière, elle, se rend un jour dans un Salon où le jeune Joël Egloff dédicace son premier roman drolatique, Edmond Ganglion & fils, paru en 1999 et applaudi par beaucoup. Elle achète un exemplaire. En guise de signature, le jeune homme écrit : "Pour l'éditrice chez qui j'aurais aimé être publié..." Etonnement de l'intéressée, ignorant que Joël Egloff lui avait adressé son manuscrit. Elle a retrouvé le compte rendu de lecture indiquant un "roman mortifère", au prétexte qu'il y est question d'une entreprise de pompes funèbres...
No limit
"Pourquoi dit-on d'un imbécile qu'il est borné et simultanément que la bêtise est sans limites?"
Anonyme.
Je répondrai que ça s'explique par le fait que la dimension de la bêtise est tellement vaste et ses bornes tellement lointaines qu'il est impossible pour quelqu'un de censé d'en avoir une perspective précise...
"En-saignants" du Primaire.
Enseignants du primaire : qui sont les Dindons de l'éducation ? Interview
Qui est à l'origine de la création du collectif des Dindons de l'éducation et dans quel but ce collectif a-t-il été constitué ?
A l'origine, nous sommes quelques enseignants du primaire, un peu partout en France, discutant par le biais de forums. Chacun dans notre coin, nous nous demandions à quelle sauce nous allions être mangés, en voyant les ministres et les réformes se succéder. Le gouvernement Hollande a annoncé une véritable refondation, et nous avons voulu montrer que nous étions attentifs à ces changements, souhaitant que M. Peillon ne passe pas à côté de cette refondation. Le but de notre collectif est avant tout de donner la parole aux enseignants du primaire qui se sentent les grands oubliés de cette réforme. Et de trouver des espaces de discussions à ce sujet, éventuellement avec les autres acteurs concernés.
C'est pourquoi nous avons créé ce rassemblement d'enseignants par le biais d'une page Facebook et d'un blog qu'une dizaine de rédacteurs alimentent de réflexion sur les changements, sur les dysfonctionnements de notre métier et sur les manques. Aujourd'hui, la page Facebook réunit 2 300 fans. La pétition que nous avons lancée en début de semaine compte quant à elle plus de 4 500 signatures.
Nous tenons à préciser que nous sommes non syndiqués, non politisés. Nous ne souhaitons ni prendre la place des syndicats, qui discutent pour nous des mesures à prendre avec le gouvernement, ni leur faire de l'ombre.
Pourquoi avoir choisi ce nom de Dindons ?
"Etre le dindon de la farce", une expression française qui nous colle à la peau tel un maillot de corps du début du siècle dernier, nous, enseignants du primaire, mis soigneusement à l'écart de ces soi-disant concertations, de ces pseudo-débats médiatiques, et qui, une fois n'est pas coutume, allons encore laisser des réformettes ruiner l'école de nos élèves...
Alors, non ! Cette fois-ci, le dindon ouvre son bec, redresse fièrement sa queue, secoue effrontément sa caroncule et sort de sa basse-cour pour glouglouter haut et fort qu'il ne laissera pas l'école de ses enfants partir en miettes !
Quelle est votre position sur le retour de la semaine de 4,5 jours dès 2013, défendu par Peillon ?
Pour nous la question n'est pas aussi simple! Un changement de rythmes scolaires, quel qu'il soit, nous semble précipité pour la rentrée 2013.
L'Association des maires de France l'a elle-même annoncé : ils ne seront pas en mesure d'organiser correctement ce changement de rythme à la rentrée prochaine. Il y a une réflexion en profondeur à mener en ce qui concerne les rythmes scolaires qui sont censés aboutir à une amélioration du niveau des élèves, et ce avec tous les acteurs concernés (élèves, enseignants, collectivités territoriales, associations sportives et culturelles, parents...). Or il nous semble que les premières mesures annoncées ne répondent pas à cet objectif et risquent d'être des mesurettes adoptées à la va-vite sans réelle mesure des conséquences pour chacun des acteurs.
Le ministre a affirmé que les enseignants, dans l'intérêt général, « accepteront, sans doute, de travailler une demi-journée supplémentaire sans être payés davantage ». Etes-vous d'accord avec ses propos ?
Quel employé accepterait de travailler plus pour gagner moins (car il faut quand même pointer qu'un jour de travail de plus non payé aura un coût en charge pour nous, et les collectivités territoriales) ?
Le fait d'être fonctionnaire implique-t-il d'être corvéable à merci? A chaque réforme, notre métier se modifie, et nous l'acceptons sans broncher, nous nous mettons à niveau sur notre temps libre, nous comblons les manque du système par notre bonne volonté...
La phrase de M. Peillon suggère que, pour les beaux yeux de nos élèves et surtout leur bien-être, nous ne pourrons qu'accepter ce travail en plus (et ces frais en plus!) au nom du service public dû aux petits Français. Si nous refusons, c'est nous qui ne sommes pas compréhensifs des difficultés économiques du pays, et qui ne voulons pas faire d'efforts pour l'ensemble de la population. Nous ne voulons pas nous laisser faire à ce niveau. Soit la demi-journée mise en place s'équilibre avec un vrai allègement des 4 autres journées pour les élèves, mais également pour nous, soit une contrepartie salariale doit avoir lieu.
Quels sont les autres thèmes de revendication des Dindons ?
Nous pensons que les priorités de la refondation ne sont pas abordées dans le bon ordre.
Nous demandons l'abandon immédiat de la remise en question des rythmes scolaires, absolument pas prioritaire à nos yeux, tant que d'autres points fondamentaux n'ont pas été revus.
Les priorités de cette refondation doivent être l'allègement des programmes scolaires du primaire, la baisse des effectifs par classe, la remise en place des RASED (qui ont été détruits ces dernières années) et la prise en charge des élèves porteurs de handicap.
Nous demandons aussi la revalorisation du statut de Professeur des écoles, des journées de décharge pour tous les directeurs et la pérennisation des postes d'aide à la direction (EVS).
Mais nous ne voulons pas forcément à tout prix faire des éclats de notre action. Nous sommes en train de réfléchir actuellement à des initiatives, originales si possibles, qui nous feraient connaitre davantage.
Propos recueillis par Elsa Doladille
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Vos réactions :
Open-closeMarie,
Comment peut-on encore comparer notre métier actuel à celui de 1981 ?? Les choses ont changé. A l'époque, les programmes n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui, les élèves non plus d'ailleurs. Et un instit en 1981 gagnait bien sa vie, ce qui n'est plus du tout le cas aujourd'hui...
Bravo Elsa pour toutes ces réponses. Je m'y retrouve complètement !
Fanny
Si nous restons à 26 heures d'enseignement hebdomadaire comprenant les 2 heures d'aide individualisée aux élèves en difficulté, ne comptez pas sur moi pour manifester contre la semaine de 4 jours et demi. L’intérêt des élèves d'abord.
Je suis d'accord: il faut revoir le nombre d'enfants par classe et les programmes. Les rythmes pourront être revus correctement quand le gouvernement pourra y accorder les moyens financiers nécessaires car en faisant les choses à moitié on voit ce que ça donne (cf le passage à 4 jours en 2008 qui a été fait sans concertation et qu'on remet déjà en cause!)
Oui les dindons c'est bien nous !!
Dans mon école on assure l'aide personnalisée déjà le mercredi matin... pour le bien être des enfants !! C'est mieux de travailler le matin, reposé !
Mais halte ! Arrêtez Mr le ministre de nous prendre pour des dindons, de dire sur les ondes que l'on ne faisait pas ce travail pour l'argent !!! Les prix sont les mêmes pour tous ! Notre pouvoir d'achat ne cesse de baisser, on est les O.S de l'Europe !
Faire les devoirs à 25 ? Est-ce bien sérieux ?
Encore de grandes messes pour accoucher de pauvres souris ! 32 ans d'ancienneté et toujours les mêmes postulats...
Vivement la retraite !
Les Aventuriers
Où sont les Aventuriers ?
Question ironique en fait. Il y en a de plus en plus mais on ne les voit plus au point qu'on pourrait penser qu'ils ont disparu et que la vie moderne les a "exterminés".
C'est le départ du "Vendée Globe" qui m'a fait repenser à mon enfance et à mon adolescence. Je connaissais et j'admirais quelques aventuriers, mes quelques copains en faisaient de même. Walter Bonatti, Eric Tabarly, Joshua Slocum, Vito Dumas, Bernard Moitessier et puis plus tard Eric Escoffier, Patrick Edlinger, Jean Marc Boivin, Catherine Destivelle, Hélène Mac Arthur, Laurence de la Ferrière, Jean Louis Etienne, Olivier de Kersauson, Alain Gauthier, il y en a tellement...
Est-ce que quelqu'un aujourd’hui sait qu'un homme a traversé l'Océan Atlantique à la nage en tirant un radeau derrière lui pour la nuit? Pas de bateau accompagnateur... Il s’appelait Guy Delage.
Rémi Bricka a traversé l’Atlantique en « marchant » sur des skis flottants…
Qui a entendu parler de Mike Horn, premier homme à faire le tour du monde en suivant l'Equateur sans assistance, en autonomie totale?
Il y en a tellement.
Pourquoi ont-ils disparu de l'univers du grand public, pourquoi les enfants ne les connaissent plus et surtout, bien plus importants que tout, pourquoi ces hommes et ces femmes ne représentent-ils plus rien, ne sont plus porteurs de rien? Qu'est-ce qui fait qu'ils ont disparu alors qu'ils sont beaucoup plus nombreux qu'il y a vingt ans? Par qui ont-ils été remplacés et pourquoi?
Pourquoi les marins du Vendée Globe laissent-ils autant de monde indifférent?...Sur le journal « L’équipe », un sondage disait que 35% des Français suivraient le Vendée Globe...
Quand j'avais quinze ans, il y avait une émission à la télé, "Les carnets de l'aventure", c'était géant, magnifique. Supprimé sur l'autel de l'audimat. Quand Arte a passé un film sur les frères Hubber, j'ai obtenu auprès de la chaîne les statistiques sur l'audimat et c'était désastreux. Ces deux gars ont pourtant un charisme fabuleux, une histoire incroyable, une osmose extraordinaire... Je ne pense pas que la télé soit entièrement responsable de cette disparition des aventuriers. Il faut plutôt voir un désintérêt de la part du public. Pas d'audimat, plus d'émission, c'est simple...
Je suis étonné de voir sur un forum littéraire principalement occupé par des jeunes (15-25 ans) une absence de discussions sur les aventuriers. Je ne m'attendais pas à voir des échanges là-dessus toutes les semaines mais depuis mon inscription, je n'en ai jamais vus. Dans cette littérature là, il y a pourtant eu des livres magnifiques qui ont marqué des générations: "A mes montagnes" de Walter Bonatti ou "La longue route" de Bernard Moitessier. Une vraie littérature, une vraie qualité, pas juste un compte-rendu d'expé ou d'exploit. Des pages d'une force inouïe.
Que s'est-il passé?
Je fais une distinction importante entre le monde des aventuriers et celui des sportifs. Leurs intentions, leurs raisons, leurs objectifs, leurs rêves ne sont pas les mêmes. Le Vendée Globe est évidemment une compétition mais elle garde une part d'aventure . Gerry Roufs ou Nigel Burgess n’en sont pas revenus… Tony Bullimore, Thierry Dubois, Raphael Dinelli, s’en sortis d’extrême justesse.
Quand Raphaella le Gouvellou traverse le pacifique en planche à voile, elle est seule. Ça reste un exploit personnel, pas une compétition. Elle n'a quasiment pas de sponsor, aucune couverture médiatique. Elle n'est pas dans un espace sportif comme on le vit avec les médias.
Gérard d'Aboville a vendu sa maison pour pouvoir payer l'embarcation qui lui a permis de traverser l'Atlantique à la rame. Les droits d'auteur de son livre lui ont permis de repartir pour la traversée du Pacifique et ce livre-là est grandiose ! (cette traversée n'a jamais été refaite depuis.)
Un engagement énorme, la "gratuité" de l'acte, juste une passion exclusive, une façon de concevoir l'existence. Bien sûr que chaque génération a ses aventuriers mais l'acte lui-même ne change pas. La technologie a évolué mais l'homme est le même. Aujourd'hui, certains font un 8000 mètres en 2 jours quand il en fallait 20 il y a trente ans. La préparation est beaucoup plus affinée, le matériel, les repérages, la phase préparatoire, la connaissance physiologique, psychologique, la connaissance du terrain, de la météo etc...Ça n'empêche pas les aventuriers de connaître des échecs et parfois de ne pas revenir.
En fait, je pense qu'il y a une très grande méconnaissance de beaucoup de monde sur ce milieu-là. Sur les gens qui y vivent et y trouvent leur bonheur. Les repères qui sont les leurs ne sont pas ceux qui ont cours.
Quand j'entends mes élèves demander : "Mais combien il gagne de sous celui qui gagne le Vendée Globe?", ça donne une idée du problème...
Le sport ultra médiatisé impose des repères matérialistes. Les garçons ne rêvent pas de jouer au foot, ils rêvent d’être millionnaires en jouant au foot.
Pourquoi les médias et le public vont-ils s'intéresser au derby OM/PSG, en parler trois semaines à l'avance et trois semaines après le match et ignorer ceux qui sortent du "cadre"?...
Lorsque Tabarly gagne la transat anglaise en 1966 je crois bien, il descend les Champs Elysées encadré par une foule gigantesque. L'impact état énorme.
Cet engouement n'existe plus.
Il y a bien un public et ils sont bien souvent d'ardents défenseurs de la cause existentielle des aventuriers mais ce public est relativement âgé. Ne s'y trouve pas la jeune génération à quelques exceptions près, heureusement.
Il suffit d'aller dans un collège demander aux élèves de citer le nom des marins du Vendée Globe.
Combien parmi eux sauront qu'aujourd'hui vient de disparaître Patrick Edlinger...
Un homme que j'ai rencontré une fois, à Buoux, une immense gentillesse, une très grande humilité.Il a "révolutionné" l'image grand public de l'escalade. Patrick Berhault était très souvent encordé avec lui. Qui se souvient de Patrick Berhault disparu dans les Alpes ?
On les prend pour des fous parce que leurs défis sont personnels, qu’ils ne s’enrichissent pas, qu’ils risquent de mourir. Dans la logique actuelle, on a à faire à ce genre de raisonnements : à quoi ça sert ?
Et en effet, prendre le temps d'être seul, de se retrouver face au monde, et de se contenter d'atteindre un objectif, plus pour le chemin que pour la destination, c'est une vie décalée.
Les critères de réussite sociale ont toujours fait des véritables aventuriers des fous. On les appelait "Les conquérants de l'inutile" mais Lionel Terray qui utilisait l'expression pour un de ses livres, était imensément connu en France.
Qui aujourd'hui a entendu parler de Lionel Daudet ? Sa "voie intérieure" est pourtant si belle.
L'affection que je porte à certains aventuriers vient du fait que ce sont des individus qui portent une vision de la vie que j'aime particulièrement. Je sais ce qu'ils m'ont apporté. Ça a la même importance que certains écrivains. Je pense que pour les enfants, les ados et même les adultes cet engagement dans une voie personnelle, hors de toute limite, a une force immense. Et qu'elle manque dans ce monde agité. Je le vois en permanence avec les enfants que je côtoie.
Alessandro di Benedetto, marin italien. Il participe au Vendée Globe mais il a déjà fait le tour sur un voilier de 6m50...Hallucinant...
Les garçons de ma classe connaissent les footbaleurs italiens parce qu'ils en entendent parler et qu'ils gagnent des millions. L'argent est devenu l'objectif, le moyen est secondaire.
L'identification des garçons est trouvée.
Pour les filles, il s'agira des chanteuses et des people.
C'est caricatural mais malheureusement général.
Pour les filles, il ne s'agit pourtant pas de manque d'exemples. Florence Arthaud, Peggy Bouchet, Priscilla Telmon, Isabelle Autissier, Catherine Destivelle, Helen Mc Arthur, Raphaelle le Gouvenou, Samantha Davies... Elles existent ces femmes.
Bon, une pensée pour les marins du Vendée Globe, avec un aperçu de ce qu'ils vont connaître dans le Grand Sud...
Une bougie à la main.
J'utilise parfois une métaphore pour montrer aux enfants le chemin qu'ils parcourent dans les apprentissages cognitifs. Il s'agit des lampadaires. Sur le chemin de la connaissance, ils vont rencontrer un lampadaire qu'il s'agit d'allumer. C'est le travail qu'ils vont fournir qui va alimenter en énergie la colonne jusqu'à atteindre l'ampoule d'où jaillira la lumière. Cette lumière va éclairer le chemin qui se présente devant eux et ils devineront dans l'obscurité la silhouette du lampadaire suivant. Il faudra qu'ils s'aventurent sur le chemin en profitant de la lumière du lampadaire qu'ils viennent d'allumer, ils devront accepter de progresser dans une semi-obscurité, des zones d'ombres, ils devront éviter les pièges sur le chemin, des trous, des ornières, les fossés du bas-côté. Si l'exploration se révèle trop pénible, ils pourront toujours venir se ressourcer à la lumière du lampadaire allumé. Il n'y a aucun échec dans ce repos nécessaire, juste une accumulation des nourritures indispensables pour se projeter de nouveau sur la route. Avancer en terrain inconnu dans un état de stress, de peur, de tension, n'est nullement favorable. Les émotions génèrent des obstacles illusoires, comme des fardeaux qui viennent compliquer davantage la tâche.
On peut utiliser également la progression des alpinistes sur une montagne himalayenne. Ils partent du camp de base, ils vont se charger de tout le matériel nécessaire pour aller installer le premier camp. Ils vont monter lentement pour que leur organisme s'habitue à la pression de l'environnement. Quand ils atteindront un replat favorable à l'installation du camp, ils s'accorderont un repos prolongé afin que leur organisme récupère des efforts produits et accumulent les forces nécessaires pour la suite. Ils repartiront lorsque le cheminement aura été minutieusement observé aux jumelles, discuté, préparé, que chacun connaîtra sa tâche, que le matériel indispensable aura été réparti dans les sacs. Il est possible que la montée vers le camp 2 n'aboutisse pas au premier essai. Trop difficile. Ils poseront le matériel et redescendront au camp 1 reprendre des forces. Aucun échec dans cette décision mais l'acceptation des délais, la reconnaissance en eux de leurs faiblesses. Ils doivent s'accorder ce repos, peut-être même redescendre jusqu'au camp de base pour que ce repos soit encore plus bénéfique.
Le cheminement se répètera jusqu'au sommet.
Cette validation des connaissances, ce repli vers des territoires connus, ce repos nécessaire avant une nouvelle exploration, une nouvelle avancée en terrain inconnu, les enfants le vivent continuellement. Il est indispensable de leur faire comprendre qu'il n'y a aucun échec dès lors que l'individu reste engagé dans le cheminement à venir. Avancer coûte que coûte est un risque inutile et dangereux. C'est soit une prétention exacerbée, soit une inconscience. Nullement une sagesse.
Qu'en est-il au regard de l'apprentissage existentiel ? La différence essentielle, à mes yeux, se trouve sur l'absence de balisage. Dans l'aprentissage cognitif, chaque étape à venir est connue, répertoriée, cadrée, préparée. L'enfant avance dans un terrain qui lui est inconnu mais l'enseignant en connaît chaque étape.
Dans l'apprentissage existentiel ou spirituel, chaque individu avance dans un territoire qui a certainement été parcouru par d'autres explorateurs mais leur expérience ne peut pas l'aider. Il n'y a pas de chemin commun. Dans les apprentissages cognitifs, les routes sont partagées par des millions de voyageurs. Seul, le temps nécessaire à chacun variera. Quelles que soient les routes choisies, elles ont déjà été parcourues et les balisages installés.
Dans le domaine spirituel, je ne pense pas que les routes empruntées par les prédécesseurs puissent permettre une avancée certaine. Il ne s'agirait que d'une illusion. Le fait de connaître un peu les écrits de Krishnamurti ne me fait pas progresser sur le chemin que cet homme a emprunté. Je reste immanquablement sur un chemin personnel. Sans doute que les réflexions qui me sont proposées participeront à l'accumulation de l'énergie interne indispensable à l'éclairage de mes lampadaires mais ça ne sera jamais les lumières des autres explorateurs.
Le marcheur spirituel est seul sur son chemin. C'est peut-être cette solitude qui rebute tant les humains.
L'accumulation des savoirs cognitifs favorise les rencontres et surtout les comparaisons entre individus, ce qui contribue à l'image de l'ego. Il s'agit d'une connaissance partagée mais la compréhension de soi reste bannie dès lors que la connaissance devient le seul enjeu.
Dans l'exploration spirituelle, il n'y a aucun palier identifiable, aucun diplôme, aucune étape commune. Et par conséquent aucune comparaison possible.
"Ah, je suis plus éveillé que toi ! "
Absurdité totale qui confère à son propriétaire la nécessité de retourner au premier lampadaire...Il n' a rien compris. D'un point de vue spirituel.
Je vis finalement la même chose lorsque j'écris. Depuis bien longtemps, je n'ai lu un roman. Aucun bonheur à le faire. Il ne s'agit pas d'un rejet critique ou d'une prétention absurde mais bien la nécessité d'avancer sur mon chemin, sans croire que je pourrai user des énergies déployées par d'autres. Si je cherchais à m'attribuer la lumière d'un autre pour parvenir à avancer, je ne ferai que m'égarer, je ne marquerai pas mon propre chemin, je marcherai dans des traces déjà inscrites. Je provoquerai moi-même l'égarement et je me plaindrai immanquablement un jour de ce manque de soutien, de cette absence de solidarité qui me condamne à errer dans les noirceurs.
J'écris avec une bougie à la main. Les ombres sont chancelantes, instables, le moindre souffle fait vaciller la flamme, mais je sais que derrière moi, les refuges sont ancrés, je sais où je peux me reposer et attendre l'épuisement des tempêtes. J'ai appris la patience. Vingt ans que j'écris. Chose surprenante, la cire de la bougie diminue au fil du temps, les années ruissellent, mais la lumière s'amplifie, insensiblement. Il m'arrive parfois de me projeter vers ce jour où la mèche de la bougie trempera dans un calice infime de cire et j'imagine la clarté. Se consumer pour rayonner au plus loin des horizons offerts.
L'humilité
Écrire, écrire, écrire. Le silence des mots dans le foisonnement des idées que je porte est redoutable, je voudrais les arracher à ce chaos intérieur, qu'ils soient immédiatement accessibles, qu'ils jaillissent à l'instant même où ils deviennent indispensables...
Mais je n'en suis pas là alors, je cherche, je cherche, j'écris, j'efface, je recommence, j'écris, j'efface, je recommence, j'écris, j'efface, je recommence... Levé à quatre heures... Et au bout de deux heures, j'ai fini dix lignes que je recommencerai demain.
SANTE: conflits d'intérêts.
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Médicaments inutiles ou dangereux :
Stop aux conflits d'intérêt dans les instances officielles de santé Madame, Monsieur, Des millions de Français avalent tous les jours, sans le savoir, des médicaments inutiles, dangereux, et parfois pas plus efficaces qu'un placebo (une pilule de sucre). Ces médicaments ont été autorisés par les experts de l'Agence française des médicaments (AFSSAPS), ils sont remboursés par la Sécurité sociale. Ils coûtent des milliards chaque année à notre assurance maladie, et ils causent des milliers d'accidents et des centaines de morts. Cette situation ne peut plus durer. C'est pourquoi notre association lance une grande pétition nationale pour une Opération Mains-Propres dans les instances officielles de santé : plus aucun expert qui autorise les médicaments ne doit avoir de lien financier avec l'industrie pharmaceutique, et je compte sur vous pour signer cette pétition et la faire circuler partout autour de vous. Car la situation en France n’a jamais été aussi alarmante : - Sur 40 présidents, vice-présidents et autres dirigeant de commissions de l'AFSSAPS, l'Agence française des Médicaments, 31 ont des contrats personnels de « consultance » avec l'industrie, pour des montants allant de 5 000 à 600 000 euros !!Il y a donc des conflits d'intérêt, des histoires d'argent, peut-être même de la corruption, à tous les étages de notre principale instance de santé. Et c'est pareil au niveau Européen : au plus haut niveau, les conflits d'intérêts gangrènent le système des autorisations de mise sur le marché des médicaments. Il ne faut pas s'étonner qu'il y ait tant de médicaments dangereux, et inefficaces, qui arrivent dans nos pharmacies, dans nos hôpitaux... puis qui risquent de nous être administrés par nos médecins, en toute bonne foi :
Les considérations financières, et l'intérêt économique des grandes industries pharmaceutiques, jouent un rôle majeur dans ce que le système de santé vous fait avaler. Cette situation ne peut plus durer : Plus aucun expert qui autorise la mise sur le marché et le remboursement de médicaments chimiques potentiellement dangereux, ne doit avoir de conflit d'intérêt avec l'industrie. C'est pourquoi je vous demande de signer d'urgence la pétition ci-dessous, pour une Opération Mains-Propres contre les conflits d'intérêt dans les organismes de santé publique. Cliquez ici pour signer la pétition. Nous pouvons avoir un effet massif, grâce au réseau européen de près d'un million de citoyens qu'a tissé l'Institut pour la Protection de la Santé Naturelle (IPSN). Mais il n'est pas nécessaire d'être sensible aux bienfaits de la santé naturelle, comme l'est l'IPSN, pour signer cette pétition, qui concerne tout le monde : Imaginez que les lois sur le tabac soient votées par des experts payés par les fabricants de cigarettes. Que ce soit eux qui décident, non seulement d'autoriser partout la cigarette, mais également de rembourser les fumeurs avec l'argent public ! Une telle corruption ne pourrait pas durer. Le Parlement voterait immédiatement une loi pour l'interdire. Mais pour les médicaments, cela dure depuis un demi-siècle, et rien ne change : Ce sont ces experts qui ont autorisé le Médiator (1300 morts), le Vioxx (35 000 morts au niveau mondial), l'antidiabétique Actos qui peut provoquer hépatites et cancers de la vessie, les pilules contraceptives de 3e et 4e générations qui sont aussi efficaces que les pilules de 2e génération mais qui provoquent trois à quatre fois plus de phlébites et d’embolies pulmonaires, les antitabacs Champix et Zyban qui sont en réalité des antidépresseurs avec les mêmes risques d’hallucinations et de suicide, et tant d'autres médicaments toxiques. Tous ces médicaments sont avalés par des milliers de personnes qui ne se doutent de rien, parce qu'elles font confiance aux autorités !! Et soyez bien persuadé que, si vous et moi ne nous mobilisons pas, rien ne changera : Deux éminents professeurs de médecine, le Professeur Bernard Debré, et le Professeur Even, ont encore dénoncé ce scandale dans leur nouveau livre sur les 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux, qui est paru à la rentrée. Mais malgré l'agitation médiatique, aucune initiative n'a été prise par les pouvoirs publics. Il manquait la pression populaire. C'est pourquoi je vous demande de solliciter tout votre entourage pour rassembler des centaines de milliers de signatures pour une Opération Mains-Propres dans le secteur pharmaceutique. Vous, vos parents, vos enfants, nos amis et collègues, nous sommes TOUS concernés. Et ensemble, nous pouvons obtenir le vote d'une nouvelle loi pour interdire aux experts des agences officielles d'être en lien financier personnel avec l'industrie pharmaceutique. Car non seulement un grand nombre de ces médicaments nous détruisent la santé, mais ils coûtent si cher qu'ils sont en train de mettre tout notre système de santé en faillite : L'influence de l'industrie pharmaceutique est telle en France, que nous dépensons pour nos médicaments jusqu'à 70 % de plus que nos voisins (Angleterre, Italie, Allemagne...). Les Français sont parmi les plus gros consommateurs du monde de médicaments : 50 boîtes par personne et par an, en moyenne. Notre santé en est-elle meilleure ? Pas du tout : nous sommes autant, sinon plus malades que nos voisins, et notre espérance de vie n'augmente plus depuis plusieurs années. Au contraire, d'inquiétantes restrictions de soin pour vous, moi, et tous nos concitoyens vont très bientôt devoir être prises, si vous et moi n'agissons pas aujourd'hui. Les Professeurs Debré et Even estiment que chaque année, « 15 milliards d'euros sont jetés par les fenêtres ». Il concernent des médicaments qui sont inutiles, mais aussi dangereux. La Cour des comptes a annoncé dans un rapport publié le 13 septembre 2012 que le déficit de la Sécurité sociale est de 14,7 milliards d’euros dont 6,8 milliards d’euros pour la seule branche maladie. Et cela est largement dû à notre folle surconsommation de médicaments. Beaucoup de personnes ne réalisent pas que, si la Sécurité Sociale fait faillite, notre système de santé s'effondrera. Les malades des hôpitaux seront renvoyés chez eux. Les personnes qui ont besoin de soins seront abandonnées à elles-mêmes. Mais l'hécatombe a en fait déjà commencé, sous nos yeux : - selon les études scientifiques, 200 000 Européens sont tués chaque année par les effets secondaires des médicaments, dont le coût est évalué à 79 milliards d'euros.Tout cela parce qu'on n'aura pas eu le courage de prendre à temps des mesures contre la corruption dans le système de santé. Ces mesures sont simples, et nos voisins nous ont, là aussi, devancés :
Mais le temps que le nouveau gouvernement se mette en place, l'industrie pharmaceutique a eu le temps de réagir. Et cette loi prometteuse a été vidée de son sens par un nouveau décret d'application du 15 septembre 2012. Le Dr Philippe Foucras résume les négociations qui ont eu lieu : « Pour ma part le plus choquant a été d’être le témoin de l’attitude de fonctionnaires de la République française, soumis et écrivant quasi sous la dictée de l’industrie pharmaceutique les lois de la République. » L'association Europe et Médicaments ajoute : « Un "permis de corrompre" au quotidien, voilà tout ce qui resterait du "Sunshine Act" à la française, (...) vidé de son sens par un projet de décret en préparation au ministère de la Santé. » Et c'est la réalité : en France, à chaque scandale, le gouvernement a pris des demi-mesures, très vites vidées de leur sens sous les pressions de l’industrie pharmaceutique. C’est un bouleversement du système qu’il faut aujourd’hui : une opération Mains-Propres dans les instances de santé officielles. Nous pouvons l'obtenir si nous sommes assez nombreux à signer cette pétition, mais votre voix est indispensable, ainsi que votre mobilisation pour transmettre ce message autour de vous. Enfin, au risque, de vous choquer si vous aviez l'intention de simplement détruire ou fermer ce message sans rien faire, pensez bien au service que vous rendez à l'industrie pharmaceutique en restant passif. Je compte sur vous pour ne PAS choisir de contribuer au silence, et pour signer maintenant vous aussi notre grande pétition. Pour signer la pétition pour une opération Mains-Propres, cliquez ici. Un grand merci, Augustin de Livois Président PS : Il s'agit d'une question élémentaire de protection de la population en danger. Si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour les enfants malades, les personnes de votre entourage, vos parents peut-être, qui prennent sans s'en douter des médicaments potentiellement toxiques. C'est toute une révolution qui doit avoir lieu. |
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Institut pour la Protection de la Santé Naturelle Association sans but lucratif 253A Chaussée de Wavre 1050 BRUXELLES www.ipsn.eu |
Merci d’avoir signé la pétition pour une opération Mains-Propres

Madame, Monsieur,
Un grand merci d’avoir signé la pétition au Président de la République pour une opération mains propres dans les instances officielles de santé.
L’Institut pour la Protection de la Santé Naturelle est déterminé à mener jusqu’au bout cette action au plan national et européen. C’est notre rôle de lanceur d’alerte.
Mais c’est votre soutien et celui de vos proches qui fera toute la différence. N’hésitez donc pas à inviter les gens autour de vous à rejoindre notre cause. C’est une manière simple de garantir que notre mouvement prenne de l’ampleur et que votre voix soit entendue.
Car c’est le rapport de force que nous aurons réussi à créer qui nous permettra de faire changer les choses.
Voici le lien que vous pouvez envoyer à vos proches afin qu’ils prennent connaissance de la pétition :
http://www.ipsn.eu/petition/petition_t.html
Vous pouvez également partager cette pétition sur vos réseaux sociaux à l’aide des boutons ci-dessous :
Avec tout mon dévouement,
Augustin de Livois
Président
Institut pour la Protection de la Santé Naturelle – 253A Chaussée de Wavre – 1050 Bruxelles
www.institut-protection-sante-naturelle.eu
Association sans but lucratif conforme à la loi du 27 juin 1921.
Cheminement inverse.
En fait, quand j'écris une histoire, j'attends qu'elles imaginent comment elles voudraient que je sois pour que je puisse les
écrire comme elles le souhaitent.
Apprendre sans professeurs.
Apprendre à lire sans prof ? Les enfants éthiopiens y arrivent
A partir de 1h00mn05s, en anglais
C’est une expérience qui rappelle le scénario du film « Les dieux sont tombés sur la tête », dans lequel une bouteille de Coca, jetée d’un avion, atterrit dans un village bushmen et chamboule le quotidien de ses habitants.
Sauf qu’avec l’opération menée par One Laptop Per Child (OLPC) auprès d’enfants éthiopiens analphabètes, ce sont nos certitudes occidentales sur l’apprentissage qui pourraient bien être bousculées.
L’ONG livre depuis 2005 du matériel informatique simple et robuste dans les pays pauvres, et indique avoir déjà distribué 2,5 millions d’ordinateurs portables de type XO dans quarante pays. Son fondateur a exposé sa démarche lors de la conférence EmTech, organisée par le Massachusetts Institute of Technology (MIT), à Cambridge fin octobre.
Nicholas Negroponte et son équipe sont partis d’un constat : parmi les 100 millions d’enfants qui n’ont accès à aucune éducation, beaucoup se trouvent dans des zones isolées, dans lesquelles aucun adulte autour d’eux ne sait lire et ne peut donc les aider. Mais peuvent-ils apprendre tout seul ?
Pour le savoir, l’organisation a livré des tablettes pré-équipées à une quarantaine d’enfants dans deux villages éthiopiens, Wonchi et Wolonchete, à une centaine de kilomètres d’Addis Abeda.
Alimentées grâce à un panneau solaire, elles contenaient une collection de plusieurs centaines d’applications, de jeux, de livres, de dessins animés et de films (en anglais), mais n’étaient accompagnées d’aucune instruction, ni d’aucun manuel. Des données sur leur utilisation étaient enregistrées dans une carte SIM, changée chaque semaine.
« Je pensais que les enfants commenceraient par jouer avec les cartons », raconte Negroponte. Mais les cobayes ont très vite apprivoisé leur nouvel outil :
« Après quelques minutes, ils avaient déballé et mis en route les tablettes. Après une semaine, chaque enfant utilisait en moyenne 47 applications par jour. Après deux semaines, ils utilisaient les jeux destinés à l’apprentissage des lettres pour se mesurer les uns aux autres, et le village chantait les chansons sur l’alphabet. »
« Ils ont débloqué l’accès à la caméra »
Quelques mois plus tard, les tablettes étaient toujours fréquemment utilisées, et certains enfants commençaient à écrire des mots. Ils avaient tous personnalisé leur tablette, et même fait leur débuts de pirate informatique :
« Un imbécile chez nous avait bloqué l’accès à la caméra, alors ils ont “hacké” Android [le système d’exploitation installé sur la tablette, ndlr] pour l’activer à nouveau. »
Ce qui a ravi Negroponte :
« C’est exactement ce genre de créativité, de curiosité et de goût pour l’enquête que nous considérons indispensables à l’apprentissage. »
Ces résultats impressionnants doivent être confirmés par d’autres expériences du même type, mais ils pourraient changer la façon dont One Laptop Per Child conçoit son action. L’organisation s’appuie jusqu’ici sur les écoles existantes, sans toucher les enfants totalement privés de scolarité :
« Ça pourra leur prendre six mois, dix-huit mois, deux ans, mais est-ce qu’ils vont réussir à apprendre à lire, vraiment ?
S’ils peuvent apprendre à lire tout seul, ensuite ils peuvent apprendre en lisant. Pourrait-on leur donner un outil pour ça, sans avoir à construire des écoles, embaucher des professeurs, fournir des manuels ? »
Quand l’école tue la curiosité
Mais pour Negroponte, les pays développés ont aussi des leçons à tirer de cette expérience :
« Des enfants parviennent à apprendre à lire sans aller à l’école en Ethiopie, tandis qu’à New York, d’autres n’arrivent pas à ce niveau alors qu’ils vont à l’école. Que faut-il en conclure ? »
La facilité avec laquelle les jeunes, quelle que soit leur culture d’origine, s’approprient les tablettes, encourage selon lui à repenser les méthodes d’enseignement traditionnelles :
« Les enfants peuvent beaucoup apprendre par eux-mêmes, davantage que ce que nous imaginons. Les enfants sont naturellement curieux, et cette curiosité reste intacte si on ne la décourage pas, ce qui est souvent le cas à l’école.
Avoir accès à des bibliothèques contenant des manuels ou des encyclopédies est une bonne chose. Mais c’est peut-être moins important que de concevoir un monde dans lequel les idées se forment, se révèlent et se réinventent, au sein d’un apprentissage fondé sur l’action et la découverte. »
Sigur ros
Le groupe que j'écoute depuis bien longtemps. Tellement de pages écrites avec leur musique dans les oreilles. Quand j'écoute certains morceaux, les lignes me reviennent en mémoire. Comme si je voyais un film avec la bande musicale.
JUSQU'AU BOUT
EXTRAIT.
"
Quand il ouvrit la porte latérale, il constata que le patron du centre naturiste ne s’était pas trompé. On devinait déjà que le voile grisâtre qui s’était couché sur le bleu du ciel ne tarderait pas à s’évanouir.
Le soleil dispersait des parterres blanchâtres aux quatre coins de l’horizon. Il laissa la porte ouverte. Les parfums du jour naissant tapissaient le fourgon d’un air vivifiant.
Il prépara joyeusement le café du matin. Un merle siffleur faisait ses vocalises.
Toilette, un peu de rangement, préparer le sac de la journée, la serviette était encore humide du bain de la veille, elle sècherait au soleil. Le soleil, la mer, Birgitt et Yolanda, c’était le bonheur, le grand bonheur, tout simple, à en rire tout seul, à vouloir garder les sensations juste sous la peau, à portée d’âme et pouvoir y plonger à n’importe quel moment, pour se refaire une santé !
Il démarra et rejoignit le parking de la plage. Il regarda la montre du tableau de bord. 8h20.
« Alors là, c’est peut-être un peu trop tôt ! » se moqua-t-il à voix haute.
Il décida d’aller marcher sur la plage. Il escalada le cordon de dunes.
Le vent léger du large l’accueillit, apportant l’odeur piquante du sel, des algues, des particules d’eau sans cesses agitées, le parfum de l’immensité. Il contempla l’étendue et pensa que c’était l’amour qui s’ouvrait devant lui. La paix, la beauté simple et nue, des odeurs mêlées, un corps offert aux regards, juste aux regards, pour le plaisir des yeux, et puis surtout cette complicité silencieuse, l’inutilité des mots, le bonheur limpide d’être ensemble, juste ensemble. C’était beau, si beau et si tendre. Il enleva ses chaussures et descendit sur la plage et dans la pente il pensa que, comme lui à cet instant, tout descendait un jour à la mer. Les glaciers et les ruisseaux, les rivières et les fleuves, les routes humaines et les chemins de forêts, tout aboutissait finalement dans ce grand corps accueillant. Et même si on restait au bord, même si on ne s’aventurait pas sur sa peau et qu’on restait assis contre ce ventre immense, on retrouvait déjà la paix de l’enfant contre sa mère. C’était ça la magie de l’océan…Comme un refuge offert à l’humanité entière.
Il se gorgea du chant mélodieux des vagues, buvant à satiété cette vibration vocale, sourde et puissante, continue et changeante, mélodie pénétrante qui diffusait dans les fibres des frissons humides et iodés. Il sentit combien son corps résonnait immédiatement à ces accords millénaires, s’ouvrant magiquement à cette musique universelle. Tous les hommes pouvaient un jour résonner à cette musique. C’était le chant du monde. Il pensa à tous les individus, debout, à cet instant, devant cette immensité horizontale, il eut envie de leur parler, de leur dire combien il était heureux de savoir qu’ils contemplaient la mer, comme lui, tous unis dans le même amour, dans le même respect. Il y avait tant de choses simples à vivre ici, dans cette nature, tant de joies accessibles. Qu’y avait-il donc de plus important que cette sérénité, cet oubli de tout, cet éblouissement sensoriel ? L’homme n’avait rien inventé. Il n’avait fait que copier misérablement les bonheurs du monde pour finir par les détourner, les salir par ses déviances, les mépriser finalement pour des chimères éphémères. Aucun bonheur n’avait la durée de celui-là. On pouvait passer une vie entière au bord de l’océan sans jamais éprouver la moindre déception, le moindre soupçon de trahison. La mer était pure dans ses sentiments et ses offrandes. Elle se donnait. Il se promit d’en parler aux enfants, de leur raconter le vent marin soyeux qui parfume la peau, le soleil généreux qui la réchauffe, le goût salé sur les lèvres, la symphonie des grands fonds remontée avec la houle, les caresses de l’eau comme des câlins maternels et cette envolée des regards au-delà de tout, au-delà de la courbure du dos de la mer, là-bas, quand on bascule de l’autre côté, si loin qu’on croit que c’est impossible à rejoindre. C’est un corps jamais découvert, c’est un être unique qui n’attend rien mais qui donne tout. Il donne la vie à tous ceux qui l’aiment. Il le dirait aux enfants. Il leur montrerait surtout. Il les plongerait dans le monde.
Il se sentit fort et heureux. Il marcha sans penser, sur un rythme de houle, les pas dans le sable comme le parcours respectueux des doigts d’un homme sur un corps de femme, des gestes délicats, légers, effleurements subtils. Il n’aurait pas osé courir. Il voulait juste que le sable le sente passer, délicatement. Il laissa une vague lécher ses pieds. Ce fut comme un salut matinal, un bonjour joyeux mais un peu endormi. L’eau se retira avec un sourire écumeux, des petites bulles d’air pleines de joies qui se dispersèrent dans le rouleau suivant. Il se demanda si l’océan avait pu ressentir ce contact. Est-ce qu’il percevait toute la vie qui l’habitait, les poissons amoureux, les coquillages multicolores, les baleines câlines, les dauphins joueurs, les algues dansantes ? Et les hommes, est-ce qu’il les ressentait comme des prédateurs impitoyables ou parfois aussi comme des êtres bons ? Il s’arrêta et regarda le large, lançant sur les horizons ouverts tout l’amour qu’il pouvait diffuser. Il se déshabilla et entra dans l’eau, juste quelques pas, sans atteindre le creux des rouleaux. Il s’allongea sur le dos et attendit la vague suivante. Elle le baigna soigneusement, glissant entre ses cuisses, passant sur ses épaules, jetant malicieusement quelques gouttes sur son ventre. Les yeux fermés. Il s’était senti enlacé par des bras souples et sensuels.
Il fut peiné pourtant de tous ces hommes et femmes qui avaient oublié ce mystère de la vie, enfermés dans des bagnes insipides. S’ils pouvaient retrouver l’enfant en eux, l’enfant et sa joie simple, l’enfant et son rire devant la mer, juste ce plongeon pétillant dans un monde adoré, combien leurs vies s’embelliraient.
« Retournez dans le monde, pensa-t-il de toutes ses forces. Abandonnez-vous à l’amour que cette terre vous offre. »
Il répéta cette litanie d’espoirs. C’était si triste cette plage déserte, ce vide d’hommes.
Il se releva et reprit son sac. Il resta nu et marcha les chevilles dans l’eau. Une trouée dans le ciel dispensa un souffle chaud qui descendit sur la plage comme une haleine solaire. Il s’arrêta et ouvrit la bouche, buvant les ondes célestes, inspirant à pleins poumons cette chaleur ténue mais pleine de promesses. Au large, des bandes bleues, luisantes de lumière, s’étaient peintes à la limite de la mer. Le vent de la marée montante rameutait vers la côte ces plages éclatantes comme autant de halos incandescents. Des crayons rectilignes, vastes torrents éblouissants, cascadant des altitudes éthérées, tombaient sur la mer enflammée. Il imagina les poissons remontés sous ces auréoles chaudes, jouant à la surface miroitante, frissonnant de bonheur sous leurs écailles.
Sa mélancolie disparut. C’était trop beau pour pleurer. De joie peut-être, mais pas pour autre chose.
Quand il s’arrêta, il s’aperçut que la courbure de la côte l’isolait de tout. Il ne voyait plus l’accès à la plage et devant lui, aucune zone habitée, ni même portant trace humaine, ne se dessinait. Cette solitude lui parut incroyable, presque irréelle. Le cordon de dunes le coupait de tous regards vers les terres. La mer était vide de toutes embarcations. Aucune trace dans le ciel du passage d’un avion. Seul au monde.
Il s’allongea. Une large déchirure, dans le fin tissu nuageux, se forma au-dessus de ses yeux. La boule ardente apparut soudainement, en quelques secondes, comme si les nuages vaincus s’étaient dispersés tous ensemble. Il ferma les yeux. L’impression que son corps s’enflammait tant la chaleur libérée trancha avec l’air frais de l’ombre. Ce fut comme une lave qui coula en lui, non seulement sur sa peau nue mais dans les muscles et les entrailles. Comme les paupières, fermées mais trop fines, laissaient passer une incandescence aveuglante, il s’assit pour ouvrir les yeux.
Le paysage avait changé. Tout s’était paré de lumière. Un gigantesque rouleau bleu vif avait repeint le tapis mouvant de la mer, des milliards de cristaux doraient le sable et l’embrasaient, les rouleaux écumeux balançaient des panaches blancs qui découpaient en puzzles agités les pièces bleues du ciel. Il se retourna et regarda la masse compacte des nuages gris qui refluait, battue et pitoyable, vers des terres plus accueillantes. Il se leva en bondissant. Le soleil ! Birgitt et Yolanda allaient arriver !
Il ramassa son sac et d’un pas rapide reprit ses traces."
Ouragan médiatique...
Sandy a fait des dégâts à New York, le métro est sous l'eau et TF1 et autres guignols de l'info usent et abusent de pathos vomitif.
Mais alors HAÏTI ou CUBA n'existent pas pour eux. Pas un mot, pas une image, RIEN. Bientôt, il va y avoir une campagne d'aide aux victimes newyorkaises, lancée par Nagui ou un autre demeuré de la clique télévisuelle.
Je les hais.
Dégoûté...
Le Journal du Siècle
"Ce siècle est à la barre et je suis son témoin." ~ Victor Hugo ~
Haïti menacé par la famine et le choléra après l’ouragan Sandy
Les intempéries provoquées par Sandy ont causé des dégâts considérables à Haïti où 52 morts ont été recensés. Aujourd’hui, les autorités s’inquiètent des conséquences à long terme du passage de l’ouragan qui a détruit une grande partie des récoltes et aggravé les conditions sanitaires dans le pays.
Si tous les yeux sont actuellement tournés vers les Etats-Unis et notamment la ville de New York, il faut rappeler que la côte américaine n’est pas la seule victime de Sandy. Avant cela, l’ouragan a également sévi dans les Caraïbes où il a fait de gros dégâts notamment à Haïti. Selon le dernier bilan, le pays caribéen détient même le triste record du bilan le plus important en terme de victimes : 52 personnes y ont trouvé la mort, 15 sont toujours portées disparues et 19 ont été blessées suite aux intempéries qui ont balayé Haïti pendant trois jours.
Mais dans cette région régulièrement touchée par les phénomènes climatiques et encore traumatisée par le séisme du 12 janvier 2010, les pluies diluviennes et les vents violents ont eu des conséquences dévastatrices. Inondations, glissements de terrain et destructions de maisons ont frappé de plein fouet les habitants qui peinent déjà à se remettre des dernières catastrophes. La région la plus sévèrement touchée est le département de Port-au-Prince, à l’ouest du pays où a été recensée une vingtaine de morts, dont des familles entières ensevelies dans leurs maisons effondrées. Dans la capitale, les campements de fortune, qui abritent encore 370.000 victimes du séisme de 2010, ont été durement affectés tandis que le sud d’Haïti dénombre 18 morts.
70% des récoltes totalement détruites dans le sud
Si les dégâts sont très importants et devraient s’accroitre au fur et à mesure que les secours s’affairent, les conséquences à long terme du passage de Sandy sont encore plus préoccupantes. En effet, l’ouragan a dévasté 70% des récoltes du sud du pays et tué une grande partie du bétail. Les autorités haïtiennes et les organisations humanitaires présentes sur place s’inquiètent ainsi que les prix des biens de première nécessité n’augmentent à cause de la destruction des plantations et des cultures de subsistance. « L’économie a subi un coup sévère« , a ajouté le premier ministre.
« Tout ce que les paysans avaient – maïs, tubercules – a été dévasté. Certains avaient déjà préparé leurs champs pour les cultures d’hiver et ça a été dévasté« , a commenté pour sa part Jean Debalio Jean-Jacques, directeur du département du Sud au ministère de l’agriculture cité par le Monde.fr. Régimes de bananes, arbres à pain, cultures de café ont été totalement détruits dans les différentes régions du pays. Ce « désastre agricole » fait ainsi prédire à certains, notamment le maire de la ville d’Abricots Kechner Toussaint, une « famine dans les prochains jours« .
Face à la situation, l’Etat et les organisations humanitaires présentes sur les lieux ont donc rapidement réagi en distribuant de la nourriture, de l’eau et d’autres biens de première nécessité aux victimes de l’ouragan. Mais « les stocks sont à un niveau dangereusement bas. Après la tempête tropicale Isaac en août, ces stocks n’ont pas été reconstitués« , a averti George Ngwa, porte-parole de OCHA, qui coordonne l’aide humanitaire en Haïti. Pour renforcer l’action, un appel international a été lancé et le Venezuela y a déjà répondu en envoyant de l’eau et de la nourriture en Haïti. L’Union européenne s’est également dit prête à soutenir les efforts de reconstruction en Haïti, ainsi que dans le reste des Caraïbes touché par l’ouragan.
Une recrudescence des cas de choléra
Néanmoins, la famine n’est pas la seule menace qui plane sur le pays alors que Sandy a également aggravé les conditions sanitaires dans lesquelles vivent les habitants. Or, depuis octobre 2010, Haïti est en proie à une tenace épidémie de choléra qui a affecté plus de 600.000 personnes et fait quelque 7.400 morts. Si elle connait des atténuations, elle se renforce régulièrement et les organisations craignent que les cas se multiplient de nouveau suite au passage de l’ouragan. D’ailleurs, au cours des derniers jours, l’Organisation panaméricaine de la santé a noté une forte augmentation des cas de choléra présumés dans sept départements, dont 86 dans les camps de réfugiés de Port-au-Prince.
Une hausse d’autant plus préoccupante qu’elle reste difficile à évaluer précisément dans la mesure où plusieurs communautés demeurent isolées et uniquement accessibles par hélicoptère. Face à la situation, le président Michel Martelly et le premier ministre Laurent Lamothe viennent ainsi de décréter l’État d’urgence pour une période d’un mois sur l’ensemble du territoire haïtien.
La déclaration de l’État d’urgence a été prise dans la soirée du 30 octobre, après avoir fait consensus auprès de tous les ministres du gouvernement haïtien, selon le ministre Gardy.
Sources : Maxisciences / Le Journal du Siècle
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Publié le 31 octobre 2012 à 10h04 |Mis à jour le 31 octobre 2012 à 10h04
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Une semaine que ça passe en boucle dès que je commence à écrire.







Je ne comprends pas votre revendication concernant la rémunération des enseignants si l'obligation des heures de cours repasse à 26 ou 27 heures : je suis enseignante dans le premier degré depuis 1981 et donc j'ai enseigné 27 heures ( le samedi matin à l'époque...) pendant de nombreuses années. Je ne crois pas que ce genre de considération soit à mettre en lien avec le sens de notre métier : faire réussir nos élèves au mieux. Et puis, bien sûr beaucoup de choses sont à revoir (programme, rased...) mais les rythmes scolaires aussi et enfin un ministre s'y met... Il était temps non ? Je ne crois pas que nous puissions refuser de les modifier pour mieux les adapter au rythme des enfants d'abord...
Comment avons-nous pu ne pas refuser et nous mobiliser pour que les enfants les plus en difficulté aient des journées plus longues avec le soutien scolaire ( souvent inutile...) ; eux qui déjà n'aiment pas l'école, sans parler du fait qu'ils avaient encore les devoirs à faire en rentrant le soir... Alors, mobilisons-nous, oui mais en pensant d'abord aux enfants.
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